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Full text of "Épargne & capital [microform] : ou, Du meilleur emploi de la richesse : exposé des principes fondamentaux de l'économie politique"

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98 - 84526 - 3 
Jourdan, Alfred 

Épargne & capital 


Aix 

1879 




COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES 
PRESERVATION DIVISION 

BIBLIOGRAPHIC MICROFORM TARGET 


ORIGINAL MATERIAL AS FILMED - EXISTING BIBLIOGRAPHIC RECORD 


MASTER NEGATIVE # 


330.17 

J885 Jourdan. Alfred, 

épargne -'?■ capital; ou. Du insilleur em] ] oi de la 
riclieese; ovpoeé principeo fondaTrentaux de 
l'éconoirde politique, par Alfred Jourdan ... 

Aix, LIakaire, 1879. 
xxiv, 451 p. cm. 



I 





RESTRICTIONS ON USE: Reproductions may not be made without permission from Columbia University Libraries. 


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8030 Old Cedar Ave. So., Ste. #215 
Bloomington, MN 55425 


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Columbia Uniberottp 

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EPARGNE & CAPITAL 

OU 

DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE 







OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : 


LE DROIT FRANÇAIS. Ses règles fondamentales ; ses rapports 
avec les principes de la morale, avec l'économie politique 
et avec Tutililé générale. 

Paris, E. Plon, 1875 — Un volume in-S». 

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’INSTITUT. 

Premier prix dans le Concours extraordinaire de 1873-1873 
relatif à un Traité élémentaire de Droit Français. 


ÉTUDES DE DROIT ROMAIN. — L’HYPOTHÈQUE. — 
Exposition historique et dogmatique. Explication des 
textes. 

Paris, Marescq aîné, et Aix, Achille Makaire, 1876. — Un vol. in-8®» 


Aix. Typ. A. Makaire, rue Pont-Moreau, 9. 




1*^7» 


ÉPARGNE & CAPITAL 


DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE 


EXPOSÉ 

DES PRINCIPES FONDAMENTAUX 


L’ECONOMIE POLITKJUE 


ALFRED JOURDAN 

Professeur d'Économie Politique à la Faculté de Droit d’Aii 
et à la Faculté des Sciences de Marseille 


OUVRAGE COURONNÉ PAR L’INSTITUT 

Concours extraordinaire de 1876-1877 sur le Capital 




AIX 

A. MAKAIRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, RUE THIERS, 2 

PARIS 

LIBRAIRIE GUILLAUMIN et C“ MARCHAL, BILLARD et Ci», LIBRAIRES 
14, rue Richelieu, 14 37 ^ place dadpbiiie, 27 

1879 




li 






Une U , , d5-r 






EXTRAIT DU RAPPORT 

: PRÉSENTÉ A L’ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES 


ET POLITIQUES 


PAR M. HIPPOLYTE PASSY 



En 1873, M. Bischoffsheim fit offre à l’Académie d’une 
somme de cinq mille francs, destinée à rémunérer le meil- 
leur travail sur un sujet qu’il jugeait avec raison digne de 
beaucoup d’attention. L’Académie accéda au désir de 
M. Bischoffsheim et mit au concours , pour 1873-1874, la 
question suivante : « Du capital et des fonctions qu’il 
« remplit dans l’économie sociale. — Montrer comment le 
« capital se forme, s’amasse, se répartit, se conserve, et 
« quels services il rend à la production. — Rechercher les 
« règles qui devraient présider à l’emploi du capital ainsi 
« qu’à celui des richesses et revenus qu’il concourt à pro- 
« duire. » Deux mémoires seulement furent déposés et, 
malgré les mérites de l’un d’eux, l’Académie, sur le rap- 
port qui lui fut présenté par M. Hippolyte Passy, au nom 
des sections réunies de morale et d’économie politique, 
décida que le prix ne serait pas décerné, et que la question 
serait remise au concours pour 1876-1877. Cette fois, dix 
mémoires furent déposés. Dans sa séance du 29 juin 1878, 
l’Académie a statué sur ce concours. Nous reproduisons ici 


a 


— HT VC 


la partie du rapport de M. Hippolyte Passy, qui a trait au 
présent ouvrage. 

Après avoir apprécié neuf des mémoires présentés, voici 
comment s’exprime l’éminent rapporteur : 

« Le dernier mémoire dont il reste à rendre compte est 
« inscrit sous le n“ 5 et l’emporte assurément sur tous les 
« autres. C’est un mémoire de plus de 600 pages in-4". 

« On y rencontre la rare union de connaissances profondes 
« en économie politique, en droit, en morale, en philoso- 
« phie, et c’est ce qui fait la supériorité de ce remarquable 
« travail. 

« Ce mémoire, que précède une introduction générale 
« dans laquelle sont indiquées les méthodes qui doivent 
« être appliquées aux études économiques, est divisé en 
« quatre parties suivies d’une conclusion. 

a La première partie est consacrée tout entière au capi- 
< tal et a ses fonctions. Elle est conforme aux meilleurs 
€ enseignements de la science, et démontre puissamment 
Œ que l’économie politique a son caractère comme son do- 
<r maine propre et qu’elle est la philosophie de l’industrie 
« humaine. 

« La deuxième partie traite du meilleur emploi des ri- 
« chesses acquises. L’auteur n’est pas de ceux qui veulent 
« ramener la morale a Tutilité. Il en combat la tentative et 
€ il conclut que c’est l’alliance qui doit exister entre elles. 
4 II pense avec raison que la vraie morale c’est l’obéissance 
4 à la loi du devoir dont l’économie politique a toujours 
4 réclamé la pratique. Il indique les moyens d’encourager 
4 la prévoyance et l’épargne, et les institutions qui tendent 

4 à ce grand but. 





III 

4 La troisième partie embrasse les enseignements de 
4 l’histoire à l’aide d’une sage méthode appliquée à quel- 
4 ques grands faits historiques. Il marque ainsi, dans la 
4 succession des siècles, les résultats dus à l’accroissement 
4 progressif du capital, et il montre dans les divers âges 
4 économiques, les arrangements qui ont prévalu tour à 
4 tour au sein des sociétés rivalisant en intelligence, en 
4 puissance productive, en richesse. 

4 La dernière partie contient l’examen critique et la 
4 réfutation des doctrines d’où sont sortis les divers socia- 
4 lismes, sur lesquels le mémoire jette un jour vif et net, 
4 et dont il explique clairement la cause et la marche. 

4 Enfin, dans sa conclusion, l’auteur résume les ensei- 
4 gnements que renferme son livre, et il déduit du passé 
4 et du présent les prévisions de l’avenir. 

4 Les mérites rares et considérables de ce mémoire, 
4 dont la forme est parfois trop pédagogique et qui aurait 
4 pu contenir des notions plus étendues et plus approfon- 
4 dies sur l’emploi des richesses, le placent au-dessus de 
4 tous les autres mémoires et les sections de morale et 
4 d’économie politique proposent sans hésiter de lui décer- 
4 ner le prix Bischoffsheim. » 

L’Académie, adoptant les conclusions de ce rapport, 
décerne le prix à M. Alfred Jourdan, auteur du mémoire 
inscrit sous le n“ b. 


i 




AVANT - PROPOS 


Je ne saurais trop vous engagera 
concentrer vos méditations sur le 
capital, sujet immense et qui peut 
bien être le pivot d'une ^onomie 
politique. Je ne l’ai qu’effleuré. 

Frédéric Bastiat. 



Ceci, à proprement parler, ne fait point partie du livre. Cet 
avant-propos, je dirais volontiers cet exposé des motifs, s’a- 
dresse principalement aux savants juges dont je sollicite les 
suffrages et réclame, dans tous les cas, les conseils (l). Ils 
pourraient, à la rigueur, m’arrêter d’un mot ; nous verrons 
bien!... Qu’ils veuillent me permettre néanmoins de repro- 
duire ici brièvement l’examen de conscience auquel je me suis 
soumis afin de savoir si, en écrivant ce livre, j’étais bien entré 
clans les sentiments de l’Académie. 

Certes, le programme d’un concours académique n’est pas 
une énigme, et un examen attentif ne peut manquer d’en révé- 
ler le sens et la portée à tous ceux qui ne sont pas absolument 
étrangers aux matières auxquelles il a trait. Toutefois, oserai-je 


(1) Lorsque j’écrivais cet avant-propos pour le mémoire présenté à 
l’Institut, je me disais que, si ce mémoire obtenait les suffrages do 
l’Académie et devenait un livre pour le public, il y aurait peut-être lieu 
de modifier ce préambule. Toutes réflexions faites, je l’ai laissé subsis- 
ter intact. Il ne m’a point paru que l’Académie l’ait trouvé déplacé et, 
d’autre part, tout ce qui peut éclairer le lecteur sur le dessein de l’au- 
teur, sur les dispositions d’esprit dans lesquelles il se trouvait en abor- 
dant son sujet , fait bien réellement partie du livre et en facilite l’intel- 
ligence. 



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le dire? U me semble qu’il y a, à cet égard, quelque chose de 
plus sûr que la réflexion et de longues méditations ; il y a un 
signe certain auquel on reconnaît qu’on ne se trompe pas : 
c’est lorsque, ayant soi-même dès longtemps rêvé, conçu plus 
ou moins vaguement le plan d’un ouvrage, et se trouvant tout 
à coup en présence d’un programme tel que celui dont il s’agit 
ici, on éprouve comme une illumination soudaine et on se dit . 
Voilà le livre que je voulais écrire I Voilà le livre que je puis 
écrire, car j’ai trouvé à la fois un encouragement, un guide, 
une excuse !— Quel est donc ce livre auquel j’avais songé? 
Sous l’empire de quels sentiments, de quelles préoccupations 
l’avais-je conçu? Comment et à quelles conditions m’a-t-il paru 
pouvoir répondre aux intentions de 1 Académie ? 

Depuis longtemps j’avais été frappé de ces paroles de Bas- 
tial : « Je ne saurais trop vous engager à concentrer vos mé- 
« ditations sur le capital, sujet immense et qui peut bien être le 

« pivot d’une économie politique. Je ne l’ai qu’effleuré (2). » 

L’enseignement méthodique de l’économie politique, auquel 
j’ai dû me livrer, et notamment l’histoire de l’économie politi- 
que, tant au point de vue des faits que des théories scienti- 
fiques , m’ont pleinement confirmé dans cette manière de 

voir (3) . 

Une préoccupation, d’une nature différente et bien autre- 
ment grave, m’obsède depuis longtemps. De nos jours, l’écono- 
mie politique a été envahie par une véritable peste ; je veux 
parler de la métaphysique allemande et de la dialectique alle- 
mande. Ces deux choses sont entre elles dans le rapport de la 
science à l’art. Cette métaphysique, qu’on nous présente com- 


(2) Lettre à M. de Fontenay, du 3 juillet 1850. — Bastiat, OEuvres 
complètes, t. i, p. 204. 

( 3) Je n’insiste pas ; je reviens là-dessus au chapitre i. 





me une science, n’est qu’un tissu de conceptions subjectives , 
cette dialectique, parodie indigne de la logique, n’est que lart 
misérable de paraître avoir raison. Cela fait songer à ces exer- 
cices de prestidigitation, à ces tours d’escamotage qui émerveil- 
lent les bonnes gens. Par malheur, ce qu’on escamote ici, ce 
n’est rien moins que la vérité, la morale, le droit, la justice ; et 
le plus triste est que les représentants de la science se font les 

compères des hommes de violence. 

Ai-je besoin de protester de mon respect pour la métaphysi- 
que considérée en elle-même ? Qui donc n a plus ou moins 
cédé à l’invincible attrait qu’exercent sur tous les nobles es- 
prits ses austères recherches ? C’est en vain qu’on tenterait de 
les interdire, soit au nom d’une certaine philosophie (4) qui les 
déclare inutiles sous prétexte quelles ne sauraient aboutir à un 
résultat satisfaisant ; soit au nom de la foi qui, nous offrant une 
solution toute faite, déclare la recherche superflue. Sceptiques, 
positivistes et croyants ont beau s’en défendre, l’infini les tour- 
mentera toujours. Je ne suis pas non plus de ceux qui, non 
contents de déterminer les limites qui séparent les différentes 
sciences morales, veulent élever entre elles des barrières in- 
franchissables. Mais j’estime que, s’il est deux domaines qui 
doivent demeurer absolument distincts, tant pour 1 objet de la 
connaissance que pour la méthode d’y parvenir, ce sont bien 
ceux de l’économie politique et de la métaphysique. Quel est 
en effet le domaine propre de la métaphysique ? La recherche 
des causes finales et des causes premières : la cause finale, en 
la supposant connue, conduit-elle forcément à une cause pre- 

(4) On sait avec quel dédain Auguste Comte a parlé de l’économie 
politique. Il déclare qu’elle n’est qu’une branche de la métaphysique, ce 
qui, à son point de vue, comprend une double condamnation et contre 
la métaphysique et contre l’économie politique. M. Littré a respectueu- 
sement fait ses réserves contre cette exécution sommaire. Voir J. Stuart 
Mill, Auguste Comte et le positivisme, p. 85. 



transcendante? Consciente ou inconscience? Qui ne voit 

que l’esprit de l’homme touche là à un monde à part, tout à fait 
en dehors des objets habituels de sa connaissance? On dirait 
une contrée inconnue qui ne lui apparait qu’à travers un 
brouillard, ce qui l’empêche de saisir les justes proportions des 
objets. Non seulement on ne distingue rien nettement, le re- 
gard ne peut se reposer sur aucun contour arrêté, mais la lan- 
gue elle-même manque de mots pour exprimer toutes ces cho- 
ses, ce qui tient surtout à ce que le procédé le plus familier à 
l’intelligence humaine dans la recherche de la vérité lui fait ici 
défaut, à savoir la comparaison, l’analogie, l’enchaînement. 
.4ussi, faut-il bien le reconnaître, peut-être est-il nécessaire 
qu’aux démonstrations fournies par la science vienne s’ajouter 
une certaine foi philosophique qui a ses racines dans les ins- 
tincts les plus élevés de notre nature. 

Tout autre est le domaine de la science économique, le 
monde du travail, de l’échange, de l’épargne. Là nous nous 
trouvons en présence de phénomènes observables, saisissants, 
tangibles, qui se relient étroitement les uns aux autres, qui ont 
leur raison d’être dans les conditions mêmes de notre existence. 
Nous n’avons pas à remonter à l’essence des choses, à l’être en 
soi, à la cause première ; les causes secondes, les causes pro- 
chaines nous suffisent. La science de l’absolu tend à des géné- 
ralisations, à des abstractions, à des définitions rigoureuses ; 
mais ces aspirations, si souvent déçues en métaphysique, sont 
pleines de dangers en économie politique , comme dans les au- 
tres sciences morales. Il n’y a de définitions exactes et complè- 
tes qu’en mathématiques (5) ; là seulement il est permis de ti- 




(5) Ces définitions sont, ou des truismes, comme disent les Anglais, 
ou bien la description exacte de la chose à définir. Quand on nous défi- 


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rer d’une définition, d’un principe, toutes les conséquences les 
plus rigoureuses : on sera toujours dans le vrai. Il en est autre- 
ment dans les sciences morales : c’est ce qu’exprime la maxime 
summum jus summa injtiria; et le principe que toute défini- 
tion est dangereuse n’est pas seulement un axiome de droit. 
Ce qu’on appelle définition, en droit, en morale, en économie 
politique, n’est le plus souvent qu’une notion vague et incom- 
plète, qu’un aperçu, une explication qui ne montre les choses 
que par un côté. Il ne saurait y avoir qu’une portion, quelque- 
fois très faible, de vérité dans ces formules : la richesse c’est 
l’or ; la richesse c’est la terre ; la richesse c’est le travail. Mais 
les docteurs du socialisme allemand ne l’entendent point ainsi. 
Comme ce juge inique qui disait : Donnez-moi deux mots de 
l'écriture d’un homme et je le ferai pendre, ils s’emparent 
d’une prétendue définition économique ; ils la pressent, la tor- 
turent, la défigurent, et prétendent en tirer la condamnation 
de la science tout entière. Abusant de la généralisation et de 
l’abstraction ; transformant en formules mathématiques, en 
concepts (6) purs, les notions fournies par l’expérience, ils ont 
substitué au raisonnement, à l’appréciation circonstanciée des 
faits, une sorte d’algèbre impitoyable, une série d’équations, de 
transformations et de réductions, au milieu desquelles la vue se 
trouble, l’intelligence perd possession d’elle-même et n’en est 


nit la circonférence ou l’ellipse, nous voyons en quelque sorte la main 
qui les trace. On peut comparer ces définitions à des reproductions 
photographiques. S’il est ainsi permis de renferiner en peu de mots une 
notion mathématique, cela tient à ce que les théorèmes et les problèmes 
mathématiques, quelque difficiles qu’ils puissent être, présentent en 
somme des données moins nombreuses et moins compliquées que la 
plupart des questions de sociologie. 

(6) C’est le mot barbare que nous avons forgé pour traduire le Begriff 
de Kant. 


pas moins mise en demeure d’accepter le résultat suspect de ces 
frauduleux calculs dans lesquels on 1 a violemment engagée. 

Je m’élève contre l’application à l’économie politique des 
procédés propres aux sciences mathématiques et aux recher- 
ches métaphysiques ; mais encore faut-il distinguer. Il est une 
sage métaphysique, fondée elle-meme sur 1 analyse, sur 1 expé- 
rience ; pour laquelle la raison, avec ses idées générales et né- 
cessaires, n’est pas moins que la sensibilité un phénomène de 
conscience que nous pouvons étudier non seulement dans le 
sanctuaire de la conscience individuelle, mais encore d’après les 
témoignages fournis par la conscience universelle du genre hu- 
main ; qui, tout en proclamant la souveraineté de la raison, lui 
assigne des limites; reconnait que, si son domaine est indéfini, 
il n’est pas infini, et que, s’il nous est toujours permis d’ajou- 
ter un nouvel anneau à la chaîne de nos connaissances, nous 
n’atteindrons jamais le dernier, ce qui constituerait la connais- 
sance absolue. J’éprouve, à un double titre, une légitime satis- 
faction en songeant que c’est en France, dans l’Université de 
France, que se rencontrent les fermes représentants de cette 
sage métaphysique, comme aussi des vraies notions de droit, de 

justice, de morale individuelle et sociale. 

Il est une autre métaphysique, purement subjective, aventu- 
reuse, hypothétique ; qui prétend s’élancer d un bond à la 
source de toute connaissance ; qui, impuissante à dénouer le 
nœud, le tranche sans hésitation; qui, en présence de la grande 
énigme de funivers, a la prétention de la résoudre d’un mot. 
Quel est donc ce mot de l’énigme? C’est l’idee, suivant Hégel ; la 
volonté, suivant Schopenhauer ; Vidée et la volonté ensemble, 
ajoute M. de Hartmann. L’idée et la volonté, considérées isolé- 
ment ou réunies, sont les seules choses existant par elles-mê- 
mes, Vêtre en soi, Vâbsoln; tout le reste, y compris la cons- 
cience individuelle, n’est que phénomènes ; le monde n’est , 



XI 





qu’un phénomène cérébral, un produit du cerveau humain. 
Comme l’esprit de Dieu porté sur la surface des eaux, Vidée de 
Hégel flottant dans le néant en a tiré le monde en réalisant suc- 
cessivement toutes ses conceptions. Il va sans dire que 1 idée, 
qui a créé le monde, peut le refaire à volonté. Lorsque, d après 
Schopenhauer, dans les hautes régions de la nature, la vo- 
lonté, pour se guider, appelle à son aide 1 intelligence (7) ; 
lorsque, d’après M. de Hartmann, la conscience apparaît dans 
l’individu à côté de la volonté et de l’intelligence, ce n’est que 
pour donner naissance à un nouveau phénomène, la souffrance, 
qui est l’inévitable conséquence du pénible développement que 
poursuivent les différents êtres dans la lutte pour 1 existence. A 
côté ou à la suite du pur idéalisme de Hégel, d’après lequel 
l’idée est l’essence même des choses, à ce point que leur réalité 
dépend de la pensée, voilà donc la théorie scientifique du pes- 
simisme qui nous représente l’univers comme le triste produit 
de forces aveugles, d’une intelligence inconsciente, d où la con- 
clusion que le plus noble but que puisse se proposer 1 intelli- 
gence ayant acquis conscience d’elle-même, c’est de faire ren- 
trer le monde dans le néant d’où la pensée 1 avait tiré. 

Certes, il faut beaucoup d’esprit et d’efforts pour construire 
ces romans métaphysiques (8), et, si la trame n a pas grande 

(7) Un bloc de marbre a aussi sa volonté, c’est la cohésion ; cela lui 
suffit pour maintenir ses molécules agrégées ; pour subsister en tant que 
bloc ; il n’a pas besoin d’intelligence!! 

(8) La critique n’est pas tenue à de grands ménagements envers 
Schopenhauer d’atrabilaire mémoire. Quant à M. de Hartmann, on le 
dit homme desprit, et il ne s’offensera pas si on lui applique, en le pre- 
nant dans son meilleur sens, le mot du cardinal Hippolyte d Este à 
l’Arioste, après avoir lu son Roland furieux ; « Messer Lodovico, dove 
mai avete pigliato tante coglionerie? » - H est des choses dont il faut 
se hâter de rire afin de n’en point pleurer, c’est le cas de la métaphysi- 
que de Schopenhauer et de M. de Hartmann. On peut l’exposer, 1 analy- 
ser, mais elle échappe à toute discussion sérieuse • c’est à prendre ou à 


I 


Xll 


solidité, les détails piquants y abondent. Si, du moins, il pou- 
vait ne rien rester de ces brillants feux d’artifices, de ces dé- 
bauches d’esprit ! 11 en est un peu ainsi pour les hommes 

de talent qui ont attaché leurs noms à ces systèmes. Ne craignez 
pas que, dans les mains de Hegel, l’idéalisme dégénère en une 
anarchie morale ou matérielle. Après avoir donné des ailes à la 
pensée, il la met en cage et sous bonne garde ; il confisque l’i- 
dée individuelle au profit de l’idée collective représentée par 
l’Etat ou les grands hommes providentiels qui sont bien réelle- 
ment Vhomme substance. Les poètes et les métaphysiciens du 
pessimisme ne s’en portent pas plus mal, et mènent une exis- 
tence fort supportable. Schopenhauer vous proposera d affran- 
chir votre intelligence du dur esclavage de la volonté égoïste et 
de chercher un refuge dans les régions sereines de l’art ou 
dans les mâles voluptés de l’ascétisme (9). M. de Hartmann, 


laisser. Eh bien, franchement, comment prendre au sérieux cette «o- 
lonlé inintelligente ou cette intelligence inconsciente, principe unique 
des choses ? Pourquoi donc la cause première, qu’on 1 appelle to/onte 
ou inconscient, a-t-elle laissé se produire ces phénomènes de 1 mteUi- 
gence et de la conscience destinés à entrer en lutte avec elle po«r . a- 
néantir ? Qa*est-ce donc que cette volonté ou cet mconsmnt luttan- de 
ruse avec Vinlelligence et la conscience, leur faisant mille espiègleries, 
pour le maintien du monde que ces dernières f ' 

on voir autre chose qu’une funèbre plaisanterie dans cet appel adressé à 
l’humanité pour qu’elle se mette, en quelque sorte, en greve contre ses 
tyrans, h volonté eiVincou scient., et leur joue un bon tour par un 

grandiose suicide? Que dis-je? il ne s’agit pas f 

l’humanité, mais du suicide universel du règne animaf végétal et mm 
ral afin que la volonté soit anéantie dans ses plus obscures manifesta- 
tion !!!... Et ce n’est pas seulement de la métaphysique, cest de la poé- 
sic qu’on prétend faire avec tout cela ! 

(9) L’art aux yeux de Schopenhauer, n’est qu’un palliatif; il ne pro- 
fite qu’à l’individu, et a l’inconvénient de mêler quelque agrénaent à œt 
abominable cauchemar de l’existenee. Le vrai triomphe, c est 1 ascétis- 
me • c’est la volonté, source de la vie, domptée définitivement ; c est l a- 
àTa;Ûssen;“„t à bref délai de tepé» humaine et, par là ^ 
monde qui n’a de réalité que dans les cerveaux humains. Voilà 1 idéal . 


XIII 

dont le pessimisme théorique, soit dit eu passant, ne me parait 
pas découler néces.-airement de sa conception fondamentale, 
d’une intelligence créatrice inconsciente, et qui, je le crains, se 
rend inconsciemment coupable de théisme, en reconnaissant 
une intelligence sujora-cowsciewie intuitive (10), M. de Hart- 
mann ne fera personnellement aucun effort pour hâter 1 anéan- 
tissement de ce triste univers ; il fera de son mieux pour vider 
gaiement jusqu’à la lie la coupe amère de l’existence. Mais la 
foule ignorante et passionnée est plus logique que tous ces 
grands faiseurs de systèmes métaphysiques ; or, je le demande, 
quelle société peut subsister sur la base de pareilles con- 
ceptions ? 

Les coryphées de la Jeune Allemagne se chargèrent les pre- 
miers de tirer de l’Hégélianisme les conclusions qu’il renfer- 
mait pour la pratique de la vie. La pensée de l’homme est tout, 
elle est souveraine, elle est Dieu. La pensée peut créer un 
monde nouveau dans l’ordre social, politique et moral. Les no- 
tions de droit et de morale doivent être changées. Que vient-on 
parler de loi morale ? De qui donc l’idée a-t-elle à recevoir des 
lois? Il faut relever la chair de la ridicule condamnation dont 
on a voulu la frapper. Ce n’est pas une amnistie qu’on sollicite 
pour elle, c’est une apothéose qu’on revendique hautement. La 
société doit être l’image fidèle de la pensée humaine incessam- 
ment variable, changeante, créatrice ; la vie n’est qu’un éternel 
devenir ; il faut donc proclamer la révolution en perma- 
nence !... Henry Heine, le grand lyrique, avait le sentiment de 
la confusion dans laquelle ils étaient tombés, lui et tant d’au- 
tres Néo-Hégéliens, et c’est bien à eux que s’adressent ces vers 
tout remplis de tristesse et d’amère ironie : « Rarement vous 

(iO) « Die unbewusst-überbewusste, reflexionslos - intuitive intel- 
ligenz III » Horresco referens ! 




XIV 

« m’avez compris ; rarement aussi je vous ai compris ; un jour 
« vint pourtant où nous nous comprîmes bien : c’est quand 
« nous nous retrouvâmes dans la même fange. (11) » 

Ce qui caractérise les maladies morales des Allemands, rêve- 
ries politiques, utopies socialistes, sombres désespoirs et mélan- 
colies incurables, c’est que ce ne sont pas là seulement de va- 
gues aspirations vers le mieux, les effusions d’une tristesse bien 
naturelle à l’homme... non, c’est avant tout le besoin, la pré- 
tention de donner une allure scientifique (12), une base méta- 
physique aux conceptions les plus chimériques, aux sentiments 
les plus indéfinissables. Ils y mettent une sorte de coquetterie ; 
c’est pour eux affaire d’amour-propre national. J’ai entendu de 

(11) Sellen babt ihr micb verstanden, 

Selten aucb verstand ich euch ; 

Nur wenn wir im kolli uns fanden 
So verstanden wir uns gleicb. 

H. Heine, Buch der Lieder. 

(^12) Ai-je besoin de dire que toutes les infirmités de l’esprit alle- 
' mand que je signale ici ont trouvé, en Allemagne même, les juges les 

plus sévères? Ecoutons M Ludwig Ramberger, le député national libé- 
! ral : « Nous prenons tout au sérieux, les niaiseries au moins autant 

I « que le reste. De toute idée fausse nait chez nous une théorie, de cha- 

« que théorie un livre, et tout gros livre est assuré d’être traité avec 
« respect. La manie des systèmes socialistes qui, de 1830 à 1848, se 
« répandit en France dans un cercle restreint, n’y obtint qu un succès 
« de curiosité, et ne recruta d’adhérents que parmi de jeunes rêveurs et 
« des têtes folles ; elle est devenue chez nous une sorte de discipline 
« académique. » Voir l’intéressant article publié par M. E. Lavissedans 
]a Itevue des Deux-Mondes du 15 septembre 18 <3, p. 442-463: les 
partis socialistes en Allemagne. — Pour ne parler que du moindre des 
travers ci-dessus indiqués, s’est-on assez moqué, en Allemagne, des 
poètes de la douleur universelle, des Wellschmerzdichter ! Les Poé- 
sies philosophiques, de L. Ackermann, sont, à certains égards, une con- 
ception poétique toute allemande. M. Caro, dans la Revue des Deux- 
Mondes du 15 mai 1874, a apprécié d’une façon très élevée ce curieux 
et brillant essai de poésie positiviste qui, en somme, prouve contre sa 
thèse. 


XV 









sages allemands qui n’hésitaient pas d’ailleurs à condamner les 
erreurs de leurs compatriotes, ajouter, par manière de consola- 
tion, que du moins ces erreurs n’avaient rien de la légèreté 
française (13). 

Après les politiques, après les poètes et les littérateurs, les 
économistes sont venus, à leur tour, se ranger sous le drapeau 
de la science pure, de la métaphysique ; c’est du moins leur 
prétention. Ils se vantent d’avoir déposé au sein des multitudes 
des ferments scientifiques (14). Ils traitent l’économie politi- 
que comme un système métaphysique qui a fait son temps et 
qu’on peut reconstruire sur de nouveaux errements. Ces inocu- 
lateurs de ferments scientifiques ou, si on aime mieux, de 
virus scientifique, sont de deux sortes : ceux qu’on est con- 
venu d’appeler les socialistes de la chaire, et les socialistes 
proprement dits. Chose étrange, ce sont les premiers, des sa- 
vants, des professeurs, qui se posent particulièrement en gens 
pratiques et reprochent à l’économie politique de ne pas tenir 
compte des faits, de n’être qu’une abstraction (13). Ce ne sont. 


(13) H. Heine lui-même, qui a si fort maltraité ses compatriotes, com- 
me chacun sait, a cru devoir se souvenir un beau jour qu’il était, après 
tout, un poète allemand, et qu’il lui conviendrait de tancer quelque peu 
le peuple français sur sa légèreté : 

Ich bin doch ein deutscher Dichter, 

Bekannt in deutschen Lændern... 

Micb verdriesst das leichte Volk. 

(14) Ils disent fièrement: Wissenschaftliche Fermente sind da !... 
Voir Schæffle, Kapitalismus und Socialismus, p. 7, Tübingen, 1870. 

(15) C’est la thèse favorite de M. Rümelin, professeur à l’université 
de Tübingen {Reden und Aufscetze, Tübingen 1875). L’économie politi- 
que, dit-il, est une science admirablement construite, un ensemble de 

propositions parfaitement déduites de quelques faits élémentaires 

Malheureusement ces faits élémentaires sont un postulat, non pas qu’ils 
ne soient vrais, mais parce que il y a une foule d’autres faits dont il au- 


I 







TKZ 


XVÏ 

en réalité, que des empiriques, des hommes à expédients. Les 
vrais socialistes, au contraire, affectent de se tenir sur le terrain 
des théories rigoureuses, et on sait qu ils ne répondent que par 
la méfiance et le dédain aux avances de leurs confrères de la 
chaire qu’ils appellent ironiquement les socialistes brevetés 
de Sa Majesté le roi de Prusse. Quoiqu’il en soit de ces hai- 
nes fraternelles, les uns et les autres ont contribué à la diffu- 
sion des ferments scientifiques . En quoi consistent donc ces 
fameux ferments ? En bien peu de chose vraiment ; en quelques 
sophismes sur le travail et le capital, sophismes qui n’ont pas 
même le mérite de la nouveauté, et qu’on a essayé de rajeunir 
à peu de frais par des artifices de langage du goût le moins dé- 
licat. 

On sait que tous les efforts du socialisme contemporain, sur- 
tout eiî Allemagne, se réduisent à des attaques contre le capital, 
ce qui veut dire contre l’économie politique qui s’appelle désor- 
mais le capitalisme. Quelle langue est sortie de cette guerre 
contre le capital 1 Comme ces pauvres diables mis au pilori 
qu’on exposait jadis à la risée populaire revêtus d’habits grotes- 
ques, on s’est attaché à rendre le capital odieux et ridicule à 
l’aide des périphrases par lesquelles on le désigne. On ne le 
nomme plus par son nom i le capital est, au choix du lecteur, 
\m cadavre, du travail mort, un «amjoire qui se nourrit de 
travail vivant. On le compare à une préparation pharmaceuti- 
que, à un produit chimique ; le capital est tour à tour une con- 
densation, un précipité de travail, du travail coagulé, du 
travail mis en tablettes, en gélatine !!... Non, toute traduction 

rait fallu tenir compte. Exemple : l’économie politique pose en principe 
que l’homme est mû par l’intérêt; mais il y a d’autres mobiles. M. Rü- 
melin fait encore remarquer que si l’opinion que la pauvreté volontaire 
est une vertu essentielle venait à prévaloir, c’en serait fait de l’économie 
politique. — En vérité, tout cela est-il sérieux ? 



) gie (1 6) ; et, s’il y a quelque chose de vrai dans le mot de Con- 

dillac, que une science n’est autre chose qu’une langue bien 
faite, qu’on juge de cette science nouvelle par la langue qu’elle 
parle. Les chefs de l’armée socialiste allemande ont beau dire 
que la conclusion de leurs savantes recherches sur la nature du 
capital n’est pas un bouleversement, mais une lente et pacifique 

évolution leurs soldats ne l’entendent pas ainsi (17), et les 

chefs seraient impuissants à retenir ceux qu’ils ont nourri de 
ce beau langage, qui se sont énivrés de cette métaphysique 
barbare. 



Il faut être juste, quelques écrivains français nous avaient 
déjà donné un avant-goût de ces hautes élucubrations scientifi- 
ques dans le domaine économique. Personne ne les a étalées au 
grand jour avec plus de naïveté que Proudhon : « La science 
« économique est pour moi la forme objective et la réalisation 
« de la métaphysique ; c’est la métaphysique en action, la mé- 
« taphysique projetée sur le plan fuyant de la durée (18). » 
Voilà certes qui est bien fait pour justifier la définition railleuse 
que Voltaire a donnée de la métaphysique. Ailleurs Proudhon 
déclare qu’il est temps : « Que le socialisme, renonçant à ses 
« utopies, prenne la toge virile de la science (19). » Et en quoi 
consiste la science ? Comment y arrive-t-on ? « Par une sorte 


l. 


! 


(16) A titre de curiosité : vorlaüfige Verdichtung. vollzogene Nie- 
derschlage, geronnene Arbeitszeit, Jrbeits gallerteI...\o\T l’ouvrage 
de Schætfle cité à la note 12 ci-dessus, page 19. 

(17) Demandez plutôt à Max Steiner, à Weitling et autres : « Nous 
« voulons jouir sur le champ ; nous avons droit A tout ce que nous pou- 
0 vons acquérir par la force .. Que nous parlez-vous de droit et de li- 
ft berté ? A quoi cela est-il bon sans la force ? » On croirait entendre 
des cris de bêtes fauves se disputant une proie... Bellum omnium con- 
tra omnes. 

(18) Contradictions économiques, chap. 1 . 1. 1 , p. 2. 

(19) Ibid., chap ix, § 3, t. ii, p. 74. 





b 


XVIII 




► 

1 



« d’échafaudage de nos idées (20). » Et vous vous doutez bien 
de l’ennemi qu’il s’agit d’atteindre à l’aide de cet échafaudage ; 
c’est le capital. C’est en effet à l’aide de ce pacifique échafau- 
dage que nous parviendrons, « sans autre secours que celui 
« de nos idées, sans autre puissance que celle d’une loi, sans 
« autre moyen de coercition et de perpétration qu’un chiffre, 
« à soumettre pour jamais le capital au travail (21). » Enfin, 
il faut reconnaître, quant au mot capitalisme comme formule 
injurieuse pour désigner l’économie politique, que l’honneur 
de l’invention revient encore à Proudhon (22). 

Comment se fait-il que nous ayons été jusqu’à un certain 
point préservés de cette invasion de la métaphysique dans le do- 
maine économique, et que nous ayons laissé exploiter par d’au- 
tres une trouvaille pour laquelle nous aurions pu prendre un 
brevet ? Nous le devons (23) à ce grand fond de bon sens qui 
persiste en nous malgré tout ; nous le devons aussi à notre lan- 
gue qui résiste obstinément à toute tentative de lui faire dire ce 
que personne ne comprend bien (24), et qui excelle à mettre 
en relief le ridicule qui s’attache à de pareilles entreprises. 
« La France a toujours été la maîtresse des idées morales, tou- 
« jours elle a été éprise de la raison. On se trompe si on croit 

« qu’elle puisse enseigner autre chose Et notre langue...., 

« elle n’a pas la couleur et la sonorité de certaines langues, 
« une richesse un peu banale, qu’on jette sur tout et qui 
« trompe sur la qualité des choses ; chez elle le mouvement, le 
« son et l’éclat ne sont, pour ainsi dire, que le mouvement, le 

CiO) Contradictions économiques, p. 76. 

(2t) Ibid., p. 70, t. n. 

(2f) Ibid., p. 60. Il est question là du développement excessif du ca- 
pitalisme et du salariat qui ont perdu l’Angleterre 

(23) Voir à la note i 0 ci-dessus les paroles de M. Ludwig Bamberger. 

(24) C’est un allemand qui l’a dit ; Voulez-vous savoir si une idée 
est claire, juste, vraie ? Exprimez-la en français. 


«Ct ■ 



XIX 


« son et l’éclat des pensées mêmes ; elle est ce que l’écrivain la 
« fait, ou plutôt elle est ce qu’il est, s’empreint de son génie et 

« de sa passion ne résistant qu’à ceux qui risquent d’alté- 

« rer sa clarté ou qui prétendent forcer son incomparable jus- 



tesse (25)’ » 

Parlerai-je ici des tristesses que doivent éprouver tous les 
amis (26) de la science à la vue des épreuves par lesquelles elle 
passe aujourd’hui ? Ce n’est pas seulement aux attaques venues 
du dehors que l’économie politique doit faire face ; il s’est pro- 
duit des défaillances plus ou moins éclatantes ; on dirait qu’une 
nouvelle confusion des langues vient de se déclarer parmi quel- 
ques-uns des ouvriers qui avaient jusque-là travaillé le plus 
vaillamment à l’édifice ; enfin l’économie politique est mise en 
péril moins par ceux qui repoussent ses conclusions que par 
ceux qui les acceptent, mais contestent les principes sur les- 
quels elles reposent, semblables en cela à ces juges d’appel qui, 
uniquement pour faire pièce aux juges du premier degré, con- 
firment leur décision, mais par d’autres motifs , lesquels ne va- 
lent pas ceux qu’ils rejettent. Les savants lecteurs auxquels s’a- 
dressent ces confidences sont trop au courant de ces épreuves 
par lesquelles passe la science, pour qu’il soit nécessaire de pré- 
ciser davantage en écrivant ici des noms propres. 

Quoiqu’il en soit des préoccupations qui m’y poussaient, fai- 
sant en effet, suivant le vœu exprimé par Bastiat, du capital le 

(25) M. Bersot, discours d’ouverture prononcé à la séance publique 
annuelle de l’Institut, le 25 octobre 1876. 

(26) Qu’il me soit permis de prendre ce titre. Je suis peut-être d’au- 
tant plus pénétré de l’utilité des études économiques, d’autant plus sen- 
sible aux attaques dont la science est l’objet, que je suis arrivé plus 
tard à l’économie politique, invinciblement poussé par le besoin de com- 
bler les lacunes que laissait dans mon esprit l’étude d’une autre grande 
science morale ; 


1 



Sœpe venit magno fœnore tardus amor* 



XX 



pivot d’une exposition à peu près complète de la science, j’a- 
vais songé à un livre dont le titre eût été inévitablement : 
Le Capital un sous-titre quelconque eût indiqué la ten- 

dance, le but spécial de l’œuvre. Ce livre était pour moi comme 
ces projets de voyage qu’on ne réalisera probablement jamais, 
dans lesquels on se complaît néanmoins ; auxquels on rapporte 
bien des travaux, en vue desquels on fait des études prépara- 
toires qui ne sont ni sans charme, ni sans profit, d’autant plus 
profitables peut-être, à certains égards, qu’on est exempt des 
soucis d’une mise en œuvre immédiate. Le plan ne différait pas 
essentiellement de celui du travail qu’on va lire. Je dois dire 
que j'aurais donné plus de développement à la première et à la 
quatrième partie, à la théorie économique, qui devait être l’oc- 
casion d’un exposé à peu près complet de la science, et à l’exa- 
men critique des doctrines dissidentes. 

Quand le programme de l’Institut est tombé sous mes yeux, 
il m’a semblé que le livre que j’avais conçu, un peu modifié, 
parce detortum, pourrait devenir celui que l’Académie deman- 
dait. Les modifications devaient se réduire à ceci : d’une part, 
moins de développement à la première et à la quatrième partie ; 
d’autre part, plus d’ampleur à la seconde (27), à la partie à la 
fols économique et morale, qui devient le vrai corps de bataille 
dont les trois autres parties ne sont que des auxiliaires. Quant à 
l’esprit qui devait présider à la rédaction de ce livre, je me suis 


(27) La troisième partie, la partie historique, se trouve naturellement 
fort réduite par suite des plus grands développements que j’ai donnés à 
la seconde, à la partie morale dans laquelle les aperçus historiques ne 
pouvaient manquer de trouver une place importante. Je fais une remar- 
que analogue pour la quatrième partie ; j’ai dû m’attacher, dans la se- 
conde partie, à examiner les doctrines morales qui, sans attaquer la no- 
tion scientifique du capital et sa fonction, sont dans un désaccord plus 
ou moins réel avec l’économie politique sur la nature de la richesse et 
son meilleur emploi. 






i 


XXI 

dit que c’était, avant tout, une œuvre de vulgarisation', qu’il 
fallait donc, autant que possible, s’abstenir de tout apparéil 
scientifique, sans cesser d’être exact ; préférer îe procédé ana- 
lytique aux rapides et rigoureuses synthèses (28), les tableaux 
saisissants aux formules abstraites. Il faut faire entrer la vé- 
rité par le petit bout, disait Fontenelle : il faut encore la faire 
entrer peu à peu, à petits coups. A ce point de vue, la manière 
dont est entendue la distribution des matières en divisions prin- 
cipales et subdivisions, n’est pas sans importance. J’ai essayé de 
justifier dans le corps de l’ouvrage la division en quatre parties 
et leur disposition (29). Quant aux chapitres, à la condition 
qu’ils soient étroitement reliés les uns aux autres comme les 
anneaux d’une chaîne (30), il me semble que leur multiplicité, 
loin d’être une cause de confusion, produit la clarté, soulage 
l’esprit du lecteur en même temps qu’elle met en relief la pen- 
sée et le dessein de l’auteur (31). L’œuvre ainsi conçue parle à 


(28) Drin» un remarquable article publié dans la Revue des Deux 
Mondes du avril 1859 : Philosophie de Véconomie poliiique. M, Co- 
chut, p. 572, loue un sjvant économiste, M. Courcelle-S'^neuil, de ce 
que « la vulpairo ambition d’agrandir la science en rencombranl de dé- 

tails ne Ta point tenté. Il s’e>t appliqué an contraire à éümi.aer les 
'< phénomènes accidentels et transitoires, et n’a admis dans S'm cadic 
« que les faits généraux, essenliols, dont l’énoncé synthétique peut ex- 
« primer une grande loi naturelle. » Je reconnais la justesse de cette 
appréciation pour un traité purement scientifique ; mais je pense que 
l’Académie demandait un livre conçu dans un esprit différent. 

(29) Voir notamment : Introduction, chap. ir. 

(30) Sous ce rapport, je citerai comme le plus détestable mode de 
composition le livre de II. Carey. On ne voit pas pourquoi il le découpe 
en cbapitres, puisque jusqu’à huit de ces chapitres, à la file les uns des 
autres, portent cette unique et insipide rubrique : Conlinnaiion du même 
sujei ! Voir notamment le tome ii. chap. xx à xxix. 

(31) C’est un précepte bien vague et, par conséquent contestable que 
celui de Buffon dans son discour- sur le style : w Tout sujet est un, et, 
« quelque vaste qu’il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. 
« Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d’usage 


XXII 


I . i . i ii p »» mu . l■l p l ll,^< g<ey^i^^^| 


la fois aux yeux, ocuiis subjecta fidelibus, et à l’intelligence, 
car il n’en résulte pas seulement uue juxla-position de choses 
hétérogènes, mais un organisme d’autant plus solide qu’il se 
compose d’un plus grand nombre de parties qui se soutiennent 
mutuellement. Qu’on veuille bien pardonner ces préoccupations 
pédagogiques à quelqu’un qui fait profession d enseigner et 
qui, en écrivant un livre, ne croit avoir changé que la forme de 
son enseignement. A ce propos, qu’on me permette encore une 
remarque. Les notes et citations qu’on met au bas des pages 
d’un livre peuvent avoir un double but : 1" compléter le texte 
sur des points de détail sans interrompre le fil du discours et 
l’exposition des principes ; 2° mettre à l’abri du reproche de 
plagiat l’auteur qui déclare les emprunts (\n'\\ a faits. A ce der- 
nier point de vue, je ne me pique pas d’une grande rigueur ; 
qu’il me soit donné acte du franc aveu que je consigne ici ; je 
demande grâce une fois pour toutes, et notamment pour les 
raisons suivantes. Outre qu’une mémoire infidèle ou capricieuse 
ne me permet pas toujours de retrouver la source où j’ai puisé, 
la pratique de l’enseignement oral m’a peu disposé à user de 
ces citations et de ces renvois dont chacun sait qu il s accomode 
mal. Si je devais rendre à chacun de mes maîtres dans la 
science ce que je lui dois, il me resterait en vérité bien peu de 
chose ; enfin, abusant peut-être de la maxime qu on prend son 
bien partout où on le trouve, je regarde comme mien ce que 
j’ai bien compris, bien saisi, ce que je me suis approprié, assi- 
milé par la réflexion, ce que je reproduis clairement et à 

propos (32). 

« que quand on. traite de sujets différents. » Mais qu est-ce donc que 
l’unité et la diversité des sujets? Le sujet le plus vaste ne comporterait 
donc aucune division ? — Bufifon déclare dans une note que sa critique 
s’adresse à V Esprit des lois. 

(3’2) Sur le terrain de la vraie science économique, bien qu’il y ait 
toujours des progrès à faire, on ne peut plus guères aujourd’hui, en tant 


% 


XXIII 



Que les savants lecteurs, les maîtres vénérés, avec lesquels je 
prends la liberté de m’entretenir ici dans une sorte de familia- 
rité respectueuse, veuillent bien accueillir une dernière décla- 
ration qui est en même temps l’expression d’un juste sentiment 
de reconnaissance. On se tromperait si on croyait qu’il m’en a 
coûté le moins du monde de modifier le plan de mon livre pour 
le conformer au programme de l’Académie. J’avais songé, il est 
vrai, à une œuvre plus savante, en ce sens du moins que la con- 
troverse y aurait tenu une plus grande place. Mais, en réalité, 
je crois peu à la controverse. La réfutation des grandes utopies 
socialistes n’est plus à faire : chacun reconnaît que, prises dans 
leur ensemble , elles ne sont que des jeux d’esprit. La contro- 
verse sur les points de détail est elle-même d’une efficacité dou- 
teuse. Elle est absolument sans effets à l’égard des sectaires 
qu’elle affermit plutôt dans leurs systèmes, car ce qui les anime 
surtout, c’est l’esprit de contradiction. Quant aux personnes 
qui cherchent la vérité d’un cœur sincère, ce qu’il leur faut 
avant tout, c’est la science présentée, s’il se peut, dans sa lumi- 
neuse clarté, dans sa majestueuse simplicité. J’appliquerais vo- 
lontiers à la vérité scientifique ce que le sombre philosophe 
dont j’esquissais tantôt la doctrine, Schopenhauer, a dit, dans 


qu’il s’agit des principes fondamentaux, réclamer de brevets d’invention. 
11 en est autrement dans le camp des socialistes de là chaire et des socia- 
listes purs. Là il s’agit d’expédients, de spécifiques, de véritables décou- 

vsrtes on le croit du moins. Rien de plus curieux que le ton aigre- 

doux sur lequel Karl Marx (Das kapilal, préface de la première édition, 
note t) reproche à Ferdinand Lassalle de lui avoir emprunté sans citer 
tous les fondements théoriques de sa doctrine... il est vrai, ajoute-t-il, 
que c'était dans un intérêt de propagande. Les inventions de Karl 
Marx ! Quelques postulats, comme ils disent là-bas ; les excentricités de 
Proudhon et autres Welches habillées à l’allemande ; quelques emprunts 
à des compatriotes plus modestes que lui, voilà son bagage scientifique. 
Je justifierai cette appréciation dans la quatrième partie. Voir notam- 
ment chap. xxvii, note 3. 




XXII 

la fois aux yeux, oculis subjecta fidelibus, et à l’intelligence, 
car il n’en résulte pas seulement uue juxla-position de choses 
hétérogènes, mais un organisme d’autant plus solide qu’il se 
compose d’un plus grand nombre de parties qui se soutiennent 
mutuellement. Qu’on veuille bien pardonner ces préoccupations 
pédagogiques à quelqu’un qui fait profession d’enseigner et 
qui, en écrivant un livre, ne croit avoir changé que la forme de 
son enseignement. A ce propos, qu’on me permette encore une 
remarque. Les notes et citations qu’on met au bas des pages 
d’un livre peuvent avoir un double but : 1“ compléter le texte 
sur des points de détail sans interrompre le fil du discours et 
l’exposition des principes ; 2° mettre à l’abri du reproche de 
plagiat l’auteur qui déclare les emprunts qu’il a faits. A ce der- 
nier point de vue, je ne me pique pas d’une grande rigueur ; 
qu’il me soit donné acte du franc aveu que je consigne ici ; je 
demande grâce une fois pour toutes, et notamment pour les 
raisons suivantes. Outre qu’une mémoire infidèle ou capricieuse 
ne me permet pas toujours de retrouver la source où j’ai puisé, 
la pratique de l’enseignement oral m’a peu disposé à user de 
ces citations et de ces renvois dont chacun sait qu’il s’accomode 
mal. Si je devais rendre à chacun de mes maîtres dans la 
science ce que je lui dois, il me resterait en vérité bien peu de 
chose ; enfin, abusant peut-être de la maxime qu'on prend son 
bien partout où on le trouve, je regarde comme mien ce que 
j’ai bien compris, bien saisi, ce que je me suis approprié, assi- 
milé par la réflexion, ce que je reproduis clairement et à 
propos (32). 

« que quand on traite de sujets différents. » Mais qu’est-ce donc que 
l’unité et la diversité des sujets? Le sujet le plus vaste ne comporterait 
donc aucune division ? — Buffon déclare dans une note que sa critique 
s’adresse à VEsprit des lois. 

(3^2) Sur le terrain de la vraie science économique, bien qu’il y ait 
toujours des progrès à faire, on ne peut plus guères aujourd’hui, en tant 





• XXIII 

Que les savants lecteurs, les maîtres vénérés, avec lesquels je 
prends la liberté de m’entretenir ici dans une sorte de familia- 
rité respectueuse, veuillent bien accueillir une dernière décla- 
ration qui est en même temps l’expression d’un juste sentiment 
de reconnaissance. On se tromperait si on croyait qu’il m’en a 
coûté le moins du monde de modifier le plan de mon livre pour 
le conformer au programme de l’Académie. J’avais songé, il est 
vrai, à une œuvre plus savante, en ce sens du moins que la con- 
troverse y aurait tenu une plus grande place. Mais, en réalité, 
je crois peu à la controverse. La réfutation des grandes utopies 
socialistes n’est plus à faire : chacun reconnaît que, prises dans 
leur ensemble , elles ne sont que des jeux d’esprit. La contro- 
verse sur les points de détail est elle-même d’une efficacité dou- 
teuse. Elle est absolument sans effets à l’égard des sectaires 
qu’elle affermit plutôt dans leurs systèmes, car ce qui les anime 
surtout, c’est l’esprit de contradiction. Quant aux personnes 
qui cherchent la vérité d’un cœur sincère, ce qu’il leur faut 
avant tout, c’est la science présentée, s’il se peut, dans sa lumi- 
neuse clarté, dans sa majestueuse simplicité. J’appliquerais vo- 
lontiers à la vérité scientifique ce que le sombre philosophe 
dont j’esquissais tantôt la doctrine, Schopenhauer, a dit, dans 


qu’il s’agit des principes fondamentaux, réclamer de brevets d’invention. 
Il en est autrement dans le camp des socialistes de la chaire et des socia- 
listes purs. Là il s’agit d’expédients, de .spécifiques, de véritables décou- 
vertes on le croit du moins. Rien de plus curieux que le ton aigre- 

doux sur lequel Karl Marx {Das kapilal, préface de la première édition, 
note I) reproche à Ferdinand Lassalle de lui avoir emprunté sans citer 
tous les fondements théoriques de sa doctrine... il est vrai, ajoute-t-il, 
que c’était dons un intérêt de propagande. Les inventions de Karl 
Marx ! Quelques postulais, comme ils disent là-bas ; les excentricités de 
Proudhon et autres Welches habillées à l’allemande ; quelques emprunts 
à des compatriotes plus modestes que lui, voilà son bagage scientifique. 
Je justifierai cette appréciation dans la quatrième partie. Voir notam- 
ment chap. xxvii, note 3. 




a 


I 


[ 

i 





XXIV 

un moment d’heureuse inspiration, de la vérité artistique : 
« Il faut se comporter avec les chefs-d’ œuvres de l’art comme 
« avec les grands personnages, — se tenir simplement devant 
« eux et attendre qu’ils vous parlent. » Plaçons donc avec 
persistance les hommes en présence de la vérité, et espérons 
que tôt ou tard elle leur parlera. — Après avoir dit mon hoc 
erat in votis, c’est donc bien sincèrement que j’ajoute ; 

Auclius atqne 

Di mêlais fecère 


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• i 





m m j i 




INTRODUCTION 


CHAPITRE I 

Position de la question 

On s’est plu de tout temps à représenter la science sous 
l’image d’un sommet élevé où il n’est donné qu’à quelques- 
uns d’atteindre, et c’est là que le poète a placé ces temples se- 
reins d’où un petit nombre de sages, en possession de l’éter- 
nelle vérité, contemplent à leurs pieds, dans un calme divin, les 
stériles agitations des hommes plongés dans les ténèbres de 
l’erreur. Mais c’est là une image plus grandiose que consolante, 
et si on conçoit que cette contemplation solitaire et égoïste de la 
vérité puisse jusqu’à un certain point suffire dans l’ordre des 
sciences mathématiques, des sciences naturelles, dans la méta- 
physique transcendante, il n’en est pas de même des sciences 
morales proprement dites. Celles-ci ne doivent aspirer qu’à 
descendre de ces hauts sommets et à se répandre parmi les 
hommes dont elles ont pour but de diriger les actions dans tou- 
tes les circonstances de la vie, en leur enseignant ce qui est 
bien, ce qui est utile, ce qui est juste. 

Au premier rang de ces sciences dont il importe si fort de 
faire pénétrer les notions dans la société, il faut placer l’Econo- 
mie Politique. Malheureusement le nom seul de cette science 
semble avoir le privilège de susciter les appréciations les plus 
fausses, les plus contradictoires. Il en est à qui elle fait conce- 
voir les plus ambitieuses espérances et qui n’en attendent rien 

1 





2 INTRODUCTION. 

moins qu’une solution prompte et définitive de toutes les gran- 
des questions sociales ; d’autres la croient à peu près impuis- 
sante et ne lui accordent qu’une froide estime ; quelques-uns la 
nient purement et simplement ; d’autres l’accablent de leur mé- 
pris ou la poursuivent de leurs railleries ; un grand nombre 
enfin l’attaquent avec la dernière violence. 

Je prends à partie les plus modérés de ces adversaires, ceux 
qui, sans contester l’utilité des études économiques, ont dit 
néanmoins ; l’économie politique n’est pas une science. Je 
pense au contraire que, de toutes les sciences morales, aucune 
ne mérite mieux le nom de science que l’économie politique. 
C’est ce que je vais essayer de démontrer ; ce sera le meilleur 
moyen de mettre en lumière l’objet particulier que je me suis 
proposé dans ce travail. 

A quelque point de vue qu’on se place pour définir la science 
en général ; soit que, la considérant comme faite, comme objet 
d’étude et d’enseignement, on la définisse synthétiquement un 
ensemble de connaissances se rapportant à un objet commun 
et méthodiquement coordonnées entre elles ; soit que, la con- 
sidérant dans le procédé analytique à l’aide duquel elle se for- 
me, on dise que la science n’est autre chose que la réflexion 
appliquée aux notions du simple bon sens ; dans tous les cas, 
l’économie politique va nous apparaître comme une véritable 

science. 

Procédons analytiquement et appliquons notre réflexion à un 
fait bien simple mais bien saisissant aussi : l’homme a des be- 
soins et, pour arriver à les satisfaire, il travaille (1). 

(1) On procéderait de la même façon pour la science du droit, par 
exemple. Le fait primordial à considérer serait celui-ci : l’homme, intel- 
ligent et libre, vit et est fait pour vivre en société. De là découle la né- 
cessité de mettre la liberté de chacun d’accord avec la liberté de tous, ce 
qui est précisément l’objet du droit. 


1 



CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION 3 

Qu’est-ce que travailler ? C’est appliquer les forces de son 
corps et surtout de son esprit à vaincre les obstacles qui s’oppo- 
sent à ce que nous fassions servir la nature à la satisfaction de 
nos besoins. Le savant découvre les lois qui régissent le monde 
matériel ; l’ingénieur, le mécanicien, le manufacturier, le com- 
merçant, les mettent à profit pour extraire de la terre mille 
produits divers, les transformer, les approprier à nos besoins 
et les mettre à la portée du consommateur. 

L’homme, disons-nous, travaille pour satisfaire ses besoins ; 
mais ces besoins sont en nombre infini, et nous voyons cepen- 
dant que chaque homme s’attache à ne produire qu’une seule 
espèce d’objets. C’est la division du travail, qui a pour effet de 
rendre le travail plus fécond parce que en faisant toujours la 
même chose on arrive à la faire plus vite et mieux. L’homme 
recherche tous les moyens de rendre son travail plus productif, 
d’obtenir le plus de produits possible avec le moindre effort ; 
mais ce n’est pas seulement parce qu’il redoute cet effort, c’est 
parce qu’il conquiert ainsi le temps pour produire autre chose, 
pour satisfaire des besoins d’un ordre plus élevé (2). C’est de là 
aussi que procède l’invention des instruments et machines de 
tous genres. Enfin, par une admirable évolution, il est arrivé 
que l’homme, après avoir débuté dans la vie économique par le 
mépris du travail qu’il considérait comme une œuvre servile, a 
reconnu que le travail libre, honoré, respecté, est seul fécond. 

(2) La division du travail est une des grandes lois de la nature. 
Quand on remonte l’échelle des êtres vivants, à mesure qu’un organisme 
se perfectionne, on voit s’opérer une division plus grande des fonctions 
accomplies par des organes spéciaux. C’est l’économie politique, cette 
science si dédaignée par quelques-uns, qui, par ses analyses ingénieuses, 
a mis la physiologie sur la trace de cette conception qui, transportée 
ainsi de la science sociale dans la biologie, y a trouvé naturellement une 
extension nouvelle. Voir Herbert Spencer, Introduction à la science 
sociale f clup. XIV. 



4 


INTRODUCTION. 





Division du travail, liberté du travail, emploi des machines, tel- 
les sont les vraies conditions de 1 industrie humaine. 

Mais, dans ce régime de la division du travail, chaque hom- 
me ne produisant qu’une même espèce d objets et beaucoup 
plus qu’il ne lui en faut pour sa consommation personnelle, 
comment se procurera-t-il tout ce qu’il ne produit pas ? Par 
l’échange. Mais cet échange, ce troc, je ne l’aperçois pas. Pour- 
quoi ne troque-t-on pas directement ce dont on veut se défaire 
contre ce qu’on veut obtenir ? Parce qu’il serait le plus souvent 
difficile de rencontrer la personne qui, à la fois, possédât ce 
qu’on désire et eût besoin de ce qu on peut donner en échange. 
Que fait-on? On vend, et puis on achète. On vend, c’est-à- 
dire on échange l’objet dont on veut se défaire contre une cer- 
taine marchandise appelée monnaie, et avec cette monnaie on 
achète l’objet dont on a besoin. Qui ne voit que l’échange, sous 
cette complication apparente puisqu il se décompose en deux 
opérations, est infiniment plus commode ? Mais cette vente et 
cet achat supposent deux choses ; d’abord une monnaie, c est-à- 
dire une marchandise qu’on est toujours disposé à accepter en 
échange ; puis des commerçants qui font profession d acheter et 
de vendre, c’est-à-dire qui sont toujours disposés à acheter 
précisément parce qu’ils sont toujours disposés à vendre. 

Les choses s’échangent donc les unes contre les autres, ou 
mieux se vendent et s’achètent ; elles ont une valeur, un prix, 
ce prix n’étant que leur évaluation en monnaie, et toute mar- 
chandise pouvant servir à en évaluer une autre. Qui fixera cette 
valeur, ce prix? Ne dites pas que les choses ont d’autant plus 
de valeur ou de prix qu’elles sont plus propres à satisfaire un 
besoin impérieux, car un morceau de pain vaut moins qu’un 
diamant ; c’est que le pain abonde, tandis que le diamant est 
rare. Les choses changeraient de face dans un désert, où on 
serait menacé de mourir de soif et de faim ; on donnerait tous 









CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION. 5 

les diamants du monde pour un morceau de pain ou un verre 
d’eau. La valeur est donc faite d’utilité et de rareté. Ne dites 
pas non plus que le prix d’une chose est déterminé par ce 
qu’elle a coûté à produire. Qu’importe à l’acheteur, si vous 
n’avez produit qu’à grands frais ce qu’un autre a produit à 
moindres frais. En somme, le prix sera déterminé par la con- 
currence que se font naturellement les vendeurs d’une part et 
les acheteurs, l’abondance de l’offre combinée avec la rareté de 
la demande faisant baisser les prix que la diminution de l’offre 
et l’accroissement de la demande relèveront. Voilà donc, en 
vertu de cette loi de la concurrence, tous les producteurs tenus 
de faire le mieux possible, de vendre au plus bas prix possible. 
De là une lutte, une émulation, le développement de l’esprit 
d’invention, dont la société entière profite. 

Quelle masse de monnaie il va falloir pour solder tous ces 
achats 1 Rassurez-vous ; on peut acheter sans argent, en pro- 
mettant de payer et remettant au vendeur une promesse écrite 
de payer dans un certain délai le prix convenu. Le vendeur 
veut-il acheter lui-même d’un tiers, il lui cédera en paiement 
sa créance et le titre qui la constate, lequel pourra ainsi passer 
indéfiniment de main en main jusqu’au jour de l’échéance où 
le détenteur actuel en recevra le montant en monnaie des mains 
du souscripteur originaire. A combien de ventes et d’achats ce 
simple morceau de papier n’aura-t-il pas suffi ? Ainsi, à côté de 
la monnaie, qui n’est elle-même qu’une marchandise et tire sa 
valeur, sa puissance d’échange de la valeur même du métal dont 
elle est faite, voilà une monnaie de papier, une monnaie fidu- 
ciaire, c’est-à-dire qui tire toute sa valeur de la confiance qu’on 
a dans la solvabilité de celui qui a promis de payer ou de ceux 
qui ont garanti le paiement. Voilà encore un grand phénomène 
économique ; le crédit. 

L’homme produit la richesse, c’est-à-dire l’ensemble des 







0 INTRODUCTION. 

choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins ; il produit 
pour consommer. Est-ce à dire que la richesse créée aujour- 
d’hui sera consommée le jour même? Non, une partie sera mise 
en réserve pour faciliter une production toujours plus abon- 
dante, pour accroître la puissance productive de 1 homme , 
l’épargne constituera, accroîtra sans cesse le capital. 

C’est ainsi que, les regards fixés sur ce monde du travail, de 
l’échange et de l’épargne ; nous arrêtant sur chaque phéno- 
mène pour en rechercher les causes et les effets, déterminer les 
conditions naturelles dans lesquelles il se produit, constater les 
perturbations qui peuvent l’affecter ; interrogeant à la fois les 
faits qui se passent sous nos yeux, autour de nous, et l’histoire 
qui nous montre la prospérité et la décadence des sociétés hu- 
maines étroitement liées aux conditions générales dans lesquel- 
les s’exerce l’industrie, nous pourrions pousser à l’infini ces 
méditations économiques. 

Quoi ? Tous ces faits, besoin, travail, richesse, division du 
travail, échange, troc, vente et achat, utilité, valeur, marché, 
concurrence, prix, monnaie, monnaie de métal, monnaie fidu- 
ciaire, crédit, épargne, capital tous ces faits ne consti- 

tuent-ils pas une série de phénomènes s’enchaînant étroitement 
les uns aux autres et se rattachant à un objet commun ? N’y a- 
t-il pas entre tous ces phénomènes des rapports nécessaires qui 
dérivent de la nature des choses ? La division du travail n’im- 
pose-t-elle pas l’échange ? Une plus ou moins grande division 
du travail n’est-elle pas en rapport avec la nature des diverses 
industries, l’emploi des machines et une plus ou moins grande 
étendue du marché ? La multiplicité des échanges et 1 étendue 
du marché ne conduisent-elles pas à l’usage de la monnaie ? Le 
développement de l’industrie, les grands approvisionnements de 
matières premières, l’intervention des intermédiaires pour met- 
tre le produit à la portée des consommateurs, la solidarité qui 



CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION. i 

unit les diverses industries qui élaborent successivement un 
même produit, tout cela ne fait-il pas du crédit une condition 
de la vie économique ? Coordonner des phénomènes, en recher- 
cher les lois, l’explication, c’est-à-dire le rapport de causalité, 
de principe à conséquence qui les unit, n est-ce point là une 

science ? (3) 

Cet enchaînement, cette coordination, constitue l’unité d’ob- 
jet qui est un des caractères de la science. L’unité de la science 
économique se manifeste notamment en ceci que 1 infinie va- 
riété des faits se laisse facilement ramener à quelques phéno- 
mènes fondamentaux, et qu’en somme on s occupe toujours 
d’une même chose considérée sous divers aspects, soit que l’on 
traite de la production, de la répartition, de la circulation ou 
de la consommation de la richesse. La production de la richesse 
suppose le concours de divers éléments, la terre, le capital, le 
travail, mis en œuvre par une direction intelligente, qui peut se 
personnifier dans l’entrepreneur d’industrie. La richesse pro- 
duite se répartit, suivant les règles de la justice, entre ceux qui 
ont fourni les éléments de la production. Voici donc un nouvel 
aspect de ces mêmes choses, terre, capital, travail, entrepre- 
neur, c’est-à-dire que nous ne nous en occupons plus pour 
mettre en lumière leur puissance productive, pour rechercher 


(3) Il ne s’agit point ici d’ouvrir un concours entre les différentes 
sciences morales pour décerner la palme à l’une d’elles ; mais enfin que 
l’on compare et qu’on se demande quelle est la science morale qui justi- 
fie le mieux son titre par un corps complet de doctrine, par l’accord 
sur les principes, par la sûreté des applications 7 Trouvera-t-on tout 
cela dans la morale, la métaphysique, la politique en tant qu’on peut 
faire une science de cette dernière ? Un adversaire de l’économie politi- 
que (M. Rûmelin, voir l’avant-propos, note 12), reconnaît qu’elle est une 
science admirablement faite, mais qu’elle a le tort de négliger certains 
faits. Je crois pouvoir diviser l’aveu. C’est précisément parce quelle né- 
glige certains faits secondaires dans ses généralisations , sans les laisser 
ignorer, que l’économie politique est une science. 


> 



t. 




8 INTRODUCTION. 


les moyens d’accroître celte puissance; il s’agit de leur rémuné- 
ration, de la rente de la terre, de l’intérêt du capital, du salaire 
. du travail, du profit de l’entrepreneur. La richesse ainsi pro- 
duite et répartie entre les divers ayants-droit, est par eux mise 
en circulation, échangée. Quelle est la base de l’échange ? C’est 
la valeur, le prix. Comment se détermine le prix? Sans doute 
par la loi régulatrice de l’offre et de la demande ; c’est le prix 
du marché. Mais, en somme, il y a un niveau au-dessus ou au- 
dessous duquel les prix ne peuvent longtemps demeurer et qui 
est déterminé par le coût de production, lequel dépend de l’a- 
bondance des éléments de la production, du prix auquel on les 
obtient, du minimum de profit dont peut se contenter l’entre- 
preneur : on est donc encore ici ramené à s’occuper de la rente, 
de l’intérêt, des salaires et des profits. Si enfin on aborde la 
théorie de la consommation, le dernier terme de l’évolution 
économique, alors plus que jamais il est permis de dire qu’on 
s’occupe toujours de la même chose. Le dernier terme de l’évo- 
lution économique ramène forcément au premier avec lequel il 
semble se confondre. On ne peut produire ^ans consommer, et 
toute production aboutit forcément à une consommation. Ainsi 
toute richesse est produite pour être répartie entre les produc- 
teurs qui la mettent en circulation, l’échangent et la consom- 
ment. On voit comment les quatre termes de l’évolution écono- 
mique se groupent étroitement dans cette courte phrase. 

Mais l’unité de la science économique éclate encore à un au- 
tre point de vue, et c’est sur quoi j’appelle plus spécialement 
l’attention du lecteur, car je touche ici à l’idée fondamentale de 
ce livre. Si, pour les besoins de l’exposition méthodique, on 
traite d’ordinaire séparément et successivement de la produc- 
tion, de la répartition, de la circulation et de la consommation 
de la richesse ; si, pour faciliter l’analyse et soulager l’esprit, 
on étudie un à un les divers phénomènes économiques, d’abord 




CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION. 9 

SOUS un aspect, puis sous un autre, il n’en est pas moins vrai 
qu’on ne peut prétendre savoir quelque chose en économie po- 
litique que lorsqu’on a parcouru le champ entier de la science. 
Le degré de la connaissance ne se mesure pas ici comme dans 
les sciences exactes où il est permis de dire : Je sais jusque-là, 
je ne sais rien au-delà (4). Les diverses parties d’une science 
morale présentent en effet ce caractère de liaison et de subor- 
dination qu’on y peut bien comprendre ce qui précède si on ne 
sait aussi ce qui suit. De quoi s’agit-il en effet? D’obtenir une 
vue claire de l’activité économique ; or, comment se rendre 
compte de ce grand phénomène de la vie sociale, si on ne l’em- 
brasse dans tous ses détails, sous tous ses aspects. C’est ainsi 
que, pour se dire instruit en physiologie, pour avoir une notion 
exacte des conditions de la vie physique dans l’homme, il faut 
en connaître tous les organes, toutes les fonctions qu’ils sont 
destinés à accomplir. 

Voici donc la plus triomphante démonstration que l’éco- 
nomie politique est bien une science (5) et non un simple 

(4) Le fondateur de la philosophie dite positive, Auguste Comte, a 
parfaitement mis en lumière ce caractère distinctif des sciences exactes, 
dans lesquelles, à la différence de la biologie et de la sociologie, il y a 
subordination absolue de ce qui suit par rapport à ce qui précède, mais 
indépendance non moins complète de ce qui précède par rapport à ce 
qui suit, double caractère qui se retrouve non seulement si on considère 
une science exacte en particulier, mais encore si on compare entre elles 
les diverses branches de la mathématique : la science du nombre, la 
géométrie, et la mécanique rationnelle, lesquelles offrent en effet, les 
unes par rapport aux autres, cet ordre de subordination, à savoir que la 
science du nombre est absolument indépendante des deux autres dont 
elle peut faire complètement abstraction ; la géométrie suppose la science 
du nombre pour le calcul des grandeurs et en outre la notion d’esp ice ; 
enfin la mécanique rationnelle présuppose, indépendamment des lois 
du nombre et de l’étendue, celles de l’équilibre et du mouvement. 

(5) Je me borne ici à un point de vue qui me conduit directement à 
mon sujet et n’entends nullement traiter ex professa la question : l’éco- 



INTRODUCTION. 


objet d'étude (6), une nomenclature de faits et d’observations, 
un recueil de formules ou de procédés empiriques ; les phéno- 
mènes économiques s’enchaînent si étroitement que, quel que 
soit celui qui attire d’abord l’attention, il nous conduit néces- 
sairement à tous les autres ; nous pouvons indifféremment des- 
cendre ou remonter le cours de la science, partir d’un point in- 
termédiaire quelconque. Ce n’est pas le cours d’un fleuve qui 
représente fidèlement le développement de la science, c’est bien 
plutôt un cercle dans lequel on peut pénétrer par un point 
quelconque de sa circonférence ; mieux encore, une sphère im- 
mense dont le centre est un peu partout. Dans notre recherche 
analytiqoe, nous sommes partis de l’idée de besoin et de tra- 
vail, nous aurions pu être frappés de tout autre phénomène 
économique et partir de là. Les annales de l’économie politique 
nons offrent, à cet égard, d’illustres exemples. Avant d’en arri- 
ver à une exposition véritablement savante, méthodique, com- 
plète, telle qu’elle nous a été présentée de nos jours, tous ceux 
qui ont contribué pour leur part aux progrès de la science sont 
partis d’un point de vue plus ou moins exclusif, sollicités qu’ils 
étaient par les conditions économiques particulières à la société 
au milieu de laquelle ils vivaient. 

Lorsque les rois faux-monnoyeurs du Moyen-Age croyaient 
pouvoir se permettre d’altérer les monnaies, sous prétexte que 


nomie politique est-elle une science ? Je recommande sur ce sujet deux 
très-intéressantes discussions aux réunions de la Société d’Economie 
Politique de janvier et avril 1864, reproduites in extenso par le Jour- 
nal des Economistes, livraisons de mars, avril et mai 1864. 

(6) Le reproche me touche peu, mais enfin il a fait une certaine for- 
tune parmi les amis tièdes de l’économie politique. Celle-ci pourrait 
s’appliquer la boutade de Chamfort ; « J’ai trois espèces d’amis, ceux 
« qui me veulent du bien, ceux qui ne se soucient pas de moi, et ceux 
• qui ne peuvent pas me souffrir. » J’ai personnellement regret que le 
mot en question ait été dit une première fois par un jurisconsulte et ré- 
pété depuis par d’autres jurisconsultes. 


I 


4 


h 




CHAP. I. POSITION DE LA QUESTION. 

la monnaie n’est qu’un signe de la valeur des choses, valeur 
qu’elle représente également, quelle que soit la matière dont 
elle est faite, les économistes du temps, les premiers écrivains 
monétaires, s’attachèrent spécialement à ce phénomène écono- 
mique de la monnaie 'pour montrer qu’elle n’est pas seulement 
un signe conventionnel, mais bien une contre-valeur qui tire 
sa puissance d’achat de la quantité de métal précieux qu elle 
contient. Seulement, au lieu de dire avec une parfaite justesse: 
l'or est aussi une richesse, ils dirent, ce qui est bien différent : 
l’or c'est la richesse. 

Qu’est-ce qui attira particulièrement l’attention des écono- 
mistes du XVII® siècle? Le commerce extérieur alimenté par les 
manufactures et considéré comme le moyen de faire affluer 1 or 
dans un pays. De là les exagérations funestes du système mer- 
cantile. 


La richesse c’est la terre ! dirent à leur tour les physiocra- 
tes, et la terre, l’industrie agricole fut le point de départ de 
toute leur économie politique. Ils traitèrent avec quelque dé- 
dain, dédain plus apparent que réel d’ailleurs, les industries 
manufacturière et commerciale. 


A peu près à la même époque, l’écossais Law avait attiré l’at- 
tention des hommes d’état, des commerçants, des économistes, 
sur un grand phénomène : le crédit. On se méprit, on ne vit 
pas que, si le crédit est un levier puissant, il lui faut avant tout 
un point d’appui dans des richesses réelles. 

Adam Smith veut protester contre ces idées fausses ou in- 
complètes de la richesse ; quel sera son point de départ ? La di- 
vision du travail. Il part brusquement de là. Par ses ingénieuses 
analyses il démontre la puissance du travail ; le travail est la 
source de la richesse, et sur cette hase il élève un glorieux mo- 
nument à la science économique. 

Notre J.-B. Say lui-même, bien que son principal titre de 




\ 


gloire soit d’avoir coordonné tons les éléments de la science 
dans une lucide (7) exposition, n’a-t-il pas eu une prédilection 
marquée pour ce grand phénomène de l’échange, dont on a pu 
dire qu’il est à lui seul toute l’économie politique, qu’on a en 
effet quelquefois définie la science de l’échange ? Ne s’est-il 
pas complu dans cette ingénieuse théorie des débouchés où il 
montre si bien que les produits ne s’achètent jamais qu’avec 
des produits? Echange d’idées, de sentiments, de services, de 
produits, c’est là l’expression la plus complète de la sociabilité 
humaine, et le monde économique nous apparait comme un ré- 
seau infini de rapports que le besoin senti d’une part, et le ser- 
vice rendu de l’autre, nouent et dénouent à chaque instant 
pour le renouer encore. 

Après que la monnaie, le commerce, les manufactures, la 
terre féconde, le crédit, la division du travail, l’échange, ont été 
tour à tour le point de départ de tant de travaux grâce auxquels 
s’est constituée l’économie politique, les représentants les plus 
autorisés de la science ont pensé avec raison qu’on pouvait se 
proposer comme objet d’une étude spéciale ce grand phéno- 
mène économique : le capital. Toute la suite de cet écrit tendra 
à justifier ce choix ; je me bornerai donc ici à quelques consi- 
dérations générales. Sans doute une théorie du capital a sa 
place marquée dans toute exposition complète de la science ; 
mais si, dans ce vaste tableau, il est un objet qui mérite d’être 
placé au premier plan, d’être mis en lumière, c’est bien certai- 
nement le capital, et cela pour une infinité de motifs que je ré- 
duirai aux suivants. 

Le capital est par lui-même le phénomène économique le 

(7) J. Stuart Mill, cet économiste si français de cœur, a dit de 
J. -B. Say ; « Ce penser si lucide et si éminemment habile dans l’art 
d’exposer ses idées. » The eminenlly clear ihinker and skiful expo- 
silor. • Principles^ 1. iii, ch. ii, S 3. 


CHAP. l. POSITION DE LA QUESTION. 13 

plus saisissant, celui qui imprime à notre civilisation son cachet 
particulier. Quelle que soit la manifestation de l’activité hu- 
maine que l’on considère, partout éclate la puissance du capi- 
tal. Dans la ferme comme dans l’usine, dans les industries ex- 
tractives, dans l’industrie des transports, transports des choses, 
des personnes, de la pensée, et jusque dans cette funeste indus- 
trie de la guerre que voyons-nous ? Les forces de la nature 

domptées, assouplies, emprisonnées en quelque sorte dans de 
formidables engins qui, dociles à la volonté de l’homme, ac- 
complissent pour lui les travaux les plus durs comme les plus 
délicats. Le capital est le témoignage irrécusable, matériel, de 
la conquête du monde par l’industrie humaine. Notons encore 
ce trait distinctif de notre temps. Autrefois la science progres- 
sait lentement, dans l’ombre, grâce aux travaux, aux médita- 
tions solitaires de quelques sages. Il n’en est plus de même au- 
jourd’hui : à la science moderne comme à l’industrie moderne, 
il faut des installations grandioses, de riches collections, de coû- 
teux moyens d’investigation, en un mot de puissants capitaux. 

En second lieu, l’importance de la théorie économique du 
capital est encore attestée par les attaques dont elle est l’objet. 
C’est le point d’attaque qu’on a choisi ; c’est là aussi que doi- 
vent se porter toutes les forces de la défense. Certains adversai- 
res de l’économie politique, les ennemis plus ou moins incons- 
cients de la société, n’ont pas d’autre cri de ralliement ; Guerre 
au capital ! A bas le capital l et à l’expression socialisme gé- 
néralement reçue pour désigner les utopies et les doctrines chi- 
mériques en fait d’organisation sociale, ils ont répondu par le 
mot de capitalisme pour désigner les enseignements de la 
science économique. En prenant le capital pour base d’un nou- 
veau tableau économique (8), nous subissons une nécessité, 

(8) On sait que tel est le titre d’un petit écrit dans lequel Quesnay 
avait consigné sa doctrine économique, dans une forme peu heureuse, il 
faut le recounaitre. 




INTRODUCTION. 


/ 


U 

nous acceptons la bataille sur le terrain où elle nous est offerte. 

Ënlln, dernière considération qui a bien son prix, aucune 
partie de la science ne me parait plus propre qu’une théorie 
du capital largement conçue, à détruire certaines préventions 
injustes que nourrissent contre l’économie politique les esprits 
d’ailleurs les plus généreux (9). Nulle part on ne saisit mieux 
le lien qui unit les diverses parttes de la science sociale. Nulle 
part l’économie politique n’est plus naturellement amenée à 
s’occuper des plus hautes questions politiques et morales. L é- 

conomie politique, dit-on, ne s’occupe que de la richesse 

oui sans doute, mais elle l’a fait avec une telle ampleur de vues, 
que c’est à elle, en somme, que revient l’honneur d’avoir pré- 
senté la plus solide défense des grands intérêts moraux, la pro- 
priété, la liberté, la solidarité humaine ; et elle l’a fait avec 
d’autant plus de succès, ses revendications ont été d’autant plus 
sûrement victorieuses, qu’elle ne s’est pas tenue dans le do- 
maine des abstractions et des généralités, mais que, prenant 
pied sur le terrain solide des intérêts économiques, elle a pro- 
testé contre la spoliation sous toutes ses formes, contre la ty- 
rannie sous tous ses déguisements, et démontré le néant de 
cette maxime funeste, si en crédit autrefois chez les moralistes 
et les philosophes de profession, que le profit de l’un est né- 
cessairement le dommage de l’autre. L’économie politique a, 
en un mot, réhabilité la richesse en lui assignant sa vraie source 
et sa vraie mission. C’est ce qui ressortira, je 1 espère, de la 

(9) « Personne ne demande à l’économie politique d élever nos 
âmes .. . » écrivait, il y a environ dix ans. dans le Courrier du Di- 
manche, mon pauvre ami Prévost-Paradol. C’était le temps où le 
R P. Félix, dans ses conférences de Notre-Dame, 'avait cru devoir, au 
nom de la religion, prendre les économistes à partie. Sur quoi M. Léonce 
de Laverane avait bien raison de dire : « Les économistes sont attaqués 
à la fois par le père Félix et par M. Prévost-Paradol. ••• “ 

Voir le Journal des Economûte», livraison de décembre 1866, p. lob. 



15 







CHAP. II. 


PLAN ET DIVISION DE L OUVRAGE. 


suite de ce travail dont je crois tout d’abord utile d’esquisser à 
grands traits le plan. 


CHAPITRE II 

Plan et division de l’Onvrage 

Le plus glorieux chef-d’œuvre de l’homme c’est vivre, a dit 
Montaigne, et la science de la vie est en effet la plus grande de 
toutes, car elle comprend à la fois la connaissance de la destinée 
humaine, celle des moyens propres à la réaliser, et la ferme vo- 
lonté de s’y conformer. Il serait plus exact de dire que c’est 
un grand art ; il s’agit en effet d’un but à atteindre; or, il y a 
précisément entre la science et l’art cette différence que la pre- 
mière se caractérise surtout par son objet, le second par son 
but; et tandis que chaque science, dans ses recherches et ses 
démonstrations, doit se renfermer autant que possible dans son 
domaine et ne se préoccuper que de la vérité, l’art au contraire 
emprunte ses règles, ses procédés, aux diverses sciences en vue 
d’arriver plus sûrement à un résultat déterminé. La pratique 
de la vie est donc le plus grand de tous les arts, et comme il 
s’agit ici des biens de la fortune, de leur acquisition, de leur 
consommation, du meilleur emploi qu’on peut leur donner, 
c’est naturellement à l’économie politique, à la science de la ri- 
chesse, à la science de l’utile, que l’art empruntera tout d’abord 
ses règles. 

Une première partie sera donc consacrée à l’exposition de la 
théorie économique du capital, expression qui correspond à 
peu près à ce que, dans le langage ordinaire, on appelle for- 





^ ' 

! 

1 

16 INTRODUCTION. 

I tune acquise. Nous étudierons le capital sous toutes ses faces : 

comment il se forme, s’amasse, se conserve, quels services il 
' rend à la production et, par conséquent, son emploi (1). Nous 

devrons passer en revue tous les phénomènes économiques (2), 

I car il n’en est pas un seul qui ne soit en rapport plus ou moins 

! étroit avec le capital. 

ï L’économie politique doit être interrogée la première sur 

tout ce qui concerne le capital et son emploi ; est-ce à dire que 
si les conclusions de l’économie politique étaient contraires à la 
morale, à l’ordre public, elles devraient être suivies quand 
même? Non sans doute : aussi, dans une seconde partie qui, 
î par ses développements et ses résultats, est la plus importante, 

i faisant tout d’abord abstraction des données de la science pure, 

nous nous poserons, en termes généraux, cette question : Quel 
est le meilleur emploi qu’on puisse faire de la richesse acquise ? 
Nous rechercherons toutes les solutions possibles de cette ques- 
tion, et nous reconnaîtrons qu’il n’y a de solution satisfaisante 
que celle qui est consacrée par l’économie politique. Ni la poli- 
tique, ni la morale, ni la religion ne réclament impérieusement 
autre chose; et lorsque, pour obéir à des sentiments que l’on 
croit plus élevés, on oublie les enseignements de l’économie po- 
litique, on s’aperçoit bien vite qu’on a fait fausse route sans 
profit pour personne. 

L’histoire est le patrimoine commun de toutes les sciences 
sociales, qui vont lui demander la confirmation de leurs théo- 

(1) Comme je l’ai indiqué au chapitre précédent, dans un rapide ta- 
bleau de l’évolution économique, le capital apparaît toujours en pre- 
mière ligne, qu’il s’agisse de production, de distribution, de circulation 

ou de consommation de la richesse. 

(2) Par exemple, la division du travail, le crédit. Voir notamment les 
chapitres vu et vm. Mais, bien entendu, je ne parlerai de ces phénomè- 
nes économiques que pour marquer leurs rapports essentiels avec le ca- 
pital et non pour en faire une théorie complète. 



CH AP. II. PLAN ET DIVISION DE l’oUVRAGE. M 

ries. L’histoire est, pour ces sciences, ce que le cabinet du phy- 
sicien, le laboratoire du chimiste, sont pour les sciences natu- 
relles, c’est-à-dire un vaste champ d’expérimentation dans le- 
quel toutes les doctrines se sont produites, toutes les pratiques 
ont été plus ou moins tentées. Nous interrogerons donc l’his- 
toire pour savoir s’il n’y a pas des rapports nécessaires entre les 
conditions générales des sociétés, leur puissance, leur moralité 
et leur état économique, notamment l’importance des capitaux 
accumulés et leur bon emploi. Cette étude historique (3) sera 
l’objet d’une troisième partie et le résultat sera en parfait 
accord avec la théorie économique, car cette théorie n’est elle- 
même que la généralisation des faits sociaux observés, analysés 
depuis des siècles. Cette étude historique n’est d’ailleurs pas 
difficile et il n’est pas nécessaire, à la rigueur, de remonter 
bien haut le cours des âges. L’histoire économique est en effet 
sous nos yeux, autour de nous ; et nous n’avons qu’à nous éloi- 
gner de proche en proche des pays qui sont aujourd’hui le 
foyer de la civilisation, pour retrouver une image fidèle de ce 
qu’a été l’humanité dans le temps : ici la richesse, la propriété, 
la liberté, la sécurité, la puissance ; là l’absence de capital, la 
pauvreté, la propriété incertaine, l’insécurité, l’esclavage, la 
faiblesse ; plus loin, la misère et l’abrutissement ; plus loin en- 
core, le dénûment absolu de quelques tribus sauvages mourant 
littéralement de faim dans les solitudes de l’Australie. 

Une quatrième et dernière partie sera consacrée à l’examen 
des doctrines qui repoussent absolument les enseignements de 
l’économie politique sur le capital. Il serait trop long de les 

(3) Je n’ai donné que de courts développements à cette troisième par- 
tie, non seulement pour ne pas dépasser les justes proportions que doit 
conserver ce travail, mais encore parce que, déjà dans les deux premiè- 
res parties, je n’ai pas pu ne pas faire quelque incursion dans le domaine 
des faits etévéneatenU historiques 


/ 


2 



J|g INTRODUCTION. 

passer toutes en revue, mais la réfutation en est, en somme, 
bien simple, car elle est la résultante naturelle de tous les prin- 
cipes établis par la science (4). Il n’y a donc, pour saper ces 
doctrines et les faire crouler par la base, qu’à montrer qu’elles 
se sont complètement méprises sur quelque notion fondamen- 
tale et inattaquable, ce qui ne pouvait manquer de les faire 
aboutir à des conclusions chimériques. On peut dire que cette 
dernière partie est en quelque sorte la démonstration par 1 ab- 
surde des vérités qui ont été directement établies dans les trois 

premières. 

Cet accord dans les conclusions des différentes sciences so- 
ciales ne doit pas surprendre, si on considère le véritable rôle 
de l’économie politique par rapport aux faits sociaux quelle 
étudie, la richesse, le travail, le capital, le crédit. Elle ne les 
apprécie pas de la même manière que les individus. Un indi- 
vidu est riche quand il a beaucoup d’or, et il peut dire que 
pour lui la richesse c’est l’or ; mais l’économie politique sait 
bien qu’une société pourrait être misérable avec des monceaux 
d’or. Le crédit dont jouit un individu peut lui permettre, à un 
moment donné, de consommer plus qu’il ne possède et il 
pourra dire ; le crédit c’est la richesse ; mais l’économie politi- 
que n’a pas de peine à démontrer que les hommes, pris en 
masse, ne sauraient consommer plus de richesses qu’il n’en 
existe au sein de la société. Un individu pourra, grâce à quel- 

(i'i 11 en est ainsi de toutes les erreurs. J. Stuart m\\, Principes 
d'écon. pol.. liv. v, chap. x. § 1 , a très-bien mis cela en lumière à pro- 
nos de la doctrine erronée de la protection qui est basée sur une fausse 
théorie de l’échange international, sur la balance du commerce. Les pro- 
«taUta somment les économlsUs de jasUfier la théorie da libre 

mais ceux-ei leur répondent; . Travailler, commercer 

« échanger librement, ce n’est pas là une théorie c est aussi nature 
« que d*aller et de venir ; ce qui est une théorie, c est la balane. du 
« conunerce, c’est la protection, ... justifiez-la ! » 




y 



CHAP. II. PLAN ET DIVISION DE l’oüVRAGE. 19 

que industrie malfaisante, sans rien produire lui-même, sans 
rendre aucun service, s’enrichir aux dépens des autres ; mais 
1 économie politique n’enseignera pas que la spoliation pure et 
simple est un moyen d’enrichir la société. C’est parce qu’elle 
voit ainsi les choses de haut, d’un point de vue général social, (5), 
que l’économie politique ne saurait contredire la morale. L’é- 
conomie politique est, en un mot, la philosophie de l’industrie 
humaine. On dit que Pythagore fut le premier à se servir de ce 
mot. Philosophe. « Je suis un philosophe, » disait-il; et, 
comme on lui en demandait l’explication, S répondait : « Pour- 
« quoi tant de gens se rendent-ils aux jeux olympiques ? Les 
« uns y vont pour disputer des prix en combattant dans 
« l’arène, en récitant des vers ou lisant des histoires ; il y va la 
« 'foule des parents, des amis, des concitoyens de ces athlètes, 
« de ces poètes, de ces orateurs, qui s’intéressént à leurs suc- 
« cès. On y voit des marchands de toutes sortes, des histrions, 
« des saltimbanques, des bateleurs ; et la multitude bruyante 

« qui crie, rit et applaudit Moi qui ne suis rien de tout 

« cela, qui suis un philosophe, j’y vais uniquement pour re- 
« garder ce que tous les autres font. » Tel est le rôle de l’éco- 
nomiste philosophe : regarder ce qui se fait dans le monde du 
travail, de l’échange et de l’épargne ; rechercher les véritables 

(6) C’est, au fond, là le secret de toutes les hostilités pins ou moins 
déguisées contre l’économie politique ; elle blesse toujours quelque in- 
térêt individuel. Les Américains du Sud étaient partisans de la li- 
berté. . commeiciale ; mais ils voulaient conserver l’esclavage Les Ami<- 
ncains du Nord à leur tour ; plus d’esclaves, mais pas de libre échange î 
« La science découvre, répand des vérités nouvelles, mais les sociétés 
« qui ont érigé en règles de leurs arrangements du moment les op^ 

« nions, les maximes, les idées générales qui alors étaient tenues pour 
« vraies, d où sont nés des intérêts sanctionnés par la législation ces 
« sociétés repoussent toute vérité qui, en venant montrer qu’ils reposent 
M appréciations du bien public, en appelle la réforme. » 

^ Société d’Economie Politique, le 5 janvier 
t864, V. la note 6 du chapitre précédent. ^ 


t 



i 


20 










. . -- 




INTRODUCTION. 



sources de la richesse des nations ; étudier les lois qui règlent 
les rapports du travail, du capital, des divers éléments de la 
production ; déterminer les conditions générales de succès dans 
les entreprises industrielles, sans toutefois pénétrer dans les 
détails de la technologie ; méditer sur les circonstances au mi- 
lieu desquelles la fortune privée et publique s’élève, s’abaisse, 
s’évanouit; demander à l’histoire et à la statistique des faits, 
des documents toujours plus sûrs et plus nombreux pour mieux 
mettre en lumière les lois révélées par la raison ou déjà démon- 
trées par l’observation ; ne jamais perdre de vue les rapports de 
la richesse avec les autres grands intérêts sociaux ou indivi- 
duels ; poursuivre enfin toutes ces études à la fois avec 1 ar- 
dente curiosité et le suprême désintéressement qui caractéri- 
sent la science. 





PREMIÈRE PARTIE 


EXPOSITION DOGMATIQUE. THÉORIE ÉCONOMIQUE DU CAPITAL 


CHAPITRE III 

Idée générale dti capital et de se» différente» 

e»pcce» 

Croissez et multipliez; remplissez la terre et soumettez-la 
à votre domination ! (1) Jamais la mission de l’homme sur la 
terre n’a été définie avec plus de simplicité et de grandeur. 
Mais quels moyens lui furent donnés pour accomplir cette mis- 
sion divine, pour achever en quelque sorte la création ? L hu- 
manité n’a trouvé près de son berceau que l’ignorance, le dé- 
nûment, l’insécurité, l’esclavage... esclavage imposé par la 
violence ou accepté par la misère. Comment donc arrivera-t- 
elle à conquérir cet héritage qui lui tut promis : la science, la 
richesse, la sécurité, la liberté ? — Croissez et multipliez !..., 
Mais si , aux premiers jours du monde, quelque Malthus bar- 
bare avait essayé de faire à sa manière une théorie de la popu- 
lation, c’est pour le coup que ses prévisions auraient frappé de 
terreur, les rares familles disséminées à la surface du globe, 
alors que, pour vivre des fruits sauvages ou des produits incer- 


(I) Cette parole est répétée par deux fois dans la Genèse, avant et 
après le déluge. Genèse, i, 28 ; ix, 1 , 7. 




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22 f® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

tains de la chasse, il fallait à chaque individu un territoire plus 
vaste que celui qui suffit aujourd’hui à une cité populeuse ! A 
quelle courte échéance n’auraient-elles pas entrevu l’instant 
fatal où elles seraient réduites à se disputer comme des bêtes 
fauves la chétive subsistance qui était la proie du premier oc- 
cupant ? — Soumettez la terre à votre domination !...Md.\s 
n’était - ce pas convier l’homme à une œuvre impossible ? 
L’homme primitif en face de la nature est accablé par le senti- 
ment de sa faiblesse qui se résume dans ces deux mots : igno- 
rance et impuissance. Il n’a pas même une idée de ce que peut 
être cet empire qu’il est appelé à exercer sur la création. Il 
ignore les richesses végétales et minérales, les forces motrices, 
les puissances mystérieuses que la terre renferme dans son sein 
ou qui sont répandues dans l’atmosphère ; les animaux contre 
lesquels il engage une lutte souvent inégale ne lui offrent que 
la ressource précaire de leur chair à dévorer dans sa crudité ; 
et lorsque la terre lui apparaît enfin comme une conquête pos- 
sible, quels moyens a-t-il pour l’entreprendre ? De quelles ar- 
mes est-il muni pour cette lutte, pour ouvrir un sol vierge, 
façonner le bois, la pierre, les métaux ? Il n’a tout d’abord que 
ses ongles et ses dents, une force musculaire relativement insi- 
gnifiante que le moindre effort épuise ; il est à ce point de vue 
le plus faible des animaux, car il lui faut de longues années 
pour atteindre un développement physique auquel la plupart 
des animaux arrivent peu après leur naissance. 

Mais, tandis que Dieu n’a départi à tous les autres êtres créés 
que des forces aveugles et brutales ou l’instinct infaillible mais 
borné, il a donné à l’homme, pour lui assurer l’empire sur la 
création, ces trois choses : la main, l’intelligence (2) et l’ins- 


f 


(2) Buffon a dit : La raison et la main font l’homme. 


» 

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■'* Cfï 

I . . 


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1, 




CHAP. III. 


IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL. 


tinct de la sociabilité, une main susceptible d’acquérir la plus 
merveilleuse dextérité ; une intelligence capable de pénétrer les 
secrets de la création et de s’élever aux conceptions les plus su- 
blimes ; l’instinct de la sociabilité enfin, grâce auquel les hom- 
mes, non seulement unissent leurs efforts pour vaincre des obs- 
tacles qui eussent accablé leur faiblesse, mais encore ont formé 
cette société civile perpétuelle, à 1 abri de laquelle 1 individu se 
développe en sûreté moralement et physiquement, et les géné- 
rations se transmettent le trésor sans cesse accru de leurs con- 
naissances I L’humanité, a dit Pascal, est semblable à un 
homme qui ne meurt pas et qui apprend toujours. 

Il ne s’agit point ici de suivre pas à pas 1 humanité dans cette 
voie ; pour apprécier la grandeur de l’entreprise, la valeur des 
moyens employés, l’importance des résultats obtenus, il nous 
suffira de faire une sorte d’inventaire au point de départ et au 
point d’arrivée et à un point intermédiaire quelconque. 

Le premier inventaire sera bientôt fait, c’est le néant ; ni 
abri, ni vêtements, ni approvisionnement possible de substan- 
ces alimentaires, ni instruments, ni armes ; dénûment intellec- 
tuel non moins complet, ni arts, ni science, ni connaissance 
d’aucun genre. Il nous arrive de cette première époque comme 
un vagissement douloureux de 1 humanité semblable à celui de 
l’enfant qui vient de naître : l’humanité naissante, comme l’en- 
fant nouveau-né, n’a qu’un instinct, qu’une pensée, qu'un 
souci, manger, vivre, croître et se développer physiquement, 
et elle n’y parvient qu’à grand peine. Ajoutez, pour compléter 
ce triste tableau du premier âge, que tout y est pour l’homme 
un sujet d’épouvante et d’horreur ; volcans à demi éteints, ma- 
récages pestilentiels, forêts impénétrables, animaux féroces et 
étranges et, par-dessus tout, les mille phénomènes naturels 
dont il ignore les lois. 






s 




24 r® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Des siècles (3) se sont écoulés ; faisons un nouvel inventaire. 
L’homme a abandonné les cavernes qui furent son premier 
asile ; il s’est bâti des maisons spacieuses. La maison !... De 
combien de richesses ce seul mot (4) éveille l’idée ! Et d’abord, 
pour la bâtir, que de connaissances l’homme n’a-t-il pas dû ac- 
quérir ? Là est l’atelier domestique dans lequel on confectionne 
des vêtements, des instruments de tout genre, des armes. Là 
est le dépôt des provisions alimentaires qui assurent la subsis- 
tance de la famille pour de longs jours. L’homme a appris à 
cultiver des fruits susceptibles d’accumulation et de conserva- 
tion, les céréales (5) ; il ne vit plus au jour le jour, c’est sa plus 
précieuse conquête. L’homme commence à lire dans le grand 
livre de la nature qui était ouvert devant lui comme un énig- 
me ; il en déchiffre les premiers mots, il commence à avoir 
conscience des grandes destinées auxquelles il est appelé et qui 
se résument dans ces mots ; savoir et pouvoir. 

Il ne s’arrêtera pas dans cette voie. L’industrie est sortie des 
langes de l’atelier domestique. La division du travail s’impose 
de plus en plus : chaque occupation domestique devient une 
industrie particulière dont l’outillage se perfectionne de jour en 
jour. Au régime de communauté dans lequel chaque famille 
produit grossièrement tout ce qui lui est nécessaire, se substitue 


CHAP. III. IDEE GENERALE DU CAPITAL. 25 

le travail d’artisans et de corporations ouvrières qui jouissent 
d’abord d’un monopole naturel dû à la rareté des instruments 
de travail. Mais les relations d’échange s’étendent; le commerce 
met en relation non seulement des individus, des tribus, mais 
les peuples divers ; on commence à travailler pour le grand 
marché du monde, d’où la libre concurrence et la production 
sur une grande échelle ; la fabriqne, la manufacture, l’usine 
se fondent avec leurs puissants moteurs et leurs bâtiments par- 
ticuliers en dehors de la maison d’habitation, de la ferme, de 
l’échoppe de l’artisan. 

Considérons ce prodigieux développement intellectuel, scien- 
tifique, matériel, et comparons avec le misérable point de dé- 
part. Tous ces moyens d’action, de domination sur le monde 
extérieur, dont il n’y avait pas de trace alors et qui abondent 
maintenant, tout cela constitue le capital dans le sens le plus 
large du mot ; tout cela tend à faciliter directement ou indirec- 
tement à l’homme l’œuvre de la production. Un inventaire mi- 
nutieux, article par article, serait impossible et d’ailleurs su- 
perflu ; il est au contraire (6) utile d’établir les catégories prin- 
cipales et d’en indiquer les caractères afin de mieux s’entendre 
sur les diverses questions que soulève le capital. 

Une distinction fondamentale (7), ou qui du moins est saisis- 


(3) Quelle a été la durée de ces périodes préhistoriques de l’âge de 
pierre, de la pierre brute d’abord, puis de la pier'-e polie? Et de l’âge de 
bronze? Quelle attachante étude que celle qui s’applique à reconstituer 
quelque image fidèle de ces temps et surtout de ces époques de transition 
où la première hache de silex poli, la première arme de bronze, le pre- 
mier outil en fer, apparut comme un objet d’un prix inestimable ! 

(4) Chez les Romains, maison, famille, familia, désigne l’ensemble 
des biens, le patrimoine. Le paterfamilias est celui qui a un patri- 
moine, qu’il ait ou non femme et enfants. Disposer de son patrimoine 
par testament c’est disposer de sa familia. 

(^5) « La civilisation parut un épi à la main I » M. Michel Chevalier, 
Cours de 1841-1842, l"* leçon. 


(6) C’est là une classification analogue à celle par lequelle on débute 
dans la chimie. La nomenclature chimique n’est pas une énumération 
des diverses substances, lesquelles sont en nombre infini, mais leur dis- 
tribution en groupes dont les dénominations révèlent les caractères dis- 
tinctifs. 

(7) Hermann. Slaatswirthschaftliche tmtersuchungon (recherches 
économiques), 2* édition, publiée après la mort de l’auteur, Munich, 
1870. Voilà un vrai économiste qui joint aux connaissances pratiques 
les plus étendues, les vues scientifiques les plus élevées. Rien de plus 
vif, de plus animé, de plus complet que le tableau qu’il a tracé du capi- 
tal (pages 221-309. H s’y mêle bien çà et là un peu de subtilité, mais 
toujours du meilleur aloi. 


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/ 




26 I'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

« 

santé au premier aspect, est celle en capital de jouissance 
et en capital de production. Le premier comprend l’ensemble 
des objets affectés à l’usage, à la consommation journalière de 
chaque individu, qui sont là, sous sa main, à sa disposition ex- 
clusive et immédiate : la maison d’babitation et tout ce qu’elle 
contient, meubles, vêtements, ustensiles, provisions alimentai- 
res, animaux domestiques, et la petite quantité de monnaie 
destinée à l’acquisition prochaine de ces mêmes objets. Le capi- 
tal productif proprement dit (8) est celui qui est spécialement 
et intentionnellement affecté à la production, qui, combiné avec 
les autres éléments de la production, aboutira à un produit, 
c’est-à-dire à un bien économique dont la valeur doit être au 
moins égale à l’ensemble des valeurs des biens qui ont été em- 
ployés pour le faire naître (9). C’est ce qui sera éclairci par l’a- 
nalyse des fonctions du capital. 

Le capital concourt directement (1 0) à l’œuvre de la produc- 
tion sous deux formes : comme capital fixe qX zotovoq capital 
circulant. 

Entrons dans une usine. L’emplacement de l’industrie, les 
bâtiments de l’usine (11) et locaux accessoires ; les chemins et 


(8) La distinction en question est particulièrement saisissante quand 
on l’applique à un chef d’industrie. Qui confondra l’usine, le comptoir, 
la caisse, les employés et ouvriers, les camions et fourgons, avec la 
maison d’habitation, l’argent destiné aux dépenses du ménage, les do- 
mestiques attachés à la personne, l’élégante voiture du maître ? La loi 
aussi bien que le langage du monde distinguent ces choses-là. 

(9) J’ai indiqué, au chap. i, la distinction entre l’utilité et la valeur ; 
au chap. xii, en traitant de la consommation, je suis naturellement 
amené à définir la production, 

(1 0) Ce que jai appelé capital de jouissance y contribue aussi indirec- 
tement ; il n’est pas indifférent pour la production que le producteur 
soit plus ou moins bien logé, vêtu, nourri. 

(111 Ce qui constitue l’usine à proprement parler, ce n’est pas un local 
quelconque dans lequel on place la première machine venue ; c’est l’ap- 
propriation du local à la machine, au genre d’industrie, en sorte que la 




IL,. 


T 




CHAP. III. IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL. 27 

canaux établis pour y amener les matières premières et en em- 
porter les produits achevés ; tous les aménagements et installa- 
tions intérieures destinés à faciliter les opérations ; les outils, 
instruments et machines... (12) tout cela c’est le capital fixe. 
L’usine nous montre un capital fixe apparent, visible, qui 
frappe les regards de tous ; dans la ferme, dans l’usine agricole, 
indépendamment des locaux, des machines, des instruments, 
des bêtes de somme et de trait nécessaires à l’exploitation, il y a 
un autre genre de capital fixe qui s’est en effet tellement fixé, 
incorporé au sol, qu’on ne l’en distingue pas à première vue : 
cette terre aujourd’hui fertile, assainie, était autrefois un ro- 
cher, une lande stérile, un marais infect ; on l’a défrichée, 
drainée, fumée, amendée ; on a créé cette terre... tout cela c’est 
du capital fixe. 

simple inspection des locaux en révèle la destination particulière. Ceci a 
une importance pratique très grande au point de vue juridique, qui, 
lorsqu’il est juste, est l’expression des vérités économiques. Le locataire 
' et l’usufruitier d’un immeuble doivent en user suivant sa destination 
naturelle, actuelle ; le propriétaire seul peut le transformer en telle ou 
telle usine. 

(12) C’est à la technologie de préciser la différence entre l’outil, l’ins- 
trument, la machine. L’outil représente l’action sur la matière de quel- 
que partie du corps humain : le marteau c’est un poing qni frappe : le 
soufflet, un poumon infatigable ; le couteau, pour couper, remplace les 
dents ; la cuiller, c’est le creux de la main. Le mot instrument s’appli- 
quera plus particulièrement aux outils qui ont pour but de suppléer à 
l’imperfection de nos organes dans l’exacte appréciation de certains faits 
et phénomènes naturels ; on dit : des instruments de précision, mesu- 
res, instruments d’optique, thermomètre, balances... C’est le sens de la 
vue ou du toucher perfectionné. Il y a dans la machine proprement dite 
trois choses, trois parties : l’une qui s’empare de la force, par exemple 
de la force élastique du gaz, c’est le cylindre qu’on rencontre dans tous 
les moteurs à vapeur ; puis un mécanisme plus ou moins compliqué, 
qui a pour but la transmission et la transformation de la force ; enfin 
une troisième partie, c’est l’outil qui accomplit une opération détermi- 
née, la roue ou l’hélice qui bat l’eau, le pilon qui écrase le fer, le rabot 
qui le dresse, le ciseau qui l’entaille. La machine représente un homme 
complet qui travaille. 






28 


l” PARTIE. THEORIE ECONOMIQUE. 


Dans cette usine j’aperçois encore des matières premières 
destinées à être transformées ; des substances auxiliaires desti- 
nées à faciliter cette transformation ; du combustible ; de la 
monnaie (1 3) pour renouveler les provisions de ces divers ob- 
jets au fur et à mesure des besoins, et pour le paiement des 
salaires ; enfin des produits achevés, destinés à etre vendus... 

tout cela, c’est du capital circulant. 

Quel est donc l’intérêt, la portée de cette distinction? Quelle 
est la raison de ces dénominations ; capital fixe et capital cii - 

culant. 

On entend par revenu brut d’une entreprise industrielle 
l’ensemble des produits qui sont le résultat de l’activité écono- 
mique pendant une période donnée. Notre usine a produit de 
la fonte, du fer, de l’acier, destinés à être vendus. Il faut évi- 
demment dans le prix de ces produits retrouver la valeur inté- 
grale du minerai, du charbon, des salaires payés aux ouvriers, 
car ce sont là des objets dont il ne reste plus rien, qui ont été 
anéantis dans leur forme première. Quant aux bâtiments de 
l’usine, aux machines, fourneaux, creusets, ils subsistent après 
comme avant l’opération et peuvent servir à de nouvelles opé- 
rations. On ne saurait donc prétendre retrouver dans le prix 
des produits la valeur totale de cette espèce de capitaux, mais 
seulement une valeur qui représente l’usure subie, les frais 
d’entretien ou de réparation, ou bien de quoi constituer suc- 
cessivement un fonds d’amortissement pour la reconstruction 
du capital lorsqu’il aura été complètement détruit. Amortir 
une dette, une dépense, c’est prendre ses mesures pour la payer 
par fraction, par annuités, afin de ne pas fléchir sous son ac- 
quittement intégral à un moment donné ; c’est comme un choc, 
une secousse qu’on amortit. Voilà la portée de la distinction. 




L_r 





(13) Je me réserve de revenir au chapitre ix sur la monnaie considé 
rée comme capital. 




CHAP. III. IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL, 29 

l’explication de la terminologie. Le capital circulant ou fonds 
de roulement est ainsi appelé parce qu’il ne rapporte un 
revenu , n’est productif qu’à la condition de circuler , de se 
transformer, de changer de maître, de passer de main en main, 
tandis que l’autre, le capital fixe, le capital de fondation, le 
capital engagé, est toujours là, toujours le même dans sa forme 
spécifique, sauf l’usure et les détériorations accidentelles. Il est 
dit engagé à un autre point de vue. Si l’industrie à laquelle il 
a été affecté ne va pas, il sera difficile d’en tirer parti, de l’ap- 
pliquer à des opérations d’un autre genre que celles dans les- 
quelles il a été en effet engagé : que ferez-vous de hauts-four- 
neaux si l’industrie métallurgique ne va pas? Il en est autre- 
ment du capital circulant que l’on peut plus facilement trans- 
porter d’une industrie à une autre. J’ai une provision de 
charbon, je puis l’employer dans toutes les usines qui font 
usage de moteurs à vapeur. J’ai un capital en monnaie, je puis 
l’employer à payer des salaires aux ouvriers de n’importe 
quelle industrie. La monnaie est le plus circulant, le plus dé- 
gagé de tous les capitaux. 

On peut distinguer les diverses industries suivant qu’elles 
exigent plus ou moins de capitaux de l’une ou de l’autre espèce, 
fixes ou circulants. Remarquons d’abord d’une façon générale 
que l’industrie commerciale proprement dite n’emploie presque 
pas de capital fixe (14). Le capital du commerçant ce sont les 

(t 4) Je distingue, comme il convient, l’industrie commerciale de l’in- 
dustrie des transports, bien qu’il y ait les plus intimes rapports entre 
elles et que le commerce rende d’autant plus de services qu’il combine 
ses achats et ventes avec des transports plus considérables. Je puis d’ail- 
leurs faire un commerce important sans déplacements, sans avoir même 
de magasins à moi. J’achète, par exemple, les vins de divers propriétai- 
res qui les gardent à ma disposition dans leurs caves ; je vous vends en- 
suite du vin en vous désignant la cave où vous irez en mon nom pren- 
dre livraison de la quantité demandée ; voilà l’opération commer- 
ciale consommée, achat commercial et vente commerciale ; le commerçant 
est celui qui achète pour revendre. 




y 




30 r* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

marchandises qu’il achète pour les revendre ; le service essen- 
tiel qu’il rend consiste à acheter des producteurs telle ou telle 
denrée qu’il tient à la disposition des consommateurs. Dans 
l’industrie manufacturière, quelle différence entre le boulanger 
qui n’a qu’un capital fixe tout à fait insignifiant, et qui d’ail- 
leurs, quant au capital circulant qu’il emploie, la farine et le 
combustible, peut les acheter au jour le jour, et le meunier qui 
a un capital fixe considérable. Le boulanger peut arrêter sa fa- 
brication sans grand dommage ; si l’eau ou les chalands man- 
quent au moulin, que fera le meunier de ses locaux, de ses en- 
gins, de ses meules ? Le fabricant de soieries de Lyon n’a pas 
de capital fixe ; il achète la soie qu’il donne avec des modèles à 
des ouvriers qui travaillent en chambre ; mais il doit avoir un 
fonds de roulement considérable pour se procurer un approvi- 
sionnement suffisant de cette matière première qui est fort 
chère (15). Dans la filature de coton, il y a à la fois un grand 
capital engagé en locaux et appareils moteurs et un capital cir- 
culant considérable en matières premières, combustibles, salai- 
res. Voici maintenant le chapitre des compensations. Si, dans 
un moment de crise, l’usine, le capital fixe est plus exposé, car 
il doit subir le chômage sans pouvoir aller chercher fortune ail- 
leurs ; d’autre part, en temps de prospérité, il a moins à re- 
douter une subite concurrence ; on ne crée pas du jour au len- 
demain une filature, une sucrerie ; tandis que le capital circu- 
lant peut plus facilement se dégager d’une industrie languis- 
sante pour se porter vers celles qui prospèrent. 

Un dernier mot pour compléter ces notions sur le capital fixe 
et le capital circulant. Une chose n’est pas nécessairement par 

(^15) La cherté de la soie, sa qualité hygrométrique qui entraîne des 
variations de poids considérables, et l’organisation de celte industrie, 
exposent le commerçant à des détournements de matières premières 
bien connus dans la fabrique lyonnaise sous le nom de piquage d’once. 



I 


A 


I . 


t 




CHAT. III, IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL. 31 1 

sa nature (16) capital fixe ou circulant, c’est sa destination qui 1 

lui donne ce caractère. Une machine à vapeur qui sert de mo- | 

teur dans une usine est un capital fixe ; dans une usine où on | 

construit des machines à vapeur, ces machines destinées à être I 

vendues sont du capital circulant. Les bœufs de labour dans | 

une ferme sont un capital fixe ; si on y élève et engraisse des 1 

bœufs pour la boucherie, ces animaux rentrent dans le capital ï 

circulant. . |j 

Retournons à notre usine. Dans cette usine parfaitement J 

installée et outillée, pourvue des mille objets dont nous avons | 

fait un inventaire succint, introduisez comme personnel les pre- | 

miers-venus, pensez-vous qu’elle marchera? Non, sans doute. | 

Cette usine n’est qu’un corps sans âme, sans vie ; ce qui l’ani- I 

me , c’est le capital immatériel, intellectuel, l’habileté de l’ou- ï 

vrier, la science de l’ingénieur, les connaissances pratiques de J 

l’entrepreneur, la force morale et la discipline chez tous. Il a I 

fallu des siècles pour amasser ces trésors de science et d’habi- J 

leté. La puissance productive qui réside dans les facultés de î 

l’homme est le premier des capitaux, le plus difficile à créer, à ! 

remplacer. ’ ‘l 

Dans ce capital immatériel de l’humanité il ne faut pas seu- | 

lement compter les conquêtes dans Tordre des sciences physi- 
ques, leurs applications à l’industrie, les découvertes et inven- | 

tions proprement dites ; il faut encore y ranger, comme un des | 

fruits les plus précieux de l’expérience des siècles, certains ar- I 

rangements sociaux qui tendent à faciliter l’action des fac- I 

teurs (1 7) de la richesse ; tels sont ; la division du travail. Tas- I 

sociation, les institutions de crédit, la liberté commerciale, la - I 

(16) Tout est relatif dans les notions sur le capital, dans la termino- ’} 

logie en usage. Nous nous expliquerons mieux là-dessus au chapitre ix. f 

(17) Nous reviendrons sur ce sujet, en ce qui concerne le capital ’ t 

dans les chapitres vu et viii. r r ^ 


30 l” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

marchandises qu’il achète pour les revendre ; le service essen- 
tiel qu’il rend consiste à acheter des producteurs telle ou telle 
denrée qu’il tient à la disposition des consommateurs. Dans 
l’industrie manufacturière, quelle différence entre le boulanger 
qui n’a qu’un capital fixe tout à fait insignifiant, et qui d ail- 
leurs, quant au capital circulant qu’il emploie, la farine et le 
combustible, peut les acheter au jour le jour, et le meunier qui 
a un capital fixe considérable. Le boulanger peut arrêter sa fa- 
brication sans grand dommage ; si l’eau ou les chalands man- 
quent au moulin, que fera le meunier de ses locaux, de ses en- 
gins, de ses meules ? Le fabricant de soieries de Lyon n a pas 
de capital fixe ; il achète la soie qu’il donne avec des modèles à 
des ouvriers qui travaillent en chambre ; mais il doit avoir un 
fonds de roulement considérable pour se procurer un approvi- 
sionnement suffisant de cette matière première qui est fort 
chère (15). Dans la filature de coton, il y a à la fois un grand 
capital engagé en locaux et appareils moteurs et un capital cir- 
culant considérable en matières premières, combustibles, salai- 
res. Voici maintenant le chapitre des compensations. Si, dans 
un moment de crise, l’usine, le capital fixe est plus exposé, car 
il doit subir le chômage sans pouvoir aller chercher fortune ail- 
leurs ; d’autre part, en temps de prospérité, il a moins à re- 
douter une subite concurrence : on ne crée pas du jour au len- 
demain une filature, une sucrerie ; tandis que le capital circu- 
lant peut plus facilement se dégager d une industrie languis- 
sante pour se porter vers celles qui prospèrent. 

Un dernier mot pour compléter ces notions sur le capital fixe 
et le capital circulant. Une chose n’est pas nécessairement par 

(15) La cherté de la soie, sa qualité hygrométrique qui entraîne des 
variations de poids considérables, et l’organisation de celte industrie, 
exposent le commerçant à des détourneraents de matières premières . 
bien connus dans la fabrique lyonnaise sous le nom de piquage d once. 


T- • V ^ - 




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CHAP. III. IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL. 31 

sa nature (10) capital fixe ou circulant, c’est sa destination qui 
lui donne ce caractère. Une machine à vapeur qui sert de mo- 
teur dans une usine est un capital fixe ; dans une usine où on 
construit des machines à vapeur, ces machines destinées à être 
vendues sont du capital circulant. Les bœufs de labour dans 
une ferme sont un capital fixe ; si on y élève et engraisse des 

bœufs pour la boucherie, ces animaux rentrent dans le capital 
circulant. 

Retournons à notre usine. Dans cette usine parfaitement 
installée et outillée, pourvue des mille objets dont nous avons 
fait un inventaire succint, introduisez comme personnel les pre- 
miers-venus, pensez-vous qu’elle marchera? Non, sans doute. 
Cette usine n’est qu’un corps sans âme, sans vie ; ce qui l’ani- 
me , c’est le capital immatériel, intellectuel, l’habileté de l’ou- 
vrier, la science de l’ingénieur, les connaissances pratiques de 
l’entrepreneur, la force morale et la discipline chez tous. Il a 
fallu des siècles pour amasser ces trésors de science et d’habi- 
leté. La puissance productive qui réside dans les facultés de 

l’homme est le premier des capitaux, le plus difficile à créer, à 
remplacer. 

Dans ce capital immatériel de l’humanité il ne faut pas seu- 
lement compter les conquêtes dans Tordre des sciences physi- 
ques, leurs applications à l’industrie, les découvertes et inven- 
tions proprement dites ; il faut encore y ranger, comme un des 
fruits les plus précieux de 1 expérience des siècles, certains ar- 
rangements sociaux qui tendent à faciliter l’action des fac- 
teurs (17) de la richesse ; tels sont : la division du travail, Tas- 
sociation, les institutions de crédit, la liberté commerciale, la 

(16) Tout est relatif dans les notions sur le capital, dans la termino- 
logie en usage. Nous nous expliquerons mieux là-dessus au chapitre ix. 

(17) Nous reviendrons sur ce sujet, en ce qui concerne le capital 

dans les chapitres vu et vm. ^ 






32 l” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMiQUE. 

lettre de change, l'assurance maritime. Ces arrangements so- 
ciaux sont, dans l’ordre économique, ce que sont, dans 1 ordre 
technique, les perfectionnements apportés à une invention qui, 
d’abord sans application, est de plus en plus utilisée. La loi de 
Mariette sur la dilatation des gaz, ne fut d’abord qu’une curiosité 
scientifique ; il en sortit la machine à vapeur avec tous les per- 
fectionnements qui ont si prodigieusement généralisé son appli- 
cation. 

Il nous reste à considérer un dernier élément de la richesse 
et de la puissance des nations. Nous avons visité la maison, 
l’usine, la ferme, le comptoir du commerçant, le cabinet du sa- 
vant ; nous avons fait l’inventaire du capital matériel et imma- 
tériel sous ses diverses formes. Voici maintenant l’Etat qui vient 
en aide à l’activité privée en mettant à sa disposition un im- 
mense capital dont il ne se réserve la propriété, en quelque 
sorte purement nominale , que pour en assurer l’usage à 
tous (18); capital qui, loin d’être pour lui une source de reve- 
nus, n’est, en général, qu’une occasion de dépenses de création 
et d’entretien, alors même que l’usage n’en est pas absolument 
gratuit. Tels sont les ports, les phares, les routes, chemins de 
fer et canaux, les lignes télégraphiques ; des rues pavées et 
éclairées, des fontaines publiques ; des observatoires astrono- 
miques et météorologiques, des théâtres, des musées, des bi- 
bliothèques, des collections scientifiques de tout genre, des éco- 
les publiques, etc. L’Etat est comme une grande entreprise 
industrielle d’un genre tout particulier : son objet est de main- 
tenir l’ordre la paix, la liberté, la sécurité ; mais comme cette 

(18) Il s’agit ici du domaine public de l’Etat, lequel est en effet ina- 
liénable. Le domaine public rend le môme genre de services, qu’il soit 
national, départemental ou communal. En ce qui concerne le domaine 
privé, l’Etat est semblable à un individu qui tire un revenu de ses fonda 

productifs. 





CHAP. III. IDÉE GÉNÉRALE DU CAPITAL. 33 

mission doit être entendue d’une manière large, et qu’il vaut 

mieux prévenir que réprimer, l’Etat n’entretient pas seulement 

✓ 

des tribunaux et une force publique pour assurer la répression 
des atteintes portées à l'ordre et à la paix ; il fonde encore des 
établissements d’instruction publique à tous les degrés et en- 
courage findustrie, non pas en venant en aide à tel ou tel in- 
dustriel, mais en améliorant les conditions générales du travail 
sous toutes ses formes par de grands travaux d’utilité publique 

sagement conçus l’instruction, le travail et l’épargne ne 

sont pas seulement les sources de la richesse, ce sont encocre 
là les plus sûres garanties du bon ordre dans la société (19). 

Le simple inventaire qui précède montre déjà suffisamment 
par lui-même ce que doit être la puissance productive de 
l’homme, l’étendue de sa domination sur le monde extérieur 
suivant qu’il est plus ou moins abondamment pourvu de capi- 
tal. Cela se résume dans cette opposition : Ignorance, impuis- 
sance, dénûment, d’une part; savoir, pouvoir, richesse, de 
l’autre; c’est ce qui sera développé dans le chapitre suivant. 


CHAPITRE IV 

Puissance du capital — Services qu’il rend à la 
production dans les différentes industries 


Armé de la science et du capital , l’homme , que nous avons 
vu si petit et si faible dans son état de dénûment originaire, de- 
vient un géant, le géant Briarée aux cinquante têtes et aux cent 

(19) Nous reviendrons, au chapitre xxii, sur les rapports entre l’ac- 
tivité économique de» citoyens et la puissance publique. 

3 




J, _ 



34 1^* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

bras ; et on peut affirmer que le mythe antique est infiniment 
au-dessous de la réalité. L’industrie , c’est la lutte contre la 
nature pour lui arracher les moyens de satisfaire nos besoins , 
lutte dans laquelle l’homme ne peut triompher qu’en appelant 
à son aide le capital sous toutes ses formes. Considérez une 
usine avec son personnel, ouvriers, contre-maîtres, ingénieurs, 
chargés d’accomplir ou de diriger les opérations techniques ; 
l’entrepreneur chargé de la direction générale ; les approvision- 
nements de tout genre ; les instruments et machines. . . . tout 
cela ne vous représente-t-il pas exactement une armée en cam- 
pagne : soldats, officiers, état-major, général en chef, armes et 
bagages, artillerie, munitions ? A ces deux armées il faut , avec 
le capital matériel , le capital intellectuel , la science et la force 
morale. On a dit que l’argent est le nerf de la guerre ; c’est le 
capital qu’on veut dire , car l’argent n’est qu’un moyen de se 
procurer des armes et des munitions. Le capital est , au même 
titre, le nerf de l’industrie. 

L’industrie, c’est la guerre, disons - nous. Ce n’est point là 
une vaine image. La tradition universelle du genre humain 
lui assigne bien ce caractère, et l’imagination des poètes n’en a 
été que l’expression fidèle quand elle a peuplé la terre et les 
deux de puissances mystérieuses conjurées contre l’homme 
pour lui interdire la conquête du monde. De là ces monstres 
et génies redoutables préposés à la garde des trésors souterrains, 
ces dragons qui veillent sur la toison d’or et sur les pommes 
d’or du jardin des Hespérides, ce géant Adamastor, que Camoëns 
nous montre s’élevant du sein de l’Atlantique pour fermer aux 
Portugais l’accès des mers du Sud. Non-seulement l’entreprise 
était difficile et périlleuse, eu égard aux faibles moyens dont 
disposait l’humanité , elle lui apparaissait encore comme sacri- 
lège et impie, et elle était punie eomme telle. L’homme vouloir 
changer la face du monde, améliorer et embellir sa destinée 


T' 





CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 35 

par 1 industrie, les sciences, les arts I Mais c’était entreprendre 
sur les Dieux ; vouloir dérober le feu céleste, escalader le ciel 1 
De là le supplice éternel de Prométhée, les Titans foudroyés, la 
confusion de la tour de Babel. Hérodote nous raconte sérieu- 
sement que dès les temps les plus anciens, on avait songé à ce 
qui a été réalisé de nos jours , au percement de l’Isthme de 
Suez , mais qu’on fut arrêté par cette considération que si les 
dieux avaient voulu que l’Egypte fût séparée du continent de 
l’Asie , ils se seraient chargés eux - mêmes de la besogne. On 
peut donc affirmer que le premier pas dans la voie du progrès 
fut accompli lorsque l’homme eut acquis une notion exacte de 
ses droits sur la nature, delà légitimité de tous les moyens d’ac- 
tion qu’il pourrait se créer par son industrie; lorsque, dominant 
les terreurs dont il était assiégé , il eût acquis la conviction que 
les grands phénomènes de la nature, la foudre, les éclipses , les 
volcans n étaient pas uniquement destinés à manifester la colère 

d’un Dieu jaloux. Ici éclate l’importance du capital intellectuel 
et moral. 

Il serait superflu d’accumuler les faits pour montrer dans 
quelles prodigieuses proportions le capital, sous forme d’instru- 
ments et de machines perfectionnés , a accru la puissance pro- 
ductive de l’homme. Tout le monde est d’accord là-dessus (1 ) . Les 
enfants eux-mêmes connaissent les merveilles de la machine à 
coudre , des machines à filer, à tisser, à tricoter, de la presse à 
imprimer. Avant l’invention des moulins , il fallait le travail 
continu d’un esclave pour réduire en farine le blé nécessaire à 
la subsistance d’une famille un peu nombreuse. Aujourd’hui , 
vingt ouvriers, dans un moulin bien installé , surveillent qua- 
rante meules. Moins de trois cents ouvriers fourniraient à la 

1841 -<842. les deux premières 
L n, p.’ 196-33^^*^^'“^ xxi-xxjv. 


. 

1 



gg jre pixrtIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

consommation d’un million de personnes. Aux temps héroïques 
de la mouture, il eut fallu 40,000 esclaves ! C’est une pauvre 
industrie que celle du copiste ; c’est un genre de travail que 
chacun , hélas 1 a plus ou moins accompli pour, son propre 

compte Songez aux milliers d’exemplaires que fournissent 

en une heure les presses de nos grands journaux 1 Quelles 
merveilles ont été accomplies , grâce au capital, dans la filature 
du coton, dans l’industrie du fer. Ce qu’il faut comparer d’ail- 
leurs, ce n’est pas l’industrie avec ou sans capital. . . L absence 
d’un capital quelconque, c’est le néant ; il faut comparer une 
industrie qui s’exerce dans de bonnes conditions quant au ca- 
pital, et la même industrie avec un capital insuffisant. On peut 
en citer un exemple frappant. Mehemet-Ali fit creuser le canal 
Mahmoudie entre Alexandrie et le Nil ; un armée de fellahs , 
‘conduits à coups de fouets, misérablement nourris , pourvus de 
mauvaises pioches, y a trouvé son tombeau. On a creuse en 
Egypte un autre canal , on a coupé l’isthme de Suez 1 La est 
arrivée, conduite par un homme d’un esprit entreprenant, une 
armée d’ingénieurs et d’ouvriers libres ; des machines puissan- 
tes, dont beaucoup avaient été expressément fabriquées pour la 
circonstance ; on a pris tous les soins possibles pour la santé et 
l’alimentation ; d’abondants salaires avaient été assurés à tous. 
Il y a des geus encore vivants qui ont vu creuser les deux ca- 
naux : ils vous diront la différence qu’il y a entre le travail 
libre aidé du capital, et le travail servile dépourvu de capital !— 
Il y a une grande industrie, la plus ancienne de toutes , très en 
progrès, et qui ne paraît pas avoir dit encore son dernier mot ; 
une industrie tour à tour célébrée et maudite , à laquelle il faut 
un immense capital, un nombreux personnel , et qui fait une 

prodigieuse consommation de l’un et de l’autre la guerre, 

puisqu’il faut l’appeler par son nom. Mettez en présence deux 
armées ; d’un côté la bravoure chevaleresque ; de l’autre le 


•I 


. il 




P. ^ 




cnj^p. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 37 

capital, la supériorjtp dqps l’outillage meurtrier, les munitions, 
les approvisionnements, un plan d’opérations savamment mûri 
par la haine froide et clairvoyante. . . . vous aurez toute la dis- 
tance qui sépare une glorieuse défaite d’une victoire profitable. 
Personne ne conteste l’énorme accroissement que le capital 
. apporte à la puissance productive de l’homme ; cela est en quel- 
sorte mathématique. En quoi consiste en effet l’action de l’hom- 
me sur la matière ? il lui imprime le mouvement , transporte , 
sépare, décompose, réunit. C’est là une question de /b rces.... 
Or, le travail de l’homme est une unité de force dont les ma- 
chines multiplient indéfiniment la puissance. Ce qu’il importe 
de mettre en lumière, c’est le rôle que joue l’homme dans cette 
action commune du travail et de la machine. On a prétendu 
eu effet que cet asservissement de l’homme à la machine, non- 
seulement compromettait sa dignité, mais encore était fnneste à 

ses intérêts économiques. L’homme asservi à la machine 1 

Jamais, dans les mots , comme dans les choses , on n’a mieux 
pris le contre-pied de la vérité. Voyons ce qu’il en est. 

Je prends mes exemples dans l’industrie des transports. Con- 
sidérez l’homme portant un fardeau , pressant le pas de ses bê- 
tes de somme ou guidant un charriot : on voit là l’effort cons- 
tant , plus ou moins pénible ; et quel faible résultat obtenu ? 
Comparez avec cela cette longue file de wagons qu’une locomo- 
tive entraîne à sa suite ! L’homme qui la dirige n’est qu’un 
point imperceptible dans cet ensemble , mais son rôle n’en est 
que plus grand. Il regarde, il surveille, la moindre pression de 
sa main, j’ai presque dit un simple signe, arrête ou précipite la 
marche du convoi. A tous ces égards n’est - il pas supérieur au 
portefaix, au muletier et au charretier ? L’industrie des trans- 
ports maritimes nous offre un spectacle analogue. Quel labeur 
de faire avancer à la rame le moindre bateau ! même sur un 
navire à voiles quelle pénible et dangereuse manœuvre imposée 


4 

J 


t 




38 l" PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

à l’équipage suspendu aux vergues pendant la tempête I Voyez, 
au contraire, glisser sur l’eau ce puissant navire à vapeur : on 
ne voit rien, personne, ni l’hélice complètement immergée , ni 
le timonier, ni le mécanicien ; ils sont cachés dans fes flancs du 
navire ; le regard fixé sur la boussole ou le manomètre , la 
main à la roue du gouvernail ou au régulateur , ils font évoluer 
à leur gré cette masse énorme. 

L’homme asservi par la machine !... Mais c’est ici , au con- 
traire , que le travail de l’homme est bien ce qu’il doit être , 
effort d’intelligence et d’esprit avant tout (2). L’homme est une 
intelligence servie par des organes. Eh bien ! le capital multi- 
plie indéfiniment ces organes , en nombre et en puissance. 
L’homme, grâce aux machines, nous apparaît entouré de servi- 
teurs fidèles, obéissants, admirablement dressés et infatigables , 
accomplissant avec régularité et ponctualité la tâche qui leur a 
été imposée. Seulement, il est bien entendu que ce commande- 
ment réclame des qualités particulières, des connaissances tech- 
niques plus ou moins étendues , afin de pouvoir remédier à un 
accident possible, un coup-d’œil prompt , l’exactitude , la vigi- 
lance , le sang-froid , le sentiment de la responsabilité ; ce ne 
sont pas les qualités d’une manœuvre , mais bien plutôt d’un 
général en chef. . . toute domination est à ce prix. C’est ici le 
cas de répéter le mot de Bacon : « On ne commande à la nature 
qu’en lui obéissant, en se conformant à seslois (3). » Est-ce donc 
là une servitude? Et puisque , à propos d’industrie , j’ai parlé 
de guerre, je dirai que le nouvel outillage guerrier a développé 

chez le soldat moderne des qualités analogues à celles que j’ai 

# 

(2) On a parlé du travail écrasant des machines. C’est l’exception, et 
d’ailleurs il faut se demander ce que serait ce travail sans la machine. 
C’est bien plutôt une tension d’esprit trop forte et trop prolongée qu’il 
y a à redouter. 

(3) Naturæ non imperatur nisi parendo. 




CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 


39 


signalées chez l’ouvrier, et qui les distinguent l’un et l’autre du 
soldat et de l’ouvrier d’autrefois. L’usage des armes de préci- 
sion, fusils et canons , exige des connaissances plus étendues ; 
les luttes corps à corps dans lesquelles la force physique jouait 
un si grand rôle , sont devenues plus rares ; mais quelle disci- 
pline , quel sang - froid , quel difficile courage que celui qui 
maintient une troupe impassible sous le feu d’un ennemi invi- 
sible auquel on ne peut répondre ! C’est encore le triomphe de 
l’esprit, de la force morale. 

L’homme asservi par les machines !... Ceux qui ont tenu ce 
langage pensaient peut - être à l’esclave grec ou romain con- 
damné à tourner la meule. Quelle méprise ! ce sont précisément 
les machines qui ont émancipé l’humanité , qui l’ont affranchie 
de la servitude. Aristote ne croyait pas être prophète lorsqu’il 
disait : ^ L’esclavage sera aboli lorsque la navette marchera 
toute seule. » Il pensait simplement affirmer une impossibilité. 
Eh bien ! grâce aux machines , la navette commence à aller 
toute seule. Qu’est-ce que l’esclavage ? c’est l’homme-machine ; 
cela est littéralement vrai ; avant d’avoir des horloges, on avait 
un esclave qui annonçait les heures à haute voix dans la maison. 
Aujourd’ui nous avons des machines si parfaites qu’elles fonc- 
tionnent comme un homme : on avait l’homme-machine , nous 
avons la machine-homme. L’horloge compte et annonce les 
heures ; la presse mécanique est un copiste ; il y a à l’hôtel des 
monnaies une machine qui semble douée de jugement, car non- 
seulement elle frappe la pièce d’or, mais encore elle la juge , la 
condamne. La pièce frappée tombe sur une plaque qui oscille 
un instant ; la pièce a-t-elle le poids voulu, ou n’en diffère-t-elle 
que dans les limites de la tolérance accordée, elle est jetée d’un 
côté ; n’a-t-elle pas le poids voulu , elle est rejetée d’un autre 
côté et retourne à la fonte. 

Laissons dose là les arguments contre les machines fondés 



40 PARTIE, THÉORIE ÉCONOMIQUE. 


sur le respect de la dignité humaine. Sismondi a écrit qu’il 
vaut mieux pour un pays avoir beaucoup de citoyens et moins 
de machines. Cela est vrai, mais l’un n’empêche pas l’autre, et 
nous ne voyons que les pays où il y a le plus de machines soient 
ceux où il y a le moins de patriotisme et d esprit public. Nous 
touchons là à des argnments empreints d’une sentimentalité 
pour le moins exagérée et qui sont un écho des fades idylles du 
XVIII® siècle sur les charmes de la vie sauvage. Si Dieu a 
donné des membres à i’homme, dit Rousseau, c’est pour s’en 
servir et non pour y substituer le travail des machines. En 
partant de là , il faudrait tout proscrire , outils , machines ; 
c’est le retour à l’état de nature , à l’âge de pierre , l’idéal de 
Rousseau , comme chacun sait. Le raisonnement de Rousseau 
rappelle tout-à-fait celui que j’ai rapporté ci-dessus d’après Hé- 
rodote : Si les dieux avaient voulu que ce pays fût une île , etc. 
Nous voici aux arguments tout-à-fait ridicules. On lit dans un 
auteur fort obscur du xvii® siècle des doléances touchantes sur 
l’industrie des voitures publiques, industrie qui n’était pas bien 
florissante pourtant : « Ces voitures , dit notre auteur, dégra- 
« dent notre belle race chevaline et font qu’on s’adonne moins 
« à l’équitation, ce bel art si digne d’un gentilhomme ! » 

Quand on a démontré la puissance des machines comme au- 
xiliaires de la production , on se trouve en présence de l’argu- 
ment d’ordre économique que voici : La machine fait qu’on peut 
se passer du travail d’un certain nombre d’ouvriers qui , privés 
de leur salaires , sont condamnés à mourir de faim. Cet argu- 
ment n’a quelque valeur qu’en se plaçant dans des hypothèses 
qui sont toutes plus ou moins contraires à la réalité. 

On suppose qu’il y a dans la société une quantité déterminée 
et invariable de besoins , ainsi qu’un fonds de salaires destiné 
au payement de ceux qui pourvoient à leur satisfaction, en sorte 
que si quelqu’un de ces besoins , qui exigeaient pour sa satis- 


I 


CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 


41 



faction le travail de deux ouvriers et , par exemple , un salaire 
de 200 fr., n’exige plus , grâce à une machine nouvelle , que 
le travail d’un ouvrier , il y aura nécessairement 1 00 fr. qui 
disparaîtront du fonds des salaires et , par conséquent , un ou- 
vrier qui mourra de faim , ou bien deux ouvriers réduits au 
salaire de 50 fr. Mais il n’en est rien. Croyez - vous que le fa- 
bricant , qui n’a plus besoin que d’un ouvrier , va enfouir les 
100 fr. qu’il donnait à l’autre? Non , ces 100 fr. cherchent un 
emploi productif aussi bien que l’ouvrier inoccupé et , d’une 
façon ou de l’autre , ce salaire et cet ouvrier inoccupé se ren- 
contreront, Et en effet , l’invention des machines n’a pas pour 
résultat de diminuer le nombre des ouvriers, mais d’augmenter 
la quantité des produits , d‘en abaisser le prix et d’en étendre 
la consommation (4) Faut-il rappeler ici cette vérité banale qu’il 
y a beaucoup plus d’ouvriers dans les usines à machines que 
dans l’ancienne manufacture , et qu’ils gagnent de meilleurs 
salaires, sont généralement mieux logés, vêtus et nourris ? Est- 
ce que la filature, l’imprimerie et le chemin de fer n’emploient 
pas mille fois plus d’ouvriers que le fuseau, la copie et le coche? 
Il y a même aujourd’hui plus de chevaux et de voitures à con- 
duire qu’au temps des diligences. 

Ainsi, au point de vue général, la vérité est que tout ouvrier, 
chassé d’un endroit par la machine , a son salaire et sa place 
qui l’attendent ailleurs ; si ce n’est chez le producteur ce sera 
chez le consommateur qui, payant moins cher certains produits, 
consacrera cette épargne à encourager d’autres travaux. C’est 
bien, dit-on, mais ce résultat ne se produira qu’à la longue, et 
en attendant que deviendra l’ouvrier? Il lui faut du temps pour 

(4) Cette démonstration des heureux effets du capital sous toutes ses 
formes trouvera son complément naturel dans le chap. xi sur les carac- 
tères de la richesse dans les sociétés civilisées et dans les chapitres xxiv 
et XXV de la section historique. 











42 I™ PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

se retourner. Je ne nie pas absolument la chose, mais il ne faut 
pas croire que les machines fondent sur l’ouvrier comme un 
ouragan et le jettent sur le pavé du jour au lendemain. Cette 
invasion subite des machines ne s’est jamais réalisée. Les ma- 
chines coûtent cher ; il faut du temps, des années pour les éta- 
blir ; on les ‘voit venir et , quoiqu’on en dise , on a plus ou 
moins le temps de se retourner, quand ce ne serait que le temps 
que mettent le plus souvent les premiers inventeurs à se ruiner. 
Les pays qui n’avaient pas de chemin de 1er il y a vingt - cinq 
ans, n’ont-ils pas dû prévoir qu’ils en auraient aujourd’hui ? 

Et puis je conclurai ici comme sur tant d’autres questions (5): 
c’est ainsi..., c’est une loi! c’est la loi du progrès qui ne s’accom- 
plit pas sans perturbations passagères dans quelques intérêts in- 
dividuels. Mais les fleuves ne remontent pas vers leur source, et 
on ne ramènera pas l’humanité delà charrue à la bêche, du mou- 
lin au pilon et au mortier, de l’imprimerie au copiste. Qui donc 
a inventé les machines? Sont -ce des fabricants, des capitalistes 
avides d’accroître leur gain ? Ce sont des ouvriers, Arkwright, 
Watt, Jacquard, et croyez-vous qu’aucun d’eux , en méditant 
sur son invention , ait jamais pensé qu’il allait commettre une 
mauvaise action ; qu’il se soit jamais offert à son esprit 1 image 
de ses frères , les ouvriers , réduits à la misère par son inven- 
tion ! Non ; ils ne voyaient là qu’une chose , une conquête nou- 
velle du génie des arts , un nouvel affranchissement de quelque 
labeur qu’ils avaient connu. On ne peut s empecher de sourire 
en lisant la condamnation que Montesquieu a portée contre les 
machines (6) : « Les machines dont 1 objet est d abréger 1 ait , 

(5) La divisioR du travail . par exemple. On sait combien Sismondi 
s’est préoccupé de ses funestes effets, et il l’a confondue dans ses malé- 
dictions avec les machines 

(6) Esprit des lois, livre xxiii, chap. xxv, lequel est intitulé : Du 
nombre des habitants par rapport aux arts. 





CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 43 

« ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix raé- 
« diocre et qui convienne également à celui qui l’achète et à 
« l’ouvrier qui l’a fait , les machines qui en simplifieraient la 
« manufacture , c’est-à-dire qui diminueraient le nombre des 
« ouvriers , seraient pernicieuses ; et si les moulins à eau n’é- 
« taient pas partout établis , je ne les croirais pas aussi utiles 
« qu’on le dit, parce qu’ils ont fait reposer infiniment de bras, 
« qu’ils ont privé bien des gens de l’usage des eaux , et ont fait 
« perdre la fécondité à bien des terres. » Au moins pour les 
moulins, il faut reconnaître que Montesquieu était en retard de 
quelque deux mille ans sur l’admiration reconnaissante des 
hommes pour ces bienfaisantes machines. Un vieux poète 
grec (7) , contemporain de l’invention des moulins à eau , les 
célébrait non sans grâce par ces vers qu’il met dans la bouche 
de Gérés s’adressant aux esclaves occupés jusque là à moudre le 
blé : « Allez , cessez ce pénible travail ; je vous rends votre li- 
« berté; jai commandé aux naïades de remplir désormais votre 
« office I » 

Quand on veut mettre en relief les services que le capital 
rend à la production, c’est aux grandioses installations de l’in- 
dustrie moderne qu’on pense* tout d’abord, à l’usine métallurgi- 
que, à la filature, au chemin de fer, au bateau à vapeur, à leurs 
moteurs puissants , au capital fixe , en un mot. Qu’on ne s’y 
trompe pas toutefois , l’aliment essentiel , le principe vivifiant 
de l’industrie , c’est le capital circulant. Empruntant à la phy- 
siologie une comparaison à laquelle celte expression même de 
capital circulant semble convier , on peut dire que le capi- 
tal fixe représente la forte mais inerte charpente du corps hu- 
main , tandis que le capital circulant remplirait l’office du sang 



(7) Antipater v. Brunck, Ânalecta veterum poetarum grœcorum, 
t. Il, p. t19, épigr. 39. 


i 



44 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMiQÜE. 

qui, recueillant partout, dans l’atmosphère , dans les aliments 
solides et liquides, dans les substances animales et végétales, les 
éléments de vie , les entraîne dans le torrent de la circulation , 
les élabore et les fait pénétrer dans les profondeurs de l’orga- 
nisme. C’est ainsi que le capital circulant alimente de matières 
premières l’usine, l’atelier, l’échoppe ; pourvoit le grand mar- 
ché du monde de tout ce qui se vend et s’achète ; voyage en 
chemin de fer, en bateau à vapeur, sur les routes et les canaux; 
il est l’image de la mobilité et du changement , car il faut qu’il 
change de nature ou de forme, qu’il change de lieu , au moins 
de mains ; il ne remplit pas seulement les docks et entrepôts du 
commofce, les magasins somptueux des villes, il pénètre encore 
dans la boutique des plus pauvres villages. C’est enfin dans la 
masse du capital circulant que tout individu qui a une contre- 
valeur à donner puise ce qui lui convient non-seulement pour 
alimenter son industrie , mais pour fournir à sa consommation 
personnelle. 

Le capital circulant entre dans l’usine , y disparaît et en 
ressort sous une autre forme. Sous cette forme nouvelle il va 
alimenter une autre usine , et ainsi de suite. Ce qui est produit 
pour une industrie est matière première pour 1 autre. Il y a là 
un phénomène analogue à celui de la respiration de 1 homme et 
des plantes qui échangent de l’oxygène et du carbone. Le capital 
circulant est ici l’expression de la solidarité industrielle. Qu on 
songe à la laine qui va de la ferme au consommateur définitif en 
passant par le berger, le laveur, le cardeur, le fileur, le tisseur, 

le teinturier, le tailleur d’habits. 

Le capital circulant, c’est la vie, disons-nous. Voyez en effet 
ce qui arrive quand une industrie s’éteint , meurt. L usine est 
toujours là avec ses bâtiments, ses machines en parfait état, ses 
hautes cheminées : qu’est-ce qui manque ? Le capital circulant 
qui s’est retiré, qui n’a plus confiance, qui ne veut plus fournir 



I 


. i • 


CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 45 

de matières premières ni les salaires des ouvriers. Il en est ici 
comme de l’armement maritime. . . . Construire la coque d’un 
navire c’est bien quelque chose, mais la grande affaire , c’est de 
le faire naviguer, et, pour cela, de l’armer, le pourvoir d’agrès 
et apparaux , de victuailles et d’un équipage bien commandé. 
L’armement c’est le capital circulant. 

Cette exhibition de puissants moteurs qui nous frappe dans 
l’usine , ne doit pas nous faire perdre de vue que le véritable 
caractère de l’industrie moderne , ce qui fait à la fois sa puis- 
sance et sa grandeur, c’est l’union de la science et de l’industrie. 
Ce qui est véritablement digne d’admiration, ce sont les progrès 
dans les sciences naturelles , la physique , la chimie. C’est là 
notre plus précieux capital, c’est bien celui-là qui nous soumet 
réellement la nature. Depuis des siècles, avec les connaissances 
qu’on possédait en mécanique, on pouvait obtenir de puissants 
moteurs hydrauliques ; mais pour cela il fallait s’établir sur la 
rivière , près de la chute d’eau, ce qui exclut évidemment la 
grande industrie des transports , sans compter les difficultés 
pour les autres. Que de chutes d’eau dont la force motrice ne 
sera jamais utilisée ! Le grand point c’était de faire naître la 
force motrice là où on veut. Avec le moteur hydraulique l’hom- 
me est encore l’esclave de la nature ; grâce à l’élasticité des gaz 
il en est le maître. Il produit la force où il veut, et la distribue 
comme il veut. Dans une ville industrielle une seule machine 
peut communiquer le mouvement à mille métiers installés dans 
autant de chambres d’ouvriers. Depuis longtemps déjà on peut 
lire cette affiche sur la façade de certaines maisons de Man- 
chester ; Chambres à louer avec forces (8) ? 

Quelles révolutions industrielles, quelles profondes transfor- 
mations ont été opérées dans les relations commerciales par de 


(8) Rooms to let with power. 


46 



1" PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

simples découvertes scientifiques 1 Qui ne connaît fhistoire du 
sucre de betterave , ses humbles débuts en face du sucre de 
canne, ses rapides conquêtes ? Autrefois l’Espagne fournissait 
l’Europe de soude qu’elle retirait des plantes marines. Aujour- 
d’hui l’Angleterre approvisionne l’Espagne de soude artificielle 
(carbonate de soude) , fabriquée par le procédé Leblanc (9). 
Autrefois l’industrie demandait au règne végétal ou animal ses 
plus belles couleurs, rouges, bleues et violettes. Les plantes et 
les animaux semblaient être un intermédiaire indispensable pour 
extraire du sein de la terre et élaborer certains éléments sim- 
ples. ... Il n’en est rien ; on trouve plus avantageux de se les 
procurer directement en les demandant au règne minéral. De 
là les nouvelles couleurs dérivées du goudron de houille , qui 
font concurrence à l’indigo , à la garance (1 0) , à la cochenille. 
Et notez qu’on utilise ainsi les résidus des fabriques de gaz, qui 
ne furent longtemps qu’un embarras pour les usines (11). On 
s’est préoccupé de l’épuisement, pus ou moins éloigné , des gi- 
sement de houille , cette source de la force motrice, ce pain 
quotidien de l’industrie. Qui sait si on ne trouvera pas une force 


(9) Il s’en fabrique en Allemagne, en France et en Angleterre pour 
près de 600,000 tonnes. Notez que la grande quantité d’acide sulfurique 
exigée par le procédé Leblanc est préparée à l’aide des pyrites, et que. 
après avoir fait servir l’acide sulfurique à la décomposition du sel marin, 
on a trouvé le moyen de régénérer à peu de frais le soufre contenu dans 
les résidus. Voilà, à un double titre, une concurrence pour le soufre 
natif de Sicile. 

(1 0) C’est à l’exposition de Londres de i 862 que ces couleurs ont fait 
leur première apparition : V Aniline (de Anil, qui est le nom portugais 
de l’indigo) extraite du goudron, et l’Alizarine (de Alizan, nom sous 
lequel on vend la racine de la rubia tinctorum) qui se fabrique au 
moyen de Vanthracène, hydrocarbure retiré des huiles lourdes du gou- 
dron de houille, 

(11) C’est tout naturellement qn’on demandait les corps gras aux ani- 
maux et à quelques végétaux ; ils sont obtenus maintenant par la dis- 
tillation des asphaltes et bitumes. 


CHAP. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 


47 






motrice plus économique, plus puissante, moins encombrante ? 
L’électricité a-t-elle donc dit son dernier mot dans le télégraphe 
électrique ? N’a-t-on pas fait des essais (1 2) sur l’emploi de la 
chaleur solaire comme force motrice ? Que sont les rêves des 
alchimistes du moyen-âge en comparaison des conquêtes réali- 
sées par la science moderne , des perspectives qu’elles laissent 
entrevoir? J’ai comparé l’homme assisté du capital à un géant... 
Cette image a quelque chose de trop matériel , c’est au magi- 
cien qu’il faut dire. 

J’ai déjà signalé , dans le chapitre précédent , la méprise de 
ceux qui croient que le capital joue un rôle moins considérable 
dans l’industrie agricole, et cela grâce à la fécondité naturelle de 
la terre. Cette fécondité de la terre vierge n’est pas plus réelle que 
l’âge d’or chanté par les poètes. Si on aime mieux, cette fécon- 
dité ne diffère pas essentiellement des autres forces naturelles ; 
c’est par le travail et le capital qu’on s’en empare , qu’on l’as- 
souplit , qu’on l’étend. Ce qui prouve bien l’importance du 
capital agricole , c’est que , dans tous les temps et dans tous les 
pays , il lui a été accordé une rémunération considérable (1 3) , 
indépendamment de la part faite à la terre considérée comme 
emplacement de l’industrie agricole. Enfin on se tromperait 
grossièrement si on croyait que l’agriculture réclame moins de 
capital intellectuel, scientifique, que les autres branches de l’in- 
dustrie humaine. La technologie agricole suppose les connais- 
sances les plus variées et les plus étendues dans les diverses 
sciences naturelles ; et l’économie agricole est une des branches 
les plus importantes de l’économie politique appliquée (14). 


(12) Voir sur les expériences faites en ce sens le Journal des Econo- 
mistes, livraison d’août 1876, p. 180-199. 

(13) C’est ce qui sera plus utilement développé, à ce qu’il me semble, 
dans ie chapitre vi, relatif à la rémunération du capital. 

(14) Je sais que des autorités considérables (M. H. Passy, M. Léonce 
de Lavergne), rapportent cette dénomination à la distinction générale 


I 




jre p>,rt1E. THEORIE ÉCONOMIQUE. 

Ainsi s’explique pourquoi l’agriculture est de tous les arts celui 
qui a fait peut-être les progrès les moins rapides , celui dans 
lequel la science a eu le plus souvent à lutter contre une routine 
obstinée décorée du nom d’expérience des siècles. 

Si j’ai cru devoir, dans le courant de ce chapitre , consacrer 
quelques lignes à ce qu’on est convenu d’appeler plus spéciale- 
ment la question des machines, ce n’est pas précisément qu e e 
soit à l’ordre du jour ; c’est au contraire une cause bien defini- 
tivement gagnée , une de ces causes qui ne se plaident plus ; 
mais il s’y rattache un haut enseignement d’une portée gene- 
rale C’est le sort des machines, d’être d’abord maudites , quel- 
quefois brisées et brûlées, puis d’être bénies, et on finit toujours 
par élever des statues aux inventeurs , Guttemberg , Watt ou 
Jacquard , comme l’humanité au berceau dressa des autels aux 
premiers inventeurs des arts utiles les plus simples. Lorsque 
Jacquard, retiré dans sa maisonnette d’Oullins, entoure du res- 
pect de tous , y recevait la visite de personnages illustres qui le 
félicitaient sur sa belle découverte : « Tout cela est très - bien, 
« répondait - il mais cela n’empêche pas que les camarades 
« voulaient me jeter dans le Rhône I » Il serait pourtant bon 
de ne pas commencer par honnir ce qu’on doit finir par hono- 
rer. J’espère que les ouvriers finiront par comprendre ce qu il 
y a de salutaire dans les enseignements de la science , et qu ils 
traiteront l’économie politique comme les machines ; apres a- 
voir maudite, ils la béniront. 

entre la science et l’art, la théorie et la pratique. V. Journal des Eco- 

nnmisles livr. de mars <864, p. 440. 

(<5) Voir les intéressantes études de M. Louis Reybaud sur a con i- 

tion des ouvriers en soie. 


V 




CHAP. V. FORMATION Dü CAPITAL. 49 

« 


CHAPITRE V 

Comment le Capital se forme, se conserve, 

s'accroît 


Comment se forme et s’accroît le capital, en prenant ce mot 
dans son acception la plus large, c’est-à-dire comme embras- 
sant tous les accroissements successifs de la puissance de l’hom- 
me? Il est tout à fait superflu d’établir une distinction entre la 
formation et l’accroissement, de remonter à une époque où 
l’homme aurait été dénué de toute espèce de capital, même le 
plus rudimentaire. Dire comment le capital s’accroît, c’est dire 
comment il se forme. Le capital s’accroît donc par le travail 
combiné avec l’épargne. 

Le capital se forme par l’épargne I Bien des gens acceptent et 
répètent cette formule, qui ne se font pas une idée bien nette de 
l’épargne et de son fonctionnement, sans compter ceux qui, 
tout en affichant de grandes prétentions scientifiques, font 
preuve d’une ignorance complète en niant absolument que 
le capital naisse de l’épargne. L’important est de savoir com- 
ment agit l’épargne. Vous demandez à quelqu’un : qu’est- 
ce qui fait avancer un navire ? On répond : c’est la rame , 
le vent , la vapeur ; mais il n’y a aucun rapport entre le 
mode d’action du vent et celui de la vapeur. Le vent est une 
force directement appliquée au navire et qui le pousse en avant 
comme vous le pousseriez avec la main. Est-ce de la même ma- 
nière que la force élastique de la vapeur arrive à faire marcher 
le navire? Vous représentez-vous un jet de vapeur dirigé contre 
le navire, comme le souffie du vent? Non, sans doute, il y a là 

4 




i 


50 l" PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

une transformation de forces opérée par un mécanisme fort 
compliqué. Il importe de nous bien rendre compte du mécanis- 
me de l’épargne, car c’est là le fondement même de tous les 
enseignements que j’ai essayé de renfermer dans cet écrit, 
lequel aurait très-bien pu être intitulé purement et simplement: 
de l’épargne. 

Le mot d’épargne éveille chez bien des gens l’idée d’une tire- 
lire ou d’un coffre-fort dans lesquels on entasse des pièces de 
monnaie. Nous verrons ce qu’il peut y avoir de vrai là-dedans ; 
mais pour bien se rendre compte d’un phénomène économique, 
il est toujours utile, ici particulièrement nécessaire, de com- 
mencer par faire abstraction de la monnaie qui n’est qu un in- 
termédiaire très commode sans doute, mais en l’absence du- 
quel on conçoit fort bien la richesse, l’échange, le capital et 

l’épargne. 

Epargner, ce n’est pas simplement soustraire à la consom- 
mation journalière certains objets, les accumuler, les conser- 
ver ; une foule de produits, la viande, les fruits, qui ne se prê- 
tent que d’une manière très restreinte à l’accumulation, peuvent 
très-bien servir de base à l’épargne. L’épargne comprend deux 
termes corrélatifs : consommer moins qu’on n’a produit et faire 
un emploi utile de l’excédant. Voilà un homme qui, avec des 
instruments imparfaits, grâce à un travail obstiné qui absorbe 
tous ses moments, tire sa subsistance de son champ. Par un 
travail plus énergique encore, favorisé par des circonstances 
heureuses, il obtient un produit double. Que fera-t-il de cet 
excédant ? Il pourra le consommer dans l’oisiveté, vivre un cer- 
tain temps sans rien faire, sauf à reprendre ensuite son labeur 
et continuer ainsi avec des alternatives de disette et d’abon- 
dance, toujours aussi peu avancé que le premier jour. De là ré- 
sulterait pour la société cet état stationnaire que l’on observe 
chez les peuples sauvages. Le sauvage, comme la plupart des 




animaux, ne sort de son repos que pressé par la faim. S’agit-il de 

satisfaire ce besoin impérieux, il n’est fatigue et péril qu’il ne 

brave, pour retomber ensuite dans le repos et l’inertie. On l’a 

dit avec raison : le travail de la faim est borné comme elle. La 

• 

différence entre le sauvage et l’homme civilisé, c’est que le pre- 
mier n’est capable que d’un effort violent, mais court, provo- 
qué par le plaisir, la douleur, la passion du moment ; le second 
seul est capable d’un travail soutenu, opiniâtre, alors même 
qu’aucune cause présente ne semble l’y déterminer, en vue de 
s’assurer un avenir meilleur. 

Que fera donc, dans l’hypothèse que je viens d’indiquer, cet 
homme qui se trouve en présence d’un excédant de produit? 
Au lieu de se livrer au repos tout le temps qu’il pourrait en 
effet vivre sans travailler, il emploiera ce temps à perfectionner 
son outillage, à creuser un canal d’arrosage... en un mot, à 
accroître son capital. Voilà comment il aura consommé utile- 
ment son excédant de produits. Grâce à ce nouveau capital, il 
pourra, l’année d’après, obtenir un produit triple. Voilà encore 
du temps gagné pour perfectionner, accroître son capital, pour 
s’adonner enfin à la culture des arts, des sciences. 

Mais est-ce bien ainsi que les choses se passeront en réalité ? 
J’ai raisonné dans l’hypothèse d’un état économique tout à fait 
primitif, l’état d’isolement dans lequel chaque famille produit 
tout ce qui lui est nécessaire et doit en effet se suffire à elle- 
même. C’est l’économie politique, c’est l’épargne de Robinson 
dans son île. On ne peut aller loin dans ce système. A quoi 
servirait- il de produire trois ou quatre fois plus qu’on ne 
peut consommer en un an ; c’est en vain qu’on espérerait se 
procurer ainsi plusieurs années de loisir, la plupart des pro- 
duits et denrées ne se prêtant pas à une accumulation aussi 
considérable. Nous retrouvons là les inconvénients inhérents à 
l’économie privée fondée sur l’isolement, en dehors de l’échan- 



I 


ÜH 



g 2 jte pxRTIE. THÉORIE ÉCONOMIQDE. 

le Ce qui caractérise l’isolement économique, c’est que 1 indi- 
,idu ou plutôt la famille, doit se préoccuper avant tout de pro- 
duire chaque année tous les objeU qui lui sont nécessaires dans 
une juste proportion ; elle ne saurait combler un déficit dans 
un genre de denrée par une surabondance dans un autre, pri- 
vée qu’elle est de la ressource de l’échange ; une riche ven- 
dange ne compensera pas une pauvre moisson et elle est le 
plus souvent placée dans cette alternative d’une disette irreme- 

diable et d’une abondance stérile. 

Plaçons-nous donc dans un état économique aussi rudimen- 
laire qu’on voudra, mais où on pratique déjà dans une certaine 
mesure la division du travail et l’échange. Que fera notre indi- 
vidu qui a obtenu un excédant de produits! 11 s’adressera a un 

de se^oisins qui se sont spécialement adonnés à l’exercice de 

tel ou tel métier, au forgeron, au menuisier, au charpentier, 
au tisserand, au maçon, et il leur dira : Voilà du ble, du vm, 
de l’huile, de quoi vivre en un mot, pendant un jour, une 
maine, un mois... consacrez-moi le travail de ce jour, de cette 
semaine, de ce mois ; faites-moi une meilleure i^arrue, des 
meubles plus commodes, des vêtements plus chauds pour 1 hi- 
ver plus trais pour l’été ; construisez-moi une grange plus spa- 
cieû^ pour loger mes récoltes, un pont qui abrège mes tran^ 
ooru m aqueduc. 11 s’adressera à d’autres qui lui paraissent 
particulièrement aptes à l’étude, à la culture des arts et des 
• sciences, et il leur dira : ne prenez nul souci de ce qui est n^ 
cessaire à votre subsistance , adonnez-vous complètement a 
Jétude, à l’art, à la science, et vous me .ferez profiter du fruit 
de vos recherches, de vos méditations, de vos decouvertes , vous 
m’instruirez moi et mes enfanU. Ici on louche du doigfla maniéré 
dont se forme et s’accroît le capital soit materiel, soit luteHei^ 

luel. Grâce à une production agricole de plus ^ » 
dante par l’effet d’un capital de plus en plus considérable, un 


CHAP. V. FORMATIOW Dü CAPITAL. 53 

nombre moindre d’agriculteurs suffira à produire les objets né- 
cessaires à la subsistance de la communauté, et un nombre 
croissant d’individus pourra s’adonner à la pratique des arts 
utiles, des métiers, des beaux-arts, des lettres, des sciences. 
C’est le progrès social, c’est la civilisation. Tout cela est l’œu- 
vre du capital ou de l’épargne qui ne sont en quelque sorte 

qu’une seule et même chose. 

Après avoir considéré l’économie isolée ; le régime de 1 é- 
cbange primitif ou troc, arrivons au système monétaire. Com- 
ment les choses se passeront-elles ? Au lieu de dire aux divers 
artisans : voilà du pain, du vin, de l’buile, travaillez pour moi, 
vous vendrez ces mêmes denrées à n’importe qui et vous leur 
direz ; voilà de l’argent, de quoi vous procurer ce dont vous 
avez besoin, travaillez pour moi ! Rien de plus simple que 
cela ; mais ce qui importe, c’est de bien saisir les perfectionne- 
ments qui en résultent dans le mécanisme de l épargne, et qui 
ont pour effet de la faciliter, de l’encourager, de la rendre plus 
profitable et à l’individu et à la société. Nous retrouvons d ail- 
leurs ici les avantages bien connus du système monétaire. L’in- 
dividu qui a un excédant de produits qu’il veut épargner, est 
délivré d’un double souci : 1 “ Il n’a pas besoin dé rechercher 
l’artisan, l’ouvrier qui peut lui rendre tel ou tel service et qui 
est en même temps disposé à recevoir en échange lés denrées 
dont il veut se défaire ; 2° En second lieu, il n’a pas besoin de 
faire cette recherche sur le champ, bien qu’il lui importe de se 
se défaire sur le champ de produits qui ne peuvent être con- 
servés. Notre homme versera immédiatement ses produits dans 
la circulation générale ; il n’aura qu’à s’adresser pour cela à un 
commercant qui fait profession de vendre et d acheter, qui 
n’est aii fond qu’un intermédiaire entre le producteur et la con- 
sommation. Cette somme d’argent, à la différence de la mar- 
chandise, il pburfa l’employer quand il voudra, et en tràîtant 


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54 1^® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

avec n’importe qui, car tout le monde en tout temps et en tout 
lieu est disposé à l’accepter en paiement. La possession de cette 
somme d’argent donne au détenteur la faculté de retirer de la 
circulation générale une valeur égale à celle qu’il y a versée ; 
de commander du travail quand, où, et à qui il voudra (1). 
Qu’on le remarque bien, le fait d’avoir transformé en argent 
une certaine quantité de produits ne constitue pas à lui seul 
l’épargne ; il faut encore employer cet argent à commander du 
travail utile. 

Voici donc, en résumé, ce qu’on pourrait appeler la physio- 
logie de l’épargne. Elle comprend trois termes : 1“ travailler, 
produire ; 2° consommer moins qu’on n’a produit ; 3® em- 
ployer cet excédant, soit en nature, soit son équivalent en ar- 
gent, à commander du travail utile, dont le résultat, sous une 
forme quelconque, matériel ou immatériel, contribue à accroî- 
tre la puissance productive de l’homme. Ces trois termes sont 
irréductibles ; hors de là il n’y a pas épargne. 

Epargner c’est donc dépenser une portion de la richesse dont 
on dispose, la dépenser d’une façon intelligente, en encoura- 
geant une industrie utile. Rien n’est plus exact que cette for- 


(1) On sait avec quelle verve notre vieux Boisguilbert a développé 
cette idée de la monnaie, gage de la tradition future. Longtemps après 
lui, Adam Smith a dit que « une guinée peut être considérée comme une 
« lettre de change pour une certaine quantité de marchandises sur tous 
a les commerçants du voisinge » Là-dessus M. Macleod prend feu : 
« Adam Smith aurait dû dire ; sur tous les commerçants du monde ; 
il serait ainsi arrivé à la vraie conception. » Quelle mauvaise chicane 1 
comme si ce n’était pas évidemment la pensée d’Adam Smith ! M. Macleod 
n’a pas eu honte d’ajouter : « Malheureusement Adam Smith, comme 
« un rustre qui a trouvé un diamant, ne soupçonne pas la valeur de la 
« vérité qu’il avait accidentellement exprimée, et la laisse échapper des 
€ mains. » Voilà l’homme que M. Henri Richelot, sur un ton fatidique, 
nous présente comme ayant opéré une révolution en économie politique. 
— Henri Richelot, Une révolution en économie politique ; exposé des 
doctrines de M. Macleod, p. 1, 18, 389. 


CHAP. V. FORMATION DU CAPITAL. 00 

mule qui ne peut paraître paradoxale qu’à ceux qui n’ont pas 
réfléchi sur les phénomènes économiques ; épargner, c’est dé- 
penser. Rien n’est plus faux que ce raisonnement : épargner, 
c’est garder pour soi ; dépenser c’est distribuer aux autres (2) . 
Non ! on peut dépenser sans épargner, mais il est impossible 
d’épargner sans dépenser, et tout ce qui est bien dépensé est 

épargné. 

Nous venons de voir comment le capital se forme et s ac- 
croît. Comment se maintient-il, se conserve-t-il? Je ferai re- 
marquer d’abord que, dans une société chez laquelle il y a 
déjà quelques commencements de civilisation, l’hypothèse d’un 
état économique exactement stationnaire dans lequel le capital 
se maintiendrait sans augmentation ni diminution, est à peu 
près chimérique, et on pourrait appliquer au capital en géné- 
ral ce que le* poète a dit de l’intelligenco, du capital intellectuel 

et moral : 

Travailler c’est savoir jouir ; 

L’oisiveté pèse et tourmente ; 

L’àme est un feu qu’il faut nourrir, 

Et qui s éteint $'il ne s'augmente. 

Quoiqu’il en soit, répondant à la question telle qu’elle est 
posée, je dirai que le capital se conserve par le même procédé 
qui sert à le former et à l’accroître. De même que l’épargne, 
qui forme et accroît le capital, ne consiste pas en un entasse- 
ment ou accumulation de produits, mais dans la consommation 
intelligente de ces produits dont la valeur reparaît sous une 

(2) Fidèle à la méthode que j’ai indiquée dans le chapitre ii, je me 
borne autant que possible dans cette première partie à la stricte analyse 
scientifique. C’est surtout dans la seconde partie que. par de longs déve- 
loppements, je mettrai en lumière l'excelleBce des conclusions de la 

science économique. 



56 



PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

autre forme plus avantageuse ; de même on ne conserve pas le • 
capital en le laissant intact, on conserve le capital en le con- 
sommant, en le transformant, en maintenant sa valeur. Pour le 
capital fixe il peut suffire de l’entretenir à l’aide de réparations 
continues ; mais, pour le capital circulant, comme cela résulte 
de l’analyse qui en a été faite au chapitre III, il faut qu’il soit 
anéanti dans sa forme actuelle pour qu’une valeur plus consi- 
dérable ou simplement égale se retrouve. C’est la parole de 
l’Evangile : « Si le grain qui est mis en terre ne meurt pas, il 
« ne produit rien, mais s’il meurt, il revivra et en produira 
« beaucoup d’autres. » Au point de vue de la technologie, de 
l’économie agricole ou industrielle, le nombre des transforma- 
tions plus ou moins utiles que peut subir la matière est infini ; 
au point de vue de l’économie politique générale il n’y a que 
des valeurs (3) qui se maintiennent, s’accroissent ou diminuent. 
Dire comment le capital se maintient et s’accroît, c’est dire 
assez comment il peut s’amoindrir. Ne pas réparer, entretenir 
jour par jour son capital ou ne pas constituer peu à peu un 
fonds pour le rétablir en entier quand il sera hors d’usage ; 
puiser à pleines mains dans le capital circulant pour satisfaire 
ses besoins individuels sans lui restituer sous une forme quel- 
conque l’équivalent de ce qu’on lui prend, voilà le décroisse- 
ment du capital. La société, prise dans son ensemble, peut être 
considérée comme une grande entreprise industrielle qui fait 
des profits, ou bien fait juste ses frais, ou enfin travaille à perte; 
dans le premier cas, elle augmente son capital ; dans le second, 
elle l’entretient tel qu’il est ; dans le troisième, elle le diminue, 
elle s’appauvrit, elle perd peu à peu de sa puissance produc- 
tive. On peut comparer le capital à la population d’un pays: 

(3) Comme on a défini l’économie la science de l'échange, on a pu la 
définir la science des valeurs. La notion de valeur est fondamentale en 
écouomie politique ; c’est par elle que se détermine le domaine de la 
science. 


57 



CtfAP. V. FORMATION DU CAPITAL. 


dans tous les cas, au bout de peu de temps, il n’existera plus 
aucun des individus qui la composaient, et quand on dit qu’elle 
s’est maintenue, qu’elle s’est accrue ou qu’elle a diminué , cela 
s’entend seulement du rapport entre les générations disparues 
et celles qui ont pris leur place. 

Ces principes sur la formation et la conservation du capital 
nous donnent l’explication d’un phénomène économique très- 
remarquable. Comment se fait-il qu’un pays qui a subi tous les 
désastres de la guerre, qui a été ravagé, brûlé, pillé, puisse, au 
bout de quelques années, reprendre sa physionomie première 
de richesse et de prospérité? Je fais ici, bien entendu, abstrac- 
tion de certaines infortunes individuelles, irrémédiables, de ces 
patriotiques douleurs qui ne s’atténuent qu’après un long 
temps ; je me place uniquement au point de vue économique. 
L’explication est bien simple : qu’a détruit l’ennemi ? une por- 
tion plus ou moins considérable de la richesse créée, du capital 
existant, du capital circulant surtout. Mais tout cela, nous le 
savons, était destiné à périr, à être consommé ; le capital ne se 
• maintient pas en demeurant intact, mais en étant consommé et 
reproduit. Seulement, voici la différence qui n’est certainement 
pas sans intérêt. En temps de paix, la reproduction du capital 
se serait faite plus commodément, plus à l’aise, sans souffran- 
ces ; on aurait vécu largement sur les provisions existantes, la 
reproduction du capital nouveau marchant de pair avec la con- 
sommation du capital accumulé. Après les maux de la guerre, 
au contraire, ce ne sera pas sans s’imposer des privations qu’on 
accomplira cette œuvre de la reconstitution du capital... mais 
enfin cette œuvre s’accomplira. Aucune science n’enseigne 
mieux que l’économie politique comment une nation rétablit 
sa 'prospérité [k). Mais il est bien entendu que ce travail de 




(4) Tel est le titre du discours d’ouverture prononcé par M. Michel 
Chevalier, à la reprise de son cours au Collège de France, le 1 4 juin 4 874 


’»lu II 






«► ‘ ' 



58 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

rapide reconstitution suppose que la portion la plus précieuse 
du capital est demeurée intacte, j’entends le capital intellectuel 
et moral, l’énergie, l’activité industrieuse, toutes les facultés 
créatrices qui résident dans l'homme. 

On s’est plu à symboliser l’activité de l’homme dans celle de 
I certains animaux ; on parle de l’abeille diligente, de la fourmi 

laborieuse et prévoyante, on en fait l’emblème de l’épargne. Il 
n’y a là que de trompeuses apparences. Les animaux ne tra- 
vaillent pas, ils ne font qu’obéir à un invincible instinct ; 
l’homme seul travaille, parce que seul il a conscience de la va- 
leur du travail ; il peut ne pas travailler, mais il sait que la pa- 
resse a son châtiment assuré, la misère matérielle, la déchéance 
morale. La fourmi et l’abeille n’épargnent pas, ne forment pas 
un capital ; elles entassent, accumulent ; le propre du capital 
est d’être un instrument de progrès, or la ruche et la fourmi- 
lière sont aujourd’hui ce qu’elles ont été aux premiers jours du 
monde. On pourrait les donner pour exemple au sauvage im- 
prévoyant qui n’a nul souci d’assurer sa subsistance, se gor- 
geant de nourriture quand l’occasion s’en présente, sauf à 
endurer ensuite les horreurs de la faim avec une farouche rési- 
gnation. Elles ne sauraient servir de modèle à l’homme intelli- 
gent, libre, civilisé, qui a la science, la circonspection, la pré- 
voyance, qui ne veut pas seulement s’assurer un avenir exacte- 
ment semblable au présent et au passé qu’il a connus, mais qui 
rêve d’un avenir toujours meilleur, plus heureux, plus brillant. 
L’économiste ne contredira pas sur ce point le poète : 

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, 

L’homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux. 

L’homme primitif dans son misérable état de dénûment, est 
comme la semence imperceptible jetée en terre et qui doit de- 


• 'V' 



f 




CHAP. V. FORMATION DU CAPITAL. 59 

venir un arbre gigantesque. Il a fallu des siècles pour que cette 
semence germât, étendît au loin les racines qui élaborent la 
nourriture nécessaire, pour que la tige s’élevât, grossit, jetât 
des branches et des rameaux de tous côtés, se parât de feuilles 
et de fleurs, donnât des fruits toujours plus abondants. Ces 
fleurs et ces fruits, ce sont les arts, les sciences, l’industrie, 
qui représentent à la fois le produit du passé et le germe de l’a- 
venir, le capital. On a dit avec raison que l’arbre est un emblè- 
me de la solidarité humaine à travers les siècles ; ce n’est pas 
celui qui jette le gland en terre qui coupera le chêne, et ce 
n’est pas celui qui l’aura coupé qui souffrira de la disette de 
bois. Mais tandis qu’il ne faut à l’arbre pour se développer que 
le temps, que la durée, il faut à l’homme, pour accumuler le 
capital, un sage emploi du temps. Quand on songe qu’il y a des 
gens dont l’unique préoccupation est de tuer le temps 1 Le phi- 
losophe Sénèque a dit là-dessus avec autant de grâce que de 
raison (5) : « Notre erreur est de ne voir la mort que devant 
« nous ; elle est derrière en grande partie, le temps écoulé, le 
« temps perdu surtout, c’est déjà la mort... Nous ne disposons 
« que d’une chose, le temps, qui nous échappe et s’écoule, est 
« encore la seule possession que la nature nous ait assurée, et 
« chacun croit avoir le droit de nous le dérober. » 

Tous les biens, toutes les facultés de l’homme ne valent que 
par l’usage qu’on en fait. Tout périt, se consume, s’éteint rapi- 
dement : les biens matériels, la force du corps, la vigueur de 
l’intelligence, le talent, le génie... mais ces choses-là demeu- 
rent éternellement par la vertu de l’activité intelligente de 

» 

(5) « In hoc eninl fallimur, quod mortem prospicimus : magna pars 
« ejus jam præterit; quidquid ætatis rétro est mors tenet...,. Omnia, 

« mi Lucili, aliéna sunt : tempus tantum nostrnm est. In hujus rei 
« unius fugacis ac lubricæ possessionem natura non misit, ex qua ex- 
« pellit qaicumque vult. » L.-A Seneça, Epist. ad Lucilium, i. 




00 I^* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

l’homme qui les ineorpore sans cesse à des objets nouveaux et 
les rend impérissables par les inventions et découvertes de la 
science, par les chefs-d’œuvre de l’art sous toutes ses formes. 
C’est ce qui se résume dans ces trois mots ; Travail, épargne , 
capital. 


CHAPITRE VI 

RépartitloB et rémunération du Capital 

Dire comment se forme le capital, et c’est ce que nous avons 
fait dans le chapitre précédent, c’est résoudre la double ques- 
tion posée en tête du présent chapitre. 

Le capital appartient à celui qui le crée, à celui qui, ayant à 
sa disposition une quantité de richesses acquises par son tra- 
vail, soit directement, soit par voie d’échange, l’a capitalisée en 
tout ou en partie par l’emploi intelligent que nous avons décrit. 
Cette attribution du capital a un double fondement, elle est le 
prix d’un double travail, d’un double effort, l’un qui consiste à 
produire, l’autre qui consiste à s’abstenir de consommer dans 
l’oisiveté ce qu’on a produit. Ce dernier effort est souvent le 
plus pénible : Je ne connais pas de faire plus actif et plus 
vaillant que ce non faire, a dit Montaigne. Si j’ai le droit de 
m’approprier et de consommer comme je l’entends le fruit de 
mon travail, à plus forte raison ai-je le droit de l’épargner, de 
le transformer en capital, ce qui n’est, comme nous savons, 
qu’une manière particulière de le consommer, et la meilleure 
au point de vue de l’intérêt général, car je crée ainsi une ri- 
chesse nouvelle dont tout le monde profitera. En m’enrichis- 


I 


i 


CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 61 

sant par l’épargne, non seulement je n^appauvris personne ; au 
contraire, je mets à la disposition de tœis' de meilleurs instru- 
ments de travail. 

La question de l’attribution du capital n'est, au fond, que la 
question même du droit de propriété individuelle. Sur quoi en 
effet porte le droit de propriété ? Sur le capital sous ses mille 
formes diverses. Rien ne démontre mieux la légitimité du droit 
de propriété qu’une analyse exacte du mode de formation du 
capital. La propriété individuelle est un phénomène économi- 
que qui se produit d’après des règles certaines. La justice et 
l’utilité sociale sont d’accord pour assurer la propriété et la 
libre disposition de toute valeur économique à celui qui l’a 
créée et qui l’entretient dans l'intérêt de la production géné- 
rale. Chez un peuple de pasteurs nomades, la terre n’est pas 
appropriée parce que l’homme ne fait rien pour elle ; mais 
l’homme est propriétaire de sa tente, de son pauvre mobilier, et 
du troupeau qu’il soigne et conduit. Même au premier âge de 
la vie agricole, quand la terre abonde par rapport à une popu- 
lation clair-semée, qu’on fait de l’agriculture extensive, pouvant 
changer d’année en année l’emplacement de l’industrie, l’oc- 
cupation de la terre est encore vague et incertaine, la propriété 
individuelle ne s’applique qu’aux fruits et surtout au capital 
d’exploitation qtii est rare et coûteux. Lorsqu’enfin on arrive à 
une époque où la population définitivement fixée dans des villes 
doit se livrer à la culture intensive, c’est-à-dire demander cha- 
que année à la même terre des fruits plus abondants, on ne 
peut arriver à ce résultat qu’en assurant à l’homme la propriété 
même du sol sur lequel il doit accumuler des capitaux considé- 
rables, auquel il doit faire, en constructions, plantations, amen- 
dements, des avances qu’une très longue jouissance peut seule 
lui restituer. Ainsi, quel que soitl état social et economique que 
l’on considère, on voit que la justice aussi bien que l’intérêt so- 



I 


62 I'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE, 

cial commandent d’attribuer la libre disposition du capital à 
celui qui l’a créé par l’épargne, car l’épargne est un acte essen- 
tiellement individuel, d’initiative privée (1). Toute tentative de 
répartir le capital autrement qu’il se trouve l’être par le fait 
même qui le produit aurait infailliblement pour résultat d’en 
tarir la source. 

Mais voilà le capital bien inégalement réparti ! cela est vrai 
et il n’en saurait être autrement ; c’est la conséquence inévita- 
ble de l’inégalité naturelle qui existe entre les hommes : inéga- 
lité au point de vue de la force du corps, de l’intelligence, de 
la santé, du goût pour le travail, de l’esprit de conduite, des 
accidents plus ou moins fâcheux qui atteignent les uns et épar- 
gnent les autres. On accuse quelquefois la société d’avoir ajouté 
à ces causes naturelles d’inégalité ; rien n’est plus faux. Plus la 
société civile se perfectionne, se développe, plus sont atténués 
les fâcheux effets de l’inégalité ; plus, au contraire, on se rap- 
proche d’un état social et politique rudimentaire, du prétendu 
état de nature, plus on voit cette inégalité dégénérer en tyran- 
nie, en oppression du faible par le fort. Précisément, dit-on, 
voilà le vice originaire, c’est la violence et la ruse qui sont les 
causes premières de cette inégalité dans la répartition du capi- 
tal. C’est une erreur : « On se laisse trop influencer par le 
« souvenir des violences et des injustices du passé. Les deux 
« grands faits de ce genre (conquêtes territoriales qui ont livré 
« à des races victorieuses les biens et parfois les personnes des 
« vaincus ; les privilèges que se sont attribués les classes gou- 
« vernantes) ne se fussent pas produits, qu’il n’en eût pas 

(1) M. Dapont-White, qui a exalté parfois jusqu’au lyrisme, le rôle 
de l’Etat considéré comme agent de tout progrès, reconnaît qu’il en est 
un peu autrement au point de vue économique en général, et tont-à-fait 
autrement en ce qui concerne l’épargne et la formation du capital. Voir 
L’Individu et l'État, introd. p. xux et chap. u, sect. ii. 



f 




CHAP. VI. REPARTITION ET REMUNERATION DU CAPITAL. 6d 

« moins existé des classes pauvres et réduites au proléta- 
« riat (2). » Est -ce sérieusement qu’on vient nous dire: 
essayons , recommençons loyalement l’épreuve ? Qui doute 
qu’au bout de peu de temps l’homme laborieux et économe eût 
accru son capital, tandis qu’un autre aurait dissipé le sien ? 

Les mêmes raisons qui font attribuer le capital en pleine 
propriété à celui qui l’a créé par le travail et l’épargne, veulent 
qu’on lui accorde une rémunération pour le concours qu’il ap- 
porte à l’œuvre de la production en cédant l’usage de son capi- 
tal. Sous un régime de liberté, la part qui revient au capitaliste 
est réglée par les conventions qu’il fait avec l’entrepreneur con- 
sidéré comme agent général de la production. Sans doute le 
même individu peut être à la fois entrepreneur, propriétaire 
foncier, capitaliste et travailleur, comme l’ouvrier qui exerce 
un métier pour son compte, dans un local dont il est proprié- 
taire et avec un petit capital qui lui appartient ; mais pour la 
commodité de l’analyse, il est utile de se représenter un entre- 
preneur qui réunit les divers éléments de la production et traite 
avec un propriétaire, un capitaliste et des ouvriers, discutant 
avec eux les conditions auxquelles ils entendent prêter leur 
concours à l’entreprise. L’entrepreneur pourra leur dire : nous 
allons former une association ; nous allons évaluer l’apport de 
chacun, terre, capital, travail, y compris, bien entendu, mon 
travail de direction ; et, quand l’opération sera terminée, nous 
en partagerons le produit .dans la proportion de ce que chacun 
y aura apporté... il peut se faire que l’opération ne réussisse 
pas, qu’il n’y ait rien à partager du tout, que des pertes à sup- 
porter. — Cette dernière perspective est de nature à faire re- 
pousser le projet d’association. L’entrepreneur leur dira alors : 
je prends l’entreprise à mon compte, c’est-à-dire que, pour 

(?) M. Hippolyte Passy. De l’inégalité de$ richetm et det causes qui 
la produisent. 


l 


II 

[ 04 l'« PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

I prix du concours que chacun de vous me prêtera, nous allons 

î convenir d’une rémunération déterminée à l’avance et indépen- 

[ dante des résultats de l’opération, à savoir : la rente pour le 

\ détenteur de la terre, ou l’emplacement de l’industrie ; le loyer 

i ou intérêt des capitaux ; le salaire ou loyer du travail. Si, tout 

I oela payé, il reste quelque chose, ce sera pour moi le profit de 

i Poûtreprise. Si l’opération ne réossil pas, je n en paierai pas 

I moins la rente, l’intérêt et le salaire. — Quel que soit le sys- 

^ tème adopté, il y a toujours lieu à une évaluation de chacun des 

éléments de la production pour déterminer ce qui lui revient, 
dividende s’il est associé, prix fixe dans le cas contraire ; et 
d’autre part, il est vrai que plus on donne à l’un, moins on 
donne aux autres ] de là un débat dont il est facile de compren- 
dre la physionomie générale ; chacun dira ■, c est moi qui four- 
nis l’élément le plus important. Nous sortirions de notre sujet 
si nous voulions embrasser la question dans toute son étendue , 
entre le propriétaire, le capitaliste et l’entrepreneur le débat 
n’est d’ailleurs jamais sorti des termes d’une discussion assez 
‘ courtoise ; les principes n’ont jamais été niés ; on n’a jamais été 

i en désaccord que sur les circonstances de fait qui pouvaient 

* faire considérer comme excessives les prétentions de l’un ,ou de 

i l’autre. C’est quand l’élément travail entre en ligne que la dis- 

cussion prend un caractère fâcheux ; il est naturellement en 
opposition d’intérêts avec les autres éléments de la production ; 

; pour lui, il n’y a pas de distinction à faire entre le propriétaire 

1 et le caifitaliste, et à certains égards cette confusion se conçoit 

i très-bien. Il est hostile à l’entrepreneur à un double titre ; 

parce que celui-ci veut grossir sa part comme les autres, et en 
outre parce que l’entrepreneur représente les deux autres élé- 
ments de la production, soit parce que il les fournit au moins 
en partie, accidentellement ; soit parce que, chargé de les ré- 
munérer, il doit défendre leurs légitimes prétentions. C’est donc 


i, 


I 









CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 65 

lé débat entre le travail et le capital qui doit surtout attirer no- 
tre attention, soH parce qu’il présente un intérêt plus vif, soit 
parce qu’il .se rapporte plus directement à l’objet meme de nos 
études. 11 m’a semblé qu’on pourrait en résumer les traits es- 
sentiels d’une façon plus saisissante en empruntant la forme 
d’up dialogue dans lequel le travail et le capital sont person- 
nifiés : 

Le travail. — Mon salaire devrait être égal à la valeur to- 
tale du produit ; c’est moi qui crée la richesse... j’ai seul forgé 
ce rail I 

Le capital. — Seul I est-ce que quelqu’un fait seul quelque 
chose ? Le forgeron qui a forgé ce rail a-t-il fait l’enclume et le 
marteau, extrait le minerai, le charbon, construit Tusine... est- 
ce lui qui a découvert tous ces procédés scientifiques dont quel- 
ques-uns datent d’hier, tandis que d’autres remontent à des 
milliers d’années ? 

Le travail. — Oui, mais toutes ces choses ont été en défini- 
tivement créées par le travail 1 

Le capital. — C’est précisément moi qui représente ce tra- 
vail. Vous êtes le travail d’aujourd’hui, je suis le travail d’hier. 
Je représente en outre une espèce particulière de travail, le tra- 
vail d’épargne, de conservation. 

Le travail. — Comment assimiler, au point de vue de leur 
rétribution, les services de l’homme et ceux de la matière ? 

Le capital. — C’est le capital qui a affranchi l’homme du 
joug de la matière. Ce que vous appelez de la matière, ce sont 
les chefs-d’œuvre du génie, les merveilles de la science. 

Le travail. — Le capital est une chose inerte qui ne peut se 
passer du travail pour le mettre en œuvre ; à la rigueur, le tra- 
vail pourrait se passer du capital. 

Le capital. — Oui, à la rigueur... en retournant à la vie 
sauvage. 

93 

D 



s 





«6 


I'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Le travail. — Le capitaliste qui ne se sert pas de son capital 
ne se prive de rien en en cédant l’usage. Il suffit qu’on le lui 
rende intact, sans exiger encore un intérêt ou loyer. 

Le capital. — Le capitaliste n’a pas créé le capital pour s’en 
servir lui- même, mais pour en céder l’usage à d’autres moyen- 
nant un intérêt. S’il en était autrement, le capital cesserait de 
se former. 

Le travail. — Que le capitaliste cède gratuitement l’usage 
du capital dont il ne se sert pas ; si lui-même a besoin d’un ca- 
pital on lui en cédera l’usage au même titre, gratuitement. 
Voilà comment il faut entendre l’échange des services, la réci- 
procité, la solidarité, la mutualité, le mutuellisme. 

Le capital. — Voilà qui est bien compliqué I On me dit de 
céder mon capital gratuitement : mais à qui ? Au premier 
venu ? Et quelqu’un qui le gaspillera ? Je pourrai, quand je 
voudrai, obtenir l’usage d’un capital équivalent, mais de qui ? 
Il y a un règlement bien plus simple : qu’on me paie l’usage de 
mon capital, et je paierai à mon tour l’usage du capital que 
j’emprunterai. 

Le travail. — Le capital se fait payer trop cher. 

Le capital. — Le capital suit la loi générale des valeurs. 
On le paie cher là où il est rare ; on l’a à bon marché là où il 
abonde. 

Le travail. — La vraie mesure de la valeur d’une chose 
c’est le temps qu’on a employé à la faire. 

Le capital. — Non, la valeur d’une chose se mesure par 
son utilité et sa rareté. Si je vais à grands frais bâtir une usine 
dans un désert, personne n’offrira de m’en payer l’usage. D’ail- 
leurs le capitaliste accepte qu’on lui applique cette mesure du 
temps sainement entendue. Vous êtes semblable à un homme 
qui demeure à une certaine distance d’une rivière et qui deux 
fois par jour se rend à cette rivière pour boire. Cela lui prend 


i 




CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 67 

une heure, une heure de travail. Un potier lui fabrique un 
vase, et par ce moyen il lui suffit d’un seul voyage pour faire 
sa provision d’eau de la journée. Enfin un architecte lui cons- 
truit un acqueduc qui lui amène l'eau. Voilà une heure de tra- 
vail gagnée à perpétuité. Que sera-ce s’il s’agit d’obtenir l’eau 
nécessaire à l’arrosage d’un champ ? Calculez ce que vaut une 
heure de travail par jour pour toutes les générations qui se 
succéderont dans la possession dq ce champ, qui jouiront de cet 
aqueduc. Elles ne paieront pas le centième des services qu’il 
leur rendra. Le capital c’est du travail fait à l’avance, fait une 
fois pour toutes. L’homme privé du capital c’est Sisyphe rou- 
lant au haut de la montagne le rocher qui retombe sans cesse. 

Le travail. — Le capital est un tyran. 

Le capital. — Le capital n’est un tyran que là où il est rare. 
Nulle part, en Europe, grâce à l’accumulation des épargnes, le 
capital ne rapporte moins qu’en Angleterre, et la main-d’œuvre 
n’est aussi bien rétribuée (3) . 

Le travail. — Le salariat est la dernière forme de la servi- 
tude. 

^ Le capital Le salaire librement discuté c’est la liberté, 

l’affranchissement. ’ 

Le travail. Il en serait ainsi si le travail et le capital trai- 
taient d’egal a égal ; mais il n’en est rien, par la raison que 
l’ouvrier apporte sur le marché une marchandise qui ne peut 

pas attendre, dont il faut qu’il se défasse à tout prix, et que la 
concurrence avilit (4). 


(3) M H. Passy. Uinftu^nce des climats sur le développement écono- 
mque des sociétés. - Journal des Economistes, livr. de sept. 1873 

(4) C est le grand cheval de bataille des socialistes d’oatre-Rhin et 
no «ment do Rcrfbertn» Jag.Uon (V », loUres à „„ «conomi.to »„s 
ce titre . Zur Beleuchtung der socialen Frage) auquel Karl Marx et 
Lassalle ont emprunté tout le fond de leurs idées. — v. les intéressants 





Qg jre partie. THEORIE ixONOMIQUE. 

U capital. - U concurrence, qui abaisse les salaires, les 
relève suivant les circonstances. Les capitalistes et les entrepre- 
neurs se font aussi concurrence. L’antagonisme n est pas entre 
l’ouvrier et le capitaliste, mais entre les capitalistes. Ce ne son 
pas loniours les ouvriers qui courent après un entrepreneur, 

mais souvent aussi deux entrepreneurs qui 
ouvrier. Vous dites que l’ouvrier est à la merci du capitol ; cet 
souvent le contraire qui a lieu. Le capital est-il donc i re 
tendre f Combien d’usines travaillent à perte plutôt que de sus- 
pendre, afin d’être en mesure de profiter d'une soudaine re- 
prise des affaires I Qu’est-ce qu’une usine qui ne marche pas? 

Un capital circulant qui n’a pas d emploi î 

Le travail. — On voit des ouvriers réduits à un maigre sa- 
laire, tandis que l’entreprise dont ils ont assuré le succès donne 

des bénéfices considérables. . . 

U capital. -On voit des entreprises echouer misérable- 
ment après avoir lutté courageusement. Cependant les ouvriers 
ont été intégralement payés de leurs salaires. Qui a fait les frais 
de cette tentative malheureuse? C’est le capital (5). ^ 

le irauoif. - L’ouvrier est trop désintéresse des résultats 
de la production ; il conviendrait de l’y intéresser en lui accor- 
dant une part dans les bénéfices (6) en sus du salaire fixe. 

Teer-ees — 

le capital a t participation aux bénéfices a été fort bien apprê- 
te) ""j-pyerte ^dans Journal des Economistes, bvr. de sept. 

îsTn Î4^^S) • Uorganisation de la main d'œuvre dans la 

L’auteur, homme td^rie de 


CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DD CAPITAL. 69 

t 

Le capital. — Les bénéfices de l’entreprise concentrés dans 
les mains d’un seul individu paraissent considérables, mais si 
l’on veut les distribuer également entre des centaines d ou- 
vriers, il pourra n’en résulter pour chaque salarié qu une aug- 
mentation tout à fait imperceptible, impuissante à améliorer 
leur sort et à alimenter l’épargne. On sait quel chemin pren- 
nent trop souvent les augmentations de salaires. Demander à la 
fois un salaire fixe, assuré, et la participation aux bénéfices, 
c’est en somme vouloir être associé si l’affaire est bonne, ne pas 
être associé si elle est mauvaise. A la faveur de la participation, 
l’ouvrier entend s’immiscer dans la direction, la gestion, le 
contrôle de l’entreprise. 

Le travail. — Précisément 1 c’est au travail que devrait ap- 
partenir le gouvernement de l’entreprise ; 1 intérêt devrait etre 

tout au plus le salaire du capital. 

Le capital. — Les capitalistes ne voient aucun inconvénient 
à ce qu’on appelle l’intérêt le salaire du capital, et quant à la 
direction de l’entreprise par le travail, ils 1 acceptent encore à 
condition de choisir les travailleurs auxquels ils confieront leurs 
capitaux... et c’est ce qu’ils font lorsqu’ils s’adressent à un en- 
trepreneur, à un ingénieur, qui ne sont que des travailleurs 
d’une espèce particulière. 

Le travail. — Puisque le travail et le capital sont en désac- 
cord sur le règlement de leur part dans la richesse créée par 
leur concours, qu’ils fassent ce qu’on fait d’ordinaire en cas de 
contestation, qu’ils se soumettent à la décision d’une autorité 
supérieure, organe de l’équité, de la justice. 

Le capital. — C’est la distribution de la richesse par voie 

la participation) où la main d’œuvre représente presque la totalité de la 
valeur créée, et l’industrie du fer. — L’auteur est partisan du travail 
aux pièces, du prix fait, du marchandage individuel et collectif, dont il 
décrit très-bien le fonctionnement et les avantages. 




70 1^* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

d’autorité ! Mais pour ces juges distributeurs de la richesse il 
faudra commencer par rédiger un code, car apparemment vous 
ne voulez pas vous en remettre, dans chaque cas particulier, au 
caprice individuel décoré du nom d’équité. Quel sera donc, 
dans ce code, le principe, la base de la répartition entre le tra- 
vail et le capital ? Adoptez-vous quelqu’une de ces formules : à 
chacun suivant ses mérites, ses œuvres, ses besoins ? On ne fait 
ainsi que reculer la difficulté sans la résoudre. La mission du 
juge est de statuer sur le sens et la portée des conventions libre- 
ment consenties, et non d’imposer des conventions, des arran- 
gements. 

Le travail. — Nous ne pourrons donc jamais nous entendre. 

Le capital. — L entente sera facile à établir lorsque des 
deux côtés on aura une notion exacte (7) de la richesse, de la 
valeur, du travail, de l’épargne, du capital. 

En voilà assez, pour le moment, sur les prétentions plus ou 
moins chimériques du travail à l’encontre du capital. Plaçons 
le capital en présence de l’entrepreneur, qui ne conteste pas la 
légitimité de la rémunération qui lui est due, mais qui entend 
payer le moins possible. Sur quelles bases traitera-t-on ? Qucl- 

(7) Après avoir écrit un livre pour mettre en relief l’hostilité pré- 
tendue naturelle entre le salaire et le capital {Essai sur les relations du 
travail et du capital — Paris t846), M. Dupont-White propose égale- 
ment pour remède l’instruction : « Inculquer à la classe inférieure un 
« ensemble de connaissances et de principes destiné à la guider sur le 
« terrain de la prodnction, à la soutenir dans le combat de la vie. » 
p. 398. — Voilà qui est fort bien, seulement cette conclusion est la ré- 
futation du réquisitoire qui précède ; si en effet le remède est dans une 
connaissance exacte des choses, ce n’est donc pas que ces choses sont 
absolument mauvaises. Il est vrai que je trouve à la même page un se- 
cond remède comme complément : * Frapper d’un impôt les classes éle- 
« vées et en appliquer le produit à l’assistance ou à la récompense du 
O travail. » Et à la page 417 : « L'industrie, d’où vient presque tout le 
« mal, doit supporter seule les frais de ce correctif ; ils doivent peser 
« sur les patentés. ...» 


1 ) 


CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 71 

les sont les circonstances qui influent sur le taux de cette rému- 
nération de l’intérêt ? Un mot d’abord sur la nature de la con- 
vention qui va intervenir entre l’entrepreneur et le capitaliste. 

Il y a lieu de distinguer entre le capital fixe et le capital circu- 
lant. Avec le propriétaire de l’usine, du local, et de tout ce qui 
s’y trouve attaché à perpétuelle demeure, l’entrepreneur pas- 
sera un bail, un contrat de louage, pour obtenir 1 usage du ca- 
pital moyennant une redevance annuelle. Quant au capital cir- 
culant, matières premières, charbon, il ne s’agit pas d’en obte- 
nir l’usage simplement, mais la libre disposition, et alors ou 
bien l’entrepreneur empruntera une somme d’argent pour les 
acheter en payant comptant, ou bien il les achètera en obtenant 
un délai pour payer, mais, dans tous les cas, il sera débiteur 
d’une somme d’argent ; il en sera à plus forte raison ainsi de 
l’argent pour payer les salaires. Tout capital est évalué en ar- 
gent; le capitaliste n’est pas le détenteur de telle denrée ou 
matière qui ne peut être employée que dans une industrie dé- 
terminée, le capitaliste est celui qui a le droit de disposer d’une 
certaine quantité de richesse représentée par une somme d’ar- 
gent et à prendre n’importe où. La rémunération du prêteur de 
capitaux est elle-même une somme d’argent exprimée par un 
rapport avec le capital, par exemple le 1/20 du capital ; on dit 
alors qu’on prête au cinq pour cent ; cela s’appelait autrefois 
au denier vingt. Rien n’empêche d’évaluer l’usine en argent, 
pour se rendre compte du loyer qu’on en paie, mais cela n’est 
pas nécessaire, car on n’a pas à rendre une somme d’argent, 
mais l’usine elle-même. 

Quel est donc le taux de l’intérêt ? Cette question n’est pas 
plus susceptible de réponse que celle-ci : que vaut le blé ? le 
vin ? La valeur des choses et des services varie sans cesse ; tout 
ce qu’on peut dire c’est que, dans un temps et dans un lieu 
donnés, il y a un certain prix courant, le prix du marché ; on 


I 

1 





72 ï^® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

dit le blé se vend tant. Il y a de même un taux courant de l’in- 
térêt. On prête à tant pour cent. Cela veut-il dire qu’un capi- 
taliste engagera indistinctement dans n importe qu elle indus- 
trie les capitaux dont il dispose ? Ici une distinction fondamen- 
tale est à faire. Chacun sait la différence qui existe entre une 
action de chemin de fer et une obligation. L obligataire est 
un simple créancier de la société, et il perçoit chaque année un 
intérêt déterminé, la valeur de son action ne varie qu’en raison 
de l’opinion qu’on a de la solvabilité de la compagnie. L’ac- 
tionnaire touche annuellement un dividende qui varie suivant 
les bénéfices, il est associé, il n’est payé de son dividende qu’a- 
près qu’on a payé l’intérêt aux obligataires ; enfin l’actionnaire 
seul peut dire qu’il a ses fonds engagés dans l’industrie des che- 
mins de fer. Voilà donc un capitaliste qui a des fonds disponi- 
bles ; il se posera cette question ; dans quelle industrie vais-je 
les engager ? Je signalerai, à ce sujet, des appréciations plus 
ou moins inexactes sur l’intérêt que rapportent les capitaux 
suivant qu’ils sont engagés dans telle ou telle industrie. On si- 
gnale, par exemple, les pharmaciens et les marchands en détail 
comme faisant rapporter le 50 0/0 au capital engagé dans leur 
industrie. Mais on ne considère pas que la plus grande partie 
de leur bénéfice est un salaire légitime dû au pharmacien pour 
sa capacité et sa responsabilité, au marchand en détail pour ses 
peines et soins. Tandis que ce dernier ne peut employer qu’un 
petit capital sur un marché très-restreint, le marchand en gros 
peut développer son commerce sur un marché étendu et se con- 
tenter d’un moindre intérêt d’un capital considérable. Voici un 
autre faux calcul qu’on fait en comparant deux industries pour 
savoir quelle est celle dans laquelle le capital engagé donne un 
bénéfice plus considérable. On compare deux opérations et on 
dit : celle-ci a plus rendu que celle-là. Ce qu’il faudrait faire ce 
serait de comparer l’ensemble des opérations de chaque indusr 



CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 73 

trie. Plus une industrie est sûre, moins elle donne de bénéfices, 
mais tous ceux qui l’exercent y gagnent suffisamment, à moins 
d’incapacité complète. Plus une industrie est chanceuse, aléa- 
toire, plus vous y trouverez ce contraste ; des gens qui font des 
bénéfices excessifs à côté de gens qui se ruinent. Acheter au 
lieu de production des objets de première nécessité pour les re- 
vendre ailleurs ; ne pas en acheter une trop grande quantité 
afin de ne pas être atteint par une baisse considérable et su- 
bite... voilà un commerce qui réussit généralement, mais en 
donnant des bénéfices modérés. Dans d’autres industries, il n’y 
a qu’un petit nombre d’opérations qui réussissent, et il faut 
bien que celles-là donnent un bénéfice exceptionnel ; telles sont 
ou ont été : les armements maritimes pour la grande pêche, la 
traite des nègres, la contrebande. 

Laissons donc de côté ce mirage trompeur sur la plus ou 
moins grande productivité du capital suivant la nature des in- 
dustries, et posons au contraire en principe que le taux d’inté- 
rêt du capital tend à l’égalité dans les divers emplois que ce 
capital peut recevoir. Qu’on le remarque bien, il s’agit là d’une 
loi économique, d’une tendance dont bien des circonstances 
peuvent retarder, arrêter les effets. Je ne dis pas que le capita- 
liste retirera certainement, mais il est porté à retirer son capi- 
tal de l’emploi moins productif pour le transporter à l’emploi 
le plus productif. Il en est d’une industrie nouvelle exception- 
nellement lucrative comme d’une invention qui finit toujours 
par tomber dans le domaine public. L’équilibre économique 
dont je parle tend à s’établir comme celui de liquides contenus 
dans divers vases en communication... à condition qu’on n’opè- 
rera pas, par des moyens exceptionnels, ici des pressions, là 
des aspirations, que les canaux de communication ne seront 
pas obstrués. Ce qui empêchera le passage des capitaux d’une 
industrie dans une autre, c’est avant tout leur nature économi- 

✓ 


il 


t 


t 


74 I*"® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

que , suivant qu’ils sont plus ou moins fixes ou circulants. 
Quelle différence entre un prêt sur hypothèque à l’agriculture, 
et une somme d’argent prêtée à l’industrie ou au commerce 
sous forme d’escompte d’un billet ! L’agriculteur a emprunté 
pour bien des années en vue d’améliorations foncières, au 
moins d’une récolte à l’autre ; le commerçant a emprunté peut- 
être pour huit jours, ayant besoin d’argent et étant porteur 
d’un billet payable dans huit jours. Voilà un capital essentielle- 
ment disponible, flottant, qui, dans le courant d’une seule an- 
née, va alimenter successivement vingt industries différentes. 
On peut le comparer à une troupe légère toujours prête à se 
porter rapidement où besoin est, soit pour prévenir un danger , 

réparer un échec, soit pour tirer parti d’une occurence favora- 

• 

ble. Le maniement de ce genre de capitaux réclame beaucoup 
de dextérité, et le taux de l’escompte subit de prodigieuses va- 
riations. Il se produit quelquefois dans l’industrie un calme 
plat, une stagnation qui condamnent au repos la plus grande 
partie des capitaux destinés à l’escompte, aux prêts de courte 
durée ; mais le capitaliste spéculateur tient par-dessus tout à 
conserver son capital disponible, il le laissera chômer s il le 
faut, se contentera d’un intérêt insignifiant. 11 est bon qu il y ait 
des capitalistes de tous les tempéraments. 

D’autres circonstances peuvent faire obstacle au passage du 
capital d’une industrie dans une autre. Les empêchements lé- 
gaux, les distinctions de classe et les préjugés ont eu et peuvent 
avoir encore dans certains pays cet effet. Il en était de même 
des corporations ouvrières qui avaient pour but de limiter la 
concurrence sur un marché restreint. Enfin, il faut compter 
avec la routine et l’ignorance. Combien y a-t-il de capitalistes 
en état de juger par eux-mêmes de la situation du marché, de 
savoir s’il leur convient de retirer leurs fonds d’une industrie 
et de les placer dans une autre. 


1 

t 

I 

i 







CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 75 

D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, cet équilibre, qui con- 
siste à transférer le capital d’un emploi à un autre, ne s’opère 
point en réalité par une translation brusque, toujours coûteuse, 
quelquefois impossible. C'est précisément chez les nations en 
voie de prospérité industrielle que se produit le besoin d’appli- 
quer des capitaux à une industrie plutôt qu’à une autre ; mais, 
chez ces nations, le capital s’accroît rapidement par l’épargne, 
et ce sont précisément ces capitaux de formation récente qui se 
portent de préférence là où des profits plus grands les sollici- 
tent. Quant aux industriels occupés dans les emplois moins 
productifs, ils ne liquident pas, mais ils diminuent peu à peu 
la quantité du capital employé. Ils employaient sans doute à la 
fois et leur capital propre et un capital emprunté ; ils cesseront 
d’avoir recours aux capitaux étrangers, ils se réduiront jusqu’à 
ce que, par la diminution dans la quantité des produits, ceux- 
ci aient repris leur valeur, auquel cas ils activeront de nouveau 
s’il y a lieu la production en rappelant à eux les capitaux qui 
s’étaient éloignés. 

Revenons à la question fondamentale ; quel est le taux de 
1 intérêt? L’élément essentiel de l’intérêt c’est qu’il est le prix 
d’un service rendu. Il y a bien un autre élément, c’est le ris- 
que de ne pas etre remboursé du capital lui-même, risque plus 
ou moins considérable lorsqu’il s’agit d’un capital de fondation 
à raison duquel le capitaliste joue le rôle d’associé, du capital 
action ; mais, lorsqu’il s’agit d’un simple prêt à intérêt, du ca- 
pital obligation, on peut concevoir que ce risque soit conjuré 
par diverses garanties. Reste donc l’idée essentielle d’un ser- 
vice réndu par l’abandon de l’usage du capital. Que vaut ce ser- 
vice ? Il vaut en raison de son utilité et de sa rareté ; nous nous 
retrouvons en présence de la loi générale des valeurs, le rap- 
port de l’offre et de la demande. L’offre et la demande agissent 
concurremment, et on ne peut séparer les effets de ces deux 





J 


74 !’■« PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQüE. 

que, suivant qu’ils sont plus ou moins fixes ou circulants. 
Quelle différence entre un prêt sur hypothèque à l’agriculture, 
et une somme d’argent prêtée à l’industrie ou au commerce 
sous forme d’escompte d’un billet I L’agriculteur a emprunté 
pour bien des années en vue d’améliorations foncières, au 
moins d’une récolte à l’autre ; le commerçant a emprunté peut- 
être pour huit jours, ayant besoin d’argent et étant porteur 
d’un billet payable dans huit jours. Voilà un capital essentielle- 
ment disponible, flottant, qui, dans le courant d’une seule an- 
née, va alimenter successivement vingt industries différentes. 
On peut le comparer à une troupe légère toujours prête à se 
porter rapidement où besoin est, soit pour prévenir un danger, 
réparer un échec, soit pour tirer parti d’une occurence favora- 
ble. Le maniement de ce genre de capitaux réclame beaucoup 
de dextérité, et le taux de l’escompte subit de prodigieuses va- 
riations. Il se produit quelquefois dans l’industrie un calme 
plat, une stagnation qui condamnent au repos la plus grande 
partie des capitaux destinés à l’escompte, aux prêts de courte 
durée ; mais le capitaliste spéculateur tient par-dessus tout à 
conserver son capital disponible, il le laissera chômer s il le 
faut, se contentera d’un intérêt insignifiant. Il est bon qu il y ait 

des capitalistes de tous les tempéraments. 

D’autres circonstances peuvent faire obstacle au passage du 
capital d’une industrie dans une autre. Les empêchements lé- 
gaux, les distinctions de classe et les préjugés ont eu et peuvent 
avoir encore dans certains pays cet effet. Il en était de même 
des corporations ouvrières qui avaient pour but de limiter^la 
concurrence sur un marché restreint. Enfin, il faut compter 
avec la routine et l’ignorance. Combien y a-t-il de capitalistes 
en état de juger par eux-mêmes de la situation du marché, de 
savoir s’il leur convient de retirer leurs fonds d’une industrie 
et de les placer dans une autre. 



I 


CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 75 


» • 


D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, cet équilibre, qui con- 
siste à transférer le capital d’un emploi à un autre, ne s’opère 
point en réalité par une translation brusque, toujours coûteuse, 
quelquefois impossible. C’est précisément chez les nations en 
voie de prospérité industrielle que se produit le besoin d’appli- 
quer des capitaux à une industrie plutôt qu’à une autre ; mais, 
chez ces nations, le capital s’accroît rapidement par l’épargne, 
et ce sont précisément ces capitaux de formation récente qui se 
portent de préférence là où des profits plus grands les sollici- 
tent. Quant aux industriels occupés dans les emplois moins 
productifs, ils ne liquident pas, mais ils diminuent peu à peu 
la quantité du capital employé. Ils employaient sans doute à la 
fois et leur capital propre et un capital emprunté ; ils cesseront 
d’avoir recours aux capitaux étrangers, ils se réduiront jusqu’à 
ce que, par la diminution dans la quantité des produits, ceux- 
ci aient repris leur valeur, auquel cas ils activeront de nouveau 
s’il y a lieu la production en rappelant à eux les capitaux qui 
s’étaient éloignés. 

Revenons à la question fondamentale : quel est le taux de 
l’intérêt? L’élément essentiel de l’intérêt c’est qu’il est le prix 
d’un service rendu. Il y a bien un autre élément, c’est le ris- 
que de ne pas être remboursé du capital lui-même, risque plus 
ou moins considérable lorsqu’il s’agit d’un capital de fondation 
à raison duquel le capitaliste joue le rôle d’associé, du capital 
action ; mais, lorsqu’il s’agit d’un simple prêt à intérêt, du ca- 
pital obligation, on peut concevoir que ce risque soit conjuré 
par diverses garanties. Reste donc l’idée essentielle d’un ser- 
vice rendu par l’abandon de l’usage du capital. Que vaut ce ser- 
vice ? Il vaut en raison de son utilité et de sa rareté ; nous nous 
retrouvons en présence de la loi générale des valeurs, le rap- 
port de l’offre et de la demande. L’offre et la demande agissent 
concurremment, et on ne peut séparer les effets de ces deux 









76 r* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

forces. L’abondance ou la rareté du capital n’a, par elle-même, 
aucune signification absolùe : malgré l’abondance du capital, 
l’intérêt pourra être élevé, si le travail est actif, l’esprit d’entre- 
prise développé ; la rareté du capital n’en fera pas hausser l’in- 
térêt, si le travail ne va pas, ne réclame pas son concours. 

Mais qu’entend-on par abondance et rareté du capital, quand 
on parle de leur influence sur l’intérêt? Cet intérêt varie d’un 
jour à l’autre : est-ce que le capital a augmenté depuis hier ou 
diminué ? Il s’agit de l’abondance ou de la rareté sur le marché. 
Or, le capitaliste n’apporte sur le marché qu’une partie plus ou 
moins grande de son capital suivant les temps et les lieux. Ce 
qui peut arriver du jour au lendemain c’est que la confiance se 
change en crainte et en défiance, en panique meme ; on aime 
mieux se priver d’un intérêt plutôt que de risquer son capital. 

Mais voici qui semble donner un démenti complet à la règle 
que nous avons posée, que le taux de l’intérêt est en raison in- 
verse de la quantité de capital disponible. Au moment où 1 or 
était le plus abondant en Californie, on prêtait à 25 et 30 0/0. 
On a vu, en 1 850, escompter à 1 pour 0/0 par jour, 365 pour 
0/0 par an (8). Certes, l’argent n’était pas rare dans le sens or- 
dinaire du mot, et cependant on en payait l’usage fort cher. Il y 
a de ce phénomène une double raison: 1® ce n’est pas sur 1 abon- 
dance du capital monnaie que se règle le taux de l’intérêt; mais 
sur l’abondance du capital en général ; or s’il y avait alors en 
Californie beaucoup d’or, les vêtements, les logements, les sub- 
sistances, les instruments de travaif y étaient fort rares ; 2® là 
où règne l’insécurité et la violence, on loue cher et pour un 
temps court, il y a tant de chances en effet pour qu on ne res- 
saisisse pas son capital... que je vous prête pour un an I Mais 

(81 V. FAudes sur la théorie de l'intérêt, par M. Courcelle Seneuil. 
Journal des Economistes, livraisoa de mai 1855, page 161. 


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^ ^ • HiSI 

•'! 


CHAP. VI. répartition ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 7/ 

d’ici là le capital, vous ou moi auront disparu ! C est comme 
dans la fable : avant l’année, le roi, l’âne ou moi nous mour- 
rons. 

Nous avons établi la légitimité delà rémunération du capital, 
loyer du capital fixe, intérêt du capital circulant. Nous avons vu 
que le transfert du capital circulant se réalise par la cession 
d’une somme d’argent ; c’est le contrat de prêt, d’où la légiti- 
mité du prêt à intérêts. Voici toutefois plus de deux mille ans 
qu’Aristote, un des plus grands génies de l’antiquité, a fait ce 
beau raisonnement : vous pouvez légitimement retirer un fer- 
mage de votre terre, car si vous ne la donniez pas à bail, elle 
vous produirait des fruits ; mais l’intérêt de l’argent est une 
acquisition contre nature ; car l’argent ne produit pas de l ar- 
gent ; mettez dans un coffre mille écus et les y laissez pendant 
dix ans, allez regarder, vous n’y trouverez pas un écu de plus. 
L’argent ne doit servir qu’à échanger. L’argument d’Aristote 
est évidemment sans valeur (9), car si j ai mille écus, je ne les 
garderai pas dans mon coffre ; j achèterai une terre qui me pro- 
duira des fruits, ou bien j’achèterai des marchandises que je 
revendrai, je commercerai , je ferai en un mot avec mon argent 
ce que l’emprunteur fait lui-même. Du reste la doctrine du 
philosophe ne prévalut, en Grèce, ni dans les lois, ni dans les 
mœurs. Les pères de l’Eglise (1 0) ont reproduit 1 argument 

(9) Notez qu’Aristote a parfaitement défini la fonction de la monnaie 
dans les échanges. 

(10) S Basile dit que « faire l’usure c’est recueillir où l’on n’a rien 
a semé. » S. Chrysostôme tient le môme langage : « Semer sans terre, 
« sans pluie, sans charrue... quelle damnajjle agriculture I Retranchons 
a cet enfantement monstrueux de l’or et de l’argent ; étouffons cette exé- 
« crable fécondité. » Je ferai toutefois remarquer que Origène dit ; «Le 
« créancier n’exigera pas d’intérêt, mais le débiteur fera bien de lui 
« payer. » De la part d’un père de l’Eglise du iv« siècle, je ne demande 
pas d’antre légitimation de l’intérêt. 





78 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQÜE. 

d’Aristote. On ne trouve nullement dans l’Evangile la condam- 



citement reconnue dans la parabole où le maître réprimande 
son serviteur qui a enfoui son argent : « Tu devais confier 
« mon argent aux banquiers et à mon retour j’aurais reçu ce 
« qui m’appartient avec les intérêts. » Je ne raconterai pas ici 
les anathèmes de l’Eglise contre le prêt à intérêt, les subtilités 
des canonistes et des jurisconsultes (1 1) ; ni comment la force 
des choses a fini par l’emporter. Tout cela n’est plus que de 
l’histoire ancienne (12). 

A la prohibition absolue du prêt à intérêt a succédé, dans la 
plupart des pays civilisés, une simple limitation légale du taux 
de l’intérêt. Cette limitation légale du taux de l’intérêt a donné 
lieu à des attaques analogues à celles qu’avait provoquées autre- 
fois la défense de prêter à intérêt. Nous retrouvons en effet ces 
points d’analogie : 1® La loi est fréquemment éludée par divers 
moyens ; 2® Dans bien des cas ou s’est vu obligé de tolérer la 
violation de la loi ; de la permettre même formellement, en d’au- 
tres termes, de l’abroger (1 3) ; 3® Les organes les plus autori- 
sés de la science économique s’accordent à condamner la fixa- 
tion d'un taux légal ; 4® Dans plusieurs pays qui avaient ad- 
mis la fixation d’un taux légal, la liberté absolue a été procla- 
mée sans qu’il paraisse en être résulté aucun inconvénient. 

Je ne reproduirai que les traits les plus essentiels de cette 

(U) Domat : « Le prêt est un acte de bienveillance... Le prêt n’a pas 
B été inventé pour le profit de ceux qui prêtent, mais pour l’usage de 
« ceux qui empruntent. » La réponse est facile : Nous avons changé 
cela; le prêt sera un service qu’on paiera. 

(12) Ce n’est plus qu’une catégorie historique^ comme diraient les 
socialistes de la chaire. Au point de vue historique, en effet, cela pré- 
sente un véritable intérêt. J’y reviendrai aux chapitres xxiv et xxv. 

(13) La loi de 1857 a autorisé la Banque de France à escompter les 
effets de commerce à n’importe quel taux. 


I 












CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 79 

controverse (1 4). Au nom de la science on dit : l’argent est une 
marchandise dont l’intérêt est le prix. Ce prix est variable et 
vous le fixez une fois pour toutes. C’est là une de ces lois de 
maximum qui sont irrévocablement condamnées. Que votre 
taux légal soit au-dessus ou au-dessous du prix réel du marché, 
la loi est mauvaise. Inutile dans le premier cas, elle manquera 
son but dans le second, car elle aggravera la situation de l’em- 
prunteur qui ne trouvera de l’argent qu’à un prix excessif ; le 
prêteur, une fois décidé à dépasser le taux légal, exigera un in- 
térêt énorme pour s’indemniser des chances qu’il court. On dit 
que la loi obvie à ces inconvénients en réglant le taux légal sur 
le taux ordinaire admis dans le pays. Mais ce taux n’est précisé- 
ment tel que pour les cas ordinaires où le prêt ne présente au- 
cun risque exceptionnel pour le prêteur. 

Chacun sait que le profit maritime n’est soumis à aucune li- 
mitation dans le contrat à la grosse ; or, tout prêt peut présen- 
ter les caractères d’un prêt à la grosse aventure. C’est ici qu’on 
va contre l’intérêt évident de l’emprunteur. Combien de com- 
merçants, en temps de crise, auraient été sauvés s’ils avaient pu 
emprunter au 1 5 0/0 au lieu de vendre des marchandises à 
30 0/0 de perte. Lorsque la Banque de France escomptera au 
taux de 1 0 0/0, pourrez-vous empêcher les banquiers d’en faire 
autant? A quel expédient a-t-on eu recours? Le Ministre de la 
Justice a adressé des circulaires aux Procureurs généraux pour 
les inviter à ne pas poursuivre comme faits d’usure ces prêts 
commerciaux. Ne sait-on pas ce qui se passe aux halles de Pa- 
ris? Il y a là de petits banquiers qui prêtent le matin 5 francs 
à un revendeur qui garnit avec cela sa charrette de fruits et de 
légumes ; à la fin de la journée il rapporte 7 ou 8 francs, et 


(U) Le dossier de l’affaire est énorme. Outre les deux volumes de 
l’enquête de 1864 . que n’a-t-on pas écrit là-dessus? Tout le monde s’y 
est essayé. 


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V 


80 1'* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

rend 5 francs plus 5 sous ; il a donc emprunté au 5 0/0 par 
jour !... Oui, mais il a gagné le 40 ou 60 0/0 du capital em- 
prunté. Aussi, quand le préfet de police a voulu intervenir, qui 
est-ce qui a jeté les hauts cris? Les emprunteurs (15). Il y a 
enfin dans ces lois restrictives du taux de l’intérêt ce qu’on 
pourrait appeler un danger de tendance. Bien des gens diront, 
et on l’a dit en effet : pourquoi le gouvernement n’abaisse-t-il 
pas le taux de l’intérêt ? Pourquoi ne le met-il pas à 3 0/0 par 
exemple, pour que tout le monde puisse y aller ? C’est le dan- 
ger de toutes les lois de maximum, elles tendent à répandre 
celte opinion que le gouvernement n’a qu’à vouloir pour que le 
pain, le vin, la viande, l’argent abondent. Lorsque Louis XIV, 
en 1 665, abaissa le taux de l’intérêt à 5 0/0, n’a-t-il pas dit, 
dans le préambule de son édit, que cette mesure favoriserait la 
propriété et le commerce et préviendrait la paresse. 

Que de bonnes raisons!... Elles ne laissent en réalité qu’à 
plaider les circonstances atténuantes en faveur de la loi. On se 
retranche derrière cette considération qu’il n’est pas absolu- 
ment vrai que la monnaie soit une marchandise comme une au- 
tre, puisque, de par la loi et le consentement universel des peu- 
ples, elle a été investie d’une puissance d’emploi, d’acquisition 
et de libération toute particulière. L’homme qui se voit menacé 
de la ruine, de la faillite, acceptera toutes les conditions que lui 
fera le prêteur. C’est surtout dans les campagnes, chez les gens 
ignorants, que l’usure exerce ses ravages. L’usurier doit être 
considéré comme un homme qui a abusé frauduleusement de la 
situation de son débiteur. 

A cela on a déjà répondu. Pour le commerçant à la veille de 
la ruine, il vaut mieux le sauver par un prêt onéreux que les 

(15) Turgot rapporte qu’il fut, au Parlement, rapporteur d’un procès 
criminel pour fait d’usure de ce genre. Jamais, dit-il, je n’ai été tant sol- 
licité, et par qui î Par ceux qui avaient été victimes de ces faits. 


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* • 


I 


CHAP. VI. RÉPAR'nTION ET RÉMUNÉRATION DU CAPITAL. 81 

laisser sombrer. C’est une avarie au lieu d’un naufrage. Quant 
aux gens simples, aux petits cultivateurs, nous avons vu com- 
ment leur position est aggravée par la loi qui croit les pro- 
téger. 

La vérité est que c’est notre mauvaise éducation économique 
qui rend difficile l’abrogation pure et simple des lois répressives 
de l’usure. Que de gens auxquels on ferait croire que l’Etat en- 
tend les livrer pieds et poings liés aux usuriers ! Combien de 
gens y a-t-il qui soient pénétrés de la puissance de l’épargne, 
de l’épargne des gros sous ? Tel emprunte pour acheter un 
morceau de terre, qui ferait mieux de vendre une portion de ce 
qu’il a pour améliorer le reste. Le souvenir des préjugés d’un 
autre âge pèse encore sur nous. Le métier de prêteur est vu de 
mauvais œil, alors même qu’il s’exerce le plus honorablement 
du monde ; prêteur d’argent est synonyme d’homme dur et 
avide. Lorsqu’un métier est déconsidéré, il tombe facilement 
aux mains des gens les moins honorables. Un homme qui em- 
prunte n’est pas vu non plus de très-bon œil ; c’est un homme 
qui est en train de se ruiner : il en est aux emprunts, dit-on. 
On se cache pour prêter, on se cache pour emprunter ; et ce 
mystère ajoute encore au discrédit qui s’attache à tout emprunt. 
On a proposé diverses modifications, comme moyen d’arriver 
graduellement à l’abrogation de la loi. On pourrait décréter la 
liberté absolue du prêt commercial ; dans le monde des affaires 
on a des notions plus exactes sur la nature de l’emprunt ; cha- 
cun y est à la fois plus ou moins prêteur et emprunteur, et si 
l’argent prêté y est fort exposé , d’autre part il peut procurer à 
l’emprunteur de grands bénéfices. En matière ordinaire, on 
pourrait élever un peu le taux légal sans en faire une barrière 
infranchissable. Seulement au-dessus de ce taux légal ou ordi- 
naire, l’emprunteur pourrait être admis à établir qu’il a été 
victime des manœuvres du prêteur qui aurait abusé de sa posi- 

6 


I 


V' 


82 r® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

tion. Ce dernier remède juridique, je dois l’avouer, paraîtra as- 
sez difficile à administrer à tout jurisconsulte. 

Une dernière considération sur la répartition du capital. 
Nous avons vu comment, par son mode même de formation, il 
se trouve inégalement distribué entre les individus (16). On 
pourrait se demander quelle est en fait l’étendue de cette inéga- 
lité et, ce qu’il serait particulièrement intéressant de connaître, 
si cette inégalité va s’accentuant de jour en jour. C’est en effet 
une thèse soutenue par bien des gens que de jour en jour les 
riches deviennent plus riches, tandis que les pauvres restent 
dans un état stationnaire ou deviennent même plus pauvres, et 
on part naturellement de là pour faire le procès à la société mo- 
derne. Une première chose qui fait illusion, c’est qu’on est bien 
plus frappé par l’accroissement de fortune de quelques gens 
très-riches que par l’accroissement des fortunes médiocres qui 
sont en nombre infiniment plus grand. On est plus frappé d’un 
palais somptueux qui s’élève que d’une foule de petites maisons 
qui s’améliorent, s’embellissent, sont pourvues d’un meilleur 
mobilier. On peut comparer ces deux catégories de fortunes à 
deux bassins de très inégale superficie et de niveaux différents. 
Celui qui représente les grandes fortunes a la moindre superfi- 
cie et le niveau le plus élevé. Continuez à faire couler la riches- 
se dans les deux, il est clair que le niveau s’élèvera d’une façon 
plus sensible à l’œil dans ce dernier que dans l’autre. Il est im- 
possible que dans nos sociétés civilisées (1 7) la fortune crois- 
sante des riches soit fondée sur la misère croissante des pau- 
vres, que la pyramide s’élève et s’étende au sommet sans s’éten- 

(1 6) Au chapitre xxii, qui traite de l’épargne individuelle dans ses 
rapports avec la puissance publique, se présentera naturellement la 
question de la distribution des capitaux entre les différentes nations. 

(f?) Voir le chap. xi sur les caractères de l’industrie et de la richesse 
dans les sociétés civilisées. 



CHAP. VI. RÉPARTITION ET RÉMUNÉRATION OU CAPITAL. 83 

dre par la base. Cela ne saurait être et cela n’est pas. Les docu- 
ments fournis par la statistique le confirment, seulement il faut 

bien choisir ses données et ne pas ffrouper les chiffres dans une 
idée préconçue. 

La statistique nous fournit deux espèces de tables à consul- 
ter. Les unes nous présentent les individus distribués en classes 
d après l’importance de leurs revenus, sous ces rubriques ou 
étiquettes : très-grands revenus , grands revenus , revenus 
moyens, modérés, petits, pauvres, à chaque classe correspon- 
dant un chiffre qui indique ce qu’on entend par grand ou petit 
revenu (18) Il résulte de là, ce dont personne n’a jamais douté, 
que les revenus modérés et les petits revenus forment la classé 
de beaucoup la plus nombreuse. Mais, ce qui est bien plus inté- 
ressant pour nous, ce sont les tableaux qui nous présentent les 
accroissements de revenus dans les diverses classes pendant une 
période déterminée. Il en résulte ceci, que d’année en année un 
nombre croissant d’individus monte successivement les divers 
échelons de la fortune. On pourrait désirer que ce mouvement 
fût encore plus rapide, l’essentiel est qu’il soit nettement des- 


(18) Je ne crois pas utile de surcharger ce travail des documents de la 
statistique. Le lecteur me saura peut-être gré de n’avoir consigné ici que 
les résultats les plus généraux. Un mot seulement sur mes autorités. 
M. Dudley Baxter a fait pour l’Angleterre un travail considérable (Na- 
Itonaf xncome, Londres 1 868) qui a été mis à profit par M. le duc 

de mai 1875, sous ce titre : Recherches sur l'estimation de la richesse 
nationale et privée en France et en Angleterre. — Dans le même re- 

(P- janvier 1876 (p. 103- 

106). M. Maurice Block. dont chacun connaît la compétence en matière 
de statistique, a, dans sa Revue des publications économiques étranaè- 
res, apprécié le travail de M. Baxter et résumé les travaux des statisti- 
ciens et économistes allemands, MM. Eugel, de Berlin; Laspeyres, pro- 
fesseur à 1 université de Giessen, et Sœtbeer. professeur à Gottingen 

Ces deux derniers ont contrôlé le travail de M. Eugel et contesté ses ap- 
préciations. 


84 


IT'V'.- 


I™ PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

siné (19). Ce serait une aspiration irréalisable et funeste si ceux 
qui sont en train de gravir les premiers échelons de la fortune, 
non contents de s’élever, voulaient que les premiers partis les 
attendissent et ne s’élevassent pas plus haut. Les diverses com- 
binaisons sociales proposées en vue d’atteindre ce but poui - 
raient bien faire descendre tout le monde, mais jamais faire 
monter tout le monde à la fois. 


CHAPITRE VII 

De la mise en oeuvre du Capital 


C’est convenu, et nous en donnons acte à ceux qui croient 
avoir fait là une découverte, le capital est par lui-même une 
chose inerte ; il faut en tirer parti, il faut le mettre en œuvre. 
Les conditions de cette mise en œuvre sont deux éléments éco- 


('19') J’ai dit que je ne voulais pas faire de la statistique proprement 
dite • ie ne puis cependant m’empècher de faire une remarque. Sans doute 
M. Euxel, le directeur de la statistique prussienne, est un statisticien 
consommé, et ou peut s’en fier à lui pour l’exactitude des chiffres ; mais 
il est légèrement infecté de socialisme de la chaire, et, à ce titre, enclin 
à grossir \espoints noirs. Voici, par exemple, comment il fera parler les 
chiffres sans qu’on puisse d’ailleurs le taxer d’inexactitude, supposons 
(ce qui est à peu près la proportion donnée pi.r les tables que J ai sous 
les veux) qu’il y ait 10,000 fortunes médiocres, cest-à-dire de 1,000 à 
3 000 francs de revenu, pour un millionnaire. Les tables nous disent 
que en vingt-trois ans. de 1852 à 18T3, cette classe de médiocres for- 
tunés a doublé, il y en a 20.000 ; que celle des millionnaires a quintu- 
nlé il V en a maintenant 5 pour 1 . M. Eugel vous dira la classe des mil- 
lionnaires s’est accrue dans la proportion de 500 p. 0/0 I Cela fait un 
grand effet. Jlais ce qu’il importe de mettre surtout en lumière c est 
qu’il n’y a que quatre millionnaires de plus, tandis qu il y a 10 000 in- 
dividus qui sont devenus relativement riches. V. M. Maurice Block cité 

à la note précédente. 




nomiqaes que nous connaissons : le travail dans le sens vulgaire 
du mot, et une direction intelligente. 

Dans l’état tout à fait primitif, ce que nous avons appelé l’é- 
conomie isolée, chacun a son capital qu’il emploie ou consom- 
me lui-même, ses «stensiles, son métier, ses provisions. Nous 
avons vu, au chapitre V, que ce régime ne favorise guère la for- 
mation des capitaux ; il n’est pas moins déplorable à leur bon 
emploi : les deux choses se tiennent. L’agriculteur, qui fournit 
la plupart des matières premières aux autres industriels, ne 
saurait les mettre en œuvre lui-même dès qu’elles sont produi- 
tes en quantité un peu considérable. Ici encore se fait sentir la 
nécessité de l’échange, de la division du travail, et, comme 
moyen de faciliter les échanges, le besoin de la monnaie. Cha- 
que artisan transforme en monnaie ses produits et se procure 
ainsi où il veut, quand il veut, et dans la quantité qui lui con- 
vient, les matières premières dont il a besoin. L’avantage n’est 
pas moins grand pour celui qui veut épargner et qui commence 
par donner à son épargne la forme d’une somme d’argent. 
Grâce à la monnaie, évaluateur et équivalent général, l’échan- 
ge se réalise sans ennui, sans mécompte, sans perte de temps. 
La monnaie est comme un courtier qui met immédiatement en 
présence les deux personnes qui possèdent les choses qui doi- 
vent être échangées. Une société réduite au troc primitif est 
une véritable tour de Babel où chacun parle une langue diffé- 
rente que les autres ne comprennent pas : on vous demande 
une chose et vous en offrez une autre. Sans la monnaie le com- 
merce est réduit au régime de la pacotille ; il faut constamment 
voyager avec un assortiment complet afin d’avoir partout de 
quoi offrir quelque chose à chacun suivant son goût : c’est ainsi 
qu’on le pratique avec les sauvages. En quelque endroit que je 
veuille aller exercer une industrie, je n’ai qu’à m’y rendre muni 
d’une somme d’argent, je suis bien assuré d’y trouver quelqu’un 


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86 r* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

qui m’y procurera le genre de capitaux dont j’ai besoin. 

Plus l’état économique se développe, plus on constate que le 
capital n’est pas employé par celui qui le possède, et cela par 
deux raisons : 1 ® il est rare que celui qui a épargné possède 
les qualités nécessaires pour faire fructifier l’épargne, soit l’ha- 
bileté technique, soit l’esprit d’entreprise ; 2° l’immensité des 
capitaux pour la grande industrie, fait que rarement un seul 
individu les possède en quantité suffisante. Le transfert du ca- 
pital des mains de celui qui le possède aux mains de celui qui 
est en mesure de le faire valoir est donc une condition vitale du 
progrès industriel, d’autant mieux que, à la différence de ce qui 
avait lieu autrefois, c’est sur un marché plus vaste que se ren- 
contrent les divers éléments de l’industrie. Ce sont des capitaux 
venus de toutes les parties du monde qui ont créé en Amérique, 
par les mains d’ouvriers chinois et irlandais, le rail-way du Pa- 
cifique. Or, la monnaie tend évidemment à faciliter le transfert 
du capital. Il ne faut donc pas s’étonner qu’on ait exalté les 
bienfaits de la monnaie, qu’on l’ait assimilée au plus précieux 
des capitaux, à une puissante machine dont le fonctionnement 
rend d’incalculables services. Déjà, au commencement du xvii® 
siècle, le philosophe Hobbes, chez lequel l’esprit de paradoxe 
n’exclut pas la profondeur, établissait une comparaison entre 
l’action de la monnaie et le phénomène de la digestion. Je parle 
d’une sorte de digestion des biens, concoctio bonorum. Et en 
effet, de même que, dans l’économie animale, le rôle du sang 
est de dissoudre tous les aliments et d’en distribuer dans toutes 
les parties du corps les éléments réparateurs et conservateurs 
de la vie, de même, dans l’économie de la société, le rôle de la 
monnaie est de représenter toute richesse, de la faire pénétrer 
partout, d’en être le véhicule infatigable. Tout capital s’évalue 
en monnaie ; on n’emprunte, on ne rend que de la monnaie. Il 
est bien entendu que quand nous parlons de véhicule, c’est au 






11 

I 



CHAP. VII. DE LA MISE EN CEUVRE DU CAPITAL. 87 

figuré ; il ne s’agit pas ici du transport matériel des choses, 
mais du transfert de propriété, il s’agit de mettre une chose à la 
disposition de celui qui ne la possédait pas. 

Ici se présente une difficulté ou plutôt une distinction fonda- 
mentale. Lorsque on ne voit dans la monnaie qu’un moyen de 
faciliter l’échange, on se représente deux personnes qui, au 
lieu d’être propriétaires de deux denrées qu’elles troquent, sont 
en possession l’une de tel ou tel objet, l’autre d’une somme 
d’argent ; c’est l’échange réel, effectif, c’est encore troc pour 
troc. C’est ainsi qu’avec de la monnaie je me procure le capital 
matières premières dont j’ai besoin pour mon industrie. Mais, 
comme je l’ai dit, il s’agit ici d’autre chose ; il s’agit de mettre 
le capital aux mains de celui qui en est dépourvu et qui immé- / 

diatement du moins ne peut rien donner en échange, rien que 
la promesse de faire fructifier ce capital et de le restituer avec 
un intérêt. L’échange, le transfert du capital va s’opérer sans le 
secours de l’argent, lourd et coûteux, matériel de l’échange. 

Adam Smith a comparé la monnaie d’or et d’argent à une 
grande route qui sert à faire circuler la richesse ; mais cette 
route occupe un grand espace de terrain perdu pour l’agricul- 
ture ; le crédit sera un chemin aérien ; nous pouvons ajouter 
que ce sera un chemin de fer pour la rapidité de la circulation 
des capitaux. La puissance du crédit I Les merveilles du crédit ! 

La magie du crédit 1 Ainsi ont parlé les plus sages, non sans 
raison ; c’est toutefois avec précaution qu’il faut poser le pied 
sur cette terre enchantée où il est si facile de prendre un mi- 
rage trompeur pour la réalité. Plus que jamais il importe de ne 
pas dogmatiser, mais de procéder analytiquement. 

Tout élément économique simple a vu sa puissance accrue 
par quelque combinaison du génie de l’homme. La division du 
travail a augmenté sa puissance. Ainsi a fait le crédit pour le 
capital. 


I 




88 


I 


1” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Il y a quatre choses à considérer dans le crédit : 1 ® la na- 
ture de l’opération considérée en elle-même et réduite à sa plus 
simple expression; 2® la création des titres (1) auxquels elle 
donne ordinairement lieu ; 3“ la nature des services que le cré- 
dit rend à la production ; 4® l’organisation du crédit, les insti- 
tutions de crédit. 

Crédit veut dire confiance, la confiance que le créancier a 
dans son débiteur. L’idée de crédit est aussi vieille que le mon- 
de ; elle est inséparable de l’idée même de contrat et d’obliga- 
tion. On a de la peine à concevoir une société où tout rapport, 
toute convention entre deux individus se réduirait à ceci : ren- 
dez-moi tel service, livrez-moi tel produit, et immédiatement, 
simultanément, je vous rends tel autre service, je vous livre tel 
autre produit. Le monde économique est un échange de servi- 
ces réciproques, mais tandis que l’un est rendu actuellement, 
l’autre est différé et naturellement le débiteur indemnise le cré- 
ancier de ce retard. Cette confiance, ce crédit repose sur l’opi- 
nion qu’a le créancier de l’honnêteté et de la capacité de son 
débiteur qu’il pense devoir tirer un bon parti du capital qu’il 
lui confie et avoir ainsi les moyens de lui restituer au terme 
fixé intérêt et principal. Cette confiance peut être plus ou 
moins grande, mais la notion de crédit n’est pas altérée parce 
que le créancier aura réclamé du débiteur des sûretés particu- 
lières, un cautionnement, une hypothèque. Le crédit, en effet, 
n’a pas seulement pour but de procurer des ressources à celui 
qui en est complètement dépourvu, mais aussi de procurer à 
celui qui a d’ailleurs un patrimoine telle espèce de capitaux qui 

% 

(1) C’est la distinction qn'il fant faire, en matière juridique, entre 
l’acte juridique, l’accord des parties, la convention des parties d’une 
part, et l’acte écrit, l’acte instrumentaire dressé pour en établir la preu- 
ve. — Quelle logomachie à propos du mot crédit / J’y reviens au chap ix, 
note 8. 



pip. ^ ” 




'V. 


CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 89 

lui manque. C’est ainsi que le propriétaire foncier qui ne pos- 
sède que la terre, à laquelle il veut faire des réparations ou 
améliorations, se procurera les capitaux nécessaires par l’em- 
prunt en donnant une hypothèque. 

L’opération de crédit ne suppose pas nécessairement un acte 
écrit ; le créancier peut se contenter de la parole du débiteur, 
de la présence des témoins. Il en est ainsi dans les premiers 
temps où on ne se préoccupe que d’une chose, d’être rem- 
boursé à l’échéance. Dans un état économique plus avancé, le 
créancier se préoccupe d’autre chose ; il dit à son débiteur : Je 
vous ai donné un délai pour me rembourser, mais il peut se 
faire que j’aie besoin plus tôt de mon argent, vous allez donc 
me souscrire un engagement de payer, et, le cas échéant, je me 
procurerai de l’argent en cédant cette promesse à quelqu’un 
qui se mettra à mon lieu et place, et attendra l’échéance. Cette 
opération pourra se répéter indéfiniment, et voilà un morceau 
de papier représentant une dette qui va circuler comme de la 
monnaie, servant par conséquent comme elle au transfert du 
capital. La valeur de ce titre de crédit, de cette monnaie fidu- 
ciaire, résulte de la confiance qu’on a dans dans la solvabilité 
du signataire et de tous ceux qui, en transmettant le titre, ga- 
rantissent cette solvabilité et apposent leur signature. 

Voyons maintenant comment le crédit, en activant la circu- 
lation des capitaux, est une source de richesse. 

Il faut écarter tout d’abord un genre de crédit qui n’a nulle- 
ment ce caractère, ce qu’on appelle quelquefois le crédit de 
consommation. Il s’agit d’un individu qui achète à crédit les 
objets nécessaires à la satisfaction de ses besoins. C’est le crédit 
que réclame la cigale allant... crier famine 


Chez la fourmi sa voisine 
La priant de lui prêter 
Quelques grains pour subsister... 



90 I” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Je ne proscris pas absolument ce genre de crédit; il peut 
être utile à un homme de bonne volonté tombé dans le malheur 
et qui saura s’en relever ; mais je dis qu’il est toujours onéreux 
et le plus souvent funeste ; onéreux, parce que celui qui le ré- 
clame s’adresse au petit détaillant du voisinage qui lui vend 
très cher des objets de mauvaise qualité et comprend ainsi dans 
le prix, à un double titre, des intérêts usuraires, et qu on ne 
saurait marchander avec celui qui vous rend ce genre de ser- 
vice ; funeste, parce qu’on est de plus en plus tenté d’y recou- 
rir, il semble qu’on obtient pour rien ce qu’on vous vend à cré- 
dit, et le pire est qu’on continue à user de ce crédit lorsqu’on 
pourrait s’en passer. Ce crédit est surtout inexcusable lorsqu’il 
est le résultat de la négligence. Combien de gens riches négli- 
gent sans raison de s’acquitter envers leurs fournisseurs? Ici le 
crédit est subi par le marchand qoi craint de blesser et d’éloi- 
gner ses clients, et se trouve ainsi obligé de recourir lui-même 
à un crédit souvent onéreux pour la petite industrie. Ce crédit 
de consommation a été bien nommé /e crédit de la paresse. 
C’est souvent affaire d’habitude, de routine ; sans compter que 
bien des gens s’imaginent qu’il est de bon goût de ne pas payer 
comptant. Quoiqu’il en soit, le moins qu on puisse dire, c est 
que ce crédit n’est nullement à encourager. 

Le crédit fécond, celui qui active l’industrie par la circula- 
tion plus rapide des capitaux, c’est le crédit industriel, le cré- 
dit commercial, qui consiste à faire d’incessantes avances à la 

production. 

C’est de la toison des brebis qu’est fait le vêtement que vous 
portez, mais vous ne le tenez pas du producteur de la matière 
première, la laine. Cette laine doit etre lavée, peignée, filée, 
tissée, teinte, ce qui constitue autant d’industries différentes 
dont le produit est matière première pour la suivante. Le fila- 
teur dit au producteur de laine : je vous paierai quand le tisseur 


1 


CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 91 

m’aura payé. Le teinturier tiendra le même langage au tisseur, 
en sorte que la somme payée en définitive par le consomma- 
teur de vêtements remontera ainsi jusqu’au producteur origi- 
naire en passant successivement par les mains de tous les indus- 
triels qui ont contribué à l’élaboration du produit, chacun 
retenant sur cette somme ce qui représente la valeur qu’il a 
incorporée à la matière première. Si toutes ces transactions de- 
vaient se faire au comptant, il faudrait une masse incalculable 
d’argent et de transports de numéraire dispendieux. Grâce au 
crédit, chaque industriel peut approvisionner constamment son 
usine de matières premières, car il a toujours de la monnaie 
pour en acheter et la payer ; cette monnaie c’est le titre que 
lui souscrit à chaque livraison un autre industriel ; et s’il lui 
faut absolument de la monnaie pour ses menues dépenses, pour 
payer ces choses qui, comme on le dit vulgairement, ne s’achè- 
tent que l’argent à la main, pour les salaires des ouvriers, il se 
procurera cette denrée particulière, la marchandise monnaie, 
en cédant son titre à quelque détenteur de capital monétaire, 
qui, bien entendu, se fera payer ce service en retenant un inté- 
rêt, en escomptant la somme, c’est-à-dire en ne payant pas in- 
tégralement la somme qu’il ne doit toucher que plus tard (2) . 

Je viens de décrire le crédit industriel ; voici maintenant le 
crédit commercial. Une immense usine doit distribuer ses pro- 
duits dans un vaste rayon, au bout du monde peut-être. Evi- 
demment tous les consommateurs ne peuvent pas s’approvision- 
ner directement et individuellement à l’usine ; il faut mettre 
ces produits à leur portée : c’est l’affaire du commerce, com- 
merce en gros, demi-gros, détail. Mais on crie contre les inter- 
médiaires. La réponse est bien simple : vous pouvez supprimer 

(2) La langue latine a, pour exprimer cela, un mot pittoresque com- 
modum repræsentalionis, c’est-à-dire avantage qu’il y a à recevoir pré- 
sentement ce qu’on ne devait avoir que plus tard. 


I 


l 




92 !'■* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

tel ou tel intermédiaire, vous ne supprimerez pas la fonction. 
Ici encore le crédit interviendra avec sa double utilité, faire ^es 
avances à la production, activer le service des capitaux. Le fa- 
bricant fera au marchand l’avance de ses produits ; celui-ci, 
qui a besoin de les écouler au moins en partie pour le payer, 
lui souscrira en attendant des titres de crédit avec lesquels le 
Manufacturier se procurera des matières premières. C est ainsi 
que l’usine et la boutique s’alimentent réciproquement. 

Voilà le vrai crédit. Tandis que le crédit de consommation 
n’est qu’un pis aller dont il serait à désirer que l’économie so- 
ciale fût débarrassée, comme l’économie animale gagne à être 
débarrassée de quelque corps étranger qui en gêne les fonc- 
tions, le crédit industriel ou commercial, au contraire, est une 
partie intégrante des fonctions sociales, un organe nouveau qui 
leur donne plus de puissance. 

J. B. Say, après avoir très-bien expliqué les fonctions du cré- 
dit, me paraît conclure moins heureusement lorsqu’il ajoute : 

« C’est seulement sous ce rapport qu’il est désirable, qu’il est 
« heureux pour la société que le crédit soit généralement ré- 
« pandu ; mais il y a une situation plus favorable encore, c’est 
« celle où personne n’a besoin de crédit, où chacun dans sa 
« profession a su amasser assez de capital pour subvenir sans 
« emprunts aux avances que sa profession exige. » Mais ce se- 
rait tout simplement le retour à l’économie isolée dont nous 
avons indiqué le caractère, à savoir que chacun y met en œuvre 
son propre capital. J.-B. Say, qui avait été lui-même indus- 
triel, parle là, non comme un économiste, mais un industriel 
qui se dirait : j’ai 100,000 fr. engagés dans mon industrie, j’ai 
recours au crédit pour me procurer encore 1 00,000 fr.; je vou- 
drais bien que ces derniers 100,000 fr. fussent aussi à moi. Je 
le crois certes bien. Mais si cet industriel avait en effet 200,000 
fr. à lui, cesserait-il pour cela d’avoir recours au crédit? Non ; 


CHAP. vn. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 93 

au lieu de demander au crédit 100,000 fr., il lui en demande- 
rait 200,000. Et qu’on ne dise pas avec J. B. Say que l’incon- 
vénient du crédit sera de grever les produits de plus de frais, 
d’être onéreux pour le consommateur. Plus l’industriel éten- 
dra ses affaires, plus il pourra sè contenter d’un bénéfice moin- 
dre (3). C’est là l’application de ce principe qu’une fois que les 
frais généraux d’une entreprise sont faits il y a intérêt pour 
tout le monde à étendre le cercle des affaires, ce qui se traduit 
par cette maxime bien connue : « Vendre bon pour vendre 
beaucoup, vendre beaucoup pour vendre à bon marché. » 
Si d’ailleurs le vœu de J. B. Say, vœu qu’il savait bien être chi- 
mérique, venait à se réaliser, que feraient donc de leurs écono- 
mies, de leurs épargnes, toutes les personnes qui ne sont ni 
dans le commerce, ni dans l’industrie, et dont les services sont 
cependant utiles à la société? Si, grâce au crédit, l’épargne fé- 
conde le travail, d’autre part le crédit encourage l’épargne. 

Il nous reste à parler de l’organisation du crédit. C’est par là 
que toute chose vaut dans ce monde , par l’organisation , par la 
discipline, par de bons arrangements. Je ne veux certes pas 
dire qu’une puissance supérieure ait dû créer de toutes pièces 
et imposer une organisation du crédit ; non, comme le travail, 
le crédit s’est bien organisé tout seul pour mieux se conformer 
aux nécessités sociales. Il n’y a qu’une organisation, qu’un ar- 
rangement de bon, la liberté et la justice. 

Jusqu’à présent le crédit, dans son expression matérielle, est 
pour nous une promesse directe de payer un titre destiné à cir- 
culer comme la monnaie. Mais cette circulation est-elle bien as- 
surée ? Que de difficultés semblent s’y opposer 1 Les signataires 
de ce titre sont inconnus de celui auquel on veut le faire accep- 
ter comme monnaie ; il ne partage pas la confiance du déten- 

(3) Coquelin, Dictionnaire d’économie politique de Goillaumin, au 
mot Crédit. 




' 1 


i 


94 




I 


1'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

leur actuel. Cette promessé est peut-être à une échéance bien 
éloignée. J’ai un titre de 1 ,000 fr. et plusieurs créanciers, je 
ne puis pas couper mon titre en quatre comme je divise une 
somme d’argent. Je veux céder ma créance, mais encore faut-il 
chercher quelqu’un à qui elle convienne ; elle est peut-être 
payable dans un lieu très éloigné. Il faut obvier à toutes ces dif- 
ficultés ; il faut arriver à monnayer ce titre, afin qu’il offre tou- 
tes les qualités de la monnaie , laquelle représente une créance 
sur le fonds social tout entier, créance que tout le monde ac- 
' cepte sans hésiter, créance qui est toujours échue, à la conve- 
nance de tout le monde, payable partout, susceptible de divi- 
sion à l’infini. Ce titre peut être soit un billet souscrit par le dé- 
biteur, soit une lettre de change tirée par le créancier sur son 
débiteur. Un premier moyen d’en augmenter le crédit, c’est 
que le propriétaire de ce titre de créance, en le transmettant, 
appose sa signature au dos (de là le mot endossement) et se 
porte garant du paiement à l’échéance. Le titre peut être paya- 
ble au porteur. Ces titres constituent ce qu’on appelle une 
obligation négociable ou effet de commerce, c’est-à-dire des 
créances dont la propriété se transmet soit par la voie de l’en- 
dossement, soit, dans le dernier cas, par la simple remise du 
titre, moyen de transmission prompte et énergique. 

Tout n’est pas encore fait pour assurer, faciliter la circula- 
tion du titre fiduciaire. Ce titre est une valeur dont on tire 
parti en l’échangeant, en la cédant, comme dans l’industrie on 
tire parti d un produit en le vendant. Or, nous avons vu que, 
pour cela , l’industrie emploie des intermédiaires, des mar- 
chands, des courtiers. Pourquoi n’y aurait-il pas des intermé- 
diaires faisant pour cette marchandise générale qu’on appelle le 
capital représenté par des titres de créance, ce que le mar- 
chand, le négociant font pour telle ou telle espèce de marchan- 
dises ? Cet intermédiaire existe, c’est l’agent de change qui me 


i 




CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 95 


[ dit : VOUS êtes porteur d’un titre de 1 ,000 fr. qui doivent vous 

être payés à telle date, dans tel lieu ; je vais vous mettre en 
î rapport avec quelqu’un qui se chargera volontiers de ce titre, 

^ car aux lieu et jour indiqués, il aura précisément un paiement 

de 1,000 fr. à faire. Vous vous rendrez un mutuel service. — 
^ Cet agent de change est pour les titres fiduciaires ce que le 

I courtier est pour les marchandises. Mais il y a mieux que ces 

I courtiers qui ne sont que des intermédiaires, il y a le commer- 

çant qui achète et revend ; il y a le banquier qui est le com- 
merçant de titres fiduciaires, qui fait profession de les acheter 
et de les vendre, d’en assurer la circulation, comme le commer- 
çant en blé qui est toujours disposé à vous acheter votre blé 
pour le revendre et assure ainsi la circulation de cette denrée. 

I Voit-on la filiation du phénomène économique ? Division du 

i travail, monnaie, crédit, banques. Les banques sont des institu- 

tions de crédit. Le crédit active la circulation des capitaux ; les 
banques accélèrent encore cette circulation. C’est de ces insti- 
tutions de crédit qu’on a pu dire qu’elles sont les chemins de 
fer des capitaux. L’intervention du banquier présente une tri- 
ple utilité: 1° il vous avance immédiatement la somme qui 
vous est due, sous déduction de l'escompte ; 2“ il met l’effet de 
commerce en circulation ; 3® il lui donne la garantie de sa si- 
gnature. — Il reste encore un perfectionnement à introduire. — 


La Banque (je dis la Banque avec intention parce que pour l’of- 
fice nouveau qu’il s’agit de remplir, ce n’est pas le premier ban- 
quier escompteur venu qui peut suffire, il faut une compagnie 
puissante, connue, dont la solvabilité égale la notoriété), la Ban- 
que dira au porteur d’un effet de commerce : vous avez là un 
titre que vous voudriez réaliser en le mettant en circulation ; 
mais bien des obstacles s’opposent à ce qu’il circule rapide- 
ment : la date de l’échéance , le lieu du paiement... Donnez-le 
moi, je le garderai en portefeuille jusqu’à l’échéance, et, en at- 






\ 





96 1'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

tendant, je vais vous remettre un effet de commerce d’une cir- 
culation bien autrement commode, un billet signé de moi, un 
billet au porteur, qui donnera à celui auquel vous le remettrez 
et à tout autre ensuite, le droit de toucher à ma caisse, quand 
il lui plaira, la somme indiquée : Il sera payé au porteur, à vue 
et en espèces la somme de mille francs. — Voilà le billet de 
banque ; et chacun sait avec quelle facilité il circule. On ne voit 
guère de lettres de change (4) que dans les mains des commer- 
çants et des banquiers ; mais le billet de banque a pénétré par- 
tout. Je sortirais évidemment des limites de cet écrit si, traitant 
du crédit à propos du capital, j’allais encore, à propos du cré- 
dit, m’étendre sur les controverses qu’a soulevées le billet de 
banque (5). Il me suffit d’avoir montré, par une analyse des 
faits, comment il a pris naissance et qu’elle est sa fonction es- 
sentielle (6). Je dois insister plus particulièrement sur les rap- 


(4) Dans un livre écrit avec beaucoup d’entrain, La mécanique de 
l'échange, chap. ix, un économiste financier bien connu, M. Henri Cer- 
nuschi, semble douter qu’il y ait dans la lettre de change et l’escompte 
qui s’y rattache une opération de crédit : « La lettre de change, dit-il, 
« ne circule point pour alimenter le crédit, mais pour supprimer des 
« transports de monnaie, pour compenser ce que les pays se doivent 
« mutuellement. La lettre de change n’est qu’un paiement économique... 
« c’est de l’or à distance. » Il n’en est pas moins vrai que la lettre de 
change est tirée par un créancier sur un débiteur auquel il a fait crédit, 
et que l’escompte est une opération de crédit. M. Cernuschi semble dire 
que le paiement de la lettre de change est tellement garanti par les en- 
dossements, acceptations, avals, par les conséquences désastreuses qu’en- 
traîne pour le signataire le défaut de paiement, qu’on ne peut voir là un 
crédit, mais une certitude. C’est de l’or à distance, dit-il... oui, de l’or 
à distance et à terme, et qu’on ne trouve pas toujours au jour et lieu 
désignés. J’ai d’ailleurs fait remarquer ci-dessus que toutes les garanties 
du monde données au créancier ne suppriment pas l’idée de crédit. 

(5) On sait les attaques que M. Cernuschi, le mélalliste et le bimé- 
talliste à outrance, a dirigées contre le billet de banque, l’or supposé. 

(6) Quelle attachante étude que celle qui nous montre les transfor- 
mations successives de la banque, banque de dépôt, de virements., d’es- 
compte, d’émission, et nous fait voir par quels perfectionnements le bil- 


J 


I 







CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 97 

ports directs qui rattachent le capital et l’épargne aux institu- 
tions de crédit. 

Ricardo a dit que la fonction distincte du banquier ne com- 
mence que lorsqu’il fait la banque avec l’argent des autres. 
C’est en cela en effet que la banque constitue une institution 
complète de crédit au point de vue du capital et de l’épargne. 
Voilà un marchand de grains qui achète et revend chaque an- 
née 1 0,000 hectolitres de blé ; voici d’autre part un grand pro- 
priétaire qui récolte sur sa terre 1 0,000 hectolitres de blé qu’il 
vend aussi. Est-ce la même chose, la même fonction? Non. Le 
marchand est un intermédiaire ; le propriétaire n’est qu’un 
producteur. Si le blé manque sur le marché, le marchand ira 
en chercher là où il y en a. Le marchand n’est pas seulement 
utile au consommateur qui a besoin de blé ; il est encore utile 
au producteur qui veut se défaire de son blé et n’a pas un ac- 
quéreur sous la main. De même le riche capitaliste qui entre- 
prend un commerce de banque uniquement avec les fonds qui 
lui appartiennent est utile à l’industriel qui a besoin de capi- 
taux ; il n’est pas utile au petit capitaliste qui veut placer ses 


let de banque est sorti du récépissé à complète couverture métallique I 
Combien il est facile de faire justice de tous ces dithyrambes en l’hon- 
neur de l’or vrai et des anathèmes contre l’or supposé ! De montrer 
qu’il n’y a aucun rapport entre l’assignat, cette assignation décevante 
sur une terre plus ou moins chimérique, et le billet de banque qui. lui 
aussi, est une assignation, mais qui diffère de l’assignat à un triple point 
de vue, car : t® c’est une assignation sur toute espèce de marchandises; 
2“ c’est une assignation acceptée par tous, car la Banque dit à tous : je 
vous donnerai de l’or à présentation ; 3® cette promesse est garantie 
par un gage certain qui limite l’émission des billets, à savoir : l’or qui 
est dans les caves et les effets de commerce qui se réalisent jour par 
jour. On peut monnayer le capital en générai, mais un titre qui ne 
donne droit qu’à un produit déterminé est contraire à l’idée de monnaie ; 
le produit et le titre sont avilis. Le véritable monnayage de la terre c'est 
l’obligation hypothécaire qui ne donne pas droit à un morceau de terre, 
mais qui circule avec la garantie hypothécaire 


7 





l 


98 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

économies. Mais qu’importe, pourvu que l’industriel trouve un 
banquier qui lui prête de l’argent? Cela importe fort, à un 
point de vue général qui est celui que nous considérons ici. Il 
importe que les capitaux puissent se former par l’épargne, et 
pour cela il faut que les épargnes trouvent facilement à s’em- 
ployer comme capitaux. L’industriel qui emprunte est intéressé 
à l’abondance des capitaux, et a intérêt à pouvoir puiser dans 
toutes les bourses afin d’avoir les capitaux à meilleur marché. 
Mais l’industriel ne peut pas aller de porte en porte, recueillant 
ici 100 fr., là 200 et ainsi de suite. C’est cet office que remplit 
le banquier dont la caisse est toujours ouverte pour recevoir les 
moindres dépôts d’argent. 

Il n’est pas donné à tout le monde d’arroser une vaste terre 
à grande eau, à eau courante. Le plus souvent on construit un 
bassin dans lequel on dirige un mince filet d’eau, et, quand le 
bassin est rempli, on le vide. Ce filet d’eau coulant continuelle- 
ment n’aurait rien fait, se serait perdu, évaporé. Ce bassin col- 
lecteur c’est la banque ; ce filet d’eau représente les petites 
épargnes, les petites sommes qui viennent s’y accumuler jus- 
qu’au jour où elles forment un capital présentable. La banque 
fait en quelque sorte l’office d’une pompe aspirante et foulante; 
elle aspire, elle attire à elle les plus faibles parcelles de mon- 
naie et les répand ensuite où besoin est pour alimenter l’indus- 
trie. 

Nous disons que le banquier est pour la marchandise géné- 
rale argent ce que le commerçant est pour telle ou telle mar- 
chandise particulière qu’il achète et revend, à savoir un inter- 
médiaire entre le capitaliste qui n’a pas l’emploi de son capital 
et l’industriel qui recherche ce capital. La banque est plus que 
cela. Le marchand ne crée pas la marchandise qu’il revend ; la 
banque, elle, fait en partie le produit qu’elle livre, le capital 
dont elle procure l’usage ; les clients de la banque, en qualité 



CHAP. VII. DE LA MISÉ EN OEUVRE DU CAPITAL. 99 

de déposants, lui fournissent la matière première dont elle fait 
le capital. Appellerez-vous en effet capital les quelques pièces 
de monnaie qui, à un moment donné sont dispersées dans les 
poches de mille individus différents; ces quelques sous que 
1 ouvrier a économisés sur le salaire de la semaine ? Non ; mais 
portez tout cela chez le banquier, il le groupera et en fera un 

capital (7), comme on fait une armée avec des hommes isolés, 
recrutés un peu partout. 

Comment le banquier met-il au service de l’industrie les ca- 
pitaux qu’il a réunis? Ce n’est point, en général, par un prêt 
direct, mais par la voie de l’escompte, operation que nous con- 
naissons. Ceci est important à considérer. Le banquier escompte 
donc les effets de commerce ; mais si quelqu’un se présente et 
dit : pretez-moi telle somme, j’ai des achats à faire, une usine 
a fonder, le banquier lui répondra : ce n’est pas mon affaire, 
je ne suis pas prêteur, mais escompteur ; j’escompte du papier 
fait, . . — du papier fait ! Que veut dire cela en bon français ? 
Le banquier dit à cet empruteur : avez-vous déjà produit quel- 
que chose que vous avez livré à crédit ? Tirez une lettre de 
change sur votre débiteur, faites-vous souscrire un billet, je les 

escompterai... Vous voulez que je vous prête de l’argent pour 

acheter? Allez acheter à crédit, et dites à votre vendeur que 
J escompterai le billet que vous lui aurez souscrit. Je fais des 
avances à la production, mais pour cela je veux voir cette pro- 
duction au moins en germe. Je viens en aide au crédit que se 
font entre eux les industriels, les commerçants, parce que dès 
que J aperçois un contrat entre eux, j’en conclus qu’il y a là 
une affaire sérieuse, un produit, une valeur que je puis appré- 
cier, indépendamment de l’opinion plus ou moins vague qu’on 
a de la solvabilité des personnes. 

tau? M r sert à former les cani- 

M, Cernuschi, Mecamgue de l'échange, chap. vi. ^ 


;|QQ I^e partie. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Le banquier escompteur n’est pas simplement un intermé- 
diaire ; il est, vis-à-vis de ceux qui lui confient leurs économies, 
un garant du bon emploi de ces capitaux. Un particulier ne 
connaît pas la place comme le banquier. Cela est si vrai que 
sur les grandes places de commerce, à Paris, à Londres surtout, 
on trouve des spécialités en ce genre, des maisons de banque 
qui n’escomptent que le papier venant de telle ou telle sorte 

d’industrie. 

Mais il n’y a donc pas de crédit pour celui qui veut fonder 
une industrie, créer une usine? Sans doute il y en a; mais le 
crédit a divers organes. Ce n’est pas l’affaire du banquier es- 
compteur ; ce n’est pas l’emploi qu’il doit faire de ses fonds et 
de ceux qui lui sont confiés par ses clients. Si, en effet, le ban- 
quier prête ses fonds pour la construction d’une usine, s’il im- 
mobilise son capital, avec quoi escomptera-t-il ? Avec quoi fera- 
t-il des avances aux industries qui sont déjà en activité, les 
alimentera-t-il du capital roulant? 11 vaut pourtant mieux four- 
nir du charbon à une usine en activité, que la laisser chômer et 
en construire une autre. Celui qui emprunte une somme consi- 
dérable pour fonder une usine, n’entend pas la rendre a bref 
délai • en attendant il paie des intérêts. Mais ce n’est pas avec 
ces intérêts que le banquier pourra faire face aux besoins de 
l’escompte et rembourser les dépôts. Le déposant auquel il di- 
rait qu’il a engagé son capital dans une entreprise industrielle 
lui répondrait ; je ne vous l’ai pas prêté pour cela, mais pour 
l’employer comme capital flottant, qui va et vient, qu’on peut 
ressaisir quand on veut. Je n’ai entendu donner à mon capital 
qu’un emploi temporaire, attendant de l’avoir assez grossi pour 
l’engager définitivement, acheter une maison, une terre, ou de- 
venir actionnaire de quelque grande compagnie industrielle. 

Nous touchons ici à un des grands arrangements sociaux 
destinés à mettre en œuvre le capital ; je veux parler de l’asso- 





CHAP. VU. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 101 

dation. Je n’ai pas à insister ici sur la puissance de l’associa- 
tion (8), soit qu’elle réunisse le capital et le travail, soit qu’elle 
groupe les capitaux en quantité suffisante pour les grandes en- 
treprises industrielles. Ce que je veux noter, c’est le caractère 
particulier qu’a pris de nos jours l’association dans ses rapports 

avec le capital et l’épargne. 

Autrefois le contrat de société établissait un lien étroit entre 
les personnes ; les associés formaient une sorte de famille (9) , 
c’étaient des collaborateurs devant tous leurs soins à 1 affaire 
commune. Il n’y avait pas une séparation profonde entre le tra- 
vail, le capital et la direction. Au Moyen-Age, dans la boutique 
de l’artisan, l’ouvrier qui ne fournit que son travail ne se dis- 
tingue pas essentiellement du patron, du maître qui fournit le ' 

local et l’outillage ; ils travaillent l’un à coté de 1 autre, et 1 ou- 
vrier s’appelle du nom significatif de compagnon. Je n’ai pas ^ 

à dire comment ces rapports s’altérèrent par l’esprit d’indépen- 'j 

dance des uns, par la tyrannie des autres ; tout cela est peu de 
chose en comparaison de l’influence décisive qu a exercée la 
transformation qui s’est opérée dans les formes de 1 industrie. 

Aux entreprises individuelles plus ou moins restreintes se sont 
substituées de grandes entreprises collectives. Il ne saurait plus 
être question de rapports personnels entre tous ces associés qui i 

apportent leurs capitaux dans l’entreprise, qu’aucune collabo- | 

ration commune ne rattache les uns aux autres. | 

Le capital nécessaire se constitue à l’aide d’une sorte de sous- | 

cription qu’on présente à tous et sur laquelle chacun s inscrit | 

pour une somme différente. En un mot, il n y a plus de socié- ^ 

(8) On ne Va que trop exaltée de nos jours ; on a espéré d’elle, à bref | 

délai, la supression des intermédiaires de tout genre, du salariat, de la ] 

concurrence... etc. 1 

(9) Quoddatn jus fralernitatis, disent les jurisconsultes romains. 




A 


Ü 



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PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

tés de personnes , il y a surtout des associations de capi- 
taux (1 0). 

Voici une autre modification qui est la conséquence de la 
précédente. J ai déjà dit dans quelles conditions différentes on 
pouvait apporter son capital dans une entreprise ; comme ac- 
tionnaire ou comme obligataire, c’est-à-dire comme associé ou 
comme prêteur. En ce qui concerne l’obligation, il est confor- 
me au droit commun de tous les temps qu’on puisse la céder 
comme toute autre créance ; on a seulement perfectionné les 
mojens de cession, et 1 obligation peut être représentée par un 
titre au porteur qui se transmet comme une pièce de monnaie. 
Or, il n’y avait pas de raison pour ne pas appliquer le même 
procédé à 1 action, du moment que la considération de la per- 
sonne des associés n est plus ce qui détermine à faire partie de 
la société. Voilà donc 1 action représentée aussi par un titre au 
porteur. On comprend que, dans ces conditions-là, le capital 
soit plus facile à obtenir et à des conditions moins onéreuses, 
par suite de la promptitude avec laquelle l’actionnaire et l’obli- 
gataire, toujours inégalement engagés, peuvent se dégager 

complètement en cédant leur titre par un transport des plus 
commodes. 

Ainsi, en qualité d actionnaire, je suis copropriétaire pour 
une part quelconque d’un bateau à vapeur, d’un chemin de 
fer, d’une usine, d’une ferme ; tant que la société dure, je ne 
puis pas demander ma part en nature de ces objets, je n’ai que 
le droit de toucher chaque année une somme d’argent repré- 
sentant 1 intérêt de mon capital ; mais, grâce à la nature du 

titre qui représente ce capital, je puis le réaliser, le mobiliser 
sur le champ. 


(10) Et, soit dit en passsant, il est plus facile de discipliner les capi- 

aux que les personnes. Ceux qui ont essayé de la coopération en ont 
fait 1 expérience. 



! 



CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 103 

On peut confier ses épargnes à l’Etat. L’Etat est une grande 
entreprise d’utilité publique qui absorbe beaucoup de capital 
fixe et circulant. Quand l’impôt n’y suffit pas, il a recours à 
l’emprunt. Les titres de créance que délivre l’Etat au prêteur 
ont la plus grande analogie avec les titres d obligations dont 
nous venons de porler. La valeur de ces titres varie suivant la 
plus ou moins grande confiance qu’on a dans la solvabilité du 
débiteur qui est ici l’Etat. 

Que l’on songe maintenant à la prodigieuse quantité de 
titres qui circulent dans le monde : effets de commerce, obliga- 
tions, actionds, fonds publics ! Et avec eux, nous le savons, 
c’est le capital qui circule, qui change de mains. On a fait plus, 
pour activer encore, pour faciliter cette circulation, on a créé 
un marché particulier, des établissements spéciaux, les Bourses 
de commerce, où se donnent rendez-vous directement ou par 
intermédiaires tous ceux qui veulent vendre ou acheter des ti- 
tres, faire subir à leur fortune quelque transformation se rédui- 
sant à un échange dont les trois objets sont : la monnaie, les 
titres et les marchandises, car les bourses de commerce sont 
aussi le marché pour la vente en gros des marchandises. 

Ce serait mal faire connaître une institution, si bonne qu’elle 
soit, que de n’en pas signaler les côtés faibles. L’extension et la 
puissante organisation du crédit ont permis d’accomplir de 
merveilleux travaux ; mais les opérations de crédit peuvent dé- 
générer en agiotage, et les facilités qu il donne à d aventureu- 
ses entreprises peuvent amener ces perturbations dans les fonc- 
tions de l’échange connues sous le nom de crises commerciales. 
Ces deux phénomènes économiques se rapportent directement à 
la matière dont nous traitons ; un mot sur chacun d’eux. 

Le crédit, avons-nous dit, tend à faciliter le transfert des ca- 
pitaux et à les faire passer aux mains de ceux qui peuvent le 
mieux les utiliser. Il peut se faire que ce résultat ne soit pas 


J 


T 


r > ** 





104 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMiQUE. 

atteint, que le capital passe, au contraire, en des mains inhabi- 
les qui n’en tireront pas parti, qui le gaspilleront. C’est là un 
malheur inévitable qu’aucune autorité, aucun contrôle ne sau- 
rait prévenir. Dans le transfert normal des capitaux en général, 
les deux parties trouvent leur avantage, le capitaliste qui retire 
un intérêt de son capital, et l’industriel qui réalise des profits. 
Ce qui caractérise l’agiotage, c’est qu’il est toujours funeste et 
que toujours l’une des parties perd. C’est ici que se trouve vraie 
la prétendue maxime que /e pro^t de l’une est le dommage de 
l’autre. L’agiotage c’est le jeu. Dans le jeu, pour que quelqu’un 
gagne, il faut que quelqu’un perde. L’agiotage c’est le pari, le 
jeu ayant pour objet les variations de valeur que doit éprouver 
dans un certain délai une marchandise ou un titre de crédit. 
Sans doute cette variation peut être la base de spéculations lé- 
gitimes, sérieuses. Je crois que le blé qui se vend aujourd’hui 
20 fr. l’hectolitre se vendra dans un mois 22 fr.; je vous 
achète 1 ,000 hectolitres de blé que vous me livrerez dans un 
mois, à 20 fr. l’hectolitre. Si mes prévisions se réalisent, j’au- 
rai pour 20 fr. ce que je revendrai pour 22 fr. Si le blé tombe 
à 19 fr. l’hectolitre, je paierai 20 fr. ce que je ne revendrai 
que 19 fr.; j’aurai fait une mauvaise affaire, c’est le cours na- 
turel des choses. Mais cette spéculation dégénérera en jeu, en 
agiotage, si la vente est purement fictive, si n’ayant jamais 
songé à prendre livraison du blé, ni vous à vous procurer la 
quantité vendue à terme, il a été entendu que tout se réglerait 
par une différence ; que le marché serait comme non avenu si 
le blé continuait à se vendre 20 fr. et que je recevrais 2 fr. ou 
paierais 1 fr. par hectolitre suivant que ma prévision ou la 
vôtre se serait réalisée. Le marché se réduit à ces termes : je 
parie que le blé qui vaut 20 fr. en vaudra 22 ; vous pariez qu’il 
\ n’en vaudra que 1 9, Comme la consommation de blé serait bien 
\ assurée s’il n’y avait que des commerçants de cette espèce 1 Des 
\ 

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CHAP. VU. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 105 

commerçants n’ayant ni navires pour aller le chercher, ni ma- 
gasins pour le recevoir, ni argent pour le payer, car, en suppo- 
sant que ce soient des joueurs loyaux, il leur suffit d avoir de 
quoi payer les différences. 

Ce sont surtout les valeurs industrielles, les titres de crédit, 
actions, obligations, fonds publics qui prêtent à 1 agiotage, grâce 
à la mobilité, à l’impressionnabilité du marché, et ajoutons aux 
manœuvres plus ou moins frauduleuses par lesquelles on peut, 
sinon faire varier ces valeurs, du moins faire croire qu elles va- 
rieront. Ce qui caractérise l’agiotage, c’est qu’il consiste non 



pas à créer des valeurs, mais des prix. On crée des valeurs fic- 
tives qui ne reposent sur rien. On lance une affaire ; on réunit 
des capitaux pour exploiter une source de richesses naturelles, 
une mine par exemple ; pour attirer les actionnaires, on divise 
le fonds social, on le découpe en titres d’une faible valeur ; ce 
n’est plus une affaire, c’est une loterie dont on ne refuse pas do 
prendre quelques numéros, les pauvres gens surtout... Le capi- 
tal, une fois versé aux mains des fondateurs, on s’aperçoit que 
la mine n’existe pas, qu’elle n’est qu’un trou béant dans la 
terre. Voilà un pays oii on voit sur les routes, les canaux, les 
chemins de fer, une circulation très active de voitures, bateaux 
et wagons ; vous en concluez naturellement que 1 industrie de 
ce pays est prospère, puisqu’il y a tant de marchandises à trans- 
porter, tant de personnes qui voyagent pour leurs plaisirs ou 
leurs affaires... Mais si on vous apprend que tous ces bateaux, 
wagons et voitures ne transportent rien 1 C’est l’image de l’a- 
giotage (11). L’agiotage est une chose mauvaise à tous les points 


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('H)Tous les économistes sont d’accord pour condamner l’agiotage. 
Les spécialistes, les économistes financiers, quand ils prennent sa dé- 
fense, ne fout en réalité que plaider les circonstances atténuantes 
(M. Alph. Courtois, Traité élémentaire des opérations de Bourse, 1876, 
6"*® édition, pages 157-191). La difficulté est de trouver le remède, de 
prévenir l’abus sans porter atteinte à l’usage d’un droit. On avait d’a- 





106 r® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

de vue, les fortunes qui s’y font sont scandaleuses, mais il sera 
difficile d’y porter un remède efficace, tant que le sentiment 
public ne se sera pas modifié, tant qu’on dira d’un joueur qui 
gagne ou perd sans sourciller des sommes folles, tant qu on 
dira , non sans une nuance d’admiration : c’est un beau 
joueur ! 

L’échange dans les proportions colossales qu’il a prises, le 
transfert du capital à travers le monde, s’accomplissent à 1 aide 
d’un mécanisme d’autant plus savant et plus délicat que ses 
fonctions sont plus étendues. La circulation des capitaux obéit 
à des lois, comme ces grands courants sous-marins qui vont 
d’un pôle à l’autre, comme ces vents qui souillent alternative- 
ment et périodiquement dans telle ou telle direction. Mais, de 
même que ces phénomènes naturels, le monde économique con- 
naît ces perturbations soudaines qui se déchaînent à 1 impro- 
viste et sèment partout la désolation et la ruine. Ce sont les dé- 
tresses financières, les paniques commerciales. Alors les mai- 
sons de commerce les mieux assises sont renversées ; les banques 
qu’on croyait les plus solides suspendent leurs paiements ; une 
foule effarée se précipite en vain vers leurs guichets ; tous sont 
plus ou moins frappés ; la confiance a disparu ; 1 or reflue dans 
les mille canaux d’où il coulait naguère à flots ; tout le monde 
veut vendre et personne ne veut acheter en dehors du strict 
nécessaire ; on ne fait plus que de rares affaires et 1 argent a la 
main ; plus de crédit, partant plus de commerce sérieux ; on vit 

bord prohibé tous les marchés à terme ; aujourd’hui les tribunaux se 
bornent à déclarer nuis les marchés à terme entachés de jeu; on ne 
protège que de malhonnêtes gens qui auraient touché sans scrupule la 
différence qu’ils refusent de payer. Et puis, quelle contradiction ? L Etat 
maintient le privilège des intermédiaires qui perçoivent des millions à 
titre de courtage, et qui ne gagneraient pas de quoi boire de Veau, si on 
ne jouait pas à la bourse (V. Coffinières, De la Bourse et des spécula- 
tions sur les effets publics). 



CHAP. VII. DE LA MISE EN OEUVRE DU CAPITAL. 107 

au jour le jour, ne demandant qu’à tenir bon jusqu’à ce que 
l’ouragan soit passé. 

Qu’est-ce donc qu’une crise (12) commerciale? Quels en sont 
les caractères essentiels, les causes ? Nous sommes en pleine 
prospérité, les capitaux abondent, sollicitent un emploi ; le cré- 
dit le plus large est ouvert à l’esprit de spéculation. Or c’est le 
propre de la spéculation de se porter plus particulièrement, 
suivant les temps et les lieux, vers telle ou telle industrie qu’on 
croit devoir donner des bénéfices exceptionnels. Il résulte de 
là un défaut d’harmonie dans la production générale ; les pro- 
duits des industries qui ont été surexcitées subissent une baisse 
de prix, il y a des méventes ; c’est une crise. Peut-être, en at- 
tendant, on pourrait se tirer d’affaire, mais pour cela il fau- 
drait que les capitalistes continuassent à faire crédit, or c’est 
précisément à ce moment, où le crédit serait le plus nécessaire, 
qu’on le limite, qu’on le retire au commerçant. A une confiance 
exagérée succède une défiance exagérée ; à une trop grande 
extension du crédit succède une contraction soudaine (1 3). 
Voilà la crise, voilà sa cause immédiate. Quant aux causes éloi- 
gnées elles sont infinies : les révolutions politiques, l’incons- 
tance des saisons, un subit changement dans les habitudes, dans 

(12) Voir là-dessus le tableau animé qui a été tracé par M. E. de La- 
veleye, Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans ; la sa- 
vante étude de M. Clément .luglar, Des crises commerciales et de leur 
retour périodique ; et le livre si rempli de faits et de documents de 
M. Max Wirth, Geschichte der Handelskrisen (Histoire des crises com- 
merciales) . 

(13) Si je ne craignais de faire une comparaison un peu triviale, je 
dirais qu’il se produit là quelque chose d’analogue à ce qui se passe 
dans le corps humain lorsqu’une abondante transpiration est arrêtée par 
un froid soudain. Cela peut déterminer une crise mortelle dont la cause 
immédiate est le subit resserrement des pores. Ce n’est donc pas la sim- 
ple succession du froid au chaud, la diminution du crédit, qui provo- 
quent les crises, c’est la soudaineté de ces phénomènes. 



108 


P PARTIE. THEORIE ECONOMIQUE. 


la mode (14), peuvent déjouer les calculs de la spéculation mê- 
me la plus sage. Les crises ont un cai'aclcre de périodicité in- 
contestable et arrivent le plus souvent après une période de 
grande prospérité qui développe outre mesure l’esprit d’en- 
treprise. Elles sont en outre plus ou moins inévitables, el- 
les ne sont inconnues que dans les pays où il n’y a ni capi- 
taux ni industrie, ou plutôt elles y ont un autre caractère et y 
portent un autre nom : ce que nous appelons une crise alimen- 
taire est un temps de disette relative où le blé est cher ; dans 
ces pays-là une crise alimentaire c’est une famine qui décime 
la population. Mais comme la crise a succédé à un temps de 
prospérité, la prospérité succède à son tour à la crise ; l’épargne 
infatigable reconstitue bien vite le capital. 


CHAPITRE VIII 

nc!» condition»» «iocialc»» , politique»» et écononii' 
que»», propre»» a favori!»er raccrois»»enient 

dn capital 


.le veux d’abord dire en quoi l’objet du présent chapitre dif- 
fère de ce qui a été traité dans le précédent. Sans doute tout ce 
qui facilite la mise en œuvre du capital, est propre à en favori- 
ser la formation, car on n’épargne, on ne capitalise qu’en vue 

(1 4) Lorsque les pantalons se substituèrent aux culottes, les fabri- 
cants de boucles de Birmingham, qui se virent ruinés, adressèrent sé- 
rieusement une requête au Parlement pour qu’il prit des mesures contre 
les pantalons. — La douloureuse histoire des crises est toute semée 
d’incidents comiques. 



qui* 


CHAP. VIlI. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. 109 

de tirer parti de son capital. Mais je me suis spécialement atta- 
ché dans le chapitre précédent à décrire certains mécanismes 
particuliers inventés et perfectionnés par le génie de l’homme 
tels que la monnaie, les titres et les institutions de crédit, les 
banques et les bourses de commerce. Je veux, dans ce chapi- 
tre, considérer surtout les conditions les plus générales de la 
vie économique, et notamment de la formation du capital. Une 
comparaison expliquera ma pensée. Les conditions du dévelop- 
pement de la vie matérielle dans l’individu sont infinies ; mais 
il en est une première, absolument indispensable, dont on s oc- 
cupe d’autant moins qu’elle est toujours sous-entendue, c est 
un milieu dans lequel la vie soit possible, une atmosphère, de 
l’air, du soleil. Il y a de même une atmosphère sociale, en l’ab- 
sence de laquelle la vie sociale, la vie économique ne se conçoi- 
vent pas. Ce milieu social, c’est un certain degré de sécurité et 
de liberté, c’est la justice, trois choses qui sont inséparables, 
c’est sur quoi je veux attirer plus particulièrement l’attention. 
Toutes les sciences morales, qui ont pour objet de diriger la 
volonté de l’homme dans la poursuite de quelque bien, ont 
pour base, pour fondement la liberté. Le droit a pour objet de 
mettre la liberté de chacun en harmonie avec la liberté de tous. 
Sans la liberté et la responsabilité qui en est la conséquence, il 
n’y a pas de morale. L’économie politique, à son tour, est la 
science de la liberté appliquée à l’industrie humaine. 

La sécurité est la première condition de l’épargne, de la for- 
mation du capital. Sans la sécurité, pas de travail, si ce n’est au 
jour le jour ; pas d’épargne proprement dite, tout au plus une 
accumulation de provisions qu’on espère avoir le temps de con- 
sommer dans un bref délai ; pas d’esprit d’entreprise. Cette sé- 
curité est le bien que l’humanité a mis le plus de temps à con- 
quérir ; cette insécurité est ce qui a le plus retardé ses premiers 
progrès. Lorsque la civilisation, après avoir brillé quelques siè- 


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'HO r« PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

des, s’est évanouie de nouveau, c’est encore une période d’in- 
sécurité qui recommence, avec cette différence qu’il fut plus fa- 
cile au Moyen-Age de raviver les germes d’une civilisation qui 
avait marqué l’humanité de son empreinte ineffaçable. « Les 
« générations modernes ne savent plus ce que c’est que le dan- 
« ger. Elles ne savent plus ce que c’est que de trembler chaque 
« jour pour sa maison, sa chaumière, sa femme, ses enfants. 
« Elles ne savent plus ce que devient l’âme sous le poids d’une 
« telle terreur, et quand cette terreur dure quatre-vingt ans 
« sans trêve ni merci. Elles ignorent ce que c’est que le besoin 
« d’être sauvé. Ce besoin fit tout oublier... alors s’établit ce 
« que les hommes appelèrent le droit de sauvement, le droit 
« de garde... (l) » 

11 n’y a pas seulement l’insécurité qui résulte de la barbarie, 
de l’anarchie, il y a l’insécurité qui résulte du despotisme : ab- 
sence de garanties pour la liberté, la vie, la propriété, complè- 
tement livrées à l’arbitraire du souverain. C’est le propre du 
despotisme oriental. On connaît ses effets sur l’activité écono- 
mique et notamment sur l’épargne et la formation du capital. 
Grands et petits sont dominés par la crainte de paraître ri- 
ches (2) et d’exciter la rapacité de ceux qui sont placés au-des- 
sus d’eux dans la hiérarchie des spoliateurs. On épargne bien, 
mais ce n’est pas l’épargne féconde qui produit le capital ; on se 
préoccupe avant tout de donner à sa richesse une forme qui 
permette de la dissimuler, de l’enfouir, de l’emporter avec soi : 

(1) M. Fustel de Coulanges, Des origines du régime féodal — C’est 
de ces temps-là que l’annalisle nous dit, à propos des incursions des 
Normands : « Une année ces hommes du Nord quittèrent la France 
« parce qu’ils n’y trouvaient pas de quoi vivre. » 

(2) C est la môme crainte qui obsédait autrefois les malheureux con- 
tribuables, taillables à merci. La moindre apparence de richesse, d’ai- 
sance, le seul fait d acquitter exactement la taille, la faisait augmenter 
l’année d’après. 



CHAP. VIII. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. 1 1 1 

de l’or, des bijoux, des pierres précieuses. Le capital peut exis- 
ter en fait, mais dans le sens économique il est rare, il ne se 
produit pas. On ne le prête pas, et, si on se décide à le prêter, 
ce n’i st qu’à un taux usuraire, tant il y a de chances de le 
perdre. 

Mais d’ailleurs, nous n’avons pas besoin de remonter le cours 
de l’histoire ou de rechercher ce qui se passe chez nos voisins 
plus ou moins barbares, pour juger des funestes effets de l’insé- 
curité sur l’épargne et l’accroissement du capital. Nous n’avons 
qu’à considérer ce qui se passe chez nous, chez les peuples qui 
passent pour être à la tête de la civilisation, lorsque, par suite 
de commotions politiques , un vague sentiment d’inquiétude 
et d’insécurité pénètre dans les esprits. Nous savons déjà en 
partie ce qui se produit par la rapide analyse que nous avons 
faite, dans le chapitre précédent, d’une crise commerciale. On 
ne se préoccupe plus de donner à l’épargne une destination 
utile à la production qui est paralysée ; on cherche à réaliser 
ses capitaux sous forme de monnaie ; toutes les marchandises 
baissent excepté l’or qui fait prime. On préfère vivre sur son 
capital plutôt que d’en tirer profit. L’épargne est si différente 
de l’économie dans le sens vulgaire de ce mot, qu’à mesure que 
l’épargne intelligente diminue, l’économie fait place à la prodi- 
galité : à quoi bon s’imposer des privations? On est si peu sûr 
du lendemain 1 Les ateliers se vident , mais les cabarets, les dé- 
bits de boissons, les lieux de plaisir se remplissent. C’est dans 
ces temps qu’on répète : le travail, le capital manquent 1 Le ca- 
pital n’a pas disparu du jour au lendemain , mais il se cache, 
il ne circule pas, il n’alimente pas le travail. 

L’esclavage proprement dit est la négation la plus absolue de 
la liberté. Le travail de l’esclave n’a d’autre stimulant que la 
crainte du châtiment. 11 n’a personnellement aucun intérêt à 
l’épargne qui ne saurait améliorer sa condition. L’accroisse- 


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-H 2 !'« PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

ment du capital du maître, des perfectionnements dans les arts 
mécaniques, dans les procédés industriels ne lui profitent en 
rien. Le régime de l’esclavage n’est pas moins funeste au maî- 
tre qu’à l’esclave ; il est impropre à développer chez lui l’esprit 
d’épargne. La société antique était fondée sur la spoliation con- 
sidérée comme le plus noble moyen d’acquérir ; elle avait deux 
formes principales ; la guerre comme moyen plus ou moins in- 
termittant, l’esclavage comme institution permanente. Cette 
habitude de la spoliation engendrait, en temps de paix au 
moins, l’indolence, le mépris du travail, une avidité bornée à la 
thésaurisation, mais ne s’élevant jamais à l’épargne intelligente. 
Les anciens ne voyaient dans l’esclavage qu’un moyen de s exo- 
nérer de tout travail autre que les occupations jugées seules 
dignes d’un citoyen, la politique, le culte, la guerre qui alimen- 
tait (3) l’esclavage. A Rome, pendant longtemps, les arts et les 
lettres elle-mêmes ne furent cultivés que par des esclaves ou 
des étrangers tenus en médiocre estime. L’esclave lui-meme, 
l’homme machine, était en réalité le véritable capital du maî- 
tre, capital qu’on songeait à entretenir, à accroître en nombre 
bien plus qu’à perfectionner (4). Veut-on que l’esclave travaille 


(3) A la fin de la République, quant on fut à bout de guerres fruc- 
tueuses, qu’on n’eut plus qu’à défendre les frontières contre les barba- 
res, les pirates deviennent les pourvoyeurs d’esclaves, ce qui les rendit 
populaires comme nos anciens contrebandiers. 

(4) Si ce n’est pour quelques sujets d’élite ayant des dispositions ex- 
ceptionnelles pour le théâtre, la musique, la danse. On voit de fréquents 
exemples d’associations formées pour l’acquisition, l’éducation et l’ex- 
ploitation d’un jeune esclave de talent, comme était celui dont parle la 
fameuse inscription ; puero qxii in theairo bis sallavit et placuit ! — 
Crassus était plus pratique ; il avait des escouades d’esclaves habiles 
dans les diverses industries du bâtiment, maçons, menuisiers, serru- 
riers. Une maison prenait-elle feu, il accourait, l’achetait à vil prix, y 
mettait ses ouvriers, la relevait en un tour de main et la revendait avec 
un énorme bénéfice. 





»• r 






CHAP. VIII. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. • 113 

et épargne, qu’on l’autorise à travailler quelques heures pour 
lui et à s’amasser un pécule pour acheter sa liberté, l’épreuve 
en a été faite dans des pays à esclaves. L’expérience a montré 
que le maître a intérêt à transformer son esclave en serf atta- 
ché à la terre, payant des redevances et faisant des corvées pour 
le maître, mais pouvant aussi travailler et épargner pour lui ; 
et qu’il y a quelque chose qui vaut encore mieux, c’est le te- 
nancier libre payant un fermage. 

Mais laissons là l’esclavage et parlons de la liberté, économi- 
que qui consiste essentiellement en ces trois choses que chacun 
puisse librement : 1 ° exercer telle industrie qui lui convient ; 
2“ s’approvisionner où il lui plaît des instruments et des ma- 
tières premières qui lui sont nécessaires ; 3° tirer de ses pro- 
duits le parti qu’il juge le plus profitable en l’échangeant n’im- 
porte où contre n’importe quelle espèce d’autres produits. — 
Plus cette question est vaste, quand on considère du moins les 
proportions que lui a données la controverse, plus je dois me 
restreindre (5) dans mon sujet : la liberté économique dans ses 


(5) Qu’on me permette toutefois de rappeler ici que la défense de la 
liberté économique est un des plus beaux et des plus anciens titres de 
gloire des économistes français. Bien avant Adam Smith, Boisguille- 
bert Dissertation sur la nature des richesses, chap. v. Quesnay 
[Maximes xxiv et xxv) et ses disciples, notamment Le Trosne [De l’in- 
térêt social), ont proclemé ce dogme dans les termes les plus nobles. 
Quel économiste n’a dans sa mémoire les solennelles paroles de Rossi 
prédisant la chûte prochaine du système prohibitif, prédiction vraiment 
scientifique et embrassant toutes les circonstances qui devaient en ca- 
ractériser la réalisation : pourquoi, comment, où et dans quel ordre les 
monopoles tomberaient. — Quelle verve, quel esprit, quel courage (car 
à un moment il y eut du courage à cela) n’a pas déployés ce qu’on peut 
appeler l’Economie politique militante ? C’est aussi en France que le 
régime prohibitif a enfanté les pires sophismes, les plus grands écarts 
d’imagination. Dans ce dernier genre, qui ne se souvient de la fameuse 
coupe empoisonnée du libre échange que l’Angleterre, après en avoir 
vidé la moitié, tend au reste du monde (M. Charle.s Gouraud, Estai sur 

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114 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

rapports avec l’épargne et la formation du capital (6). La chose 
est d’ailleurs bien simple. 

Le système protecteur est contraire à la justice, car il ne 
saurait protéger tous les individus, ni toutes les industries ; il 
en est qui n’en ont pas besoin et auxquelles la protection n’est 
que nuisible, car elle les prive de leurs débouchés naturels. Le 
système protecteur est basé sur une fausse interprétation de 
cette maxime que le travail est la source de la richesse. Ce 
qu’il faut considérer dans le travail, ce n’est pas l’effort lui- 
même, mais les résultats. Or, le système protecteur, la théorie 
de la protection du travail national tend à imposer aux na- 
tionaux un effort considérable pour un résultat comparative- 
ment moindre, parce que on détourne le travail et le capital des 
emplois les plus productifs pour les appliquer à des emplois 
moins productifs. Par là même il est contraire à l’épargne et à 
l’accroissement des capitaux. L’épargne, en effet, résulte de ce 
que, avec une quantité de travail donné on produit un excédant 
qu’on ne consomme pas et dont on fait un emploi reproductif. 
Mais le système protecteur, en faisant payer plus cher les ins- 
truments et les matières premières, diminue forcément la som- 
me qu’on pourrait épargner. Il tend à établir entre les nations 
cet isolement économique que nous avons signalé et qui carac- 
térise l’enfance des sociétés, alors que, privé des ressources de 
l’échange, chacun doit se suffire à soi-même, produire un peu 
de tout et dans une juste proportion. 

On a répondu : le vrai capital d’une nation, ce qui fait sa 

la liberté du commerce des nations). C’est ce même auteur qui, enché- 
rissant sur le vieil adage de Montaigne, pose en principe que • « Entre 
nations la ruine de l’une fait la grandeur de l’autre » {Histoire de la 
politique commerciale de la France.) 

(6) M. Michel Chevalier, Examen du système commercial connu sous 
le nom de système protecteur, chap. xii. édition, t853, pages 81-99. 




CHAP. VIII. DES CONDITIONS SOCIALES. POLITIQUES, ETC. 115 

force, sa sûreté, son indépendance à la fois politique et écono- 
mique, ce n’est pas seulement de pouvoir se procurer par l’é- 
change international des produits abondants et à bon marché ; 
c’est de posséder à elle en propre la puissance productive, c’est- 
à-dire, à côté de l’industrie agricole, des manufactures de toute 
espèce dans lesquelles elle élabore les produits de l’industrie 
agricole et les matières premières qu’elle tire de l'étranger (7), 

(7) On a reconnu là les traits essentiels du système national d’écono- 
mie politique de Frédéric List (Das national System der politischen 
œconomie). List, à l’économie privée, oppose l’économie sociale, et dans 
celle-ci il distingue l’économie cosmopolite ou humanitaire (ce que nous 
appelons simplement l’économie politique et que List appelle le système 
de l'école) et l’économie politique proprement dite ou économie natio- 
nale, laquelle, prenant pour point de départ la nationalité, enseigne 
comment une nation donnée, dans la situation actuelle du monde et eu 
égard aux circonstances particulières, peut conserver et améliorer son 
état économique. 11 a intitulé son système Théorie des forces producti- 
ves par opposition au système de l’école qui ne serait que la théorie des 
valeurs. (V. System, livri ii, chap. i, p. 221 de la traduction de M. Henri 
Richelot). List savait mal l’économie politique, il ne se rendait pas 
compte du mécanisme de l’épargne (je reviendrai là-dessus au chapitre 
xxvi), mais il a en histoire, en politique, des vues originales quelque- 
fois profondes. Les protectionnistes se trompent complètement s’ils 
croient trouver dans List un allié ; son empirisme n’a aucun rapport 
avec les théories du fameux Comité pour la défense du travail natio- 
nal. D’abord, malgré quelques invectives regrettables, il rend justice à 
l’économie politique et aux économistes : « Pour notre part, dit-il à la 
« page 227, nous sommes très bon de rejeter la théorie de l’économie 
a cosmopolite, telle qu’elle a été élaborée par l’Eoole ; nous pensons 
« seulement que l’économie politique, ou ce que Say appelle l’économie 
■ publique, doit être aussi élaborée scientifiquement. » Et plus loin, à 
la page 232 : « Le système de l’Ecole repose donc sur une idée vraie, 
a idée que la science doit admettre et élaborer pour remplir sa vocation 
ft qui est d’éclairer la pratique... mais l’Ecole a admis comme réalisé un 
a état de choses à venir. » Voilà pour les principes, et maintenant pour 
la pratique, page 423 : « En déclarant que le système prohibitif a été 
« utile à la France depuis 1815, nous ne voulons pas soutenir l’utilité 
a et la nécessité de son maintien, défendre ses vices et ses exagérations 
« La France a commis une faute en entravant par des droits l’importa- 
« tion des m.atières brutes et des produits agricoles, le fer, la houille, 
« la laine, le blé et le bétail ; elle en commettrait une autre si, après 


I 


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H6 r* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

ce qui alimente le commerce international, surtout le commerce 
de mer qui est la base de la puissance maritime sans laquelle 
une nation ne peut jouer qu’un rôle secondaire. On arrive à ce 
résultat par le système protecteur établi et modéré à propos ; 
système qui produit un petit mal temporaire pour un grand 
bien définitif. On paie il est vrai pendant quelque temps cer- 
tains produits plus cher, mais cette perte ne consiste après tout 
que en valeurs, tandis que le pays acquiert ainsi des forces 
productives bien autrement importantes. Cette dépense de va- 
leurs est le prix de l’éducation industrielle de la nation (8). 
Dans ce système on reconnaît que le libre échange est un idéal 
vers lequel il faut tendre, auquel on arrivera, mais il faut com- 
mencer par égaliser les conditions de la lutte, attendre que tous 
les peuples soient à peu près au même degré d’avancement dans 
l’industrie. A cela il est facile de répondre que le plus sûr 
moyen d’empêcher l’industrie nationale de progresser, c’est de 
l’abriter derrière la prohibition (9). Que si on admet des droits 
protecteurs modérés, abaissés peu à peu, c’est là une concession 
dont bien des économistes sont disposés à se contenter (10). 

t que son industrie manufacturière est devenue suffisamment robuste, 
« elle ne passait pas à un système de protection modéré... » Enfin no- 
tez cette conclusion : « En thèse générale, on doit admettre qn’un pays 
« où une branche de fabrication ne peut pas naître à l'aide d’une pro- 
ie tection de 40 à 60 p. 0/0, et ne peut pas se soutenir ensuite avec 20 
« ou 30, manque des conditions essentielles à l’industrie manufactu- 
a rière. » Cela, on le voit, n’a rien de commun avec la théorie du 
marché réservé, le droit absolu et perpétuel à la protection. 

(8) Je reproduis les termes mômes de List, p. 109. 

(9) On connaît cette prétention et cet aveu de nos manufacturiers 
dans les enquêtes : « Retranchés derrière le mur de la prohibition, 
a nous ne nous sommes enquis de ce qui se passait au-delà de nos 
« frontière... nons avons un droit acquis à la prohibition. » 

(10) 11 y a des gens qui s’imaginent que les traités de commerce con- 
tre lesquels on crie, ont supprimé tout droit protecteur Les économis- 
tes acceptent la théorie de Colbert sur la protection : des béquilles 
qu'il faudra ibt ou tard jeter de côté. 


.1 


I 



CHAP. VIII. DES CONDITIONS S0CIALE3, POLITIQUES, ETC. 117 


Le grand argument des protectionnistes a toujours été celui- 
I ci : il faut empêcher nos capitaux de passer aux mains de l’é- 

tranger. Par capitaux on a d’abord entendu l’or ; il fallait à 
tout prix attirer l’or et l’empêcher de s’écouler. On a eu raison 
de ces aberrations de la balance du commerce, en faisant voir 
> que l’intervention de la monnaie n’empêche pas qu’en réalité 

! les produits ne s’échangent que contre des produits et qu’aussi- 

tôt que l’or a passé à l’étranger en quantité un peu trop consi- 
dérable, immédiatement des forces économiques sont mises en 
jeu qui tendent à le ramener là où il est rare et a par consé- 
! quent plus de prix. Aujourd’hui on accepte bien la formule que 

les produits s’échangent contre des produits ; mais, dit-on, il 
peut se faire aussi qu’un peuple ne produisant plus assez, donne 
en échange à l’étranger ses capitaux contre des produits, en 
sorte que l’étranger se paiera de ses produits en acquérant des 
fonds de terre, des maisons, des chemins de fer, des créances. 
On redoute, en somme, que les pays relativement pauvres ne 
r soient fécondés par les capitaux venus des pays riches. 

Cette question a quelque analogie avec celle de l’émigration. 

! De même qu’un pays où la population surabonde, la déverse 

sur les pays où elle est clairsemée et où la terre abonde ; de mê- 
; me les pays où l’épargne a créé d’abondants capitaux en dé- 

I verse une partie sur les pays où le capital est rare. C’est ce 

qu’on a appelé justement la colonisation des capitaux. Les 
I pays où des colons étrangers vont s’établir, pourraient jusqu’à 

un certain point s’émouvoir de cette invasion quand elle prend 
des proportions un peu considérables; il n’en est rien‘(1 1), 
Doivent-ils s’émouvoir davantage de ce que des capitaux étran- 
I gers viennent vivifier leur agriculture languissante, leur indus- 

L 

(11) Notre plus grand ennemi c’est le désert, a dit un économiste 
j distingué de l'Amérique du Sud, pour nous civiliser c’est peupler ! 







118 


l” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 


trie arriérée? L’avantage matériel est évident. Que craint-on ? 
Que l’étranger devienne propriétaire (1 2) du sol ? Il s’en soucie 
bien vraiment I Savez-vous ce qu’il emportera du pays auquel il 
a apporté ses capitaux? Des titres... car en somme cet apport 
de capitaux se sera fait sous forme de prêts, prêt à l’Etat, à des 
particuliers, et l’étranger aura des rentes, des actions, des obli- 
gations. Eh bien I savez-vous ce qui arrivera ? De même que le 
colon qui a quitté son pays finit par perdre l’esprit de retour et 
change de nationalité, ainsi feront ces capitaux. Yoilà des capi- 
talistes anglais qui ont souscrit un emprunt italien, qui ont créé 
des établissements industriels en Italie, et qui sont porteurs de 
rentes italiennes, d’actions de chemin de fer italien : (je prends 
pour exemple le peuple qui passe avec raison pour le plus 
grand capitaliste du monde, et d’autre part un peuple qui vient 
de naître à la vie politique et économiciue et se montre aussi 
bien doué pour l’une que pour l’autre) quelle sera l’ambition 
des Italiens ? De devenir propriétaires de ces titres, de ces ca- 
pitaux qu’ils ont empruntés aux Anglais. Pour cela ils épargne- 
ront et c’est à cela qu’ils consacreront en partie leurs épargnes. 
Sur le grand marché des titres, les titres italiens seront parti- 
culièrement recherchés par des Italiens. Ce n’est point là une 
hypothèse plus ou moins vraisemblable ; l’expérience atteste 
que les litres émis dans un pays au profit de créanciers étran- 
gers, ont une tendance marquée à rentrer dans ce pays ; et cela 


(12) Il y a des gens qui ont pris à la lettre cette phrase consacrée 
par les protectionnistes « Le Portugal réduit à l’état de province anglaise 
par suite du traité de Méthuen,» et qui se représentent le sol du Portu- 
gal comme la propriété des capitalistes anglais. — La légende du traité 
de Méthuen, unique cause de ruine du Portugal qui n’a pas su défendre 
son travail national, a fait son temps. — V. l’intéressante étude de 
M. Anisson Dupéron : Essai sur les traités de commerce de Méthuen et 
de 1786, dans leurs rapports avec la liberté commerciale. ~ Journal 
des économistes, avril 1 847 . 


CHAP. VIII. DES CONDITIONS SOCIALES, POLItIqUES, ETC. 119 

s’explique. Les capitaux sont à la fois audacieux et craintifs ; 
ils recherchent à la fois la productivité et la sécurité, et, à ce 
dernier point de vue, jamais un capitaliste qui a un capital en 
pays étranger ne le considère comme aussi complètement en 
sûreté qu’il peut le paraître aux nationaux de ce pays lorsqu’ils 
en ont la propriété. 

Il faut donc laisser aller les capitaux où ils veulent, où l’in- 
térêt individuel les appelle ; c’est le meilleur moyen d’encoura- 
ger leur formation, d’assurer leur productivité. Si l’émigration 
est un droit naturel pour les individus, à plus forte raison doit- 
il en être ainsi de l’émigration des capitaux. C’est la liberté, 
c’est la justice ; c’est la condition du progrès, que les peuples 
les plus avancés dans la civilisation portent chez les autres la 
science, les arts, la richesse. Un manufacturier anglais disait un 
jour à ses collègues de la Chambre de commerce de Manches- 
ter : « Autrefois nous exportions des étoffes ; puis celte expor- 
« talion a fait place à celle des fils qui sont la matière première 
« des étoffes ; ensuite nous avons exporté les machines avec 
« lesquelles on fait le fil ; plus tard nous avons exporté des ca- 
« pitaux pour faire des machines ; nous avons enfin exporté 
« nos ouvriers et avec eux notre génie industriel. » 

Dans cette revue des faits généraux qui sont de nature à 
exercer quelque influence sur l’esprit d’épargne et la formation 
des capitaux, je ne saurais omettre l’influence des climats, sujet 
qui a justement attiré l’attention des philosophes et des écono- 
mistes (13). Non seulement je n’ai pas à l’embrasser ici dans 
toute son étendue, mais, même en ce qui a plus directement 


(13) M. H. Passy, L'influence des climats sxtr le développement éco- 
nomique des sociétés. — Journal des économistes de septembre 1873, 
p. 313-323. — M. Baiidrillart, Eludes de philosophie morale et d'éco- 
nomie politique, t. n, p. 70-101 ; De l'influence des climats et des 
lieux sur les faits économiques. 




.120 


I 



P 



r* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

trait à l’objet de cette étude, je crois qu'il suffira de poser la 
question et d’indiquer la solution sans grands développements. 

On a exagéré l’influence directe du climat sur l’homme. On 
a dit : l’extrême froid comme l’extrême chaleur paralysent 
l’homme, le rendent impropre à l’effort intellectuel et physique 
qui sont la condition de tout développement économique, lequel 
se caractérise surtout par l’épargne, l’abondance du capi- 
tal (U). On se laisse trop impressionner, dans cette apprécia- 
tion, par l’effet que produit tel ou tel climat sur ceux qui n’y 
sont pas accoutumés dès leur naissance. Un nègre, sous la zone 
torride, peut supporter des travaux qui accablent un européen. 
La différence essentielle entre le nègre et l’européen, c’est que 
le nègre peut travailler, mais ne veut pas ; l’européen a la vo- 
lonté, non la force. L’influence des climats sur l’homme est 
surtout indirecte, en ce sens que tel ou tel climat engendre 
telle ou telle espèce de besoins, et que l’activité économique de 
l’homme se développe suivant la nature, l’étendue et la variété 
de ces besoins. On peut dire que le climat fait l’éducation éco- 
nomique de l’homme. Ce qui est surtout à considérer ici, c’est 
la variété des besoins résultat de la variété des saisons, et qui 
impose à l’homme la prévoyance. Dans les climats tempérés, 


(U) Cabanis a particulièrement exagéré cet effet des climats. La dif- 
férence des climats est fondamentale dans le système d’économie natio- 
nale de List (v. note 7 ci-dessus), qui n’est que le développement de 
cette idée que : « Les pays de la zone tempérée sont spécialement pro- 
« près au développement de l’industrie manufacturière ; car 1a zone tem- 
« pérée est la région des efforts inteetuels et physiques. » Comme com- 
pensation les pays de la zone torride ont le monopole naturel de pré- 
cieuses denrées que ceux de la zone tempérée recherchent. On peut donc 
poser en principe, dit List, qu’une nation est d’autant plus riche et 
d’autant plus puissante qu’elle exporte plus de produits manufacturés, 
qu’elle importe plus de matières brutes et qu’elle consomme plus de 
denrées de la zone torride (introduction, p. <04 et 105). C’est, on le 
voit, le système colonial généralisé. 




CHAP. Mil. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. 1 2Î 

mais où l’hiver fait néanmoins sentir ses rigueurs, il faut son- 
ger en été, en automne au plus tard, à remplir la cave et le gre- 
nier de fruits et de légumes, de provisions de tous genres. L’ac- 
tivité qui règne dans l’économie domestique est la conséquence 
du climat, des conditions économiques de la société : il faut 
sans cesse produire et conserver. Dans les climats, au contraire, 
où la température varie peu, les besoins sont uniformes comme 
elle, par conséquent moins nombreux ; la terre également fé- 
conde en tout temps donne constamment des fleurs et des 
fruits (15). Certains besoins y sont inconnus ou faciles à satis- 
faire ; le logement, le vêtement, le chauffage, ces premières 
conditions de l’existence, n’y comptent presque pour rien. Les 
populations les plus laborieuses de ces pays à température uni- 
forme, n’ont pas besoin de déployer la même activité que sous 
un climat à saisons bien tranchées ; ici il faut faire en peu de 
temps tous les travaux des champs, car la terre est inabordable 
en hiver ; là, au contraire, on peut travailler en tout temps, on 
n’a pas à se presser, à déployer une fiévreuse activité. 

Sous ces heureux climats, la nature semble avoir voulu dis- 
penser l’homme de la prévoyance ; mais aussi quand elle trom- 
pe par hasard son attente, quelle misère, quelles famines irré- 
médiables ! C’est là que l’humanité devait avoir son berceau, 
car là seulement la nature avait préparé la première nourriture 
indispensable ; mais c’est ailleurs que l’homme devait faire 
éclater sa vraie puissance, sa force morale, dans des pays qui 
récélaient aussi des richesses, mais des richesses qu’il fallait 
arracher à la terre par un labeur obstiné. Là où la nature a 
traité l’homme en enfant gâté. « La vie humaine est soutenue 

(15) En Arabie, la même semence produit annuellement une triple ré- 
colte, parce que les grains tombés au moment de la moisson germent 
immédiatement et suffisent à l’ensemencement. V. G. Roscher, Princi- 
pes d'écon. politique, S 32. 



ISS PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

« avec si peu de chose que les pauvres souffrent rarement l’in- 
« quiétude du lendemain, et dans ces climats où l'existence 
« est déjà un plaisir, le luxe qu’ils préfèrent n’est autre que 
« le repos. Quand la passion les mène, ces peuples déploient 
« une grande énergie ; mais ils n’ont pas celte énergie cons- 
« tante, courageuse, qui se manifeste par un travail non inter- 
« rompu. » (16) — Voilà bien les fruits de cette éducation 
économique faite par le climat : le goût du repos (17), l’indo- 
lence, l’imprévoyance, le fatalisme, qui ont produit cette triste 
philosophie boudhiste dont l’idéal est le repos absolu dans la 
mort. Enfin, comme conséquence de tout cela, celte insou- 
ciance à l’endroit du manque de liberté et de sécurité qui ne 
menace pas l’heure présente, et cette justice sommaire et bru- 
tale qui frappe à l’aveugle, sans forme de procès, sans souci de 
la dignité humaine. 

A propos de cette humble question de l’épargne et du capi- 
tal, j’ai dû parler de sécurité, de justice, de liberté ; je me plais 
à y insister. La liberté économique n’est qu’une des formes de 
la liberté générale, mais non la moins importante. Le mot 
liberté, à lui tout seul, n’est qu’une abstraction ; l’économie 
politique lui donne un sens précis, déterminé, qui est en som- 
me le véritable. Pour bien des gens la liberté n’est que le secret 
espoir de dominer ; pour d’autres c’est avant tout le désir de 


(16) J. Stuart Mil), Principes, liv. i, chap. vin. § 4. 

(17) Propos musulman : « Les œuvres d’Allah sont merveilleuses ! 
a Vois ce Franc ! il pourrait rester tranquillement assis, et, dès qu’il le 
« peut, :1 se traîne à pied çà et là ! » Le capitaine Speke. dans le Jour- 
nal de son voyage aux sources du Nil, rapporte : « Si je me prome- 
« nais un peu pour me dégourdir les jambes, les somali se formaient 
« en conseil de guerre pour discuter les mobiles de ma conduite ; dans 
« leur esprit il fallait que j’eusse des desseins secrets sur leur pays, car 
« un homme jouissant de son bon sens ne fait pas aller ses jambes inu- 
« tilement » 


CHAP. VIII. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. 123 

n’être pas dominé, tyranisé. La liberté est avant tout une chose 
négative, et la formule économique laissez faire, laissez passer 
est encore la meilleure formule de la liberté générale ; j’entends 
cette formule bien comprise et non travestie au gré des pas- 
sions et de l’ignorance. Que d’enseignements contient la liberté 
économique I En assistant, par la pensée, aux luttes qu’il a fallu 
soutenir pour la conquérir ; en voyant tout ce qu’il a fallu dé- 
ployer de science, d’esprit, d’éloquence, de ferme bon sens, 
pour venir à bout de tant d’erreurs, de préjugés, de sophismes; 
pour rassurer les intérêts légitimes mal à propos effrayés, pour 
démasquer les intérêts égoïstes abrités sous le manteau de l’in- 
térêt public et du patriotisme,, , on comprend le prix qu’il faut 
attacher à une liberté si chèrement conquise ; et il en est de 
même de toutes les libertés. Je dirai volontiers que la liberté 
économique est une excellente école d' applieation de la li- 
berté. Une question de liberté économique se trouve mêlée à 
tous ces grands mouvements des nations dont on fait honneur 
à de pures aspirations vers la liberté et l’indépendance politi- 
ques. Les colonies anglaises d’Amérique s’émurent lorsqu’elles 
entendirent Chatam, le père de Pitt, effrayé des premiers pro- 
grès de leurs manufactures, déclarer en plein Parlement qu’il 
ne fallait pas laisser fabriquer en Amérique un seul fer à che- 
val ; et si l’élévation des droits sur le thé fut le signal de la 
guerre, Washington déclarait que ce n’était pas uniquement 
pour quelque sous de plus qu’on se battait, mais parce qu’il y 
allait de la dignité du peuple américain, qui ne voulait pas être 
taxé à merci et miséricorde. On fait fi des intérêts matériels ! 
Eh bien, ces intérêts matériels, l’épargne, le capital, le com- 
merce, l’industrie, pour prospérer n’ont pas moins besoin de 
liberté que tout ce qu’on est convenu de considérer comme 
l’expression la plus élevée de l’intelligence humaine, les lettres, 
les arts, les sciences. On a pu voir de grands esprits, des poè- 





tes, des historiens, des philosophes, des jurisconsultes, qui, 
dans le domaine de la pensée pure, réclamaient la liberté, ac- 
cepter trop facilement des compromis sur le terrain de la poli- 
tique. Rien de semblable dans les annales de l’économie politi- 
que ; aucune science n’a eu des représentants d’un caractère 
aussi élevé : Vauban, Quesnay, Turgot, Malcsherbes, J.-B. Say, 
Charles Comte, Dunoyer. L’industrie, le négoce, les métiers 
ont voyagé de ville en ville, de pays en pays, fuyant l’oppres- 
sion et la persécution, d’Asie en Grèce, de Grèce en Italie, en 
Flandre, en Brabant, de France, hélas ! en Allemagne, en An- 
gleterre, en Hollande. Pour la libre Hollande, tous ces glorieux 
souvenirs : la conquête de son territoire sur l’Océan, la con- 
quête de son indépendance vis-à-vis de l’Espagne, la supréma- 
tie maritime, la liberté de conscience... se confondent avec des 


J 


idées de liberté commerciale ; et lorsque, après le traité d’Aix- 
la-Chapelle, le Stadthander s’enquérait auprès des négociants 
sur ce qu’il y avait à faire pour la prospérité économique, de la 
Hollande, il lui fut répondu : la liberté politique et commer- 
ciale I (1 8) 

Si, à propos d’épargne et de capital, j’ai insisté sur cet élé- 
ment vital, la liberté, c’est qu’ aujourd’hui bien des gens croient 
qu’il faut lui donner un autre nom : la démocratie ! L’illustre 
chancelier de l’Hospital, le héros et le martyr de la tolérance 
religieuse , qui est aussi une forme de la liberté , disait : 
« Otons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et sédi- 
« tions : Luthériens, huguenots, papistes, ne changeons le 


(18) J.-E. Horn, l’Economie politique avant les physiocrates; chap. 
IX. — Je ne puis m’empêcher de rappeler ici la noble réponse de Comte 
et de Dunoyer à l’empereur Napoléon qui, en 1814, désireux de s’assu- 
rer l’appui des deux rédacteurs du Censeur, les manda auprès de lui et 
leur dit : « Que demandez-vous? — L’n bon gouvernement pour la 
« France libre, et pour nous la paisible continuation de nos travaux, » 





CHAP. IX. DERNlKi’.E ANALYSE. SYNTHÈSE ET DEFINITIONS 1 25 

« nom de chrétiens ! » Je dirai volontiers : ôtons ces vilains 
mots d’aristocratie et de démocratie, noms de factions, ne chan- 
geons les beaux noms de justice et de liberté ! « C’est ce ré- 
« giine (la liberté pour l’homme de s’élever aussi haut que le 
« permettent les succès de ses efforts) qu’on appelle raainte- 
« nant démocratie, dénomination qui n’a pas seulement le 
« tort d’être inexacte, car il n’y a pas plus de démocratie que 
« d’aristocratie dans les pays où la loi est la même pour tous, 
« mais qui de plus à celui bien plus grave de susciter et tl’en- 
« tretenir chez de nombreuses parties de la population l’idée 
« qu’il leur reste des victoires à remporter sur les autres, et 
« des intérêts auxquels il manque les garanties, la protection, 
« les moyens d’essor qu’ils ont droit d’obtenir... La démocra- 
« tie, c’est l’établissement, la Consécration de la justice dans les 
« rapports entre les personnes, la souveraineté rendue aux 
« lois qui règlent naturellement la distribution de la ri- 
« chesse(19). » 


CHAPITRE IX 

Dernière analyse. — Synthèse et définitions 

Les définitions ne sont bonnes que pour ceux qui savent 
comme les résumés ne peuvent servir qu’à ceux qui les ont 
faits. Définition, résumé, synthèse, conclusion, tout cela ne 
saurait venir utilement qu’après une recherche analytique plus 


(19) M. H. Passy, Des formes de gouvernement et des lois gui les 
régissent, chap. xvi. 








126 I'® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

OU moins complète. Cela est particulièrement vrai du grand 
phénomène économique qui est l’objet de cette étude. Si en ef- 
fet nous posons tout d’abord la question : qu’est-ce que le ca- 
pital ? et prêtons l’oreille dans l’espoir de saisir une réponse 
satisfaisante, nous ne recueillerons guère que des formules dont 
l’apparente rigueur déguise mal le vague et l’incertitude réel- 
les, je ne sais quoi de confus et de discordant, où aux hésita- 
tions des sages, aux naïvetés des gens simples se mêlent les im- 
précations (1 ) des fous criant : mort au capital I II sera facile de 
résoudre les contradictions plus apparentes que réelles des sa- 
ges ; de redresser l’erreur des simples ; parviendrons-nous à 
ramener les fous à la raison, à les désarmer ? Ici on ne peut 
répondre de rien. 

La cause principale du vague et des incertitudes qui obscur- 
cissent la notion d’ailleurs si simple du capital, dès qu’on essaie 
de la concentrer dans une définition, c’est que, à des points de 
vue divers, cette nation n’a rien d’absolu ; elle est essentielle- 
ment relative. On pourrait appliquer au capital ce que le fabu- 
liste dit du bloc de marbre : 


Un bloc de marbre était si beau 
Qu’un statuaire en fit l’emplette. 

Qu’en fera, dit-il, mon ciseau? 

Sera-t-il Dieu, table, ou cuvette ? 

Il sera Dieu... 

De même le propriétaire d’un sac de blé peut se dire : qu’en 
ferai-je ? Sera-t-il ou non capital ? Le sac de blé ne peut être 


(t) Ora incomician le dolenti note 
A farmisi sentire ; or son venuto 
Là dove molto pianto mi percote... 
Diverse lingue, orribili favelle. 
Parole di dolore, accent! d’ira. 


Dante, inferno. in V. 



CHAP. IX. DERNIÈUE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DEFINITIONS. 1 27 


conservé indéfiniment, il faut qu’il soit consommé; mais il peut 
être donné en salaire à des ouvriers utiles, jeté en terre comme 
semence, ou bien employé à nourrir un valet fainéant qui dort 
dans une antichambre (2). Dans les deux premiers cas, le sac 
de blé est un capital ; dans le dernier cas, il n’est plus capital. 
Nous savons cela par l’analyse que nous avons faite de l’épar- 
gne au chapitre V. Un individu peut faire le même raisonne- 
ment par rapport à l’ensemble des valeurs dont il dispose à un 
moment donné et se demander quelle portion de cette richesse 
il épargnera, transformera en capital ? Cette quantité est varia- 
ble, au moins dans de certaines limites, car évidemment tout ne 
sera pas capitalisé ; il faut vivre avant tout, comme on dit vul- 
gairement. De là deux sortes de définitions de capital : une dé- 
finition étendue : le capital est V accumulation de tous les pro- 
duits dus a un travail antérieur ; une définition restreinte : 
le capital n’est que la partie du produit épargnée et destinée à 
la reproduction (3). Je ferai remarquer encore que le mot 
destination a quelque chose de vague ; ce n’est pas la destina- 
tion purement intentionnelle; c’est l’emploi effectif qui fait 
d’un produit un capital. 

En outre, ces préoccupations relatives à la définition du ca- 


(t) A un autre point de vue la notion de capital est avant tout sub- 
et non objeclive. Le propriétaire qui veut capitaliser le sac de 
blé, le vend et distribue l’argent en salaires ou achète une machine • 
mais que deviendra le sac de blé lui-môme aux mains de l’acbeteur? 

(3) J. -S. Say donne au mot capital le sens large du mot anglais stock, 
1 ensemble des produits, les existences, l’inventaire général d’un indi- 
vidu ou de la société ; Rossi tient au sens restreint de l’autre mot an- 
glais capital, comme le font Jlalthus et Adam Smith. Tout cela n en- 
gage pas sérieusement les principes de ta science, comme dit M. Jo- 
seph Gai nier, qui a très bien analysé cette controverse terminologique 
dans son classique traité, chap. iv, s 1 . Encore faut-il s’entendre. Mac- 
Culloch va trop loin dans le sens de J.-B, Say, lorsqu’il met de côté 
l’idée de productivité que J.-B. Say ne perd jamais de vue: 


i 


128 , 1” PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

pital, ne s’appliquent qu’au capital circulant : il s’agit de puiser 
dans la masse des produits ce qui est destiné à alimenter la 
production. Quant au capital fixe, il est le plus souvent, par 
lui-même, une valeur capitale, qu’on peut montrer du doigt, 
dont on peut dire d’une manière absolue ; voilà un capital ? Il 
en est ainsi d’une usine, de cet ensemble de machines à de- 
meure, qui font corps avec le bâtiment. Mais, quand il s’agit de 
définir le capital fixe d’une part et le capital circulant de l’au- 
tre, je retrouve encore l’idée de relativité. Voilà un chariot, 
une machine... est-ce du capital fixe ou circulant? Je n’en sais 
rien ; si ces objets son attachés au service d’une usine, c’est du 
capital fixe ; si ce sont des produits destinés à être vendus, c’est 
du capital circulant. 

Voici encore un point de vue sous lequel la notion de capital 
fixe présente un caractère relatif. Certaines choses, avons-nous 
dit, sont par elles-mêmes et d’une manière absolue, capital 
fixe, engagé, et ne peuvent changer de destination : l’usine et 
son outillage. Mais celui qui a fourni une partie de ce capital 
de fondation, l’actionnaire, peut porter son titre sur le marché 
où il circule comme la monnaie, le plus dégagé des capitaux. 

Mais la monnaie est-elle donc un capital ? Quant aux métaux 
précieux, l’or et l’argent, considérés comme matières premières 
de certaines industries, ils sont évidemment des capitaux au 
même titre que le fer et le cuivre. Quant aux métaux précieux 
sous forme de monnaie, ils rendent des services incontestables 
dans l’échange ; on a dit qu’ils étaient le matériel roulant de 
l'échange. Maintenant il est certain que la monnaie est un ca- 
pital d’une espèce particulière. Si un individu peut dire que 
plus il a d’argent, plus il a de capital à sa disposition, cela est 
vrai dans une certaine mesure, parce qu’il peut disposer d’une 
portion d’autant plus grande du fonds social. Il en est autre- 
ment au point de vue général ; la société ne peut pas dire 



CHAP. IX. DERNIÈRE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DÉFINITIONS 129 

qu’elle est d’autant plus riche qu’elle a plus de monnaie. Plus 
une nation est riche, plus elle peut suffire à l’échange avec une 
quantité de monnaie relativement moindre ; c’est ce qui a lieu 
en Angleterre grâce au développement des institutions de cré- 
dit. On peut comprendre qu’on se passe d’argent ; des écono- 
mistes sérieux ont rêvé un système d’échange dans lequel la 
monnaie ne figurerait que comme un évaluateur fictif, une 
monnaie de compte ; et dans le commerce en gros, grâce aux 
virements et aux compensations, la monnaie ne joue qu’un fai- 
ble rôle. Toutes les fictions du monde ne pourront jamais faire 
qu’on se passe d’aucun des objets destinés à satisfaire nos di- 
vers besoins. A cela on répond non sans raison que nous avons 
des besoins directs et indirects. Nous avons directement besoin 
de pain, de vin, de vêtements ; nous n’avons pas un besoin di- 
rect de machines qui servent seulement à confectionner tel ou 
tel produit. Ces machines n’en sont pas moins du capital ; la 
monnaie est un capital au même titre. Ce qu’il importe, c’est 
de dissiper l’erreur des gens simples qui ne croient pas seule- 
ment que l’argent est un capital, mais qui le considèrent com- 
me le capital, pour lesquels le capitaliste est uniquement le 
détenteur d’une somme d’argent. A propos du taux de l’inté- 
rêt (4), nous avons suffisamment mis en lumière la différence 
qu’il y a entre la monnaie et le capital en général (5). 

(4) V. chap. VI, note 8. 

(5) M. Ambroise Clément en particulier a contesté à la monnaie la 
qualité de capital ; dans son système de nomenclature, il voudrait en 
faire un fonds productif à part (V. Journal des Economistes de février 
1873, p. ?06, et Essai sur la science sociale, du même auteur). Je ne 
sais si cela est bien d’accord avec les fonctions de la monnaie telles que 
M. Clément les a analysées lui-même [Journal des Econ., octobre 1872), 
fonction évaluatrice, et surtout distributrice. C’est bien là l’office d’une 
machine. On a dit que l’argent ne sert qu’à graisser la machine de l’é- 
change ; va pour la graisse, mais c’est du capital. — M. Ad. Biaise a 

9 


130 




PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

Mais ce rôle secondaire que j’assigne à la monnaie n’est-il pas 
contredit par ce qui semble résulter de la rapide analyse que 
j’ai présentée dans l’avant-dernier chapitre, d’une crise com- 
merciale. La crise vient de ce que l’argent manque à un moment 
donné ; on n’en saurait donc trop avoir. On exalte la puissance 
du crédit de l’Angleterre qui, dit-on, sufiît à un immense mou- 
vement d’affaires avec une quantité relativement insignifiante 
de numéraire ; mais voilà que tout à coup une crise éclate, qui 
aurait peut-être pu être conjurée avec quelques centaines de 
millions de numéraire en plus dans la circulation ; serait-ce 
donc une bien lourde charge pour un pays si riche d’avoir à 
son service quelques centaines de millions de plus? La réponse 
est bien simple. Chaque pays a un tempérament économique 
particulier et fait, en conséquence, ses affaires avec une quan- 
tité de numéraire plus ou moins considérable. On s’habitue à 
cette situation financière ; le commerce se développe en consé- 
quence, l’équilibre s’établit entre le numéraire et le crédit, 
mais cela ne saurait conjurer les crises lorsque les causes qui les 
déterminent ordinairement viennent à se produire. Qu’on me 
permette une comparaison. Il y a cinquante ans, cinq ou six 
voitures publiques partaient, je suppose, de Marseille pour Pa- 
ris, emportant soixante voyageurs. En cet état, que tout d’un 
coup deux cents voyageurs eussent voulu partir le même jour... 
les moyens de transport auraient manqué, et on n’aurait pu 
que difficilement, à des prix exorbitants, se procurer quelques 
voitures supplémentaires. C’est l’image d’une crise ; et quel- 
qu’un de dire : si au lieu de cinq ou six voitures il y en avait 

pris la défense de la monnaie comme capital (Journal des Econ. d’avril 
et juin 1873), et M. Joseph Garnier a sagement conclu (Journaf des 
Econ., juillet 1873, p. 116) en disant que c’était là surtout affaire de 
nomenclature, que AI. Ambroise Clément avait raison en un sens, mais 
que M. Âd. Biaise n’avait pas tort. 





-e ^ ^ 




CHAP. IX. DERNIÈRE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DÉFINITIONS. 1 31 


cinquante, pouvant emporter par jour cinq ou six cents voya- 
^ geurs, pareille chose n arriverait pas. Erreur ! Il y a aujour- 

d’hui un chemin de fer qui emporte en effet ces centaines de 
voyageurs par jour... cela empêchera-t-il une crise dans les 
jl moyens de transport de se produire ? Non ; à certains moments, 

il faudra organiser des trains supplémentaires dans lesquels on 
s étouffera. Pourquoi? parce que la circulation ordinaire s’est 
■ établie sur le pied de ces cinq ou six cents voyageurs par jour. 

Il n y a rien d absolu dans tout cela ; c’est une question de me- 
sure, de tact commercial (6). 

La monnaie est donc un capital ; le capital monétaire d’une 
j nation est la quantité de monnaie qu’elle emploie dans ses 

échanges et qui est inégalement répartie entre les particuliers. 
Ici se présente la question de savoir s’il convient en effet de 
donner le nom de capital à toute cette monnaie ? Telle parait la 
pensée d Adam Smith. Après avoir très bien expliqué la nature 
i et les fonctions de la monnaie, il dit ; « Sans contredit, l’ar- 

1 « gent fait toujours partie du capital national, mais on a déjà 

« fait voir qu’en général il n’en fait qu’une petite partie. » 
J. B. Say, au contraire, pense qu’on ne doit considérer comme 
capital « que cette partie du numéraire que l’on a accumulée 
« pour l’employer lucrativement, ou celle qui, étant le fruit 
I K d une affaire terminée, n’attend que l’occasion d’être placée 

(6) Si les crises commerciales sont plus violentes en Angleterre qu’ail- 
leurs, cela tient à la nature de son commerce. Le commerce extérieur y 
joue un rôle infiniment plus considérable que le commerce intérieur à 
la différence de ce qui se passe dans la plupart des autres pays. Ces gi- 
I gantesques opérations commerciales, qui embrassent l’univers, sont très 

i délicates à apprécier, à calculer ; ce sont nécessairement des opérations 

à longs termes qui exigent de longs crédits ; les retours se font attendre 
es réalisations sont difficiles... tout cela oc*îasionne des mécomptes. Le 

commerce intérieur est plus sûr ; on calcule mieux avec une clientèle 
j quon a sous la main. 


r 

I 


/(32 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

« dans une nouvelle affaire C’est avec regret que l’on re- 

« trouve dans le livre d’Adam Smith, où il y a si peu d erreurs, 

« celle qui regarde le numéraire comme faisant toujours partie 
« du capital national (7). » La question me parait délicate. 
J. B. Say raisonne ici sur la monnaie comme sur une denrée 
quelconque ; mais peut-etre y a-t-il lieu de distinguer. Ce qu on 
doit considérer dans l’argent, c’est avant tout la fonction qu il 
remplit dans les échanges. Cette fonction, l’argent la remplit 
toujours ; c’est une machine qui fonctionne plus ou moins acti- 
vement, qui peut ne pas fonctionner du tout, qui sert à diffé- 
rents usages, mais qui est toujours indispensable. Les machines 
d’une usine ne cessent pas d’être capital parce qu elles cessent 
de fonctionner. — H faut absolument que chaque individu ait 
dans sa poche quelques pièces de monnaie pour les dépenses 
journalières, sans cela le mouvement général des échanges se- 
rait arrêté au grand détriment de la société. Seulement il est 
vrai de dire que si ce petit capital monétaire, ainsi fractionné et 
divisé, suffit aux relations ordinaires de l’échange entre indivi- 
dus, lorsqu’on voudra fonder une usine, il faudra, pour mettre 
en mouvement une grande masse de capitaux, concentrer dans 
les mêmes mains tous ces écus isolés. Trois ou quatre soldats ne 
font pas une armée sans doute, mais, suivant les cas, ils n en 

constituent pas moins une force armée. 

La question du numéraire, considérée comme capital, nous 
amène tout naturellement à cette autre question ; Le crédit est- 
il un capital ? On a fait ce beau raisonnement : on peut acheter 

(7) Adam Smith, Uv. iv, chap. i. Du principe mr lequel se fonde le 
système mercantile, édition Guillaumin, t. ii, p. t4. — J. B. hay, 
iv« partie, chap xii, texte et note. - A vrai dire, je ne suis pas bien 
sûr aue Adam Smith ait songé à la controverse soulevée par J. B Say. 
et il me parait n’avoir voulu affirmer que ceci : le numéraire est du ca- 
pital, mais il n’est qu’une portion du capital de la nation. 


'iBf 


CHAP. IX. DERNIÈRE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DÉFINITIONS. ^ 33 

à crédit, donc le crédit tient lieu d’argent , remplit la même 
fonction ; par conséquent si la monnaie est du capital, le crédit 
aussi est un capital. Je prie le lecteur de se reporter (8) à 1 a- 
nalyse que j’ai faite du crédit et des opérations auxquelles il 
donne lieu ; il est évident que tout cela se réduit à une créance 
représentée ordinairement par un titre, créance qui peut être 
cédée par le créancier originaire. Ces créances, ces titres ont 
une valeur actuelle plus ou moins grande, suivant la date de 
l’échéance, la solvabilité du débiteur, que ce débiteur soit un 
individu ou une compagnie. Il y a des gens qui font profession 
de créer, de vendre, d’acheter, de faire circuler ces créances, 
ces titres. Tout cela ne change rien à l’idée fondamentale de 
créance, droit de toucher à un moment donné une somme d’ar- 
gent ou toute autre richesse, d’exiger tel ou tel service. Toutes 
les définitions (9) du monde n’y changeront rien. Nous savons 
les services que rend le crédit ; mais toutes ces formules ; le 
crédit est un capital ; (1 0) le crédit multiplie les capitaux, 


(8) V. chap. vu, note 1. 

(9) Les économistes définissent le crédit tantôt par la nature de 1 o- 
pération qui en est la base, un prêt, un emprunt, une avance ; tantôt 
par la nature des services qu’il rend à la production. Les gens du mon- 
de, les économistes, les financiers ne parlent pas le même langage. 

« Le mot crédit est une de ces expressions dont le sens complexe varie 
« sous la plume des économistes et des financiers » dit avec raison 
M. Joseph Garnier, Traité, chap. xix, § I. - Lorsque M. Cieszkowski 
{Du crédit et de la circulation) définit le crédit : la transformalion des 
capitaux stables et engagés en capitaux circulants et dégagés, il n’a 
en vue qu’une espèce particulière de titres de crédit qui joue sans doute 
un rôle très-important, car d’ailleurs le crédit a encore pour effet de 
faire circuler plus facilement des capitaux qui sont déjà par eux-mêmes 
dégagés et circulants. 

(10) C’est M. Macléod (v. ci-dessus chap. v, note 1) qui a soutenu 
cette opinion de la façon la plus retentissante. 

M. Macléod est un économiste très instruit, qui sait ce que c’est que 
l’économie politique, et a notamment très-bien analysé le mécanisme du 
crédit (p, 340. Je cite d’après le livre de M. Richelot ; je n’ai pas l'origi- 





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1 



^34 I'* PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE, 

etc., ne sont que des figures de rhétorique qu’il est dangereux 
de prendre à la lettre. Outre qu’elles peuvent égarer les per- 
sonnes qui ne sont pas familiarisées avec l’analyse scientifique, 
il y a des gens mal intentionnés qui sont comme à l’affût de ces 
définitions, prompts à s’en emparer et à en tirer le parti qu’on 
sait. 


nal anglais sous les yeux ; mais M. Richelot est un trop fervent admi- 
rateur de M, Macléod, pour qu’on puisse soupçonner sa traduction de 
trahison) ; il dit fort bien du capital, que ce mot s’applique plutôt à la 
manière d'employer une qualité qu’à tel objet en particulier (p. 30). 
Mais quoi ! M. Macléod est entêté de définitions et du désir d’élever l’éco- 
nomie politique au rang de science exacte. Il s’empare du principe logi- 
que formulé par son compatriote Whewell : a Définition et proposition 
« sont les deux manches de l’instrument par lequel nous saisissons la 
a vérité » (p. 183), et il part de la pour enchaîner proportions et défini- 
tions ; définition du capital : Un élément économique employé en vue 
d’un profit (p. 251). Et qu’est-ce qu’un élément économique : « Un élé- 
« ment économique ou objet de richesse est toute chose qui peut être 
O mesurée ou qui a la faculté d’acheter » (p. 319). A ce compte-là tout 
est capital évidemment. Pénétrons avec M. Macléod dans la nature du 
crédit, ce qui sera facile grâce à une découverte de notre auteur : « Du 
« moment que nous sommes bien pénétrés de la conception que la pro- 
« priété est non une chose, mais un droit, nous trouvons qu’une lu- 
« mière éclatante se répand sur toute la matière. Elle prouve immédia- 
9 tement l’existence indépendante, et elle explique la nature des masses 
« énormes de propriétés, qui ont été entièrement négligées par les éco- 
« noœistes ou dont la nature a été par eux sérieusement méconnue » 
(p. 315). Laissons à M. Macléod l’illusion d’avoir découvert le pre- 
mier que la propriété est un droit, et demandons-nous quelle est cette 
masse de propriétés qui ont été évoquées du néant par celte nouvelle 
conception du droit de propriété ! L’auteur déclare (p. 327) que, pour 
plus de clarté, il est indispensable d’introduire dans la langue économi- 
que, l’usage des signes algébriques et —, et les quantités positives 
et négatives, et (p. 329) il ajoute : « Si, conformément aux usages des 
« sciences physiques, nous indiquons les produits accumulés do passé 
« par le signe -J- , nous pouvons indiquer par le signe — ceux qui 
« n’existent que dans l’avenir. » Je ne vois pas pourquoi ; un produit à 
venir peut être incertain, se réduire à zéro, mais pourquoi le représen- 
ter par—, moins que rien? En conséquence l’auteur (p. 331) nous 
dresse un tableau en trois colonnes représentant le patrimoine passé, 
présent et futur de l’humanité jusqu’à la consommation des siècles ; et 


* 





CHAP. IX. DERNIÈRE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DÉFINITIONS. 1 35 

Pour justifier cette assimilation du crédit au capital, indé- 
pendamment de la considération que le crédit supplée à la 
monnaie, on a dit que le crédit était accordé à un individu à 
raison de son honnêteté et de sa capacité, et constituait en con- 
séquence un capital immatériel. Expliquons-nous sur ce der- 
nier point. Si, dans un tableau historique des développements 
de la puissance productive de l’homme, il convient de placer au 


« dans ce tableau, dit-il ; Les produits accumulés jusqu’au temps actuel 
9 sont désignés par le signe -4- ; ceux qui parviendront à l’existenee 
» dans l’avenir par le signe — ; zéro désignera le temps présent No- 
tez que dans la troisième colonne, sous la rubrique Produits de l'ave- 
nir — , nous trouvons, à côté du crédit, le droit de propriété comme ne 
donnant droit qu’à des fruits à venir, et l’auteur (p. 33i; ajoute: 
« Toute cette masse de propriétés immatérielles est entièrement omise 
9 dans les ouvrages .sur l’économie politique ou mal comprise dans sa 
a nature. » Si vous voulez bien apprécier le résultat de ces profondes 
élucubrations, revenez à la page 315 ; « Personne, nous en sommes con- 
9 vaincu, initié aux mathématiques et à la physique, ne peut manquer 
« de reconnaître que les observations qui précèdent donnent au domaine 
9 de l’économie politique une extension pareille à celle que l’algèbre 
9 donne au domaine de l’arithmétique. L’algèbre nous montre des quan- 
9 tités s’étendant des deux côtés de zéro jusqu’à l’infini, et ces quanti- 
0 tés positives et négatives devant être additionnées pour former le to- 
9 tal II en est de même dans la philosophie naturelle. Or, on a vu que, 
9 par {'analogie lapins rigoureuse, la propriété droit à l’avenir peut 
« être mesurée avec autant d’exactitude que la propriété droit au passé ; 
9 et que l’une et l’autre, la propriété négative aussi bien que la positive, 
9 doivent être additionnées pour former le total de la propriété. Non 
9 seulement les observations qui précèdent élargissent ainsi le domaine 
ti de l’économie politique, mais elles opèrent dans la méthode une révo- 
9 lution aussi profonde que l’introduction de la doctrine du mouvement 
9 dans l’ancienne géométrie. Du moment que nous comprenons que le 
9 capital est une quantité progressive, la doctrine du mouvement est 
9 par cela même introduite dans l’économie politique avec toutes ses 
« conséquences. » Je recommande surtout au lecteur {'analogie rigou- 
reuse ! On ne s’est jamais posé avec plus de candeur en messie scienti- 
fique. Et M. Richelot de s’écrier (p. 206) : « Si Auguste Comte, qui a 
9 si mal parlé de l’économie politique, eût connu les travaux par les- 
« quels M Macléod vient de la régénérer, il eût applaudi avec joie àl’a- 
9 vènement de l’économie politique parvenue à l’état positif ! » Sancta 
simplicitas l! 









136 1" PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE. 

premier rang ce que nous avons nous-raême appelé le capital 
immatériel, la science, l’habileté technique, ce n’est pas une 
raison pour qu’un ouvrier, en venant offrir ses services à un 
entrepreneur, lui dise : je vous loue mon capital intellectuel. 
Non ; il s’agira là d’un louage de travail et d’un salaire dans 
la fixation duquel, bien entendu, il sera tenu compte de ce ca- 
pital immatériel, de cette habileté acquise. Représenter l’ou- 
vrier comme un capital, comme une machine plus ou moins 
perfectionnée, est un abus de langage évident. 

Je ferai une remarque analogue sur les fonds de terre. On a 
dit ; ce qui fait la valeur de la terre, c’est le capital qui y est ac- 
cumulé depuis des siècles ; les fonds de terre sont des machines 
successivement perfectionnées et destinées à produire telle ou 
telle denrée ; la fécondité naturelle de la terre n’a pas grande 
valeur, et la preuve en est qu’on ne se soucie guère d’aller en 
tirer parti dans certains pays où elle abonde, mais où il n’y a 
ni capitaux, ni sécurité, ni salubrité. Ce qu’on appelle rente de 
la terre n’existe pas, il n’y a que le fermage, qui est 1 intérêt 
d'un capital. C’est là une exagération inspirée, on le sait, par 
un esprit de réaction contre certaines formules tranchantes de 
Ricardo ou de ses disciples (11). De ce qu’on peut accumuler 
sur la terre des quantités considérables de travail et de capital, 
de telle sorte que la rente proprement dite ne soit que peu de 
chose à côté de l’intérêt des capitaux engagés, la rente ne dis- 
paraît pas pour cela, et la terre reste toujours l’emplacement 
plus ou moins favorablement situé de l’industrie agricole. 

Il n’y a aucun intérêt théorique ni pratique à opérer ces ré- 
ductions en vue d’identifier les divers éléments de la produc- 

(II) Voir là-dessus les intéressants travaux de M. de Fontenay : Du 
rcvemi foncier, et un article publié dans le Journal des Economistes 
d’avril 1868 , sous ce titre : Etude sur la propriété foncière considérée 
comme une forme du capital. 




CHAP. IX. DERNIÈRE ANALYSE. SYNTHÈSE ET DÉFINITIONS. 1 37 

tion, de ramener la terre et le travail à la notion du capital ; 
pas plus qu’il ne serait juste de ramener le capital à la notion 
du travail, sous prétexte qu’il est le fruit d’un travail antérieur. 
Il ne peut résulter de toutes ces tentatives qu’incertitude et 
confusion. 

Je renvoie à la quatrième partie l’examen des doctrines in- 
transigeantes dans lesquelles le parti pris, la passion et la colère 
sont la note dominante. Je me suis borné, dans ce chapitre à 
réduire à leur juste valeor, par des explications amiables, des 
dissentiments qui ne portent pas en général sur le fond des cho- 
ses, et auxquels s’applique bien le mot de Montaigne : La plu- 
part des occasions de trouble et de dispute sont grammai- 
riennes. 


t 





DEUXIÈME PARTIE 


DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE ACQUISE 


CHAPITRE \ 


TRARÎSITIOIM 


Dans la section précédente, j’ai résumé les principes de la 
science économique sur le capital; j’en ai fait, en quelque sorte, 
l’anatomie et la physiologie. Après avoir énuméré et décrit ses 
diverses espèces, j’en ai analysé le mode de formation et le 
fonctionnement. La science nous dit : le capital est une force 
économique, un puissant agent de la production ; c’est la ri- 
chesse source de richesses nouvelles ; il faut le conserver et 
l’accroitre. Toutes les sciences arrivent à la même conclusion, 
quel que soit celui des autres biens de l’homme qu’elles aient 
pour objet : la force du corps, la force morale, la santé, l’intel- 
ligence. Chaque science, en poursuivant ses recherches, se ren- 
ferme dans son domaine, ne considère que telle ou telle espèce 
de biens et fait pour un moment abstraction des autres ; mais il 
n’en est plus de même quand on passe de la science à l’art, à la 
pratique de la vie. Il faut alors se préoccuper de la valeur com- 
parative des différents biens et apprécier les divers mobiles qui 
nous sollicitent quelquefois en sens contraire, au moins en ap- 









140 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

parence ; il faut tnettre d'accord toutes les sciences sans les 
confondre, les distinguer sans les isoler (1). C’est d’ailleurs 
une prétention chimérique, même dans les pures recherches 
scientifiques, de vouloir maintenir une séparation complète en- 
tre la science et l’art. L’économie politi(jue ne nous dit pas seu- 
lement ce que c’est que la richesse, elle nous indique aussi les 
moyens de l’acquérir, de la conserver, de l’accroître ; elle a, 
comme nous le verrons, la prétention légitime de nous indiquer 
le meilleur usage qu’on en pui.sse faire (2). Il en est donc des 
différentes sciences comme des peuples divers qui ont chacun 
leurs affaires privées, intérieures, dans lesquelles nul n’a le 

droit de s’ingérer ; tandis qu’il est d’autres questions, d’un in- 

« 

(1) M. Minghetli, De ^économie poliliqtie et de ses rapports avec la 
morale et le droit, préf. p. vi, et liv. iv. 

(2) M. II. Dameth (l'Economie politique et le spiritualisme, Journal 
des Economistes de mai 1862, p. 210-236) revandique avec une certaine 
hauteur l’indépendance de l’économie politique à l’encontre des autres 
sciences morales. — M. A. B. Cherbuliez, dans son Précis de la science 
économique, déclare que • « C’est faussement qu’on attribue à l’écono- 
« mie politique un but pratique »; il s’attache à « dénier toute portée 
morale à l’économie politique ». — Qui ne se souvient du mot de 
31. Dupuit, de regrettable mémoire, à propos des industries qui pour- 
raient être atteintes par la liberté commerciale ; «Tant mieux ! s’écriait- 
« il, cela ne prouvera que mieux sa nécessité i » — M. G. du Puynode 
{Les lois du travail et de la population) fait cette profession de foi : 
« Je n’ai point cette vulgaire sagesse qui consiste, tout en proclamant 
« les principes de la science, â s’accomoder aux opinions qui les re- 
« poussent, non plus qu’aux usages qui les condamnent. La science a 
« d’autres exigences que d’arbitraires caprices ou de mobiles convenan- 
« ces » 3ur quoi 31. L. de Lavergne a bien raison de répondre : « Il ne 
« s’agit pas d’arbitraires caprices, mais de faits dont toute abstraction 
« scientifique doit tenir compte. . . Les affaires humaines ne sont pas 
« assez simples pour qu’il suffise d’un principe unique pour résoudre 
« toutes les difficultés. » (Des opinions extrêmes en Economie politi- 
que, Revue des Deux-Mondes du 1«r mars 1862, p 222.)— Si, a mon 
tour, j’exprime le regret de rencontrer chez d’excellents économistes ces 
formules tranchantes qui sentent le défi et la provocation, c’est unique- 
ment dans l’intérêt de la science qui ne gagne rien, tant s’en faut, à s’af- 
firmer de cette façon hautaine. 




CHAP. X. TRANSITION. 141 

térêt universel, qui ne peuvent être réglées que par un congrès 
de toutes les puissances. 

En attendant le moment, encore fort éloigné sans doute, où 
il sera possible de « réunir par une puissante synthèse toutes 
« les sciences morales et politiques en une seule, et de fonder 
« une haute science sociale, comme on pourrait, par la fusion 
« en un seul tout des diverses sciences naturelles, fonder une 
« science générale de la nature (3) », il est utile, et c’est meme 
le seul moyen de préparer cette grande synthèse, si tant est 
qu’elle soit possible, il est utile de tenter cette entreprise dans 
des limites restreintes, à propos d’une question déterminée et 
circonscrite, comme celle que nous abordons: Du meilleur 
emploi de la richesse. La question ainsi posée est à la fois cir- 
conscrite et très étendue. 

En premier lieu, la question est circonscrite, car elle n’em- 
brasse pas évidemment tous les rapports des différentes scien- 
ces sociales entre elles. Je ne me propose pas non plus de re- 
chercher d’une façon générale quels sont les fondements de la 
morale, ce qui semblerait devoir être le préliminaire obligé de 
cette élude. Mais, à moins de remonter, à propos de de chaque 
question particulière, à l’origine même des choses, il faut bien 
partir de quelques données que l’on tient pour établies. La rai- 
son n’admet-elle pas comme vérités nécessaires des lois qui ne 
sont au fond que des hypothèses, mais des hypothèses très pro- 
bables, qui expliquent le mieux les faits, de la manière la plus 
simple, la plus conforme à l’ordre général ? (4) Je tiens donc 
pour certain que Vutile et Vhonnête sont deux principes dis- 

(3) Rossi, Cours, u* leçon. 

(4) C’tst le point de départ des recherches si originales de M. Cour- 
not. Il appelle ce\s, probabilités philosophiques. 11 ne les confond pas 
avec la certitude mathématique, mais pratiquement il leur reconnaît une 
valeur égale aux axiomes de géométrie. 




142 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

tincls, ce qui ne veut pas dire contraires. Sans entrer dans le 
débat, j’en donnerai deux raisons dont chacune en soi me pa- 
rait décisive : 1° c’est l’opinion universelle, et je suis peu tou- 
ché de l’objection qu’il y a des individus plus ou moins dépour- 
vues de sens moral ; cela veut simplement dire que le sens mo- 
ral comme l’intelligence peuvent être plus ou moins développés 
suivant les temps, les lieux, les races ; qu’il en est des vérités 
morales comme des vérités scientifiques d’un autre ordre : là 
aussi il y a des inventions et des découvertes ; 2° la tentative 
de ramener la morale à l’utilité me parait avoir complètement 
échoué. Les ingénieuses analyses de Bentham n’ont pas été inu- 
tiles à la science, mais son arithmétique morale , fondée sur 
ce qu’il est plus facile d’évaluer les actions des hommes au point 
de vue de l’utile qu’au point de vue de l’honnête, me parait 
tout ce qu’il y a de moins pratique. Celte perpétuelle balance à 
tenir entre le présent et l’avenir (5) me parait tout à fait impro- 
pre à peser une foule d’actions, et je crois, en somme, plus fa- 
cile de faire l’éducation morale des hommes dans le sens que 
nous donnons à ce mot, que de faire leur éducation purement 
utilitaire. 

Laissons donc subsister ces deux principes, ces deux mobi- 
les, l’honnête et l’utile, et au lieu de les absorber l’un dans 
l’autre, de tenter une réduction impraticable et périlleuse, scel- 
lons entre eux une profitable alliance. Les bases de celle al- 
liance sont bien simples : il est indispensable à l’honnêle hom- 
me d’avoir des notions exactes sur les conséquences de ses actes 
au point de vue de l’utile. Pour juger les actions des hommes, 
la morale ne considère, en principe, que le mobile de leur dé- 
termination; la science de l’utile tient compte des* résultats ; 
mais est-il donc indifférent que les bonnes intentions soient sui- 

(5) Bentham : o Par quel plaisir futur peut-on espérer que la peine 
« actuelle sera récompensée ? La moralité doit sortir de cet exameu. » 


CHAP. X. TRANSITION. 


143 


vies de bons (6) résultats? La plus pure morale, si elle n’est 
éclairée des lumières de l’économie politique, peut être impuis- 
sante à réaliser le bien. Le plus brillant courage, le mépris de 
la mort, ne suffisent pas pour assurer la victoire : un peu d’ha- 
bileté et de tactique n’y nuit pas. Je vais plus loin : j’ai dit que 
moralement on est justifié dès qu’on a agi dans des intentions 
pures... il y a bien des réserves à faire là-dessus. Voilà, par 
exemple, un juge intègre, qui a la plus absolue volonté de bien 
rendre la justice, mais qui, par ignorance de la loi, qu’il con- 
naît mal, qu’il a négligé d’étudier, croyant apparemment qu’il 
suffisait des lumières de l’équité naturelle pour juger toutes les 
contestations, en réalité juge à tort et à travers... pense-t-on 
que moralement il n’ait rien à se reprocher ? qu’il en sera quitte 
avec des regrets, sans le moindre remords ? La première obli- 
gation morale d’un homme c’est d’acquérir les connaissances 
nécessaires pour bien remplir les fonctions qu’il accepte, sur- 
tout celles qu’il sollicite. 

Je viens de dire dans quelle mesure le sujet que je vais trai- 
ter est circonscrit. Voici maintenant en quel sens il est très- 
étendu. Il ne s’agit pas du bon emploi, mais du meilleur em- 
ploi de la richesse. Il peut y avoir plusieurs bons emplois, il n’y 
a qu’un meilleur emploi, ce qui veut dire que je devrai passer 
en revue tous les modes d’emploi qui ont pu être proposés et 
pratiqués, pour décider quel est, tout compte fait, le meilleur. 
En outre, bien que l’expression richesse acquise éveille l’idée 
d’un capital plus ou moins considérable, des revenus duquel 
on vit, je ne compte pas l’entendre de cette façon étroite. La 
question du meilleur emploi de la richesse se pose également 
pour le propriétaire qui vit du revenu de sa terre, pour le ca- 
pitaliste qui perçoit des intérêts, pour tous ceux qui vivent d’un 

(6) M. Baudrillart, Des rapports de la morale et de l'économie poli- 
tique. — IV* leçon, ÿ. " 16 . 


Il 





144 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


salaire qui leur permet de réaliser quelque épargne. La distance 
est moins grande entre un ouvrier d’élite gagnant un fort sa- 
laire et un petit propriétaire, qu’entre ce dernier et un opulent 
capitaliste. Si, au dernier chapitre de la première partie, nous 
avons dû déterminer avec quelque rigueur les fonds productifs 
auxquels on devait ou non reconnaître le caractère de capital, 
nous n’avons aucune raison de maintenir ici ces délimitations ; 
nous pouvons traiter la terre comme tout autre capital ; nous 
pouvons très-bien dire des honoraires de l’avocat ou du méde- 
cin, du traitement considérable que touche l’ingénieur, que ce 
sont les revenus d’un capital immatériel. Le sujet ainsi large- 
ment conçu nous astreindra sans doute à varier quelque peu 
nos conseils suivant la condition des personnes et l’importance 
et la nature du fonds productif d’où elles tirent leurs revenus ; 
mais les préceptes fondamentaux s’adressent également à tous, 
car c’est par les mêmes procédés que toute fortune s’acquiert, se 
conserve, s’accroît ; par l’effet des mêmes causes qu’elle décroît, 
que le riche tombe dans la pauvreté et le pauvre dans la misère. 

Le véritable triomphe de l’économie politique est de faire 
voir à ceux qui la dénigrent ou qui l’ignorent (deux choses qui 
vont souvent ensemble), que, sur les questions les plus graves, 
après l’avoir attaquée avec violence, on est amené à conclure 
comme elle (7). Sur le sujet qui nous occupe en particulier. 


C?) La question de la population en offre un remarquable exemple. 
Les économistes dits religieux sont d’accord avec Proudhon pour vili- 
pender Malthus, et finissent positivement par conclure comme lui : con- 
tinence, modération, etc. M. de Maistre a porté Malthus aux nues : 
« Cette force cachée qui se joue dans l’univers s’est servie d’une plume 
« protestante pour nous présenter la démonstration d’une vérité contes- 
« tée. Je veux parler de M. Malthus, dont le profond ouvrage sur la po- 
« pulation est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est 
« dispensé de traiter le même sujet. Personne avant lui n’avait complé- 
« tement prouvé cette grande loi de la Providence. » De Maistre, 
Le Pape^ UI. 






CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 145 

j’espère pouvoir démontrer qu’un bon traité d’économie politi- 
que pourrait bien ne pas être un trop mauvais manuel de mo- 
rale, et serait certainement le guide le plus sûr, le vade-mecum 
obligé de tout homme qui, animé d’un noble désintéressement, 
se préoccupe avant tout du bien de ses semblables. 

Tel est l’objet essentiel de la deuxième partie de cette étude. 
Mais ici ce pose tout naturellement la question préalable; 
qu’est-ce que la richesse ? 


CHAPITRE XI 

Caractère de la richesse dans les sociétés 

ciTilisées 


La question est fondamentale, car la nature de la richesse, 
ses sources, l’opinion dominante sur tout ce qui s’y rapporte, 
choses variables suivant les temps et les lieux, exercent une in- 
fluence considérable sur l’emploi qu’on en fait. La barbarie et 
la civilisation n’ont pas, à cet égard, la même manière de voir, 
n’usent pas des mêmes procédés. Mais qu’est-ce qu’une société 
civilisée ? Comment établir des limites rigoureuses entre les di- 
vers degrés de barbarie ou de civilisation, car c’est au fond de 
quoi il s’agit, et non d’un état sauvage opposé à l’état de civili- 
sation. C’est ici que les louangeurs et les détracteurs systémati- 
ques du passé et du présent aiment à se donner carrière. Faire 
la leçon à ses contemporains en mettant sous leurs yeux le ta- 
bleau du bon vieux temps, d’un passé où tout aurait été mieux 
qu’aujourd’hui, est une manie vieille comme le monde ; mais 

10 



146 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

c est décidément un lieu commun usé (1). Les personnes qui, 
de bonne foi, usent de ce procédé, sont victimes d’une illusion 
bien connue : elles ont un sentiment très-vif des maux présents 
et ne ressentent que très faiblement les misères sous lesquelles 
ont gémi les générations passées ; il est toujours facile de sup- 
porter les maux... d’autrui, tandis que les moindres piqûres 
d épingle nous paraissent intolérables. Je ne veux pas, à mon 
tour, user des formules banales de l’optimisme en parlant de 
mon temps, mais, tout compte fait, je n’hésite pas à le mettre 
au-dessus du temps passé, dans lequel, même aux meilleures 
époques, je n’apercois que des points brillants sur un fond gé- 
néralement assez sombre, des individualités plus ou moins écla- 
tantes se détachant sur la masse pauvre, ignorante, supersti- 
tieuse (2). 

Qu’on ne croie pas que, me plaçant au point de vue d’une 
économie politique étroite, je n’estime la civilisation que par le 

(t) Hésiode, dans sa théogonie, avait déjà tracé, à l’usage de ses con- 
temporains, le tableau de l’Age d’Or, On peut suivre de siècle en siècle 
cette tradition de !a louange quand même du passé. Rien de plus cu- 
rieux dans ce genre, que la mercuriale de d’Aguesseau de 1703 : « Tel 
« est le caractère dominant des mœurs de notre siècle : une inquiétude 
« généralement répandue sur toutes les profe.ssions ; une agitation que 
« rien ne peut fixer, ennemie du repos, incapable du travail, portant 
« partout le poids d’une inquiète et ambitieuse oisiveté ; un soulève- 
« ment universel de tous les hommes contre leur condition ; une espèce 
« de conspiration générale dans laquelle ils semblent tous être conve- 
«( nus de sortir de leur caractère ; toutes les professions confondues, les 
« dignités avilies ; la plupart des hommes hors de leur place, méprisant 
« leur état ; toujours occupés de ce qu’ils seront ; pleins de vastes pro- 
« jets ; le seul qui leur échappe est de vivre contents de leur état. i> — 
On ne fait guère mieux en ce genre aujourd’hui. 

(2) Ecoutons quelqu’un qui connaissait bien le présent et le passé, 
Macaulay : « Plus on examine avec attention l’histoire du passé, plus ori 
« voit combien se trompent ceux qui s’imaginent que notre époque a 
O enfanté de nouvelles misères sociales. La vérité est que ces misères 
« sont anciennes ; ce qui est nouveau, c’est l’in tel ligrnce qui les décou- 
« vre et l’humanité qui les soulage, » 




CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 147 

degré de richesse. Ce que j’apprécie pardessus tout, les biens 


dont nous jouissons dans une mesure inconnue au passé, c’est 
la religion sans fanatisme ni superstition, la tolérance religieu- 


se, la sécurité (3), la douceur des mœurs, l’humanité (4), la 


justice (5) ; la liberté fondée non sur le privilège, mais sur le 



droit commun ; la propriété et les personnes affranchies des 



entraves féodales, l’égalité devant la loi, et tous ces biens garan- 
tis par la puissance de l’opinion publique tenue en éveil par les 
mille échos de la presse. 

Mais c’est surtout de la richesse que j’ai à parler ici, et, à ce 
point de vue, toute comparaison est impossible entre le présent 
et le passé. Il serait puéril de se borner à mettre en regard la 
masse des richesses présentes et le pauvre inventaire du passé, 
mais quelles différences quant aux sources, quant à la nature de 
la richesse, quant à l’opinion qu’on s’en fait ! 

Les sources de la richesse sont le capital et le travail. Autre- 
fois le capital sous toutes ses formes était rare, craintif ; le cré- 
dit qui le transfère aux mains les plus capables de le mettre en 
œuvre était inconnu. Le travail, peu en honneur dans l’anti- 
quité, cruellement éprouvé pendant la période de confusion et 
de violences qui va de l’invasion des Barbares à l’établissement 
définitif du régime féodal, ne s’était relevé qu’en se constituant 
en privilège suivant l’esprit de la société du Moyen-Age. Tout 



(3) Voir chap. vin, note <, même après cette période de barbarie la 
sécurité ne fut qu’intermittente et relative, 

(4) L’inhumanité était dans les lois comme la dureté dans les mœurs : 
l’atrocité des peines, les tortures, la question ordinaire et extraordi- 
naire ; le régime des galères où on envoyait les gens sans jugement ; les 
pauvres fous traités à coup de nerfs de bœuf comme des criminels. 

(5) Le Moyen Age a eu l’esprit juridique bien plus que le sentiment 
de la justice. Il est heureux d’ailleurs que le Droit et la Théologie, dans 
leur expression la plus dure, se soient donné la main pour maîtriser 
cette société féodale avec ses instincts de violence. 



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148 11* PARTIE, nr meilleur emploi de la richesse. 

était organisé en vue d’une production et d’une consommation 
limitées sur un marché restreint. A cet état de choses se ratta- 
chait 1 idée fausse qu’il n’y a dans le monde, ou soit dans un 
rayon restreint, qu’une somme limitée de richesses, en sorte 
qu’on ne peut s’enrichir, accroître sa part sans diminuer celle 
des autres. Cette idée s’était matérialisée dans le système de la 
balance du commerce, qui se représentait la richesse sous la 
forme d’une certaine quantité d’or existant dans la société et 
dont chaque nation devait tendre à s’approprier la part la plus 
considérable, au détriment des autres naturellement. 

Une autre grave erreur, connexe à la première, était de con- 
sidérer la société comme divisée en deux classes distinctes et 
immuables, les consommateurs d’un côté et les producteurs de 
l’autre ; les premiers possesseurs de la terre, dans laquelle on 
voyait le principe de la souveraineté, pourvus de revenus fixes 
et inaliénables, qu’ils échangeaient contre les produits du tra- 
vail des seconds. Cette idée est reflétée dans le naïf refrain : 

Combattre doit le chevalier ; 

Le prebstre doit Dieu prier ; 

Pain leur donne le labourier. 

et nettement exprimée dans la réponse que fit, au nom du cler- 
gé de France, l’archevêque de Sens à Richelieu, réclamant une 
contribution de quelques millions : « L’usage ancien est que le 
peuple contribue par ses biens, la noblesse par son sang elle 
clergé par ses prières. » C’était la tradition adoucie de l’anti- 
quité, dans laquelle le travail est principalement organisé en 
vue d'entretenir les castes sacerdotales et guerrières, avec cette 
différence toutefois : tandis que l’esclave est condamné au tra- 
vail, l’artisant du Moyen Age a reçu en fief le droit de tramil- 
ler. Le Moyen Age fut le témoin d’une grande révolution indus- 



CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 149 

trielle lorsque le travail, s’échappant des mains esclaves, devint 
le patrimoine des serfs émancipés, des bourgeois des villes or- 
ganisés en corps de métiers, révolution dont il faut noter ce ca- 
ractère : les artisans émancipés , auxquels on avait fait payer 
plus ou moins cher ce droit de travailler, cette concession, ce 
fief, se dirent qu’il leur était bien permis d’en tirer le meilleur 
parti possible, d’exploiter le consommateur en écartant la con- 
currence, ce que la difficulté des communications, l’état de 
guerre permanent, rendaient d’ailleurs facile (6). On sait quelle 
fortune a eu cette idée d’exploiter le consommateur, de se ré- 
server son marché, de protéger le travail national ! 

Mais nous avons été témoins d’une révolution industrielle 
bien autrement importante, et par ses conséquences matérielles 
et par le concours étonnant des circonstances qui en fixent la 
date et en déterminent le caractère. Cette date, c’est la seconde 
moitié du XVIII® siècle, alors que les premiers économistes 
français venaient de proclamer le principe de la liberté com- 
merciale, que les jurisconsultes philosophes faisaient pénétrer 
l’humanité dans les lois, que Turgot affranchissait le travail et 
en même temps que Adam Smith posait les vrais principes sur 
la nature de la richesse et les moyens de la développer ; pen- 
dant que, d’autre part, Lavoisier posait les bases des découver- 
tes qui allaient régénérer la chimie. Watt perfectionnait la ma- 
chine à vapeur, et Arkwright introduisait la filature et le tis- 
sage mécaniques (7). 

(6) Ou sait que le manifeste prohibitionniste du Comité pour la dé- 
fense du travail national plaçait cet argument en première ligne ; la 
protection est de droit naturel, car avant d’avoir été organisée par les 
lois elle résultait de l’état de guerre presque permanent, etc. On lui trou- 
vait là une jolie paternité ! 

(7) Voir les conclusions par lesquelles M. E. Levasseur a couronné ses 
beaux travaux sur V Histoire des classes ouvrières en France avant 
(2 volumes, tome ii, p. 423-457) et après (2 volumes, tome n, p. 495- 


il 




150 II* PARTIE. OU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 



Les transformations dues à cette grande évolution matérielle 
et morale s’étendirent à tout. A l’esprit de routine qui se perpé- 
tuait dans la boutique et l’échoppe a succédé le progrès inces- 
sant, résultat de l’union féconde de la science et de l’industrie. 
L’usine est devenue un laboratoire agrandi. Le travail ne se 
ressent plus du mépris qui s’attachait plus ou moins à ses origi- 
nes serviles ; il est respecté, honoré ; Turgot lui a donné ses ti- 
tres de noblesse (8) . Le chemin n’est plus barré à l’ouvrier ha- 
bile, intelligent, désireux de s’instruire ; il peut devenir maître, 
patron, grand manufacturier, mécanicien, ingénieur, savant ; et 
la division du travail qui concentre son attention sur le fonc- 
tionnement des machines, lui suggère l’idée de perfectionne- 
ments nouveaux. Grâce à tous ces éléments, la science, les sai- 





nes notions économiques, le capital, le crédit, la liberté du tra- 
vail, l’emploi des machines, nous voyons l’industrie entrer dans 
une voie nouvelle (9) : La production sur une grande échelle ; 


566) la révolution de 1789. Ces quatre volumes sont une source. — Voir 
aussi De Vinduslrie moderne, par F. Verdeil, membre du jury interna- 
tional à l’exposition universelle de 1855. Paris 1861. L’étude des diver- 
ses branches de l’industrie y est précédée d’une introduction historique 
et de considérations générales excellentes. Voir notamment pages 75-95. 

(8) Un mouvement s’était déjà produit dans ce sens depuis que, grâce 
à la protection royale, la manufacture s’était élevée à côté du métier, en 
dehors de la corporation jalouse. 

(9) Frédéric List (v. chap. viii, note 7) a apprécié à son point de vue 
et invoqué à l’appui de son système cette révolution industrielle. « A 
« cette époque, dit-il, la liberté du commerce était synonyme de division 
« des principales branches du travail enire les peuples industriels. L’An- 
s gleterre, la France et l’Allemagne étaient à peu près au même degré 
« d’avancement. Chacune d’elles avait sa branche dans laquelle elleex- 
« cellait : L’Angleterre les draps, l’Allemagne les toiles, la France les 
« soieries. On ne parlait ni de fer ni de coton, et la concurrence inter- 
« nationale ne se portait que sur quelques objets de luxe à l’usage des 
« hautes classes. La consommation des denrées coloniales était relative- 
« ment insignifiante. Aucune des nations civilisées n’avait une trop 
« grande avance dans le commerce avec les régions tropicales, dans la 


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CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 151 

la concurrence sur un marché illimité. Mais qu’y a-t-il au fond 
de tout cela ? Quel est le but, la cause finale de ce grand dé- 
ploiement de forces industrielles, sciences, capitaux, crédit, 
machines , labeur obstiné ? A quelles conditions 1 industrie 
pourra-t-elle ainsi aller se développant sur une grande échelle? 
S’agit-il, comme autrefois, de s’assurer l’exploitation exclusive 
de tel ou tel marché ? d’attirer à soi le plus d’or possible ? d’as- 
surer le sort d’une classe restreinte de producteurs ou de pour- 
voir aux besoins d’une caste privilégiée de consommateurs ? 
Non, cela signifie que la production est organisée dans 1 intérêt 
du plus grand nombre (1 0) ; en vue d’assurer d’abord à tous la 
plus ample satisfaction possible des besoins de première né- 
cessité. 

Cette puissante armée industrielle ne s’est pas mise en cam- 
pagne pour fabriquer par masses ces objets délicats et rares qui 
ne peuvent convenir qu’à un petit nombre de personnes et qui 
d’ailleurs perdraient tout leur prix si, mis à la portée de tous, 
ils ne pouvaient plus satisfaire la vanité de quelques-uns. Sans 
doute les industries de luxe ne disparaîtront pas ; le progrès ne 
consiste pas à décapiter l’industrie, mais à élargir sa base ; il y 
aura donc toujours dans toutes les industries quelques chefs de 

9 possession des capitaux, dans l’outillage ou dans les frais de produc- 
« tion. Autrefois l’Angleterre n’apportait sur le marché que le produit 
« de cuit mille ouvriers ; aujourd’hui, grâce à ses capitaux et à ses ma- 
« chines, elle peut y jeter l’équivalent du produit de cent millions de 
« bras. » (Page 483, note). — Tout cela est fort bien, mais la conclu- 
sion ?... épargner, avoir des capitaux, les utiliser. 

(10) C’est là le beau côté de l’utopie Saint-Simonienne. J’avoue que 
j’ai un faible pour les Saint-Simoniens ; d’abord ... parce qu’il n’y a 
plus de Saint-Simoniens ! ensuite parce que, après avoir mis en honneur 
quelques grandes idées en matière d’industrie, de crédit, etc , ils ont 
déposé leur vêtement de guerre et sont rentrés dans les rangs de la 
vieille société, où ils n’on pas fait trop mauvaise figure, comme chacun 
sait. — En fait d’utopie, c’est le modèle du genre. 






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152 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE, 


CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 153 


file qui représenteront le goût, le choix exquis dans les arran- 
gements, la perfection, le fini de l’exécution, l’art (11) en un 
mot... mais regardez, derrière ces têtes de colonnes, les rangs 
serrés et profonds de l’armée industrielle, et demandez-vous 
pour qui on y travaille? Pour qui sont ces amas de chaussures, 
de vêtements confectionnés, qui n’ont pas été faits sur mesure 
pour une clientèle élégante? Pour qui ces millions de mètres de 
cotonnades ? Est-ce la fabrication d’objets de luxe qui allimente 
l’industrie métallurgique ? Que de choses, autrefois objets de 
luxe, sont devenues de première nécessité, parce que une fabri- 
cation plus abondante et la facilité des transports les ont mises à 
la portée de tous! Qu’on songe à la consommation du sucre (12), 
du café, du chocolat, du thé. De simples ouvriers ont plus de 
linge et consomment plus de savon (13), portent des vêtements 


plus commodes que les grands seigneurs ou les riches bourgeois 
d’autrefois. Le petit bourgeois d’aujourd’hui a un logement 
plus commode et plus salubre (1 4) que les somptueuses habita- 
tions des grands seigneurs d’autrefois. Le moindre artisan a 
chez lui une glace aussi grande et aussi pure que celle qu’une 
grande dame se vantait d’avoir échangée contre une méchante 
terre à blé (1 5). 

Il faut prendre à rebours aujourd’hui cette phrase si souvent 
répétée que le pauvre ramasse quelques miettes tombées du 
festin des riches. C’est, au contraire, le riche qui profite de 
tout ce qui a été fait principalement en vue du plus grand nom- 
bre. Autrefois, sur les grandes routes mal entretenues à l’aide 
de l’odieuse (1 6) corvée, la chaise de poste du grand seigneur 
aussi bien que le coche bourgeois étaient des véhicules peu sûrs 
et peu commodes. Aujourd’hui, ce n’est pas pour transporter 



(M) On se phint que le progrès artistique ne suit pas le progrès in- 
dustriel. Cela ne tient nullement à ce que celui-ci étouffe celui-lfi: 
« L’art n’est pas soumis, comme la science, à la loi du dévelonpement 
« continu. » M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières depuis 
tome 11 , p. 5(2 ; voir aussi Histoire avant 1789, tome ii, p. 452. — 
L’inspiration artistique est chose essentiellement personnelie. Chaque 
génération ne saurait profiter des progrès artistiques accomplis par la 
génération précédente, pour aller elle-même jilus loin... elle en jouit. 
La fécondité artistique s’épuise comme celle de la terre... il lui faut le 
repos. A défaut du génie qui crée, il y a l’admiration réfléchie du beau, 
ce qui est encore bien quelque chose. Les civilisations très avancées se 
distinguent .surtout par l’esprit critique ; et puis il ne faut pas exagérer, 
et les hommes de talent, les grands artistes, n’ont pas tellement fait dé- 
faut ! . . 

(12) Au commencement du XII* siècle le sucre se vendait encore chez 
les apothicaires, comme une drogue, au poids médicinal. 

((3) La propreté est une vertu toute moderne. Au XVI® .siècle on se 
mouchait sur le revers de sa manche. On n’avait pas de linge de corps. 
On se faisait faire un bel habit comme aujourd’hui on se fait construire 
une maison. Le petit bourgeois en avait pour la vie. L’historique de la 
consommation du savon est une chose des plus curieuses, notamment 
chez les Anglais, le peuple de la terre qui aujourd’hui se savonne le 
plus. 



(t 4) Il faut lire dans les mémoires du temps la description intime de 
Versailles. C’était un foyer d’infection. 

(15) On a constaté cette loi du développement industriel, que ce sont 
les industries de grand luxe qui fleurissent les premières. Cela s’explique 
très-bien. Dès que l’artisan s’établit en dehors de l’atelier domestique, 
il cherche, autant par ambition que par intérêt, à exceller dans la con- 
fection de quelque produit nouveau ou brillant destiné aux classes les 
plus élevées qui paient bien, tandis que dans les pauvres ménages on 
n’use que de produits grossiers qu’on fabrique soi-même le plus possi- 
ble, tant bien que mal. Par quoi a débuté l’industrie en Russie, sous les 
Iwan ? par d’épaisses étoffes de soie, des galons d’or, et la tradition s’est 
conservée. — Les premiers miroirs ont été d’argent poli. Les premiers 
papiers de tenture en papier velouté très-cher. Les épaisses dorures ont 
dégénéré en vernis d’or (Roscher, Recherches sur divers sujets d'écono- 
mie politique, p. 206). 

(16) Je ne condamne pas la chose en elle-même, mais on aurait dû en 
écarter l’id'^e de mépris et l’injustice. M. L. de Lavergne, qui, tout en 
admirant sincèrement Turgot, ne le juge pas sans quelque sévérité, a eu 
raison de dire (Les économistes français au XVlIh siècle, p. 262) 
qu’il n’y avait qu’à la rendre rachetable, soumettre à un impôt les non 
corvéables, et en avait notre système de prestation en nature qui, peu 
profitable aujourd’hui, était alors indispensable. 



I 


154 11® PAKTIE. DU MEILLEUR EMPLOI D:, LA RICHESSE. 

plus agréablement quelques riches particuliers qu’on a construit 
des chemins de fer. La même locomotive entraîne à sa suite le 
riche et le pauvre. C’est parce qu’il y a des millions de voya- 
geurs de toutes classes, que l’opulence peut se donner le luxe 
d’un wagon-salon. Ce n’est pas pour transporter quelques cais- 
ses d’articles de modes, les fragiles produits de l’industrie pari- 
sienne, que nous voyons s’allonger sur les rails ces intermina- 
bles trains de marchandises ; c’est pour transporter du vin, du 
blé, du bois, du fer, du charbon. 

C’est la richesse qui a civilisé le monde ; c’est dans l’intérêt 
du commerce et de l’industrie qu’ont été prises les premières 
mesures de police pour garantir la sécurité des roules, le bon 
ordre dans les foires et marchés. La civilisation est arrivée par- 
tout sur les traces du commerce et de l’industrie. Ici encore 
nous trouvons que ce qui a été fait dans un intérêt général, pro- 
fite aussi aux privilégiés d’autrefois. Jadis, dans nos plus gran- 
des villes, le bourgeois se barricadait dans sa demeure dès que 
la nuit venait, et les gens de qualité n’osaient s’aventurer dans 
les rues qu’escortés de valets armés et de porteurs de torches. 
Tout ce monde-là est bien mieux protégé par la lumière du gaz 
qui brille pour tous. Le commerce circule en sécurité sur les 
routes, et le proverbe pillé comme un marchand n’est plus de 
mise. Mais s’il n’y a plus de seigneur féodal pour détrousser le 
marchand effaré, il faut reconnaître aussi que ce seigneur féo- 
dal, devenu un simple citoyen, est plus en sûreté dans sa mai- 
son ouverte, sous la protection du droit commun, qu’il ne l’eût 
été dans son château fortifié, au milieu de ses hommes d’armes. 

Jamais l’industrie n’a été, comme aujourd’hui, l’expression 
de la solidarité humaine ; jamais la coopération expresse ou ta- 
cite sur laquelle les individus et les peuples comptent pour ré- 
gler leurs travaux, n’a été aussi complète. Quelle confiance ré- 
ciproque entre tous ceux qui, à un titre quelconque, concourent 


I 



CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISÉES. 155 

à la production de la richesse ! Cette confiance c’est le crédit 
qui a pris un si prodigieux développement I Un simple mar- 
chand aujourd’hui voit toutes les caisses du monde s’ouvrir de- 
vant sa signature, tandis que autrefois un souverain puissant 
n’obtenait qu’à grand peine l’avance de quelques milliers d’é- 
cus, en subissant des conditions usuraires, engageant le do- 
maine de l’Etat, le sien propre, telle ou telle branche des reve- 
nus publics. Quelle garantie demande-t-on aujourd’hui pour 
prêter à l’Etat ? Aucune : c’est tout le monde qui prête à tout le 
monde ; tous sont garants de chacun. Le caractère de notre ci- 
vilisation c’est la participation de tous aux œuvres de l’indus- 
trie, non seulement dans le sens que je viens d’indiquer, à sa- 
voir que la production industrielle sur une grande échelle est 
principalement organisée dans l’intérêt de tous, mais encore 
parce qu’il faut le concours de tous aux grandes créations de 
l’industrie ; il n’y faut pas seulement le labeur, mais l’obole du 
pauvre. On a dit qu’il y avait en France quelqu’un qui a plus 
d’esprit que Voltaire, à savoir : tout le monde. Il y a de même 
quelqu’un qui est plus riche que l’opulent banquier, c’est tout 
le monde. Les moindres parcelles de capitaux sont acceptées et 
mises en œuvre, et tous concourent ainsi à l’œuvre de la pro- 
duction (17). On ne peut plus s’enrichir aujourd’hui sans que 
tout le monde en profite. S’enrichir, ce n’est plus détourner à 
son profit et au détriment des autres, une portion de la richesse 
existante ; c’est accroître la masse des biens dans laquelle clia- 

(17) Par quelle étrange aberration a-t-on pu faire de cela un grief 
contre la société moderne ?M, Dupont White, Essai sur les relations du 
travail avec le capital, chap. i, p : « Ce qui est venu s’ajouter â 
« l’antique controverse (la querelle entre le riche et le pauvre), le voici : 
« Le riche, au lieu seulement de jouir, s’est imaginé de produire, au 
« lieu de consommer le travail du pauvre pour un serviee tout person- 
« nel, dans un but d’ostentation ...» Voilà l’exorde qui mène à la péro- 
raison que j’ai signalée chap vi, note 7 



156 H® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

cun vient puiser... à la condition d’y apporter sa part contri- 
butoire ; mais, grâce à la variété des services que la société ré- 
clame, grâce au crédit et à l’abondance des capitaux, chacun 
jouit de toutes les facilités, des plus larges délais pour acquitter 
cette dette sociale. 

Je n’entends pas faire de l’industrie et de la richesse qu’elle 
produit, le premier intérêt de l’humanité... cette place appar- 
tient de plus en plus aux intérêts moraux, et l’économie politi- 
que se plait à proclamer que « si Jamais les hommes parve- 
« naient àse contenter des biens matériels, il est à croire qu’ils 
« perdraient peu à peu l’art de les produire, et qu’ils finiraient 
« par en jouir sans discernement et sans progrès (1 8). » Mais, 
à ce point de vue moral même, la richesse et l’industrie ont- 
elles jamais eu le caractère grandiose qu’elles nous offrent au- 
jourd’hui ? Quels spectacles propres à ébranler les imaginations 
et à élever les âmes (1 9) ? Il est convenu de réserver toute poé- 
sie pour les souvenirs lointains du passé : le vaisseau des Argo- 
nautes allant à la conquête de la Toison d’or ; la barque du tra- 
fiquant phénicien dépassant les Colonnes d’Hercule ; la cara- 
vane qui traversait le désert nous apportant les épices et les 
parfums de l’Orient ; l’industrie patriarcale du Moyen Age, la 
boutique humide ouvrant sur la rue étroite, sombre, boueuse, 
où le maître et le compagnon travaillent côte-à-côte ; les fêtes 
naïves ou pompeuses, par lesquelles ces pauvres gens se délas- 
saient de leurs travaux, comme les nobles seigneurs trompaient 
par des tournois et des pas d’armes, les ennuis de la paix et la 
tristesse du manoir féodal !... — Le transatlantique qui em- 
porte dans ses flancs la population d’une ville entière, et le frêle 
navire qui, dans un pur intérêt scientilique, va braver les glaces 
du pôle, ne me paraissent pas moins poétiques que le vaisseau 


(18) M. de Tocqueville. 
t19) V. ehap. i, note 9. 





7 



CH. XI. CARACT. DE LA RICHESSE DANS LES SOC. CIVILISEES. 1 57 

des Argonautes. A la caravane je préfère ce Railway du pacifi- 
que construit à travers les déserts, les fleuves, les montagnes, 
par deux armées de Chinois et d’Irlandais, parties de deux 
points opposés du continent américain (20). En fait de solen- 
nités industrielles, aux processions des corps de métiers avec 
leurs bannières et leurs enseignes, je préfère nos expositions 
universelles ; et les banquets des corporations, sitôt dégénérés 
en orgies telles que l’Eglise avait dû les interdire, ne me pa- 
raissent pas avoir été empreints du sentiment grave et religieux 
qui me frappe dans cet autre banquet offert par la Société des 
Arts de Londres au prince Albert, initiateur de l’exposition 
universelle qui allait s’ouvrir et dont il parla en ces termes : 
« L’Exposition de 1851 nous offrira la mesure exacte et l’indi- 
« cation vivante du point où l’humanité est arrivée dans l’ac- 
« complissement de cette grande tâche que lui a assignée ici- 
« bas le Créateur, elle marquera le point de départ des efforts 
« qui restent à faire au genre humain pour achever l’œuvre. 
« J’ai la confiance que le premier sentiment que cette vaste 
« collection inspirera aux spectateurs sera celui d’une profonde 

« reconnaissance envers le Tout-Puissant pour les biens qu’il 
♦ 

« a déjà répandus sur nous, et que le second sera la conviction 
« que nous jouirons du patrimoine qu’il nous a donné en pro- 
« portion de l’assistance que nous nous prêtons les uns aux au- 
« très sous les auspices de la paix et d’une charité active et effi- 
« cace, non seulement d’individu à individu, mais de nation à 
« nation (21). » Voilà la note juste et vraie. Oui, plus que ja- 

(20) On sait que la concession de chacune des deux compagnies riva- 
les devait s’étendre jusqu’au point où les deux armées de travailleurs se 
rencontreraient. 

(21) Voir les lettres de M. Michel Chevalier, écrites de Londres pen- 
dant l’exposition universelle de 1851, et qui se trouvent reproduites à la 
suite de son Examen du système protecteur, notamment la iii« lettre : 
Du véritable sens et de la portée de V Exposition universelle, p. 360. 


l! 



( . 



158 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

mais il est vrai de dire que richesse, civilisation, chrétienté, 
sont une seule et même chose. Plus que jamais l’industrie hu- 
maine raconte la gloire de Dieu ! Je retrouve ce même senti- 
ment profond et religieux non moins noblement exprimé dans 
dans une autre circonstance solennelle. Chemins de fer, ba- 
teaux à vapeur, télégraphe électrique, ne sont après tout qu’af- 
faire de commerce et d’industrie ; des formes et des manifesta- 
tions de la richesse ; mais il faut bien qu’il y ait quelque gran- 
deur dans tout cela, car lorsque ceux qui avaient entrepris de 
relier les deux mondes par un câble sous-marin, eurent achevé 
leur œuvre, ils se demandèrent comment ils inaugureraient, 
consacreraient ce fil destiné à transmettre les cotes de la bourse, 
des ordres de vente et d’achat? Sous l’empire d’une émotion 
religieuse, ils décidèrent que la première dépêche transmise se- 
rait ce salut de l’Amérique à l’Europe ; « Gloire à Dieu dans 
« les hauteurs du ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne 
« volonté ! » 

L’économie politique dit ce que c’est que la richesse ; elle 
l’estime pour ce qu’elle vaut, ni plus ni moins, et c’est ici le lieu 
de répéter la maxime de Spinoza : Ni admiration, ni mépris, 
mais intelligence des choses î — Non admirari, non aspern 
nari, sed intelligere. 




CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 159 


CHAPITRE XII I 

Les cnseignenients de réconomie politique sur 1 

l’emploi de la richesse. — Théorie de la | 

consominatiou. — L’épargue et le capital 1 

L’économie politique n’enseigne donc ni le mépris , ni 1 

Y amour de la richesse ; mais, comme il convient à une science I 

digne de ce nom, elle se glorifie d’avoir enseigné la vérité î,nv | 

la richesse en définissant sa nature, ses sources, son but. S’il en | 

est ainsi, n’a-t-elle pas le droit d’être entendue la première sur / 

celte question : quel est le meilleur usage qu’on puisse faire de f 

la richesse ? Oui, sans doute, et ici, comme sur tant d’autres } 

points, elle ne redoute pas qu’on soumette ses conclusions au I j 

contrôle des autres sciences morales. L’économie politique ré- 
pond à la question ici posée dans la théorie de la consommation 
que je dois tout d’abord succintement exposer, car elle est le | 

point de départ de tous les développements qui suivront. !: 

De même que produire n’est pas créer quelque chose de II 

rien, consommer n’est pas synonyme d’anéantir. L’homme est S 

impuissant à créer la moindre parcelle de matière il ne fait que 
diriger les forces mécaniques, physiques et chimiques qui rési- 
dent dans la nature, et arrive ainsi à donner aux choses l’utilité t. 

qu elles n avaient pas, ou à augmenter celles qu’elles avaient |jj 

déjà. De même donc que produire c’est donner de l’utilité, de | 


la valeur, consommer c’est détruire d’une façon plus ou moins | 

complète cette utilité, cette valeur. Rien n’est anéanti, disons- .1 

nous, et il en est ainsi alors meme que la consommation se pré- j! 

sente sous les apparences de la destruction la plus complète. La j 


160 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


combustion ne fait que disperser et comliiner de diverses ma- 
nières les éléments constitutifs de l’objet brûlé. D’autre part, 
de même qu’il y a une production qui ne touche pas à la subs- 
tance des choses, qui résulte d’un simple déplacement, de mê- 
me un objet, bien que restant intact, se trouve être consommé 
s’il est transporté dans un lieu inaccessible, ou dans un pays 
dans lequel il n’a aucune valeur. Un simple changement dans la 
mode suffit pour détruire la plus grande partie de la valeur 
d’une étoffe qui a cependant conservé son éclat et sa solidité : 
combien de gens préfèrent porter un vêtement usé, mais à la 
mode, plutôt qu’un vêtement intact, mais démodé. 

Toute richesse créée est destinée à être consommée, et il en 
est ainsi, non seulement de ces immenses approvisionnements 
qu’il faut sans cesse renouveler, car ou bien ils disparaissent 
immédiatement par le premier usage qu’on en fait, comme les 
denrées alimentaires, ou bien ils s’usent plus ou moins vite, 
comme les vêtements ; mais encore les édifices les plus solides 
seraient bientôt détruits, sans de continuelles réparations ; tôt ou 
tard ils finissent par tomber en ruines et les ruines elles-mêmes 
périssent. Quelles masses de combustible dévorent ces locomo- 
tives qui sillonnent nos voies ferrées ! La locomotive se consu- 
me elle-même ; au bout de quelques années il faut la mettre au 
rebut. Il faudra changer aussi ces milliers de kilomètres de 
rails en fer et les traverses en bois qui les supportent. L’homme 
effrayé commence à se demander comment il pourra suffire à 
cette formidable consommation qui semble devoir bientôt épui- 
ser le sein de la terre et dévaste sa surface ? 

On oppose quelquefois à la fragilité des œuvres de l’homme 
la permanence de la nature, et c’est de cette dernière que le 
poète a dit : 

Vous que le temps épargne, ou qu’il peut rajeunir I 




CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 161 

Le temps n’épargne rien ; tout périt, mais tout renaît. Nous 
sommes ici en présence d’un phénomène universel, d’une de 
ces grandes harmonies auxquelles le monde économique est 
soumis : tout périt, mais tout renaît ! Les choses dont nous di- 
sons qu’elles sont détruites, anéanties, ne font que retourner 
dans la grande officine de la nature où elles sont élaborées de 
nouveau et transformées par ces puissances mystérieuses, forces 
physiques et chimiques, dont l’homme, depuis l’origine du 
monde, s’applique à découvrir le secret. Mais, au point de vue 
économique, si la richesse existante a été détruite, consommée, 
dans l’acte même de la production, nous ne dirons pas qu’il y a 
eu purement et simplement destruction, car la valeur de cette 
richesse disparue sous sa forme première se retrouve dans celle 
du produit obtenu. Et c’est ainsi que la richesse, sans cesse 
consommée, renaît, s’accroît, s’étend sans cesse. La vie n’est 
pas la permanence. C’était une erreur des anciens physiologis- 
tes de représenter la vie organique comme l’effet de la résis- 
tance opposée aux forces physiques ou chimiques qui tendraient 
à la détruire. Non, la vie organique n’est qu’un travail incessant 
de désorganisation et de réorganisation, qui se résume dans le 
grand acte de la nutrition, phénomène à double face : d’une 
part, usure, destruction moléculaire par la combustion ou oxy- 
dation qui engendre la chaleur animale ; d’autre part, assimila- 
tion de substances nouvelles qui viennent prendre la place de 
celles qui, oxydées, brûlées, désormais impropres à la vie, doi- 
vent être, sous diverses formes, rejetées des profondeurs de 
l’organisme. 

Il s’agit pour nous de distinguer et de qualifier les différentes 
consommations d’après leur but et leurs résultats économiques. 
Que du charbon extrait d’une mine prenne feu par accident et 
soit ainsi consumé, ou qu’il soit brûlé dans des hauts-fourneaux 
et serve à la fabrication du fer, le charbon n’en a pas moins été 

11 




-162 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

consommé, mais qui ne voit la différence au point de vue éco- 
nomique ? Dans le second cas, la valeur du charbon se retrouve 
dans la valeur du fer. Considérez encore deux socs de charrue 
dont l’un a été peu à peu rongé par la rouille, tandis que l’au- 
tre a été usé à ouvrir des sillons. On touche là du doigt la dif- 
férence entre la consommation improductive et la consomma- 
tion reproductive. 

En se plaçant à un autre point de vue, on peut distinguer les 
consommations en économiques et non économiques. La ri- 
chesse est créée pour satisfaire les besoins de l’homme, besoins 
qui sont de mille espèces différentes. Tontes les fois qu’elle sera 
consommée dans ce but, il y aura consommation économique. 

Le tas de charbon qui a brûlé par accident et n’a satisfait aucun 
besoin, la viande qu’on a laissée se gâter, voilà la consomma- 
tion non économique ; mais si le charbon a servi à faire cuire 
la viande, laquelle a été mangée, n’importe par qui, voilà des ^ 
consommations économiques. Est-ce à dire que toutes les con- 
sommations dites économiques sont également bonnes? Si les 
aliments ont été employés à soutenir l’existence d’un travailleur 
utile, d’un savant, cette consommation aura été indirectement 
productive. Voilà un capitaliste qui vit exclusivement de l’inté- 
rêt de son capital ; on pourrait être tenté de qualifier cette con- 
sommation d’absolument improductive ; mais, outre qu’elle est 
légitime, elle est encore en un sens indirectement productive, 
car nous savons que si le capitaliste n’avait pas pu compter sur 
le revenu de son capital, il ne l’aurait pas amassé par l’épargne, 
et c’eût été autant de perdu pour la société. En suivant une 
progression descendante, nous trouverons la consommation 
absolument improductive de l’indigent, de celui qui ne produit 
rien, qui ne participe à l’œuvre de la production ni directe- 
ment, ni indirectement, ni par son travail présent, ni par son 
capital, fruit d’un travail passé, qui, par conséquent, vit du re- 



CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 1 63 

venu d’autrui (1). Nous trouvons pis que cela, la consommation 
du malfaiteur, de celui qui non seulement ne produit rien et 
vit sur le revenu d’autrui, mais encore s’approprie cette portion 

du revenu d’autrui par des moyens coupables, la ruse ou la vio- 
lence. 

On oppose aux consommations industrielles, qui ont pour 
but immédiat la production de la richesse, les consommations 
personnelles, qui n ont pas ce résultat, au moins en apparence; 
les premières, dit-on, sont reproductives, les secondes impro- 
ductives, exemple : du charbon brûlé dans un haut-fourneau 
ou dans un calorifère. Il y a là une manière toute matérielle 
d’apprécier les choses : on voit en quelque sorte la richesse sor- 
tir du haut-fourneau, tandis que dans le calorifère le charbon 
s’en va en fumée. Il y a évidemment quelque chose de trop ex- 
clusif dans ce point de vue. Suffit-il donc de dire qu’une con- 
sommation est personnelle pour en conclure qu’elle est impro- 
ductive ? Sont-ce bien les consommations qui sont improducti- 
ves ou reproductives ? Ne sont-ce pas plutôt les personnes? Je 
crois néanmoins qu’il faut conserver ces dénominations, car je 
ne vois pas ce qu’on pourrait mettre à leur place ; il faut seule- 
ment bien noter que, si ces expressions de consommation in- 
dustrielle, productive, reproductive, ont un sens bien net et 
bien défini par le caractère de matérialisme ou de réalisme qui 
s’y rattache ; il en est autrement de consommation person- 
nelle, improductive, non reproductive, qui est loin de repré- 
senter un sens défini ; car, outre que cette expression est très- 
élastique quant à la nature de la consommation et comprend à 


(i) Ai-je besoin de faire remarquer l’inexactitude de langage qui con- 
siste à dire que le capitaliste vit du travail de l’ouvrier, ou l’ouvrier du 
revenu du capitaliste? Tous les deux vivent de leurs revenus propres 
du revenu de leurs fonds productifs : le premier, du revenu de son tra- 
vail; le second, de son capital. 


I* 



464 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


la fois le strict nécessaire et les dépenses de luxe les plus exagé- 
rées, elle est très vague au point de vue de la personne qui con- 
somme, et embrasse des résultats économiques les plus divers. 

Ainsi, consommation stérile ou profitable, économique ou 
anti-économique, personnelle ou industrielle, reproductive ou 
improductive, tout cela est un peu affaire de terminologie, de 
nomenclature et, par conséquent, de convention. L’essentiel est 
de s’entendre sur le fond des choses, et nous nous entendons 
parfaitement. Personne n’adressera à l’économiste le reproche 
ridicule et banal de barbarie, parce qu’il qualifie d improduc- 
tive la consommation de l’indigent qui ne travaille pas. Ce se- 
rait aussi peu raisonnable que de taxer de cruauté le général 
qui, en vue d’un long siège à soutenir, désire conserver le 
moins possible de vieillards, de femmes et d’enfants, qu’d qua- 
lifie de bouches inutiles. Dire qu’une consommation est impro- 
ductive, ce n’est pas la proscrire, la condamner. Par contre, 
dire qu’une consommation est productive, ce n’est pas néces- 
sairement vouloir l’encourager. Qu’avec de la fonte on fasse des 
charrues ou des canons, il y a eu également consommation eco- 
nomique et reproductive, car ces deux objets se vendent ; il se- 
rait néanmoins à désirer qu’on pût faire plus de charrues et 

moins de canons. 

Après avoir ainsi fait la description, l’analyse des diverses 
consommations, il faut conclure, il faut dire comment la ri- 
chesse doit être consommée. La conclusion de l’économie poli- 
tique ne saurait être douteuse ; nous la connaissons déjà, car 
nous nous retrouvons ici en présence de la théorie du capital. 
Il faut consommer la richesse existante de manière à conserver 
et à accroître le capital sous toutes ses formes, capital matériel, 
moral, intellectuel ; capital privé et public. Traduisant ce prin- 
cipe dans le langage économique dont nous sommes convenus, 
nous dirons : il faut modérer ses dépenses personnelles ou im- 



CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 165 

productives afin de grossir l’épargne à laquelle on donnera une 
destination industrielle ou reproductive. Si l’économie politi- 
que formule le précepte en ces termes généraux, restreindre les 
consommations personnelles, étendre les consommations indus- 
trielles, c’est que trop souvent ce qui est détourné des consom- 
mations industrielles pour grossir la somme des consommations 
personnelles, reçoit un mauvais emploi ; mais elle ne fait pas 
d’objection à celui qui emploie son capital à perfectionner son 
éducation, son instruction, car il acquiert ou accroît par là le 
plus précieux des capitaux. 

Nous parlons de consommations, de consommer, mais, dans 
le langage usuel , on parle autrement et la question qui nous 
occupe se pose généralement en ces termes ; comment doit-on 
dépenser son revenu ? Quelques observations sur cette manière 
de parler ne seront pas sans intérêt. Consommer et dépenser, 
sont-ce là deux termes identiques ? On l’entend ainsi dans le 
langage du monde ; on considère que toute dépense est le pré- 
lude d’une consommation. Mais dépenser, c’est proprement 
employer son argent à payer des produits ou des services, et 
tout dépend de l’emploi ultérieur de ces produits, de la nature 
des services. Il faut d’ailleurs reconnaître que, dans la langue 
usuelle, on donne au mot dépense le sens de consommation non 
productive, personnelle. Quand on dit d’une personne, qu’elle 
dépense beaucoup, qu’elle fait beaucoup de dépense, on entend 
par là qu’elle consomme beaucoup pour la satisfaction de ses 
besoins personnels ; il y a même dans cette manière de parler 
une nuance de blâme. On ne dira pas de quelqu’un qui a em- 
ployé une partie de son revenu à acheter des actions de chemin 
de fer, qu’il a dépensé tout son revenu. D’un commerçant qui 
achète pour des sommes considérables des matières premières 
nécessaires à son industrie, on ne dit pas qu’il dépense beau- 
coup. 



166 II® PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

S'il est vrai, comme nous l’avons établi, que la vie, dans tou- 
tes ses manifestations, n’est qu’un Ilux et un reflux éternel, une 
incessante alternative de destruction et de reconstruction ; si la 
vie économique notamment est toute entière comprise dans 
cette évolution de la production et de la consommation, il est 
évident qu’il doit y avoir entre ces deux termes corrélatifs, 
quelque nom qu’on leur donne, un rapport nécessaire qui est 
la condition de la vie, de la persistance, de la durée. Quels rap- 
ports la vie économique suppose-t elle donc entre la production 
et la consommation? 

J’ai déjà eu l’occasion (2) de signaler les caractères distinctifs 
des divers âges du développement économique. Dans l’état 
d’isolement économique, nous avons vu que chacun doit pro- 
portionner sa production à sa consommation : le calcul est sim- 
ple, mais le résultat n’est pas toujours facile à obtenir. Ce qui 
distingue le second âge économique, les premiers temps de l’é- 
change, c’est un meilleur équilibre entre la production et la 
consommation : un déficit dans la production est moins à crain- 
dre parce que il se répartit sur un plus grand nombre d’indivi- 
dus ; il en est de même de l’abondance qui se répand sur un 
plus grand nombre aussi. D’ailleurs, à cette époque, consomma- 
teurs et producteurs se connaissent personnellement ; on tra- 
vaille sur commande, et l’artisan doit le plus souvent cumuler 
avec son métier quelque autre industrie. 

La question devient plus délicate sous le régime économique 
proprement dit. On ne travaille plus pour tel -ou tel ; on tra- 
vaille pour approvisionner le marché ; la division du travail 
plus prononcée, la production sur une grande échelle, la con- 
currence ne pourraient-elles pas amener une rupture de l’équi- 
libre ? Que la production puisse rester au-dessous de la consom- 

(2) V. au chap. v, à propos de l’analyse de l’épargne. 



CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 167 

mation, ou, pour parler plus exactement, au-dessous soit du 
besoin, soit du désir de consommer, cela n’est pas douteux, et 
on peut même affirmer d’une façon absolue qu’on ne produit 
pas assez, tant que nous voyons des hommes mal nourris, mal 
vêtus, et le reste. Mais, s’il en est ainsi, comment peut-on son- 
ger à poser cette autre question : est-il possible que la produc- 
tion soit trop abondante, qu’il y ait encombrement général? 
C’est pourtant une question débattue et elle mérite d être éluci- 
dée, tant à raison de son importance théorique que des consé- 
quences pratiques qu’on a voulu en tirer ; et c est par ce der- 
nier point quelle se rattache étroitement à notre sujet. 

La science affirme qu’il ne saurait se produire un encombre- 
ment général. Nous savons que l’emploi de la monnaie n empê- 
che pas que les choses s’échangent les unes contre les autres, 
produits contre produits. Or, supposons que, à un certain mo- 
ment, les divers produits s’échangent dans une proportion don- 
née, et voilà que tout à coup il parait sur le marché une quan- 
tité triple de tous ces produits, qu’en résultera-t-il ? qu on 
échangera, par exemple, trois fois plus de blé contre trois fois 
plus de vin ; en langage économique cela se formule ainsi : cha- 
cun apporte sur le marché une offre triple, mais cette offre 
constitue en même temps une demande triple. Il y aura abon- 
dance, non encombrement. Est-ce à dire que les choses se pas- 
seront exactement comme la théorie l’indique? Non, car la 
théorie est fondée sur ce que l’échange, agissant comme la loi 
de la pesanteur sur un liquide, tend à faire écouler les produits 
d’un pays où ils abondent dans les pays où ils sont rares. Mais 
que d’entraves peuvent s’y opposer : le manque de moyens de 
communication, la guerre, les lois de douane ! Il peut encore 
se faire que, dans des vues de spéculation, le commerçant, après 
avoir vendu, par exemple, ne réalise pas immédiatement l’achat 
qu’il se proposait de faire, dans l’attente d’une baisse. La théo- 




168 II* PARTIE. DD MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

rie ne dit pas : ne songez qu’à produire, indistinctement dans 
toutes les branches de l’industrie... elle dit au contraire : pro- 
duisez avec discernement et en consultant le marché, car s’il 
n’y a pas à redouter un excès de production en général, il est 
possible qu’on ait produit en trop grande abondance telle es- 
pèce d’objets par rapport à telle autre. Il en est de l’ensemble 
des échanges comme d’une manufacture de montres, par exem- 
ple : ne dites pas au manufacturier qu’il peut trop produire de 
montres ; il vous répondrait qu’il a établi sa fabrication pour en 
produire le plus possible et en vendre beaucoup à bon marché ; 
mais le fabricant doit maintenir l’harmonie entre les diverses 
branches de sa production, boîtes, cadrans, ressorts, roues, ai- 
guilles. La théorie dit encore : ne portez pas sur un marché li- 
mité plus de produits qu’il n’en peut consommer, et ne portez 
pas surtout tels ou tels produits chez des gens qui ne veulent ou 
ne peuvent vous les acheter : des livres chez des sauvages, des 
parapluies dans un pays où il ne pleut jamais, des patins là où 
il n’y a jamais de glace. 

Cependant la possibilité d’un excès de production, d’un en- 
combrement général, a été soutenue tant dans la théorie que 
dans la pratique. 

Ecoutons d’abord les commerçants. On sait comment ils for- 
mulent leurs plaintes: Le commerce ne va pas I Rien ne se 
vend ! Voyons ce qu’il en est de cette affirmation. J’ai une tri- 
ple réponse à y faire : 1» Nous sommes en temps de crise et 
vous affirmez que rien ne se vend... c’est beaucoup dire I Le 
boulanger, le boucher, l’épicier, le mercier n’ont pas fermé 
boutique. Les théâtres, les cafés, les restaurants sont pleins. On 
consomme encore ; seulement il y a beaucoup de consomma- 
tions qu’on peut différer et on les ajourne. On porte un peu 
plus longtemps ses habits ; on ne renouvelle pas son mobilier ; 
on se prive de certaines fantaisies ; 2° Mais la plainte est fon- 


•r :r 



CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 169 

dée en partie, et je m’adresse au marchand qui ne vend rien. 
Et pourquoi ne vend-il rien ? Est-ce parce qu’il y a encom- 
brement , parce qu’il a trop de marchandises dans son maga- 
sin ? Non ; y en aurait-il dix fois moins, qu’il ne vendrait pas 
davantage. Le propre du temps de crise, c’est de suspendre 
complètement la vente de certains objets. Et la preuve en est 
que si demain la crise cesse, la confiance renaît, les affaires re- 
prennent, ce marchand écoulera ses marchandises, il en man- 
quera peut-être. Il n’y avait donc pas encombrement ; 3° Sa- 
vez-vous ce que signifie encore cette plainte : Les affaires ne 
vont pas ?... Cela veut dire que les affaires ne vont pas aussi 
bien que par le passé. Voilà un entrepreneur qui crée une in- 
dustrie dans une ville ; il réalise des profits considérables ; il 
n’y a pas de concurrents. Cela ne saurait durer. De nouvelles 
entreprises vont surgir ; les capitaux afflueront dans cette 
industrie ; les prix baisseront et avec eux l’intérêt des ca- 
pitaux et les profits. La masse des consommateurs s’en applau- 
dira, mais le premier entrepreneur dira : on produit trop, les 
affaires ne vont plus. 

Sismondi a été, chez nous, le principal représentant de l’opi- 
nion que je combats. Son erreur à cet égard a été déterminée 
par une fausse appréciation de la nature et des causes des crises 
commerciales, appréciation doublement erronée. La crise qui 
impressionna particulièrement Sismondi fut celle que provoqua 
la désastreuse récolte de 1816. Mais, en somme, que vit-on là ? 
une disproportion dans les diverses parties de la production : 
les denrées alimentaires se vendaient très-cher, tandis qu’on ne 
vendait presque pas d articles manufacturés. Une autre erreur 
est de croire que, une crise étant le résultat d’un excès de pro- 
duction, le remède est dans la diminution de cette production, 
dans la réduction de l’offre. Nous avons suffisamment expliqué 


Tf 



I ll.iUIflIIHUil. 


170 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ailleurs (3) que les crises sont occasionnées par une subite con- 
traction du crédit par suite de spéculations excessives dans quel- 
que branche de l’industrie. 

Ce qu’il nous importe surtout de repousser ici, ce sont les 
conséquences qu’on a tirées de cette théorie de l’excès de pro- 
duction. Sismondi en France, Chalmers en Angleterre , ont re- 
commandé une production modérée ; ils ont fait le procès à la 
division du travail et aux machines ; ils ont combattu, dans une 
certaine mesure, l’épargne qui accroît le capital, source d’une 
production plus abondante ; ils ont recommandé les consomma- 
tions improductives. Ce sont là des doctrines insoutenables. Il 
faut bien plutôt conclure ainsi : Adaptez, suivant les temps et 
les lieux, l’offre à la demande ; maintenez une juste proportion 
entre les diverses branches de la production ; ne négligez pas 
les produits de première nécessité pour les produits de luxe ; 
facilitez le mécanisme des échanges ; améliorez les voies de com- 
munication ; maintenez l’ordre et la sécurité ; répandez les sai- 
nes notions d’économie politique sur le crédit, sur les fonctions 
du capital... après cela, ne craignez pas de trop produire. Le 
bon, l’excellent Sismondi s’est demandé, avec une une sorte de 
terreur ce que deviendrait l’.4ngleterre si quelqu’un trouvait 
une machine tellement parfaite qu’une seule personne pût, en 
tournant une manivelle, lui faire produire tout ce qui est néces- 
saire à la consommation de l’Angleterre I... Il y a longtemps 
qu’on a répondu à Sismondi : Mais ce serait tout simplement 
superbe, dût-on employer à ce travail non seulement la reine, 
mais encore tous ses ministres et le Parlement. Mais que feraient 
les Anglais, y compris les Irlandais (qui sont loin d’être à pa- 
reille fête), tous pourvus de ce qui est nécessaire à la satisfac- 
tion de tous leurs besoins? Je n’en sais rien, et il ne faut pas 



(3) V. chap. vu, note 12. 


CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 171 

prévoir les malheurs de si loin. J’imagine toutefois qu’ils fe- 
raient ce que fait l’humanité depuis la création du monde : ils 
se découvriraient de nouveaux besoins, et, il faut l’espérer, tou- 
jours d’un ordre plus élevé. 

La question des rapports entre la production et la consom- 
mation peut présenter un autre aspect : Quel est celui de ces 
deux termes qui commande l’autre ? Il faut sans hésiter répon- 
dre que c’est la consommation qui dirige la production. Cela 
est évident dans l’état économique primitif, où on ne travaille 
le plus souvent que sur commande, où la disette de capital, 
l’imperfection de l’outillage ne permettent pas de confectionner 
à l’avance des masses de produits dont l’écoulement serait in- 
certain. Cela est vrai également dans notre état économique. 
C’est toujours le consommateur qui, indirectement, imprime à 
l’industrie telle ou telle direction. Il n’est pas en rapports di- 
rects avec le fabricant, avec le commerçant, mais ceux-ci sont 
avertis par les commandes qu’ils reçoivent des intermédiaires, 
marchands en gros et en détail. Ce qui est vrai, c’est que, grâce 
à la puissance et à l’abondance des capitaux, un entrepreneur 
peut essayer d’influer sur la consommation en produisant et 
vendant à bas prix des quantités plus considérables que n’en 
avait réclamé jusqu’à ce jour la consommation ; mais c’est en 
somme le consommateur qui jugera si l’entrepreneur a bien 
calculé. Ce que je dis des produits s’applique aux services : 
c’est le consommateur qui, en réclamant plus habituellement tel 
ou tel genre de services, détermine les professions vers lesquel- 
les on se portera en plus ou moins grand nombre. On voit par 
là quelle est la responsabilité économique et morale du consom- 
mateur. C’est un point de vue qui dominera la plupart des dé- 
veloppements dans lesquels j’entrerai ultérieurement sur l’em- 
ploi de la richesse. 

Ces dernières considérations et la rubrique même de ce cha- 




172 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

pitre, que j’ai intitulé Théorie de la consommation, m’amè- 
nent tout naturellement à dire un mot d’une question qui ne 
semble tout d’abord qu’affaire de forme et de méthode, mais 
qui, en réalité, a son importance. Est-il bien vrai qu’il y ait une 
théorie de la consommation ? ou plutôt convient-il, dans l’ex- 
position méthodique, de faire de la consommation une des 
grandes divisions dans lesquelles on distribue l’examen des phé- 
nomènes économiques? Personne ne s’est expliqué là-dessus 
d’une façon plus catégorique que Rossi. Selon lui, la science ne 
comprend que deux grandes divisions, la production et la dis- 
tribution. Quant à la consommation elle rentre dans ces deux 
divisions. Ce qu’on appelle consommation productive n’est au- 
tre chose que l’emploi du capital ; quant à la consommation 
qu’on a voulu appeler improductive, elle appartient à l’hygiène 
et à la morale. 11 y a là deux assertions distinctes : 

1® La consommation productive n’est que l’emploi du capi- 
tal ; le capital est un élément de production ; donc la consom- 
mation rentre dans la production. Est-il bien sûr que le but de 
l’analyse scientifique soit de faire rentrer ainsi les phénomènes 
les uns dans les autres ? Pour celui qui sait, il n’y a plus de di- 
visions dans la science ; il embrasse tous les phénomènes dans 
une vaste synthèse ; mais en est-il de même lorsqu’il s’agit d’ac- 
quérir la connaissance de la science ? Vous dites qu’il ne s’agit 
que de l’emploi du capital, ce qui est affaire de production ; 
mais avant d’employer le capital, n’est-il pas intéressant de 
voir comment il se forme, de se rendre compte du mécanisme 
de l’épargne ? Ce n’est que dans une théorie de la consomma- 
tion et de l’épargne que le capital nous apparaît avec son vrai 
caractère et qu’on peut résoudre toutes les diflScultés que sou- 
lève la notion scientifique du capital résumée en une défi- 
nition. 

2® La seconde assertion de l’illustre maître me parait plus 





CHAP. XII. LIS ENSEIGNEMENTS DE l’ ÉCONOMIE POLITIQUE. 173 

grave encore ; Tout le reste appartient a l’hygiène et a la mo- 
raie ! Ainsi l’économiste vous dirait: vous ferez deux parts de 
la richesse qui vous est acquise ; Tune destinée à maintenir, 
conserver, accroître, s’il se peut, le capital... cette part est sa- 
crée au nom de l’économie politique I Quant au reste, 1 écono- 
mie politique n’a rien à y voir, c’est affaire d hygiène et de mo- 
rale ! — Je réponds que tous les faits sociaux qui se rattachent 
à la richesse sont plus ou moins directement du ressort de l’é- 
conomie politique ; qu’il s’agit précisément de mettre en relief 
les mauvais effets économiques du mauvais usage de la richesse 
condamné par l’hygiène ou la morale ; d apprécier, au point de 
vue économique, les differentes manières d employer la richesse 
qui s’appellent l’épargne, la prodigalité^ 1 avarice, le luxe, la 
thésaurisation, la bienfaisance ; de caractériser scientifiquement 
ces divers états de la fortune : l’opulence, la richesse, 1 aisance, 
la pauvreté, la misère, le paupérisme, et d en rechercher les 
causes ; de contrôler, au nom de la science, certains modes 
d’emploi que la morale prescrit, mais dont il faut user avec dis- 
cernement, la libéralité, la bienfaisance, la charité, la bienfai- 
sance publique et la bienfaisance privée. N est-ce pas à la suite 
d’une théorie de la consommation que s imposent toutes ces 
questions délicates, brûlantes, qu’il faut bien aborder, ne serait- 
ce que pour les poser nettement et dissiper les malentendus, 
car il faut se garder de croire que la science ait sur toutes ces 
questions des solutions toutes prêtes et définitives (4). 

Quant à nous, quoiqu’il en soit de la science pure, étant 
donné le terrain sur lequel nous nous sommes placés, il est cer- 

(^4) Cette prf^ocrnpation plus ou moins exclusive de la production et 
de la cüculalion, ce dédain théorique pour la réparaVion et la consom- 
mation est un des grands griefs des socialistes de la chaire contre ce 
qu’ils appellent l’économie politique officielle, l’£co/e. V. ci-dessous 

chap XXIX, note 25. 










174 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

tain que je viens d’esquisser là le programme des questions 
que nous avons à traiter. Nous connaissons les conclusions de 
l’économie politique sur l’emploi de la richesse, ce qu’on pour- 
rait appeler sa devise : Travail, épargne et capital ! Nous 
avons à faire voir que ce conseil est le meilleur à tous les points 
de vue, au point de vue de la morale, du bien-être individuel 
tant de ceux auxquels il s’adresse directement que de ceux qui 
les entourent ; au point de vue enfin de la puissance collective 
de l’Etat. Comme, après avoir étudié le corps humain à l’état 
de santé, dans le libre et régulier fonctionnement des organes, 
il convient de le considérer à l’état pathologique qui présente 
les aspects les plus divers ; de même, après avoir décrit la fonc- 
tion naturelle de la richesse et son emploi le plus désirable, 
nous allons rechercher les perturbations et les abus qui peuvent 
se produire, lesquels tiennent sans doute à une cause générale 
qui n’est autre que l’oubli des lois économiques, mais qui ont 
en outre leurs causes particulières dans des dispositions menta- 
les de nature très diverse, car elles comprennent à la fois des 
vices, des ridicules et de généreuses illusions. 


CHAP. XIII. l’épargne et l’économie. 


175 


CHAPITRE XIII 


L’épargne et l’économie. — Limites de l’épargne 


Nous savons ce que c’est que l’épargne, mais nous n’avons 
pas de terme propre pour désigner l’homme qui épargne. Ne 
peut-on pas dire qu’il est économe ? On le dit, faute de mieux, 
mais épargne et économie sont deux choses distinctes, bien 
que reliées par une étroite corrélation, comme nous allons le 
montrer tout à l’heure. Ce n’est pas une vaine question de 
mots. 

L’homme qui veut épargner fait deux parts plus ou moins 
inégales de son revenu, l’une affectée aux dépenses de sa mai- 
son, aux consommations personnelles ou non reproductives, 
l’autre consacrée aux dépenses reproductives, à l’épargne, à la 
capitalisation. Le bon père de famille a rempli la première par- 
tie, la partie essentielle de sa tâche, lorsqu’il a fermement ac- 
compli cette opération, cette répartition. Il s’agit maintenant de 
faire le meilleur emploi possible de ces deux parts de la ri- 
chesse, tant de la somme destinée à être capitalisée que de celle 
qui est affectée aux besoins du ménage. Ici va se présenter la 
question d’économie. 

Considérons d’abord la somme épargnée destinée à être em- 
ployée d’une manière reproductive. Qui est-ce qui se chargera 
de lui donner cet emploi reproductif? Le père de famille peut 
se décharger plus ou moins complètement de ce soin sans qu’on 
ait rien à lui reprocher ; le plus sûr pourra être qu’il s’en mêle 
le moins possible. Nous trouvons ici une sorte de progression 







1 


176 11^ PARTIE. OU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

décroissante dont nous allons parcourir les divers termes. On 
peut employer soi-même immédiatement et directement la som- 
me épargnée, en donnant de l’extension à son commerce ou à 
son industrie, en faisant à un immeuble des améliorations fon- 
cières. C’est évidemment le genre d’emploi qui réclame le plus 
de tact, de discernement, de connaissances techniques. Tout en 
se réservant de faire soi-même emploi de son capital, on peut 
n’en avoir pas un emploi immédiat : on le dépose alors chez un 
banquier, avec faculté de le retirer à sa convenance (1). Il est 
clair que le banquier qui ne peut faire usage que dans une fai- 
ble limite des fonds ainsi déposés ne servira qu’un très faible 
intérêt au iléposant. Le capitaliste peut engager ses fonds dans 
une entreprise déterminée qui lui parait offrir des garanties. 


(1) Cette question des dépôts est très-importante au point de vue de 
l’épargne qu’il s’agit de favoriser sans la compromettre On a prétendu 
que le retrait subit des dépôts était la principale cause des crises ; je ne 
le pense pas, aussi n’en ai-je pas parlé au chapitre vu. à propos du cré- 
dit et des crises. Cela est si vrai qu’on a vu les dépôts augmenter préci- 
sément en temps de crise, la Banque est alors comme un port de refuge 
pour les capitaux craintifs. Ainsi, en <825, année de crise terrible, les 
dépôts à la Banque d’Angleterre s’élevèrent à 2,600,000 sterling, tan- 
dis que dans les trois années précédentes ils n’avaient varié que entre 
1,300,000 et 2,300,000. Cette opinion se rattache à celle qui voit une 
cause des crises dans le monopole accordé aux banques privilégiées. On 
raisonne ainsi : les détenteurs de capitaux, ne pouvant les utiliser eux- 
mêmes dans le libre commerce de la banque, les accumulent dans les 
banques privilégiées qui , pour en tirer parti, abaissent le taux de l’es- 
compte, étendent le crédit, surexcitent la production jusqu’au jour où 
elles se votent obligées de serrer l’écrou, d’où contraction du crédit, 
crise. Mais nous venons de voir, par l’exemple de la Banque d’Angle- 
terre, qu’il n’en est rien. D’ailleurs nulle part les crises ne sont plus 
fréquentes qu’en Amérique où règne la plus absolue liberté des ban- 
ques, et pourquoi? Parce que toutes ces petites banques n’inspirent 
qu’une médiocre confiance ; au moindre ébranlement on se précipite 
pour retirer les dépôts, ce qui est d’autant plus désastreux que ces nom- 
breuses banques rivales se font concurrence pour attirer les dépôts, et, 
dans ce but, servent aux déposants des intérêts plus élevés que ne le 
comporte la faculté du retrait à bref délai. 


CHAP. XIII. l’épargne et l’économie. 


177 


mais à la direction de laquelle il reste à peu près complètement 
étranger, par exemple, acheter des actions ou obligations de 
chemin de fer. Il peut enfin n’avoir ni la volonté, ni la capacité 
pour faire choix par lui-même de l’industrie à laquelle il lui 
conviendrait de confier ses capitaux ; il s’adresse alors à une 
personne qui lui inspire confiance par son honnêteté, son in- 
telligence, et il lui dit : je vous prête mon capital, faites-en ce 
qui vous plaira ; peu importe d’ailleurs que le prêt soit sollicité 
ou offert. Cet emprunteur peut être un individu qui emploiera 
le capital emprunté dans une entreprise qu’il a fondée ; ce peut 
être un banquier qui fait profession d’emprunter d’une main 
pour prêter de l’autre. Nous savons cela par ce qui a été dit au 
chapitre VII, à propos du crédit et des banques. — En somme, 
que voyons-nous dans tous ces arrangements? une application 
du principe de la division du travail à l’épargne, à la formation 
des capitaux. Les uns épargnent en ce sens qu’ils s’abstiennent 
de consommer improductivement ; les autres s’occupent de don- 
ner à ces épargnes l’emploi effectif, l’emploi reproductif en vue 
duquel elles ont été réalisées. 

Mais arrivons enfin à cet emploi définitif. Plus ou moins di- 
rectement la somme d’argent qui représente l’épargne est arri- 
vée à l’usine où, je le suppose, elle doit être employée à ache- 
ter du charbon. Ici se présente la question d’économie propre- 
ment dite, et nous la retrouvons à tous les degrés de la hiérar- 
chie industrielle, directeur, ingénieur, ouvrier. Le directeur 
devra faire l’achat du charbon dans les conditions les plus avan- 
tageuses. L’ingénieur devra construire des appareils dp chauf- 
fage, des chaudières, de manière à ce qu’il y ait le moins possi- 
ble de déperdition de calorique. L’ouvrier enfin devra surveiller 
la combustion, ménager son combustible. Voilà l’économie. De 
quel prix n’est pas pour un patron un ouvrier soigneux qui ne 
gaspille pas les matières premières qui lui sont confiées. Ne 

12 




178 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

voit-on pas, sur nos voies ferrées, les conducteurs de locomo- 
tives recevoir la quantité de charbon approximativement néces- 
saire pour un certain parcours, avec promesse d’une prime pro- 
portionnée à la quantité de combustible qu’ils économisent tout 
en obtenant la vitesse réglementaire ? — On saisit le rapport 
qui existe entre l’économie et l’épargne ; si celle-ci forme le ca- 
pital, celle-là le ménage, ce qui équivaut à une augmentation 
du capital. 

Je reviens maintenant à cette portion du revenu qui a été 
réservée aux consommations personnelles, aux dépenses du mé- 
nage. C’est le domaine propre de l’économie domestique ; c’est 
particulièrement à ces dépenses du ménage qu’on songe quand 
on prononce purement et simplement le mot d’économie. Le 
rapport entre l’économie et l’épargne est des plus étroits , car 
l’épargne ne peut commencer que quand on a pourvu aux dé- 
penses personnelles, et elle s’accroît de tout ce qui est écono- 
misé sur celles-ci. L’économie politique ne pénètre pas dans 
l’usine pour surveiller l’emploi du capital sous telle ou telle 
forme ; elle s’arrête sur le seuil, regardant d’un œil curieux et 
attentif ce qui s’y passe, et se bornant à des préceptes géné- 
raux, car elle sait qu’il y a là des gens possédant des connais- 
sances techniques dont elle ne se pique pas. L’économie politi- 
que pénétrerait peut-être à plus juste titre dans la maison 
d’habitation pour donner son avis sur le bon emploi de la part 
des revenus afféctée aux dépenses personnelles. Nous savons 
que l’économie domestique est le domaine réservé des femmes ; 
nous n’irons pas jusque dans la cuisine et dans l’olTice en re- 
montrer à mistress Primrose sur l’art de préparer ces conserves 
et ce vin de groseilles , dont le vicaire de Wakfield était si fier ; 
mais quelques notions d’économie politique, ou, si le mot les 
effarouche, d’économie générale, ne seraient nullement dépla- 
cées chez les femmes ; avec quelques notions exactes sur l’épar- 







1 ^ 




t 




CHAP. XIII. l’Épargne et l’économie. 


179 


gne et la formation des capitaux, elles seraient plus complète- 
ment associées à la gestion du patrimoine commun ; elles au- 
raient un sentiment plus élevé de leur mission ; elles ne se con- 
tenteraient pas de ce titre banal de maîtresse de maison, 
chargée de faire les honneurs du logis, ou de cette haute do- 
mesticité de la femme de charge commise à la garde de la lin- 
gerie et des provisions. Molière a assigné un assez beau rôle à la 
femme et nettement défini le mot économie : 


Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, 
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens, 

Et régler la dépense avec économie. 

Doit être son étude et sa philosophie. 


Mais quand le bonhomme Chrysale ajoute : 


Il n est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, 
Qu une femme étudie et sache tant de choses. 


il ne faut voir là que la légitime explosion de sa mauvaise hu- 
meur contre ces trois sottes et ignorantes personnes, ces pédan- 
tes sans instruction qu’on ne qualifie de savantes que par déri- 
sion. Il n’y aura plus de femmes savantes quand elles seront 
instruites. Aucune étjide ne leur convient plus que l’économie 
politique qui se rattache par tant de liens à l’économie domesti- 
que. Adam Smith et Benjamin Franklin se donnent la main ; le 
premier donne les raisons des maximes du bonhomme Richard. 
Combien de gens emploient leur argent à acheter un repentir ! 
Il ne faut pas acheter les choses parce qu’elles sont à bon mar- 
ché, mais parce qu’on en a besoin. Combien de gens en effet se 
sont ruinés à force de bon marché, sous prétexte qu’il faut pro- 
fiter de 1 occasion ! il est plus facile de réprimer une première 
fantaisie que de réprimer toutes celles qui viennent à la suite. 







i 

1 

1 






^80 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Quel bon sens exquis dans ce chapitre III du livre II de la Ri- 
chesse des nations, où Adam Smith explique pourquoi il faut 
préférer les consommations lentes aux consommations rapides, 
c’est-à-dire employer son argent à acheter, non des choses qui 
se consomment parle premier usage qu’on en fait, comme ce 
qui se boit et se mange, ou les services d’un domestique nom- 
breux, mais des choses dont l’usage persiste pendant une lon- 
gue suite d’années ! Les premières dépenses ne produisent 
qu’une courte satisfaction, des jouissances souvent funestes ; il 
n’en reste rien ; elles ne vont pas sans un gaspillage improduc- 
tif. Au contraire, les dépenses, même exagérées, qu’on place en 
choses durables, meubles, linges, tableaux, constructions, abou- 
tissent du moins à une certaine accumulation de choses pré- 
cieuses, utiles même à divers points de vue ; elles servent à l’en- 
tretien de gens essentiellement productifs. Voici un autre point 
de vue très important ; la dépense en choses durables peut plus 
facilement être réduite et par une double raison, car d’une part 
la dépense précédemment faite est un motif pour qu’il soit inu- 
tile d’en faire davantage ; et, d’autre part, notre amour-propre 
n’est pas intéressé à poursuivre indéfiniment ce genre de dé- 
penses. Mais réduire le nombre de ses domestiques, sa table, 
son train de maison en un mot!... Que diraient en effet les 
voisins ! C’est une pente sur laquelle on va jusqu’au bout,^ jus- 
qu’à la ruine. Une pareille réforme serait tout au moins l’aveu 
qu’on s’est jusque-là conduit avec peu de sagesse. Bien que le 
chapitre d’Adam Smith qui contient ces sages réflexions soit 
intitulé De l’accumulation du capital, il serait particulière- 
ment utile de faire remarquer aux femmes qu’il ne faut pas 
transporter dans l’économie politique ou générale certaines 
pratiques plus ou moins judicieuses de l’économie domestique, 
et le mot accumulation employé pour désigner l’épargne et la 
formation du capital n’est pas plus exact que ces manières de 


181 


I CHAP. XIII. l’Épargne et l’économie. 

parler : le soleil se lève, le soleil se couche ; il est bien entendu 
que ce ne sont là que des apparences. Le capital n’est pas com- 
me ces provisions que la ménagère prévoyante entasse dans son 
grenier, sa cave, ses armoires. Cette pratique n’est d’ailleurs 
intelligente que lorsqu’il y a avantage à acheter en gros des 
choses d’une conservation facile , mais à quoi bon enfouir dans 
des armoires tout ce linge qui se détériore sans qu’on en use et 
qui ne sort qu’aux grands jours tout jauni par le renfermé? 

L’économie exagérée c’est la parcimonie. Si nous allions plus 
loin nous tomberions dans l’avarice ; mais l’avarice comme la 
prodigalité sont des maladies morales qui méritent chacune les 
, honneurs d’un chapitre à part. Par les développements que j’ai 

présentés dans ce chapitre, je n’ai pas entendu traiter des mo- 
des d’emploi de la richesse opposés à l’épargne ; j’ai voulu 
achever de mettre en lumière le fonctionnement de l’épargne 
et son domaine propre. 

Il semble qu’il resterait encore quelque chose à faire dans ce 
sens, à déterminer quelle est précisément la part que chacun 
doit faire dans ses revenus aux dépenses personnelles et aux 
emplois reproductifs, à l’épargne. L’économie politique se re- 
fuse absolument à énoncer un chiffre ou un rapport ; c’est là un 
point qui ne peut être fixé que suivant des circonstances de 
fortune, de position sociale, de temps et de lieu qui varient à 
l’infini. C’est sans doute pour des raisons de ce genre que des 
gens simples et ignorants adressent à l’économie politique le 
reproche de n’être qu’un art conjectural , de n’être pas une 
science exacte, de n’être pas une science achevée. Elle n’est pas 
un art, elle n’est pas une science exacte et elle ne sera jamais 
une science achevée (2). Ces exigences prouvent une inintelli- 

(2) « C’est le libre examen et la discussion qui fait la science, et si 
« quelque science pouvait arriver à se déclarer science complète et fer- 
s mée, elle ne serait plus une science, mais un ensemble de dogmes. 


f 





n ' • I 


182 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

gence complète de la nature des sciences morales. Demandez à 
un physicien si un obus chargé, auquel on met feu éclatera, il 
vous affirmera que oui, en vertu d’une loi certaine, la force 
élastique des gaz. Demandez-lui en combien de morceaux il se 
brisera et quelles directions ils prendront, il vous répondra 
qu’il l’ignore (3). De même l’économie politique établit des lois 
générales qu’elle ne saurait formuler en chiffres précis. Elle 
décrit I épargne, ses effets, les motifs qui portent les hommes 
à épargnei , elle cherche a déterminer la tendance à l’épargne, 
en leur représentant les funestes conséquences du défaut de 
prévoyance, et c est tout ce qu’elle peut faire. La morale fait de 
meme lorsqu elle prescrit telle ou telle vertu ; elle ne saurait les 
tarifer. La législation seule, le droit positif, peuvent, en s’em- 
parant de quelque prescription d’ordre économique ou moral, 
imposer ou interdire certains actes strictement qualifiés et sous 
une sanction également positive. Mais remarquez combien, à 
un autre point de vue, est restreinte l’action de la loi : 1® la 
loi ne prescrit rien à personne dans son propre intérêt, mais 
seulement le respect des droits d’autrui ; 2® ses prescriptions 
ne tendent nullement à assurer la pleine observation de la loi 
morale, elles se bornent seulement à imposer à chaque citoyen 
en quelque sorte un minimum de moralité, d’honnêteté, sans 
lequel aucune société ne pourrait subsister. La loi écrite n’a 
pas la prétention de faire l’éducation des citoyens. Bien qu’elle 
soit la base nécessaire de tout progrès en garantissant l’ordre, 
la paix, la liberté, elle n’est pas le progrès lui-même, elle re- 


CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITE. 


183 


« d’articles de foi. une église anathémalisant les dissidents, et par là 
« môme condamnée à l’immobilité. » M. H. Passy, discussion à la so- 
ciété d’Economie politique, 1 5 avril 1 864. 

(3) Herbert Spencer, Introduction à la science sociale, cbap. iii, 
p. 57. Prévisions qualitatives, non quantitatives. 


présente l’équilibre ; la morale, et l’économie politique repré- 
sentent le mouvement. 


CHAPITRE XIV 


L'épargne et la prodigalité 


L’épargne et l’économie ne sont pas seulement des vertus do- 
mestiques ; ce sont des vertus sociales. Celui qui fait un judi- 
cieux emploi de sa fortune, le bon ménager, le bon père de fa- 
mille, fait en même temps acte de bon citoyen. La théorie 
économique du capital nous a fourni la démonstration directe 
de cette vérité ; nous allons la mettre en relief par des opposi- 
tions, par des contrastes saisissants. V Illusion féconde est la 
compagne assidue de l’ignorance, instinctivement ingénieuse à 
trouver des refuges contre la vérité ; celle-ci doit l’y poursui- 
vre. Dans le langage usuel, quand on veut donner une idée de 
la manière dont une personne fait emploi de sa fortune, on dit 
qu’elle ne dépense qu’une partie de son revenu, qu’elle le dé- 
pense tout entier, ou même au-delà ; on dit que cette personne 
est économe, avare, prodigue ; entre l’homme économe et l’a- 
vare on ne voit qu’une* différence du plus au moins ; on con- 
fond l’homme prodigue avec l’homme généreux, libéral, bien- 
faisant ; on confond le luxe et la prodigalité. Que d’erreurs fu- 
nestes I Pour les dissiper, nous ne saurions mieux faire que de 
placer en regard de l’homme économe le portrait du prodigue 
et de l’avare, non pas à la manière d’un moraliste ou d’un sati- 
rique, d’un Molière ou d’un La Bruyère, qui recherchent et 


U 


184 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

groupent les traits piquants, ridicules, grotesques ou odieux, 
pour provoquer le rire ou l’indignation, mais comme il con- 
vient à l’économiste qui, sans négliger le côté moral des choses, 
se préoccupe surtout de les analyser et de les caractériser au 
point de vue du bon emploi de la richesse. 

La prodigalité est le contraire de l’économie, de l’épargne. 
L’homme économe et le prodigue font en apparence la même 
chose ; 1 un et 1 autre dépensent tout leur revenu, seulement ils 
le dépensent de manières différentes. Tous les deux emploient 
leurs revenus à commander du travail, à payer des services ; 
mais tandis que le travail et les services payés par l’homme 
économe servent à accroître le capital en améliorant la terre, 
développant 1 industrie, créant des voies de communication, 
roules, canaux, chemins de fer ; le prodigue multiplie ses con- 
sommations improductives, il paie les services de gens impro- 
ductifs, il encourage des industries inutiles ou funestes. La ri- 
chesse n’est pas dans ses mains une force, une source féconde 
de richesses nouvelles ; elle se perd, s’évapore, se dissipe en fu- 
mée sans qu’il en reste rien. Le véritable nom du prodigue, 
c’est dissipateur. Ce tas de charbon qui, au lieu d’être em- 
ployé utilement dans l’usine, prend feu par accident et se con- 
sume sans profit pour la société, voilà l’image du prodigue. Ce 
qui, pour l’homme riche, mais sage, n’est qu’une exception, les 
fêtes, les festins, les réjouissances, est pour lui la règle ; la vie 
doit être une fête continuelle... courte mais bonne ; après 
moi le déluge ! Voilà la devise du prodigue. J’ai dit que le pro- 
digue, comme l’économe, dépense tout son revenu, sauf la dif- 
férence dans l’emploi ; mais à ce jeu-là, le revenu ne suffit bien- 
tôt plus ; on entame le capital. « Ceux qui achètent le superflu, 

« dit Franklin, finissent par vendre le nécessaire. » La pro- 
digalité aboutit à la ruine. 

C’est le résultat commun à tous les genres de prodigalité. Ce 


CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITÉ. 


185 


mot de folles dépenses par lequel on caractérise le prodigue a 
en effet une double signification, un sens absolu et un sens re- 
latif. Un sens absolu quand on considère la nature de la dépen- 
se ; un sens relatif quand on considère surtout la dépense par 
rapport à la fortune de la personne (1). Il est des dépenses, tel- 
les que celles que nous venons de signaler, qui sont entachées 
par elles-mêmes de prodigalité et de gaspillage, qui choquent à 
première vue, sans qu’on ait à s’enquérir de qui elles émanent ; 
elles tendent à encourager des industries qui ne méritent pas 
de l’être. Voici, au contraire, un individu qui achète des livres, 
des objets d’arts du meilleur goût, qui fait élever des construc- 
tions... est-ce un prodigue? cela dépend de sa fortune : s’il est 
riche, on ne donnera que des éloges à son goût éclairé , au no- 
ble patronage qu’il accorde aux arts ; s’il est pauvre, on dira 
qu’il a la manie des livres, la manie de bâtir, la manie d’ache- 
ter ; ce sera un prodigue en train de se ruiner. Ce dernier 
genre de prodigalité, très fâcheux pour celui qui s’y livre, est 
en somme plus rare, moins dangereux pour la société, et pro- 
cède d’un tout autre penchant que la prodigalité proprement 
dite. Il y a même un genre de prodigalité qui n’a rien de com- 
mun dans son principe avec les deux autres et qui n’en produit 
pas moins des effets désastreux, tant au point de vue individuel 
qn’au point de vue social. Il y a des gens qui ont la manie des 
affaires, des esprits chimériques qui voient partout une fortune 
à faire et qui engagent des capitaux considérables dans une en- 
treprise fatalement condamnée au plus misérable insuccès. Ils 
construiront un chemin de fer dans un pays où il ne saurait y 
avoir ni voyageurs, ni marchandises à transporter, ils établiront 


(t) En appliquant ici le langage juridique, on pourrait dire que la 
prodigalité est réelle ou personnelle. 


t 



186 II^ PARTIE. OU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

une usine là où la main d’œuvre, la matière première (2), les 
débouchés font complètement défaut. Qu’en résulte-t-il? la 
ruine de l’entrepreneur, des capitaux détruits, un travail qui 
n’a rien produit d’utile. Quoiqu’il en soit, c’est avec raison 
qu’en parlant de prodigalité on songe principalement à celle 
que j’ai caractérisée en premier lieu, car là, outre les résultats 
fâcheux, nous sommes en présence de mobiles coupables, con- 
damnables à tous égards. 

Quel est donc le mobile du prodigue? De quel vice essentiel 
procède la prodigalité ? Il y en a de plusieurs sortes ; le désir 
immodéré des jouissances, la vanité, l’orgueil. On veut paraître 
riche, faire étalage de sa fortune, faire parler de soi ; on y par- 
vient par des excentricités ruineuses. On prend au sérieux les 
compliments que vous font les gens qui vous exploitent, sur le 
noble usage que vous faites de votre fortune. Mais pour nous, ce 
qui caractérise le prodigue, c’est \ imprévoyance, comme la 
prévoyance est le propre de l’homme économe. Le prodigne est 

(2) Que de désastres industriels de ce genre ! Ce qui a trompé bien 
des gens, c’est qu’on voit souvent des industries florissantes dans des 
lieux où rien, au premier abord, ne semble expliquer ce succès. — 

> G. Roscher {Recherches sur divers sujets d’économie politique, p. <28 

I et s.) a fait à ce sujet de très-judicieuses remarques. Il y a toujours eu 

! au début quelques bonnes raisons pour établir une industrie dans tel ou 

■ tel lieu. Seulement il arrive que, môme après que ces raisons premières 

ne subsistent plus, l’industrie continue d’y pro.spérer, pourquoi ? Parce 
qu’il s’est amassé là un énorme capital matériel et immatériel, bâti- 
ments, machines, achalandage, habileté traditionnelle dans la popula- 
tion ouvrière ; tout cela balance et au-delà l’inconvénient, par exemple, 
défaire venir la matière première de loin. Les exemples s’offrent en 
foule. Roscher cite celui de la fabrique d’agathes dans la principauté de 
Birkenfeld, à Oberstein, qui occupe 2,000 ouvriers et donne un produit 
annuel de près de deux millions. Elle doit son origine aux nombreuses 
pierres d’agathe qu’on rencontrait autrefois dans le voisinage. Elles ont 
disparu et aujourd’hui la matière première se tire principalement en 
Brésil. — Rien ne démontre mieux la puissance du capital sous toutes 
Ses formes. 



CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITÉ. 


187 


comme les enfants qui, lorsqu'ils ont leur petite bourse bien 
garnie, croient que cela ne finira jamais. L’homme économe 
épargne en prévision de l’avenir, soit qu’il prévoie une diminu- 
tion possible de ses revenus actuels, soit qu’il désire les accroî- 
tre pour se ménager à lui-même une vieillesse à l’abri du be- 
soin, et à ses enfants un héritage que la division en plusieurs 
parts n’amoindrira pas trop. La société souffre de l’imprévoyan- 
ce et des dissipations du prodigue ; elle profite de la prévoyance, 
de l’épargne de l’homme économe. Est-ce à dire que le prodi- 
gue ait intentionnellement agi en vue de faire tort à la société ? 
que l’homme économe se soit principalement préoccupé des 
avantages que la société tirerait de son épargne ? Non sans 
doute ; mais nous reconnaissons là une des grandes harmonies 
du monde économique, à savoir que l’intérêt bien entendu de 
chacun est d’accord avec l’intérêt de tous, avec l’intérêt géné- 
ral. J’en ai déjà fait la remarque, les vices et les vertus écono- 
miques s’apprécient à la fois par le mobile et par le résultat. 
Tout est à blâmer chez le prodigue ; tout est à louer chez l’éco- 
nome. On dit communément de l’homme qui épargne, qu’if 
fait bien ses affaires... mais il fait aussi celles de la société. 
Quand l’heure de la ruine a sonné pour le prodigue, il recueille 
cette oraison funèbre : Il n’a que ce qu’il méritait, tant pis 
pour lui !... mais c’est aussi tant pis pour la société. 

On jette la pierre au prodigue quand il est ruiné, mais tant 
qu’il n’est qu’en train de se ruiner, il y a en quelque sorte au- 
tour de lui une conspiration tacite pour l’encourager dans son 
imprévoyance. Il y a tant de gens qui en profitent, qui son in- 
téressés à célébrer la générosité d’un homme qui ne tient pas à 
l’argent, qui n’a rien à lui! Il semble que la langue n’ait pas 
assez d’euphémismes pour déguiser le triste fond des choses, 
pour anoblir l’incurie, l’insouciance, le gaspillage : ce n’est que 
noble désintéressement, noble mépris de la richesse et le reste. 


188 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Hélas ! Il en est un peu ainsi de cette grande prodigalité des 
nations qui s’appelle la guerre ! Là encore le fond des choses 
est bien triste : le plus effroyable gaspillage de richesses, la dé- 
vastation, la ruine, le deuil des familles, la fleur des générations 
moissonnée, les vieillards qui suivent les funérailles des jeu- 
nes gens !... Mais quoi I le mépris du danger , le dédain de la 
vie, ne sont-ils pas là pour anoblir cette héroïque folie, ce car- 
nage I L’économie politique n’est pas seule a protester ici ; c’est 
l’humanité qui gémit, la justice qui crie, le droit qui succombe 
sous la force. Mais, dit-on, il s’agit d’une guerre légitime ; il y 
va de l’honneur, de l’indépendance d’une nation !... soit ! mais 
si l’un attaque c’est que l’autre se défend ; si l’un a raison, c est 
que l’autre a tort, et des deux côtés pourtant c’est la même fu- 
reur ; des deux côtés on invoque avec la même confiance le 
Dieu des armées ! 

Laissons les purs artifices de langage qui tendent à faire illu- 
sion sur les dangers de la prodigalité ; ce qui doit nous toucher 
le plus, c’est qu’on ait essayé de faire l’économie politique com- 
plice de cette tentative. Il y a des théories plus ou moins sa- 
vantes de la prodigalité. Ainsi, par exemple, on nous dira que 
le signe auquel on reconnaît la prospérité d’un pays, c’est que 
l’argent y circule activement ; or il est incontestable que la pro- 
digalité active singulièrement la circulation de l’argent. Est-il 
besoin de répondre que la circulation de l’argent ne prouve 
rien par elle-même (3) ; qu’il faut avant tout rechercher à pro- 
pos de quoi, entre qui s’opère cette circulation. Dans les mai- 
sons de jeu on voit une très active circulation d’argent. Dans 
notre cas, l’argent va du prodigue à ses fournisseurs ; il ali- 
mente certaines industries aux dépens d’autres industries plus 

(3) J’ai déjà parlé de cette circulation stérile de l’argent à propos de 
l’agiotage. V. chap. vu, note H. 



l 


.1 




189 


CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITÉ. 

Utiles ; et puis, en fin de compte, la provision d’argent du pro- 
digue s’épuisera, car sa richesse n’est pas alimentée par le tra- 
vail et l’épargne, et alors cette circulation s’arrêtera. Nous re- 
trouvons ici la triste analogie que je viens de signaler entre la 
prodigalité et la guerre ; les grands guerriers ont été les théori- 
ciens de la circulation ainsi entendue, et Frédéric de Prusse 
disait : « Mes armées sont une source de richesse pour le pays, 
« car elles font circuler l’argent. » C’est au moins un mode de 
circulation très-coûteux. 

Le sophisme qui précède s’est produit sous une autre forme : 
le prodigue fait aller le travail I II faut faire la même réponse : 
l’important est de savoir quel genre de travail on encourage. 
L’argent répandu par les armées serait infiniment plus profita- 
ble si, d’une part, on laissait les soldats aux travaux des 
champs, de l’usine ou du cabinet, et si, d’autre part, on avait 
laissé aux mains de ceux qui les avaient formés par l’épargne 
les capitaux prélevés par l’impôt en vue d’alimenter les indus- 
tries militaires de tout genre. Rien ne montre mieux les effets 
de la prodigalité sur la richesse publique et privée que cette 
comparaison si exacte de tous points avec la guerre. Pendant la 
guerre l’argent circule aussi, du moins par certains canaux ; 
certaines industries fonctionnent avec une activité dévorante... 
mais après ? La richesse publique s’est-elle accr ue ? Comparez 
pour un instant l’Etat avec un particulier ; il a dissipé ses capi- 
taux susceptibles de dissipation ; il a emprunté ; il a négligé 
tous les travaux utiles de la paix ; on a travaillé beaucoup dans 
les arsenaux, dans les manufactures d’armes ; mais on a peu 
construit de routes, de canaux, de chemins de fer, de phares ; 
on n’a pas gazonné et reboisé les montagnes ; les serviteurs de 
l’Etat, et nous le sommes tous, ont fait l’exercice du canon et 
du fusil... c’est malheureusement un travail que nous ferons 
encore longtemps , nous et nos enfants... mais on ne peut pas 


f 

i 




190 1I« PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

affirmer que ce soit un travail productif. Le patrimoine de 
1 Etat, en tant qu il est distinct de l’ensemble des fortunes pri- 
vées, a donc considérablement diminué. Et la richesse privée ? 
Nous trouvons bien des gens ruinés ou appauvris ; l’industrie et 
l’agriculture, généralement languissantes, car on leur a enlevé 
les bras et les capitaux. Il est vrai qu’à côté de cela quelques 
industriels ont pu réaliser de grandes fortunes dans la fourni- 
ture des armées ; quelques localités ont pu prospérer, comme, 
par exemple, tel ou tel port de mer pendant une guerre mari- 
time. Je réserve toujours le cas d’une guerre juste, inévitable ; 
mais, en somme, l’analogie est complète entre la prodigalité et 
la guerre ; elles ont la même façon de faire aller le travail. 

On n en a pas moins érigé en théorie économique cette doc- 
trine du travail pour le travail. On ne considère plus le travail 
dans son but essentiel qui est de créer, d’accroître la richesse ; 
on le considère uniquement comme un moyen de faire circuler 
l’argent. Que le travail soit employé à construire une maison 
nouvelle ou à relever une maison détruite par un incendie, le 
résultat est le même ; que l’on fasse creuser un canal pour le 
dessèchement ou l’irrigation d’une terre, ou bien qu’après 
avoir fait creuser un fossé n’importe où on fasse rejeter la terre 
dedans, ce sera tout un. Cela est insensé et immoral. On ne 
voit pas, derrière ce travail perdu, les capitaux anéantis. On ne 
voit pas qu’on justifie par là les vœux que les individus peuvent 
former pour que la société soit affligée de tous les fléaux qu’ils 
font individuellement profession de combattre : des maisons in- 
cendiées, des maladies, des procès... tant mieux 1 Voilà du tra- 
vail pour les maçons, les médecins, les avocats. La destruction 
considérée comme source delà richesse a eu ses théoriciens (4). 

(4) Nouvel essai sur la richesse des nations, par M. de Saint-Cha- 
mans. — Remarquez le titre (l’ouvrage a été refondu et publié sous un 





CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITÉ. 191 

Ils n’ont fait que pousser à bout jusqu’à l’absurde, la thèse des 
adversaires des machines ; les machines sont un mal en ce que 
elles diminuent la quantité de travail nécessaire ; nous allons 
mieux faire : détruisons ce qui est déjà fait, accumulons les obs- 
tacles (5) , et il faudra d’autant plus de travail. — Ces gens-là 
doivent naturellement avoir horreur de l’épargne et du capital, 
qui tendent à faciliter l’œuvre de la production, à économiser 
du travail. 

Parmi les théories économiques erronées qui sont plus ou 
moins coupables de connivence avec la prodigalité, nous re- 
trouvons naturellement une doctrine que j’ai déjà signalée (6), 
celle qui redoute une surabondance de production, un encom- 
brement général. Dans cette opinion, on voit d’un mauvais œil 
les machines, le capital, 1 épargne, et un peu de prodigalité ap- 
paraît comme un remède salutaire : c’est un dérivatif, une sai- 
gnée en cas de pléthore. J’ai donné un singulier exemple des 
terreurs qui assiégeaient Sismondi à propos des machines ; voici 
1 hypothèse non moins chimérique qu’il forge pour montrer les 
dangers de l’épargne, que nous préconisons : « Si tout à coup 

titre insignifiant), il est significatif : c’est celui du livre d’Adam Smith • 
la contrefaçon, la parodie est complète. Notez la filiation de l’erreur! 
Les physiocrates avaient dit que la terre est la source de la richesse ils 
avaient laissé pour le moins dans l’ombre le travail. Arrive Adam Smith 
qui dit : tout travail rationnel, c’est-à-dire qui donne aux choses de 
l’utilité, est un travail productif. Enfin 31. de Saint-Chamans nous dit 
sans restriction : tout travail est productif, c’est-à-dire toute dépense de 
force quelconque. C’est la contre-partie de cette autre errreur : l’or c’est 
la richesse. Bastiat, on le sait, a donné carrière à sa verve là dessus. 

(5) Il y a une étroite parenté entre celte théorie et la doctrine de la 
prohibition. L’avocat-général Séguier protestant contre la liberté du tra- 
vail proclamée par Turgol. ne craignait pas de dire au Roi : « Ce sont 
« les gênes, les entraves, les prohibitions; qui font la gloire, la sûreté 
a l’immensité du commerce de la France. » Sans s’en douter! il parlait 
en privilégié qui voit dans le privilège le fondement de la société. 

(6) A propos de la théorie de la consommation, chap xii. 



192 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

« la classe riche prenait la résolution de vivre de son travail, 
« comme la plus pauvre, et d’ajouter tout son revenu à son 
« capital, les ouvriers seraients réduits au désespoir et mour- 
« raient de faim (7). » Cette résolution n’est pas à craindre, mais 
admettons-là pour un instant. Le riche ajoute tout son revenu 
à son capital, soit I Mais que fera-t-il de ce nouveau capital ? Il 
le placera, comme on dit vulgairement, c’est-à-dire qu’il l’em- 
ploiera directement ou indirectement à encourager l'industrie, 
à donner du travail aux ouvriers, à multiplier les produits dont 
les ouvriers font la plus grande consommation. Je crains bien 
que Sismondi n’ait confondu la capitalisation avec la thésau- 
risation dont nous allons préciser le caractère. 

A toutes les erreurs que je viens de signaler se rattache ce 
faux raisonnement : on vante les perfectionnements apportés 
dans le mécanisme de l’échange qui tendent à faciliter le trans- 
fert des capitaux aux mains de ceux qui sont le mieux capables 
d en tirer parti. Eh bien I voilà ce qui arrive quand le prodi- 
gue est ruiné; son patrimoine passe à d’autres qui sauront 
mieux 1 administrer. Mais on ne considère pas que ce patrimoi- 
ne s’est détérioré, dégradé, dans les mains du prodigue ; que 
pendant de longues années le capital du prodigue et les revenus 
ont été gaspillés. On se représente ce patrimoine comme un na- 
vire simplement échoué qu’on remettra facilement à flot et dont 
la cargaison est sauve... non, c’est bel et bien un naufrage. 

Nous venons d’opposer l’épargne à la prodigalité... Nous 
éclairerons l’une et l’autre d’un jour nouveau en les comparant 
à l’avarice. 


(7) Sismondi, Nouveaux principes d'économie politique, livre ii. 
chap. 3. 


CHAP. XV. l'épargne ET l’ AVARICE. 


193 



41 


CHAPITRE XV 

L’épargne et l’aTarice. — La thésaurisation 


Après avoir opposé à l’épargne, qui est une vertu, la prodi- 
galité, qui n’est qu’un vice plus ou moins brillant, on essaie, 
toujours dans le même esprit de dénigrement, d’assimiler l’é- 
pargne à l’avarice, qui n’est qu’un vice honteux. Nous accep- 
tons le contraste qui est tout à l’avantage de l’épargne ; nous 
repoussons l’assimilation qui est aussi fausse qu’injurieuse. 

Qu’est-ce que l’avarice ? Il n’y a pas de type plus connu, plus 
populaire que celui d’Harpagon. Le portrait de l’avare a été fait 
cent fois, mais il faut reconnaître qu’il prête à la caricature, et 
il n’y a personne qui n’ait quelque bonne histoire à ajouter à 
celles qu’on sait déjà. Il s’agit ici de caractériser scientifique- 
ment l’avarice, d’en rechercher le principe, d’en préciser les 
conséquences économiques et de les comparer avec celles de 
l’épargne et de la prodigalité. 

De même que la prodigalité se caractérise par un excès d’im- 
prévoyance, par l’insouciance inconsciente ou voulue de l’ave- 
nir, il y a au fond de l’avarice une prévoyance, une préoccupa- 
tion exagérée et par là même inintelligente de l’avenir. De peur 
que quelque chose lui manque demain, l’avare se fait faute de 
tout aujourd hui. De tous les traits connus, le plus vrai est celui 
qui nous montre 1 avare mourant de faim sur des provisions 
accumulées, n y touchant qu à la dernière extrémité, et avec une 
sorte de désespoir. 


Et lorsque par hasard quelqu’une se gâtait, 
Eu soupirant il la mangeait. 







i 


f 


1 



194 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Par peur de la misère qui pourrait l’atteindre on jour, peur 
le plus souvent dénuée de tout fondement, il se condamne à une 
vie misérable de tous les jours, à une vie dont le plus pauvre 
ne voudrait pas. C’est un vice de l’esprit analogue à la lâcheté, 
à la poltronnerie. Le poltron, qu’il ne faut pas confondre avec 
l’homme prudent qui prévoit le danger , l’envisage d’un œil 
calme et l’évite s’il peut ; le poltron est démoralisé par la seule 
pensée du danger ; il est capable de se tuer pour éviter la 
mort. C’est de lui que Shakespeare a si bien dit : « Le vaillant 
« ne meurt qu’une fois ; le lâche meurt chaque jour de sa 
« vie (1). » 

On comprend ce qu’est l’or pour l’avare ; c’est la richesse 
inusable, inaltérable, susceptible d’une accumulation indéfinie. 
C’est la richesse visible, tangible, qu’on peut palper, dont on 
peut repaître ses regards à chaque instant. Ici nous tombons 
dans l’idée fixe, dans la monomanie, dans la folie. Ne dites pas 
à l’avare que son argent serait plus en sûreté à la Banque que 
chez lui ; qu’il pourrait l’y reprendre à volonté et que de plus 
il toucherait de bons intérêts. Non, il veut avoir son argent à sa 
portée, le voir et le toucher quand il lui plaît ; c’est sa manière 
d’en jouir. 

L’avarice caractérisée est à la fois odieuse et ridicule ; mais, 
au point de vue économique, elle est moins funeste que la pro- 
digalité. Elles se ressemblent par un point qui ne frappe pas 
tout d’abord : le gaspillage, qui semble le propre de la prodiga- 
lité, est aussi une conséquence de l’avarice. Je ne parlerai pas 
du gaspillage qui consiste à laisser perdre des denrées plutôt 
que d’en user ; quoique ce trait soit propre à mettre en lumière 


(1) Cowards die many times before their deaths 
The valiant never tasle of death but once. 

Juki César, acte n, scène i. 


195 





CHAP. XIV. l’Épargne et l’avarice. 

% 

le genre de préoccupation qui obsède l’avare, il devient de plus 
en plus rare, au moins chez les avares riches ; ils ont hâte de 
tout convertir en or. Le gaspillage le plus ordinaire chez l’ava- 
re, c’est celui qui résulte de s.a négligence à entretenir en bon 
état les objets qui composent son patrimoine, terres, maisons, 
mobilier. Faute de quelques réparations, de quelques améliora- 
tions, il laisse s’amoindrir la source de ses revenus ; l’essentiel 
pour lui c’est de ne pas se dessaisir de son argent. Jamais la 
pensée de l’avenir n’a moins ressemblé à la prévoyance. Mais, à 
part cela, l’avarice est moins nuisible que la prodigalité. L’a- 
vare, il est vrai, consomme peu, il n’encourage pas la produc- 
tion, mais il ne lui imprime pas une fausse direction, en favori- 
sant les industries qui le méritent le moins, l’avare n’use pas 
de sa richesse, mais un autre pourra l’utiliser demain. L’ava- 
rice est un vice de la vieillesse ; elle ne fait pas sentir longtemps 
son influence malsaine : un vieil avare est une expression con- 
sacrée, généralement conforme à la réalité. L’avarice n’est pas 
héréditaire ; souvent même c’est tout le contraire : à père ava- 
re enfant prodigue. 

Le danger social n’est donc pas du côté de l’avarice. Il y a 
d’ailleurs de cela une bonne raison, c’est qu’il n’y a plus d’a- 
vares. Il faut bien le reconnaître : l’avarice s’en va, les temps 
classiques de l’avarice s.ont loin de nous. Le vieil Euclion de 
Plaute avec sa marmite, l’Harpagon de Molière avec sa cassette, 
appartiennent à un monde évanoui, comme ces animaux d’une 
autre période géologique dont nous ne retrouvons plus que les 
débris fossiles. On peut bien rencontrer encore quelques cas 
pathologiques curieux, mais, en somme, l’avarice aujourd’hui a 
pris une autre forme ; c’est un phénomène économique qui 
s’est modifié comme les conditions économiques de la société en 
général. L’avarice n’est plus guère que l’exagération de l’épar- 
gne, c’est l’économie poussée jusqu’à la parcimonie, et, pour 




196 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

» 

tout dire en un mot, l’avare n’enferme plus son argent dans 
une cassette qu’il enfouit ; il le place. Mais nous savons ce que 
c’est que placer son argent ; c’est le prêter directement ou in- 
directement ; c’est mettre à la disposition de l’industrie, du 
commerce ou de l’agriculture, les capitaux qu’il représente. 

A défaut de l’avarice, ce qu’on rencontre encore assez fré- 
quemment chez nous, c’est la thésaurisation, qui consiste à 
garder par devers soi une quantité de monnaie plus considéra- 
ble qu’il n’est nécessaire ponr les échanges journaliers. La thé- 
saurisation ne procède pas du même principe que l’avarice, 
tout en produisant, à certains égards, les mêmes effets. C’est 
une manie, une vieille habitude qui n’est plus en harmonie 
avec notre état économique. Autrefois , quand 1 industrie était 
peu active, le crédit peu développé, l’argent circulait peu, et en 
dehors des menues acquisitions de chaque jour, on ne l’em- 
ployait qu’à bon escient, par grosses sommes, pour faire des 
acquisitions importantes d’immeubles, par exemple. En atten- 
dant on le laissait dormir chez soi improductif ou on le confiait 
à des banques de dépôts qui n’en donnaient aucun intérêt. Le 
commerce de la banque n’était pas organisé comme aujourd’hui 
pour recueillir les moindres parcelles de capitaux monétaires et 
les mettre en circulation. On ne s’est pas encore départi néan- 
moins de l’habitude prise. On veut toujours avoir sous la main 
l’argent nécessaire pour une acquisition imprévue comme si 
l’argent ne pouvait pas être déposé dans des conditions telles 
que le retrait en puisse être opéré instantanément I C’est une 
question d’éducation économique ; nous ne sommes pas aussi 
familiarisés qu’en Angleterre, par exemple, avec les opérations 
de crédit, tant sur une grande que sur une petite échelle. L’ar- 
gent est plus timide chez nous que chez nos voisins. Il y a quel- 
ques raisons à cela ; nous avons passé depuis bientôt un siècle 
par des commotions politiques intérieures qui les ont épargnés. 




197 



CHAP. XV. l’Épargne et l’avarice. 

Nous nous attendons volontiers à de Hmprévu, et nous ai- 
mons à avoir nos tiroirs et nos poches bien garnis. La thésau- 
risation, tout en étant plus ou moins continue, a des accès, des 
redoublements dans les temps plus particulièrement agités. 
Que l’on considère la masse du numéraire, que représentent 
toutes ces petites sommes aux mains de tant de millions de per- 
sonnes. C’est un luxe que nous nous passons ; il nous faut 
aussi, pour faire nos affaires, beaucoup plus d’argent qu’en 
Angleterre. Nous tenons à honneur d’avoir toujours les mains 
garnies de monnaie ; les Anglais mettent le leur à n’en pas 
avoir, il y est de bon ton de n’avoir pas d’argent sur soi et de 
solder des dépenses assez minimes en détachant de son carnet 
un chèque sur son banquier. Je ferai remarquer, en terminant 
sur ce point , que la thésaurisation habituelle, chronique, est 
jusqu’à un certain point moins fâcheuse que la thésaurisation 
aigûe des moments de crise. La première est un état perma- 
nent auquel l’industrie et le commerce sont faits ; ils se règlent 
là-dessus. Les accès de thésaurisation, au contraire, sont de na- 
ture à porter la perturbation dans les relations de l’échange, à 
un moment où le crédit se resserre. 

Je reviens à l’avarice. Je voudrais résumer en quelques traits 
toute cette théorie comparée de l’épargne, de l’avarice et de la 
prodigalité. Qu’on me permette d’emprunter la forme à la fois 
familière et noble de la parabole évangélique, forme sous la- 
quelle nous ont été donnés tant de hauts enseignements trop 
souvent mal compris. Je dirai : le monde économique, le 
royaume du travail et de l’échange est semblable à trois hom- 
mes qui avaient chacun un chariot et un cheval. Le premier 
faisait sans cesse circuler son chariot, mais vide, ne transpor- 
tant personne, rien. Le second faisait pareillement circuler son 
chariot du matin au soir, mais pour transporter des personnes 
que leurs affaires appelaient d’une ville à l’autre, pour trans- 


1 . 



198 11® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

.porter des marchandises. Le troisième ne faisait jamais sortir 
son chariot ni son cheval. Le premier était un prodique ; le se- 
cond était un homme économe, un bon père de famille ; le troi- 
sième un avare. Le premier et le second ont usé leur chariot et 
leur cheval, mais le premier en pure perte pour lui et pour les 
autres ; le second pour son profit et pour celui des autres, car 
il rendait des services qui lui étaient justement payés, et sur le 
gain qu’il a fait il a pris de quoi s’acheter un nouveau chariot 
et un nouveau cheval. Quant à l’avare il n’a, il est vrai, tiré 
aucun profit de son chariot, mais il ne l’a pas usé inutilement 
comme le prodigue et un jour ou l’autre quelqu'un pourra en 
tirer parti. 

Encore une parabole pour répondre à une objection qu’on 
fait le plus ordinairement. Voilà trois hommes qui, leurs be- 
soins personnels raisonnablement satisfaits, peuvent disposer 
d’un excédant de revenu. Le premier paie trois laquais galonnés 
pour dormir dans son antichambre ; le second paie trois ou- 
vriers qui travaillent utilement dans une manufacture ; le troi- 
sième garde son argent chez lui. On a encore reconnu le pro- 
digue, l’économe et l’avare. Ici, dit-on, le prodigue fait mieux 
que l’avare ; le prodigue fait vivre trois personnes, l’avare ne 
fait vivre personne. Je répond que non. Ces trois laquais (que 
je ne confonds pas avec des serviteurs qui, dans chaque maison, 
peuvent rendre d’utiles services) sont une non-valeur sociale 
absolue. Si le prodigue ne les entretenait pas à ne rien faire, 
ils seraient occupés ailleurs utilement. L’avare du moins ne dé- 
tourne personne d’une occupation utile (2). 

(2) La multiplicité des services personnels inutiles caractérise les ci- 
vilisations plus ou moins arriérées. Dans l’Inde on est entouré d’une 
armée de serviteurs qui se distribuent d’una façon risible les soins que 
réclame votre personne. Dans les pays où le préjugé nobiliaire domine, 
alors surtout que la noblesse n’est plus qu’une domesticité dorée, tout 
le monde rêve de quelque fonction du même genre. Ce qu’il y avait, au 


CHAP. XV. l’Épargne et l’avarice. 199 

Je n’entends pas réhabiliter l’avarice qui est un vice, une 
maladie morale ; mais je ne veux pas qu’on glorifie la prodiga- 
lité qui est loin d’être une vertu. La seule chose qu’il faille ré- 
habiliter, c’est l’épargne qui est bien une vertu privée et pu- 
blique. La diffusion des saines idées économiques y contri- 
buera ; ce sera une œuvre de moralisation. Que l’avarice 
provoque le rire, le mépris mêlé de pitié, c est justice ; que 
l’homme économe ne recueille qu’une froide estime dont 1 en- 
vie sait encore atténuer l’expression, il pourra s’en contenter. 


mais qu’on soulève une sorte de popularité autour du prodigue, 
c’est trop 1 Dans tous les cas, c’est bien là le type de cette po- 
pularité de mauvais aloi qui s’attache trop souvent à l’incapacité 
et à la sottise bruyantes. On est presque toujours sottement 
prodigue ; on peut être noblement économe. Montaigne se plai- 
gnait qu’on eût entrepris d’habiller la sagesse de sots et ridicu- 
les ornements de manière à la rendre haïssable ; il la voulait 
d’humeur facile, gaie et riante. Pourquoi en serait-il autrement 
de l’économie et de l’épargne qui ne sont qu’une forme de la 
sagesse? Si la cigale est bien l’emblème de la prodigalité, di- 
sons mieux, de l’insouciance, de l’imprévoyance, la fourmi est 
loin de représenter fidèlement 1 économie et 1 épargne . 

Que faisiez-vous, au temps chaud ? 

Dit-elle à cette emprunteuse. 

Nuit et jour à tout venant 

Je chantais, ne vous déplaise. 

Vous chantiez ! J'en suis fort aise. 

Eh bien ! dansez maintenant. (3) 

siècle dernier, en Espagne, de nobles fainéants, de moines, de laquais, 
de mendiants! Nous nous sommes particulièrement distingués, en 
France, par la création dans une proportion scandaleuse, de ces offices à 
dénominations ridicules, dont les villes se rachetaient comme d’un fléau, 
en payant au roi la finance réclamée. 

(3) Gustave Doré, tout en ennoblissant un peu son modèle, est resté 
fidèle à la tradition dans sa charmante illustration de la fable de La 


-v> 


200 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Cela, c’est l’avarice et la dureté I L’homme vraiment écono- 
me dirait : « Vous chantiez 1 Eh bien, travaillez maintenant I 
« Voilà un salaire, voilà une portion de ce que j’ai épargné. » 
Et, au besoin, l’économe saura donner, mais toujours avec dis- 
cernement, tandis que les libéralités du prodigue s’adressent de 
préférence aux indignes complaisants, aux compagnons de ses 
désordres qui spéculent sur sa faiblesse. La source de ses lar- 
gesses est d’ailleurs bientôt tarie ; tandis que l’économie est bien 
la source féconde de la libéralité. 

Mais ceci nous conduit à examiner de nouveaux emplois 
de la richesse, qui n’ont pas un caractère aussi nettement dé- 
terminé que l’avarice et la prodigalité, qui ont été tour à tour 
condamnés ou vantés avec excès, et sur lesquels l’économie 
politique seule a su dire la vérité, en les appréciant dans 
leurs rapports avec l’épargne et avec la fortune publique et 
privée. 

Fontaine. La fourmi, une femme revêtue du cher costume de la labo- 
rieuse Alsace, sur le seuil de sa maison dont elle semble barrer l’entrée, 
écoute d’un air digne mais sévère les doléances d'une cigale vraiment 
bien intéressante. 


CHAP. XVI. l’épargne ET LA BIENFAISANCE. 201 


CHAPITRE XVI 

L’épargne et la bienfaisance 


Pour peu qu’on veuille réfléchir, on ne fait pas difiSculté de 
reconnaître que la prodigalité est pour le moins une sottise. On 
se rejette alors sur la libéralité, la générosité, la bienfaisance et 
on croit trouver là un contraste écrasant pour l’homme qui, 
étranger à ces nobles sentiments, ne songe qu’à économiser , à 
épargner, à mettre de côté. Après l’analyse que nous avons faite 
de l’épargne, nous savons ce qu’il faut penser de cette manière 
de parler. Les mots de libéralité et de générosité échappent, 
par leur vague même, à tout contrôle scientifique. Comme le 
mot courage, ils indiquent de nobles mouvements de l’âme, des 
qualités dont on s’honore avec raison, mais il reste à savoir à 
qui et à quoi elles s’appliquent. Je m’attacherai donc de préfé- 
rence aux expressions bienfaisance et charité qui ne désignent 
pas seulement un sentiment, un mobile de nos actes, mais en- 
core un fait assez nettement déterminé, à savoir : l’assistance, 
des secours accordés gratuitement à ceux qui sont dans le 
besoin. A vrai dire, il reste toujours un peu d’incertitude dans 
cette terminologie de la bienfaisance ; il y a là une synonymie 
assez délicate. On confond toutes les nuances lorsqu’on dit in- 
différemment d’un homme bienfaisant qu’il a assisté un pau- 
vre dans le besoin, qu’il lui a fait V aumône, la charité. On se 
représente ici de modiques secours en argent ou en nature ac- 
cordés au pauvre, aux nécessiteux. L’expression aumône a 
quelque chose d’humiliant. Le mot bienfaisance a un sens plus 


II 



202 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

large ; on peut être le bienfaiteur d’un homme qui n’est pas à 
proprement parler dans le besoin, en lui ouvrant la voie de la 
fortune. La charité est tout autre chose. C’est la pitié tendre 
des maux d’autrui ; c’est l’amour, la fraternité chrétienne. On 
peut être pris d’une immense charité et être réellement chari- 
table, tout en étant hors d’état de donner aucune assistance ma- 
térielle, même le verre d’eau, le denier de la veuve... caria 
charité c’est la bonté, la patience, la douceur, le pardon des in- 
jures, la tolérance ; c’est la religion, c’est le christianisme tout 
entier : « Aimez-vous les uns les autres, c’est là toute la loi ; » 
et S‘ Paul a dit : « J’ai beau avoir toutes les vertus... si je n’ai 
« la charité, je ne suis qu’une cymbale retentissante. » Que 
de gens se sont dits chrétiens de bonne foi sans savoir ce qu’ils 
disaient ! 

Je ne veux pas toucher ici à toutes les questions que soulè- 
vent ces mots de bienfaisance et de charité (1). Je me restreins 
autant que possible dans mon sujet ; il s’agit ici d’épargne, 
d’emploi de la richesse, d’un secours matériel. Nous sommes en 
présence, je le suppose, de gens qui nous disent : faites deux 
parts de votre revenu ; subvenez d’abord à vos besoins large- 
ment, suivant votre fortune, votre position sociale... il ne s’agit 
nullement de vous imposer des privations ; nous ne prêchons ni 
le retranchement des besoins, ni le renoncement... mais, cela 
fait, employez le reste de vos revenus, votre superflu à soulager 
l’infortune. Il est bien entendu que, dans la bouche de ceux 
qui tiennent ce langage, soulager l’infortune c’est donner pu- 
rement et simplement, c’est tarir la source de l’épargne pour 


(1 ) Je devrai y revenir dans les chapitres suivants, à propos des di- 
ers modes d’emploi de la fortune suivant les différentes conditions, à 
iropos de l’Etat. La charité est d’ailleurs un devoir commun au riche et 
U pauvre, sauf la différence dans la manière de l’accomplir. 


CHAP. XVI. l’épargne ET LA BIENFAISANCE. 203 

alimenter la bienfaisance. Où est le mal? dit-on... on ne de- 
viendra pas plus riche, voilà tout!... c’est ce qu’il importe 
d’examiner. 

Donner I que de séductions, que d’entraînements dans ce 
mot I Donner largement à tous ceux qui vous implorent ! Mieux 
que cela, aller chercher partout la pauvreté qui se cache, la 
pauvreté honteuse, muette, résignée, imméritée ! Je commence 
par déclarer au lecteur que je suis le plus inconséquent des 
hommes ; que mes préceptes valent mieux que mou exemple ; 
que je donne volontiers à tout venant, même à ceux que je sais 
ne pas le mériter ; que si j’ai jamais regretté de ne pas être ri- 
che, c’est quand je n’ai pas pu donner autant que j’aurais vou- 
lu ; que je donne alors même que je suis convaincu de l’inutilité 
du don, uniquement parce qu’il m’est doux de donner, qu’il 
m’est pénible de refuser... Oui, voilà le tort, voilà la faiblesse : 
donner mal à propos, inutilement ! et il faut bien dire ici l’inu- 
tilité fréquente, les dangers, l’injustice de la bienfaisance : ses 
dangers pour ceux-là même qui en sont l’objet ; son injustice 
pour l’ouvrier vaillant qui attend un salaire et qui en est privé; 
ses dangers pour la société au sein de laquelle elle entretient et 
étend cette triste plaie de la misère ; il faut bien montrer enfin 
que la bienfaisance est impuissante à modifier habituellement 
les conséquences fâcheuses de mauvaises conditions économi- 
ques, notamment d’une épargne insuffisante et du manque de 
capital. Il ne s’agit pas de proscrire la bienfaisance, mais de la 
pratiquer en connaissance de cause. L’économie politique est, 
en un mot, à la bienfaisance et à la charité ce que la prudence 
est au courage. 

Je vais donc analyser, au point de vue économique, les effets 
de la bienfaisance, et, pour qu’on ne m’accuse pas de raisonner 
sur des hypothèses qui lui soient particulièrement défavorables. 


t 

I 


204 II^ PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

j’en prendrai pour exemple un trait charmant (2). Au mois de 
mars 1783, le général La Fayette visitait sa terre de Chavaniac, 
en Auvergne. La dernière récolte avait été mauvaise ; on crai- 
gnait de manquer de grains pour la subsistance et même pour 
les semailles de l’année courante. Le blé était donc cher, et le 
régisseur montrant avec orgueil à son jeune maître les greniers 
abondamment pourvus, lui dit : « Monsieur le marquis, voici 
« lè moment de vendre! — Non I c’est le moment de donner. » 
Quelle grâce dans ce mouvement ! Quelle bonne fortune c’eût 
été pour une noblesse de fraîche date en quête d’un blason, 
que cette devise sous un champ d'azur semé d’épis d’or, por- 
tant en chef une main ouverte I 

C’est le moment de donner, dites-vous, et vous donnez en ef- 
fet. Eh bien I apprécions la portée économique de cette libéra- 
lité. S’agit-il de venir en aide à un pauvre cultivateur dont la 
récolte a été détruite par un accident calamiteux, dont la grange 
a brûlé ? Rien de mieux, c’est l’acte de bienfaisance le plus ir- 
réprochable. Mais il s’agit d’autre chose : le blé est hors de prix 
parce qu’il est d’une rareté extrême au point qu’on craint pour 
la subsistance et les semailles. Or, votre libéralité ne fait pas 
qu’il y ait un grain de blé de plus dans l’Auvergne, que l’ab- 
sence à peu près absolue de communication séparait alors du 
reste de la France. Mais supposez un chemin de fer reliant, 
comme aujourd’hui, l’Auvergne à Marseille, et à Marseille une 
flotte organisée pour les transports des blés, des relations com- 
merciales établies avec la mer Noire et la vallée du Danube, pas 
d'échelle mobile surtout, et vous verrez que le blé ne man- 
quera pas en Auvergne ; il sera seulement un peu plus cher que 
dans les années d’abondance, cherté qui sera singulièrement 
atténuée par ce fait que ce même chemin de fer donnera une 

(2) Voir le Journal des économistes rte février 1876, p. 278- La 
Fayette et la disette en Auvergne, par M. Henry Doniol. 





CHAP. XVI. l’Épargne et la bienfaisance. 205 

valeur considérable aux produits du pays qui en étaient dépour- 
vus faute de pouvoir être exportés (3) . Voilà le remède : des 
chemins de fer, des navires, des relations commerciales sûres, 
régulières, étendues ! Mais tout cela, c’est du capital, c’est le 
fruit de l’épargne ; cela ne s’est pas obtenu en répandant en 
aumônes l’excédant du revenu, mais en le distribuant en salai- 
res à des ouvriers. On voit combien est faux ce raisonnement : 
donnez, donnez toujours, vous en serez quitte en ne vous enri- 
chissant pas I Non ; c’est la société qui est privée des moyens 
efficaces de combattre la misère, la disette, la famine ; et, les 
mêmes accidents calamiteux venant à se reproduire, on sera 
toujours en présence des mêmes difficultés, réduit aux mêmes 
palliatifs. 

Car, c’est bien là le mot ; la bienfaisance ne saurait être 
qu’un palliatif. Voilà un homme qui a faim et qui est dans le 
dénument le plus absolu ; vous lui donnez à manger, c’est très 
bien, et évidemment il faut commencer par là. Mais il vous fau- 
dra recommencer demain, et ainsi de suite. Vous avez soulagé 
la faim ; ,vous n’avez pas guéri le mal, la misère. Les palliatifs 
ne s’attaquent qu’aux effets ; les remèdes visent aux causes. Il 
n’y a pas de spécifique contre la misère ; on ne peut extirper 
les causes de la misère qui sont inhérentes à l’homme ; ses vi- 
ces, ses passions , des malheurs inévitables... mais au moins 
faut-il s’efforcer de combattre le mal par un obstacle perma- 
nent. Voilà un cours d’eau, comme nous en avons tant dans 
notre Midi, qui, presque à sec en été, se change en hiver ou au 
printemps en un torrent dévastateur. Vous distribuez des se- 
cours aux inondés : c’est un palliatif, et ce sera à recommencer 
l’année d’après. Vous élevez des digues , vous rectifiez le cours 

(3) Grâce aux chemins de fer, plus de <6,000 baigneurs visitent cha- 
que année les stations thermales du seul département du Puy-de Dôme; 
Royat. Mont-Dore, la Rourboule, Saint-Nectaire, et y versent une di- 
zaine de millions pour le moins. 



I 


4 


206 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

du torrent, vous creusez son lit exhaussé par le sable, vous dé- 
barrassez son embouchure ; voilà le remède. Vous n’avez pas, 
à proprement parler, extirpé le mal, supprimé le torrent ; mais 
vous lui avez opposé un obstacle permanent.., mieux que cela 
vous lui avez donné un libre cours. Cet exemple nous offre, si 
je ne me trompe, une image assez fidèle des diverses tendances 
en matière d’économie sociale. Ceux qui se bornent à distribuer 
des secours aux inondés, ce sont les hommes à expédients. Les 
socialistes, qui rêvent de spécifiques, de moyens radicaux, vous 
parleront de supprimer le fleuve, de le faire remonter vers sa 
source, de lui barrer le chemin par une digue transversale, la- 
quelle sera infailliblement renversée ou franchie et ne prgduira 
que plus de mal : c’est l’image de toutes les solutions fondées 
sur la suppression de la liberté, sur l’oubli et le dédain de tous 
les penchants les plus invincibles de l’homme. La science indi- 
que le seul remède praticable : oui, des digues, mais des digues 
latérales, et tout ce qui peut faciliter un cours rapide du fleuve 
à la mer... c’est la solution par la liberté ; c’est l’image de la li- 
berté contenue par la morale et les lois. 

Quelle est la destination naturelle de nos revenus ? c’est d’ê- 
tre employés à acheter les objets nécessaires à la satisfaction de 
nos besoins, en d’autres termes, de payer des salaires au labou- 
reur, au vigneron, au berger, au maçon, au charpentier, au 
fileur, au tisseur, au médecin, à l’ingénieur... et remarquez 
que directement ou indirectement toutes ces personnes se paient 
réciproquement des salaires, ayant besoin les unes des autres. 
Les hommes forment donc essentiellement entre eux une so- 
ciété d’échange et de services mutuels. Si quelques membres de 
la communauté, sans concourir d’une façon quelconque à l’œu- 
vre de la production, en retirent néanmoins des produits ou 
des services, c’est là nécessairemont une diminution des salaires 
des autres. Le fonds de la bienfaisance ne peut être constitué et 


r 



K 


CHAP. XVI. l’Épargne et la bienfaisance. 207 

grossi qu’aux dépens du fonds des salaires. Est-ce une raison 
pour le supprimer ? Non, sans doute, mais les conclusions de 
la science paraîtront bien modestes quand elle se borne à affir- 
mer que le salaire vaut mieux que l’aumône pour celui qui le 
donne, pour celui qui le reçoit et pour la société. De là la né- 
cessité de n’accorder l’assistance qu’a celui qui est réellement 
dans le besoin et hors d’état de gagner un salaire, et de ne pas 
faire à l’indigent, par des libéralités, une situation enviable par 
celui qui vit de son salaire. On peut trouver son plaisir à faire 
la charité quand même, mais l’économie politique ne peut que 
condamner certaines maximes qui ont cours sur la charité : 
« Il faut donner sans regarder, donner à tous, donner à plei- 
nes mains I... » Quand on y réfléchit, ont trouve qu’il y a là 
déraison et injustice sans compter quelque chose de banal qui 
me rappelle ces légendes imprimées sur des assignats de 1 sou 
et de deux liards ; Doit-on regretter Vor quand on sait s’en 
passer ? — iVe me refuse pas au malheur qui t’ implore i — 
Il est certain que, dans l’espèce, il n’y avait rien à regretter. 

Voilà donc le danger de la charité : peut-être celui qui tend 
la main pour recevoir l’aumône pourrait gagner un salaire, ce 
qui vaudrait mieux pour tous. La paresse est souvent plus 
prompte que le malheur à solliciter la charité. Si la charité est 
trop facile, si on compte trop sur elle, on sera moins prévoyant, 
moins attentif à éviter les causes habituelles de la misère ; à 
plus forte raison ne ferait-on aucun effort pour se relever quand 
on y sera une fois tombé. 

Je parle de la charité privée, je me borne à en signaler les 
dangers pour recommander la prudence, mais si je considère 
une autre forme de la charité, la charité légale proprement 
dite, ce n’est que pour la repousser comme un fléau. Remar- 
quez que cette condamnation ne s’applique pas à l’assistance 
publique en général, mais seulement au système particulier 



208 11^ PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

d’assistance publique qui se distingue par les caractères sui- 
vants, lesquels sont les conséquences forcées du principe qui 
lui sert de base : 1" on ne se propose pas seulement de donner 
un secours, une aide ; on se reconnaît formellement débiteur, 
tenu d’assurer la subsistance de tout indigent, qui peut la récla- 
mer comme un droit, et il y est pourvu comme à toute autre 
charge publique, par une contribution, une taxe levée à cet 
effet, taxe qui varie suivant les exigences du moment ; 2° cette 
charité ne peut évidemment s’exercer, la dette ne peut être 
payée qu’à la condition de déterminer la circonscription terri- 
toriale dans laquelle chaque indigent a droit à l’assistance. 
Partout où existe la charité légale, vous trouverez un domicile 
de secours établi par la loi ; 3° celui qui se recconnaît tenu de 
pourvoir aux besoins de tout indigent, quel qu’il soit, a le droit 
de lui dire, s’il est valide : travaillez, voilà du travail I De là la 
nécessité d’établissements particuliers pour occuper des indi- 
gents valides ; 4° l’Etat qui s’impose la charge de pourvoir aux 
besoins des indigents, a le droit de leur interdire la mendicité. 
— Ainsi : taxe des pauvres, domicile de secours , maisons de 
travail pour les indigents valides, interdiction de la mendi- 
cité, voilà les quatre éléments inévitables de tout système de 
charité légale. Ce régime où tout semble juste, logique, coor- 
donné, n’a produit que les plus détestables effets (4). Voici les 

(4) Les documents abondent, d’autant mieux que le pays classique 
de la taxe des pauvres est l’Anglelerre, pays de publicité et d’enquête 
impitoyables. Ecoutons M le pasteur Naville dans la préface ce son 
étude si consciencieuse et si complète {De la charité légale, de ses causes, 
de ses effets) : « Lorsque je conçus le projet de traiter la question de la 
« charité, mise au concours par l’Académie, mon intention était de 
« prouver que les indigents ont un droit parfait aux aumônes, principe 
« dont le système de la charité légale que je combats aujourd’hui, est 
« la conséquence naturelle. Mais bientôt je vis la théorie que je voulais 
« établir détruite par des arguments d’une autorité irrécusable. Je dus 
« alors changer d’opinion et me disposer à attaquer les idées mômes 


1 



CHAP. XVI. l’Épargne et la bienfaisance. 209 

traits essentiels do tableau que nous offrent les sombres annales 
de la charité légale et de la taxe des pauvres. L’assistance légale 
éteint tout sentiment d’honneur et de dignité chez ceux qui la 
réclament, souvent avec effronterie, la menace et l’insulte à la 
bouche. Les secours sont mal distribués par des administra- 
teurs qui se préoccupent moins de faire bonne justice que de 
tenir leur comptabilité en ordre. La répartition du fardeau de 
la taxe ne vaut pas mieux. On a vu, en Angleterre, des gens 
soumis à la taxe réclamer eux-mêmes et obtenir l’assistance lé- 
gale. La détermination du domicile de secours donne lieu aux 
plus scandaleux débats entre des paroisses qui se renvoient un 
indigent (5). On a recours aux manœuvres les plus odieuses 
pour se débarrasser d’un assisté et le mettre à la charge d’une 
autre commune (6). Pour détourner les pauvres d’avoir recours 
à l’assistance, il n’est sorte de vexation, d’humiliation, de flé- 
trissure qu’on ne leur inflige (7). On rend à dessein les pauvres 


c que j’avais le dessein de défendre. » Dans la séance du 20 juin <834. 
lord Brougham déclarait que « la loi des pauvres rend illusoire tout le 
« bien qu’on peut attendre de l’accroissement de la richesse et des pro- 
« grès de l’éducation publique. » 

(6) Une cour trimestrielle d’assises, en Angleterre, a jugé dans une 
année 4,700 appels. Lord Brougham, alors grand chancelier, nous ap- 
prend qu’une petite commune du comté de Nosfolh a dépensé 72 livres 
sterling 0,800 fr.) pour faire déterminer le domicile de secours d’un 
seul individu. 


(6) En Bavière, on a vu de bons et honnêtes ouvriers expulsés dans 
la crainte que une prolongation de séjour ne leur fît acquérir le droit à 
l’assistance. On paie des femmes enceintes pour qu’elles aillent accoucher 
hors de la paroisse. On donne de bons certificats à des vauriens afin de 
faciliter leur établissement dans une autre paroisse et on leur paie se- 
crètement un secours jusqu’à ce qu’ils y aient acquis droit à l’assis- 
tance. 


(7) Dans certains pays on lit leurs noms au prône, on affiche la liste 
des assistés dans les rues, dans les cabarets, qui leur sont interdits. On 

va môme jusqu’à leur imposer des marques distinctives dans leurs vête- 
ments. 




^1 


H 


210 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ridicules en leur imposant des occupations dérisoires (8), com- 
me si on avait à tâche de déshonorer le travail. Il est aisé de 
comprendre la funeste influence que le domicile de secours 
exerce sur les salaires ; un ouvrier aime mieux gagner un mai- 
gre salaire dans sa paroisse où il a droit à l’assistance, que s’en 
aller gagner un salaire plus élevé dans uue paroisse étrangère. 
Il en résulte une mauvaise répartition de la population ou- 
vrière, contrairement aux rapports naturels entre l’offre et la 
demande de travail. La taxe des pauvres devient un supplément 
à l’insuffisance des salaires, et tout le monde, ouvriers et pa- 
; trons, comptent là-dessus (9). Que dire de la maison de travail 

pour les indigents valides, du Workhouse ? Tout le monde re- 
connaît que ce sont de véritables bagnes, tant au point de vue 
, moral qu’au point de vue de l’improductivité du travail. L’indi- 

gent honnête préfère les dernières extrémités de la misère au 
secours qu’offre le Workhouse. Ceux qui sortent du Workhou- 
se sont flétris, on ne veut les employer nulle part, comme des 
! repris de justice. La défense de mendier, complément obligé du 

système, a perpétué, dans certains pays, la tradition des épo- 
ques où les mendiants étaient punis comme des malfaiteurs de 
la pire espèce. On condamne à l’amende, 'qui est attribuée au 
dénonciateur, ceux qui font l’aumône aux mendiants ; et on a 
' vu des mendiants dénoncer ceux dont il avaient reçu un se- 

i cours. Ainsi tout est mauvais, tout est funeste dans le système 

. de la charité légale ; et aucune utilité, aucune raison politique 

^ ne saurait faire absoudre l’immoralité et l’injustice des moyens. 

I 

(8) Porter des pierres à une certaine distance et les rapporter : creu- 
ser un fossé et le combler immédiatement après ; mêler des lentilles, des 
’ pois et des haricots et imposer la tâche de les séparer! 

* (9) On a vu des manufacturiers dire â la paroisse : « Si vous ne com- 

8 plétez le salaire de mes ouvriers, je ferme et les laisse entièrement â 
j « votre charge. » 

! 


I 



CHAP. XVI. l’Épargne et la bienfaisance. 


211 


La charité légale n’est pas un remède, elle n’est pas même un 
dérivatif ou un palliatif. Elle alimente la misère, car elle énerve 
les deux ressorts qui agissent préventivement contre la misère, 
à savoir l’activité et la prévoyance. Elle entretient de mauvais 
sentiments entre les diverses classes de la population. Le riche 
n’est plus qu’un débiteur, qui ne s’exécute qu’à regret ; le pau- 
vre, un créancier odieux et méprisé ; c’est un anglais qui l’a 
dit ; en Angleterre la pauvreté est infâme. Et c’est bien là- 
dessus que l’on compte... la plupart de ceux qui ont soutenu 
1 acte de 1 834, en Angleterre, ont déclaré qu’ils fondaient tou- 
tes leurs espérances sur la terreur qu’inspire le Workhouse, et 
ils ont demandé la suppression de tout secours à domicile pour 
les indigents valides, et la multiplication des Workhouses. C’est 
le régime de la terreur appliqué à la bienfaisance publique. 
Malheureusement cette terreur a plus d’empire sur les bons 
que sur les mauvais ; elle ne se fait sentir que quand on est ar- 
rivé à la porte du redoutable établissement ; de loin, la paresse, 
l’insouciance, la débauche se disent : après tout il y a l’assis- 
tance de la paroisse et le Workhouse I 

Nous n avons pas (10), en France, la charité légale ; nous 


(10) Quelles sont les causes particulières qui ont produit la charité 
légale? Dans certains pays, notamment en Suisse et en Allemagne, c’est 
une sorte de régime patriarcal : la paroisse se comporte à l’égard des in- 
digents comme le père de famille à l’égard d’enfants prodigues, pervers, 
dont 1 inconduite n’autorise pas l’abandon, mais auxquels il ne donne 
que strict nécessaire et qu’il châtie au besoin. — En Angleterre la cha- 
rité légale se relie à la constitution de la propriété privée. La grande 
propriété féodale, privilégiée dans son mode de transmission par le droit 
d aînesse et des substitutions perpétuelles, engendre le servage, qui met 
aussi le serf à la charge du seigneur ou la taxe des pauvres. Rétablissez, 
en France, le droit d’aînesse, les substitutions, transformez la propriété 
en fonction publique, en office héréditaire, et vous n’échapperez pas 
longtemps à la taxe des pauvres. — On se souvient du beau projet éclos 
sous la Restauration, de partager la France une fois pour toutes eu 
40,000 fermes II! 


V 


212 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

avons, ‘il est'vrai, une charité ofl^cielle, une administration de 
l’assistance publique, mais le principe et la manière de procéder 
sont différents. Sans doute il y a là un des éléments de la cha- 
rité légale ; c’est avec le produit de l’impôt que l’Etat entretient 
cette administration, mais son but essentiel est de venir en aide 
à la charité privée en centralisant ses offrandes et dirigeant leur 
répartition ; et, d’autre part, l’Etat ne reconnaît pas à l’indi- 
gent un droit formel à l’assistance, il entend etre charitable 
comme l’individu, librement, par vertu (H). C’est miracle que 
nous ayons échappé à ce fléau de la charité légale, en dépit du 
législateur et des philanthropes ! La loi du 24 vendémiaire an ii 
l’avait organisée au complet ; rien n’y manquait. L Empereur 
Napoléon était entré dans ces idées et avait rêvé l’extinction à 
bref délai delà mendicité à l’aide des dépôts de mendicité. Tout 
cela est resté lettre morte (12). Même dans les étroites limites 
où elle est restreinte, la chanté officielle présente , très atténués 
sans doute, quelques-uns des inconvénients de la charité légale 

(H) Ce senties termes mêmes du rapport deM. Thiers à l’Assemblée 
nationale de 1848 : « L’Etat, comme l’individu, doit être bienfaisant. 
« mais , comme lui, il doit l’être par vertu, c’est-à-dire librement... si 
« l’individu a des vertus, la société n’en peut-elle en avoir ?» Il est 
permis de douter de la bonté de ces raisons. Je comprends les vertus 
d’un souverain, d’un roi ; mais il en est autrement de l’être abstrait 
qu’on appelle l’Etat. Le fonctionnaire salarié qui, dans les limites du 
règlement, délivre un secours, fait-il donc un acte de vertu ? Un particu- 
lier ne doit compte à personne de ses motifs, mais 1 Etat est tenu à la 

stricte justice. 

(1*2) Nos codes renferment encore un des éléments de la charité légale, 

l’interdiction de la mendicité. Mais qu’est-il arrivé ? on n’a pas pris le 

délit au sérieux, grâce à la douceur de nos mœurs, et, si on veut, à rnie 
heureuse inconséquence, felix culpal Remarquez d’ailleurs que le délit 
de mendicité est placé sous la rubrique générale ! Des délits centre la 
paix publique, et à côté des associations de malfaiteurs, vagabon- 
dage. On est arrivé à ne considérer comme dangereux que le mendiant 
errant, vagabond, et non le mendiant honnête, connu, qui mendie dis- 
crètecaent, dans son pays .. 






CHAP. XVI. l’Épargne et la bienfaisance. 213 

proprement dite. Elle est faite sans beaucoup de discernement. 
On y compte et, à ce titre, elle est dangereuse en même temps 
que inefficace à raison de son faible budget. Elle fait souvent 
beaucoup de mal aux classes eu dehors de l’assistance pour un 
petit bien aux assistés (13). On se tromperait si on croyait que 
notre conclusion est la suppression de la charité légale ou de la 
charité officielle. C’est avec d’autres ménagements qu’il faut 
compter avec le passé. On a dit de la charité légale qu’elle est 
le rég ime protecteur de la misère... on ne retire pas brusque- 
ment une protection à ceux qui y sont habitués depuis long- 
temps ; le plus beau triomphe serait de les amener à s’en pas- 
ser, en agissant sur leur esprit, en les rendant plus forts. 

Ce sujet de la charité légale est plein d’un douloureux inté- 
rêt pour le moraliste et pour l’économiste. Je n’avais pas à l’é- 
tudier ici dans ses détails, mais je devais en signaler les funestes 
effets afin de donner plus de poids aux préceptes de l’économie 
politique et de la morale sur la manière dont le pauvre et le 
riche doivent user de leurs ressources ; afin de combattre cette 
dangereuse opinion chez le pauvre, cette généreuse illusion 
chez le riche que la charité est, dans tous les cas, le meilleur 
usage qu’on puisse faire de la richesse privée et publique. Je 
devais signaler les caractères essentiels de la charité légale, la 
solidarité qui unit ses divers éléments, afin de mettre en garde 
contre les mesures en apparence inoffensives qui pourraient en 
faciliter l’introduction dans les pays qui en ont été préservés 
jusqu’à ce jour (14). On l’a dit avec raison : La société ne peut 


(13) On a fait remarquer avec raison que un ouvroir subventionné de 
10 personnes abaisse les salaires de 200. V. M Victor Modeste, Du 
paupérisme en France, page 451. M. Emile Laurent, Le paupérisme et 
les ussociations de prévoyance, tome i, p. 36. 

(14) C’est le principal mérite de l’œuvre de M. Naville, d’avoir montré 
par quelle pente on peut être involontairement conduit à un système 




214 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


ni se passer de la charité, ni l'imposer. L’Etat ne peut pas, 
ne sait pas faire la charité ; il a de tout autres manières de ve- 
nir au secours des déshérités de la fortune. Les pauvres peuvent 
plus pour eux-mêmes que les riches, et, quant aux riches, c’est 
encore plus moralement que matériellement qu’ils peuvent con- 
tribuer au relèvement des pauvres. L’épargne et le capital sont 
l’abondante source des salaires, et il suffira d’en détourner un 
mince filet au profit de la bienfaisance , lorsque celle-ci, grâce 
à une moralité et une instruction plus grandes, n’aura plus qu’à 
porter remède à d’inévitables accidents. Le bon sens et la 
science sont d’accord sur tout cela : « Je pense, dit Franklin, 
« que le meilleur moyen de faire du bien aux pauvres, n’est 
« pas de les mettre à l’aise dans leur pauvreté, mais de les tirer 
« hors de cet état ; » et Ricardo : « Aucun plan pour secou- 
« rir les pauvres ne mérite attention s’il ne tend à mettre les 
« pauvres en état de se passer de secours. » 


complet de charité légale. Il a raconté de quelle manière, je dirais plai- 
sante en un autre sujet, le régime de la charité légale fut introduit dans 
le canton d’Appenzel. Le président de la Diète exposa qu’il fallait pren- 
dre des mesures pour secourir les indigents, ce qui fut admis, et posa la 
question: voulez-vous établir une taxe des pauvres? Non. L’honnête 
président, contristé, posa alors, à titre de contre-épreuve, la question : 
Que ceux qui veulent que les pauvres meurent de faim lèvent la main ! 
Personne ne bougea, et le président en conclut de bonne foi que l’As- 
semblée, revenant sur son premier vote, décrétait la taxe. 


H 


CHAT. XVII. l’Épargne et le luxe 


21 0 


CHAPITRE XVII 


L’épargne et le luxe 


Le rapport de ce chapitre avec l’objet de nos études est ma- 
nifeste. La recherche du meilleur emploi de la richesse amène 
inévitablement la question du luxe. Mais cette question se rat- 
tache en outre étroitement à ce qui a fait la matière des précé- 
dents chapitres. On pourrait, en effet, être tenté de dire : vous 
avez condamné la prodigalité comme contraire à l’épargne, 
vous devrez proscrire le luxe au même titre ; vous avez fait des 
réserves au profit de l’épargne contre la bienfaisance, à plus 
forte raison contre le luxe I II n’en est rien. Le luxe n’est pas 
la prodigalité ; il n’est pas, comme la prodigalité, nécessaire- 
ment le contraire de l’épargne. Le mot prodigalité se prend 
toujours en mauvaise part, il n’en est pas de même du luxe ; 
nous verrons qu’il y a un luxe permis, décent, de bon goût, di- 
gne d’être encouragé. On peint le prodigue d’un mot en disant 
qu'il jette l’argent par la fenêtre', on peut, au contraire, 
calculer ses dépenses de luxe, y porter l’ordre et l’économie. 
Le luxe, la magnificence, le faste, sont des choses différentes. 
Il y a là bien des distinctions et des nuances. Celle question du 
luxe (1) a été trop souvent matière à amplifications de rhétori- 
que, à déclamations véhémentes ; l’anathème a été quelquefois 
aussi peu raisonnable que le panégyrique. Je veux essayer, 





(1) Comment ne pas mentionner, à propos du luxe, les etudes si com- 
plètes et si attachantes de M. Baudrillart ? J’en suis tout pénétré... 
hac atque illac perfluo. 


216 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

dans le cadre le plus restreint possible, de rechercher ce qu’est 
le luxe en lui-même, quelles sont ses principales manifestations 
et de quels instincts de la nature humaine il procède ; quels ont 
été les caractères et les tendances du luxe aux différentes épo- 
ques, suivant les divers degrés de civilisation ; enfin quelles 
doctrines se sont produites relativement au luxe, dans les écrits 
des philosophes, des moralistes, des politiques. Après ce rapide 
aperçu psychologique, historique et critique, nous laisserons la 
parole à l’économie politique qui, ici comme sur tant d’autres 
points, se tenant à égale distance de toute exagération, nous 
donnera la vraie solution de la question parce que seule elle a 
su la poser nettement. 

Dans son sens primitif, le mot luxe désigne une végétation 
surabondante ; nous disons encore aujourd’hui une végétation 
luxuriante (2). Ce fut d’abord là le sens propre. Pour les hom- 
mes à demi sauvages, l’abondance des fruits de la terre est la 
principale forme de la richesse. Le premier sens étendu de ces 
mots luxus, luxuria, luxuries, fut de signifier, d’une façon 
générale, d’abord l’abondance, puis la délicatesse, la recherche 
dans les mets, la magnificence dans les festins. On les appliqua 
ensuite à une satisfaction plus ou moins raffinée, étendue, mul- 
tipliée, de tous les besoins de première nécessité: la nourriture, 
le vêtement, le logement. On connaît le mot dormir sur un lit 
de roses... mais le pli d’une rose peut blesser, à ce qu’il parait. 
On sait avec quelle cruelle ironie Beaumarchais a dit que 
« boire sans avoir soif et manger sans avoir faim, est ce qui 
« distingue l’homme de la bête. » L’idée de luxe se confond 
ici avec celle de molesse, de sensualité, de gloutonnerie, de 

(2) Cicéron dit quelque part qu’il peut y avoir trop d’abondance dans 
le discours comme dans la végétation : in oratione ut in herbis 
luxuries. 





217 



5 
















f± 


CHAP. XVII. L EPARGNE ET LE LUXE. 


gourmandise ; c’est assurément le moins noble de tous les 
luxes. Mais enfin ce qu’il y a au fond de ce luxe, c’est la satis- 
faction d’un besoin naturel, légitime en soi, le goût du bien- 
être. Seulement on estime, avec plus ou moins de raison, que 
cette satisfaction va au-delà du nécessaire. Il en est de même 
des autres variétés du luxe, qu’on pourrait rapporter à trois 
sentiments; à trois instincts qui non seulement n’ont rien de 
blâmable, mais qui font la grandeur de l’homme et sont l’ex- 
pression la plus élevée de la sociabilité humaine, à savoir : 
l’amour du beau, le souci de l’opinion publique et le désir de 
plaire. Notez que ces instincts, ces mobiles peuvent rentrer les 
uns dans les autres ; à l’amour du beau peut se mêler le désir 
de plaire, d’exciter l’admiration, l’estime, le respect. 

Que dire de l’amour du beau ? L’homme ne se contente pas 
de la contemplation abstraite du beau idéal ; il cherche à réali- 
ser cette idée, à la rendre sensible ; de là les chefs-d’œuvres de 
l’art. Quand on ne peut faire du beau, on fait du joli, de l’agréa- 
ble, de la décoration, de l’ornementation. Ce besoin de la déco- 
ration et de l’ornement est un des faits les plus généraux du 
luxe. Il faut le reconnaître, c’est là qu’il se déploie peut-être le 
plus de luxe de mauvais goût. Quelle infinie variété depuis les 
lambris sculptés, ciselés, dorés, les riches tentures, jusqu’à la 
simple baguette en plâtre et au papier peint à quatre sous le 
rouleau collé contre le mur. Ici, et sauf la question de mesure, 
non seulement rien de blâmable, mais on ne saurait qu’encou- 
rager le désir d’orner sa demeure, que ce soit la chambre de 
l’ouvrier, l’atelier de l’artiste ou le cabinet du savant. Le beau 
lui-même peut être orné : blâmez-vous l’artiste d’entourer un 
chef-d’œuvre de peinture d’un cadre richement sculpté ? le sa- 
vant, de revêtir ses auteurs favoris d’une précieuse reliure ? 

Le souci de l’opinion publique, de l’estime publique, est lé- 
gitime, salutaire : il a suscité de grands courages, de grands 



1 


J 

1 





218 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

dévouements. Sans doute une solide estime ne peut être que le 
prix de services rendus, de hautes qualités morales et intellec- 
tuelles ; mais enfin une certaine considération s’attache aussi à 
toute force, à toute puissance sociale, et la richesse en est une. 

Cela fait que quand on n’est pas riche, on veut le paraître, et, v 

quand on l’est réellement , on veut faire montre de sa ri- 
chesse. C’est la vanité, l’ostentation. Il y a des gens qui, par 
ostentation, sont capables de tout, même de faire le bien. Dans 
certains pays ce genre de luxe, qu’on appelle proprement la 
magnificence, le faste, est une condition nécessaire de l’exercice 
du pouvoir politique, un attribut de la souveraineté. Il y a des 
peuples qui ne se représentent pas un chef d’empire en frac 
noir et en chapeau rond. 

Le désir de plaire est inné dans l’homme ; c’est un des liens 
de la société. Il impose la propreté de la personne, la décence 
du costume, les bonnes manières, le goût de l’élégance, de la 
toilette, de la parure. Je sais qu’on peut aller loin dans cette 
voie-là ; que le goût peut devenir une vraie passion ; mais je 
recherche ici le principe des choses. Se bien mettre, comme on 
dit communément, n’est pas un mal en soi. Quant au mobile, 
il est des plus innocents ; écoutez les plus merveilleuses : c’est 
par charité pure qu’elles s’occupent de leur toilette ; on ne peut 
pourtant pas faire peur aux gens, disent-elles. Mieux que cela, 
c’est le culte désintéressé du beau et elles aflirment que, fussent- 
elles dans une île déserte, elles auraient le même plaisir à se 
faire belles. Je n’en doute pas, et puis, qui sait ? dans cette île 
prétendue déserte, on peut rencontrer un sauvage qu’il serait 
prudent de charmer. Je ne puis clore cette revue sans pronon- 
cer un mot, sans parler d’un instinct de l’homme qui se retrou- 
ve partout dans les choses humaines... la mode. Il n’y a guère à 
raisonner là-dessus. Voilà un vêtement laid, désagréable, in- 
commode... c’est la mode ! Au fond, c’est le goût du change- 


I 



CHAP. XVII. l’épargne ET LE LUXE. 219 

ment, qui n’est pas absolument condamnable ; c’est la recherche 
du mieux ; mais trop souvent on tombe dans le pire. Quand on 
est a bout de ressources, qu’on ne peut plus faire du beau, du 
joli, de l’agréable, on fait du nouveau. Je terminerai par cette 
remarque générale sur ces derniers instincts du luxe opposés au 
luxe du bien-être, c’est que celui-ci nous procure des jouis- 
sances réelles, tandis que les autres ne sont le plus souvent que 
des occasions de fatigue et d’ennui. 

De cette rapide étude psychologique il résulte que le pen- 
chant au luxe est naturel à l’homme ; aussi le retrouvons-nous 
partout , sous des manifestation différentes suivant les temps et 
les lieux, le génie de chaque peuple, le degré de civilisation et . 
de richesse. Un aperçu historique est indispensable pour l’in- 
telligence des doctrines opposées qui se sont produites sur le 
luxe ; il nous permettra à nous-mêmes de porter un jugement 
motivé. L’antiquité, le Moyen Age et les temps modernes vont 
nous offrir ces contrastes avec les enseignements qui en décou- 
lent. 

Quel contraste en effet entre l’Asie, la Grèce et Rome ! L’Asie, 
je l’ai déjà dit, est le pays du faste ; c’est affaire de politique ; il 
s’agit pour les souverains d’inspirer à des multitudes à demi- 
esclaves un respect superstitieux mêlé de terreur, par la pompe 
des costumes, l’éclat des fêtes, des banquets dégénérant en or- 
gies, des cérémonies religieuses, par des constructions gigantes- 
ques, démesurées. Il faut lire sur les inscriptions récemment 
découvertes dans les ruines de Babylone et de Ninive avec quel 
naïf orgueil ces rois énumérèrent leurs prouesses architectura- 
les (3). Quel spectacle différent nous offre la Grèce, l’Athène de 
Périclès et de Phidias I Bien loin que la guerre et le négoce 

(3) M. Baudrillart, Le luxe des Nations Antiques. Ninive et Babylone 
d’après les découvertes récentes. — Journal des économisles, de février 
1877. 


as 


220 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

eussent fait tort au sentiment du beau, chaque citoyen semblait 
ne rechercher la fortune que pour la prodiguer en œuvres 
d’art destinées à faire d’Athènes la plus belle ville de la Grèce et 
du monde. C’était le rêve de Périclès, lui-même le plus simple 
des hommes dans la vie privée, et Phidias venait sur la place 
publique discuter avec le peuple assemblé le plan de ces mer- 
veilleux ouvrages dont les moindres débris épargnés par le 
temps excitent encore notre admiration. Quel spectacle compa- 
rable à celui qu’offraient les Panathénées, la grande fête natio- 
nale d’Athènes, la fête de l’art. . . 

Heureux celui qui mourut dans ces fêtes. 

Car cela ne pouvait durer ; et le luxe grec perdit son carac- 
tère de noblesse et de grandeur en cessant d’être la principale 
affaire de l’Etat pour devenir une chose purement privée. Il se 
corrompit. Deux noms propres semblent résumer cette opposi- 
tion, cette chute : Périclès et Alcibiade (4). 

C’est le luxe corrompu des derniers temps qui passa d’Athè- 
nes à Rome. Les Romains laissèrent hien loin derrière eux leurs 
modèles : « Chez les Grecs, en effet, la corruption des mœurs 

(4) C’est la plus dangereux modèle que nous ait légué l’antiquité ; le 
type de ces hommes à la mode, de ces mondains dépravés, pleins d ar- 
dentes convoitises, sachant se parer de leurs vices, capables de tous les 
courages et de toutes les infamies pourvu qu’elles n’altèrent pas le ver- 
nis d’élégance qui fait toute leur force ; aspirant à tous les honneurs, à 
tous tes succès, à ceux de la politique comme à ceux des salons et des 
boudoirs ; portant dans le maniement des affaires publiques, quand le 
caprice des révolutions les y appelle, le sang froid de 1 aventurier , le 
mépris des hommes et l’absence de tout scrupule, ne voyant dans le 
monde que des fripons ou des dupes, et bien décidés à ne jamais être 
parmi ces derniers. Je signale cette race d’hommes dans un livre consa- 
cré à réhabiliter la richesse, car ils la déshonorent comme ils déshono- 
rent les dons de l’esprit qu’ils peuvent avoir reçu en partage. 



CHAP. XVII. l’épargne ET LE LUXE. 221 

« trouvait des bornes, d’abord dans la modération et la so- 
« briété naturelles à ce peuple, ensuite dans la contrainte sé- 
« vère où les femmes étaient tenues. La même corruption, une 
« fois répandue dans Rome, n’y rencontra plus de digues : les 
« Roiuains, violents et grossiers, s’y plongèrent sans mesure, 
f <\ et comme les femmes jouissaient chez eux d’une liberté très- 

« grande , la débauche pénétra au sein des familles et vint 
« souiller jusqu’au sanctuaire du foyer (5). » Les richesses de 
l’Asie affluant en Grèce y avaient surtout alimenté le luxe pu- 
blic, d’abord si noble et si élevé ; les richesses de l’Orient tout 
entier n’alimentèrent à Rome que l’orgie et la débauche. Les 
jeux sanglants du cirque sont la contre-partie des Panathénées; 
ce fut la part de la populace. Quant au luxe des grands, c’est 
la démence. C’est un tableau qui a été tracé bien des fois, je ne 
le referai pas. Sénèque et Suetone l’ont résumé en deux traits : 
le propre du luxe , c’est de trouver son plaisir aux choses per- 
verses (6) ; et Suetone nous dit de Caligula : Il suffisait qu’une 
chose fût déclarée impossible pour qu’il rêvât de l’accomplir (7). 
Gibbon a dit : c’est le luxe du matelot qui voit sombrer son na- 
vire et s’enivre une dernière fois. Le naufrage en effet n’était 
pas loin ; les barbares approchaient (8) . 

Nous voici en présence des barbares, du Moyen Age. A l’ap- 
pui des condamnations qu’on fulmine contre le luxe contempo- 
rain, on ne manque pas d’invoquer ce bon vieux temps (9), la 

(5) M. Paul Gide, Condition des femmes^ page <38. 

(6) Sénèque, Epist. 122: Hoc est luxuriæ proprium, gaudere per- 
versis. 

(7) Suetone, Caligula, 37 : Nihil tamefOcere concupiscebat quam quod 
posse effici negaretur. 

(8) Sur toute cette histoire anecdotique du luxe, voir Roscher , Prin- 
cipes, §§ 226-234, et ses considérations sur le luxe dans ses Recherches 
sur divers sujets dC économie politique, p. 299-403, 

(9) J’ai eu l’occasion de m’expliquer sur ce lieu commun, chap. xi, 
note 4. 



V-^Vw>- 


zaa II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

simplicité des aïeux, et on oppose ce temps où le luxe était in- 
connu à notre civilisation qui l’a engendré. La véritable opposi- 
tion entre ces deux époques, ce n’est pas celle de la simplicité 
et du luxe ; c’est l’opposition de la richesse et de la pauvreté. 
Cela exclut-il le luxe dans la première époque ? Pas le moins 
du monde ; seulement on n’y voit que le luxe que la pauvreté 
comporte. La simplicité y est plutôt l’effet de l’ignorance que de 
l’empire sur soi-même. Chez les peuples sauvages, on voit 
l’instinct du luxe éclater dans le goût de la parure et de l’orne- 
ment. Tout leur est bon pour cela. Ils se tatouent le corps ; se 
percent le nez, les oreilles et les lèvres pour y suspendre des 
coquilles, des grains de corail, des verroteries ; ils s’emparent 
avidement do la défroque des peuples civilisés, s’affublant des 
débris de costumes, s’enveloppant avec bonheur d’étoffes à cou- 
leurs criardes. Quant au luxe de sensualité, nul n’y est plus 
porté ; seulement pour des gens qui sont privés de tout, la sen- 
sualité consiste, quand l’occasion s’en présente, à s’enivrer et à 
se gorger de nourriture. Platon nous apprend que, pour les an- 
ciens Grecs, ivrogne et barbare étaient synonymes. On sait quel 
attrait a pour les sauvages l’eau de feu. Mais laissons les sauva- 
ges et les barbares, et venons à ceux dont on entend parler 
quand on dit : nos aïeux, le bon vieux temps. C’est le Moyen 
Age proprement dit et le commencement de l’ère moderne. 

Le luxe féodal tient du luxe barbare en ce qu’il ne se pro- 
duit qu’en certaines circonstances, tournois, fêtes, noces prin- 
cières, et consiste dans l’étalage de massives richesses, dans ces 
festins et ripailles gigantesques qui hantaient l’imagination de 
Rabelais quand il écrivait son Gargantua et son Pantagruel. 
Le luxe consiste à avoir une suite nombreuse qu’on héberge et 
nourrit, et cela se conçoit : c’est l’époque où les tenanciers 
paient leurs redevances en nature et les seigneurs n’en sauraient 
faire un autre usage. Les châteaux féodaux sont organisés dans 





CHAP. XVII. L EPARGNE ET LE LUXE. 


223 


ce but ; quelques pièces étroites et incommodes pour l’habita- 
tion des châtelains, et puis des cuisines et des salles de ban- 
quets immenses. Les récits et les chants des bardes et des mé- 
nestrels sont la seule part faite aux plaisirs de l’esprit dans 
cette monotone existence. Il faut noter ici l’action civilisatrice 
de l’Eglise. La cathédrale du Moyen Age, ouverte à tous, bour- 
geois, artisans et serfs, présente l’image d’un luxe plus noble : 
musique, tableaux, sculptures, parfums étrangers, ornements 
splendides. On peut le dire sans malice, c’est dans l’intérieur 
des monastères qui n’avaient été d’abord que des asiles ouverts 
à la prière, au travail et à l’étude, que s’épanouirent le& pre- 
mières délicatesses de la vie. Cependant la bourgeoisie émanci- 
pée et enrichie, commence à lutter de magnificence avec les 
seigneurs ; ceux-ci, pour se distinguer, conserveront la supé- 
riorité de la grâce, de l’élégance, de la nouveauté de l’ajuste- 
ment ; c’est la naissance de la mode. Elle se donne carrière de 
la façon la plus grotesque. Jamais les modes ne furent plus ridi- 
cules qu’aux XIV® et xv® siècles. Jamais du reste la fureur du 
luxe ne fut plus grande que pendant la guerre de cent ans. Il 
semble que les calamités publiques, les guerres, la peste, la fa- 
mine, donnent une saveur particulière aux tournois, aux pas 
d’armes et aux mascarades. En réalité, à part un instant dans le 
XIII® siècle qu’illumine la noble figure de S‘ Louis, le Moyen 
Age nous montre dans le luxe l’alliance du faste et de la bizar- 
rerie, du grotesque et de l’étrange. Le luxe de l’enfance des 
peuples et celui des époques de décadence sont marqués des 
mêmes caractères. 

Le luxe de notre temps se distingue avantageusement de ce- 
lui de toutes les époques précédentes. Je ne prétends pas qu’il 
n’y ait plus de fous ni d’excentriques ; mais on les compte ; je 
ne dis pas que le faste et la magnificence soient bannis, mais ce 
n’est point la note dominante. Ce qui caractérise notre époque, 







224 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

c’est un luxe sain et de bon aloi ; le luxe de la propreté, de la 
commodité, du confort. Le luxe ayant ce caractère de tendre à 
une satisfaction plus complète de besoins réels, il se généralise 
et pénètre partout, dans tous les rangs avec l’accroissement de 
la richesse ; ce qui veut dire qu’une foule de consommations 
qui étaient de luxe autrefois, ont cessé de l’être. Nous retrou- 
vons d’ailleurs ici ce que j’ai déjà signalé au chapitre xi, les ca- 
ractères distinctifs de la richesse et de l’industrie moderne : la 
fabrication sur une grande échelle d’une foule d’objets que 
nous appelons de première nécessité et qui n’étaient autrefois 
que des objets de luxe. Un autre caractère du luxe moderne, 
qui se confond, à certains égards, avec les précédents, c’est 
qu’il est essentiellement égalitaire. Et cela n’est pas seulement 
la conséquence de l’égalité civile et politique, car nulle part 
cette uniformité n’a prévalu autant qu’en Angleterre où les dis- 
tinctions sociales sont encore si puissantes et ont une certaine 
portée politique : le chapeau rond et le frac noir y sont presque 
le costume national. On se distingue bien encore par l’élégance 
de la coupe, la finesse du drap et du linge, une certaine ma- 
nière de porter les choses, mais il n’y a plus ni galons, ni plu- 
mes, ni dentelle, ni épée au côté, et la simplicité de la mise est 
la suprême distinction. 

Nous sommes maintenant en mesure d’apprécier et de ré- 
duire à leur juste valeur les doctrines sur le luxe. La plupart de 
ceux qui,' au nom de la philosophie morale et de la religion, 
ont fulminé contre le luxe, confondant dans un même anathème 
le luxe et la richesse ; j’examinerai ces théories dans les deux 
chapitres suivants. On a vu aussi, à certaines époques, des mo- 
ralistes ou des prédicateurs s’élever avec véhémence, non pas 
contre le luxe en général, mais contre telle ou telle exagération 
de la mode, contre le mauvais goût du temps ; cela n’a pareille- 
ment pour nous aucun intérêt. C est au xviii* siècle que les 


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I 





controverses sur le luxe se sont produites avec le plus de viva- 
cité. Rousseau (1 0) a enveloppé dans la même proscription le 
luxe, la richesse, les lettres, les arts, les sciences ! Quand on a 
écrit que toute civilisation, à quelque degré que ce soit, n’est 
qu’une corruption (11); que tout homme qui raisonne est un ani- 
mal dépravé; que l’homme est fait pour aller nu comme les ani- 
maux et que l’usage des vêtements est un luxe abominable ; que 
le premier homme qui fit usage de sabots était probablement 
un coquin, à moins qu’il n’eût mal aux pieds... quand on a 
écrit de pareilles choses, fût-ce dans un style pompeux, on ne 
mérite pas d’être pris au sérieux et discuté. Les déclamations 
de Rousseau servirent de thèmes aux fades amplifications de 
Robespierre. Quant à Saint Just, il est d’une netteté qui ne 
laisse rien à désirer : « La richesse est une infamie , il ne doit 
« y avoir ni riches, ni pauvres. Les arts mécaniques sont indi- 
« gnes d’un bon citoyen (1 2) . Tous les enfants seront élevés en 
« commun au pain et à l’eau I » 

Les panégyriques ne sont guère plus satisfaisants que les 
anathèmes. On ne peut voir qu’un agréable badinage dans 
l'apologue de Mandeville : « La fable des abeilles ou les fripons 
devenus honnêtes gens, avec un commentaire où on prouve que 




( 


1 

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4 

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(10) Quand on songe que c’est Rousseau qui a fourni à l’Encyclopédie 
l’article Economie politique', un bel économiste vraiment. 

(11) Dans son Traité philosophique et politique sur le luxe, l’abbé 
Pluquet condamne aussi toute espèce de luxe comme corruption. Ce 
n’est autre chose que la doctrine du renoncement chrétien. Seulement le 
bon abbé qui, théoriquement est inflexible, se relâche fort dans la prati- 
que, et ne condamne plus qu’un trop grand attachement à la richesse. 
C’est, en y changeant un mot, la parole de Socrate : Je possède le luxe, 
mais le luxe ne me possède pas. 

(12) Camille Desmoulins répondait avec véhémence et non sans bon 
sens : vous voulez avoir des Spartiates ; ayez donc des ilotes... sachez 
que chacune de vos déclamations contre la propriété, voue quelque terre 
à la stérilité, quelque famille à la misère 1... 



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15 


226 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE, 

les vices des particuliers tendent à l’avantage du public. » L’in- 
dustrie n’est alimentée que par nos vices 1 Tous les hommes ex- 
ploitent réciproquement leurs vices, et le retour à la vertu 
serait la ruine de toutes les industries, la misère 1 — Il n’y a 
qu’un mot à changer à tout cela pour être à peu jirès dans le 
vrai : au lieu de vices dites besoins, au lieu d’exploitation di- 
tes services réciproques , et vous aurez la vérité, à savoir que la 
société est un échange de services en vue de satisfaire les divers 
besoins. Voltaire a mis au service du luxe sa prose élégante et 
facile, ses vers légers et railleurs : 


Oh ! le bon temps que ce siècle de fer 1 
Le surperflu, chose si nécessaire, 

A réuni Tua et l’autre émisphère... 

Par cent canaux circule l’abondance. 

C’est toujours cette théorie que nous connaissons ; faire cir- 
culer l’argent !.Et>mme l’argent est la richesse, Voltaire re- 
grette bien un peu qu’il sorte des millions de France pour 
payer les produits étrangers. Tout cela est bien pauvre, bien 
superficiel. Montesquieu n’a pas porté dans la question du luxe 
des appréciations bien larges. Il ne le considère que dans ses 
rapports avec Iss diverses formes de gouvernement ; il nous dit 
que le luxe convient aux monarchies et non aux républi- 
ques (1 3) . Il y a là une conception étroite de la monarchie et de 
la république. La pauvreté, la richesse et le luxe peuvent se 
rencontrer aussi bien dans l’une que dans 1 autre. Il faut espé- 


(1 3) Esprit des lois, livre xii, Voltaire avait déjà dit : 

Sachez surtout que luxe enrichit 
Un grand état, s’il en perd un petit. 

Le Petit état de Voltaire, h République de Montesquieu, c’est tout un, 
c'est Sparte. 


CHAP. XVII. L EPARGNE ET LE LUXE. 


227 


rer que la démocratie moderne n’aura rien de commun avec la 
démocratie envieuse et jalouse qui frappait d’ostracisme non 
seulement la richesse, mais le patriotisme et la vertu. D’ailleurs 
quel rapport y a-t-il entre Sparte et Athènes, et la comparaison 
n’est-elle pas toute à l’avantage de cette dernière ? 

Pourquoi tous ces jugements sur le luxe sont-ils mauvais ? 
Parce que personne ne s’est attaché à définir le luxe ; et comme 
il est impossible de répondre d’un mot à cette question, qu’est- 
ce que le luxe ? il est fort difficile de répondre aussi d’un mot à 
cette autre question ; le luxe est-il condamnable ? Voici com- 
ment il faut poser la question : un homme a fait une dépense, 
et vous voulez savoir si c’est une dépense de luxe ? Dites-moi la 
condition sociale de cet homme, sa position de famille et de for- 
tune, non seulement le chiffre de ses revenus, mais leur source; 
dites-moi dans quel pays il vit, à quelle époque... peut-être 
alors pourrai-je répondre. L’économiste fera d’abord des réser- 
ves au nom de la morale, du bon sens, de l’hygiène, et si la dé- 
pense en question a pour but de satisfaire un caprice immoral, 
nuisible à la santé, déraisonnable, il la condamnera. Mais non ; 
c’est une construction dans laquelle on est allé un peu au-delà 
de ce qu’exigent la solidité, la commodité... Faut-il la condam- 
ner? L’économiste répondra que cela n’est pas mal.... mais 
peut-être ce constructeur avait-il sur son domaine quelque 
portion marécageuse qu’il aurait mieux fait d’assainir et de fer- 
tiliser dans son intérêt et dans l’intérêt de tous. En un mot, 
l’économie politique ramène toujours, en principe, la question 
à sa théorie des divers modes de consommation de la richesse : 
consommation improductive et reproductive, économie, épar- 
gne. Mais cela ne suffit pas pour établir nettement la notion du 
luxe ; le point important c’est que l’idée de luxe, à divers points 
de vue, est essentiellement relative. Tout a été luxe à un mo- 
ment donné. Cette expression qui revient à chaque instant. 


^ U». 


228 11® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DF. LA RICHESSE. 

c’est du luxe, peut s’appliquer à tout. L’idée la plus générale 
du luxe c’est qu’on désigne ainsi une certaine manière de vivre 
qui dépasse le niveau moyen ; mais ce niveau varie avec les 
temps et les lieux. L’histoire anecdotique du luxe en fournit 
des exemples par milliers. Je vous introduis dans une maison 
de la plus simple apparence, solidement bâtie, bien close de 
portes et de fenêtres ; il y a une table recouverte de linge pro- 
pre, des assiettes blanches, des cuillers et des fourchettes en 
argent ou argentés, du pain blanc... voyez-vous là la moindre 
trace de luxe? Non. Eh bien ! ouvrez les histoires et vous y li- 
rez que le roi d’Angleterre, Alfred-le-Grand, habitait un palais 
si mal clos qu’il fallait appliquer de grandes toiles contre les 
murailles pour empêcher le vent de passer, et enfermer les lumiè- 
res dans des lanternes pour qu’elles ne s’éteignissent pas. C’est 
encore un chroniqueur anglais qui se lamente sur le luxe de 
son temps, parce qu’on a substitué les assiettes en terre aux as- 
siettes en bois. Le chroniqueur de Venise raconte que la femme 
d’un doge fut frappée d’une maladie horrible pour s’être servie 
la première d’une fourchette en argent au lieu de ses doigts. Et 
j ce pain blanc? Il y a trois siècles on ne mangeait guère à Paris 

que du pain bis. Le premier pain blanc a été pétri pour les cha- 
i noines de Notre-Dame et fut appelé d’abord, pour cette raison, 

I pain du chapitre. Mille choses qui ont été de luxe pour les ri- 
ches et les grands, ne sont plus même de luxe pour les pauvres. 
Songez à ce qu’était, à ce qu’est aujourd’hui le besoin et l’in- 
dustrie de l’éclairage. Autrefois l’obscurité profonde au dehors, 
une lampe ou une chandelle fumeuses au-dedans. Puis, de loin 
) en loin, dans les rues, quelques chandelles posées sur les fenê- 

'( très. Puis on admira cette obscure clarté tombant des réverbè- 

•r 

j res. Aujourd’hui c’est la lumière flamboyante du gaz, et on 

I consomme d’autant plus d’huile, de chandelles, de bougies et 

de flots de pétrole. L’éclairage, c’est la sûreté, c’est la santé 




CHAP. XVII. l’Épargne et le luxe. 


229 


pour celui qui passe ses nuits au travail ou à l’étude ; c’est la 
joie du foyer. 

Le XVIII® siècle a connu autre chose que de vaines déclama- 
tions sur le luxe. Les économistes et leurs précurseurs en ont 
donné la véritable notion. Parmi ces derniers il faut ranger 
l’abbé de Saint-Pierre, celui que déjà de son temps on appelait 
le bon abbé, non sans une nuance d’ironie ; ce grand homme 
méconnu, quia remué tant d’idées, et qu’on n’a traité de chimé- 
rique que parce que bien souvent il devançait son temps. 
Melon (14), dans son Essai politique sur le commerce, publié 
en 1 734, a parfaitement établi que l’idée de luxe est relative, et 
que, lorsque par le progrès des arts, un moins grand nombre 
d’hommes est nécessaire pour produire les objets de première 
nécessité, il est bon que les autres s’occupent aux ouvrages dits 
de luxe, plutôt que de croupir dans l’oisiveté. Hume, dans son 
Essai sur le luxe, a parlé là-dessus en philosophe, en mora- 
liste humain et en parfait économiste. Franklin, dont la vie, les 
doctrines, la personne, sont autant de protestations contre le 
luxe, se plaisait à raconter de charmantes historiettes sur ces 
jeunes filles d’Amérique qui occupent leurs loisirs à des ouvra- 
ges de tricots afin de s’acheter de jolis bonnets (1 5). 

Une cause d’erreur dans les appréciations sur le luxe, c’est 
que la plupart des écrivains, préoccupés des souvenirs classi- 
ques de l’antiquité, se sont placés au même point de vue que 
Sénèque et Suétone, qui avaient eu sous leurs yeux le spectacle 
de la débauche et des orgies romaines. Pour eux, luxe et cor- 
ruption des mœurs ^ont une même chose. Ceux qui, sans exal- 


(^U) Il va sans dire que Rousseau déclare les maximes de M. Melon 
sur le luxe odieuses et empoisonnées. 

(15) Voir au chapitre xiii ce que j’ai dit sur Franklin et Adam Smith, 
à propos de l’épargne et de l’économie. 


230 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ter le luxe comme le faisait Voltaire, se bornaient à repousser 
des attaques passionnées, en établissant de justes distinctions, 
seraient particulièrement à l’aise aujourd’hui, en présence du 
luxe moderne dont j’ai tantôt indiqué les caractères distinctifs. 
Parmi les écrivains du xviii® siècle qui ont attaqué le luxe, il en 
est un que j’ai négligé à dessein de citer, bien qu’il soit supé- 
rieur aux autres par une analyse ingénieuse et des aperçus 
vrais. Je ne l’ai pas cité plus haut, et j’en fais mention à cette 
place, parce qu’il me paraît conclure contre sa propre thèse et 
faire le plus bel éloge du luxe. Après avoir très-bien établi la 
distinction entre le faste et le luxe, il dit : « Le faste est des- 
« tiné à annoncer la supériorité du rang par des pompes exté- 
« rieures ; le luxe est l’attribut de la richesse. Le faste s’allie 
« dans une nation avec la plus grande misère et avec l’oisiveté. 
« Lorsque les richesses, comme en Pologne et en Italie, sont 
« concentrées dans les mains de quelques-uns, il y a du faste, 
« il n’y a pas de luxe. Le luxe marche toujours à la suite du 
« commerce, de l’industrie, des arts. Le luxe s’est établi sur 
« les débris du faste qui a cessé avec le pouvoir de la no- 
« blesse. — L’élégance a succédé à la magnificence... le luxe 
« a remplacé le faste (16). » On ne saurait mieux dire, et l’au- 
teur indiquait là quelques traits du luxe moderne. 

Je dirai du luxe ce que j’ai dit de la richesse en général (17). 
L’économie politique ne prêche ni l’amour ni le mépris du 
luxe ; elle enseigne la vérité sur le luxe, et de cette véritable 
notion du luxe découlent naturellement les conclusions prati- 
ques pour la conduite de la vie. Je rappelle ici ce que j’ai dit 
à propos de l’épargne (18), à savoir que ce n’est point par des 


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(16) Sénac de Meillhan, Considérations sur la richesse et le luxe. 

(17) Voir le commencement du chapitre xii. 

(18) Voir à la fin du chapitre xiii, notes 2 et 3. 




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CHAP. xvii. l’Épargne et le luxe. 231 

chiffres, par des proportions mathématiques, que l’économie 
politique détermine quand peuvent commencer ou doivent s’ar- 
rêter pour çhacun les dépenses de luxe : les éléments d’une pa- 
reille formule sont bien nombreux et compliqués. Faisant donc 
abstraction des actes immoraux, des folies et des excentricités 
qu’elle proscrit absolument, comme on fait réserve des cas de 
folie quand on analyse les facultés de l’âme, voici les conclu- 
sions essentielles de l’économie politique sur la question du 
luxe. 

Le luxe est un phénomène économique inévitable dans toute 
société qui progresse en richesse, en science, en lumières. Tant 
que le luxe consiste à étendre les consommations dans une di- 
rection raisonnable, le penchant au luxe engendre l’émulation, 
l’activité laborieuse, ce qui est préférable à l’oisiveté. Ce qui le 
prouve, c’est que les nations chez lesquelles on voit le plus de 
richesse et de luxe, sont en même temps celles où la richesse 
s’accroît le plus rapidement, et l’épargne est la plus considéra- 
ble. Le luxe constitue un progrès dans la civilisation, car cela 
signifie qu’un nombre croissant d’individus peuvent s’adonner 
à des industries d’un ordre plus relevé, à la culture des arts, 
des sciences des lettres; beaucoup d’industries ne vivent que de 
ce développement des travaux intellectuels. 

On a dit ; il serait à souhaiter que la société ne passât à d’au- 
tres occupations, à la production des objets de luxe que lorsque 
la satisfaction des besoins de première nécessité est abondam- 
ment assurée pour tout le monde. Cela est impossible ; ce n’est 
pas même à souhaiter. On se représente en effet à tort l’intro- 
duction d’une industrie de luxe comme désavantageuse à la 
masse, parce que quelques-uns seulement en profitent tout d’a- 
bord. Prenons un exemple. Voilà une population exclusivement 
adonnée à l’agriculture encore dans l’enfance et cultivant ex- 
clusivement le seigle comme céréale, comme base de son ali- 




4 


A.” ■ >• ^ - 



232 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

inentation. Quelques-uns, plus habiles, introduisent la culture 
du froment, se nourrissent de pain de froment... voilà du luxe. 
Direz-vous qu’il faut attendre que tous puissent cultiver le fro- 
ment et s’en nourrir ? Le blé cultivé ici fait-il tort à ceux qui 
ne vivent là que de seigle ? Vous pouvez faire le même raison- 
nement pour l’introduction de cultures nouvelles, fruits, légu- 
mes, cultures industrielles. Le progrès ne se fait qu’à cette con- 
dition (20), que quelques-uns aillent toujours en avant, mon- 
trant la voie à ceux qui les suivent, sans les attendre. 

Le luxe, j’entends le luxe de bon aloi, qui consiste dans 
l’accumulation d’objets précieux, peut être, dans les cas extrê- 
mes, une ressource pour les peuples comme pour les individus. 
Je l’ai déjà fait remarquer, au chapitre xv, à propos de l’ava- 
rice : la thésaurisation est une sorte de luxe ; or, il est tel mo- 
ment critique où une nation peut se trouver bien de ce que les 
particuliers aient ainsi tenu à la disposition de l’Etat d’abon- 
dantes réserves métalliques. C’est encore un des luxes de notre 
époque que l’infinie variété des substances alimentaires plus ou 
moins délicates : de là une chance de plus pour parer à une di- 
sette. L’Irlande se nourrit presque exclusivement de pommes de 


(tO) M. Le Play nous offre un tableau tout opposé fie ce que doit être 
l’activité humaine et le progrès, si tant est qu’on puisse parler de pro- 
grès, à qui fait son idéal de l’immobilité : « Depuis les âges les plus 
« reculés, les pasteurs nomades (des Steppes de la haute Asie), ont tou- 
« jours prospéré à l’aide d’une seule institution, la famille patriarcale... 
O vivant dans l’abondance sans pouvoir accumuler la richesse, cultivant 
O leur intelligence par la méditation sans échapper à la salutaire influen- 
« ce des travaux manuels... seuls ils conservent cette solide prospérité 
a qui se révèle non par la richesse, l’éclat de la puissance, mais par le 
« travail, la frugalité et la vertu.. Dans l’ordre naturel, les pasteurs de 
« l’Asie restent aujourd’hui la principale source du bien, comme au 
« temps d’Abraham. » ~L' organisation du travail, p. 56-58. Je revien- 
drai sur les doctrine de cet écrivain qui, par la distinction de son esprit, 
la loyauté du caractère et l’élévation des sentiments commande à un si 
haut point le respect. 




CHAP. xivi. l’Épargne et le luxe. 233 


terre ; aussi quel fléau est pour ce pays la maladie des pommes 
de terre I Là, au contraire, où les diverses parties de la popu- 
lation consomment,- suivant leur degré d’aisance, du froment, 
du seigle, des pommes de terre, des châtaignes et autres fari- 
neux, on peut, en cas de mauvaise récolte, se rejeter de l’un de 
ces aliments sur l’autre ; aussi n’est-ce pas l’abondance d’une 
denrée -prise isolément qui en fait monter ou descendre le 
prix ; c’est l’ensemble des produits similaires qu’il faut considé- 
rer. Toutes les nations civilisées consacrent une portion de 
leurs principales substances alimentaires, le blé, le riz, la racine 
de l’ignane, le maïs, à fabriquer des boissons de luxe, des li- 
queurs fermentées ; voilà encore une ressource, en cas de di- 
sette de blé, par exemple : on se privera de la boisson de luxe, 
on mettra tout en farine. 

L’économie politique n’encourage pas le luxe, mais elle ne le 
proscrit pas; il y a même des industries de luxe qui méritent 
d’être encouragées dans un pays dont elles font la richesse. 
C’est un peu le cas pour la France. Ce qui serait surtout fâ- 
cheux c’est que la consommation se détournât subitement de 
certaines industries, par la raison qu’elles sont industries de 
luxe. Il n’est pas bon de tromper ainsi l’attente de ceux qui en 
vivent. Il faut respecter ces arrangements sociaux. Dans les 
temps de crise on n’est que trop porté à suspendre certaines 
consommations qui ne correspondent pas à des besoins de pre- 
mière nécessité, mais c’est faire acte de mauvais citoyen que 
d’agir ainsi par calcul, afin d’aggraver la crise, en vue de donner 

satisfaction à de coupables espérances, à des passions politiques 

« < 

qui comptent que le triomphe d’un parti sortira de l’excès du 
mal. 

Tout en proclamant que le luxe moderne vaut mieux que le 
luxe d’autrefois, je n’entends pas faire de l’optimisme et répon- 
dre aux anathèmes par un panégyrique. Je signalerai donc 



234 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

deux côtés faibles du luxe d’aujourd’hui, lesquels sont la consé- 
quence de son caractère égalitaire: 1® tout le monde veut 
avoir le même genre de luxe, porter du velours, avoir de l’ar- 
genterie, des objets d’art... mais qu’arrive-t-il? c’est que ce 
velours est en coton ; cette argenterie est du plaqué ou du 
ruolz ; ces objets d’art ne sont que des produits industriels 
sans valeur artistique. J’avoue qu’au point de vue économique 
je suis médiocrement touché de ces doléances esthétiques. Je 
ne vois pas grand mal à ce qu’il y ait du velours de coton, des 
tissus mélangés, des lithographies, des photographies et de faux 
bronzes à côté des vraies œuvres d’art ; 2® Ce qui me touche 
plus, au point de vue économique, c’est qu’il y a trop de gens 
qui veulent porter de la soie quand leur bourse s’accommode- 
rait mieux d’une étoffe de laine. Considéré en lui-même, dans 
son objet, le luxe est aujourd’hui généralement plus raisonna- 
ble, et porter une robe de soie n’est pas un mal, mais il y a un 
peu trop de gens qui veulent en porter. La fortune privée s’ac- 
croît rapidement ; mais on escompte trop facilement l’avenir ; 
demain peut-être on pourra se permettre une robe de soie... 
on veut la porter aujourd’hui. 

Les moralistes et les philosophes qui, de toute antiquité, ont 
condamné le luxe, ont dû se demander s’il n’y avait pas quel- 
que moyen de l’arrêter. Leurs prédications ayant toujours eu 
assez peu de succès à cet égard, ils ont sommé les politiques et 
les législateurs d’intervenir, de là les lois et les impôts somp- 
tuaires. L’économie politique n’a rien à redire aux impôts 
somptuaires, si ce n’est que le but fiscal est en contradiction 
avec le but moral, puisqu’on désire à la fois que l’impôt soit 
productif et improductif. Quant aux lois somptuaires, elles ont 
pu avoir leur raison d’être dans un état patriarcal où le souve- 
rain règle tout paternellement, où la pauvreté et la puissance 
des traditions et des coutumes interdisent tout changement 


V 




CHAP. XVII. l’Épargne et le luxe. 


235 


dans les habitudes de la vie. Les Romains ont eu des lois somp- 
tuaires qui réglaient le vêtement des femmes, le luxe des funé- 
railles et des repas ; quelques détails du costume annonçaient le 
rang et même l’âge des citoyens ; mais c’étaient surtout les 
mœurs, longtemps plus puissantes que les lois, qui proscrivaient 
un luxe en désaccord avec des instincts de parcimonie qui se 
traduisirent bientôt en une avidité proverbiale. Le type accom- 
pli du vieux caractère romain, c’est Caton, Marcus Porcius 
Cato. Caton, le porcher, célèbre par sa rudesse et son hostilité 
contre les femmes par lesquelles, selon lui, le luxe s’introduit 
dans les états. Pendant l’époque féodale, le luxe est l’indice du 
rang et de la fortune ; nul ne peut sortir de son rang et ne 
songe à changer de costume. Mais lorsque la bourgeoisie, éman- 
cipée est devenue riche, tente de lutter de magnificence avec la 
noblesse, les lois somptuaires interviennent pour réprimer un 
pareil scandale. C’est le cri que ne put retenir, à Bruges, la 
reine de France, femme de Philippe-le-Bel, éblouie par les ma- 
gnifiques costumes de toutes ces riches flamandes : je croyais 
être seule reine ici, et j’en vois des milliers!... L’ordonnance 
somptuaire de 1 294 est l’écho de ce cri où le dépit de la femme 
n’éclate pas moins que l’orgueil de la reine. 

Les lois somptuaires sont incompatibles avec l’égalité civile 
et politique, avec les conditions économiques de notre société. 
Les excès somptuaires ne sont plus justiciables que de l’opinion 
publique et du ridicule. L’opinion publique peut être excitée 
contre certains excès par l’initiative privée, comme on le voit 
dans les sociétés de tempérance. Du reste le luxe grossier s’en 
va partout où les beso'ins d’un ordre supérieur s’éveillent, et la 
simplicité de la mise et de la table, qui n’excluent pas l’élé- 
gance et une certaine délicatesse, sont le seul luxe des gens 
réellement distingués. Ajoutons, en terminant, que rien nest 
plus propre à inspirer des sentiments de modération dans 


236 U* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

l’usage de la richesse, que l’étude de l’économie politique, de la 
science de la richesse dont les enseignements, venant en aide 
aux prescriptions de la morale, ont pour sanction la ruine ma- 
térielle et la déchéance sociale dont sont menacés ceux qui ou- 
blient la charge que leur impose la possession de capitaux dont 
la bonne gestion n’est pas moins un intérêt d’ordre public que 
d’ordre privé. C’est ce qui sera plus amplement développé dans 
les chapitres xx, xxi et xxii ; mais je dois préalablement m’ex- 
pliquer au sujet de quelques doctrines sur la richesse, répan- 
dues sous prétexte de morale et de religion, et qui ne peuvent 
avoir d’autre effet que de diminuer l’autorité des plus sages en- 
seignements de la science économique, sans aucun profit pour 
la morale et la religion. 


CHAPITRE XVIII 

L’épargne et le mcpri$i de$» ricliess»e»i. 
L’économie politiqise et la pliiloïiophie inoB'ale 

L’économie politique enseigne que le désir du bien-être est 
aussi légitime (1) que naturel et que le travail et l’épargne sont 
les moyens d’accroître ce bien-être. A cela une certaine philo- 
sophie répond : voulez-vous être riche? Il ne s’agit pas d’aug- 
menter vos richesses, mais de diminuer vos besoins, de réfréner 
vos désir. Si on se bornait à recommander la modération dans 

(1) M. Michel Chevalier: La légilimilé du désir du bien-être. Dis- 
cours d’ouverture du cours du collège de France, décembre 1851. — 
Journal des Economistes, tome xxviii, p. 113. 


m 


1 


CHAP. xviii. l’Épargne et le mépris des richesses. 237 

les désirs et dans la jouissance des biens matériels ; si on se bor- 
nait à dire qu’il faut conformer ses goûts à sa fortune, per- 
sonne n’oserait le contester. Ce sont là des vérités de tous les 
temps ; c’est la sagesse pratique par excellence. Mais la philoso- 
phie stoïcienne ne l’entendait pas ainsi quand elle prêchait posi- 
tivement le mépris des richesses. Pour bien se rendre compte 
de cette prescription, il faut considérer dans son ensemble la 
doctrine dont elle dépend. Le fond de la doctrine stoïcienne est, 
en réalité, le mépris, le dégoût de la vie. Pour les stoïciens, la 
suprême vertu, c’est l’impassibilité, l’indifférence aux biens et 
aux maux de la vie. Cette distinction, comme on l’entend d’or- 
dinaire, n’existe même pas pour eux : la douleur n’est pas un 
mal, on ne doit pas la fuir ; le plaisir n’est pas un bien, on ne 
doit pas le rechercher. La plainte, comme la joie, sont indignes 
de l’homme. Toutes les passions sont également mauvaises, 
parce que elles sont toutes plus ou moins contraires à l’empire 
absolu de la raison, à la liberté qui est le bien suprême. 

La doctrine stoïcienne, dans ses traits généraux et, en parti- 



culier, le mépris de la richesse, s’expliquent par les conditions 
politiques et économiques de la société au milieu de laquelle 
elle s’est produite et développée. Bien que le stoïcisme eût pris 
naissance en Grèce, on peut dire que Rome se l’est approprié 
mieux qu’aucune autre importation étrangère et lui a imprimé 
son véritable cachet. A Athènes il aboutit à une parodie ; la 
philosophie cynique, dont Diogène, avec son tonneau et son 
écuelle de bois est l’expression la plus populaire, n’en est que 
la caricature. A Rome, il devait offrir dans Marc-Aurèle une 
sorte de type idéal. Le stoïcisme est une doctrine propre aux 
époques de décadence , comme Rome en a présenté le spectacle 
grandiose et terrible. Dans ce désarroi universel de toutes les 
croyances, vertus publiques et privées, honneur, patrie, reli- 
gion du passé, foi dans l’avenir ; alors que le despotisme en 



238 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

haut, l’avilissement en bas, l’abaissement général des caractè- 
res, semblent rendre vaine toute tentative de relèvement , il ne 
reste plus à quelques nobles âmes que la ressource de se roidir 
contre la destinée, de protester par le silence et le mépris, de 
s’apprêter à mourir avec dignité, comme ces gladiateurs qui, 
voués à la mort, songeaient à tomber avec grâce. Si, d’autre 
part, les stoïciens ont accentué le plus vivement les anathèmes 
de la sagesse païenne contre la richesse, cela s explique par la 
source impure et par l’usage qu’on en faisait sous leurs yeux. 
La source de la richesse, c’est pour nous le travail et l’épargne ; 
c’était alors la spoliation sous toutes ses formes : le travail mé- 
prisé et infécond de l’esclave, la guerre, le pillage, les exactions, 
les colonies pressurées, les provinces livrées à d’avides préteurs. 
Ce qu’on appelait alors la richesse, ce n’était pas l’abondance de 
tous les biens, la vie large et facile pour tous. Est-ce que on 
avait l’idée de ce que c’est qu’un noble usage d’une fortune 
honnêtement acquise ? Consacrer ses capitaux, ses revenus, à 
encourager l’industrie, il s’agit bien de cela vraiment I Pour 
Sénèque, qui a tant de fois écrit, comme chacun sait, ce fâmeux 
chapitre VII, Du mépris des richesses, la richesse n’est autre 
chose que l’or destiné à alimenter la débauche, le luxe immo- 
ral, insensé. 

Mais, laissons de côté les circonstances particulières qui ex- 
pliquent la doctrine stoïcienne du mépris des richesses, et con- 
sidérons-là en elle-même. Voyons quelle est la valeur sociale, la 
portée pratique d’une pareille doctrine, qui proscrit tout su- 
perflu, qui ne veut d’autre richesse que ce qui est strictement 
nécessaire pour le soutien de l’existence physique. Vous faites 
de la raison et de la liberté le but de la vie ; mais que signifie 
cette liberté abstraite? La liberté n’est pas un but, c’est un 
moyen, un instrument. Vous vous drapez dans votre dignité, 
dans votre impassibilité, et vous vous dites : je suis libre 1 Cela 



■r?! 


CHAP. xviii. l’Épargne et le mépris de la richesse. 239 


peut être sans inconvénients pour un petit nombre de sages, 
d’esprits cultivés, de délicats, qui, en somme, profitent indirec- 
tement des bienfaits de la civilisation et de la richesse au milieu 
desquelles ils vivent ; c’est en face du Parthénon et des Propy- 
lées, au milieu du peuple le plus spirituel de la terre, que Dio- 
gène aimait à se livrer à toutes ses excentricités, et c’est de plus 
t dignes représentants de la doctrine qu’on aurait pu dire peut- 

être qu’on apercevait un peu d’orgueil à travers les trous de 
leurs manteaux. Cette doctrine noble et froide avait fait ses sa- 
ges à l’image de ses dieux : les uns et les autres se complaisent 
uniquement en eux-mêmes, insouciants des simples mortels. Il 
faut pourtant un aliment à la liberté, à l’activité humaines ! Et, 

I pour la grande masse des hommes, cet aliment ne peut être la 

contemplation de la vérité abstraite, la spéculation métaphysi- 
que, la recherche de l’essence des choses. Vous prêchez le mé- 
pris de la richesse, le retranchement des besoins, du superflu... 
Savez-vous ce qui séduira la masse dans cette prédication ? Elle 
j* y verra la suppression du travail, le mépris du travail (2). « La 

« paresse est celle de nos passions qui nous est la plus incon- 
« nue à nous-mêmes ; le repos de la paresse est un charme se- 
« cret qui suspend nos plus ardentes poursuites, nos plus fer- 
I « mes résolutions ; (3) » oui, la paresse a un charme secret 

contre lequel les plus fermes esprits ont besoin de réagir, et 
' vous allez indirectement glorifier la paresse aux yeux de la 

; masse, de tant de paresseux dont on a dit avec raison qu'ils 

ont toujours envie de faire quelque chose, mais ne font j a- 

■ 

I 

(2) 5 La proscription de toute idée de superflu, si on prétend Tappli- 
I O quer à la masse de l’humanité, n’est au fond que la glorification de la 

I ^ paresse idéalisée, » dit très bien M, Baudrillart, Théorie du retran- 

l chement des besoins. Journal dss Economistes, 1876, mars, page 369. 

I (3) La Rochefoucauld! 


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* 

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mais rien, eL qui scrouL trop heureux d’avoir trouvé un pré- 
texte pour ne rien faire. 

Nous savons d’ailleurs ce que c’est que le mépris du super- 
flu, non pas chez quelques individus, mais chez tout un peuple; 
c’est la vie sauvage (4), le dénument, l’imprévoyance, la vie au 
jour le jour avec toutes ses misères. Je dis que ces sauvages 
nous offrent l’image d’une société qui méprise le superflu ; 
non, c’est celle d’une société qui manque du nécessaire, qui 
n’en a pas l’idée et ne possède pas les moyens de se le procu- 
rer, parce qu’il n’y a ni travail soutenu, ni épargne, ni capital. 
Mais qu’une nation qui peut se procurer l’abondance et la va- 
riété dans la richesse, se condamne à la pauvreté générale, au 
strict nécessaire, cela ne se verra jamais. Et puis, que signifient 

(4) M Le Play nous offre, il est vrai, comme type de l’heureuse mé- 
diocrité chez une nation ces pasteurs nomades des steppes de la haute 
Asie, cultivant leur intelligence par la méditation (voyez chap. xvii ci- 
dessus. note 20). A la page 392 de l’ouvrage cité, M. Le Play revient sur 
cet objet de sa prédilection, sur ces hommes chez lesquels la religion 
naturelle s’imprime pendant les méditations de la vie pastorale, à la vue 
des grands spectacles de la nature et se conserve, dans chaque famille, 
par le ministère d’un de ses membres, sans le concours d’un clergé. Il 
cite un passage du voyage en Tartarie de l’abbé Hue, qui nous montre 
dans les Mongols idolâtres, sectateurs de Boudha, comme un modèle de 
stoïcisme tempéré : « Ces bons Mongols ont l’âme essentiellement reli- 
« gieuse ; la vie future les occupe sans cesse ; les choses d’ici-bas ne sont 
« rien à leurs yeux ; aussi vivent-ils dans ce monde comme n’y vivant 
« pas. Ils ne cultivent pas la terre ; ils ne bâtissent pas de maisons ; ils 
« se regardent partout comme des étrangers qui ne font que passer, et 
« ce vif sentiment, dont ils sont profondément pénétrés, se traduit tou- 
0 jours par de longs voyages. » Je ferai remarquer qu’il n’y a pas lâ 
de nation, mais des familles errantes. Je regrette infiniment de voir ici 
un certain accord entre M. Le Play et Proudhon, qui, lui aussi, pour 
montrer que la contagion économique, le luxe et la misère passent 
d’une nation à l’autre parle véhicule de l’échange, vante les Tartares no- 
mades et les pasteurs Arabes, chez lesquels il n’y a ni riche, ni pauvre, 
où personne ne gagne ni ne perd... {Contradictions économiques, t, ii, 
p. 17, chap IX, § 1.) 


I 




CHAP. XVIII. l’Épargne et le mépris des richesses. 241 

ces mots superflu, nécessaire ? Ce sont là des termes vagues qui 
n’ont qu’un sens relatif, variant avec les temps et les lieux, 
comme les mots richesse, pauvreté, médiocrité, luxe (5). 

Les théoriciens du stoïcisme sont nés en Grèce, où un heu- 
reux climat et la frugalité naturelle à ces peuples rendaient la 
vie facile, où un petit nombre de citoyens étaient entretenus 
par le travail des esclaves, les tributs des colonies et une sorte 
de taxe des pauvres levée sur les riches. Mais allez donc parler 
du retranchement des besoins sous le rude climat du Nord, 
où un travail obstiné et une industrie perfectionnée peuvent 
seuls assurer une vie tolérable. C’est là, du reste, dans les ré- 
gions boréales, que vous trouverez les vrais praticiens du stoï- 
cisme, mais des praticiens contraints et forcés, des hommes qui 
endurent sans se plaindre la faim et le froid, privés de combus- 
tible et d’éclairage pendant des nuits sans fin, bravant la tem- 
pête, épiant avec une patience infatigable le poisson et le rare 
gibier qui sont leur unique ressource. 

Il y a dans le stoïcisme un danger auquel sont exposées toutes 
les doctrines qui ont la prétention d’affranchir l’homme de la 
condition que lui impose sa double nature physique et morale. 
Cette condition, ce n’est pas l’anéantissement du corps au profit 
de l’âme ; c’est l’empire , le contrôle réservés à celle-ci sur les 
appétits immodérés, sur les emportements des sens. Mais quand, 
pour mieux assurer son triomphe, l’âme divorce en quelque 
sorte d’avec le corps et s’envole dans les hautes régions de l’ex- 

(5) On dira peut-être que Sparte nous offre l’image d’une nation de 
stoïciens. Qui donc aujourd’hui prend au sérieux le roman de Sparte ? 
Je ne vois là qu’une tribu de Peaux-Rouges uniquement occupée à s’en- 
durcir, se discipliner pour une guerre éternelle. L’esclavage nous y ap- 
paraît dans sa forme la plus odieuse. Que l’on compare Sparte et Athè- 
nes, qu’on les juge par leurs grands hommes , par leurs œuvres, par ce 
qui en reste. Sparte de moins dans l’histoire n’y ferait aucun vide ; mais 
Athènes ! 

16 



242 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

tase philosophique ou religieuse , le corps ainsi abandonné à 
lui-même se laisse aller à mille excès dont l’âme croit en vain 
pouvoir se désintéresser ; elle en est bel et bien complice ; elle 
en recueille le triste fruit, et, si elle n’en ressent plus la honte, 
elle n’en subit pas moins l’irrémédiable déchéance. C’est là l’é- 
cueil du stoïcisme, du mysticisme, du quiétisme. 

Quoiqu’en puissent penser des esprits chagrins, notre temps 
n’est pas une époque de décadence, mais de transition, et les 
âmes d’élite n’ont pas à chercher un refuge dans un stoïcisme 
qui ne serait qu’une abdication sans excuse. Notre temps récla- 
me d’autres prédications. 

La richesse est réhabilitée par son origine, par ses caractè- 
res, par son emploi. Pour qui comprend bien quelle est aujour- 
d’hui la signification de ces mots : richesse, travail, épargne, 
capital, il n’y a rien qui doive surprendre dans ces enseigne- 
ments que la science économique, d’accord avec la morale, 
adresse à tous : travaillez, épargnez, car vous ne pouvez accroî- 
tre votre richesse sans accroître pour tous, les moyens de satis- 
faire les besoins de première nécessité. Il n’y a plus de stoïciens, 
et Dieu merci ! nous n’en avons plus besoin ; il nous suffit d’a- 
voir des hommes d’un ferme esprit, d’un viril courage, qui ont 
foi dans les destinées de l’humanité, dans le progrès par la jus- 
tice, et qui donnent l’exemple d’une vie laborieuse, active, que 
ce soit dans l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les 
lettres. A défaut de stoïciens, prêchant le mépris des richesses, 
nous avons encore trop de gens qui, tout en estimant beaucoup 
la richesse et ne méprisant pas les jouissances qu’elle procure, 
parlent volontiers avec dédain des intérêts matériels, du com- 
merce et de l’industrie qui sont la source de la richesse. Cela va 
de pair avec le dégoût et le désenchantement de la vie qui ont 
inspiré tant de poètes, sentiment purement littéraire, qui n’em- 
pêchait pas ces désespérés de considérer pratiquement la vie 


CHAP. XVIII. l’épargne ET LE MÉPRIS DES RICHESSES. 243 

comme un bien et d’en jouir très convenablement. Je ne pros- 
cris certes pas ce genre, et je reconnais que les tristesses de la 
vie sont un aliment très réel pour l’art ; je voudrais toutefois 
que ce sentiment, même dans le domaine de l’art, ne se produi- 
sît que sobrement, revêtu d’une forme exquise, et qu’on ne le 
transportât pas dans la politique (6), dans les affaires, dans la 
pratique de la vie ; d’autant mieux que si l’économie n’est pas 
une littérature divertissante, le genre dont je parle ne consti- 
tue pas précisément une littérature bien fortifiante. 

J’ai entendu faire des réserves contre le stoïcisme, surtout 
au point de vue de ses tendances anti-économiques. Mais cel- 


te) Le 5 septembre 1848, à l’Assemblée nationale, on discutait le pré- 
ambule de la constitution. On faisait ressortir avec raison les inconvé- 
nients des longues déclarations de principes et de droits, à la fois inuti- 
les et dangereuses, et on proposait de réduire le préambule à cette 
phrase : En présence de Dieu et au nom du peuple Français , l’As- 
semblée nationale décrète. — A la séance suivante, Lamartine s’éleva 

contre cette modification ; « En vérité il semble que vous pour- 

riez effacer ces trois mots magnifiques que nous vous proposons 
« d’inscrire sur le frontispice de votre constitution : Liberté, égalité, 
« fraternité 1 et les remplacer par ces deux mots immondes, vendre et 
« acheter! » Un an plus tôt, le 14 août 1847, à Marseille, dans une 
brillante réunion de la société pour la liberté des échanges, Lamartine 
avait parlé avec non moins d’enthousiasme du divin principe de ta li- 
berté des échanges I Entre les deux dates il y avait bien eu une révolu- 
tion, mais comment ce qui était divin avait-il pu devenir immonde ? car 
échanger n’est pas autre chose que vendre et acheter. Si celui qui parlait 
ainsi eût été un Diogène, buvant l’eau du torrent dans te creux de sa 
main, passe encore ! Mais c’était un poète grand seigneur, ami du luxe, 
des arts, de toutes les délicatesses de la civilisation, de tout ce qui se 
vend et s’achète. Je ne pense pas que nous ayons payé trop cher ces 
vers qui on enchanté notre jeunesse et qui sont restés dans toutes les 
mémoires. Dans ce même discours de Marseille, Lamartine affirme qu’il 
s’est plongé pendant des années entières dans cette algèbre de l’économie 
politique qui raisonne surtout en chiffres... le mot algèbre me paraît un 
peu hasardé ; dans tous les cas, ce n’était vraiment pas la peine de tant 
étudier pour arriver à déclarer immondes ces deux mots, vendre et 
acheter, dans lesquels, comme le fait très-bien remarquer M. Michel 
Chevalier, se résume toute l’économie politique. 


i 





244 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

les - ci De sont pas absolument liées à ses doctrines morales 
proprement dites , à l’élévation desquelles je rends pleine- 
ment hommage, particulièrement quand je les considère dans 
celui qui en a été le plus parfait modèle, l’empereur Marc-Au- 
rèle, par qui la philosophie profane fut conduite jusqu aux 
confins du christianisme (7) et que j’admire moins encore 
pour la pureté de son âme que pour sa charité, car il ne bâtit 
qu’un temple et le consacra à une divinité peu eu honneur chez 
les anciens, à la Bonté. 

La transition est assez naturelle du stoïcisme de Marc-Aurèle 
au christianisme. Dans le chapitre qui suit, nous allons retrou- 
ver les anathèmes contre la richesse, non plus au nom de la 
philosophie, mais, à ce que l’on prétend, au nom de la reli- 
gion. 





(7) M. Martha : L’exaraen de conscience d’un Empereur Romain, Revue 
des Deux-Mondes du 15 avril 1864, p. 870-898. M. Martha, qui semble 
avoir fait de la philosophie morale dans l’antiquité, son domaine propre, 
a mis dans son vrai jour la grande figure de Marc-Aurèle. 11 proteste 
contre les injustes tentatives faites pour déprécier de parti pris les hom- 
mes et tes choses de l’antiquité à la plus grande gloire du christianisme, 
qui n’a pas besoin de ce contraste. S‘ Jérôme était plus juste : Stoïci in 
plerisgue nostro dogmali concordant. Comparez une antre étude de 
M. Martha dans la même Revue. 15 septembre 1863, p. 291-325 : Un 
poète stoïcien. Perse. — M. Martha conclut ainsi sur Marc-Aurèle et le 
stoïcisme dans leur rapport avec le christianisme ; « A ce mépris du 
« monde il fallait un dédommagement, un objet à tant de vague amour, 
« à cette tristesse un espoir consolateur. « 




245 





CH AP. XIX. l’Épargne et le renoncement. 


CHAPITRE XIX. 


L’épargne et le renoncement. — L’économie 

politique et la religion. 


Aux enseignements de l’économie politique sur la richesse, le 
travail, l’épargne, la prévoyance, on a cru pouvoir opposer 
ceux de la religion chrétienne qui, dit-on, condamne la richesse 
comme méprisable et dangereuse, déconseille le travail en tant 
qu’il a en vue la production de la richesse, et, loin d encourager 
l’épargne, ferait plutôt de l’imprévoyance une sorte de vertu 
sous le nom de noble confiance en la providence divine. Il ne 
saurait y avoir là qu’un malentendu qu’il serait permis de né- 
gliger dans une exposition purement scientifique ; il importe, 
au contraire, de s’y attacher dans un livre qui vise à offrir un 
caractère d’utilité pratique immédiate pour la conduite de la 
vie sur laquelle les croyances religieuses exercent un si grand 
empire. A côté de ce qui n’est bien réellement que malentendu, 
pure dispute de mots, il y aura lieu de relever des attaques in- 
considérées, injustes, violentes contre l’économie politique en 
général à laquelle on prétend faire un procès de tendance. 

Toute la morale évangélique se résume dans ces deux vertus, 
charité et renoncement, qui, à certains égards, rentrent l’une 
dans l’autre. Sur la question de la charité, l’économie politique 
est bien à l’aise, car elle proclame que c’est la meilleure forme 
de la bienfaisance, attendu qu’elle se manifeste de mille ma- 
nières différentes, suivant la condition des personnes, ce qui la 


246 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

rend à la fois plus efficace et moins dangereuse que la bienfai- 
sance légale (1). 

Qu’est-ce que le renoncement ? c’est encore la charité ab- 
solue, indéterminée, qui consiste dans le détachement de tous 
les biens, de toutes les affections particulières afin d’être mieux 
en mesure de se consacrer au bien de tous. L’Evangile réclame 
en effet un double renoncement : le renoncement à soi-même et 
le mépris des richesses : « Si quelqu’un veut venir avec moi, 
qu’il prenne sa croix et me suive. — Si quelqu’un vient avec 
moi et ne hait point son père ’et sa mère, sa femme, ses en- 
fants, ses frères et ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut 
être mon disciple (2). » 

Qu’est-ce donc que ce renoncement à soi-même ? c’est l’esprit 
de sacrifice, de dévouement, d’abnégation, qu’on réclame de 
tous ceux qui se dévouent à une grande cause ; c’est la vertu 
qui fait les saints et les héros ; c’était l’indispensable vertu de 
ceux qui acceptaient la mission de répandre la foi nouvelle, 
qui, loin d’être soutenus comme le soldat, par l’ivresse guer- 
rière et la perspective d’une mort éclatante, n’avaient en pers- 
pective que les misères et les angoisses de la persécution et une 
mort ignominieuse au milieu des tourments. Est-ce que l’éco- 
nomie politique a des comptes à demander à ceux qui se sacri- 
fient pour leur pays, pour leur foi politique ou religieuse? Il va 
sans dire que, si pour ces grandes causes on doit être prêt aux 
plus douloureux sacrifices, à plus forte raison doit-on leur sacri- 
fier les biens de la terre. 

C’est dans ce sens qu’il faut entendre le mépris des richesses 
recommandé par l’Evangile : « N’amassez pas des trésors sur la 


» 


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(t) Voir chapitre xvi, notes 1 et H, voir aussi les chapitres suivants 

XX et XXI. 

(i) Evangile de S‘ Marc, viii, 34. — S‘ Luc, xiv, 20. 



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247 



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CHAP. XIX. l’Épargne et le renoncement.- 

« terre, où la rouille et les vers dévorent, et où les voleurs 
« fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le 
« ciel (3). » Mais qui donc songe à mettre la richesse au-dessus 
de la vertu, les biens de la terre au-dessus de ceux du ciel ? Ce 
que l’Evangile condamne, ce n’est pas la richesse en elle-même, 
c’est la passion des richesses, car il est dit au même endroit : 

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammou ! » Mais Mammou, 
c’est le démon des richesses. Faudra-t-il donc voir une glorifi- 
cation de la paresse et de l’insouciance dans cette gracieuse pa- 
rabole des petits oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moisson- 
nent, et que le père céleste nourrit ; des lys qui ne travaillent 
point et qui sont plus magnifiquement vêtus que Salomon dans 
toute sa gloire? Il n’y a là que la condamnation d’une préoccu- 
pation excessive des biens matériels, préoccupation particuliè- 
rement incompatible avec la vocation apostolique, avec une vie 
d’aventures et de dangers.' De même, lorsque .fésus est chez 
Marthe et Marie, pendant que celle-ci, assise aux pieds du divin 
maître, s’enivre de sa parole, Marthe vaque aux soins du mé- 
nage, et Jésus de lui dire : « Marthe, votre sœur a choisi la 
meille part ! » Je le crois certes bien; mais est-ce à dire qu’il 
ne fallait pas remplir ces soins vulgaires? Marthe, c’est l’écono- 
mie politique, l’économie domestique, si on veut ; et les paroles 
de Jésus ne sont pas une condamnation. 

Il y a dans l’Evangile un double enseignement : le précepte 
et le conseil. Le précepte s’adresse à tous et s’applique à toutes 
les circonstances de la vie ; c’est un minimum de vertu au- 
dessous duquel nul ne doit rester s’il veut être justifié. Ce sont 
les commandements précis, nets, positifs qu’il faut absolument 
garder : Tu n’adoreras qu’un seul Dieu ; tu honoreras tes père 
et mère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne te 

(3) Evangile de S‘ Mathieu, vi, 19, 20, 24. 



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248 11* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

parjureras point. Le conseil s’adresse à ceux qui aspirent à la 
perfection ou qui, dans des circonstances exceptionnelles, doi- 
vent être soutenus par une vertu, une force d’âme extroardi- 
naires. Il s’agit ici d’héroïsme et de sainteté qui sont à plus 
haut prix que la simple observation des commandements. Il n’y 
a plus ici de limites fixes ; l’idéal n’a pas de bornes. A ceux-là 
Jésus dira : Soyez parfaits comme votre père céleste est par- 
fait ! Pour éprouver de pareilles vocations, il faut être prêt sur 
l’heure aux plus douloureux sacrifices. Cette distinction si vraie 
si humaine, est on ne peut plus clairement établie dans l’Evan- 
gile. « Alors un jeune homme s’approchant de Jésus, lui dit ; 
« Bon maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? — 
« Garder les commandements, — J’ai gardé les commandements 
« depuis ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ? — Si vous 
« voulez être parfait, allez, vendez ce que vous possédez et 
« donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; 
« puis venez et suivez-moi (4) . » Pour suivre un pareil maître 
jusqu’au bout, il fallait en effet être autre chose qu’un simple 
observateur de la loi ; aussi, sur les Douze, un le vendit, l’autre 
le renia par trois fois, sans compter les angoisses et les secrètes 
défaillances des autres. .Comme principe et source de la vie mo- 
rale, il faut qu’il y ait dans la société, au sein des masses, 
comme un ferment divin de charité, d’abnégation, de dévoue- 
ment supérieur aux vulgaires vertus, et c’est le sens de cet autre 
passage : « Le royaume des deux est semblable au levain que 
« prend une femme et qu’elle mêle dans trois mesures de fa- 
« rine, jusqu’à ce que toute la masse ait levé. (5) » Mais chacun 
de nous n’est pas positivement mis en demeure de réaliser cet 

(4) Evangile de S‘ Mathieu, xix, 16-23. 

(5) Evangile deS‘ Mathieu, xiii, 33. 


CHAP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 


249 


idéal de l’Homme-Dieu (6); et c’est là ce qui fait du christianis- 
me la plus grande, la plus pratique et la plus populaire des 
doctrines morales, que tout en nous offrant un type de perfec- 
tion adorable, elle ne réclame de chacun qu’un effort qui est à 
sa portée, l’élan vers le bien, la charité. 

L’iconographie chrétienne (7) nous offre deux images de 
Jésus. D’après les traditions de l’Eglise orientale, qui se base 
sur la prédiction d’Isaïe (8), Jésus doit être représenté sous une 
forme misérable, enlaidie par la souffrance morale et physique. 
D’après l’Eglise latine, au contraire, la beauté divine doit res- 
plendir à travers l’enveloppe humaine; Jésus est le plus beau 
des enfants des hommes; il a la grâce unie à la gravité, une 
physionomie noble et bienveillante. C’est la description plus ou 
moins authentique, que le proconsul Lentulus aurait envoyée 
au sénat romain. C’est là l’image que les arts ont définitivement 
adoptée ; c’est là le Christ que nous adorons, le vrai Christ ré- 
dempteur et sauveur, qui bénit, qui pardonne ; le Christ plein 
de douceur et de tolérance pour toutes les faiblesses de l’huma- 
nité, mais qui flagelle sans pitié les orgueilleux et les intolé- 
rants; le Christ qui se fait tout à tous, qui s’assied aux festins 
des riches comme à la table du pauvre, ne condamnant que le 
riche dur, avide, injuste, car il dit : « Cherchez premièrement 
« le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera 
« donné par surcroit. » 

(6) « C’est celle double nécessité d’avoir un type ou modèle moral su- 
€ périeur à tout homme en particulier et qui ne soit pas cependant une 
» vide abstraction, qui a donné naissance à la grande conception chré- 
« tienne de l’Homme-Dieu. D’une part, il n’y a qu’un Dieu qui puisse 
« être parfait ; de l'autre, il n’y a qu’un homme qui puisse servir de 
«< modèle à l’homme. » M. Paul Janet, La Morale. 

Çl) Voir M. Maxime Ducamp, Iconographie Chrétienne, Bevue des 
Deux-Mondes du 15 octobre 1873, p, 635. 

(8) « Il s’élèvera comme un arbrisseau, comme un rejeton qui sort 
« d’une terre aride ; il n’a ni éclat, ni beauté , son visage est obscure 
par les opprobres et par l’ignominie. » Isaïe, L. m, 2-4. 




7 


> 



250 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

En réalité, cette doctrine du renoncement absolu comme 
règle habituelle de la vie est restée une opinion à peu près pu- 
rement théorique des sociétés chrétiennes. Ce qui a fait leur 
force et leur grandeur, ce qui a fait que chrétienté et civilisa- 
tion sont aujourd’hui une seule et même chose, c’est que le 
christianisme, en vertu même de sa pureté morale, était avant 
tout une doctrine de liberté, de fraternité, un gage de relève- 
ment pour les masses. Le malheur et la misère des temps devait 
bien retenir encore pour des siècles les pauvres dans l’étroite 
dépendance du servage; imposer aux faibles l’onéreuse protec- 
tion des forts et des puissants; cette religion de miséricorde, de 
fraternité et d’amour, devait être trop souvent déshonorée par 
de sanglantes persécutions dirigées non-seulement contre de 
dangereux sectaires, mais encore contre les dissidents les plus 
inoffensifs.... néanmoins ces germes d’égalité, de liberté et de 
fraternité devaient tôt ou tard se développer et porter leurs 
fruits. Le seigneur féodal pouvait bien dédaigner le serf et le 
bourgeois ; il reconnaissait en eux des frères rachetés par le 
même sang du sacrifice, et ce dédain n’avait rien de commun 
avec la dégradation qui atteignait l’esclave antique. L’Eglise a 
pu être une mère assez exigeante et soumettre ses enfants à une 
dure discipline, elle' n’en représentait pas moins, à cette épo- 
que, tout l’avenir intellectuel et moral de l’humanité, et prenait 
courageusement la défense des faibles et des opprimés (9). La 
condamnation prononcée par l’ancienne loi, tu mangeras ton 
pain à la sueur de ton front, subsiste encore, mais, sous la 
loi du Christ, cette condamnation est devenue une rédemption ; 

(9) Le clergé, au nom du principe chrétien, a été favorable à l’affran- 
chissement des serfs en tant qu’individus ; mais les dignitaires ecclésias- 
tiques, en tant que membres de la hiérarchie féodale, ont été peu favo- 
rables aux libertés communales. Ils pouvaient, non sans quelque raison, 
alléguer que : il fait bon vivre sous la crosse. 





CHAP. Nix. l’Épargne et le renoncement. 251 

et la chrétienté a travaillé, a épargné, s’est enrichie, et a con- 
quis ainsi la liberté. « Le capital ne se forme et ne se conserve 
« que par l’économie, et l’économie a pour condition un cer- ; 

« tain empire de l’homme sur lui-même et une certaine modè- 
le ration de désirs que l’esprit de renoncement seul peut en- | 

« gendrer. C’est grâce à l’esprit de renoncement que les ri- 
« chesses créées par le travail s’accroissent et se conservent 
« dans la société, et que la puissance de l’homme sur la nature | 

« grandit de siècle en siècle par l’emploi de plus en plus 
« fructueux d’un capital de plus en plus considérable. » (10) j 

Qui donc parle ainsi ? un des représentants les plus autorisés de 
ce que quelques-uns affectent d’appeler l’économie politique j 

chrétienne par opposition à je ne sais qu’elle économie politi- i 

que païenne. Mais ce tableau de l’activité économique, tel qu’il ■ 

est tracé par l’écrivain catholique est de la plus parfaite ortho- | 

ii , 

doxie scientifique. j 

On insiste, car on veut prendre à partie l’économie politique, | 

et on lui dit : vous concluez comme nous, mais par d’autres j 

motifs ; vous ne partez pas du même principe ; vous ne prêchez 
par le renoncement chrétien I ji 

J’accepte pour un moment, au nom de l’économie politique, j 

l’humble attitude d’un accusé qui se défend sans récriminer ; 
mais elle saura reprendre l’offensive, non pas contre la religion 
qui n’est nullement en cause, mais contre ceux qui s’arrogent j 

le droit de parler en son nom. Quand même l’économie politi- | 

que ne mettrait pas en avant à tout propos, et, disons-le, mal à 
propos, ce principe du renoncement, n’est-il pas vrai qu’elle 
recommande, en somme, les mêmes procédés que vous, dans 
l’acquisition, la distribution et l’emploi de la richesse ? Ne di- 

(10) M. Charles Perin, De la richesse dans les sociétés chrétiennes 
tome II, p. 466. 


252 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

sons-nous pas, comme vous : travaillez, usez avec modération 
de la richesse, épargnez? Ne santez-vous pas, comme nous, la 
puissance du capital, fruit de l’épargne? Ne recommandons-nous 
pas, comme vous, la charité faite avec discernement? Ne som- 
mes-nous pas du même avis sur ce point que la charité 
vaut mieux que la bienfaisance publique et tout ce qu’elle en- 
traîne après elle de mesures funestes ! 

Alors même que nous différerions d’opinion sur quelques 
points de doctrine, vous n’avez pas le droit de repousser, au 
nom de la religion, le concours des enseignements de l’économie 
politique ? Au nom de la religion et de la morale, vous prêchez 
la tempérance.... voici maintenant un médecin qui, au nom de 
l’hygiène, formule la même recommandation : soyez tempé- 
rants, sinon vous ruinez votre santé, vous perdez votre intelli- 
gence, vous vous préparez une viellesse précoce, avec son cor- 
tège d’infirmités. Refusez-vous le concours du médecin sous 
prétexte qu’il n’invoque pas seulement les préceptes de la mo- 
rale? Nous ne faisons pas autre chose. Noo-seulement nous ne 
faisons pas abstraction de la religion et de la morale, mais nous 
proclamons hautement que, sans la force morale, il n’y a ni 
épargne, ni capital, ni vraie richesse. Vous-mêmes du reste ne 
laissez-vous pas entrevoir, derrière le précepte moral, le béné- 
fice matériel, et ne répétez-vous pas la parole du divin maître : 
soyez bons.... et vous aurez aussi la richesse ! 

Et, de fait, où voit-on que le sentiment religieux soit exclusif 
d’une très-vide préoccupation des intérêts matériels? Il est 
même certain qu’il y a aujourd’hui une déplorable tendance à 
faire entrer en ligne de compte les profits qu’on espère retirer 
d’une profession éclatante de tels ou tels principes religieux. Je 
ne parle pas des purs hypocrites qui trafiquent de la religion, 
comme d’autres peuvent le faire de leurs opinions politiques ; 
mais enfin je connais assez, par profession, la jeunesse de mon 


CHAP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 253 

temps, pour pouvoir affirmer qu’il y a peut-être quelque abus 
dans la manière dont on paraphrase, à son adresse, la parole de 
l’Evangile : soyez religieux.... et vous aurez tout le reste par 
surcroit, c’est-à-dire, c’est encore le meilleur moyen de faire 
son chemin dans le monde. 

Il y a quelque affectation à parler sans cesse de renoncement 
quand on poursuit avec une certaine ardeur l’accroissement de 
sa fortune. Je comprends très-bien que ces théoriciens du re- 
noncement s’excusent de ne pas le pratiquer et se retranchent 
derrière l’humaine faiblesse ; mais ils sont tenus de reconnaître, 
et ils proclament en effet bien haut que ce serait l’idéal de la 
cité terrestre, ce qui la rapprocherait le plus de la cité divine. 
Nous voici arrivés sur le terrain choisi par les adversaires pas- 
sionnés de l’économie politique pour l’accabler de leurs colères. 
Ces attaques ont retenti dans la chaire, dans la tribune ; elles 
ont défrayé la polémique de la presse dite religieuse. En vérité 
on a beau jeu contre de pareils adversaires, car il suffit de les 
citer pour obtenir gain de cause devant quiconque n’est pas do- 
miné par la passion. Ce qui importe avant tout, dans ce débat, 
c’est de poser nettement les conclusions de l’économie politique. 
La science économique n’a aucune objection à faire contre la 
saine théorie du renoncement chrétien ; c’est la charité, c’est le 
sacrifice, l’abnégation, et elle résume tout cela dans la loi du 
devoir. Elle reconnaît que le but suprême de la vie, c’est l’ac- 
complissement du devoir, mais elle se refuse à substituer dans 
ses enseignements, en tant qu’il s’agit de questions d’intérêt 
moral, le mot renoncement au mot devoir, car on ne peut 
abuser de ce dernier tandis que le premier a servi de prétexte 
aux plus étranges aberrations. On a en effet invoqué la loi du 
renoncement pour préconiser des doctrines et des pratiques qui 
ne sont dignes ni d’encouragement ni d’admiration. Supporter 
courageusement la douleur et l’adversité, c’est la loi du devoir ; 


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254 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

qu’on porte sa croix patiemment, rien de mieux, et les croix ne 
manquent pas dans ce monde : les maladies, la misère, les in- 
justices, les calomnies, la perte des affections, les angoisses du 
patriotisme, la vue des malheurs privés et publics.... mais qu’on 
se mette en quête de chercher une croix toujours plus lourde, ‘ 

qu’on s’inflige volontairement la souffrance, qu’on torture son 
corps à plaisir ; cette folie de la croix, cette sorte de dilettan- 
tisme ascétique, pourra exciter l’admiration chez quelques-uns, 
un douloureux étonnement chez d’autres.... ce n’est point là la 
loi du devoir. L’ascétisme n’est pas la vertu. 

Un autre genre de renoncement qui n’a rien de commun 
avec la vertu et la loi du devoir, c’est ce qu’on est convenu 
d’appeler le renoncement au monde. Il se peut qu’il y ait 
des âmes blessées qui soupirent après la solitude, la paix pro- 
fonde du cloitre; d’autres, frappées de terreur par la pensée 
qu’un petit nombre d’élus seulement est appelé à la vie éter- 
nelle, peuvent croire que l’unique chance d’opérer leur salut ' 

est de s’enfuir au désert.... mais que serait devenue la société, 
la civilisation, la chrétienté, si un pareil abandon de tous les 
devoirs, et de toutes les charges de la vie, s’était, à un moment 
donné, emparé de l’humanité. On en a vu un mémorable exem- 
ple à l’approche de l’an 1 000, lorsqu’un immense décourage- 
ment envahit le monde qui allait, croyait-on, finir. Tous vou- 
laient mourir à l’ombre d’un monastère, revêtus des habits de 
moine. L’empereur d’Allemagne Henri II, vint un jour déclarer j 

à l’abbé de St Vanne, de Verdun, qu’il voulait renoncer au 
siècle et se faire moine. A bout de raisonnements, l’abbé lui dit : \ 

« Promettez-moi donc, comme à votre supérieur, obéissance 
« absolue jusqu’à la mort ! — Je le promets. — Eh bien I je 
« vous ordonne de retourner au gouvernement de l’empire que 
« Dieu vous a confié. 

J’ai dit que l’économie politique est en parfait accord avec 


CH AP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 255 

l’Evangile sur la question de la charité; mais il y a des réserves 
à faire relativement à une double exagération qui serait de na- 
ture à compromettre les bons effets de la charité. 

Une première exagération consiste à prendre à la lettre et à 
détourner de son sens naturel cette parole de Jésus ; « Il y 
aura toujours des pauvres parmi vous ! » Il en résulterait que 
l’objet de la charité ne saurait être l’extinction, pas même le 
soulagement de la misère. L’objet essentiel de la charité est de 
fournir au riche le moyen d’exercer une vertu, et c’est dans ce 
sens que S. Augustin aurait dit : « Ce n’est pas la main que tu 
« vois qui reçoit l’offrande, c’est la main de celui qui t’a pres- 
« crit de donner. Dieu a permis qu’il y ait des pauvres pour 
« que les riches rachètent leurs péchés ; et voilà pourquoi les 
« pauvres sont appelés médecins des âmes, portiers du royaume 
« des cieux. » On voit toutes les objections que soulève la cha- 
rité ainsi entendue. Elle n’a plus de base, plus de mesure ; il 
ne reste qu à vendre ses biens, en faire l’aumône aux pauvres, 
et prendre effectivement la place de ces pauvres auxquels on est 
tenté de dire : vous etes trop heureux d’être pauvres, et en 
vérité vous n’appréciez pas votre bonheur ! 

Cette première exagération nous conduit en effet à une autre. 
La souffrance, la pauvreté, une fois glorifiées, divinisées, que 
reste-t-il à faire? Il s’agit bien vraiment de soulager la misère, 
qui est elle-même la voie du salut I La seule chanté à faire aux 
pauvres, c’est d’embrasser la pauvreté; de souffrir avec eux; de 
là les ordres mendiants, faisant profession, non-seulement de 
pauvreté, mais de mendicité. Je ne juge pas les ordres men- 
diants dans 1 histoire, leur mission au xiii® siècle, au moment 
de leur fondation ; et c’est peut-être un des côtés les plus cu- 
rieux de 1 histoire de l’Eglise, de rechercher dans quelles cir- 
constances, dans quel esprit par conséquent se sont formées 
toutes ces milices sacrées, pacifiques ou guerrières, qui ont été 


256 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

pour (les buis divers, les auxiliaires de la papauté. Ce qu’on ne 
doit pas oublier, c’est que la mendicité n’était que 1 accessoire, 
le costume en quelque sorte de ces compagnons de St Domini- 
que et de St François d’ Assises'; la grande affaire, c était la pré- 
dication ardente, passionnée. C’est se méprendre, pour le moins, 
que glorifier aujourd’hui la mendicité pour elle-même. Un 
journal, qui se qualifie de religieux, bien connu par ses excen- 
tricités dans ce genre de défis portés à l’opinion publique; nous 
a proposé comme idéal une société exclusivement composée de 
mendiants : « Un bon mendiant n’est pas un citoyen inutile 
« dans la cité. Celle-ci est d’autant plus prospère qu’elle voit 
« un plus grand nombre de ses membres parmi les élus ou 
« dans les voies qui conduisent à la patrie céleste. Dans ce mo- 
« ment même, l’Eglise instruit la cause du vénérable serviteur 
« de Dieu, Benoît Labre, qui n’a jamais été autre chose qu’un 
« mendiant, un mendiant avec toutes les circonstances ignomi- 
« nieuses qui répugnent à la sagesse du xix® siècle, un men- 
« diant volontaire, valide, jeune, pouvant faire toute autre 
« chose que mendier son pain, puisqu’il appartenait à une fa- 
« mille honnête et qu’il avait reçu une instruction honorable, 
« mais refusant obstinément de travailler et appliqué unique- 
« ment à tendre la main (1 1 ) . » On peut être assuré que Benoit 
Labre a eu d’autres mérites que son état de mendicité qualifie. 
A prendre à la lettre le portrait que nous en fait le journaliste, 

(1 1) Le journal VUmveri, dans un numéro de la fin juin ou du com- 
menœment de juillet Le même journal, dans son numéro du iO 
inin 1856 après une attaque violente contre M. Mignet, à propos de sa 
notice sur' Cabanis, récemment lu à l’Institut, demandait la suppression 
de l’Académie des sciences morales et politiques. — Je ferai remarquer 
aue M. Charles Perin (v. la note 10 ci-dessus), nous représente le célèbre 
rédacteur en chef de Y Univers comme un père de l’Eglse du xix® siècle ; 
il l’appelle un grand serviteur de l’Eglise. Charles Perin, Les lois de so- 
ciété chrétienne, livre i, chap. iv, tomei, p. 110. 


CHAP. XIX. l’Épargne et le renoncement. 257 

Benoit Labre eût été de ceux dont S‘ Jérôme disait : « Ne don- 
« nez pas à de faux indigents la substance du Christ qui ap- 
« partient aux vrais pauvres. » 

i Ainsi, au nom de la raison, du bon sens, de la science et de 

la religion, je repousse la théorie du renoncement absolu et de 
h la misère nécessaire (1 2). C’est là le sort de toute doctrine reli- 

gieuse ou philosophique, que des disciples plus ou moins avoués 
outrent et défigurent les enseignements du maître. 

Dans un livre qui tend à mettre en honneur les sages en- 
seignements de l’économie politique sur l’emploi de la richesse, 
je ne saurais passer sous silence le violent réquisitoire qui a été 
fulminé contre l’économie politique du haut de la chaire catho- 
lique; je me ferais un scrupule de m’emparer de quelques pa- 
roles échappées aux entraînements de l’improvisation, mais ces 
discours ont pris un corps, sont devenus un livre (1 3) qui a la 
prétention d’être un traité d’économie sociale, et ce livre con- 
tient une condamnation injuste et passionnée, prononcée soli- 
dairement contre la société moderne et l’économie politique. 
Je me borne du reste à dégager les principaux chefs de condam- 
nation des flots de rhétorique au milieu desquels ils sont per- 
dus, et à montrer ainsi l’erreur toute nue. 

A la page 24 du réquisitoire en question, il est dit que l’éco- 
nomie politique professe ouvertement cette maxime : Tout pour 

(12) Un éloquent évêque qui n’a, dit-on, qu’une médiocre sympathie 
pour le journal religieux dont je viens de citer un curieux extrait, a 
écrit ; « Je déteste la sombre doctrine de la misère nécessaire. . . On a 
« étrangement abusé du texte de l’Evangile; il y aura toujours des 
O pauvres parmi vous ; comme si le Christ avait pu dire qu’il était né- 
« cessaire qu’il y eût toujours des pauvres I Non, la misère n’est pas 
« d’institution divine ; elle est d’imperfection humaine... la charité et 
« l’aumône, ce n’est que l’ambulance sur le champ de bataille. Suppri. 
« mez les blessures et nous supprimerons le pansement. » 

(13) 11 s’agit du livre du R. P. Félix : l'Economie sociale devant le 
christianisme, coniérences de Notre-Dame, 1866. 

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258 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

le corps, rien pour l'âme! cela pourrait faire supposer que le 
célèbre conférencier n’a jamais ouvert un livre d’économie po- 
litique, car, dans aucun, je n’ai jamais rien lu de pareil. 

A la page 26, je lis ceci : Vous ne niez pas l'âme, vous 
en faites abstraction ! — L’économie politique n’est pas la 
psychologie ou la théologie ; il est certaines théories économi- 
ques au milieu desquelles une dissertation sur l’immortalité de 
l’âme serait déplacée ; il en est d’autres, au contraire, où il y a 
lieu de s’occuper de l’élément moral, et c’est particulièrement 
le cas du sujet qui est traité ici même. On peut d’ailleurs dire 
que l’économie politique s’occupe toujours de l’âme, car il 
s’agit pour elle d’éclairer l’homme, en tant qu’être intelligent 
et libre, sur tout ce qui a trait à la richesse, à la manière de 
l’acquérir, d’en faire un bon usage. 

A la page 1 28-1 33, il est dit que la principale cause de la 
misère contemporaine est la mesure révolutionnaire relative aux 
biens du clergé et de la noblesse ; « Avec le monastère, le châ- 
« teau était une source d’où les bienfaits s’épanchaient avec 
« l’amour, p Je n’ai pas à apprécier ici, sous ses différents 
points de vue, cette question des biens du clergé (1 4) ; je ferai 
toutefois remarquer que la confiscation était une institution 
essentiellement monarchique, et qu’il n’y a rien de plus révo- 
lutionnaire et de plus anti-social que les théories de l’ancien 
régime en matière de propriété. Mais quant à la partie écono- 
mique de la vente des biens du clergé, je rapporterai ici le té- 
moignage d’un homme qui n’est pas suspect, d’un chrétien 
convaincu, qui a pour le passé un respect mêlé de tendresse ; 
qui a célébré la grandeur des ordres monastiques ; qui, à cer- 
tains égards, a regretté la vente de leurs biens. C’était en 1 848, 

;,I4) Je reviendrai au chapitre xxiv sur cette question de l’aumône et 
de la charité par les couvents. 




CHAP. XIX. L EPARGNE ET LE RENONCEMENT. 


239 


a l’Assemblée nationale ; on discutait le projet de loi sur le ra- 
chat des chemins de fer par l’Etat. M. de Montalembert s’y 
opposait, au nom des principes économiques ; il disait qu’il 
fallait laisser cette exploitation à la libre industrie privée, et il 
ajoutait : << Qu’a fait la Révolution de 1 789, quand elle s’est 
« trouvée maîtresse d’un immense domaine qu’elle avait pris 
« au clergé et à la noblesse ? Est-ce qu’elle a songé à en faire 
« l’objet d’un monopole pour l’Etat? Non; elle a eu un trait 
« de génie merveilleux que j’ai toujours admiré, elle en a pro- 
« fité pour identifier sa cause avec ce sentiment si naturel à 
« l’homme, le sentiment de la propriété privée. Elle a remis 
« immédiatement cette vaste richesse à la disposition de la 
« liberté, de l’intérêt individuel, du capital privé ! C’est ainsi 
« qu’elle a réussi à enraciner sa cause en France.... oui, le trait 
« de génie politique, le plus grand trait de génie de la révolu- 
« tion de 1789, a été de s’identifier dans le cœur du paysan 
« français avec le sentiment de la propriété. » C’est une déri- 
sion de venir nous dire qu’il vaut mieux, pour le cultivateur, 
être serf mendiant à la porte du monastère ou du château, plu- 
tôt que propriétaire libre et responsable d’une terre affranchie 
des mille servitudes féodales. 

A la page 134, l’orateur nous dit qu’elles ont été les consé- 
quences économiques des modifications apportées à la constitu- 
tion de la propriété : « Depuis que sur tant de ruines un vent 
« du paganisme nouveau a soufflé, qu’est-ce que nous avons 
« vu ? Ah 1 messieurs, nous avons vu cette chose inhumaine et 
« impie, dénoncée au siècle par tant de voix généreuses, et 
« qu’on a si bien nommée : \' exploitation de l’homme par 
•< l'homme l » Voilà le mot le plus grave qui soit échappé à 
l’orateur. Il n’est pas de lui; mais quelles sont ces voix géné- 
reuses qui le lui ont appris? Ouvrez les livres ou s’étalent le 
plus nettement les doctrines socialistes : quel est le grand grief 


t 


1 


260 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

au nom duquel on demande la liquidation de la société mo- 
derne ? c’est celui-là ; exploitation de l’homme par l homme. 

La division du travail, les machines, l’intérêt du capital, le 
profit de l’entrepreneur, les intermédiaires commerciaux.... 
tout cela, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Je suis 
profondément contristé de voir que, au nom de la religion, qui 
n’en est certes pas responsable, on propage les mêmes erreurs, 
on adopte la même devise, le même mot d’ordre, on déploie le 
même drapeau que des sectes anti-sociales. Je retrouve chez le 
conférencier de Notre-Dame le procédé bien connu des socia- 
listes ; on fait une peinture flamboyante des maux de la so- 
ciété ; on résume le tout dans un mot vague et sonore qui devient 
le cri de guerre, le mot de ralliement, et chacun propose son 
spécifique. Ecoutez en quels termes l’orateur sacre développe 
cette idée de l’exploitation de l’homme par l’homme ; « Nous 
« avons vu les débauches de l’industrialisme, les orgies du 
« mercantilisme, les crimes de l’agiotage s’étalant au soleil. 

« Nous avons vu des miracles de l’égoïsme aussi grands que les 
« miracles de la fortune, et les uns et les autres grandissant 
« dans des proportions effrayantes. Nous avons vu des richesses 
« colossales s’élevant, à la honte de l’humanité, sur des ruines 
« immenses ; nous avons vu des opulences toutes composées de 
« misères, et des félicités pleines de larmes faisant monter jus- 
« qu’au ciel les gémissements des pauvres et des petits. Nous 
« avons vu un égoïsme forcené habitant des maisons dor, 
« mangeant à une table que Sardanapale eût trouvé splendide ; 
« dormant sur des lits somptueux autrefois réservés aux rois 
« comme un ornement secondaire de la royauté ; cet égoïsme, 
« nous l’avons vu, du sein de son luxe fabuleux, assis sur ses 
« millions, déchaîner contre les victimes de la spéculation 
« l’hydre dévorant de l’usure ; nous l’avons vu attirant à lui 
« dans l’ombre, loin des regards do la publicité et de la sar- 




GHAP. XIX. L*ÉPARGNE ET LE RENONCEMENT. *01 

« veillance des Etats, les persécutés de la fortune et les nau- 
« fragés de la richesse ; nous l’avons vu, en feignant de les 
« sauver, les enfoncer dans l’abîme, sous prétexte de leur re- 
« faire une fortune, bénéficier de leurs malheurs, et les dé- 
« pouiller jour par jour et heure par heure, sous le couvert 
« d’un prêt bienveillant et d’un service fraternel ; nous l’avons 
« vu enfin, cet affreux vampire, dévorer ses victimes; sucer 
« jusqu’à la dernière goutte de leur sang et jusqu’à la moëlle 
« de leurs os! » On peut juger maintenant, et pour le 
fond et pour la forme, de cette économie politique prétendue 

chrétienne. 

Sous une forme plus brillante, la tribune politique nous 
donnera encore moins de satisfaction que la presse et la chaire. 
Ecoutons M. Donoso fortes, marquis de Valdegamas (15), dans 
le parlement espagnol : « Nous entrons dans une période d’an- 
« goisses ; nous y entrons à cause de la fureur des réformes 

« économiques le socialisme n’est qu’une secte économique. 

« Le socialisme est fils de l’économie politique, comme le vipe- 
« reau est fils de la vipère.... Dieu, qui règne au ciel et sur la 
« terre, gouverne absolument les choses divines et humaines. 

Nul homme entre ceux qui sont arrivés à l’immortalité, au- 
« cun membre de cette dynastie magnifique qui part de Moïse 
« pour arriver à Najxiléon, en passant par Charlemagne, n’a 
« basé sa gloire sur la vérité économique; tous ont fondé la 
« nation sur la base de la vérité politique, sur la base de la vé- 
« rité sociale, sur la base de la vérité religieuse. » Quelles pau- 
vretés que dissimule mal la pompe du langage ! quelle aberra- 
tion, de confondre deux choses aussi contraires que l’économie 
politique et le socialisme, c’est-à-dire la liberté et la négation 

(15) C’était au mois de février 1850, à l’occasion de l’autorisation de- 
mandée par !e gouvernement de continuer à lever l’impôt sans budget. 









262 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

de la liberté ! Les vrais grands hommes n’ont pas à se préoccu- 
per des intérêts économiques des peuples I!... 

Je me garderai bien de dire aux adversaires de l’économie 
politique, dont je viens de reproduire sommairement les senti- 
ments et les opinions, qu’ils sont de mauvaise foi ; mais j’ai la 
ressource de leur dire, et je les leur dis à tous sans hésiter, 
pièces en mains, à ce qu’il me semble ; non seulement ils ne 
savent pas l’économie politique, mais ils ne se doutent même 
pas de ce que c’est que l’économie politique. Je n’en puis dire 
autant de quelques écrivains qui, fort instruits en économie po- 
litique, étant en réalité eux-mêmes de vrais économistes, té- 
moignent néanmoins un mauvais vouloir évident à la science 
dont ils pourraient être d’utiles propagateurs. Tel est l’écrivain 
distingué (1 6) dont j’ai rapporté les sages paroles sur l’épargne 
et le capital. Il est certes parfaitement en mesure de faire, 
quand il le veut, l’analyse exacte et scientifique d’un phéno- 
mène économique; mais ce qui le préoccupe avant tout, c’est la 
condamnation de la société moderne, prélude obligé des ana- 
thèmes contre l’économie politique. Je me défie d’un économiste 
qui, dès la première ligne, au lieu de me dire ce que c’est que 
la richesse, déclame ainsi contre elle : « De toutes les passions 
« de notre temps, la passion des richesses est peut-être la plus 
« impérieuse et la plus générale. En elle se résument tous les 
« mauvais instincts, toutes les passions désordonnées et coupa- 
ge blés qui, depuis un siècle, inquiètent, ébranlent, abaissent 
« nos sociétés (17). » Voici maintenant comment est apprécié le 
concours que la science économique offre à la morale et à la 
religion : « La passion du bien-être, empruntant à la charité 


(16) 51. Charles Périn, v. les notes 10 et 11 ci-dessus. 

(17) 51. Ch. Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, livre 
I, chap. 1 , tome i, page 1 . — Je cite d’après la deuxième édition. 



CHAP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 263 | 

« ses nobles inspirations, s’offre à nous sous les dehors d’une 
« généreuse philanthropie, c’est la dignité, la liberté du grand 
« nombre qu’elle poursuit par l’accroissement des richesses ! ^ 

« Les plus tristes aberrations, les plus détestables égarements, j 

« se couvrent ainsi d’une certaine religiosité mystique, et usur- 
« pent le nom même de la vertu. C’est bien le paganisme qui j 

« renaît, car un de ses traits les plus marqués, peut-être son } 

« caractère le plus saillant, était de donner en même temps sa- ^ 

« tisfaction aux inclinations les plus nobles et aux faiblesses les j 

« plus honteuses de l’humanité (18). » j 

Quelle est donc la raison de cette attitude hostile à l’égard de | 

la science économique? On n’en fait pas mystère : ce sont des ^ 

ardeurs religieuses et politiques qui aboutissent à la plus radi- i 

cale intolérance. Il ne suffit pas d’être honnête, vertueux, reli- 
gieux, chrétien, catholique.... il faut être économiste ultra- 
montain 9). Ce qu’on poursuit dans f économie politique, 
c’est qu’elle est une doctrine de liberté ; elle prétend raisonner 
librement sur certains phénomènes sociaux : libéralisme, natu- 
ralisme, rationalisme, voilà trois mots dont on l’accable. Ecou- 
tons la suite du réquisitoire dont j’ai reproduit le début : « On 

(18) 51. Périn, De ta richesse, tome i, page 9. — Ce qui caractérise 
l’esprit de dénigrement dans la controverse, c’est qu’on n’appelle plus 
les choses par leur nom. 51. Périn, dès qu’il s’agit de ses adversaires, ne 
parle plus de religion, d’industrie, de liberté, de régime constitutionnel; 
il n’est plus question que de religiosité, d'industrialisme, de libéralis- 
me, ou d’individualisme, de parlementarisme. Ici, comme on le voit, 
la ^tisfaction des besoins les plus légitimes est mise sous le nom de 
faiblesses honteuses de l’humanité. — L’économie politique, c’est le ma- 
térialisme économique. On reconnaît la phraséologie socialiste. 

(19) 51. Périn est à la fois professeur d’économie politique et de droit 
public à l’Université catholique de Louvain ; ses doctrines politiques et 
religieuses, qui ne se dissimulent pas dans le livre cité aux notes précé- 
dentes, éclatent avec violence dans un autre ouvrage du même auteur : 

Les lois de la société chrétienne. 


J 


264 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 



« ne peut attenter plus gravement à la vérité catholique que 
« ne le font ceux qui la travestissent ainsi. La vérité est essen- 
« tiellement positive et exclusive.... Cette disposition vague et 
« molle au sujet de la religion, ce penchant à négliger les prin- 
« cipes pour n’écouter que des sentiments, cette prétendue 
« hauteur de vue et cette impartialité bienveillante, dont on se 
a largue pour mêler toutes les vérités et toutes les erreurs, ne 
« sont, au fond, qu’indifférence et lâcheté.... les incertitudes et 
« les défaillances où nos sociétés consument ce que leur avaient 
« donné de puissance et de vie dix siècles de soumission et 
« d’affection à l’autorité catholique.... Le protestantisme, en 
« substituant le libre examen à l’autorité, a posé un principe 
« qui contenait en germe la négation de toute foi.... du pro- 
« testantisme est sorti le rationalisme pur, et du rationalisme 
« est né le socialisme.... Le socialisme ne fait que nous donner 
« par la réhabilitation de toutes les cupidités et de tous les 
« égoïsmes la mesure exacte de ce que l’homme peut trouver 
« de justice et de vertu en ses seules forces et en sa seule sa- 
« gesse (20). » Il y a néanmoins quelque chose qui inspire plus 
de répulsion qu’un économiste protestant à l’écrivain ultramon- 
tain, c’est un économiste catholique libéral : « Si on va au 
« fond des choses, on trouvera que le libéralisme catholique, 
« prenant son point de départ dans le gallicanisme, va forcé- 
« ment aboutir au naturalisme politique.... le libéralisme est 
« né de la révolte de Luther. Le libéralisme catholique est l’ex- 
« pression la plus subtile de ce qui fait l’essence du protestan- 
« tisme croyant. Sans le vouloir, ceux qui professent ces doc- 
« trines se font les complices de la Révolution, dont l’œuvre 
« essentielle est de chasser Dieu du monde et de mettre à sa 

(ÎO) M. Périn, De la richesse, tonie i, pages 10, 107, 108. 


» 



CHAP. XIX. l’Épargne et le renoncement. 265 






« place la raison (21). » Ce n’est pas tout, le pauvre lui-même 
n’aura droit aux aumônes dont l’Eglise se considère comme 1 a 
seule dispensatrice autorisée, s’il ne fait profession de catholi- 
cisme ultramontain, car : « l’Eglise ne peut se dispenser d’exi- 
« ger toujours, comme condition de ses aumônes, 1 obéissance 
« à ses lois... et les secours matériels sont surtout pour elle des 
« moyens de soumettre à ses influences spirituelles ceux sur 
« qui elle les répand (22). » Rien n’échappe à l’intolérance de 
l’économiste ultramontain (23). 


(21) M. Périn, Les lois de la société chrétienne, tome ii, pages 241, 
243. 

(22) M. Périn, De la richesse, tome ii, p. 438. — L’auteur a cepen- 
dant, quelques pages plus haut, repoussé le système de la charité res- 
trictive (page 429), et cite la parole de S‘ Ambroise : « La charité ne 
« pèse pas si sévèrement les mérites. » 

(23) C’est surtout dans Les lois de la société chrétienne que M. Périn 
développe son système, qu’il qualifie lui-même de radical, et qu’il résu- 
me ainsi : vivre dans le Christ, pour le Christ et par le Christ, c est- 
à-dire dans V Eglise, pour l’Eglise et par l’Eglise, page 159, tome i. 
.l’ai lu ce livre avec un intérêt douloureux. Seulement quelques traits, 
tome I, p. 236 : « I! n’y a pas de milieu, l’Eglise est reine ou elle e.st 
« sujette. » — P. 231 : « Le glaive spirituel et le glaive matériel sont 
« donc l’un et l’autre en la puissance de l’Eglise, mais le second doit être 
« employé pour l’Eglise et le premier par l’Eglise. ^ Page 257 : « Telle 
« est la vérité. Dieu nous garde de la taire ou de la trahir en l’atténuant. 
« A l’Eglise, qui a reçu d’en haut la grâce du gouvernement providentiel 
« et â elle seule il appartient de décider de la mesure et du moment 
« pour l’application de la doctrine. Lorsqu’elle commandera notre obéis- 
« sance, avec l’aide de Dieu, sera prompte et entière. » Voilà qui n’est 
pas rassurant ; mais il est probable que l’Eglise ne trouvera pas de long- 
temps le pouvoir civil disposé à recevoir le glaive pour s’en servir exclu- 
sivement dans son intérêt. L’auteur développe la fameuse théorie de la 
liberté du bien d’une façon originale ; il réclame la liberté de conscience... 
« pour ceux dont la conscience obéit à la vérié absolue, c’est-à-dire à 
l’Eglise catholique, qui définit la vérité et l'impose d’autorité. » t. ii, 
page 38. — L’auteur cite, en se l’appropriant, un passage du Père Mar- 
quigny dans ses Etudes religieuses : « Le régime parfait de l’instruc- 
« tion publique, ce serait que l’Eglise possédât seule, en fait comme en 
« droit, la direction de l’enseignement à tous les degrés. » — Pour être 



1 




266 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA rIcHESSE. 

Un chrétien convaincu, un catholique fervent, un homme de 
paix et de bonne volonté, qui a droit au respect et est en effet 
respecté de tous. M. Le Play semble avoir voulu écrire la réfu- 
tation de ces doctrines intolérantes dans son livre La Réforme 
Sociale en France. Il me suffira d’en détacher quelques lignes. 
Je suis très sincèrement d’avis que nous sommes aujourd’hui 
plus chrétiens que dans ce temps de barbarie et d’intolérance 
que l’écrivain ultramontain regrette (24), car : « On peut citer 
« la tolérance comme la vertu qui autorise le mieux les mo- 
« dernes à revendiquer la supériorité sur les anciens (25). » 
Malheureusement cette tolérance n’est pas encore établie sur 
des bases inébranlables : « Les fondements de la liberté reli- 
re gieuses sont chez nous peu solides. Chaque fois en effet 
« que quelque calamité sociale éveille le sentiment religieux, 
« certains croyants ne se bornent plus à faire leur devoir, 
« c’est-à-dire à propager la doctrine à titre privé, ils en- 
« freignent la loi qui conserve la paix sociale , et ils ré- 
« clament le concours des pouvoirs publics (26). » C’est bien 
à tort que les catholiques se plaignent des protestants car : 
« Les protestants qui rejettent les exagérations du libre examen 
« et qui conservent fermement les croyances du christianisme 
« sont, par la force des choses, pour les catholiques, des alliés 


chrétien il ne faut pas seulement être catholique ultramontain, il faut 
ôire partisan de la royauté du droit divin, tome ii, p. 338 et suiv. — 
Enfin M. Périn considère comme deux extravagances le double vœu de 
ce qu’il appelle l’école humanitaire : l’abolition de la peine de mort et 
de la guerre, t. n, p. 401 . 

(24) Voir ci-dessus note 20. 

(25) M. Le Play, Béforme sociale, 1. 1 ., p. 94. 

(26) Ib. p. 168, chap. i, § 13. — Ib. note 7. M. Le Play constate 
les antipathies , que l’intolérance religieuse du clergé , appuyées par 
le pouvoir temporel, avait suscitées en France chez la jeunesse de la Res- 
tauration... l’attitude indifférente gardée par le gouvernement de 1830 a 
effacé peu à peu ce sentiment. 


CHAP. XIX. l’épargne ET LE RENONCEMENT. 267 

« et non des ennemis (27). » Ce sont même les protestants qui 
font la force des catholiques, car : « la corruption des clercs 
« catholiques s’étale au grand jour dans plusieurs contrées 
« riches, où les cultes dissidents sont interdits ; il n’existe, au 
« contraire, aucun de ces scandales publics dans les contrées 
« où ces cultes sont tolérés (28). » Rien n’est plus funeste 
pour la religion que l’influence politique accordée au clergé, 
car : « en fait, les dissidences religieuses et le scepticisme se 
« sont surtout produits dans les sociétés qui se croyaient inté- 
« ressées à réagir à tout prix contre l’influence des clercs op- 
« presseurs et dépravés.. .. Il y a pour les clergés quelque chose 
« de pis encore que l’intolérance et la corruption individuelle, 
« c’est la corruption collective qui les a souvent portés, en 
« Occident, à se faire auxiliaires des passions et des intérêts des 
« gouvernements (29). » Un dernier conseil dont bien des gens 
pourront faire leur profit : « L’une des formes de l’intolérance 
« qu’il faut le plus éviter est l’exagération de la polémique re- 
« ligieuse (30). » Il n’y a rien à ajouter à ces remontrances 
magistrales (31). 

A ces protestations contre l’intolérance religieuse, qui ont un 
caractère de généralité, il serait facile de joindre des témoigna- 
ges plus spéciaux sur les rapports de la religion et de l’écono- 
mie politique. Le docteur Wbately, archevêque de Dublin et 
savant économiste lui-même, disait : « Après la saine religion, 
rien ne peut contribuer au autant bonheur de l’humanité que 

(28) M. Le Play, la Béforme, page 156, note 3. 

(29) Ib. page 176 et 179. 

(30) Ib. page 185. 

(31) Bien des gens en ont murmuré ; M. Le Play a été invité officieu- 
sement à modérer ses critiques. — Il a tenu bon. Page 144, note 5, il 
nous apprend qu’il a été vertement tancé par un prêtre français qui 
porte à l'extrême limite la tendance ultramontaine, d’avoir décrit les 
vertus des sectes hérétiques, 

(27) lô. page 186. 


268 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 



la saine économie politique. » Le père Gratry (32) a écrit: 
« L’on m’assure que l’économie politique est un fléau ; moi je 
« dis : c’est le salut des sociétés (33) ! » 

Voilà la vérité I J’élève à mon tour la voix, une voix qui n’a 
ni puissance, ni autorité, pour recommander au lecteur de ne 
se point laisser émouvoir par ces revendications hautaines faites 
au nom de la religion, et qui ne tendent qu’à troubler les con- 
sciences. 11 est facile de dire : je parle au nom de la religion!.. 
Mais d’autres ont parlé au nom de la patrie, au nom de la li- 
berté.... et c’est au nom de la religion, de la patrie, de la liberté, 
qu’ont été commis les plus abominables forfaits. C’est sous le 
manteau de la religion, dont on sait l’empire sur les âmes, que 
se sont produites les plus audacieuses Itntatives de domination. 
Les deux plus grands rois qu’ait eus la France, l’ont éprouvé. 
Des évêques vinrent un jour déclarer à S* Louis que la chré- 
tienté périssait entre ses mains (34), précisément parce qu’il 
refusait d’employer aveuglement le glaive matériel contre ceux 

(32) Il est vrai que le Père Gratry a été fort malmené par Mgr Fèvre. 
Tome XIV de VHisloire univereellc de l’Eglise catholigve, par l'abbé 
Rohrbacher, nouvelle édition, revue, annotée et continuée par Mgr Fè- 
vre, protonotaire apostc'ique, Paris 1874. Il faudrait parler lalin pour 
reproduire décemment les invectives de Mgr l èvre contre Mgr Üupanloup, 
Mgr Maret, le Père Gratry, Montalembert et toute la rédaction du Cor- 
respondant. 

(,8.3) Le Père Gratry, les Sources, conseils pour la conduite de la vie, 
p. 182. — M. Frédéric Passy a pris ces paroles pour épigraphe de ses le- 
çons d’economie politique. M. Passy a fait, à Bordeaux, le 24 décembre 
1862, une conférence sur les rapports de l’économie politique et de la 
religion ; il y cite ce beau passage de S‘ Augustin : « Les nations chré- 
« tiennes doivent devenir l’ornement du monde par le bonheur de la vie 
« présente, en attendant le bonheur de l’éternité. » V. Journal des 
Economistes du 15 février 1863, p, 192. 

(34) M. Charles Périn, quoiqu’il en dise, et ((uelque explication qu’il 
cherche à en donner, est visiblement préoccupé de l’énormité qui est au 
fond de ce propos adressé par l’évêque Gui d'Auxerre à un roi tel que 
S‘ Louis {les Lois de la société chrétienne, t. ii, p. 68). 


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OHAP. XIX. 


l’Épargne et le renoncement. 


qu’avait frappés le glaive spirituel. Le saint Roi, qui pai sa 
sainteté personnelle, avait plus fait pour la gloire et la chré- 
tienté que tous les évêques réunis en sa présence, leur répondit. 

« Or, dites-moi, je vous prie, comment cela se fait? » Il discuta 
et maintint fermement son droit. — Des évêques s’en vinrent 
pareillement faire des remontrances au roi Henri IV sur les in- 
convénients de ses dispositions favorables à l’égard des héréti- 
ques. Le roi les écouta patiemment et leur répondit ; « Vous 
« m’avez admonesté de mon devoir ; souffrez que je vous ad- 
« moneste du vôtre. — Allons chacun notre chemin , faisons 
« bien, chacun de notre côté, et soyez certains que nous nous 

« rencontrerons. » 

C’est la double réponse que fait l’économie politique à ceux 
qui prétendeut quelle est une science de perdition : « Or, dites- 
« moi, je vous prie, comment il peut en etre ainsi? Faisons 
« chacun notre devoir: prêchez 1 amour, la charité, la tolé- 
« rance ; prêchez le travail, la modération dans la jouissance 
« des biens-matériels... Je recommande le travail et 1 épargne, 

je cherche à alléger le fardeau de la charité par une produc- 
« tion plus abondante des choses indispensables à la vie ; je 
« pourvois aux besoins du corps de ceux dont la charité a 
«• réchauffé le cœur; je suis aussi une doctrine de fraternité et 
« de liberté ; allons donc chacun notre chemin et nous nous 
« rencontrerons au bout, sans compter que plus d une fois 

« nous ferons route ensemble — (33) » 

11 V a des gens qui affectent de croire qu on attaque la reli- 



i 







(35) Je suis bien aise de dire, une fois pour toutes, que, quand je 
parle de mon respect pour la religion, ce n’est pas là un respect purement 
négatif, affaire de bon goût et de courtoisie ; c’est un respect très posi- 
tif l’expression d’un sentiment très-vif. car je nerougispas de l’Evan- 
gile (,S‘ Paul, épitre aux Romains, i, 16). U y a des gens qui voient 1 ir- 
réligion partout ; j’ai une tendance opposée ; je suis porté à douter de 


270 11® PARTIE, DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


* 


gion parce qu’on défend la science contre certaines ingérences 
que rien ne justifie. N’a-t-on pas reconnu que la religion est 
parfaitement désintéressée dans des questions qui auraient mis 
le feu au bûchers il y a deux ou trois siècles? Les prétendus 
défenseurs de la religion, qui ne font souvent que la compro- 
mettre par un zèle peu éclairé, voudraient bien aussi faire 
considérer comme attaques contre la religion les choses qui ne 
sont désagréables que pour eux personnellement. Nous avons 


ceux qui prétendent n’avoir pas de religion. Il y en a qui me disent : 
a La loi morale est pour nous un fait positif, et nous nous y confor- 
mons, sans nous préoccuper du Dieu inconnu dont vous nous parlez. » 
— Je réponds : vous vous trompez ! Ce Dieu inconnu existe pour vous 
comme pour moi. Quand des nuages nous voileraient éternellement la 
face du soleil, nous n’en ressentirions pas moins les effets bienfaisants 
de sa chaleur et de sa lumière. Il en est qui voient Dieu face à face ; 
d’autres seulement à travers un nuage. Il n’y a pas de Dieu I Pour bien 
des gens cela veut simplement dire qu’ils ne voient pas Dieu comme ils 
voient te« objets qui tombent sous les sens. Je ne suis pas chrétien, di- 
tes-vous ? Vous vous trompez ! Vous êtes né dans la chrétienté, vous êtes 
tout imprégné de civilisation chrétienne. Là où le christianisme et la 
chevalerie n’ont pas passé, il n’y a pas de civilisation. Certaines races 
n’ont dû un éclat passager qu’au fanatisme religieux ; c’est au contraire 
malgré les excès du fanatisme que le christianisme a produit des fruits 
durables. — Je ferai remarquer que ceux qui réclament de la façon la 
plus absolue l’indépendance de la science ne proscrivent nullement la re- 
ligion comme on veut bien le dire. Ainsi J. W. Draper {les Conflils de 
la Science et de la Religion, page 202) déclare qu’une entente est par- 
faitement possible entre la science et la religion protestante. — S’il y a 
un nom suspect, c’est celui de M. Herbert Sperner, duquel bien des gens 
n’attendent que de banales déclamations contre la religion, lisez : 

O Personne ne doit s’attendre à voir le sentiment religieux disparaître 
« ou changer de direction... l’objet de ce sentiment ne peut être rem- 
« placé par un autre objet, comme le croient ceux qui voient dans la 
« religion de l’humanité la religion de l’avenir... le sentiment religieux 
« est éveillé par ce qui existe au-delà de l’humanité et au-delà de toutes 
« choses... Quand on ignore la vérité d’où procèdent les religions, on mé- 
« connaît la valeur des institutions religieuses dans le passé, on les croit 
« inutiles dans le présent et on se persuade que dans l’avenir elles dis- 
tt paraîtront. De là des erreurs. » Introduction à la science sociale, 
chip, xii, page 334. 


»r»y 


CH AP, XX. l’Épargne du pauvre. 271 

vu que les plus sages entre les hommes religieux acceptent 
l’économie politique comme un utile auxiliaire. Quelques-uns la 
repoussent comme une ennemie ; mais quand on veut lui im- 
poser ce rôle, qu’elle n’accepte pas, encore faut-il qu’elle se 
défende. Le cardinal Quirini visitait d’Aguesseau dans sa stu- 
dieuse retraite de Fresnes. En entrant dans la bibliothèque du 
pieux et savant chancelier : « Ah I ah ! Monsieur le Chancelier, 
s’écria-t-il, c’est ici qu’on forge des armes contre le Vatican ! » 
— « Vous voulez dire des boucliers, » 


CHAPITRE XX 

L’épargne du Pauvre. — Pauvreté oblige 

11 entre dans le dessein de ce livre (1 ) de donner aux ensei- 
gnements de la science le caractère pratique de conseils pour la 
conduite de la vie, ce qui comporte des distinctions dans la con- 
dition des personnes auxquelles ils s’adressent. Tel est l’objet 
de ce chapitre et du suivant. Ils viennent, si je ne me trompe, à 
leur place, après que nous avons établi les véritables caractères 
de la richesse (2), et que nous avons passé en revue les divers 
modes d’emploi qui en ont été préconisés ou condamnés au nom 
de la science économique, de la philosophie et de la religion. 
Sur le terrain de l’application, comme sur celui des principes 
généraux, l’économie politique reste fidèle à son rôle : comme 

(1) Voir la dernière partie du chap. x. 

(2) Voir le chapitre xi. 


272 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 



elle ii’a enseigné ni le mépris, ni l’amour des lâchesses, mais 
simplement la vérité sur la richesse ; de même ici, en s’adres- 
sant aux pauvres et aux riches, elle se home à leur dire la vé- 
rité sur leur état et sur les obligations qu’il leur impose. On re- 
connaîtra bientôt l’utilité de cette dernière observation. 

Il y a dans les propos qu’on tient habituellement sur la ri- 
chesse et la pauvreté, sur les riches et sur les pauvres ; dans les 
admonestations qu’on adresse aux premiers et les exhortations 
qu’on prodigue aux seconds, il y a, dis-je, je ne sais quoi de 
banal et de faux qui est tout à fait décourageant. On a fait de la 
richesse un crime, de la pauvreté une vertu. Il semble que la ri- 
chesse a toujours été mal acquise, qu’elle n’est jamais le fruit 
du travail et de l’épargne ; que la pauvreté est toujours immé- 
ritée, n’est jamais la peine de la paresse, de l’inconduite et du 
vice, et qu’enfm tout pauvre devenu riche doit en éprouver 
quelque remords, et redire avec le poète ; 

C’est en vain qu’au passé je veux tendre les bras ! 

Vers la pauvreté sainte on ne remonte pas ! 

Qu’on plaigne le pauvre, même quand il est tombé dans la 
pauvreté par sa faute ; que, dans une certaine mesure on flatte 
IHnfortune... je le veux bien, c’est affaire d’humanité et de dé- 
licatesse. Mais ce qui me parait particulièrement dangereux, 
c’est l’étrange manière dont on s’y prend pour réconforter les 
pauvres ; dans les mêmes termes et sur le même ton qu’on em- 
ploierait à l’égard d’une personne atteinte d’une maladie incu- 
rable, on se borne à leur recommander la patience et la rési- 
gnation. Sans doute il faut commencer par être patient et rési- 
gné, car nul ne peut améliorer, changer son sort du jour au 
lendemain ; mais encore faut-il laisser celte perspective ouverte. 
En prêchant la résignation il en est qui espèrent susciter dans 
le eœur du pauvre ce stoïcisme chrétien qui embrasse avec joie 



273 



CHAP. XX. l’Épargne du pauvre. 


la pauvreté comme la voie la plus sûre du salut, et on arrive 
ainsi de proche en proche à cette théorie bien connue (3) d’une 
allègre mendicité (4) comme type de la perfection morale. Je 
crains fort qu’avec ces formules d’exhortation : patience et rési- 
gnation, on n’arrive trop souvent à ne produire que le décou- 
ragement, l’abattement, l’abandon de soi-même, qui non seu- 
lement empêcheront le pauvre d’améliorer sa position, mais 
encore le feront déchoir de la pauvreté dans la misère. 

Avant d’aller plus loin, je dois m’expliquer sur ce que j’en- 
tends par l’état de pauvreté que j’oppose soit à la misère, soit à 
la richesse. Les mots indigence et dénûment expriment une idée 
assez nette, la privation des choses nécessaires à la vie. Il n’en 
est pas de même des mots pauvreté et richesse qui ont un sens 
purement relatif. Celui qui est riche appelle pauvres ceux qui 
sont beaucoup moins riches que lui. Une honnête aisance est la 
pauvreté pour celui qui a connu l’opulence ; c’est la richesse 
pour celui qui a vécu dans la gêne. Tous ces mots indiquent 
des degrés dans le bien-être et il est impossible de les évaluer 
d’une manière rigoureuse. J’appelle pauvre celui qui tire de son 
fonds productif, quel qu’il soit, terre, capital, travail, tout juste 
de quoi subvenir aux besoins de première nécessité. C’est moins 
que l’aisance ; ce n’est pas encore la souffrance ; mais c’est la 
gêne, en ce sens qu’il faut sévèrement veiller à maintenir l’é- 
quilibre entre le revenu et la dépense. Le moindre déficit dans 

(3) Voir le chapitre précédent, note 1 1 . 

(4) M. Charles Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, 
tome U, p. 75, oppose au triste aspect des iriendiants anglais la gaieté 
des mendiants de Tltalie et de l’Espagne, et la raison qu’il donne de la 
différence, c’est que tes premiers sont protestants et les seconds catholi- 
ques. 11 faudrait, pour être juste, tenir aussi compte du climat. Sous le 
triste ciel de la joyeuse Angleterre, the old merry England, il faut 
beaucoup plus de choses pour se tenir eu joie que sous le ciel de l’Italie 
et de l’Espagne. 


18 


‘M 



274 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

le revenu, une dépense imprévue pourraient le rompre, et ce 
ne serait point sans souffrance qu’on le rétablirait. Qu’est-ce 
donc que la misère? Est-elle simplement un degré inférieur 
dans cette échelle décroissante du bien-être ? C’est bien un peu 
cela, mais il y a autre chose ; ce qui domine dans la misère 
comparée à la pauvreté, c’est un élément moral, l’abattement, 
le découragement. Le pauvre lutte ; le misérable est celui qui, 
dans le combat de la vie, se reconnaît vaincu ; aussi le mot mi- 
sérable est-il pris dans un sens très général pour désigner ceux 
que le malheur accable. Voilà, je le suppose, deux familles, 
deux individus, qui sont exactement dans les mêmes conditions 
matérielles de bien-être ; même industrie, même salaire, mêmes 
charges ; mais les dispositions morales sont différentes. Là on 
est gai, on travaille avec entrain ; on se dit que la fortune peut 
changer, le salaire augmenter, on espère... Ici on accomplit 
tristement la tâche de chaque jour, et on se dit que ce sera tou- 
jours la même chose, toujours à recommencer , toujours à re- 
monter la pierre qui retombe sans cesse; on désespère... là 
c’est la pauvreté, ici c’est la misère. 

On comprend maintenant le danger qu’il y a à ne prêcher au 
pauvre que ces vertus négatives, la patience et la résignation. 
Le chemin n’est pas long de la pauvreté à la misère ; c’est sur- 
tout une barrière morale qui les sépare et elle est bien vite 
franchie ; il suffît que le pauvre perde la force morale qui le 
soutient. Les vices propres de la pauvreté, ce sont le découra- 
gement et l’envie. Lorsque, sans faire aucun effort pour amélio- 
rer sa position, le pauvre lève un œil d’envie vers ceux qui sont 
placés au-dessus de lui dans l’échelle de la fortune , il n’est pas 
éloigné de tomber lui-même plus bas, dans la misère. La pau- 
vreté est placée entre la misère et le denûment, d’une part, et 
l’aisance de l’autre ; et les mêmes vertus préserveront à la fois 
le pauvre de tomber dans la misère et lui permettront d’arriver 


CHAP. XX. L EPARGNE DU PAUVRE. 


275 


à l’aisance : ces vertus, ce sont la force morale, le travail et l’é- 
pargne. Ce légitime désir de s’élever à un état meilleur n’a rien 
de commun avec l’envie, car l’envie, qui est faite de lâcheté et 
de paresse, est bien moins le désir de s’élever que celui d’abais- 
ser les autres à son niveau. 

Les personnes qui, dans de bonnes intentions, se bornent à 
prêcher au pauvre la patience et la résignation, se méprennent 
complètement sur les conditions économiques de notre temps ; 
elles confondent l’état de liberté et le régime de tutelle plus ou 
moins absolue. Autrefois la masse des esclaves et des serfs 
étaient, pour leur subsistance, à la charge du maître ou du sei- 
gneur de la terre ; et il leur suffisait en effet de la patience et 
de la résignation pour supporter leur triste condition qu’ils ne 
pouvaient guère améliorer, à laquelle ils ne pouvaient pas se 
soustraire . Les choses se passent autrement sous un régime de 
liberté ; chacun est obligé de pourvoir aux nécessités de l’exis- 
tence, la liberté entraîne la responsabilité. La liberté n’est pas 
un mot magique qu’il suffise de prononcer pour faire couler 
l’abondance, il faut l’accepter toute entière, et on ne peut à la 
fois en recueillir les profits et en répudier les charges. Quel lan- 
gage fortifiant que de venir parler aux hommes de notre temps, 
de cette heureuse époque du servage où la subsistance était as- 
surée à la porte du château et du monastère ! N’avons-nous pas 
entendu des ministres de l’Evangile, déclarer que l’esclavage est 
de droit divin, le droit du fort sur le faible? Des propriétaires 
d’esclaves n’ont-ils pas affirmé que, à la condition de ne pas 
avoir affaire à des maîtres trop durs, les esclaves ne se plai- 
gnaient pas, se trouvaient même plus heureux que des travail- 
leurs libres?... Je le crois, et c’est le mal ; La servitude 
abaisse les hommes jusqu' à s'en faire aimer î 

Comment se fait-il que des écrivains distingués, des esprits 
généreux puissent nous présenter comme digne de regrets et 




276 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

d’envie un passé dont il nous font eux-mêmes la plus sombre 
peinture ? <v Les maux dont le monde se plaignait avec raison 
« étaient tous physiques, tous matériels. Le corps, la propriété, 

« la liberté matérielle étaient exposés plus qu’ils ne le sont au- 
« jourd’hui... le malheur, la pauvreté, l’oppression... l’homme 
« en souffrait, il en pouvait être écrasé, mais non pas déses- 
péré ; car il lui restait le ciel (5) . , » Voici encore la même 
peinture suivie de la même conclusion : « Alors la vie maté- 
« rielle était dure et mal assurée ; les famines étaient fréquen- 
« tes, les guerres plus fréquentes encore. Ces populations mal- 
« heureuses, adossées aux fossés du manoir ou groupées près 
« des tourelles du monastère, auraient succombé sous la disette 
« et le servage, si l’imagination humaine, illuminée d’en haut, 

« n’avait agrandi cet horizon désolé, et souvent transfiguré 
« par la vision des splendeurs du ciel, cette vie de pauvreté et 
« de souffrances (6). » Ainsi l’aveu est complet sur la misère, 
l’oppression, l’écrasement... mais il restait le ciel ! c’est ainsi 
que les arts représentent les scènes de martyre : le saint martyr 
sourit au milieu des tourments, car il voit le ciel qui s’ouvre et 
la palme qui descend. — En supposant que la seconde partie 
du tableau que ces écrivains nous présentent fût aussi vraie que 
la première, ce tableau, dans l’ensemble, serait-il bien conso- 
lant? et pour que le ciel reste ouvert (7) , est-il donc nécessaire 

(5) M. de Montàlembert, Histoire de la chère Sainte Elisabeth de 
Hongrie, Introduction. Je comprends très-bien qu’on s’attendrisse au 
récit de ces temps ; il en devait surtout être ainsi pour l’illustre écrivain 
qui les étudiait en vue d’élever ce touchant monument de piété frater- 
nelle. 

(6) M. de Carné, Etudes sur les fondateurs de l'unité nationale. 
St-Louis, § 9. 

(7) Les écrivains que je viens de citer ne sont pas des détracteurs 
systématiques du temps présent ; mais il en est d’autres qui vous don- 
neront la date précise du jour où le ciel s’est fermé : c’est la Révolution 




1 

'i 

CHAP. XX. l’Épargne du pauvre. 277 

que la terre soit un enfer ? Mais est-il bien vrai que la misère et 
l’oppression trouvassent, dans ces ternps-là, une compensation 
suffisante dans la patience et la résignation chrétiennes ? Vous 
pensez que ces population succombant, comme vous le dites, 

de 1789. Si j’en crois les autorités les plus irrécusables, cette œuvre de 
corruption était accomplie bien avant que la Révolution n’éclatât. Ecou- 
tons le pieux et courageux apôtre de la Réforme sociale dont j’ai déjà 
cité le témoignage dans une question analogue (v. au chap. précédent, 
notes 25 et suivantes), 31. Le Play, dans son livre sur V Organisation 
du travail, chap. i, §14à17: «Le haut clergé, se recnitant surtout 
« parmi les sommités de la hiérarchie féodale, établit des alliances abu- 
« sives entre l’évêché et le fief • il prit le bras séculier pour auxiliaire 
« habituel de la religion ; Irop souvent aussi, il mit la religion au ser- 
« vice de ses passions séculières. Les évêques laissèrent ainsi leur in- 
« fluence morale s’amoindrir (p. 74)... Les admirables ressources mora- 
« les et matérielles de la féodalité furent en partie gaspillées, dès le xi® et 
« le XII® siècle, par les longues guerres des papes et des empereurs, par 
« les luttes des papes et des anti-papes, par las croisades entreprises 
« contre les hérétiques et les musulmans, puis bientôt par les inquisi- 
« tioHs d’Espagne et d’Italie (p. 87)... l’Eglise romaine devint peu à peu 
« l’un des foyers de la corruption. Les désordres aboutirent parfois à 
« une véritable désorganisation, la corruption cléricale se répandit en 
« France. Le mal introduit par les dignitaires ecclésiastiques se propa- 
« gea peu à peu, et au milieu du siècle suivant (le xvi®), il avait envahi 
« la masse des deux clergés (p. 89). . » L’auteur signale le règne de 
Louis XIV comme le principe de toute désorganisation sociale (p. 109) 
par l’avilissement de tous les ordres de l’ètat ; il flétrit avec une juste in- 
dignation « les persécutions contre les protestants qui s’aggravaient 
« sans cesse et aboutirent enfin à la spoliation, à l’exil et aux massa- 
« cres » (p. 111), crime d’autant plus révoltant que le Roi n’y fut 
poussé que par les défaillances de la vieillesse et la crainte de la mort 
(p. 110), espérant ainsi racheter les égarements et les scandales de sa 
vie. Dans la Réforme sociale en France, tome i, introduction, § 5, 
p. 32 : « La désorganisation sociale fut provoquée en 1685 par l’exil 
« des protestants... Le développement du scepticisme fut certainement 
« dû, en premier lieu, à l’expulsion de ces fermes croyants, qui, sui- 
« vant l’exemple des premiers chrétiens devant la persécution chré- 
« tienne, ne craignirent pas de sacrifier aux convictions religieuses les 
« intérêts temporels ; en second lieu, à la réaction que cette mesure 
« cruelle suscita dans tous les cœurs généreux. » — Qu’on vienne, après 
cela, parler de désorganisation opérée par la Révolution en 1789 ! 


278 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

SOUS la famine et le servage, ne regardaient que le ciel, et 
qu’elles ne jetaient pas des regards de colère et de haine sur le 
donjon féodal? Cela est démenti par l’histoire (8) ; et cette pro- 
testation contre la misère et la tyrannie féodale est résumée 
dans ce cri navrant qui a traversé l’histoire : Dieu est trop haut 
et le roi est trop loin 1 C’est cette misère des peuples qui a fait 
la force de la royauté. Je ne condamne pas le passé ; je l’expli- 
que, afin qu’on ne tente pas d’appliquer les mêmes préceptes à 
des situations sociales et économiques complètement différen- 
tes. Cette manière de moraliser la pauvreté en lui prêchant 
uniquement la patience et la résignation, ne s’explique pas seu- 
lement par la triste condition sociale de ceux auxquels s’adres- 
saient ces exhortations ; elle s’explique encore plus par l’opi- 
nion qu’on se faisait de la richesse, opinion qui était jusqu’à un 
certain point conforme à la réalité. Dans ces temps de pauvreté 
générale, alors que les sources de la richesse étaient si restrein- 
tes par suite de l’état rudimentaire de l’industrie, par le man- 
que de capital et de crédit, la richesse apparaissait comme 
n’existant au sein de la société que dans une quantité fixe et 
invariable (9), laquelle avait été définitivement et une fois pour 
toutes, distribuée entre les divers membres de la communauté. 


(8) M. Fustel de Coulanges, dans ses Origines du régime féodal, a 
très-bien expliqué comment les hommes furent saisis d’une immense 
haine contre ces châteaux-forts seigneuriaux, pour lesquels, au moment 
où ils se construisirent, ils ne sentirent qu’amour et reconnaissance. 
V. ci-dessus chapitre viii, note — M. de Montalembert, De l'avenir 
politique de V Angleterre, chap. vi ; La révolution démocratique, 
« préparée de longue main en France, n’y a définitivement triomphé, 
« que lorsqu’elle a pu identifier avec sa cause les masses rurales dont 
« les droits étaient réduits à néant ; dont les charges étaient excessives, 
« et qui se sentaient encore plus froissées dans leur juste orgueil que 
« dans leurs intérêts matériels par le maintien d’une législation su- 
« rannée. » 

(9) J’ai déjà indiqué ce point de vue au chapitre xi. 


r 


CHAP. XX. l’Épargne du pauvre. 279 

et cela dans des proportions fort inégales. La société du Moyen 
Age était fondée sur la stabilité, sur l’immobilité des fortunes. 

Il semblait que nul ne pouvait s’enrichir sans qu’un autre s’ap- 
pauvrît d’autant, le profit de l’un étant nécessairement le dom- 
mage de l’autre. D’autre part, le travail était si limité à tous les 
points de vue ! Le droit de travailler n’était pas meme reconnu 
comme un droit naturel. On conçoit donc très bien que, dans I 

ce temps-là, on n’ait pas dit au pauvre : travaille et enrichis- ! 

toi I II aurait pu répondre ; « Travailler I mais comment et à | 

« quoi ? Je ne suis ni maître ni compagnon et tous les corps de ' 

« métiers ont leur nombre réglementaire de maîtres et de < 

« compagnons. M’enrichir ? Mais aux dépens de qui?... » — j 

Je n’ai pas besoin d’insister sur les profondes modifications so- 
ciales et économiques qui se sont produites. 

On comprend donc que, sans mépriser la patience et la ré- j 

signation, vertus qu’on n’a que trop souvent l’occasion d’exer- ' 

cer dans la vie, nous recommandions aux pauvres des vertus ■ 

plus actives. Qu’on ne nous dise pas que c’est mal de conseiller | 

au pauvre de s’enrichir, que c’est exciter en lui de mauvais | 

sentiments, l’avidité, la convoitise. Après ce que nous a enseigné ! 

l’économie politique sur la richesse, sur l’épargne, sur le capital, ] 

ces discours ne sont plus de saison. On s’enrichit par l’épargne, 
au grand avantage de tous en accoissant la puissance productive 
de la société, en multipliant les instruments de travail. La con- 
voitise n’est pas le fait de l’homme laborieux et économe, mais \ 

du paresseux, de celui dont l’idéal serait de bien vivre sans 
rien faire, ou même dont la médiocrité jointe à l’oisiveté la plus 
absolue comblerait tous les vœux. Ce sont les gens de cette 
espèce qui, en voyant un homme dans l’aisance continuer à 
travailler, tiennent ce propos bien connu : « En voilà un qui , 

« est bien bon de travailler ! A sa place, moi je ne me donne- ! 

« rais pas tant de peine ! » Ceux qui parlent ainsi s’élèvent ; 



280 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

rarement au-dessus de la pauvreté et c’est justice, car ils ne sont 
capables de quelque chose que sous la plus dure loi du besoin. 

Pour encourager le pauvre au travail et à l’épargne, il ne 
suffit pas de lui faire entrevoir un état meilleur auquel il peut 
s’élever ; il faut encore, il ne faut pas craindre d’exciter le sen- 
timent de la responsabilité en lui montrant un état pire dans 
lequel il peut tomber ; le dénûment et la misère. L’épargne, qui 
est une vertu économique pour le riche comme pour le pauvre, 
est une obligation étroite pour ce dernier : pauvreté oblige 1 Ce 
souci constant de l’avenir, cette prévoyance, cette circonspec- 
tion, c’est le prix de la liberté, de l’indépendance sociale et 
économique : liberté oblige. Il faut à la liberté un aiguillon, un 
frein, un guide. L’aiguillon, c’est la responsabilité ; le frein, 
c’est la loi morale et, au besoin, la loi humaine, la loi positive; 
le guide, c’est la science, ce sont des notions exactes sur le tra- 
vail, sur les lois qui régissent les faits économiques, sur l’épar- 
gne, le capital, lois qui sont d’une extrême simplicité, et contre 
lesquelles il est absurde de se révolter comme le font ceux qui 
parlent sans cesse des cruelles lois économiques, ce qui pour- 
rait faire penser que ces lois ne sont pas autre chose qu’une in- 
vention scélérate des économistes (10). On a encore dit que 
l’économie politique est une triste science.,., il est en effet fort 
triste d’avoir à s’occuper des infirmités morales ou physiques 
de l’homme ; mais on peut dire qu’il en est de même de toutes 
les sciences qui ont l’homme pour objet, de la morale et de la 
médecine. La morale et la médecine ne se bornent pas à faire 
valoir les charmes de la vertu ou les avantages d’une bonne 
santé; pour affermir les hommes dans la volonté de conserver 
ces biens précieux, elles leur représentent les tristes effets du 
vice et de la maladie, et leur indiquent les meilleurs moyens de 

(1 0) Proudhon a dit : Il est avéré que l’économie politique n’est autre 
chose que l’organisation de la misère. 




CHAP. XX. l’Épargne du pauvre. 281 

se prémunir contre ces maux. L’économie politique accomplit 
une tâche analogue. Le grand grief contre les médecins et les 
économistes c’est qu’ils ne sont pas des guérisseurs, ils ne pos- 
sèdent pas de spécifique; ils se bornent à donner de bons con- 
seils qui exigent quelque effort pour s’y conformer. L’économie 
politique repète toujours la même chose ; travail et épargne (1). 

(Il) Ferdinand Lassalle qui, en sa qualité d’agitateur, (Le 'fiismar A: 
du socialisme, comme ses compatriotes l’ont appelé), n’a guère fait que 
revêtir d’une forme plus ou moins piquante les idées d’autrui, affecte ce 
mode de dénigrement à l’encontre de l’économie politique : « Achetez 
« un sansonnet, apprenez-lui à répéter : échange, échange, échange... 
« et vous aurez un économiste. » Cette impertinence est à l’adresse de 
Bastiat et de M. Schulze Delitzsch. En ce qui nous concerne on pourrait 
à ce compte remplacer tous les enseignements de l’économie politique 
par un sansonnet répétant le mot : épargne, épargne. — Hélas ! c’est 
bien de Lasalle qu’on aurait pu dire : « Voulez-vous avoir un socia- 
liste Lassallien ? achetez un perroquet et apprenez-lui à répéter : soli- 
darité, solidarité. Toute la base d’opération de Lasalle est dans cette 
donnée historique que, jusqu’en 1789, il a existé entre les hommes une 
certaine solidarité résultant de l’assujettissement. (Gemeinsamkeit in der 
Gebundenheit oder unterwerfung.) La Révolution a très-bien fait de 
remplacer l’assujettissement par la liberté , mais la liberté seule n’est 
que l’arbitraire, à côté de la liberté il faut placer la solidarité. La res- 
ponsabilité individuelle n’existe que dans le domaine du droit, dans le 
domaine économique ce qui prévaut c’est la dépendance réciproque ou 
solidarité. Tout cela n’est pas bien neuf. Une solidarité économique en- 
tre des centaines de millions d’individus ! Nous savons très-bien et nous 
pouvons définir la solidarité économique qui unit tous les peuples de 
l’univers ; mais cette solidarité lassallienne était un mot creux et sono- 
re ; le type de ces mots qu’on répète, comme des perroquets, sans les 
comprendre. Il faut reconnaître que, à côté de la devise de l’économie 
politique: Liberté et responsabilité, la devise de Lasalle fait triste 
figure : Liberté et irresponsabilité l Je dis irresponsabilité et non soli- 
darité, car le propre de cette solidarité ainsi étendue à des raillions 
d’individus, est d’éteindre le sentiment de la responsabilité. Quand on 
est des millions à porter un fardeau, à accomplir une tâche, ont est 
tenté de se dire : Je puis bien me reposer, un de plus ou de moins qu’im- 
porte? — Mais si tous font le même raisonnement? Proudhon a très- 
bien défini cette prétendue solidarité, qui n’est qu’un communisme dé- 
guisé : « Le communisme, c’est la spoliation du fort par le faible. » Di- 
sons mieux : du vaillant par le lâche. Je réserve toujours la question 
de la faiblesse et du malheur vrais. 


282 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Elle ne connaît pas d’autre spécifique contre la misère. Comme 
le médecin, pour détourner des excès qui compromettent la 
santé, montre qu’ils peuvent avoir pour suites, non seulement 
des maladies plus ou moins graves, mais encore des infirmités, 
des maladies chroniques, qui empoisonnent à jamais l’existence, 
de même l’économie politique laisse entrevoir au-delà de la 
misère, quelque chose de plus redoutable ; le paupérisme (12), 
qui est à la misère simple ce que l’épidémie, la contagion, un 
foyer d’infection, sont à la maladie ; ce que l’hospice des incu- 
curables d’où on ne sort plus esb à l’hôpital où on ne fait que 
passer. L’économie politique s’adressant aux riches, pourra leur 
recommander la charité et la bienfaisance pratiquées avec in- 
telligence et discernement; mais s’adressant aux pauvres, elle 
leur dira de n’y pas trop compter, elle leur conseillera surtout 
de repousser comme un présent funeste les secours de la charité 
légale, qui engendre le paupérisme officiel, qui classe le pauvre 
définitivement, et fait de la misère une profession trop souvent 
héréditaire (13). 

Mais comment le pauvre épargnerait-il ? N’avons-nous pas 
nous même défini l’état de pauvreté celui dans lequel les revenus 
s’équilibrent avec les dépenses de première nécessité? Que 
reste-t-il donc pour l’épargne ? A cela je fais une réponse bien 
simple, et qui n’étonnera pas ceux qui, pénétrés de la nécessité 
de l’épargne, l’ont pratiquée dans les conditions les plus diffé- 

(ti) Je n’ai pas à traiter ex professa de la misère et du paupérisme. 
J’indique seulement les causes générales et imputables qui y conduisent. 
Quant aux déclamations contre la société moderne, sur ce thème de la 
misère, j’ai dit ailleurs mon sentiment. V. chap. xi, note 2. 

(13) C’est surtout en Angleterre qu’on voit cela. Là, comme je l’ai dit 
au chapitre xvi, la pauvreté est infâme, et cela s’entend surtout de la 
pauvreté qui a recours à la charité légale. Quand un homme vous dit : 
i am a pauper... cela ne veut pas dire je suis pauvre; cela veut dire 
je suis un pauvre ; c’est ma profession ; je suis un assisté de la pa- 
roisse... et on se détourne avec dégoût. Heureusement nous n’en sora- 
pas là. 


L_ 


283 







CHAP. XX. L EPARGNE DU PAUVRE. 

rentes : L’expression dépenses nécessaires, obligatoires, est 
évidemment un terme un peu élastique ; eh bien 1 je n’hésite 
pas à affirmer que dans le budget des dépenses nécessaires, il 
faut faire figurer pour une somme aussi faible qu’on voudra, 
cet article : Epargne (14). Mais, il y a mieux : prenons le bud- 
get du pauvre où on a négligé de porter cet article, et deman- 
dons-nous si d’autres, qui n’ont rien de commun avec les dé- 
penses de première nécessité, n’y figurent pas pour un chiffre 
relativement exagéré. Ah I si l’épargne était soumise a cette loi 
rigoureuse et naturelle que, commençant à un certain chiffre 
de revenu, elle allât s’accroissant insensiblement avec ce revenu, 
il n’y aurait rien à répondre à ceux qui diraient : moi, je ne 
puis pas épargner ; — moi, je ne puis épargner que tant. Mais 
il n’en est rien; et quand le revenu s’accroît, ce ne sont pas les 
besoins de première nécessité qui reçoivent une satisfaction 
plus abondante (1 5). On l’a dit avec raison, le cabaret et le café 



(1 4) Je n’insiste pas ici sur ce point de vue. J’y reviendrai au chapi- 
tre XX ai, consacré à la science et surtout à l’art de l’épargne. 

(15) Dans son livre. Le secret du peuple de Paris, M. Corbon, dont 
le témoignage n’est pas suspect, distingue les ouvriers de Paris en trois 
catégories, d’après leurs salaires, forts, moyens et bas, et il établit que 
c’est dans la première catégorie, parmi ceux qui ont des revenus supé- 
rieurs à la plupart des petits employés et des petits propriétaires, qu on 
en trouve le plus qui se plaignent et qui se dérang ent.hovsqne les mil- 
liards de l’indemnité de guerre française ont été versés en Allemagne, 
qu’a-t-on vu ? Les salaires ont haussé dans une proportion considérable; 
cela n’a contribué en rien à accroître le bien-être des ouvriers, ils ont 
élevé passagèrement leur standard of life, comme disent les Anglais; ils 
ont laissé là la bière pour le vin, mais les dépôts aux caisses d’épargne 
ont diminué ; non seulement ils n’épargnaient pas, mais ils travaillent 
plus mal. Ils ont partagé l’illusion commune, ils se sont crus subite- 
ment et définitivement enrichis. Voir l'intéressant artile de M. Ernest 
Lavisse, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1876 ; La 
crise économique en Allemagne. L’auteur raconte qu’il fut quelque peu 
ému de rencontrer des ouvriers français travailler dans des chantiers 
allemands.... ils lui dirent: « Que voulez-vous? nous travaillons 
bien, nous réalisons des épargnes... c’est tant de rattrapé 1 » 


11 


I 



384 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

.semblent avoir un privilège sur le salaire, Les jours de paie, 
c’est une vraie lutte entre l’ouvrier et sa femme qui doit lui 
arracher ce qui est indispensable au soutien de l’humble mé- 
nage ; mais il faut garder une part pour le cabaret du samedi 
au lundi, d’autant mieux que là on paie comptant, tandis que 
le boulanger fait crédit (16). Ce n’est pas seulement son argent 
que l’ouvrier laisse au cabaret (17), il y laisse la santé, il y perd 
les bonnes habitudes morales. Nous possédons les documents les 

(1 6) Les ouvriers anglais ont protesté avec raison contre les abus du 
truck-system, alors que le patron, payant ses ouvriers en denrées, trou- 
vait le moyen de gagner là-dessus en leur faisant payer fort cher des 
denrées de mauvaise qualité. 3Iais voici ce qu’on a vu à Mulhouse : 
d’honorables industriels avaient établi des boulangeries dans lesquelles 
on vendait d’excellent pain au-dessous du cours, mais à condition qu’on 
payât comptant. Beaucoup d’ouvriers, afin de conserver de l’argent pour 
l3 cabaret, n’allaient pas à ces boulangeries et préféraient s’adresser aux 
boulangers ordinaires qui faisaient payer plus cher mais vendaient à 
crédit. 

(17) Au congrès des partisans de la coopération, tenu à Neuwcastle- 
on-Tyne en avril 1873, sous la présidence de M. Morisson, membre du 
Parlement, il fut dit que si la partie des salaires qui, depuis dix ans, a 
passé au cabaret, avait été employée à capitaliser, à acheter des intérêts 
dans des sociétés industrielles, [les ouvriers seraient devenus de puis- 
sants capitalistes. — Les déclarations de M Lowe, chancelier de l’Echi- 
quier, sur ce qui a été consommé d’alcool en 1872, sont effrayantes : 
pour 3 milliards 90 millions ! et encore ce calcul n’a pour base que les 
constatations officielles. — « Nous avons payé les réclamations pour 
VAlabama en buvant, » disait lord Derby: Notis, dit le noble lord, 
mais ce ne sont pas les droits sur le claret ou le champagne qui ont 
fourni la plus grosse part ; ce sont les droits sur les plus grossiers al- 
cools. — Plus l’ouvrier anglais et rangé, plus il préfère la bière qui 
nourrit à l’alcool qui brûle. — La part de l’intempérance dans la mi- 
sère!.., c’est un fait qui n’est plus contesté ; on peut varier sur les chif- 
fres, mais les plus modérés que fournisse la statistique, sont effrayants. 
Voir le rapport présenté par M. Baudrillart à l’Académie des sciences 
morales et politiques, à propos d’un concours ouvert sur cette question. 
Journal des Economistes d’octobre 1 874. — Lorsque Roubaix n’était 
encore qu’une petite ville manufacturière, les ouvriers préféraient aller à 
Lille où le salaire était moindfe, la vie plus chère, les logements chers 
et insalubres.... pourquoi? A Roubaix, disaient-ils, il n’y a pas de 
théâtre. J’aimerais encore mieux le théâtre que le cabaret. 


285 






CHAP. XX. l’Épargne du pauvre. 285 

plus intéressants sur les conditions dans lesquelles vivent les 
ouvriers des différentes industries (1 9) dans les divers pays. Il 
y a là quelque chose qui éclate avec la dernière évidence, c’est 
l’influence des bonnes habitudes morales sur le bien être de 
l’ouviier. 

Les chômages périodiques ou accidentels sont une chose fâ- 
cheuse. Quel est celui dont la charité n’a pas été ainsi sollicitée: 
Venez au secours d’un ouvrier sans travail. Le mal n’est que 
trop réel, mais à côté du chômage forcé, que de chômages vo- 
lontaires ! Ce sont les ouvriers les plus habiles, qui gagnent les 
plus hauts salaires en travaillant à la pièce, qui pratiquent le 
chômage volontaire sur la plus grande échelle (20) . Cela se 
conçoit, ils peuvent gagner en deux jours ce que d’autres peu- 
vent gagner à peine en travaillant les six jours de la semaine. 
Que voit-on alors ? Des ouvriers qui peuvent gagner de 1 0 à 
1 5 francs par jour ne font rien le dimanche et le lundi bien 
entendu, pas davantage le mardi. Le mercredi et le jeudi ils se 
mettent au travail, ne font guère qu’une demi-journée, mais le 
vendredi et le samedi, ils travaillent avec une ardeur .sans pa- 
reille : pourquoi ? Le dimanche est là, et il faut absolument de 
l’argent. 

Ne confondons pas le chômage volontaire avec le repos né- 



(19) Les études de M. Louis Reybaud sur les ouvriers du coton, de la 
laine, de la soie et du fer ; les monographies recueillies par M. Le Play 
et ses disciples. On voit là avec quelles modestes ressources certaines 
familles laborieuses portent légèrement le poids de la pauvreté et par- 
viennent à réaliser des épargnes. Il y a des anomalies étranges, inex- 
plicables : ainsi, à Lille, les filiers ou retordeurs de fil , sont plus sobres, 
plus rangés, plus économes, dans une situation généralement meilleure 
que le filateur, ouvrier de la fabrique de coton, qui gagne cependant de 
meilleurs salaires. 

(20) Le fait est constaté dans l’enquête faite en 1864 par la Chambre 
de commerce de Paris. L’exemple que je rapporte au texte est celui d’ou- 
vriers chapeliers. 




286 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

cessaire à l’ouvrier. Celui-ci je le veux le plus large possible. 
De toutes les réclamations des ouvriers la plus légitime est celle 
qui tend à faire réduire dans de justes limites la durée du tra- 
vail. On sait quelle agitation fut organisée dans ce but en An- 
gleterre. J’approuve l’usage anglais de faire la paie le samedi à 
raidi, de manière à leur donner en plus la liberté de cette après 
midi, de ce demi dimanche, comme on l’appelle, halfholy day. 
L’ouvrier rangé en fait le meilleur usage ; c’est une préparation 
au repos du dimanche dont il jouit tout entier. Ce qui fait la 
valeur du travail ce n’est pas seulement la durée, c’est surtout 
son intensité. Qui peut mieux l’attester que ceux qui consacrent 
leur vie à l’étude? Mais tout cela suppose (jue le temps gagné 
sur le travail est bien employé, réellement consacré au repos, à 
une distraction agréable, profitable même, ce qui n’est pas le 
cas si on passe de l’atelier au cabaret. Les ouvriers se plaignent 
avec raison de certains effets de la division du travail. Un chô- 
mage survient-il, les voilà sans ressources, car la plupart ne 
possèdent qu’une habileté manuelle qui ne peut s’appliquer à 
autre chose. Avec un peu plus d’instruction, ils pourraient se 
retourner d’un autre côté, mais cette instruction, ils ne songent 
pas à l’acquérir. Les travaux intellectuels seraient pourtant une 
vraie récréation pour ceux qui ont soumis leur corps à un tra- 
vail pénible. 

On remarquera peut-être que, à propos de l’épargne du pau- 
vre, je parle surtout de l’épargne de l’ouvrier : c’est qu’il y est 
malheureusement moins porté que d’autres qui n’ont cependant 
pas un revenu supérieur au sien. Je ne fais pas ici le procès aux 
ouvriers en masse ; je n’ignore pas ce qu’il y a de fortes qua- 
lités chez beaucoup d’entre eux; mais ce qui est certain, c’est 
que leur défaut particulier, on pourrait dire leur défaut pro- 
fessionnel, c’est l’imprévoyance. L’ouvrier de la campagne est 
rarement un simple journalier vivant de son salaire; il possède 





287 


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XX. L EPARGNE DU PAUVRE. 


le plus souvent un morceau de terre qu’il cultive, on peut le 
dire, avec passion : c’est sa caisse d’épargne à lui ; s’il est valet 
de ferme, il est nourri ou bien reçoit une partie de ses gages en 
nature, en denrées qu’on ne peut pas consommer tout d’un 
coup comme le salaire en argent. Les soins de l’agriculture 
portent l’homme à se préoccuper du lendemain, de la récolte 
prochaine qui sera bonne, médiocre au mauvraise. L’industrie 
agricole ne comporte pas une aussi grande division du travail 
que l’industrie manufacturière. Il faut que l’ouvrier des champs 
puisse s’occuper à différents travaux suivant les saisons. Il n’est 
pas exposé à des chômages prolongés, désastreux (21). Il est 
donc certain que l’épargne s’impose à l’ouvrier agricole en 
quelque sorte, tandis que l’ouvrier de la manufacture a besoin 
d’efforts soutenus, d’une force morale plus grande pour résister 
à des entraînements que le premier ignore. 

Je m’évertue à démontrer que le pauvre doit et surtout peut 
épargner, mais la meilleure démonstration est encore celle-ci : 
en fait , le pauvre épargne et n’a cessé d’épargner. L’esprit est 
plus frappé par l’épargne du riche, parce qu’on la voit concen- 
trée aux mains de quelques-uns, mais, l’épargne du pauvre 
n’en est pas moins considérable. C’est par l’épargne du pauvre 
que l’humanité tout entière a passé du dénûment originaire à 
la richesse ; car, ce que nous appelons aujourd’hui pauvreté 
eût été richesse autrefois. Combien de gens riches étaient na- 
guères pauvres I combien de pauvres étaient des misérables ! 
Combien de gens pauvres dans le sens économique du mot, pos- 
sèdent aujourd’hui ce qui faisait défaut aux riches d’autrefois, à 
savoir : un capital relativement considérable en mobilier, vête- 


(21) Les différences que je signale ici entre IWne et la /èrme sont 
moins sensibles en Angleterre où l’uniformité des cultures, la grandeur 
des exploitations, soumettent les ouvriers agricoles à un régime diffé- 
rent. 


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288 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ment, linge, instrument de travail, sans compter ce que des 
gens riches ne possédaient pas autrefois un portefeuille, des 
valeurs industrielles, actions et obligations de chemins de fer, 
rentes sur l’Etat I Les degrés dans la fortune n’ont pas disparu, 
mais le niveau s’est élevé (22) . J’ai aussi à répondre à ceux qui 
seraient tentés de me dire, et il n’en manque pas de ceux-là : 

« Epargner! capitaliser! s’enrichir! Vous croyez donc que 
« tous les pauvres pourront devenir riches et n'auront plus 
« besoin de travailler ? » Non certes, car j entends que le 
riche comme le pauvre travaillent, mais en nous élevant dans 
l’échelle de la fortune, nous pouvons choisir une occupation 

(22) Voir chapitre vi, notes 18 et 19. — Il n’est pas nécessaire, ^pour 
constater ces faits, de remonter bien loin dans l’histoire. On n’a qu’à re- 
garder autour de soi, à interroger les souvenirs de son enfance, à se rap- 
peler les récits des personnes âgées qu’on a connues. Dans le petit pays 
où je passe quelques mois de l’année, on ne voyait pas une seule voi- 
ture il y a soixante ans ; on en compte bien aujourd’hui cinquante dont 
bon nombre appartiennent à des familles qui étaient alors pauvres. 11 
n’y avait guère plus de charrettes que de voitures ; tous les transports 
se faisaient à dos de mulet. L’outillage était misérable et rare ; on faisait 
tout venir de loin à grand prix ; car aucun marchand n’eût gagné sa vie 
à vendre sur place. Aussi à chaque instant on allait chez le voisin : pre- 
tez-moi ceci, prôtez-moi cela !... aujourd’hui chacun est abondamment 
pourvu des instruments et outils qui lui sont nécessaires : on ne les em- 
prunte plus, on les achète, car on a sous la main des marchands de tou- 
tes sortes, tandis qu’aulrefois on ne s’approvisionnait que chèrement, à 
de longs intervalles, d’objets de mauvaise qualité apportés par des mar- 
chands forains. On a de puissantes charrues au lieu de ces charrues pri- 
mitives qui écorchaient à peine le sol ; on hersait la terre avec des mor- 
ceaux de bois informes. A côté des maisons de quelques riches, on ne 
voyait que des habitations délabrées, non crépies extérieurement, avec 
des lucarnes sans vitres et de grossiers volets en bois, le sol en terre 
battue un mobilier sordide, de misérables ustensiles. Aujourd hui ces 
maisons sont crépies, blanchies ; avec de vraies fenêtres pourvues de vi- 
trages. A l’intérieur, même transformation : des briques vernies sur les 
planchers, des meubles garnis de linge, de vêtements.... Aussi, ai-je en- 
tendu les vieilles gens dire ; Quel luxe aujourd’hui chez les plus pau- 
vres!... Ce luxe c’est V épargne du pauvre! Et je ne pense pas avoir si- 
gnalé là un fait exceptionnel. 


CHAP. XX. L EPARGNE DU PAUVRE. 


289 


plus coüformes à nos goûts ; les moins favorisés pourront join- 
dre au produit de leur travail le revenu d’un petit capital; et 
enfin le nombre de ceux qui débutent dans la voie de l’épargne 
et de la richesse étant plus restreint, leurs salaires seront plus 
élevés par suite de l’abondance du capital qui recherchera le 
travail. Telle est la loi du progrès économique (23). 

Mais vous ne parlez pas de ceux que le malheur accable ; qui, 
malgré leurs efforts, ont succombé dans la lutte de la vie; qui, 
non-seulement ne peuvent pas épargner, mais ne peuvent pas 
même suffire à leurs besoins avec leurs propres ressources !... 
A cela, j’ai déjà répondu d’un mot (24) : lorsque la société ne 
recèlera plus dans son sein que ces misères inévitables, il sera 
facile d’y porter remède : ce sera un fardeau léger pour l’assis- 
tance publique, et, mieux encore, pour la charité privée. 

Quand nous préconisons l’épargne, ce n’est pas seulement au 
nom d’un intérêt économique ; nous ne sommes pas seulement 
les apôtres du dogme du capital, comme on l’a dit sottement. 
Ce qui fait obstacle à l’épargne, à la formation du capital, ce 
sont surtout des causes morales. Imprévoyance, paresse, vice, 
débauche, défaut d’épargne, misère, tout cela se tient. Quand 
on ne travaille pas, il faut pourtant bien faire quelque chose, 
comme on dit vulgairement.... et alors que fait-on?où va-t-on? 
où et à quoi passe-t-on son temps ? Chacun le sait. C’est donc 
un précepte moral autant qu’economique qui est renfermé dans 
ce mot : Epargnez ! Nos actes valent par les sentiments, par les 
mobiles qui les inspirent; c’est une généreuse résolution qui 
est contenue dans ce seul mot : moi aussi je veux épargner ! 
— Je voudrais donc que tous les hommes de bonne volonté 


(23) Voir le chapitre xvii, note 20. 

(24) Voir la fin du chapitre xvi 


19 



290 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

appuyassent de leurs efforts les enseignements de la science (25). 
Comme il y a des femmes et des hommes de charité qui vont 
répandre des aumônes, je voudrais que des hommes et des 
femmes au cœur intrépide allassent, aux instants favorables, 
solliciter l’épargne. Lorsque le grand agitateur irlandais 
effrayait le parlement par ses audacieuses revendications, la 
pauvre Irlande lui avait fait une liste civile populaire. Des col- 
lecteurs en haillons s’en allaient de chaumière en chaumière 
quêtant : pour le Protecteur ! et il n’y avait si pauvre diahle 
qui ne fouillât dans ses guenilles et n’en tirât quelque chose, 
penny ou farthing. — Je voudrais qu’on pût aller de même 
chez les plus pauvres, quêtant ainsi : « La charité ! — Pour 
« qui? — Pour vous, pour votre épargne! — Comment 
« épargner? A l’impossible nul n’est tenu. — A cœur vaillant 
« rien d’impossible ! » Bien peu, j’en suis sûr, résisteraient à 
cette touchante obsession, et les quelques sous ainsi obtenus au 
nom de l’épargne seraient le plus beau triomphe de la charité. 
C’était un chevalier félon qui avait pour blason un chameau 
pliant sous le faix avec cette devise : A l'impossible nul n’est 
tenu ! Mais, à la même époque, un grand citoyen, un simple 
marchand enrichi par le travail et l’épargne, Jacques Cœur, 
avait pris pour devise ; A cœur vaillant nen d’impossible ! 

(25) Veut-on savoir comment certaines gens apprécient les généreux 
efforts des économistes qui prêchent le travail et l’épargne?... « Huit 
« apôtres du dogme du capital, les citoyens Audiganne, Bénard, Clama- 
« geran, Courcelle-Seneuil, Joseph Garnier, Horn, Mangin et Villiaume, 
« se sont associés pour annoncer, à la salle de la Redoute, la bonne 
« nouvelle au peuple de France et lui inculquer de saines notions sur le 
« respect dû aux sacs d’argent de la ploutocratie. Le prétexte de leur 
« réunion était d’étudier le capital et l’intérêt au point de vue du tra- 
« vail. L’entreprise est une nouvelle preuve de la présomption invétérée 

« du charlatanisme économique les susdits citoyens n’ont conservé 

« qu’une seule divinité, le sac d’argent. » — J’en passe et du meilleur. 
— Qui donc parle ainsi ? Un journal qui passe pour religieux ! Le 
Monde, du 25 octobre 1868. Voir le Journal des Economistes de juin 
1869, page 353. 



CHAP. XXI. l’épargne DU RICHE 


291 


CHAPITRE XXL 


L'Epargne du riche. Richesse oblige. 


L économie politique adresse au riche la même recomman- 
dation qu’au pauvre ; Travail et épargne. On n’en sera point 
surpris si on veut bien se rappeler l’analyse que nous avons 
faite de l’épargne et de ses résultats. Nous avons passé en revue 
les divers emplois de la fortune et nous avons vu qu’aucune 
autre prescription ne pouvait être substituée, d’une manière 
générale, à celle de 1 économie politique. La richesse acquise 
doit être consacrée à accroître le capital ; c’est un intérêt d’or- 
dre public, et c’est en vain qu’on se récrierait en parlant 
d égoïsme, d avidité insatiable, de fureur d’accumuler : ce sont 
là de pures déclamations qui ne supportent pas un instant l’exa- 
men. Ce caractère absolu des prescriptions de l’économie poli- 
tique est bien la preuve qu’elle est une vraie science. Elle ne 
dit pas : ici finit la pauvreté et commence la richesse, et ne 
trace pas des règles de conduite essentiellement différentes pour 
ces deux situations. Cela n’exclut pas toutefois certaines dis- 
tinctions, alors surtout que, sans se tenir sur le terrain stricte- 
ment économique , m envisage d’une manière générale les 
obligations qu’impose la fortune. Voilà pourquoi, à côté de la 
prescription relative à l’épargne, nous plaçons cette formule 
plus large : richesse oblige. 

J ai dit ailleurs (1 ) les causes de l’inégale répartition des capi- 





(1) Voir chap. vi, note 2. 


1 


292 11® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

taux entre les hommes. J’ajoute ici quelques mots sur la portée 
économique de cette inégalité. Elle est le principe de la diversité 
des occupations, de la division du travail, de l’épargne et de 
l’accroissement du capital. Qu’on veuille bien le remarquer en 
effet : qu’épargne-t-on habituellement? Ce qui reste du revenu 
après qu’on a dépensé pour la satisfaction de ses besoins per- 
sonnels ce que dépensent en moyenne les personnes de meme 
condition. Si tout le monde avait le même revenu, personne ne 
croirait avoir du superflu. Cet équilibre, cet état stationnaire, 
n’est pas seulement chimérique, il n’est pas à souhaiter. On a 
présenté une image assez fidèle de la monotonie sociale et des 
fâcheuses conséquences économiques qui résulteraient d’une 
égalité absolue de tous les hommes au point de vue des biens 
de la fortune: c’est la monotonie du désert. Rien ne vient inter- 
rompre la ligne uniforme de cette plaine immense ; partout 
même composition du sol ; rien qui arrête et condense les va- 
peurs de l’atmosphère ; c’est une surface sans consistance et 
mobile, que le moindre vent bouleverse, en sorte que aucun 
arbre, aucune plante n’y peuvent prendre racine. 

L’économie politique prescrit au riche comme au pauvre, le 
travail, l’épargne, l’économie, ce qui semble contraire à cette 
sagesse vulgaire qui s’exprime ainsi : un tel est riche, il n’a 
donc pas besoin de travailler, d’épargner, d’économiser. Voyons 
un peu ce qu’il en est. 

Le riche n’a pas besoin de travailler ! on veut généralement 
dire par là qu’il n’a pas besoin de se livrer à un travail manuel 
pour gagner un salaire, ou faire pour lui-meme un travail qu il 
peut faire accomplir par d’autres en leur payant un salaire. 
Cela est vrai, mais n’y a-t-il donc que des travaux manuels ? 
l’administratign d’une grande fortune est un travail, un travail 
de direction analogue à celui de l’entrepreneur d’industrie. 
Cette administration comprend deux choses : 1® une bonne ges- 


// 


CHAP. XXI. l’Épargne du riche. 293 

tion des capitaux que l’on possède, de la fortune acquise ; 2® un 
bon emploi de la portion des revenus destinée à être capitalisée. 
Quelle variété de connaissance, quelle surveillance de tous les 
instants ne faut-il pas pour suffire à cette double tâche I Autre- 
fois il était de règle que les gens riches avaient un intendant 
sur lequel ils se déchargeaient de tous les soins de l’adminis- 
tration et qui leur remettait annuellement une somme repré- 
sentant approximativement leurs revenus. C’était, pour les 
particuliers, le système des fermiers généraux. De là le gaspil- 
lage des fortunes privées comme de la fortune publique. Cela 
s’appelait vivre noblement; ce n’est plus aujourd’hui considéré 
que comme une sottise. D’ailleurs, indépendamment de ce tra- 
vail directement consacré à la conservation et à l’accroissement 
du capital, le riche peut s’appliquer à la culture désintéressée 
de la science, contribuer à ses progrès et accroître ainsi la 
puissance productive de la société par des inventions et des dé- 
couvertes dont lui-même ne profitera pas tout d’abord. S’il con- 
vient au pauvre de ne placer ses épargnes que dans des entre- 
prises en voie de succès, c’est au capital du riche de fairè les 
frais de celles qui ont un caractère aléatoire. 

Le riche n’a pas besoin d’épargner ! Je retrouve, à propos 
de l’épargne, la même confusion que pour le travail. Sans doute 
la prévoyance du riche n’envisage pas les mêmes éventualités 
que celle du pauvre, par exemple, un chômage subit ou une 
maladie qui tarissent la source du revenu ; mais le riche qui 
s’est habitué à dépenser pour ses besoins personnels la totalité 
de ses revenus,en viendra immanquablement à entamer son ca- 
pital : ce sera une réparation urgente, un accident calamiteux 
qui amoindrira notablement le revenu d’une année... on pren- 
dra sur le capital pour équilibrer le budget, mais celte brèche 
une fois faite s’agrandira de jour en jour* car celui auquel 
n’ont pas suffi une première fois des revenus intacts, se conten- 


294 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

tera encore moins de ces mêmes revenus diminués. Le riche qui 
n’épargne pas s’achemine vers la pauvreté, et cela d’autant plus 
sûrement que cette première atteinte portée au capital ne se 
présentera pas, en général, sous la forme d’une aliénation, 
mais d’un emprunt. L’aliénation est une mesure extrême à la- 
quelle on se résout difficilement; l’aliénation consommée rend 
sensible, palpable, la diminution de la fortune; mais après 
l’emprunt, le patrimoine n’est pas diminué en apparence; 
l’obligation prochaine, immédiate, n’est pas de rembourser le 
capital emprunté, mais de payer tes intérêts, c’est-à-dire une 
somme relativement minime. Oui, mais ces intérêts sont pres- 
que toujours supérieurs aux revenus que produit dans les mains 
de l’emprunteur le capital emprunté, en supposant même que 
celui-ci n’ait pas été purement et simplement dissipé. C’est 
alors qu’arrivent les spéculations hasardeuses en vue de réparer 
une fortune ébréchée. Le riche qui n’épargne pas plus ou 
moins est sur le chemin de la ruine. 

Mais, au moins, vous n’astreindrez pas le riche à une rigou- 
reuse économie dans ses dépenses personnelles? — Au con- 
traire, c’est dans la maison du riche que l’économie est le plus 
indispensable. L’économie n’est nullement opposée à l’abon- 
dance, à une vie large, au luxe même... le contraire de l’éco- 
nomie, c’est le désordre, le gaspillage, et c’est surtout là, où il 
y a , comme on dit, un grand train de maison, que le désordre 
et le gaspillage sont le plus à redouter, par la raison que les 
entraînements sont plus faciles. C’est là qu’on est le plus dis- 
posé à user de ce crédit de consommation (2) dont les fournis- 
seurs, qui le subissent, peuvent croire qu’ils s’indemnisent légi- 
timement en présentant des notes exagérées. On peint d’un mot 

ces fortunes livrées au désordre et au gaspillage, en disant que 

« 

(2) Voir au commencement du chapitre vu. 








CHAP. XXI. L EPARGNE DU RICHE. 295 

leurs possesseurs ne savent bien ni ce qu’ils ont ni ce qu’ils 
doivent. Le budget de la pauvreté ou de la médiocrité, au con- 
traire, est chose très-simple ; il est facile d’y voir clair, le 
moindre déficit s’y accuse nettement; la privation, la souffrance 
se font sentir immédiatement. 

Ainsi les conseils que l’économie politique adresse aux riches 
sur le bon emploi du capital, du revenu, de la richesse en gé- 
néral, ont une sanction positive. Les cruelles lois économi- 
ques (3) existent pour les riches comme pour les pauvres. La 
fonction économique des riches est spécialement de conserver 
et d’accroître (4) le capital. Ceux qui remplissent mal cette 
fonction s’y voient tôt ou tard remplacés par d’autres, et ils se- 
ront d’autant plus cruellement punis qu’après n’avoir pas su 
faire un bon usage de la fortune ils supporteront plus malaisé- 
ment la pauvreté que ceux qui ont toujours vécu dans cet état. 
La société peut bien couvrir d’une protection spéciale certaines 
incapacités caractérisées résultant de l’âge, de la faiblesse d’es- 
prit, de la folie; empêcher qu’un individu soit dépouillé par la 
ruse ou par la violence ; mais elle ne peut pas absolument em- 
pêcher les gens de se ruiner par leur négligence et leur impré- 
voyance. Ni la justice, ni l’intérêt social ne réclament que le 
capital soit immobilisé par des substitutions et des majorats aux 
mains de certains privilégiés de la fortune déclarés irresponsa- 
bles de leur mauvaise gestion. L’économie politique ne saurait 
recommander à aucun titre ce mode de conservation du capital. 

Un raisonnement aussi peu judicieux que tous ceux que je 
viens de réfuter, est celui qui consiste à dire à un négociant, à 


(3) Voir le chap. précédent, note 10. 

(4) Voltaire a exprimé une idée fausse en vers médiocres, quand il 

dit dans le Mondain : % 

Le riche est né pour beaucoup dépenser ; 

Le pauvre est fait pour beaucoup amasser. 


J 




296 II* PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

un manufacturier : N’êtes-vous pas assez riche ? quand céderez- 
vous la place à d'autres? Ceux qui parlent ainsi n’ont pas la moin- 
dre idée de la fonction sociale de la richesse et du capital, et sur- 
tout de l’importance du capital immatériel représenté par l’ex- 
périence du chef d’une grande maison de commerce. Autant 
vaudrait dire à un général victorieux de se retirer pour faire 
place aux jeunes. Ce qui importe, c’est que ceux-ci se forment 
au maniement des affaires, et à la conduite des armées sous ces 
vétérans éprouvés de l’industrie et de la guerre, deux choses 
entre lesquelles nous avons constaté plus d’une analogie (5) . Ce 
qui importe à la société c’est qu’une grande entreprise indus- 
dustrielle qui accroît la richesse et le capital, continue à pros- 
pérer et à fournir des revenus aux travailleurs tout en versant 
dans la circulation des produits de plus en plus abondants et à 
meilleur marché (6) . Que le pauvre travaille et épargne princi- 
palement en vue de s’assurer un sort meilleur, des moyens 
d’existence moins précaires, rien de mieux; mais le riche doit 
avoir d’autres visées que d’accroître sa fortune pour se retirer 
des affaires et se reposer. Il a mieux à faire que de réaliser, de 
ne laisser que quelques capitaux dans l’industrie ; qu’il y reste 
de sa personne. Heureusement il en est souvent ainsi, et c’est là 
un fait que je tiens à signaler, car rien n’est plus propre à 
réhabiliter la richesse, à en faire ressortir la haute fonction 
sociale, telle que la comprend l’économie politique. Voyez ce 
négociant qui travaille assidûment à son comptoir comme le 

(5) Voir notamment an commencement du chapitre iv. 

(6) On attribue en partie la plus grande abondance et le plus bas prix 

des capitaux en Angleterre, à l’habitude qu’ont les chefs de maison de 
ne pas se retirer brusquement, forlune faite, mais d’associer pendant v 

< longtemps à leurs travaux ceux qui doivent les remplacer plus tard dans 

la direction. Voir nne intéressante discussion snr ce sujet à la société 
d’économie politique ; Journal des économistes de décembre i 854 . 


CHAP. XXI. l’Épargne du riche. 297 

dernier de ses commis, cet industriel qui ne quitte pas son 
usine... ils sont riches, très-riches ! Pourquoi donc travailler 
encore? Pourquoi ne pas se retirer, liquider, céder? On répon- 
dra peut-être : c’est la soif des richesses 1 il y a des gens qui n’en 
ont jamais assez 1... n’en croyez rien. Ces deux hommes vivent 
le plus simplement du monde ; le revenu d’une faible partie de 
leur capital consolidé leur suffirait; ils ne sont ni avares, ni 
avides. .. qu’est-ce donc qui les retient au comptoir et à l’usine? 
c’est le goût du métier, c’est le sentiment de l’honneur profes- 
sionnel. Ils sentent vaguement que c’est encore là qu’ils peu- 
vent être le plus utiles à la société. Que deviendrait sans eux 
cette industrie qu’ils ont fondée ? Que de souvenirs les attachent 
à cette usine maintenant prospère, qui a eu de faibles commen- 
cements, qu’ils ont agrandie peu à peu, dans laquelle ils ont 
introduit année par année tant de perfectionnements ? Et cette 
grande famille d’ouvriers qu’ils peuvent tous nommer par leur 
nom ? On se souvient des grandes batailles livrées sur le marché 
du monde, de ces revues solennelles des expositions interna- 
tionales où on a été mis à l'ordre du jour de l’armée cosmopo- 
lite de l’industrie? Enfin on ne renonce pas sans regrets à celte 
haute situation que font à un industriel ses relations d’affaires, 
sa capacité reconnue, son honorabilité, son crédit. C’est ce mé- 
lange des sentiments les plus divers qui retient l’homme à la 
tâche à laquelle il ne s’est peut-être soumis d’abord que par 
nécessité, dans de tout autres vues, et le plus humble ouvrier, 
s’il veut être heureux, ne doit pas rester étranger à ces senti- 
ments, de quelque nom qu’on les appelle, amour-propre, am- 
bition de bien faire, honneur professionnel (7). 

(7) M. Louis Raybaud nous a tracé le tableau touchant d’un vétéran 
de la grande industrie lyonnaise qui s’indignait à l’idée de prendre ses 
invalides et d’accepter la plus honorable assistance : « . . . C’est une 




298 11* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Non, il n’est pas vrai qu’on ne travaille que pour s’enrichir, 
que pour gagner de l’argent ! si , par la force même des choses 
et pour le bien de tous, le capital, aux mains d’un homme in- 
telligent, tend sans cesse à s’accroitre, cela ne veut pas dire que 
le possesseur de cette fortune ne soit mû que par un vil intérêt, 
comme on se plaît à le répéter. Si l’économie politique pose en 
principe que l’homme est mû par l’intérêt, elle ne nie pas, tant 
s’en faut, qu’il y ait d’autres mobiles (8) ; elle affirme seulement 
que l’intérêt est le mobile le plus ordinaire, le plus universel, le 
plus constant, et que, d’ailleurs il n’y a pas opposition entre 
les divers intérêts (9). Les intérêts sont donc de plus d’un genre, 
mais il y a, en somme, dans les mobiles qu’on nous présente 
comme les plus nobles, les plus désintéressés, un certain fonds 
d’égoïsme qui n’a rien de condamable ; et ceux-là même dans 
lesquels on veut nous montrer le type du renoncement, ceux 
qui croient ne pouvoir faire leur salut qu’en fuyant le monde et 
s’enfermant dans un cloître, sont aussi mûs par un intérêt 
égoïste. L’économie politique, qui ne préconise pas ce genre de 

« querelle entre moi et mes enfants. Ils sont à l’aise et voudraient m’ai- 
« der. Non, je suis né sur le métier et je finirai sur le métier. La force 
« y est et les yeux aussi ; je donne le coup de navette et pousse le bat- 
<« tant du métier tout comme un autre. » Us étaient là, le mari et la 
femme chacun devant un métier dont la vétusté attestait les longs servi- 
ces ; et ils gagnaient, à eux deux, t fr. 50 par jour ! 

(3) Ce qui ne l’empêche pas d’être une science, la science de la ri- 
chesse, la science des intérêts. — V. Avant-paopos, note 13. 

(P) L'harmonie des intérêts !... cela fait sourire bien des gens : quel- 
ques jurisconsultes, je dirai mieux, des légistes, qui se piquent d être 
des gens pratiques, positifs, se représentent volontiers le contact des in- 
térêts sous la forme d’un procès dans lequel chaque partie cherche à 
mettre dedans (c’est l’expression dont on s’est servi) son adversaire... 
et les juges ; où il faut nécessairement que l’un perde pour que l’antre 
gagne ; sauf le cas où on casse un bras à P un et une jambe à Vautre, 
comme on dit encore au palais. 


• # 


CHAP. XXI. L EPARGNE DU RICHE. 299 

renoncement (1 0), ne dédaigne pas celui qui consiste à travailler 
sans avoir pour unique préoccupation de gagner de l’argent. 

Les fondateurs de la science économique ont été les plus dé- 
sintéressés et les plus généreux des hommes, et personne n’avait 
plus qu’eux le droit de parler de désintéressement et de géné- 
rosité. Adam Smith en particulier considérait que la sympathie, 
cette pitié tendre des maux d’autrui, qui fait que nous ne pou- 
vons être heureux tant que nous voyons souffrir nos semblables, 
n’était pas moins que les rapports purement économiques, le 
fondement de toute société. L’économie politique doit être en- 
tendue toutes les fois qu’il s’agit des obligations qu’impose la 
richesse, car il ne suffit pas de parler d’une façon générale des 
devoirs de patronage, de bienfaisance, de charité ; il faut encore 
savoir comment ces devoirs pourront être accomplis, ces vertus 
exercées de la manière la plus profitable pour la société et pour 
ceux qu’on entend secourir. L’économie politique ne dégénère 
pas pour cela en une pure prédication morale ; elle reste tou- 
jours sur son terrain en enseignant l’art d’être bienfaisant et 
charitable, art beaucoup plus difficile qu’on ne le croit généra- 
lement. 

Nous nous trouvons en effet ici en présence d’un malentendu 
analogue à celui que j’ai signalé dans le chapitre précédent; j’ai 
fait voir comment on se méprenait sur les conditions sociales et 
économiques de notre temps en se bornant à prêcher au pauvre 
la patience et la résignation, il faut y ajouter : travail et épar- 
gne ; c’est la conséquence de la situation qui est faite à tous : 
liberté et responsabilité. On ne se méprend pas moins lorsque, 
pour moraliser la richesse on se borne à dire au riche : don- 
nez l cette méprise procède de la même erreur, de la même 


(1 0) J’avoue que je considère comme tout à fait puéril de faire d’un 
traité d’économie politique une pure théorie du renoncement. 


■ 


300 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

confusion (11). Autrefois la richesse étant considérée comme 
une quantité limitée, distribuée définitivement, conseiller au 
pauvre de s’enrichir eût été en quelque sorte 1 inviter à s em- 
parer d’une partie des biens des riches ; mais rien n empêchait 
de s’adresser directement au riche et de l’exhorter à se dé- 
pouiller volontairement en faveur du pauvre. Dans ce temps-là 
charité et bienfaisance étaient synoniraes d’aumône. De là les 
distributions régulières d’aumônes à la porte des monastères, et 
avant qu’il s’y fût introduit cette corruption qui appela si sou- 
vent d’énergiques réformes, les religieux ne se considéraient 
que comme les aumôniers chargés de répandre parmi les pau- 
vres des richesses dont ils n’étaient que les administrateurs. Ils 
faisaient mieux que cela lorsque à l’aumône et à la prière ils 
joignaient l’exemple du travail. En somme ces distributions de 
secours à la porte du château et du couvent n’étaient qu’une 
forme de la charité légale dont nous avons constaté les inconvé- 
nients ; c’était la charité imposée non par la loi, mais par la 
force des choses à ceux qui possédaient la terre, aux privilégiés 
tenus de subvenir aux besoins de ceux qui étaient placés à leur 
égard dans une dépendance plus ou moins étroite. 

Les conditions de l’assistance et de la bienfaisance sont au- 
jourd’hui complètement différentes de ce qu’elles étaient autre- 
fois. Il s’est produit ici quelque chose d’analogue à ce qui s’est 
vu pour le prêt à intérêt dont la prohibition maintenue si long- 
temps, au moins en théorie, est en contradiction avec le régime 
économique de la société moderne. Je ne crois pas que les doc- 
teurs et les Pères de l’Eglise du iv« et du v« siècle qui ont écrit 
contre l’intérêt de l’argent, aient eu une vue bien nette de la 
question ; mais l’instinct confus qui les poussait n était pas 
trompeur. Aujourd’hui on prête à un individu qui, à l’aide du 

l|i (11 ) Voir au chapitre précédent, note 1 1 . 


I 


301 



CHAP. XXI. l’Épargne du riche. 

capital emprunté, peut faire un bénéfice considérable ; ce ne 
sont plus seulement les pauvres qui empruntent, ce sont les 
riches qui recueillent partout des capitaux pour les faire valoir. 
Mais au iv® siècle, au x“ siècle, pendant cette période d’insécu- 
rité, (le violences et d’anarchie qui correspond aux invasions 
barbares et à l’établissement du régime féodal, à qui donc 
prêtait-on? quelles voies régulières s’ouvraient devant l’em- 
prunteur pour arriver à la fortune ? Le prêt d’argent avait le 
caractère d’un simple prêt de consommation ; c’était un moyen 
de subsister, fourni à un malheureux sans ressources ; lui ré- 
clamer quelque chose de plus que la somme prêtée paraissait 
exorbitant, inhumain, contraire à l’équité naturelle autant qu’à 
la charité; c’était à coup sûr peu en harmonie avec les miséra- 
bles conditions économiques de la société. Les mêmes raisons 
qui faisaient considérer le prêt comme un contrat eseentielle- 
ment à titre gratuit, faisaient aussi que l’assistance, la bienfai- 
sance ne se présentaient quQ sous une seule forme ; l’aumône, 
le pur don. Il en est autrement aujourd’hui, et un prêt à intérêt, 
fait à un homme actif et intelligent qui n’a pas de capitaux à 
lui, peut être un acte d’assistance très-réelle. 

Un ancien a dit que les Dieux vendent tous les biens aux 
hommes contre du travail. Que le riche fasse comme les 
Dieux ; qu’il soit toujours prêt à donner ses biens contre du 
travail, j’entends contre du travail sérieux, productif d’une 
vraie richesse. Que, sous prétexte de libéralité, il n’impose pas 
à ceux qu’il veut secourir un vain simulacre de travail : c’est 
avilir la charité et ceux qui la reçoivent. Il y a dans la misère 
et dans la pauvreté des catégories nombreuses qui réclament 
des secours divers, dans leur nature, dans leur importance, 
dans leur durée : il y a des vieillards, des enfants, des céliba- 
taires, des gens mariés, des gens valides et des malades, des 
maladies passagères et des infirmités incurables. Aux uns on 


I 


1 

5 


J 


i 


302 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE, 

peut procurer du travail ; aux autres il faut donner ; un léger 
secours suffira à celui-ci ; il faut à d’autres des secours périodi- 
ques, prolongés. J’ai dit ailleurs comment la bienfaisance privée 
est plus propre que l’assistance légale à proportionner les se- 
cours au besoin ; elle seule notamment peut revêtir cette forme 
exquise qui s’appelle la charité. Je voudrais donner de celle-ci 
une notion un peu plus substantielle, un peu moins vague et 
banale que celle qu’on rencontre partout et qui fait, par exem- 
ple, que l’on confond la charité avec l’aumône. 

La charité par excellence consiste à développer chez ceux 
qui sont malheureux, à un titre quelconque, la force d’âme 
nécessaire pour s’élever au-dessus de leur malheur, pour ne 
s’en pas laisser accabler. La charité consiste à susciter chez les 
autres de bons sentiments, la bienveillance, la justice, l’amour 
de ses semblables ; on a très-bien dit , dans ce sens, que se 
faire aimer c’est être utile aux autres. Le comble de la misère, 
ce n’est pas le dénûment matériel, c’est le découragement, une 
irritation sourde contre la société qu’on accuse de tous ses 
maux, la jalousie contre le riche, l’ironie avec laquelle on 
accueille tout appel à la dignité et à la vertu... calmer ces em- 
portements, adoucir ces amertumes, relever ces courages abat- 
tus, c’est faire acte de charité. Autrefois, après avoir recom- 
mandé au pauvre la patience et la résignation, après avoir 
exhorté le riche à donner largement, on ajoutait que la per- 
fection dans la charité serait que le riche embrassât volontaire- 
ment la pauvreté, une vie de privations et de souffrances, et 
donnât, à son tour, l’exemple de la patience et de la résignation. 
L’économie politique ne saurait s’approprier ces exhorta- 
tions (12), mais voici comment, dans ce même ordre d’idées, 

(i2) Je me suis déjà expliqué, au chapitre xix, sur celte confusion 
entre l’ascétisme et la vertu, et sur la portée de cette parole de l’Evan- 
gile : Vendez votre bien et donnez l’argent aux pauvres. 





CHAI». XXI. L EPARGNE DU RICHE. 


303 


elle entend le devoir de charité du riche. Comme au lieu de 
dire seulement au pauvre : patience et résignation, elle lui dit : 
travail et épargne ; de même, s’adressant au riche, elle lui dit 
que le meilleur moyen d’encourager ces vertus chez le pauvre 
pour lequel elles sont une absolue nécessité, c’est de les prati- 
quer lui-même. Travailler est un devoir pour le riche, c’est de 
la charité, car rien n’est plus propre à inspirer aux pauvres 
l’amour du travail. On objectera peut-être que, si le possesseur 
d’une grande fortune acquise dans le commerce ou l’industrie 
a pu rester jusqu’au bout à la tête de ses affaires, on ne saurait 
espérer que ses nombreux enfants en fassent autant, travaillent 
comme lui. Comme lui, non sans doute ; mais il y a d’autres 
travaux utiles que le commerce et l’industrie. Rien ne fait une 
plus salutaire impression sur le pauvre que de voir quelqu’un 
dans l’aisance se livrer avec ardeur à l’étude. Qui n’a quelque- 
fois recueilli cette parole, où le respect se mêle à l’étonnement: 
en voilà un qui 'pourrait se passer de travailler, et il travaille 
nuit et jour î La richesse est par elle-même une puissance, une 
force ; le riche doit s’appliquer à y joindre l’autorité que donne 
la supériorité intellectuelle et morale afin d’être mieux en me- 
sure de remplir, à l’égard du pauvre, du faible, le devoir de 
protectien et de patronage qui lui incombe. 

Le patronage ! Je sais que c’est là un mot qui sonne mal aux 
oreilles du pauvre. La conquête de l’égalité civile et politique la 
plus complète le rend indocile à tout patronage, à tout ce qui 
peut lui rappeler son ancien état de dépendance ; mais, il faut 
le reconnaître, la faute en est surtout à ceux qui, autre fois in- 
vestis d’un patronage d’autorité, n’en ont usé, en dernier lieu, 
que dans des vues intéressées. L’ancienne société était basée sur 
le patronage accepté ou imposé à tous les degrés de la hiérar- 
chie, dans l’ordre politique, dans l’ordre spirituel, dans l’ordre 
économique : patronage de la noblesse, du clergé régulier et 


304 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

séculier, île la corporation : on sait comment la protection a dé- 
généré en tyrannie et en oppression. Le peu d’intelligence po- 
litique de la noblesse française, si justement renommée, pour 
ses qualités brillantes ; la corruption cléricale aux xv« et xvi« 
siècles, et, après un instant de relèvement (1 3), à la fin du xmi® 
et pendant le xviii® siècle ; la tyrannie du corps de métiers 
contre laquelle les pauvres ouvriers cherchèrent une protection 
dans les associations de compagnonnage... ce sont la des faits 
trop connus pour qu’il soit nécessaire d’insister. Qu’en est il 
résulté? c’est qu’après avoir perdu leur puissance légale, les 
anciens privilégiés n’ont pas conservé, le prestige qui aurait pu 
en faire des autorités sociales (1 4) volontairement acceptées, 
et entourées de la considération qui s’attache naturellement au 
souvenir des services rendus, services qui, à un moment donné, 

ont été très réels. 

Evidemment il ne saurait plus être question aujourd hui 
d’un patronage imposé : les moyens de coercition font complè- 
tement défaut. Mais le devoir ne subsiste pas moins, et il est un 
genre de patronage qui s’imposera toujours : c est 1 exemple 
d’une noble vie. Que la morale et l’économie politique se met- 
tent donc d’accord pour rappeler sans cesse aux riches les res- 
ponsabilités de la richesse. Que chacun dans le cercle étroit de 
ses relations donne l’exemple du travail, de 1 épargne, de 1 ac- 
tivité féconde. Que celui auquel sa fortune laisse une plus 
grande latitude dans le choix de ses dépenses personnelles, les 
règle conformément aux principes que nous avons établis en 

(13^ M. Le Play, dont les sentiments ne sont pas suspects, a recueilli 
Di dessus les témoignages les plus concluants dans le premier volume de 
L^I^^?ZalejFraJe.,i dans son livae tOrganmUon du 

( On sait que c’est sur la reconstitution d un haut patronage des 
autoritét social, que Vécole de M. U Play tonde, en grande parlie, 
l’espoir d’une réforme. 


f 


CHAP. XXI. l’Épargne du riche. 


305 


parlant de l’épargne, de la prodigalité, du luxe ; qu’il épargne 
sans thésauriser ; qu’il s’abstienne surtout de ces thésaurisations 
subites qui, en supprimant les consommations normales que 
comportent les revenus, trompent l’attente des salariés et por- 
tent la désorganisation dans le grand atelier social. Que le riche 
observe strictement la justice dans ses rapports habituels avec 
le pauvre ; que, dans les circonstances exceptionnelles, il lui 
vienne en aide avec une véritable intelligence de ses besoins, 
avec discrétion, sans ostentation, sans prétendre acquérir un 
droit positif à sa reconnaissance. Qu’il saisisse avec empresse- 
ment l’occasion de recevoir du pauvre quelque léger service, 
qu’il lui rendra sans doute largement mais avec simplicité, 
comme cela se fait entre égaux. Rien ne relèvera plus le pauvre 
à ses propres yeux. Je l’ai déjà dit, la plus grande charité con- 
siste à provoquer chez les autres de bons sentiments, l’esprit de 
justice, la bienveillance. Que le riche ne croie pas se mettre à 
la portée de ceux qui lui sont inférieurs par le rang ou la fortune 
en affectant une basse familiarité; qu’il les élève à lui parla 
simplicité et la dignité du langage et des manières. Voilà la 
véritable égalité des conditions à laquelle tous peuvent as- 
pirer (1 5) . 

(15) Sous ce rapport, j’ai constaté avec plaisir un véritable progrès, 
au dernier Congrès ouvrier qui s’est tenu A Paris, en septembre et octo- 
bre 1^70. Il s’est encore dit là bien des choses étranges, par suite d’une 
profonde ignorance économique ; mais, à la neuvième séance, sous la 
présidence de M. Amat, délégué de Lyon, voici en quels termes excel- 
lents M. Malinvaud, délégué de Limoges, s’est exprimé sur la nécessité 
de l’instruction et de l’éducation : a L’éducation est encore pour nous 
« chose de haute importance. C’est par la différence d’éducation que se 
« comptent, se reconnaissent, s’attirent ou se repoussent les diverses 
« classes. Un homme poli est plus loin d’un homme grossier qu’un mil- 
« lionnaire ne l’est d’un mendiant. L’éducation ne comporte pas seule- 
« ment de jolies manières et de vaines formes extérieures ; elle polit et 
« raffine le goût en toutes choses -, elle exige de l’ordre, de la propreté, 
« de la convenance et de la tenue dans les discours, de l’indulgence dans 
« les rapports ; elle attire enfin, tandis que la grossièreté répugne et re- 
« pousse. » 20 


1 

J 


■ V- T 








f JWFP 


306 11“ PARTIE, DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Pour être en mesure d’exercer avec succès ce patronage offi- 
cieux, toutes les fois qu’une occasion favorable se présente, il 
est indispensable de posséder des notions assez étendues en éco- 
nomie politique. C’est donc un devoir pour le riche de les ac- 
quérir ; c’est le meilleur usage qu’il puisse faire de ses loisirs. 
Lorsque quelqu’un débite devant vous sur un ton d’assurance 
ces niaiseries politico-sociales qui circulent dans le monde 
comme une monnaie de mauvais aloi, il ne suffit pas de hausser 
les épaules et de dire : c’est absurde I II vaut encore mieux le 
démontrer; mais, pour cela, il faut s’être familiarisé avec l’ana- 
lyse des phénomènes économiques ; il faut avoir une certaine 
habitude de raisonner sur ces matières ; on met alors immédia- 
tement la main sur l’argument qui accable d’un coup l’adver- 
saire. Une croyance populaire veut que la nuit soit favorable 
aux esprits malfaisants que les premières clartés du jour disper- 
sent et frappent d’impuissance. . . rien n’est plus vrai, seulement, 
ces esprits malfaisants, ce sont en réalité les fausses doctrines ; 
la nuit qui les favorise, c’est l’ignorance ; la lumière qui les fait 
évanouir, c’est la science ; l’étudier, la comprendre, la répan- 
dre, est le plus utile, le plus glorieux des travaux ; c’est à cette 
œuvre qu’il faut convier le riche. 

Richesse oblige !... D’autres croiront faire merveille en nous 
opposant fièrement cette autre devise : Noblesse oblige ! Que 
veut-on dire par là? Lorsque la noblesse constituait un ordre 
privilégié dans l’Etat, ayant des fonctions particulières, il était 
naturel de dire : noblesse oblige ; cela s’entend de toute fonc- 
tion sociale qui oblige celui qui en est revêtu, à la bien remplir: 
Le patronage féodal a eu sa raison d’être et sa grandeur ; la 
chevalerie en a été l’expression la plus pure. Ces expressions : 
sentiments nobles et chevaleresques sont demeurées dans la 
langue, mais sans avoir aucun rapport avec une classe particu- 
lière de citoyens. Du reste, qu’on le remarque bien, c’est sur- 


CHAP, XXI. l’épargne DU RICHE. 307 

tout depuis que la noblesse a été réduite par la royauté au rôle 
peu enviable d’une domesticité de cour, et n’a plus été que le 
brillant décor d’une société dont le tiers-état faisait la force et 
comme la trame solide, qu’on a le plus complaisamment répété 
ce mot : noblesse oblige!... oblige à quoi? à vivre noblement 
sans doute ; mais on sait du reste ce que beacoup de gens ont 
entendu et entendent encore aujourd’hui par là : vivre sans rien 
faire (16), dépenser sans compter ; jeter quelque peu l’argent 
pai la fenêtre, comme autrefois les rois et les princes, dans les 
solennités publiques, jetaient de l’argent à la foule qui se pré- 
cipitait sous leurs pas en criant : largesse ! largesse ! Ne parler 
qu avec dédain de toutes les professions utiles, à l’égard des- 
quelles on usait d’appellations ridicules ou injurieuses ; affecter 
une familiarité méprisante avec des gens placés tellement bas 
dans l’échelle sociale que personne ne soit tenté de voir là une 
confusion de rangs. Du reste, il faut être juste, ce sont en gé- 
néral les représentants les moins autorisés de l’ancienne no- 
blesse qui sont le plus portés à vivre noblement. C’est au con- 
traire parmi ceux qui portent réellement un nom qu’on trouve 
les esprits les plus ouverts à tout ce qui fait la grandeur de notre 
temps. Ceux-là confondent volontiers ainsi les deux devises en 
une seule : noblesse et richesse obligent, et l’entendent comme 
nous ; et pensent que s’il est encore permis de parler de no- 
blesse, c’est à ceux qui cultivent la science d’une façon désin- 
téressée, placent 1 amour du bien public au-dessus des intérêts 


(16) Louis XIV donna à la noblesse l’exemple de la prodigalité. Il di- 
sait à Madame de Maintenon qui lui demandait de l’argent pour ses 
pauvres : Un Roi fait l’aumône en dépensant beaucoup. — Nous savons 
ce que vaut cette théorie — Mais il est un point sur lequel Louis XIV 
aurait pu servir de modèle à sa noblesse : il était laborieux, appliqué au 

'u,* ^ roi, chose méritoire si on considère la 

détestable éducation qu’il avait reçue. 




cuAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 309 





308 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

de partis, et s’efforcent de mettre le poids d’une vie honorable 
dans les enseignements qu’ils répandent autour d eux (17). 

Aux anathèmes contre la richesse, aux vulgaires déclama- 
tions inspirées par une fausse religion, aux préjugés nobiliaires 
contre le commerce et l’industrie, j’opposerai en dernier lieu, 
une autorité devant laquelle tous devront s’incliner. Un des 
plus grands citoyens dont la France s’honore, un homme dont 
on ne peut prononcer le nom sans admiration et attendrisse- 
ment, le maréchal de Vauban, qui, pour n avoir été qu un 
pauvre gentilhomme de médiocre naissance, un assez petit 
compagnon, comme on disait dans le sot langage du temps, ne 
s’entendait pas moins que tous les plus brillants seigneurs, en 
fait de noblesse et de vrai grandeur, avait proposé d’accorder 
des lettres de noblesse au négociant qui serait resté un certain 
temps dans les affaires et y aurait fait une fortune d’un chiffre 
déterminé. Les enseignements que j’ai essayé de résumer dans 
ce chapitre ne sauraient invoquer une confirmation plus écla- 
tante ; et cela suffit pour que le maréchal de Vauban, puisse 
ajouter à tant de titres de gloire, celui de précurseur des grands 
économistes du xviii'si ècle. 

(17) Dans ses Etudes sur les économistes Français du XllF siècle, 
M. Léonce de Lavergne nous a tracé un tableau charmant du généreux 
mouvement qui se manifesta, au milieu du xviii'’ siècle, dans une par- 
tie de la noblesse française, et qui, s’il s’était généralisé, aurait pu pré- 
venir par une pacifique évolution, la Révolution, sinon celle de 1789, 
du moins celle qui la suivit. — Mais combien étaient-ils de ceux-là?... 
Voir notamment l’étude sur le marquis de Chastellux, 





CHAPITRE XXII. 


L'épargae individuelle et la paisü»ance publique. 
L’épargne et le eapital de l’Etat. 


« Sire, ce que j’ai est vôtre I » disait Jacques-Cœur au roi 
Charles VII. Celui-ci aurait pu répondre par ces paroles de 
Louis XII ; « Le trésor du monarque est dans la bourse de ses 
sujets. » L’idée de Patrie et d’Etat, antipathique au régime 
féodal, trouva sa première personnification dans la royauté qui 
fut le centre de la résistance contre les prétentions anarchiques 
des seigneurs,contre les revendications prématurées de la bour- 
geoisie et contre la domination étrangère. Aujourd’hui nous 
disons : l’Etat est une personne fictive qui représente les inté- 
rêts collectifs de la société et qui, pour remplir sa mission, n’a 
d’autres éléments de force et de puissance, d’autres richesses, 
d’autres moyens d’action que ceux que lui fournissent directe- 
ment ou indirectement les divers membres de la communauté. 
Sans doute l’Etat peut posséder un domaine foncier plus ou 
moins considérable, mais une grande partie de ce domaine, 
affectée à des usages publics, loin d’être une source de revenus, 
nécessite des frais d’établissement, d’entretien ou de surveil- 
lance considérables. L’Etat est peu propre à exploiter, comme 
le fait un particulier, des propriétés rurales ordinaires; la seule 
chose qui lui convienne dans ce genre, ce sont de grandes masses 
de forêts ; et encore doit-il bien moins songer à en tirer un re- 
venu régulier, qu’à conserver et à reconstituer, au besoin, cette 
richesse dans un intérêt social supérieur, c’est-à-dire à raison 



■'I 


i 


310 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

de l’influence qu’elle exerce sur le climat, le régime des eaux 
et la production générale. En somme, la ressource de l’Etat, 
indépendamment des services personnels que lui doivent les 
citoyens, est dans l’impôt. Il peut emprunter, mais c’est avec 
l’impôt qu’il paie les intérêts et rembourse le capital. Du reste, 
qu’il s’agisse d’impôt ou d’emprunt, l’Etat puise toujours à la 
même source, à savoir : l’épargne et le capital individuels. Je 
veux essayer de définir nettement cette situation et d’en tirer 
quelques (1 ) conséquences relatives aux ménagements que l’Etat 
doit garder dans ces appels à la fortune privée des citoyens. 
Les plus grands intérêts sont ici engagés, intérêts politiques et 
économiques ; c’est aussi affaire de justice et de moralité (2). 

L’Etat et l’ensemble des citoyens sont en ce qui concerne le 
paiement de l’impôt, dans le rapport de créancier à débiteur. 
Expliquons-nous sur la cause, la nature, l’étendue et les condi- 
tions particulières de cette créance. L’Etat a droit à l’impôt, 
parce qu’il fait les frais de l’ordre et de la sécurité qui sont la 
première condition, non-seulement de toute industrie, de toute 
production, mais de l’existence sociale même. C’est pour le 
moins l’application de ce principe élémentaire d’économie po- 



(1) On pense bien que je ne vais pas traiter ici méthodiquement, se- 
rait-ce même de la façon la plus sommaire, des finances publiques, des 
impôts, et des emprunts. Je me cantonne autant que possible dans mon 
sujet, l’épargne et le capital. — Je m’abstiens pareillement de discuter la 
question des attributions de l’Etat ; je crois que le bon sens et l’écono- 
mie politique sont d’accord sur la tendance qui doit dominer, et qui tient 
le milieu entre ces solutions radicales : tout par l’Etat, rien par l’Etat. 
On sait qu’un spirituel économiste, M, de Molinari, a soutenu la thèse 
que toutes les fonctions de l’Eiat pourraient devenir des industries pri- 
vées s’exerçant sous la loi de la libre concurrence. Ce serait la recon- 
naissance du droit de sécession. Pour les individus, ce droit existe prati- 
quement : c’est la naturalisation en pays étranger. 

(2) L’honnêteté en matière de finances publiques est une vertu moder- 
ne. Peu importe qu’autrefois on ait pendu quelques financiers. 


r 


CHAP. xxH. l’Épargne et la puissance publique. 311 

litique que tous ceux qui ont contribué à la production de la 
richesse, ont droit à une part de cette richesse. A ce même titre 
l’impôt est un prélèvement, une créance privilégiée. D’autre 
part, cette créance est essentiellement indéterminée en ce sens 
que l’Etat (3) ne doit pas, comme le fait un particulier débattre 
les conditions de son concours, l’évaluer à une somme fixe dont 
il fera ensuite tel usage qui lui conviendra; il ne doit demander 
aux contribuables que ce qu’il dépense réellement dans l’intérêt 
commun. Il y a, entre l’Etat et les particuliers, cette différence 
fondamentale, que les particuliers ont un revenu déterminé 
qu’ils tirent de leurs fonds productifs, terre, capital, travail, et 
qu’ils doivent régler leurs dépenses sur leurs ressources ; l’Etat, 
au contraire, n’a pas en principe des revenus propres ; ce qui 
apparait tout d’abord dans son budget, ce sont des dépenses 
plus ou moins obligatoires ou facultatives, pour lesquelles il 
demande aux contribuables des sacrifices plus ou moins consi- 
dérables. Voilà précisément la cause de tous les entraînements 
funestes en matière de finances publiques ; on commence par 
dresser le budget des dépenses et on songe ensuite aux recettes; 
on songe à trouver de l’argent, et comment l’argent pourrait-il 
manquer quand on est en présence de trente ou quarante mil- 
lions de contribuables? Pour bien des gens, la finance n’est 
que l’ensemble des procédés à l’aide desquels on parvient à 
mettre la main sur l’argent qui se cache. 


(3) J3 reste sur le terrain étroit du droit public ; je parle de l’Etat et 
non de la Patrie. Le patriotisme, le sentiment de la patrie est comme la 
loi morale qui n’a pas le même empire sur tous. Le droit positif, droit 
public ou privé, a précisément pour objet de déterminer un minimum 
d’honnêteté, de vertu, de dévouement et de sacrifice à la chose publique, 
et de l’imposer sous des sanctions plus ou moins rigoureuses. L’Etat 
c’est la patrie en tant qu’il s’agit de définir nettement les rapports du 
droit collectif et du droit individuel. On aime sa patrie, on se conforme 
tout au moins aux lois de l’Etat. 


312 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

L’homme d’Etat, l’économiste financier, se font une autre idée 
de la créance de l’Etat sur les citoyens à raison de l’impôt. Ils 
savent quelle tâche délicate c’est pour les représentants de 
l’Etat de délimiter une créance qui est, de sa nature, indéter- 
minée. Ce qu’il faut surtout considérer c’est que cette créance 
est perpétuelle, variable dans la plus grande mesure, destinée à 
s’accroître naturellement, et pouvant accidentellement atteindre 
un chiffre énorme. De tout cela il résulte que l’Etat doit pro- 
céder autrement qu’un créancier ordinaire. Celui-ci, à la ri- 
gueur, n’a pas de ménagements à garder envers son débiteur; 
il met la main sur ses biens et, une fois payé, peu lui importe 
que son débiteur se trouve sans ressource. L’impôt, au con- 
traire, est une prestation périodique; il faut, en outre, prévoir 
que, dans les pressants besoins de l’Etat, on réclamera des 
contribuables un sacrifice plus considérable; l’Etat a donc in- 
térêt à ce que ses débiteurs, les contribuables, travaillent, épar- 
gnent, s’enrichissent, accroissent leurs capitaux. Ce sera là, 
non seulement la source intarissable d’où l’impôt coulera inces- 
samment, régulièrement, mais encore le vaste réservoir où 
l’Etat pourra puiser à pleines mains dans les circonstances ex- 
traordinaires telles qu’une grande guerre. Que voit-on alors en 
effet? En même temps que les dépenses s’accroissent subite- 
ment, qu’on se livre à une effroyable consommation stérile, on 
voit un nombre considérable de travailleurs utiles arrachés aux 
travaux productifs de l’industrie pour les travaux improductifs 
de la guerre. Pour toutes ces causes l’épargne et la formation 
du capital sont arrêtées, et on vit sur l’épargne et le capital du 
passé. 

L’épargne et le capital doivent aller croissant comme l’impôt. 
L’impôt, en effet, doit suffire aux charges de la paix et de la 
guerre qui, les unes comme les autres, deviennent toujours plus 
considérables... je ne dis pas plus lourdes, car je n’entends pas 


I 



CHAP. XXII. l’Épargne ET LA PUISSANCE PUBLIQUE. 313 

m’associer aux doléances plus ou moins sincères de ceux qui 
gémissent sur ce qu’ils appellent le fardeau de plus en plus 
accablant des impôts. Expliquons-nous sur cet accroissement 
des impôts qui est un phénomène économique en rapport direct 
avec l’étendue de l’épargne, l’accroissement du capital, le déve- 
loppement général de la richesse publique et privée, avec les 
nouvelles conditions économiques de la société. Pour juger si 
une charge est plus ou moins lourde, il ne suffit pas de la con- 
sidérer en elle-même, il faut encore tenir compte de la vigueur 
de ceux qui doivent la supporter et des services qu’ils reçoivent 
en échange. 

Autrefois l’Etat réclamait surtout des services personnels , il 
en était ainsi notamment à tous les degrés de la hiérarchie féo- 
dale, depuis le noble vassal qui devait suivre le seigneur au 
plaid et à la bataille jusqu’au serf qui devait la corvée, c’est-à- 
dire un certain nombre des jours de travail, au possesseur de 
la terre. A côté des services personnels il y avait des redevances 
en nature. Tout cela formait un système de contributions fort 
onéreux pour le contribuable et peu profitable pour le souve- 
rain, quel qu’il fût, car il n’est pas toujours facile d’utiliser des 
services personnels et des redevances en nature. Les capitaux 
créés par l’épargne, les revenus abondants qui en ont été le 
produit dans les différentes industries, ont permis de remplacer 
par l’impôt en argent la plupart des services personnels et des 
prestations en nature, et cela au grand avantage du débiteur et 
du créancier. Il s’est opéré là une évolution économique ana- 
logue à celle qui résulta de la substitution du système moné- 
taire au troc primitif. Qu’était-ce, en effet, que le système de 
contribution propre au régime féodal et au régime patriarcal ? 
Chacun des membres de la communauté faisait quelque chose 
dans l’intérêt commun ; le chevalier guerroyait, le serf cultivait 
la terre, le prêtre priait ; c’était un échange direct de services, 


314 11® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

troc pour troc : vous y verrez pour moi, je marcherai pour vous. 
Qu’est-il arrivé ensuite ? Grâce à l’épargne et au capital, de 
nouvelles sources de la richesse se sont ouvertes; grâce au com- 
merce et à un marché plus étendu, chacun a pu réaliser en 
argent les produits de son industrie et contribuer aux charges 
de l’Etat en payant un impôt à l’aide duquel le souverain paie 
les services et achète les choses nécessaires. Le système des 
services personnels a pu suffire autrefois, dans une certaine 
mesure, aux exigences de la paix et de la guerre telles qu’on 
les comprenait. Les charges de la paix étaient peu de choses ; 
ni routes, ni ponts; des villes sans pavés ni éclairage; une police 
mal faite, et tout le reste... Que l’on compare et qu’on se de- 
mande si c’est avec la corvée qu’on peut accomplir les merveil- 
leux travaux de la paix dont nous sommes témoins. 

Ainsi il n’y a plus aujourd’hui, entre les particuliers et l’Etat, 
une sorte de troc, d’échange direct de services; c’est plutôt une 
vente et un achat qui interviennent. L’Etat vend et achète des 
services. L’impôt est le' prix qu’on paie à l’Etat pour les services 
qu’il rend. Tel qui paie un impôt reçoit d’autre part un salaire 
de l’Etat. Il en est résulté, outre les avantages purement écono- 
miques, plus de moralité et de justice dans l’impôt. Autrefois, 
quand la contribution aux charges communes consistait en un 
mélange d’impôts en argent et de prestations personnelles de 
différentes sortes, il s’était établi entre les contribuables des 
catégories auxquelles se rattachaient des distinctions sociales. 
Lanoblesse, disait-on, contribue de son sang, et le tiers-état de ses 
biens. L’idée d’impôt payé enargent emportait celle d’une condi- 
tion sociale inférieure. On récompensait quelqu’un d’un service 
rendu à l’Etat en lui accordant une exemption d’impôts, comme 
on accorde aujourd’hui une distinction honorifique. Ceux qui 
servaient à cheval dédaignaient ceux qui servaient à pied ; tous 
ensemble méprisaient naturellement les corvéables employés à 



CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 315 

l’entretien des routes. Aujourd’hui personne ne se croit désho- 
noré pour payer l’impôt ; et, quant au service militaire, chacun, 
en principe, y est soumis ; mais on ne saurait plus suffire, 
comme autrefois, aux charges de la guerre à l’aide de simples 
services personnels. Que l’on compare le matériel de guerre 
d’une armée féodale avec celui d’une armée moderne ! 

Ainsi l’Etat rend des services dont l’impôt est le prix, et on 
peut se représenter un accroissement ou une diminution d’im- 
pôts comme une augmentation ou une diminution dans le prix 
d’une denrée. Il s’agit ici incontestablement d’une denrée de 
première nécessité, l’ordre, la paix, la sécurité, tous les éléments 
de prospérité que la société peut, suivant les temps, devoir à 
l’Etat. J’ai dit que l’impôt va toujours croissant ; mais, il y a là, 
plus qu’en toute matière, ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, 
il y a surtout ce qu’on ne veut pas voir, et pour apprécier équi- 
tablement la signification de ce fait, il faut se demander, suivant 
1 expression vulgaire, si on nous en donne pour notre argent. 
Les services que rend l’Etat ne sont pas une quantité fixe et in- 
variable, et il est certain qu’il en rend aujourd’hui infiniment 
plus et de meilleure qualité qu’autrefois. La société prise en 
masse est beaucoup plus riche qu’autrefois, la production plus 
abondante; l’Etat protège des intérêts plus considérables, à plus 
grands frais; il a droit à une plus forte rénumération. L’aug- 
mentation des prix, qui tient à des causes économiques bien 
connues, est un fait général, et si l’Etat paie tout plus cher, il 
faut bien que l’impôt le lui rembourse. Mais, en somme, les 
énormes budgets d’aujourd’hui ne prélèvent pas une plus forte 
partie du revenu national qu’autrefois (4) . 

(4) M. Paul Leroy- Beaulieu , Traité de la science des finances, t. n, 
p. 203. 


I 


316 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

Les considérations qui précèdent peuvent servir de règles (5) 
dans la fixation de cette quotité, de ce prélèvement. Il ne doit 
s’exercer que sur le revenu et n’en prendre qu’une part assez 
faible pour permettre à l’épargne de grossir le capital. L épargne 
et le capital alimentent l’impôt, il faut que l’impôt ne dérange 
pas l’épargne. Porter atteinte à l’épargne ou au capital c est 
amoindrir la puissance productive d’un pays. Les impôts exa- 
gérés ne peuvent être perçus sans vexation pour les personnes, 
sans entraves pour le commerce et l’industrie. Lorsque les re- 
venus du capital sont trop fortement atteints par 1 impôt, le 
capital émigre. 

Pour soutenir l’innocuité ou même les avantages des gros 
i mpôts, on a mis en avant divers raisonnements dont quelques- 
uns sont empreints d’une évidente exagération, d’autres sont de 
purs sophismes. C’est, comme nous allons le voir, la partie de 
la théorie de l’impôt qui a le plus directement trait à l’objet de 
cette étude. 

On a dit que de lourds impôts stimulent l’industrie, l’esprit 
d’invention, poussent à l’épargne et à l’économie, comme l’ac- 
croissement de charges qui résulte de l’augmentation du nombre 
des enfants développe une plus grande énergie chez le père de 
famille. Cette opinion n’a été mise en avant par Mac-Culloch 
que pour répondre à une assertion d’Adam Smith que, si 1 An- 
gleterre n’avait pas, depuis 1688, levé tant d impôts pour suh- 
venir aux dépenses improductives de la guerre, la plus grande 
partie de ces sommes, restées aux mains des particuliers, au- 

(5) Il ne s’agit pas de traduire ces règles en chiffres précis, de fixer 
théoriquement un minimum et un maximum. On peut, d’une manière 
générale, parler d’impôts légers, lourds, faibles, exagérés... La Belgique, 
l’Angleterre, la France et l’Italie, nous offrent exactement ces quatre ty- 
pes. Ieo Belgique, l’impôt ne paraît être que de 6 0/0 du revenu ; en An- 
gleterre de 8 0/0 ; en France de 12 à 13 0/0 ; en Italie il dépasse 16 0/0. 
— M. P. Leroy Beaulieu, t. i, p. 124. 





CHAP. xxH. l’Épargne ET LA PUISSANCE PURLIQUE. 317 

raient été épargnées, c’est-à-dire auraient reçu un emploi 
reproductif, et le capital serait allé ainsi s’accroissant dans des 
proportions considérables. Eh bien I il est à croire que les choses 
ne seraient pas tout à fait passées comme le dit Adam Smith, et 
que l’épargne n’aurait pas profité de tout ce que l impôt n au- 
rait pas prélevé ; mais la thèse de Mac-Culloch se ressent de 
l’exagération inhérente à l’esprit de contradiction. Ce serait là 
une nouvelle théorie de l’obstacle considéré comme source de 
richesse. Sans doute l’Angleterre n’aurait pas fait, pendant cent 
années de paix, les mêmes efforts que pendant cent années de 
guerre ; mais il est probable qu’au prix de moindres efforts elle 
eût acquis des capitaux plus considérables. 

On a dit encore : qu’importent les forts impôts? L’impôt re- 
tourne aux contribuables, retombe sur eux en pluie fécondante. 
— Il importe de savoir quelle est la nature de cette pluie. On 
entend assez communément par là que l’Etat rend d’une main 
ce qu’il a pris de l’autre ; que l’impôt sera par lui distribué à 
des fonctionnaires, à des ouvriers, à des fabricants. Mais le con- 
tribuable se serait parfaitement bien chargé de faire lui-même 
cette distribution en donnant à son épargne un emploi pro- 
ductif. Pourquoi l’Etat prendrait-il sans nécessité aux uns pour 
donner aux autres? Que s’il rend l’impôt à ceux auxquels il 1 a 
pris, on connaît la réponse ; c’est un peu comme un voleur qui, 
ayant dérobé de l’argent à un marchand, s’excuserait en allé- 
guant qu’il a employé cet argent à acheter des marchandises 
audit marchand. Que si la pluie en question consiste en des 
travaux utiles, en des services réels rendus à la société, dont 
par conséquent tous les contribuables profitent, il y a sans 
doute là une compensation, mais encore est-ce une question de 
mesure. 

A toutes les époques il n’a pas manqué de gens qui se sont 
dit ; il faut commencer par prendre au peuple tout ce qu’on 


318 11® PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

peut ; ne loi laisser que le strict nécessaire pour subsister, on 
verra ensuite quel est le meilleur parti qu’on peut tirer de ce 
qu’on lui a pris. Par un pareil procédé on est sûr d’arriver à un 
double résultat : le gaspillage des finances publiques et la ruine 
des fortunes privées. De l’impôt ainsi prélevé on peut dire : 
bien mal acquis ne profite pas. Dans de pareilles conditions, les 
contribuables ont peu d’intérêt à produire quelque chose au- 
delà de ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins, 
puisqu’on leur prend cet excédant. Les populations sou- 
mises à un pareil système d’impôts sont peu encouragées au 
travail et à l’épargne; elles sont dans une condition analogue à 
celle de l’esclave auquel le maître demande d’autant plus qu’il 
produit davantage, ne lui laissant que de quoi subsister. Les 
contribuables ont alors intérêt à paraître pauvres, à restreindre 
1 eurs consommations pour ne pas éveiller l’attention du fisc. 
Quand on a tant d'intérêt à paraître pauvre, on ne tarde pas à 
le devenir réellement. Cette spoliation par l’impôt a été plus ou 
moins pratiquée par des souverains despotes, aux yeux desquels 
leurs complaisants la justifiaient par cette abominable théorie 
que le roi est maître de la vie et des biens de ses sujets, lesquels 
ïi oui aucun droit (T en rien prétendre (6). Quelle passion du 
bien public ne faudrait-il pas chez les rois absolus et leurs mi- 
nistres pour ne pas abuser d’une pareille liberté en matière 
d’impôts ! N’a-t-on pas vanté la magnificence, la libéralité, la 

(6) C’est ce que répétait Louvois à Louis XIV ; c’est ce que confirma 
une consultation des docteurs de Sorbonne pour calmer les scrupules et 
les remords du roi effrayé de tant d’exactions. — Saint-Simon nous a 
raconté cette histoire. Combien Colbert est supérieur à Louvois dans le 
ménagement des deniers publics. Louvois fut un habile ministre, mais 
un méchant homme et un mauvais citoyen. Louis XIV a reproduit ces 
détestables doctrines dans Vlnstruclion au dauphin, il ajoute il est vrai 
que les rois doivent en user en sages économes ; mais on sait ce que va- 
lent ces recommandations posthumes. 


y 






CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 319 

générosité des souverains ? Dépenser beaucoup était une vertu 
royale (7). 

De cette idée qu’on peut sans inconvénient prélever, à titre 
d’impôts, le superflu de chaque contribuable, procède en partie 
la doctrine moderne qui, à l’aide de divers moyens, tend à 
exonérer les pauvres et à rejeter tout le fardeau sur les riches (8) . 
Les pauvres, en effet, n’ont pas de superflu, et les riches en ont! 
Proudhon, qui a des éclairs de bon sens, a dit le mot vrai là- 
dessus : « Le peuple ne comprend pas que le principe de son 
« bien être, à lui qui vit au jour la journée et qui n’a jamais de 
« reste, est dans l’épargne de ceux à qui il reste chaque jour 
« quelque chose : au contraire il demande que le fisc s’abatte 
« sur cette épargne et l’en fasse profiter. C’est son système, 
« c’est toute sa philosophie de l’impôt. » Il semble en effet à 
certaines gens que les pauvres ne profitent pas des services pu- 
blics, rénumérés par l’impôt, et qui assurent l’ordre, la sécurité, 
la paix 1 On a répondu avec raison que là où ces biens d’un 
usage commun manquent, ce sont précisément les pauvres et 
les faibles qui en souffrent le plus. 

Cette tendance à rejeter l’impôt sur les riches (9) se retrouve 
plus ou moins dans les trois systèmes suivants : impôt progres- 
sif, impôt unique, impôt sur le capital. A l’impôt proportion- 

(7) C’est la réponse de Louis XIV à Madame de Maintenon qui lui de- 
mandait de l’argent pour ses pauvres ; Un roi fait l’aumône en dépensant 
beaucoup. Il faisait pourtant bel et bien l’aumône à ses courtisans, et 
quelles aumônes I 

(8) M. Joseph Garnier, Traité des finances, 3' édit., p. 42 

(9) Je ne parle pas de la spoliation naïve, directe, qui prend purement 
et simplement au riche pour donner au pauvre, comme était la proposi - 
tion de Barbés et Sobrier : « Attendu que la fraternité n’est pas un vain 
mot et qu’elle doit se manifester par des actes, les capitalistes sont frap- 
pés d’un milliard d’impôts au profit des travailleurs. » Du reste, qu’on 
le remarque bien, ce socialisme carré est moins dangereux, à certains 
égards, que le socialisme déguisé. 













320 11*’ PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

nel, qui prélève toujours une même quote-part du revenu, on 
oppose l’impôt progressif dans lequel cette quote-part s’accroît 
progressivement avec le revenu, en sorte que celui qui a un 
revenu double ne paie pas seulement le double d impôts, mais 
quelque chose en sus. Adam Smith a dit qu’un pareil système 
ne serait pas très déraisonnable, mais de là à être utile et 
juste, il y a loin. L’impôt progressif n’est pas juste, par la rai- 
son que, s’il n’est pas déraisonnable en principe, la progression 
est nécessairement arbitraire. Il est mauvais par sa tendance et 
on sait assez que bien des gens ne le prônent que comme un 
moyen de rétablir l’égalité des conditions au point de vue de la 
richesse. Enfin, au point de vue qui nous occupe particulière- 
ment, au point de vue de l’épargne et du capital « l’impot pro- 
« gressif a un vice radical : il sévit contre les qualités memes 
« qu’il importe le plus de propager au sein des populations, et 
« s’il lui était donné d’atteindre pleinement son but, ce serait 
K au prix de la stagnation des richesses et de l’industrie. Deux 
« choses, en effet, sont essentielles au développement des for- 
« ces productives d’un pays : l’une c’est que les efforts de cha- 
« cun pour améliorer sa position trouvent la récompense qui 
« leur est due ; l’autre c’est que le goût de l’épargne subsiste 
« et s’étende ; or l’impôt progressif, par cela même qu’il s’ap- 
« plique à réduire les avantages attachés à l’accroissement des 
« fortunes, affaiblit nécessairement les mobiles dont la puis- 
« sance opère le plus heureusement sur la marche des socie- 
« tés... Il atténue le désir d’amasser et met obstacle à la îor- 
« mation de capitaux qu’il condamne, à mesure qu’ils grossis- 

« sent, à devenir de moins en moins productifs (10). » 


M Hinnnlvte Passv Dict. de l'Economie Politique, au mol 
• ^ ® Leroy-Beaulieu, dansson Traité de la sctence 

TJnances a très complète de Timpôt progrès 

bif tf. I, p. 131-^163). M. Joseph Garnier, qui repousse 1 impôt progre 


A 




CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 321 


Notre système d’impôts est basé sur la multiplicité, c’est-à- 
dire que l’impôt puise à diverses sources et même puise de di- 
verses manières à la même source, comme cela a lieu pour le 
vin qui est frappé de tant de manières différentes. L’impôt mul- 
tiple peut seul fournir des ressources considérables. Si on vou- 
lait les demander à un impôt unique, ce qui semble très-bien 
en théorie, on arriverait aux plus criantes injustices. Quand 
l’impôt est multiple, les divers contribuables supportent une 
partie des inégalités et des iniquités inséparables, dans la prati- 
que, des impôts les plus irréprochables en théorie. Avec une 
taxe unique, au contraire, l’impôt, comme dit encore Prou- 
d’hon, représentera la somme des iniquités fiscales. Mais ce 
qu’il importe de se demander, c’est à qui on s’adressera pour 
obtenir cet impôt unique? Tout le monde reconnaît que ce ne 
peut être qu’un impôt direct, et on songe naturellement à la 
terre. C’était la doctrine des physiocrates en matière d’impôts, 
et il devait résulter de là une simplification merveilleuse dans 
l’assiette et la perception de l’impôt ; le propriétaire foncier 
paie seul l’impôt et le recouvre sur tous les consommateurs en 
leur faisant payer d’autant plus cher les denrées et matières 
premières qu’il livre à la consommation, à l’industrie, au com- 
merce. Certes, les physiocrates ne voulaient aucun mal aux 
propriétaires fonciers, mais ils leur faisaient une triste condi- 
tion en leur imposant de faire à l’Etat l’avance de cette taxe 
unique. Ce système ne pourrait se soutenir qu’en supprimant 
la liberté commerciale dont les physiocrates ont été les promo- 


sif proprement dit, est favorable à ce qu’il appelle l’impôt progression- 
nel, ou à progression limitée, ne portant que sur l’accroissement du re- 
venu (Tratle des finances, p. 68).— M. Joseph Garnier ne se fait-il pas 
illusion sur la modération de sa progression ? Quelle sera en fait cette 
progression? Voir la critique de ce système dans l’ouvrage de SI. Leroy 
Beaulieu, cit. p. 4 4 2. 


J 


21 


322 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

leurs, sans quoi les citoyens de l’Etat, soumis à leur taxe terri- 
toriale unique, ne manqueraient pas de se procurer les produits 
du sol dans les pays où cette taxe n’existerait pas. Et puis qu’on 
songe à ce que seraient les inégalités dans la répartition de cet 
énorme impôt ! 

Si j’ai tout d’abord parlé de la théorie physiocratique de 
rimpôt unique sur la terre, c’est pour en arriver à ce qui nous 
touche le plus directement, Ximpôt unique sur le capital, 
dont on a fait beaucoup de bruit depuis quelque temps. Cet im- 
pôt a d’abord l’inconvénient d’être unique (H ) ; je me suis som- 
mairement expliqué là-dessus. Je suis en outre frappé de ceci : 
les adversaires de l’impôt sur le capital (12), dès le début de la 
controverse, éprouvent le besoin de déclarer aux partisans de 
cet impôt qu’ils ne doutent pas de la pureté de leurs intentions 
et qu’ils ne les confondent pas avec les ennemis du capital, avec 
ceux qui crient ; haro sur le capital ! Cela meme prouve que 
la formule n’est pas sans dangers ; d’autres en effet s’en em- 
pareront et ne croiront que lui donner une expression plus 
énergique en disant : frappons sur le capital ! Ce que je re- 
doute surtout en cette matière, ce sont les tendances (1 3) fâ- 
cheuses. Mais laissons cela, laissons les fins de non recevoir et 
allons au fond des choses. 

(H) L’apôtre de l’impôt sur le capital, M. Ménier {Théorie et appli- 
cation de l’impôt sur le capital, livre in, chap. iv) part de ce principe 
que l’impôt doit être unique, afin que la nation, comme un négociant, 
voie plus clair dans ses aflaires. 

(tS) Par exemple, M. P. Leroy Beaulieu, cit. 1. 1 , p. 19î. On avouera 
que la précaution n’est pas inutile quand on lit que l’impôt sur le capi- 
tal sera un moyen de ne plus augmenter les droxts sur la faim, la soif, 
le froid, M. Ménier, cit. introduction, p. 6, 

(13) J’appliquerais volontiers à l’impôt sur le capital ce qui a été dit 
par M. Baudrillart d’un autre impôt : « En fait d’impôt progressif, l'er- 
reur n’est pas dans la mesure de l’application, elle est dans le principe 
même. » Journal des Economistes, <866, septembre, p. 330. 


CHAP. XXII. l’épargne ET LA PUISSANCE PUBLIQUE. 323 

Je me défie des gens qui croient résoudre les difficultés par 
la puissance d’une définition. On commence par nous donner ) 

une définition de l’impôt dans laquelle le capital tient naturel- 
lement la première place : « L’impôt représente la mise en 
valeur et les frais généraux d’exploitation du capital natio- 
nal (14). » Cette définition présente un double inconvénient : 

1“ elle est incomplète et par conséquent fausse, parce que les 
services rendus par l’Etat ont aussi pour objet la protection et 
la sécurité des personnes indépendamment du capital qu’elles 
possèdent ; 2" l’expression de capital national est essentielle- 
ment vague, et les partisans de l’impôt sur le capital se divisent 
dans l’applicalion du principe : Faudra-t-il soumettre à l’impôt 
toute espèce de capital ? Le capital circulant comme le capital 
fixe ? Le capital immatériel comme le capital matériel ? On en- I 

tend en général que le capital fixe, y compris la terre, serait j 

seul atteint. Voilà donc un négociant qui fait d’immenses affai- 
res dans lesquelles il n’emploie à peu près que du capital circu- ' 

lant, dont le capital fixe se réduit à son comptoir (1 5) ; il ne 
paiera pas d’impôt. Et le médecin, l’avocat, l’artiste en vogue ? 

On dit que le capitaliste qui aura payé l’impôt se rembour- 
sera (1 6) en vendant plus cher ses produits ; on avait déjà dit 

(<4) M. Ménier, liv. i., chap. vi. — L’auteur (liv. i, chap. i) eu veut 
beaucoup à M. H. Passy de ce que, dans l’article Jmpdl du Dictionnaire , 

d’Etonomie Politique, il n’a pas essayé de donner une définition. Je ' 

l’en louerais volontiers, mais M. Ménier se trompe : tout cet article 
n’est qu’une définition de l’impôt, seulement c’est une définition analy- 
tique, et non une formule synthétique. Dieu nous garde du malin et 
des définitions ! 

(<5) Voir chap. m, note 14. 

(16) C’est le raisonnement que faisaient les physiocrates pour l’impôt | 

unique sur la terre. Le capitaliste ainsi obligé de faire l’avance de l’im- 
pôt est placé dans une position analogue à celle des malheureux curiales 
de l’empire romain, auxquels le fisc demandait la totalité de l’impôt af- ! 

férent à leur ville, et qui devaient se rembourser comme ils le pouvaient • 


324 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

cela de l’impôt physiocratique. Eh bien I établissez demain 
l’impôt unique sur le capital et demandez-lui trois ou quatre 
milliards que les taxes générales ou locales fournissent aujour- 
d’hui et que les capitalistes essaient de mettre, comme on l’a 
dit, cet impôt dans leurs factures, et vous verrez si la masse 
des consommateurs ne jettera pas les hauts (1 7) cris ! 

L’impôt unique sur le capital porte en lui-meme sa condam- 
nation et à un double poiut de vue. Il est plein de contradic- 
tions. On y arrive par des définitions vagues et pénibles (1 8) de 
l’impôt et du capital. Après avoir dit que toute utilité est un 
capital, ce qui est une définition assez large, dès qu’il s’agit 
d’impôt, on se restreint au capital fixe. Pourquoi? On met bien 
en avant des raison scientifiques et économiques ; mais la véri- 
table raison est purement fiscale, c’est que le capital fixe ne 
peut pas s’en aller, on le tient et on lui fait payer pour le capi- 
tal circulant qui peut facilement se cacher ou passer la fron- 
tièr. On dit qu’il n’en est rien, que 1e capital fixe et le capital 
circulant sont deux frères Siamois qui ne peuvent vivre l’un 
sans l’autre, et que, en vertu de cette solidarité, il importe peu 
de s’adresser à l’un ou à l’autre, mais que l’important est de ne 
pas gêner la circulation. Ce qui séduit encore dans l’impôt sur 


sur leurs concitoyens. Placés entre l’enclume et le marteau, se débattant 
contre le fisc, pressurant la masse des contribuables, ils cherchaient par 
tous les moyens à se soustraire à leur odieuse condition. 

(17) On a prétendu que le contraire aurait lieu, que la masse paierait 
sans difficulté, comme il faut bien qu’elle paie, d’une manière ou d’une 
autre, par suite du jeu de la répercussion, mais qu’elle se figurerait que 
ce sont les riches seuls qui paient : ce serait l’idéal fiscal : plumer la 
poule sans la faire crier! Voir Journal des Economistes, 1875, avril 
page 175. 

(18) Je n’aurais pas osé le dire, mais M. Joseph Garnier, qui a con- 
quis le droit de tout dire, a parlé de V argumentation touffue et mélan- 
gée de HA. Ménier, réunion du 5 mars 1875, de la société d’économie 
politique. Journal des Economistes, 1875, mars, page 474, 





CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 325 

le capital fixe, c’est son caractère de réalité (19). En deman- 
dant l’impôt au capital fixe, on ne peut pas être soupçonné de 
le demander à la personne, ce qui serait malséant. Tout cela 
est puéril. Voici qui ne l’est pas moins. Les partisans de l’impôt 
unique sur le capital font sonner bien haut que, par ce moyen, 
chacun sera mis en demeure de tirer le plus grand revenu pos- 
sible de son capital. On respecte le portefeuille du négociant et 
du rentier, mais on frappe impitoyablement la bibliothèque du 
savant, les collections d'œuvres d’art, les galeries de tableaux. 
On ne considère pas de quelle utilité sociale est cette forme dé- 
licate de l’épargne et du capital. C’est au zèle pieux des collec- 
tionneurs qu’on doit la conservation de ces richesses artistiques 
qui sont aussi une gloire et une force. La plupart de ces collec- 
tions particulières, livres, objets d’arts, tableaux, ne vont-elles 
pas enrichir tôt ou tard nos bibliothèques et nos musées pu- 
blics ? Est-il un luxe plus noble, une prodigalité de meilleur 
aloi ? Nous n’avons pas déjà tant de grandes fortunes qui puis- 
sent se les permettre, et nous avons assez de mal à empêcher les 
chefs-d’ œuvres de nos artistes de passer à 1 étranger ! 

Mais ces objets d’arts, ces tableaux, comment les évaluerez- 
vous? Estimerez-vous les jouissances qu’ils procurent à leur 
possesseur ? Non, cela est contraire au principe de la réalité. 
Vous les ferez estimer ; mais leur valeur est toujours plus ou 
moins idéale. Nous touchons ici à un vice inhérent à l’impôt sur 
le capital. L’impôt est un prélèvement sur le revenu. Les parti- 
sans de l’impôt sur le capital sont, au fond, de cet avis ; seule- 

(19) M. Ménier (liv. i, chap. iv), reproche aux économistes d être res- 
tés fidèles aux anciens errements, à l’antagonisme entre le sujet et 1 état : 
« Dans cette doctrine, dit-il, la vie est un péage. C’est 1 homme qui doit 
« k l’Etat. L’impôt est personnel, non réel. L’homme paie, non la chose, 
a le citoyen reste serf de l’Etat. » Encore une dernière forme de la ser- 
vitude à faire disparaître ! 


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326 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ment ils prétendent qu’il est plus facile d’évaluer le capital que 
le revenu. Cela est inexact et le moyen pratique d’évaluer les 
fonds et les maisons est de prendre un multiple plus ou moins 
fort du revenu. Proposez à quelqu’un d’acheter une terre ou 
une maison, la première question sera : combien cela rend-il ? 

Il faut reléguer l’impôt unique sur le capital parmi les uto- 
pies (20) . Il n’a aucune base scientifique sérieuse ; il serait im- 
praticable ; il est dangereux par les tendances qu’il révèle et les 
entreprises qu’il pourrait encourager. On a beau parler d’un 
impôt sur le capital, trop de gens seraient portés à se persuader 
et surtout à persuader aux autres que c’est un impôt contre le 
capital. 

Si l’épargne et le capital sont la source de l’impôt, cela est 
encore plus vrai de l’emprunt. On peut à la rigueur extorquer 
à une population pauvre des impôts relativement considérables, 
mais on n’emprunte qu’aux riches. Les citoyens qui, en tant 
que contribuables, sont les débiteurs certains et périodiques 
de l’Etat, sont ses prêteurs éventuels en tant qu’il s’agit d’em- 
prunt. C’est la richesse créée par l’épargne et le capital qui a 
donné naissance au crédit public qui n’existait pas autrefois, . 
On ne s’est pas fait faute d’en user. Je veux apprécier ici rapi- 
dement les rapports qui existent entre ces grandes opérations 


(20) C’est l’expression dont s’est servi un partisan raisonnable de 
l’impôt sur le capital. A la société d’Economie politique (séance indi- 
quée à la note 18 ci-dessus, page 477), M. Pascal Duprat a dit : 
« M. Joseph Garnier et M. Paul Leroy Beaulieu ont été trop sévères 
« pour l’impôt du capital. Si cet impôt devait remplacer tous les autres 
« et jouer le rôle d’une taxe unique, on pourrait sans doute se récrier ; 
« là commence Vulopie, surtout par ce temps d’énormes budgets. Mais 
« l'impôt sur le capital peut très-bien figurer dans cette fiscalité comme 
« impôt complémentaire, comme instrument de réforme, pour rempla- 
« cer des taxes qui pèsent sur la production, la circulation et la con- 
« sommation. » — Je crois qu’on pourrait trouver un meilleur impôt 
complémentaire. 


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CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 327 

financières de l’Etat et l’épargne et le capital privés. Le capital, 
fruit de l’épargne, féconde l’industrie, soit en s’immobilisant en 
capitaux fixes, soit en alimentant la production sous forme de 
capital circulant ; quelle est l’action de l’emprunt qui vient, à 
un moment donné, détourner une portion considérable de ce 

capital circulant de sa destination naturelle ? 

Il se pose tout d’abord ici des questions analogues à celles 
que soulève l’impôt. L’emprunt accroît les budgets et les im- 
pôts, et nous voilà en présence de pessimistes et d optimistes, 
les uns ne cessant de prédire la banqueroute de l’Etat à courte 
échéance, les autres affirmant que tout va pour le mieux. Aux 
premiers nous avons répondu en expliquant et justifiant, dans 
une certaine mesure, la croissance continue des budgets. Les 
seconds répètent, à propos de l’emprunt, ce qu ils ont dit rela- 
tivement aux impôts ; le produit des emprunts, comme celui 
des impôts, est une richesse qui ne sort pas du pays; ce qui est 
enlevé ainsi à la masse des capitaux y retourne par mille ca- 
naux divers. L’emprunt, comme l’impôt, est le meilleur des 
placements I... (21) La réponse est bien simple ; tout dépend de 
l’utilité, du bon emploi des emprunts comme des impôts. Ces 
sophismes sur l’innocuité des impôts et des emprunts ont pu 
trouver un point d’appui dans certaines formules economiques 



(21) M. de Rémusat, en 1 832, a dit simplement : « L’impôt est an bon 
placement », et il ajoutait; « Car au prix de l’impôt on achète des 
« biens inestimables, la sécurité, la liberté, la grandeur du pays. » 
Quoi de plus correct, surtout au lendemain d’une révolution ? V. M Léon 
Say, des Dépenses productives de l’Etat et des Emprunts de la paix, 
Journal des Economistes, 1865, mai, p. 172-186. — A ce propos, 
M. Léon Say fait cette remarque ; « La Révolution de Juillet était une 
« tentative de conciliation entre l’esprit gouvernemental et l’esprit ré- 
« volutionnaire, et elle a réussi, sinon dans les faits, puisque ce gouver- 
« nement est tombé , au moins dans les idées, puisqu’on peut être au- 
« jourd’hui libéral et conservateur , libéral en politique et conservateur 
« en finances. » On ne saurait mieux dire. 



J 


328 11* PARTIE. OU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


mal comprises, notamment dans cette assertion bien connue de 
J. B. Say ; « Pour un particulier , le produit brut est ce qu’a 
« rapporté une entreprise quand on n’en a pas déduit les frais ; 
« le produit net est ce qu’elle a rapporté, les frais déduits. 
« Pour une nation, le produit net et le produit brut sont la 
« même chose, parce que les frais remboursés par un entra- 
xe preneur sont des profits acquis par un autre (22). » De là 
on a conclu sans doute que, pour une nation prise en masse, la 
nature et le chiffre des dépenses étaient indifférentes, attendu 
que ce qui était dépensé par l’un était reçu par l’autre, d’où 
il résulterait qu’un prodigue peut bien se ruiner, mais qu’une 
nation exclusivement composée de prodigues ne saurait se rui- 
ner, s’appauvrir. Mais encore faudrait-il que la plus grande 
partie au moins des citoyens se commandassent réciproquement 
du travail productif, des choses nécessaires à la vie, sans quoi 
la nation mourrait de faim. 

On a porté sur les emprunts publics les jugements les plus 
contradictoires, ce qui tient à une double cause : 4 " on rai- 
sonne d’une manière abstraite, on examine d’une façon géné- 
rale, si l’emprunt est une pratique bonne ou mauvaise, alors 
qu’il faudrait toujours tenir compte, et des circonstances dans 


(22) J. B, Say, epitomek la suite du Traité d'économie politique, au 
mot Produit-brut, Produit net. Ed. Guillaumin, page 595. Cette pro- 
position d’ailleurs n’a été plus ou moins vivement critiquée que par suite 
de malentendus. Ainsi Roscher {Principes, § 145, note 3) dit que le 
produit brut de toutes les entreprises de l’année est beaucoup plus con- 
sidérable que le revenu net des personnes qui y ont participé, car il s’y 
incorpore beaucoup de capitaux circulants, fruit de l’épargne faite sur le 
produit net des périodes économiques antérieures. Mais il est évident 
que J. B. Say n'entend par valeur produite que celle qui résulte de l’o- 
^ration productive après que le capital circulant employé dans ces 
opérations a été intégralement rétabli. — Les critiques de Storebet, de 
Rossi reposent pareillement sur un malentendu. Je suis loin de préten- 
dre d’ailleurs que la proposition de J. B. Say soit bien heureusement 
formulée. C’est le danger de ces énoncés synthétiques. 







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CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 329 j{ 

|i 

lesquelles on emprunte, des dépenses auxquelles l’emprunt est |! 

affecté, et des conditions auxquelles il est contracté ; 2“ on ne | 

tient pas compte des différences frappantes qui existent entre I 

l’Etat emprunteur et un particulier emprunteur. L’Etat peut j! 

notamment recourir, pour ses emprunts, à des combinaisons ■ 

qui sont interdites à un particulier ; l’Etat a des besoins et des ! 

ressources tout autres. Ne pouvant songer à faire ici une 
théorie complète de l’emprunt public pas plus que de l’impôt, 
je crois ne pouvoir mieux faire que de me placer en présence 
de quelques hypothèses propres à mettre en lumière la valeur 
comparative de ces opérations. 

Il est évident que l’impôt ne peut pas, dans un besoin pres- 
sant de l’Etat, procurer immédiatement des ressources considé- 
rables. L’impôt est fait pour subvenir aux dépenses régulières, 
courantes, y compris naturellement le paiement des intérêts des 
emprunts antérieurs (23). On a cru que l’Etat pourrait cepen- 
dant, à un moment donné, demander à tous les contribuables 
un sacrifice considérable. Voici la réponse: « Le contribuable 
« se plaint, il est prêt à se révolter quand on lui demande au- 
« delà d’une certaine somme d’impôts. Le capitaliste, au con- 
« traire, se présente lui-même et vient vous offrir le capital 
« dont vous avez besoin. L’impôt prend les capitaux où ils ne 
« sont pas ; il les prend dans les bourgs, dans les campagnes, 

« souvent les plus incultes et les plus pauvres, l’emprunt les 
« prend où ils sont, dans les grandes villes et les capitales. 

(23) Il y a un moyen mixte entre l’impôt et l’emprunt : on force un 
peu l’impôt et, pour le réaliser sans écraser le contribuable, on anticipe 
en émettant des billets d’Etat ou bons du Trésor qu’on rembourse au 
fur et à mesure des rentrées. L’expérience a démontré l’insuffisance de 
ce moyen. L’Angleterre, placée dans les meilleures conditions, en a es- 
sayé lors de la guerre de Crimée ; elle a dû recourir à un emprunt. Il 
n’y a pas là notamment l’entraînement qui fait réussir les grands em- 
prunts. 


330 II' PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

« L’impôt les prend où ils coûtent 10, 12 et quelquefois 
« 15 p. 0/0 ; l’emprunt là où ils coûtent 4 à 5 p. 0/0 et où ils 
« s’offrent eux-mêmes (24). » Rien n’est plus vrai. On peut 
avoir une fortune considérable et être en peine de se procurer 
quelques mille francs, tandis que celui qui n’a que quelques 
mille francs en valeurs de portefeuille peut les réaliser du jour 

au lendemain et les prêter à l Etat. 

11 y a quelques années, lorsqu’il s’agissait de payer à 1 étran- 
ger la dure rançon de la France, j’ai entendu des personnes 
plus patriotes que éclairées, dire ; que ne demande-t-on à cha- 
que citoyen la vingtième partie de sa fortune ? on aura des mil- 
liards 1 — J’en connais beaucoup qui, ayant une terre de vingt 
hectares, en auraient volontiers rogné le vingtième, mais c’é- 
taient deux ou trois mille francs qu’il aurait fallu donner, la 
valeur de cet hectare, et on ne les avait pas. On les aurait em- 
pruntés ! Quelle chasse à l’emprunt de la part de tous les pro- 
priétaires ! Quels intérêts on aurait payés ! Quelle crise moné- 
taire ! L’Etat a emprunté à de bien meilleures conditions que 
les particuliers, et ce sont les capitaux du monde entier qui ont 
concouru à cet emprunt. Sans doute il faut payer les intérêts 
de ces capitaux étrangers, mais cela vaut encore mieux que de 
se dessaisir soi-même de tous ses capitaux et de paralyser le 
commerce et l’industrie. Le crédit étant ainsi constitué, étant 
devenu de national européen, universel, et une partie des em- 
prunts étant souscrits à l’étranger, il en résulte incontestable- 
ment que le capital circulant du pays emprunteur est ménagé 

d’autant. 

L’impôt comparé à l’emprunt produit une illusion qu il im- 
porte de dissiper. On est frappé par le gros chiffre de l’emprunt 

(14) Jacques LaffUe, Réflexions sur la réduction de la rente et sur 
l'état du crédit. 



CHAP. XXII. l’épargne ET LA PUISSANCE PUBLIQUE. 331 

qui est prélevé tout d’un coup sur le capital privé ; on est 
moins frappé par les prélèvements à titre d’impôts qui peuvent 
se dissimuler de mille manières, soit par la multiplicité des im- 
pôts, soit par leur division en parcelles qui ne sont réclamées 
que peu à peu. Mais, dans les deux cas, il n’y a pas moins raré- 
faction du capital. Que vous puisiez de l’eau dans un bassin avec 
un seau, ou que l’eau s’évapore sous l’influence des rayons de 
soleil, le niveau ne baissera pas moins (25). 

L’idéal financier serait de n’avoir pas de dettes et des impôts 
modérés, mais peu de pays en sont là : ils ont des Jettes et des 
impôts généralement plus lourds qu’il ne conviendrait. En cet 
état, que vaut-il mieux, diminuer la dette ou les impôts? Faut- 
il appliquer d’une manière absolue à l’Etat la maxime qui paie 
ses dettes s'enrichit? Je ferai remarquer que cette maxime 
n’est pas toujours juste, même pour des particuliers ; sans 
doute lorsque, étant dépourvu de capitaux, on a emprunté sous 
forme d’une somme d’argent, c’est un très-bon signe, d’être en 
mesure de le rendre, car cela prouve qu’on a fait valoir conve- 
nablement le capital emprunté, qu’on a épargné et qu’on s’est 
constitué un capital propre ; mais il peut être avantageux de 
rester débiteur et de conserver l’usage d’un capital dont on ne 
paie qu’un intérêt modéré alors qu’on en tire un profit consi- 
dérable. Le cas où la maxime est incontestablement vraie pour 
un particulier, est celui d’un propriétaire foncier dont les im- 
meubles ne rendent que le 3 p. 0/0, alors qu’il est débiteur 
d’une somme d’argent dont il paie le 5 ou le 6 p. 0/0 ; qu’il se 

(26) C'était l’argument de M. Thiers dans son Message du 15 septem- 
bre 1871 ; « Les taxes sur les matières premières auraient l’avantage 
« de se répartir mieux, de se diviser à l’infini, et d’être ainsi moins sen- 
« sibles. » — M. Joseph Garnier, la Disparition de l’Impôt par la di- 
vision, Journal des Economistes, février 1872, p 227. C’est à ce genre 
de raisonnement que M. Gladstone répondait : « Vous avez trouvé la 
pierre philosophale de la finance ! » 


332 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 




haie d’abandonner une portion de ses immeubles pour éteindre 
cette dette qui le ronge et qu’il sera d’ailleurs force de payer 
un jour ou l’autre. L’Etat, au contraire, n’est pas en général 

tenu au remboursement de ses dettes. 

On a soutenu d’une manière absolue qu’il valait mieux affec- 
ter les excédants budgétaires à diminuer les impôts qu à amor- 
tir les dettes (20). On allègue que chaque génération s’acquitte 
de ce qu’elle doit en supportant l’intérêt des sommes employées 
à créer les utilités dont elle profite ; qu’il vaut mieux laisser 
aux mains des contribuables, qui sauront bien en tirer parti, 
les sommes qui seraient employées à amortir la dette. On a dit 
encore que la dépréciation des métaux précieux et le dévelop- 
pement continu de la richesse sociale ont pour effet de rendre 
de plus en plus léger le fardeau des dettes publiques. Je pense 
qu’il y a lieu de faire une double distinction tirée soit du rap- 
port qui existe entre l’impôt et la dette, soit de la manière dont 
l’amortissement est pratiqué (27). Si, à côté d’impôts modérés, 
vous avez une dette onéreuse, il faut éteindre la dette ; si, au 
contraire, le pays est chargé d’impôts mal assis, qui gênent la 
production, il vaut mieux dégrever qu’amortir. Dans ces condi- 
tions-là, en effet, que se passe-t-il ? Il semble que pour amortir 
1 00 millions l’Etat se borne à prendre 1 00 mdlions aux contri- 
buables ; mais, en réalité, pour que 1 00 millions entrent dans 
les caisses de l’Etat, lorsque, après avoir épuisé les boift im- 
pôts on a recours aux mauvais, il faut qu’il en sorte plus de 
1 00 de la bourse des contribuables, à cause des frais de percep- 
tion et autres frais accessoires. Ces inconvénients de l’amortis- 
sement se font surtout sentir si on procède violemment, tout 

(26) M. Dupait, discussion à la société d’économie politique, voir le 

Journal des Economistes, juin 1860. 

(S7) voir là-dessus une intéressante disenssion à la société SEcono- 
mie politique, Journal des Economistes, janvier 1877. 









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• V r 


CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique. 333 

d’un coup. L’histoire contemporaine nous en offre un double 
exemple, en Amérique et en Allemagne. En 1867, après la 
guerre de la Sécession, les Américains se trouvèrent en pré- 
sence d’une dette énorme ; ils s’en émurent d’autant plus qu’ils 
n’avaient eu jusque-là qu’une dette insignifiante ; ils se mirent 
donc à amortir avec ardeur. Mais à quel prix? En établissant 
les plus durs impôts et un tarif douanier exagéré ; aussi, bien 
des choses sont en souffrance, et notamment la marine mar- 
chande, jadis si florissante. En Allemagne, qu’a-t-on fait de 
l’indemnité de guerre payée par nous ? On n’a pas songé à allé- 
ger le poids des impôts ; on a remboursé la dette ; une masse 
de capitaux ont été versés d’un coup sur le marché, cherchant 
un emploi, et on sait s’ils en ont trouvé d’aventureux, on sait la 
crise économique qui en est résultée. 

L’Etat, avons-nous dit, est une personne fictive, il en a tous 
les caractères, ce qui se résume en ceci, qu’il a un patrimoine 
propre. Il est propriétaire ; il a des dettes et des créances ; c’est 
un capitaliste, un industriel. Quel immense capital fixe en ef- 
fet ! Edifices publics, routes, canaux, chemins de fer dont il 
n’est pour le moment que nu-propriétaire, ports, phares, lignes 
télégraphiques, bibliothèques, musées, arsenaux. Pour créer, 
entretenir, faire fonctionner cette grande machine, il faut un 
capital circulant considérable, c’est affaire de l’impôt ou de 
l’emprunt de le fournir. Mais l’Etat ne pourrait-il pas épar- 
gner? Conformément à l’analyse que nous avons faite de l’épar- 
gne, on peut dire que l’Etat épargne foutes les fois que, faisant 
un bon emploi des ressources dont il dispose, il accroît ce grand 
outillage commun de la production dont il est le détenteur dans 
l’intérêt de tous. L’Etat a encore une manière bien simple d’é- 
pargner, c’est de payer ses dettes, de diminuer les impôts et de 
laisser ainsi une plus grande quantité de capitaux à la disposi- 
tion de l’industrie privée. Mais l’Etat ne pourrait-il pas utile- 


'^1 







334 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

ment accumuler des réserves métalliques ou des valeurs mobi- 
lières immédiatement réalisables, en vue de parer à certaines 
éventualités, notamment de subvenir aux premières dépenses 
qu’exige une guerre soudaine ? Dans les temps où le crédit pu- 
blic n’existait pas, où l’impôt n’offrait que de faibles ressources, 
c’était une pratique universelle, elle est encore suivie dans cer- 
tains pays, en Prusse notamment (28). Au point de vue écono- 
mique, il y a peu de choses à dire en faveur de ce genre de 
thésaurisation ; il a l’inconvénient de favoriser les instincts bel- 
liqueux, mais il peut être utile à un pays dont le crédit n’est 
pas au niveau de sa puissance militaire. 

Il n’entre pas dans le plan de ce livre de réunir les rensei- 
gnements fournis par la statistique sur la répartition des capi- 
taux entre les diverses nations (29), sur l’importance de l’épar- 
gne collective de chacune d’elles. On a fait, à cet égard, d’utiles 
comparaisons entre la France et l’Angleterre (30). L’épargne 
annuelle de l’Angleterre est plus considérable que celle de la 
France (31), mais ce qu’il importe de noter, ce sont les caractè- 


(28) C’est même aujourd’hui la seule nation civilisée qui ait un trésor 
de guerre régulièrement constitué, soit en monnaie, soit en valeurs mo- 
bilières. V. là-dessus M. Paul Leroy Beaulieu, Traité des finances, t. ii, 
p. <28-426. 

(29) J’ai fait, à la fin du chapitre VI, la même remarque en ce qui 
concerne l’inégale répartition des capitaux entre les citoyens d’un même 
pays. 

(30) Cette question a été l’objet de plusieurs discussions intéressan- 
tes à la société d’Economie politique. Voir notamment le Journal des 
Economistes de décembre <834. La question discutée était celle-ci : dé- 
terminer les causes de la plus grande abondance des capitaux et de leurs 
plus bas prix en Angleterre. 

(31) On évalue assez généralement à deux milliards cinq cents mil- 
lions l’épargne annuelle et collective de la France, dont moitié prendrait 
le chemin de la Bourse, pour se placer en rentes et valeurs diverses, et 
moitié employée directement en améliorations et accroissement du capi- 
tal privé sous ses diverses formes, terres, maisons, usines. L’épargne de 





» 



CHAP. XXII. l’Épargne et la puissance publique 335 

res distinctifs des deux peuples en matière d’épargne et de capi- 
talisation. Le revenu et l’épargne sont plus forts en Angleterre 
qu’en France parce que la production sur une grande échelle y 
est plus développée. Notre épargne moindre, mais d’ailleurs 
fort respectable, dérive d’une modération plus grande dans nos 
consommations. Les Anglais disent volontiers de nous que nous 
vivons de privations, que nous sommes abstemious. Notre 
épargne est moins féconde que l’épargne anglaise ; nos capi- 
taux sont moins audacieux, moins entreprenants ; nous som- 
mes toujours un peu enclins à la thésaurisation (32). Le capital 
anglais est plus mobilisable parce qu’il est plus concentré ; le 
nôtre est éparpillé dans un plus grand nombre de mains. L’im- 
mense commerce extérieur de l’Angleterre fait que ses débi- 
teurs sont partout ; le capital anglais est prêt partout et à toute 
heure, et il fait les plus longs crédits. 

La puissance du capital créé par l’épargne éclate surtout 
dans les moments où un peuple est obligé de faire un suprême 
effort pour échapper à quelque grand désastre ou pour s’en re- 
lever. Nous en avons fait une récente et assez cruelle expérien- 
ce. Si notre épargne, qui s’offrait si abondamment, et qui a été 

l’Angleterre paraît être de trois à quatre milliards A ces chiffres cor- 
respondent les évaluations du revenu collectif des deux pays, qui serait 
de vingt-cinq milliards pour la France et de trente milliards pour l’An- 
gleterre pour une population moins nombreuse et sur laquelle l’impôt 
prélève moins qu’en France. (V. la note 5 ci-dessus.) La différence dans 
les chiffres de 1 épargne devrait être plus considérable encore, mais les 
Anglais sont de plus gros consommateurs. 

(32) Oa a signalé ce bon effet des emprunts publics qu’ils ont répandu 
chez nous le goût des valeurs mobilières et fait sortir de leurs cachettes 
les réserves métalliques. Les emprunts par souscriptions payables par 
petites sommes stimulent l’esprit d’épargne; les moins riches souscri- 
vent et s imposent ensuite des privations afin d’être en mesure d’opérer 
les versements successifs. A côté de ces avantages, il faut signaler les 
inconvénients ; ainsi, l’emprunt attire trop les capitaux qu’il détourne 
des industries productives. 


ï 


336 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 




semée à tous les coins du monde, eût été sagement affectée à la 
création d’un grand capital de guerre, armes, approvisionne- 
ments, travaux de défense et le reste, nous n’aurions pas été 
vaincus. C’est encore notre épargne qui nous a tirés d’affaire, 
et cela de deux manières : nous avons réalisé toute notre épar- 
gne passée, et, de tous côtés, comptant sur notre travail et sur 
notre épargne dans l’avenir, on nous a offert plus de crédit 
qu’il ne nous en fallait. Tout cela n’est pas allé sans souffran- 
ces (33), et je ne parle ici que des souffrances matérielles ; à 
certains jours, quand il faut faire un effort particulier, le pays 
se ressent de cette blessure profonde ; mais enfin c’est quelque 
chose que de survivre à certaines blessures 1 — L économie po- 
litique se pique de patriotisme et ne redoute pas qu on lui re- 
proche ses froids calculs quand elle met en évidence les causes 
économiques qui, à côté des causes morales, font déchoir et re- 
lèvent les nations ; elle ne craint pas d’être importune en évo- 
quant le souvenir de nos désastres si fertiles en leçons. Dans ce 
grand relèvement de la France, au xv® siècle, à côté de Jeanne 
d’Arc, qui représente l’élan populaire, l’inspiration patriotique 
et la foi invincible dans la fortune de la France, elle ne craint pas 
de placer Jacques-Cœur, le marchand, disant au roi : « Sire, 
ce que jay est vostre ! ^ et lui offrant ses trésors comme 1 autre 
son sang. Etrange conformité dans des destinées si diverses : 
tous deux moururent du lâche abandon du Roi, et la devise de 
l’Argentier eût été aussi bien celle de l’héroïque vierge : à cœurs 
vaillants, rien d'impossible I 

(33) Ce bon M. Wagner, de Berlin (Das Reichsfinanzwesen von pro- 
fessor Dr Adolphe Wagner) s’est attaché à consoler ses compatriotes en 
leur démontrant que le mal qu’ils avaient voulu nous faire par l’indem- 
nité de guerre était bien réel et plus grand que nous ne le croyons. Il se 
complaît à songer qu’on ne s'en est pas encore assez ressenti ; que le 
mal ne s’est pas encore révélé dans toute son étendue. Nous ne sommes 
pas si ignorants que cela : M. Léon Say et M. Wolowski, nous ont ra- 
conté cette histoire ad œternam memonam ! 


A 




« 



CHAP. XXIII. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE 337 


CHAPITRE XXIII. 

Des moyens d’encourager l’épargne. 
Epargne et prévoyance. 

L’art et la science de l’épargne. 


Je n’entends pas revenir ici sur ce qui a fait l’objet des cha- 
pitres V et Vf, dans lesquels j’ai recherché quelles sont les con- 
ditions sociales propres à favoriser l’accroissement du capital. 
Il s’agit ici surtout des moyens d’agir sur la volonté ; de com- 
muniquer, d’inculquer aux hommes la science de l’épargne; 
d’en dévelppper le goût, d’enseigner l’art de l’épargne. C’est 
une affaire d’instruction et d’éducation. L’homme n’est pas 
guidé par un instinct invincible comme les animaux ; il perte 
en lui les germes de vertus et de vices; il faut étouffer les uns 
et déieloppcr les autres. L’homme est fait pour discerner le 
bien du mal, le juste de l’injuste, le beau du laid ; mais ce sont 
là autant de sens qu’il faut cultiver, perfectionner. La pré- 
voyance est indispensable à l’homme dans la lutte pour l’exis- 
tence ; mais cette prévoyance peut s’étendre plus ou moins loin, 
se manifester de dilïérentes manières, être plus ou moins intel- 
ligente. L’enfant qui voit 1a maison paternelle abondamment 
pourvue de tout, s’imagine volontiers qu’il n’en saurait être 
autrement : ne serait-il pas utile, et la chose serait facile, de lui 
faire voir que tout cela n’est pas tombé du ciel, que tout cela 
se consomme, s’use; qu’il faut conserver, réparer, combler 
sans cesse les vides dans les approvisionnements? 

J’ai montré, au chapitre V, la différence qu’il y a entre le 
procédé primitif de l’accumulation et l’épargne proprement 

22 

I 

I 


338 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 



dite ; nous avons vu les facilités qui résultent du système mo- 
nétaire. Nous savons que l’épargne comprend deux termes : 
soustraire une portion de son revenu aux consommations jour- 
nalières et faire un bon emploi de cet excédant, le capitaliser. 
Nous allons voir qu’il y a des formes de la prévoyance supé- 
rieures à l’épargne, telle que nous l’avons considérée jusqu’ici, 
mais comme cette épargne est chose excellente en elle-même, 
qu’elle se combine d’ailleurs très-bien avec ces autres formes 
de la prévoyance, je veux tout d’abord dire comment on peut 
encourager l’épargne; ceci se rattache directement au vœu que 
j’exprimais à la fin du chapitre XX, de la voir enseignée et sol- 
licitée de la manière la plus pressante (1). A défaut de la quête 
à domicile, dont je parlais comme d’une sorte d’idéal, nous 
avons les caisses d’épargne. Voyons ce qu’elles sont, ce qu’elles 
devraient être (2) . 

Les Anglais les ont bien nommées : Saving-banks, les ban- 
ques de salut. Il y a là en effet un sauvetage à opérer : recueillir 
les pièces de monnaie qui vont se perdre on sait où. Il faut que 
ces moyens de salut soient organisés en vue du but qu’ils se 
proposent ; ils doivent remplir notamment ces deux conditions : 



(1 ) Une société s’est formée, en Angleterre, pour diriger une propa- 
gande active en faveur de la prévoyance populaire, la Provident 
Knowledge society, qui répand des brochures et envoie des missionnai- 
res prêcher l’épargne dans des meetings. Nous avons en France (le siège 
est à Paris, rue de Rennes, 44) la société des Institutions de prévoyance, 
à la tête de laquelle se trouvent M. Hippolyte Passy et M. Levasseur, et 
dont M. de Malarce est l’actif secrétaire. Les caisses d’épargne scolaires, 
dont je dirai un mot, prospèrent en Belgique, s’étendent en France et 
sont encouragées en Angleterre, notamment par le Conseil des Ecoles de 
Londres (Board of schools). On le voit, l’enseignement et l’apostolat de 
l’épargne sont constitués. 

(2) Ce n’est ici, on le pense bien, rien qui ressemble à un manuel des 
caisses d'épargne, encore moins à un manuel des sociétés de secours 
mutuels, ou à un traité de l’assurance. Je me borne à apprécier et à ca- 
ractériser sommairement ces diverses formes de la prévoyance. 


>4 



t 


CHAP. XXIII. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE. 339 

1 “ multiplicité des caisses d’épargne s’ouvrant de tous côtés 
pour solliciter l’épargne; 2® permettre d’effectuer les plus 
faibles dépôts, comme dans une quête de charité on accepte la 
plus humble offrande. Il faut enfin que les dépôts puissent 
s’élever à une somme assez élevée pour constituer un capital 
raissonnable dont le déposant sera en mesure de faire un bon 
emploi. Il faut reconnaître que c’est en Angleterre que ces con- 
ditions sont le mieux remplies; les dépôts peuvent s’élever à 
5,000 francs, et plus de 5000 bureaux sont ouverts à l’épargne, 
tous les jours et du matin au soir, tandis que nous n’avons pas 
la moitié de ce nombre de caisses d’épargne ; elles ne sont ou- 
vertes que deux jours par semaine et à des heures déterminées; 
enfin les dépôts ne peuvent dépasser 1 ,000 francs pour chaque 
déposant. La tentation de l’épargne n’est pas assez grande ; 
en Angleterre, au contraire, il est rigoureusement vrai de dire 
qu’il est aussi facile d’effectuer un dépôt que de jeter une lettre 
à la poste (3). Il est fort instructif de rechercher les causes de 
notre infériorité dans le développement de ces grandes institu- 
tions de prévoyance. 

Nos hommes d’Etat n’ont pas, en général, accordé aux caisses 
d’épargne la faveur qu’elles méritent, Ils se sont préoccupés 
outre mesure du danger que présentent ces dépôts accumulés 
dans les caisses d’épargne et dont le remboursement, en temps 
de crise, peut être subitement demandé. C’est là ce qui a fait 
échouer le projet de loi de 1875, qui élevait le maximum des 
dépôts à 2,000 francs, et à 2,500 par l’accumulation des 
intérêts. Il est bon de noter les arguments qu’on a fait valoir : 

(3) Depuis l’acte de <861, l’Etat, sans supprimer l’initiative privée 
qui avait donné lieu à quelques abus, a mis la main dans l’institution 
des Savingbanks ; elles sont placées sous la surveillance du directeur 
général des postes d’où, pour les caisses de l’Etat, la dénomination de 
post office savigbanks. 


- r«»' 


340 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

1 ® l’exemple de l’Angleterre n’est pas concluant parce que, en 
Angleterre, les valeurs mobilières ne se fractionnent guère au- 
dessous de 1 00 livres sterling, soit 2,500 francs, tandis que, 
chez nous, 300 francs représentent le prix de la plupart des 
actions des compagnies ; 2® chez nous, avec 1 ,000 francs, on 
peut faire un placement en terre, tandis que, en Angleterre, le 
paysan ou l’ouvrier propriétaires fonciers sont chose à peu 
près inconnue ; 3® en permettant des dépôts élevés, on ferait 
tort à la rente, au crédit de l’Etat; d’ailleurs chez nous avec 1 00, 
avec 1 ,000 francs ou achète 5 ou 50 francs de rente ; 4® on 
ferait tort aux obligations des chemins de fer et par conséquent 
à l’Etat, qui est plus directement intéressé qu’en Angleterre à 
leur prospérité. — Il y a quelque chose de vrai dans les deux 
premiers arguments, en ce sens que les petites sommes trou- 
vent plus facilement en France qu’en Angleterre à se placer en 
dehors des caisses d’épargne ; la terre est la caisse d’épargne du 
paysan français. Mais il y a, dans le reste de ces appréciations, 
inexactitude et contradiction. Il y a contradiction en effet à 
redouter des dépôts de 2,000 à 2,500 francs, alors que d’autre 
part on affirme l’empressement des déposants à convertir leurs 
dépôts en rentes ou actions de chemins de fer. Il est inexact de 
considérer les caisses d’épargne comme une concurrence fâ- 
cheuse pour les établissements de crédit, pour les compagnies 
industrielles, pour la rente. Ce sont les caisses d’épargne qui 
ont vulgarisé la rente, le goût des valeurs mobilières : le livret 
de la caisse d’épargne a été la première forme de ce portefeuille 
que chacun ambitionne maintenant et que tant de gens possè- 
dent en effet qui, il y a trente ou quarante ans, n’en avaient pas 
même l’idée. 

La caisse d’épargne, a-t-on dit, est X école primaire des ca- 
pitaux ; c’est là plus qu’un mot heureux, c’est un mot vrai, car 
la caisse d’épargne sert à former les capitaux. Celui qui a porté 



.-.(HP- •. 


CHAP. XXIII. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE. 341 

un franc à la caisse d’épargne n’est pas un capitaliste, il n’est 
pas un prêteur, il n’est qu’un déposant. Il deviendra capitaliste 
lorsque, ayant retiré son dépôt, il le prêtera à l’Etat, à une 
compagnie indu.strielle ou à un banquier pour le faire valoir. 
Les caisses d’épargne acheminent les capitaux vers les place- 
ments industriels, vers les institutions de crédit dont elles ne 
sont que des auxiliaires bien loin de leur faire concurrence; 
elles sont de simples affluents. Les documents officiels nous 
offrent, à cet égard, les plus précieux enseignements, ils nous 
disent combien de temps il faut au capital pour se former à la 
caisse d’épargne. La durée moyenne des dépôts est de deux ans 
et demi ; au bout de ce temps il ne reste rien des dépôts qui re- 
montent à cette date ; tout cela a été retiré et remplacé par des 
dépôts successifs nouveaux. On a encore constaté ce phénomène: 
plus le capital se forme vite, plus vite il tend à sortir de la 
caisse d’épargne et à trouver un emploi (4). 

La caisse d’épargne n’a pas été seulement l’école primaire 
des capitaux, elle a été l’école primaire des capitalistes ; elle 
leur a enseigné l’épargne qui s’est substituée à la thésaurisation. 
L’essentiel, en matière d’épargne, c’est qu’elle devienne une 
habitude, que l’on fasse figurer dans son budget des dépenses 
une somme à placer» régulièrement ; un premier dépôt est 
comme une amorce qui en attire un second. On ne retire pas si 
facilement l’argent déposé 1 Si quelque bonne fortune vient ac- 


(4) Ce n’est pas une histoire brillante que celte de nos caisses d’épar- 
gne. Le maximum qui, sous la loi organique des caisses d’épargne était 
de 3 000 francs, fut réduit, en <845, à 1,500, et à t ,000 francs en 
1851. L’année 1848 avait été particnlièrement désastreuse. L’Etat se li- 
béra en pa 5 "ant 100 francs en espèces à chaque déposant et lui livrant 
pour le surplus d.3s valeurs dépréciées telles que des bons du Trésor à 
quatre ou six mois qui s’escomptaient à 30 et 40 p. 0/0, et des rentes 
5 p. 0/0 au prix de 100, qui n’étaient cotées que 75 !! En 1870 on a fait 
la seule chose raisonnable : rembourser par à-comptes successifs sans 
imposer des valeurs plus ou moins fictives. 


I 


342 11* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

croître les recettes, cet excédant a bien des chances pour pren- 
dre aussi le chemin de la caisse d’épargne. Il y a des gens aux- 
quels l’argent brûle les mains; il faut absolument qu'ils le 
dépensent, qu’ils s’en défassent... le mettre à la caisse d’épargne» 
c’est encore jusqu’à un certain point, une manière de le dé- 
penser, de s’en défaire. On a beau dire que l’argent déposé à la 
caisse d’épargne est à votre disposition ; ce n’est pas tout à fait 
comme s’il était dans votre poche ! Voilà la vraie importance des 
caisses d’épargne, leur signification, leur valeur économique et 
morale : inspirer le goût, inculquer des habitudes d’épargne. 
L’importance de ce résultat n’a pas été suffisamment présente à 
l’esprit des hommes d’Etat, qui se sont trop préoccupés des 
dangers que peuvent présenter les remboursements en temps 
de crise. Où en serait-on si tous les rapports financiers et éco- 
nomiques de l’Etat et des particuliers étaient réglés en vue de 
ces situations exceptionnelles ? Et puis, le grand intérêt social 
qui s’attache à ces institutions populaires valait bien la peine 
que l’Etat, c’est-à-dire tout le monde, s’exposât à quelques ris- 
ques, supportât, au besoin, quelques pertes. 

Si excellente que soit la caisse d’épargne, elle n’est, en som- 
me, que la forme rudimentaire de la prévoyance, la prévoyance 
simple ; c’est, à part l’intérêt, le système- de la tire lire dans la- 
quelle l’enfant dépose les petites pièces de monnaie qu’on lui 
donne pour les soustraires aux tentations de dépenses journa- 
lières, pour retrouver tout cela intact un jour donné. Il y a 
mieux que celà ; au-dessus de la prévoyance individuelle, il y a 
la prévoyance collective qui prend son point d’appui dans l’asso- 
ciation ; c’est l’assurance, la combinaison par laquelle un cer- 
tain nombre de personnes s’associent afin de supporter en 
commun et, par conséquent, d’alléger les accidents calamiteux 
qui peuvent atteindre quelqu’un des associés. Un fardeau écra- 
sant peut se réduire à rien s’il est divisé. Toutes les formes de 







CHAP. XXIII. MOYENS d’encoürager l’épargne. 343 

l’assurance rentrent là dedans : assurances terrestres, sur la 
vie ; assurances mutuelles ou à prime. On ne retire de la caisse 
d’épargne que ce qu’on a mis, augmenté d’un faible intérêt, 
tandis que la société d’assurance vous rend cent et mille fois ce 
que vous lui avez donné. Pour une prime annuelle de 1 0 francs 
on vous assure contre l’incendie votre maison qui vaut dix 
mille francs : la maison brûle, vous n’avez payé qu’une fois la 
prime, on vous rend les dix mille francs. Où en seriez vous si 
vous aviez voulu accumuler peu à peu à la caisse d’épargne la 
somme nécessaire pour rebâtir votre maison ? 

On peut épargner, s’assurer, dans toutes les conditions de 
fortune; la prévoyance, sous toutes ses formes, est bonne pour 
tout le monde, mais, de même que la caisse d’épargne est la 
forme de l’épargne qui convient surtout aux personnes qui n’ont 
que de faibles revenus, il est une forme de l’assurance qui leur 
convient plus spécialement, c’est la société de secours mutuels, 
dont les membres s’engagent à verser périodiquement dans une 
caisse commune, une cotisation destinée à créer un capital 
affecté à secourir ceux des associés qui seront frappés par telle 
ou telle éventualité fâcheuse prévue dans le contrat : maladies, 
infirmités, chômage, vieillesse. Il est à peine besoin d’expliquer 
comment en versant de faibles cotisations, on arrive au résultat 
souhaité ; c’est le principe, la base même de toute assurance ; 
tous les membres de la société ne seront pas frappés, au moins 
dans la même mesure, par les mêmes calamités ; tous n’arrive- 
ront pas à la vieillesse. C’est un peu comme dans une loterie où 
il n’y a que quelques gagnants, si toutefois on peut appeler 
gagnant celui qui ne retire qu’à la condition d’être malade ou 
infirme. 

Ce qu’il y a d’excellent dans la société de secours mutuels, 
c’est sa puissance éducative. Comme la caisse d’épargne est 
l’école de l’épargne, la société de secours mutuels est l’école de 








344 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

l’assurance. Elle attire par la modicité des cotisations, et elle 
retient parce que la seule manière de rendre profitables les co- 
tisations déjà versées, c’est de les continuer. Celui qui verse ses 
économies à la caisse d’épergne, est créancier pur et simple, il 
il peut les retirer avec les intérêts quand il lui plait; celui qui 
verse des cotisations dans la caisse sociale n’est qu’un créancier 
conditionnel ; il ne pourra réclamer quelque chose que si la con- 
dition prévue, maladie, infirmité, vieillesse, se réalise, mais, 
par une juste compensation, il retirera bien plus que son ap- 
port, et sa créance subsistera toujours, toujours il aura droit à 
un nouveau secours, bien qu’il l’ait déjà obtenu plusieurs fois. 
Mais, il ne faut pas l’oublier, la condition de salut pour toute 
société de secours mutuels, c’est l’accomplissement rigoureux 
des obligations imposées aux parties. Les sociétés de secours 
mutuels ne sont pas de simples associations philanthropiques ou 
charitables, dont le dévouement et la fraternité feraient l’uni- 
que base. Il ne faut pas non plus en faire de pures associations 
de capitaux, en bannir l’échange de services, l’assistance per- 
sonnelle, mais tout cela n’exclut pas une sage réglementation. 

Nous sommes bien en arrière de l’Angleterre (o) pour la pré- 
voyance qui se manifeste sous la forme de l’assurance comme 
pour les caisses d’épargne. On a découragé, chez nous, les so- 
ciétés de secours mutuels ; on a prétendu qu’elles engendrent 
l’égoïsme, que l’ouvrier qui verse sa cotisation, qu’il ne peut 
plus reprendre, dont il profitera seul, est comme le père de 
famille qui aliène un capital à fonds perdu : cela n’est pas sé- 
rieux. Celte faible cotisation n’est pas encore un capital, et qui 
sait ce qu’elle serait devenue, si la caisse de la société ne l’eût 
invinciblement attirée? D’ailleurs la famille ne profite-t-elle 


(5) On connaît cette définition humoristique : les Anglais sont un 
peuple qui s’assure. 


CHAP. XXIII. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE. 345 

pas des secours de tout genre accordés à quelqu’un de ses 
membres ? La société de secours mutuels sauve le pauvre malade 
de l’hôpital, à sa grande satisfaction et au grand avantage de la 
salubrité publique qui souffre de ces foyers d’infection. Le 
pauvre peut être soigné et secouru à domicile, sans être trop à 
charge à la famille. Les sociétés de secours mutuels ne sont pas 
d’ailleurs une invention moderne (6) ; elles sont dans les ins- 
tincts les plus profonds de l’humanité. Les artisans de la Grèce 
et de Rome les ont pratiquées sous des noms divers. Les esclaves 
s’assuraient ainsi une sépulture. La Coupe d' Amour (\o\ circule 
au banquet du Lord-Maire à Mansion-House, n’est autre chose 
que la coupe fraternelle dont il est question dans les statuts du 
Roi Eric, sauf que le vin de Champagne y a remplacé la bière 
et l’hydromel. 

3Iais, après avoir vanté les bienfaits de l’épargne et des cais- 
ses d’épargne, n’avons-nous pas exalté à leurs dépens l’assurance 
et la société de secours mutuels ?; ici le mieux n’est pas ennemi 
du bien. Il faut s’assurer et épargner. L’épargne et l’assurance 
répondent à des situations, à des éventualités différentes. L’as- 
surance donne la sécurité en échange d’un très-léger sacrifice ; 
l’épargne fournit des capitaux qui peuvent conduire à la for- 
tune. C’est par la caisse d’épargne que se fera l’éducation éco- 
nomique de l’enfance, je veux parler des caisses d’épargne sco- 
laires. 

L’idée a été conçue en France, mais elle n’a reçu sa première 
organisation qu’en Belgique, d’où elle a été simultanément 


(6) M. Emile Laurent, Le paupérisme et les associations de prévo- 
yance, t. Il, p. 159 et suiv., livre plein de documents précieux de sta- 
tistique et d’histoire et de saines appréciations économiques. M. Levas- 
seur, Histoire des classes oiivi'iéres en France depuis 1789, t. ii, pages 
419, 433, un bon ehapitre sur l’épargne et la prévoyance. Voir aussi à la 
conclusion, p. 546. 







346 II* PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 

réimportée en France et introduite en Angleterre (7). Voici le 
procédé réduit à ses termes les plus simples. Une fois par se- 
maine, l’instituteur annonce Y exercice d'épargne. Il reçoit des 
élèves les petites sommes que ceux-ci ont épargnées, les inscrit 
sur un registre ad hoc qu’il conserve, et sur une feuille volante 
qu’il remet à l’élève. Une fois par mois, les versements de ceux 
qui ont épargné plus de 1 franc, sont transmis par l’instituteur 
à la caisse d’épargne, et voilà l’enfant en possession d’un livret 
ordinaire de déposant, créancier direct, et pouvant, avec 1 in- 
termédiaire de son représentant légal, retirer tout ou partie de 

son dépôt. 

Ce qu’il faut considérer dans cette institution, c est son rôle 
éducatif. Voilà l’enfant traité en homme, familiarisé avec l’idée 
d’épargne rendue palpable par la possession du livret. Cet 
exercice de l’épargne pourra être l’occasion d’un entretien où, 
sous la forme la plus simple, on passerait en revue les divers 
phénomènes économiques qui se rattachent à 1 épargne , et nous 
savons si ces liens sont nombreux et étroits (8) . En vérité, il ne 
faudrait pas beaucoup de science et d’imagination à 1 instituteur 
pour faire à propos du livret de la caisse d’épargne, ce que, en 
matière d’instruction primaire, on appelle une leçon de choses. 
On attacherait les enfants à la possession de ce livret par eux 
conquis; on le leur montrerait, au sortir de l’école, grossissant, 
non plus de quelques sous par semaine, mais de sommes rela- 


(7) En t874, par M. de Malarce en France ; en Angleterre par M. G. 
Fitch, inspecteur général des écoles d’Angleterre. — Voir dans le Jour- 
nal des Economistes de septembre 1 876, p. 44 8-423, la lettre et la note 
adressées par la société des Institutions de Prévoyance aux présidents 
des Conseils Généraux. V. note 4 ci-dessus. 

(8) Rossi, qui n’était certainement pas un esprit chimérique, aurait 
voulu qu’on donnât quelques notions d’économie politique aux enfants. 
Ce n’est pas plus difficile que de leur parler de morale, surtout si on 

s’en tient à une économie politique descriptive. 




•i 


i 




CHAP. XXIIl. MOYENS d’eNCOURAGER l’ÉPARGNE. 347 

tivement importantes prélevées sur les premiers salaires, ap- 
pointements ou autres gains, produit de leur travail, jusqu’au 
moment où ces dépôts accumulés deviendraient un vrai capital 
obligé d’aller chercher un emploi hors du livret. Beaucoup de 
parents qui n’avaient eux-mêmes jamais possédé de livrets ont 
été convertis au culte de l’épargne par la vue de ces livrets en- 
fantins où ne figuraient guère que les quelques sous donnés 
par eux à leurs enfants à titre de récompense. Quelle plus tou- 
chante éducation que celle-là (9) I 

On s’est récrié, on a dit : avec cette éducation par l’épargne, 
vous allez faire de petits avares, avides, intéressés, qui n’auront 
rien de la joyeuse insouciance de leur âge ! En vérité, ces scru- 
pules font voir trop de délicatesse ! On peut être joyeux sans 
être insouciant; l’épargne n’est ni l’avarice, ni l’avidité; et c’est 
le travail, la liberté, l’indépendance. Il n’est jamais trop tôt 
pour dire cela aux enfants, et le maître, poursuivant l’histoire 
de leur futur livret d’hommes, pourra leur dire ce qu’il sera 
pour eux et leur famille , aux jours d’épreuve , revers de 
fortune, chômages, maladies, infirmités, accidents calamiteux : 

(9) Le rapport officiel du 46 avril 4875, sur les caisses d’épargne de 
Belgique, constate le fait et ajoute : « Le plus grand nombre des pa- 
« rents des élèves ne connaissaient pas la caisse d’épargne et ne s’en 
« formaient sans doute pas une idée avant d’avoir vu les livrets de leurs 
« enfants. » Le même phénomène s’est produit d’une façon éclatante 
à Bordeaux, où les caisses d’épargne scolaires fonctionnent remarqua- 
blement depuis le commencement de l’année 4875. Voici comment la 
grande caisse d’épargne a vu sa clientèle et son stock de dépôts s’ac- 
croître : 

Aînées Nombre des déposants Stock de dépôts 

^872 32,663 42 millions 4/2 

^873 33,780 42 millions 4/2 

4874 35,485 43 millions 

Or voici l’accroissement subit qui se produit en 4 875, simultanément 
avec l’organisation des caisses d’épargne scolaires : 

4875 44,820 45 millions. 




348 II® PARTIE. DU MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE. 


un ancre de salut, le repos d’esprit, la dignité de la vie sous- 
traite aux dures étreintes de la misère I Pour peu qu il sache 
d’histoire, il leur racontera l’émancipation de l’humanité par 
l’épargne et le capital, émancipation qui eût été infiniment plus 
rapide si l’épargne des salariés eut plus tôt trouvé un asile. 

Les personnages les plus considérables de la politique, de la 
science et de l’industrie, ont tenu à honneur d’attacher leurs 
noms à la création ou au développement des grandes institu- 
tions de prévoyance populaire. Comparant les résultats de 1 acte 
de 1846, de Robert Peel, avec ceux de l’acte de 1861 , qui fut 
si favorable au développement des caisses d épargne en Angle- 
terre, M. Gladstone disait : « Depuis la loi pour la liberté com- 
« merciale, il n’y a pas en Angleterre de loi qui ait contribué a 
« améliorer la condition des classes les moins fortunées, et, en 
« général, les mœurs et la richesse nationale autant quel acte de 
« 1861 . » Nous ne pouvions donc mieux terminer cette étude 
à la fois économique et morale sur la richesse, qu’en signalant 
l’importance de ces institutions où le capital naissant est 1 in- 
dice de la moralité et de la responsabilité qui s’éveille. Il est 
plus facile à l’arbre déjà fort de grandir encore qu’à la semence 
de germer et de sortir heureusement de terre. De là, l’intérêt 
qui s’attache aux faibles commencements de toute grandechose. 
Après avoir montré la puissance du capital, nous en avons, en 
quelque sorte, surpris l’éclosion dans les caisses d épargne. 
Nous avons vu comment on a pu dire que la caisse d épargne 
est l’école primaire des capitaux ; ne pourrait-on pas dire que 
la caisse d’épargne scolaire, qui en recueille et protège les im- 
perceptibles germes, en est la salle d’asile ? 




CHAPITRE XXIV 


Etc la ««yiititcsc hi»toi*ic|iic an ]!>oint de vnc 
ccoiioiiiiqne en gênera!, et, eu pacticulicc, 
an point de vue dn capital 



Si je fais de ces considérations historiques l’objet d’une des 
divisions principales de ce livre, ce n’est pas à raison des déve- 
loppements que j’entends leur donner ; mais l’iiisloire et l’éco- 
nomie politique, surtout dans la matière qui nous occupe, s’é- 
clairent réciproquement de telles clartés que je ne pouvais 
négliger de fixer un instant, et d’une façon toute spéciale, l’at- 
tention du lecteur sur ce point de vue. Il est d’ailleurs difficile 
de tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre l’exposi- 
tion dogmatique et le point de vue historique, car l’économie 
politique n’est pas une pure abstraction, une construction 
à priori, elle repose sur une patiente investigation des faits 
fournis par l’histoire et la statistique, et les principes qu’elle 


'I 

I 

I 


I 



350 111* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

établit pour eu tirer des conséquences par le raisonnement ne 
sont que la prudente généralisation des faits observés (1). 

Il ne s’agit point ici de l’histoire de l’économie politique pro- 
prement dite, de l’histoire des doctrines et théories scientifi- 
ques (2), mais de l’histoire des faits et des pratiques économi- 
ques (3), de l’influence qu’ont exercée sur le développement 
de la société et les progrès de la civilisation certains phénomè- 
nes relatifs à la production et à l’emploi de la richesse ; en d’au- 
tres termes, il s’agit d’une rapide synthèse historique du point 
de vue économique. On a essayé bien souvent de résumer ainsi 
en quelques traits saisissants l’évolution historique des sociétés 
humaines, non seulement pour nous offrir une vive image du 
passé, mais pour nous faire entrevoir les destinées futures de 
l’humanité. Ces essais de synthèse historique sont en général 
peu satisfaisants ; trop souvent ils procèdent du parti pris de 
trouver dans l’histoire la confirmation de théories préconçues. 
On nous a dit, par exemple, que l’humanité est destinée à pas- 
ser successivement par trois modes différents de penser : le 
mode théologique, le mode métaphysique et le mode scientifi- 
que ou positif (4). Je pense que les progrès de la science posi- 


(t) Interdire la généralisation et l’abstraction, c’est nier la science ; 
c’est réduire la connaissance humaine à d’interminables nomenclatures, 
c’est livrer la conduite de la vie à l’empirisnae. Voir avant-propos, note 
15, et chap. i, note 3, la critique injuste de M. Rümelin. 

(î) La quatrième partie. Examen critique des doctrines, pourrait à 
plus juste titre être considérée comme un essai d’histoire de l’économie 
politique contemporaine. 

(3) A vrai dire, cette distinction entre l’histoire de l’économie politi- 
que ou histoire des doctrines et l’appréciation des faits au point de vue 
économique, n’a rien de sacramentel. Derrière les pratiques il y a des 
théories latentes dont il est utile de démêler les causes. 

(4) C’est le fond de la doctrine de M. Auguste Comte. Ou sait à quoi 
cela aboutit ; la religion de l’humanité ; 1a communion entre toutes les 
grandes âmes du passé et du présent, et la constitution dans l’Etat d’une 
autorité intellectuelle imposant ses décisions à la masse des citoyens et 
aux gouvernants eux-mêmes i! 




I 




CHAP. XXIY. DE LA SYNTHÈSE HISTORIQUE. 351 

tive ne feront pas disparaître de la scène du monde la métha- 
physique et la religion (5) . On nous a dit encore (6) que l’his- 
toire de l’humanité se résume en trois périodes : le règne de 
l’autorité, celui de l’individualisme et celui de la fraternité dont 
nous entrevoyons à peine l’aurore. Il est bien entendu que ce 
qu’on proscrit sous le nom d’individualisme , c’est tout simple- 
ment la liberté. J’espère que la liberté ne sera pas remplacée de 
sitôt par la fraternité telle qu’on l’entend, à savoir la fraternité 
imposée par l’Etat, ce qui serait un triste retour au premier 
âge de l’humanité. Je pense que, sans un peu d’autorité, celle 
des lois bien entendu, sub lege libertas, c’en serait bientôt fait 
de la liberté. Ce ne sont pas là des synthèses historiques ; ce 
sont des visions (7). 

Voulez-vous une synthèse historique qui ait une base solide ? 
Voulez-vous embrasser d’un rapide et ferme regard l’histoire 
de l’humanité, la voie douloureuse qu’elle a parcourue ? Pla- 
cez-vous sur le terrain de l’économie politique; considérez 
n’importe lequel des grands phénomènes économiques, pro- 

(6) C’est une erreur de croire que la conception positive du monde 
est exclusive de l’idée de religion. Seulement c’est affaire de pur senti- 
ment et non de science. 

(6) M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, tome i. — 
Voir là-dessus un article de M. Joseph Garnier, Histoire économique 
de la Révolution française, Journal des Economistes, 1847, t. xvii, 
p. 44. M. Louis Blanc est le type des écrivains qui écrivent l’histoire 
non ad narrandum sed ad probanium. 

(7) Au lieu de fraternité mettez solidarité, et vous aurez la formule 
de Lassalle. Voir avant-propos, note 32, et chap. xx, note 11. Ce que 
les socialistes d’outre-Rhin n’ont pas emprunté à nos socialistes, c’est 
un certain souffle généreux qui se mêle à toutes leurs illusions à ces 
vagues aspirations qu’ils prennent pour des systèmes immédiatement 
réalisables. Là-bas, au contraire, quelle dureté, quelle âpreté I — Prou- 
dhon seul, entiché de métaphysique et d’hégélianisme, se pique de ré- 
sister à tout mouvement de sensibilité. On sait en quels termes il a 
parlé de « ces huîtres attachés au rocher de la fraternité 1 » 

Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre. 



352 111® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

priété, travail, capital, crédit, et demandez-vous ce qu’il a été 
aux différents âges ; recherchez, par exemple, les conditions du 
travail sous le régime patriarcal, dans les grands empires de 
l’Orient, dans les républiques grecques et à Rome, sous le ré- 
gime féodal ; et les quelques mots qui résument tout cela, es- 
clavage, servage, corvée, corporations, affranchissement du tra- 
vail, vous en diront plus que toutes les formules métaphysiques 
ou purement politiques (8). Les luttes pour la liberté politique 
n’ont été, au fond, que des revendications plus ou moins réflé- 
chies de la vraie liberté économique (9). 


(8) Sar le lien étroit qui existe entre les intérêts économiques et les 
autres grands intérêts sociaux. V. la fin du chap. i, et la fin du chap. 
viu. 

(9) Quelles leçons nous offre, sous ce rapport, l’histoire de Rome ! 
on parte beaucoup des luttes que soutinrent les plébéiens pour la con- 
quête de l’égalité politique. Eh bien ! si les p.atriciens l’eu.ssent voulu, 
s’ils eussent borné leur ambition au gouvernement exclusif de la Répu- 
blique, tout en accordant aux plébéiens une sérieuse égalité civile, ceux- 
ci, pour .longtemps au moins, eussent fait bon marché de leurs droits po- 
litiques. Les patriciens, au moment où commença la lutte, étaient en 
fait ou en droit en possession des trois éléments de la souveraineté, 
anclorilas du Sénat, imperium des magistrats, polestas du peuple ; 
mais ils n’en usèrent que dans des vues d’intérêt privé. Tite-Live l’a dit 
d’un mot ; faclione respecluque rcrum privalarum giiœ semper offc- 
cere of/icientque publich conciliis Qivre n, chap. 30). Tandis que les 
plébéiens, accablés par le service personnel si onéreux pendant la guerre 
contre les alliés du dernier roi. chargés en outre du Tribulnm ex censu, 
se retrouvaient, au retour de chaque expédition, en présence de leurs 
champs ravagés ou incultes, exposés aux exigences de créanciers impi- 
toyables, les patriciens, au moyen de fermages illusoires, accaparaient 
le domaine public qui n’etait pas soumis au tributum ex censu, et ne 
payaient que le tribuhm temerarium, c’est-à-dire accidentel, qui n’est 
pas sans quelque analogie avec les anciens dons gratuits du clergé. En- 
core les plébéiens furent-ils quelque peu ménagés tant que dura la 
guerre contre les alliés du dernier roi ; mais, après la mort de celui-ci, 
la dureté et l’insolence des patriciens n’eurent plus de frein. Ce sont 
donc des causes économiques qui poussèrent les plébéiens à réclamer 
l’é'’alité politique, qui p>’ovoquèrent la retraite sur le Jlont-Sacré ; ce 
sont des causes économiques éloignées qui amenèrent la corruption de la 



I 


F. 


CHAP. XXIV. DE LA SYNTHÈSE HISTORIQÜE. 353 

Mais, s’il est, entre tous, un phénomène économique dont 
les manifestations soient propres à éclairer l’histoire d’un jour 
particulier, c’est assurément celui qui fait l’objet de cette étude : 
le capital. L’épargne et le capital sont l’expression la plus 
fidèle, non seulement du développement économique, mais de 
l’état général d’une nation. C’est le capital qui fait passer suc- 
cessivement les hommes de la vie aventureuse des chasseurs à 
la vie pastorale et enfin à la vie agricole sédentaire. C’est le ca- 
pital qui, en s’incorporant à la terre, fonde la propriété du sol. 

C’est la rareté du capital qui explique la plupart des misères 
matérielles et morales dont a souffert l’humanité. C’est le capi- 
tal qui a été la cause première de tous les affranchissements, la 
source de toutes les libertés. C’est l’abondance du capital com- 
biné avec le crédit qui a rendu possibles les merveilles de l’in- 
dustrie. C’est le capital privé, mis par le crédit à la disposition 
de l’Etat, qui a permis d’accomplir ces grands travaux d’utilité 
publique qui n’ont rien de commun avec ces stériles monu- 
ments érigés par la civilisation ancienne (10). C’est l’épargne et 
le capital qui résument le mieux l’idée de richesse, de puissance, î 

de science, de lumières, de civilisation. Mais, dira-t-on, les Bar- 
bares qui ont renversé Rome n’avaient pas de capital 1 Ils n’ont 
rien renversé du tout. Rome était morte ; elle n’avait plus ni j 

citoyens, ni capital ; les Barbares ont submergé un pays ouvert, 
abandonné, ruiné, non moins moralement que matériellement. ) 

ii 

I 

constitution et préparèrent la ruine de la République, car les patriciens, 

pour prendre leur revanche de l’égalité politique concédée aux plébéiens, 

transformèrent le Sénat en un troisième ordre de l’Etat, dans lequel ils 

se retranchèrent eux et leurs adhérents comme dans une forteresse. De 

là les luttes sanglantes des partis, optimales et populares, abdiquant ^ 

aux mains de chefs puissants et redoutés, triste corruption de ces gran- ; 

des dictatures qui, au temps de la libéra respubtica, avaient sauvé la 

patrie. 

(10) Opéra potius magna quam neceuaria, dit Suétone. 


23 


354 III® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

Comme toujours, à l’approche des grands désastres sociaux, la 
lassitude et l’abandon s’étaient emparés du plus grand nombre ; 
on laissait ses champs en friche et ses maisons en ruines ; on ne 
plantait pas, on ne bâtissait même plus (11). 

Oui, l’histoire nous montre que là où est le capital, là est la 
richesse et la puissance ; mais, pour qu’il en soit ainsi, il faut 
entendre le capital dans son sens le plus étendu, ne pas séparer 
le capital matériel du capital intellectuel. Qu’à un moment 
donné il existe dans un pays une grande accumulation de pro- 
duits, ce n’est point là le capital, si on ne trouve, à côté, l’esprit 
d’épargne, c’est-à-dire l’activité laborieuse qui, par un judi- 
cieux emploi, fait de cette richesse la source de richesses nou- 
velles. L’épargne et le capital ne sont pas des phénomènes d’or- 
dre purement matériel ; ils procèdent surtout de causes mora- 
les. Sans doute , à toutes les époques, l’humanité a épargné, 
puisqu’elle a accru le capital rudimentaire du premier âge ; 
mais, pendant une longue période, cet accroissement a été lent, 
insensible, semblable à cette alluvion qui, par d’imperceptibles 
dépôts, étend les fonds de terres qui bordent un fleuve. Cette 
lenteur dans la formation du capital primitif ne tient pas seule- 
ment à ce que tout commencement est difficile ; cela tient aussi 

(11) Nous avons là-dessus des témoignages navrants et irrécusables, 
notamment des dispositions législatives, expression fidèle des conditions 
économiques du temps. Nous y retrouvons, à chaque pas, la trace de 
cette préoccupation : pourvoir au relèvement des maisons ruinées ou in- 
cendiées et abandonnées par leurs propriétaires ; encourager la prise de 
possession des champs laissés sans culture. La seule rubrique d un titre 
du code de Justinien en dit long sur tout cela : De omni agro ^serto. 
Les calamités, inondations, tremblements de terre et incendies, qui 
frappèrent une foule de grandes cités, Rome, Carthage, Ephèse, Nicomé- 
die, sous le règne de Marc-Aurèle, semblent avoir laissé une impression 
de terreur qui ne s’effaça plus (Capitolinus, Vie de Marc-Aurèle, vu. 
Àurelius Victor, de Ccesaribus, xvi, 12). Ce fut l’an 1000 du paganisme, 
mais ici les pressentiments ne furent pas trompeurs. 




CHAP. XXIV. DE LA SYNTHESE HISTORIQUE. 


355 


à ce que, pendant longtemps, l’épargne n’a été pratiquée que 
d’une manière inconsciente, instinctive, dans des conditions 
économiques et sociales également mauvaises, lesquelles étaient, 
l’une par rapport à l’autre, à la fois cause et effet ; absence de 
crédit, mépris de travail ; l’esclavage ; peu de connaissances 
dans les sciences naturelles et, par conséquent, les perfection- 
nements et les inventions dans les arts utiles dûs uniquement 
au hasard et à l’empirisme. Aussi peut-on remarquer que les 
anciens, qui n’ont pas été aussi étrangers qu’on le croit commu- 
nément aux théories économiques ; qui ont, par exemple, très- 
bien analysé la fonction de la monnaie (12), ont complètement 
ignoré la théorie et le mécanisme de l’épargne. Ils ne se sont 
pas élevés au-dessus de l’idée d’économie, d’accumulation, de 
thésaurisation ; la fourmi et l’abeille sont restées leur idéal. 

Rien de plus simple que la synthèse historique du point de 
vue du capital ; il n’y a qu’à faire l’histoire du capital lui-même, 
c’est-à-dire à se représenter, par grandes périodes historiques, 
le rôle plus ou moins important que le capital a joué dans la 
production, et on verra parallèlement, par la force même des 
choses, de profondes modifications se préparer et s’accomplir, 
non seulement dans le régime des diverses industries, mais 
encore dans l’état et la condition des personnes, sous le triple 
rapport matériel, moral et politique Les trois éléments de la 
production, la terre, le travail et le capital, sont loin d’y avoir 
concouru dans la même proportion à toutes les époques. Au 
commencement, la terre seule faisait tout pour l’homme, ce 
qui ne veut pas dire qu’elle fit beaucoup, surtout sous certains 
climats; mais enfin l’homme vit des produits spontanés de la 


(12) Dans le dialogue intitulé Eryxias ou de la richesse, attribué à 
Eschine le philosophe, dit le Socratique, on trouve une très remarqua- 
ble notion de la richesse et de l’échange, et notamment une théorie des 
produits immatériels. 


356 III® PARTIE. LEN ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

terre. C’est le temps des peuples chasseurs et pasteurs nomades. 
Le capital se réduit aux armes grossières du chasseur, à quelque 
bétail ; et, quant au travail, on ne saurait appeler de ce nom la 
vie indolente du pasteur, ni même la vie pénible et aventureuse 
du chasseur. Avec la vie agricole et sédentaire et une population 
agglomérée, il faut demander à la terre des produits plus abon- 
dants sur une espace de plus en plus réduit ; des besoins nou- 
veaux naissent, et avec eux les différents arts, la fabrique, la 
manufacture. Mais l’épargne ne fonctionne pas encore depuis 
longtemps, le capital est rare, et c’est le travail de l’homme qui 
est, avec la terre, le facteur principal de la richesse. La rareté 
et l’imperfection de l’outillage industriel et agricole imposent à 
l’homme un labeur prolongé, une sorte de lutte corps à corps 
avec le monde extérieur, dans laquelle les résultats sont souvent 
peu de choses, comparés à l’effort. Enfin le rôle prééminent 
passe au capital ; après les développements dans lesquels je suis 
entré à ce sujet (13), je n’ai pas besoin d’insister ici sur la 
transformation industrielle opérée par l’abondance du capital 
sous ses diverses formes. On comprend que ces périodes ne sont 
pas susceptibles d’une détermination rigoureuse, qu’elles se 
pénètrent plus ou moins réciproquement, et qu’il faut tenir 
grand compte des époques de transition ; mais rien n’est plus 
certain et plus saisissant que la succession de ces trois âges éco- 
nomiques : l’âge de la terre, celui du travail et celui du ca- 
pital (1 4), qui ont une bien autre réalité que les âges d’or ou de 
fer des poètes. 



(IJ) V. chap. IV sur les services que le capital rend à la production 
dans les différentes industries; chap. xi, sur la révolution industrielle 
qui s’est opérée au Moyen Age, et notamment dans la seconde moitié du 
xviii siècle. 

(14) M. Gladstone a dit un jour que 1e xix« siècle était le siècle des 
ouvriers. Il n’y a pas contradiction ; car c’est précisément l’accroisse- 
ment du capital qui a élevé singulièrement le rôle de l’ouvrier. Voir 
chap. IV, à propos des machines. 


CHAP. XXIV. DE LA SYNTHÈSE HISTORIQUE. 


357 


Qu’on jette maintenant un regard sur l’ensemble des faits 
sociaux, et on verra s’il n’y a pas une liaison étroite entre cette 
rapide synthèse économique et la synthèse générale de l’histoire. 
C’est le capital qui détermine la nature et les formes de l’indus- 
trie. C’est par la rareté et l’abondance du capital que se mesure 
le degré de dénuement, de pauvreté, de richesse et de civilisa- 
tion des sociétés. L’esclavage, le servage et la liberté, marquent 
des degrés de dépendance et d’affranchissement dans l’ordre 
politique comme dans l’ordre économique et c’est le manque de 
capital (1 5) qui a d’abord soumis les hommes à l’esclavage qui 
fut avant tout une servitude économique. L’esclavage lui-même 
fut un progrès par rapport à l’usage barbare de mettre à mort 
l’ennemi vaincu, qui avait encore une raison économique. Les 
tribus guerrières adonnées à la chasse ne pouvaient songer à 
nourrir du produit de leur misérable industrie d’inutiles escla- 
ves, et il eût été dangereux de les associer à leurs exploits cy- 
négétiques en leur donnant des armes. La vie pastorale et 
agricole, outre qu’elle adoucit les mœurs, rendait moins onéreux 


(16) M. Charles Périn {de la Richesse, 2« édition, t. i, p. 269, note), 
suivant en ce point l’opinion de M. de Metz-Noblat {Phénomènes éco- 
nomiques, 1. 1 , p. 306) enseigne que l’esclavage ne tient pas à cette cause 
économique, mais qu’il a sa source dans la corruption des classes infé- 
rieures et dans les vices des classes élevées. C’est au contraire l’escla- 
vage qui a été une cause de corruption pour le maître comme pour l’es- 
clave. Mais que parle-t-on de classes inférieures et élevées î Androma- 
que, Cassandre et Hécuhe furent esclaves. C’était le droit de la guerre, 
le droit des gens. Les premiers maîtres et les premiers esclaves furent le 
vainqueur et le vaincu ; le fort et le faible imposant et subissant une 
dépendance qui ne fut souvent que la forme d’une protection onéreuse, 
comme toute protection qui n’est pas celle de la loi. C’est quand on 
considère l’esclavage comme institution définitivement implantée dans 
une société plus ou moins riche et civilisée qu’il est permis de parler de 



la corruption des uns et de l’avilissement des autres On pense là aux 
planteurs blancs et aux noirs, tous chrétiens ! Aux premiers temps du 
monde l’esclavage était bien moins révoltant, ce n’était guère que la mi- 
sère supportée en commun. 



358 ni* PARTIE. tES ENSEIGNEMENTS DE l’HISTOIRE. 

rentretien des esclaves qu’on chargeait des travaux les plus pé- 
nibles. C’est une cause économique, le manque de capital, qui 
explique un des phénomènes les plus considérables de l’histoire 
générale, ces grandes migrations qui de proche en proche ont 
peuplé les divers continents. Qu’est-ce qui contraignit les ha- 
bitants des plateaux de l’Asie centrale, ce réservoir de la race 
humaine, à se répandre par toute la terre? le manque de ca- 
pital. Dépourvus de capitaux, ne pouvant se livrer à une agri- 
culture quelque peu intensive, il leur fallait de vastes espaces 
pour subsister avec leurs troupeaux, et tout accroissement de 
population les poussait au loin. C’est ainsi qu’ils vinrent tour à 
tour se ranger sur les bords de la Mediterranee, que tant da- 
vantages naturels semblaient prédestiner au grand rôle qu elle 
a joué dans la civilisation de l’Occident, et notamment l’admi- 
rable découpure de ses rivages si propres à favoriser l’essor de 

la navigation. 

De toutes les formes du capital, en effet, aucune n’est une 
expression plus complète de la richesse et de la civilisation qu’un 
grand développemment des voies de communication et des 
moyens de locomotion (1 6) ; qu’étaient les somptueuses voies 
romaines, les barques Tyriennes et Carthaginoises en compa- 
raison de nos réseaux de chemins de fer et de nos flottes com- 
merciales ? De tous les souvenirs d’un passé bien rapproché de 
nous, il n’en est pas de plus populaire que le petit nombre, le 
mauvais état et l’insécurité des routes. Encore aujourd’hui, 
presque à nos portes, dans des pays qui font de louables efforts 
pour tenir leur rang parmi les nations civilisées, l’industrie de 
voleurs de grands chemins est en pleine prospérité. Pendant 

(16) Sur l’importance et le caractère des voies de communication mo- 
dernes, voir chapitre xi, note 1 6 et suiv. - Les voies romaines avaient 
surtout un but militaire et administratif. 


i 



L 


CHAP. XXIV. DE LA SYNTHÈSE HISTORIQUE. ' ' 359 

longtemps, la navigation côtière et fluviale , si imparfaites 
qu’elles fussent, étaient le seul mode de communication qui 
présentât quelque sûreté pour les choses et pour les personnes. 
C’étaient des chemins tout faits. Pour créer les voies de commu- 
nications modernes, les entretenir, il a fallu les puissantes res- 
sources des budgets alimentés par 1 épargne et le capital privés. 
La prodigieuse extension qu’a prise de nos jours l’industrie des 
transports est un des signes les plus remarquables du temps. 
Aucune industrie ne crée plus de valeurs. Le simple transport 
sûr et rapide d’un objet d’un lieu dans un autre peut en cen- 
tupler la valeur, ou même donner de la valeur à ce qui en était 
complètement dépourvu. Quelle source de richesse pour nos 
climats privilégiés, que ces voies ferrées qui emportent vers le 
nord nos fleurs et nos fruits frais, et nous rapportent ces flots 
d’étrangers qui viennent l’hiver respirer l’air tiède de nos ri- 
vages, se réchauffer à notre soleil, produits qu’il faut absolu- 
ment consommer sur place I 

Ce que sont les voies de communication pour le commerce 
et l’industrie, est assez évident ; mais, on peut dire qu’elles ont 
transformé les conditions générales de l’existence. Autrefois, la 
Cour, la ville et la province formaient trois mondes à part ; la 
province surtont vivait de sa vie propre, et nous avons encore 
entendu des personnes âgées nous parler de ces temps héroï- 
ques de la locomotion où quitter sa province pour aller à Paris 
était considéré comme une entreprise hardie. Mais l’inconvé- 
nient le plus grave de l’absence de routes et de moyens rapi- 
des d’information, c’est que la police était très-imparfaite. 
Non seulement les crimes étaient fréquents, mais un grand 
nombre restaient impunis. Qu’en résultait-il ? C’est que quand 
la justice parvenait à mettre la main sur un coupable, elle se 
vengeait sur lui de tous ses mécomptes; elle faisait un exemple; 
de là ces supplices cruels, ces accumulations de tortures que 




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I . 


360 111* PARTIE. LES EnSBIGNEHENTS DE l’hISTOIRE. 

(les juges d’ailleurs honnêtes infligeaient froidement à des 
malheureux. Tout se tient dans ce monde, et les effets les plus 
divers se rattachent souvent à une même cause. On répète vo- 
lontiers ce propos banal que la richesse corrompt; moi, je dis 
qu’elle adoucit les mœurs. J’ai écrit au frontispice de ce livre 
cette parole de Bastiat : Le capital pourrait être le pivot d’une 
économie politique ; je dirais volontiers qu’une forme particu- 
lière du capital, les voies de communications, serait un sujet 
fécond d’études économiques et morales. 

Un point de vue remarquable dans une étude historique sur 
le capital, serait de le suivre dans les transformations qu’il a 
subies au fur et à mesure de son accroissement. Il y a eu là une 
curieuse évolution qui est encore l’expression des changements 
survenus dans la constitution générale de la société. D’abord 
extrêmement mobile, le capital tend à s’immobiliser, pour se 
mobiliser de nouveau, mais dans des conditions toutes diffé- 
rentes. Les armes du chasseur, le bétail et la tente du pasteur 
nomade, de grossiers instruments d’agriculture, quelques pro- 
visions alimentaires, telle est la forme première du capital. Avec 
la vie agricole sédentaire, avec l’industrie naissante, le capital 
s’immobilise de jour en jour en cultures plus énergiques, dé- 
frichements, amendements, plantations, travaux de dessèche- 
ment ou d’irrigation, en constructions de tout genre ; les villes 
s’élèvent, les manufactures et les usines se fondent. Quelle pro- 
digieuse immobilisation du capital représentent aujourd’hui 
nos usines, nos canaux, nos voies ferrées, dont la rapide cons- 
truction exerça, à un moment donné, notamment en Angle- 
terre, une attraction telle sur les capitaux, qu’on put redouter 
une rupture dans l’équilibre de la production. Nous avons été 
témoins en France de cette ardeur d’immobilisation dans les 
travaux d’embellissement, de démolition et de reconstruction, 
entrepris dans la plupart de nos grandes villes avec un regret- 


M 







CHAP. XXIV. DE LA SYNTHÈSE HISTORIQUE. 361 

table entraînement qu’on fut loin de décourager, car les travaux 
publics semblaient avoir perdu leur but d’utilité publique pour 
devenir un moyen de gouvernement (17). Mais, qu’on le re- 
marque bien, cette facilité qu’a le capital à s’immobiliser dans 
de gigantesques entreprises, tient précisément à l’extrême mo- 
bilité dont il est doué aujourd’hui, mobilité qui a sa source non 
seulement dans l’abondance de la richesse, mais dans la rapidité 
des communications et dans le développement des institutions 
de crédit qui ont en quelque sorte discipliné le capital. Il y a là 
à la fois une force et un danger ; il ne saurait en être autre- 
ment. Il en est du capital comme d’une armée. Ce qui fait la 
force d’une armée; ce n’est pas seulement le nombre, c’est en- 
core l’organisation, la discipline, et cette mobilité qui lui per- 
met de se porter rapidement sur un point donné. 

Peut-être un jour viendra où les hommes, ayant définitive- 
ment conquis la richesse, en possession , dans une mesure 
suffisante, des biens matériels, feront leur principale occupation 
des recherches scientifiques^ des spéculations métaphysiques et 
des théories d’art ; où, la sagesse politique aidant, l’histoire 
n’aura plus à enregistrer que les évolutions de la pure pensée ; 
mais jusque-là, c’est-à-dire pendant bien longtemps encore, en 
peut affirmer qu’étudier l’histoire au point de vue des intérêts 
économiques sera une assez belle manière de se donner le spec- 
tacle des choses humaines. 


L’histoire contemporaine de l’Allemagne nous offre là-dessus des 
enseignements dont nous avons le droit de profiter, car ils nous ont 
coûté assez cher. Il y a là toute une légende : le docteur Stroussberg, 
le roi des chemins de fer, une sorte de docteur Faust moderne ; la con- 
quête de Berlin par l’armée des financiers ; la rage des fondations ; tout 
cela nous a été raconté sans ménagements par les Allemands. Otto 
Glogau. Der Bôrse-und Gründungsschwindel in Berlin. Leipzig, 1876 
(le délire de la bourse et des fondations à Berlin). W. OEchselhauser, 
Die Wirthschaflliche Crisis, Berlin 1876 (la crise économique). 



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362 IIl*’ PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 


CHAPITRE XXV. 

L’importance dn capital mise en lumière par 
quelques grands faits historiques. 


Dans le chapitre précédent je me suis tenu, autant que pos- 
sible, aux aperçus généraux ; je veux ici les confirmer par quel- 
ques exemples, les illustrer, comme disent les Anglais, par des 
faits précis. Cette histoire du capital n’est pas seulement écrite 
dans les annales de l’humanité ; elle est gravée en traits ineffa- 
çables sur les monuments de la plus haute antiquité ; nous la 
retrouvons dans les cavernes qui furent la demeure de l’homme 
pendant l’âge de pierre, dans les cités lacustres, dans les tom- 
beaux, dans le sein de la terre, où sont enfouis les débris des 
générations éteintes ; nous en exhumons des fragments d’armes, 
de poteries, d’ustensiles, d’outils, d’ornements, qui nous attes- 
tent le dénûment ou l’humble richesse de nos pères, et nous 
racontent ce que dût être la vie des hommes réduits à de pareils 
moyèns dans leur lutte contre la nature (1).Les bas-reliefs assy- 
riens conservés au Musée Britannique nous apprennent com- 
ment ont été transportés les blocs de granit employés à la cons- 
truction de ces monuments. Des troupes d’esclaves sont attelés 
à des cordes, des conducteurs armés de fouets les excitent et les 
frappent comme des animaux, et le bloc s’avance lentement sur 
des rouleaux en bois (2). Sur la place de la Concorde, le pié- 

(1) Comp. chap. iii, note 3. — Voir un article de M. Emile Burnouf 
dans la Berne des Deux-Mondes, du 15 juin 1877, p. 752 : l’Âge du 
bronze et les origines de la métallurgie. 

(2) V. M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France de- 
puis 1789, t. Il, p. 527. J’ai parlé ailleurs du creusement du canal de 
Mahmoudié comparé avec le percement de l’Isthme de Suez. 



fl 


CHAP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 363 

destal de l’obélisque nous représente aussi les moyens employés 
pour mettre en place le monument. On n’aperçoit que des cor- 
dages et des machines ; tout l’effort musculaire de l’homme se 
réduit à quelques marins virant gai ment au cabestan. Aujour- 
d’hui une grue à vapeur ferait toute la besogne. Ici éclate, non 
pas seulement la puissance du capital considéré en lui-même, 
ce qui est aussi évident qu’un axiome mathématique, mais sa 
portée morale. 

Je n’ai pas la prétention de faire ici, en quelques pages, un 
résumé complet et méthodique de l’histoire universelle, en re- 
levant tous les faits économiques qui se rattachent à notre ma- 
tière ; je vais à grands pas, ne m’arrêtant qu’à quelques événe- 
ments d’une importance saisissante. 

Dans l’antiquité, deux faits méritent d’attirer l’attention : la 
lutte de la Grèce contre la Perse et celle de Carthage contre 
Rome. Comment se fait-il que le grand empire d’Orient n’a 
pas pu accabler la Grèce et a été définitivement conquis par 
elle ? Pense-t-on que cela ait tenu seulement à la valeur de ce 
petit peuple? Non. Le grand empire d’Asie, malgré sa pompe et 
son luxe, était un pays misérable, peuplé de multitudes escla- 
ves, où il n’y avait pas de capitaux, parce qu’il n’y avait pas 
d’épargne. Les Grecs, au contraire, étaient un peuple libre, 
adonné au commerce et à l’industrie, et les marins qui, à Sala- 
mine, montaient les vaisseaux commandés par Thémislocle, 
s’étaient formés dans la navigation commerciale de la Méditer- 
ranée et de la Mer Noire, tandis que les rameurs de Xerxès ne 
valaient sans doute guère mieux que ces esclaves des bas-reliefs 
assyriens. Montesquieu a dit le vrai mot la-dessus : « Dans une 
« nation qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver 
« qu’à acquérir ; dans une nation libre on travaille plus à 
« acquérir qu’à conserver (3) . » L’opposition n’est même pas 


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I 


(3) Esprit des lois, livre xx, chap. 4. 




364 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

assez fortement exprimée : un peuple esclave songe surtout à 
cacher ce qu’il possède pour le soustraire aux convoitises de ses 
tyrans (4), et, d’autre part, on ne peut travailler à acquérir 
sans conserver en même temps. Comment Carthage a-t-elle pu 
porter la guerre jusques sous les murs de Rome et la mettre à 
deux doit de sa perte ? Carthage n’était pas une nation, mais 
une puissante métropole commerciale qui n’entretenait que des 
armées de mercenaires. Il n’y avait point là toutefois les bases 
d’une solide grandeur, et l’or de l’Espagne fut fatal à Car- 
thage (5), comme plus tard l’or du Nouveau-Monde fut fatal à 
l’Espagne elle-même. 

J’ai dit, dans le chapitre précédent, quelle est l’importance 
du capital qui se présente sous la forme de voies de communi- 
cation et de moyens de transport ; c’est la richesse et la civili- 
sation. Athènes, Carthage, Tyr et les cités phéniciennes (6) en 
sont la preuve. Le moyen âge nous en offre de plus remarqua- 
bles exemples encore, soit dans les Républiques italiennes, soit 
lorsque le génie de l’industrie et du commerce, franchissant 
les Alpes, se fut répandu sur le rivage de la mer du Nord. 


(4) Les Athéniens avaient un vrai système de finances publiques des 
impôts régulièrement votés et perçus ; les Asiatiques n’étaient que de 
malheureux corvéables, l’impôt n’était que la spoliation pure et simple. 
Heeren, Politique et commerce des peuples de l’Antiquité, t. i, page 
70, §3. 

(5) Heeren, t. iv, p. 328. 

(6) La Confédération des cités phéniciennes n’est pas sans analogie 
avec la Hanse germanique, dont je vais parler. Tyr, par son commerce 
maritime et par ses industries de luxe, ses teintureries, a plus d’un rap- 
port avec Venise. La vieille Phénicie, à la différence de la Hanse, ne fut 
pas exclusivement commerciale. Nous constatons encore aujourd’hui 
l’existence d’un outillage industriel et agricole colossal : « La Phénicie, 
« dit M. Renan (mission de Phénicie), est le seul pays où l’industrie ait 
« laissé des restes grandioses. Un pressoir y ressemble à un arc de 
« triomphe. Les Phéniciens construisaient un pressoir, une piscine, 
« pour l’éternité. » 



CHAP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 365 

Quelle étonnante fortune que celle de la Hanse germanique ? 
Tandis que les villes d’Italie allièrent en général le commerce 
et l’industrie, les villes hanséatiques s’adonnèrent exclusivement 
à l’industrie des transports maritimes. Les marchandises de 
l’Orient leur arrivaient par l’Italie et les Alpes, elles les répan- 
daient dans le nord de l’Europe. Elles approvisionnaient l’An- 
gleterre de produits manufacturés et en recevaient des matières 
premières qu’elles portaient aux manufactures flamandes. Par 
leurs quatre grands comptoirs de Londres, de Bruges, de No- 
vogorod en Russie, de Bergen en Norwège, elles avaient mono- 
polisé tout le commence des matières premières et des objets 
manufacturés, laines, peaux, draps, pelleteries, lin, chanvre, 
mines, pêcheries. Quelle figure faisaient alors au cœur de la cité 
de Londres, ces marchands hanséates, ces Esterlings retranchés 
dans leur comptoir du Stahlhof ! Pour protéger leur commerce 
ils avaient équipé une flotte de guerre et traitaient d’égal à égal 
avec les rois. Qu’étaient-ils donc ? ils n’avaient qu’un terr itoire 
insignifiant ; ils n’étaient rien que de puissants capitalistes par 
les mains desquels passait toute la richesse de ce temps. Ils 
prospérèrent par la liberté, qu’ils maintinrent par leurs propres 
efforts et aussi grâce à l’appui que leur prêtaient les plus sages 
des empereurs d’Allemagne, qui, ennemis des libertés munici- 
pales en Italie, les favorisaient en Allemagne, car ils y trou- 
vaient un point d’appui contre l’aristocratie. 

La sécurité et la liberté, sont la vie du commerce et de l’in- 
dustrie, et c’est pour s’assurer ces biens précieux que se formè- 
rent ces associations de villes, la ligue hanséatique, la ligue 
rhénane, la ligue de Souabe (7), l’union hollandaise, la confé- 




I 



(7) C’est encore le commerce qui a fait la richesse des lignes Rhé- 
nane et Souabe, à savoir : la navigation fluviale et le commerce inter- 
médiaire de terre entre le* midi et le nord de l’Europe. 








366 III® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

dération helvétique, dont quelques-unes ne sont plus que de 
glorieux souvenirs, mais dont les deux dernières subsistent 
encore pour attester l’union féconde du travail et de l’épargne 
avec la liberté. Les Hollandais ont supplanté les Hanséates, 
parce que au commerce extérieur, ils ont joint les manufactures 
et l’industrie ; et ce n’est pas moins dans leurs richesses que 
dans leur patriotisme qu’ils puisèrent la force nécessaire pour 
se soustraire à l’abominable domination de l’Espagne. Par un 
juste retour de la fortune, les Hollandais, délivrés du joug es- 
pagnol, ayant puisé dans cette lutte de nouveaux éléments de 
puissance, s’enrichirent des dépouilles de l’Espagne, s emparè- 
rent des plus importantes colonies portugaises des Indes orien- 
tales et d’une partie du Brésil (8). 

Les croisades ont été, au moyen âge, un événement d’un 
intérêt universel. On les a jugées très-diversement, tant au point 
de vue moral qu’au point de vue économique. Ou les a célébrées 
comme une magnifique explosion du sentiment religieux de la 


(S) Le souvenir des grandeurs de la Hanse germanique hantait 1 ima- 
gination de Frédéric List, le véritable fondateur du Zollverein allemand. 
Il pensait que l’Allemagne aurait pu dès lors s’assurer définitivement la 
suprématie industrielle que l’Angleterre conquit plus tard, grâce à sa 
politique commerciale. Qu’aurait-il fallu pour cela? Une protection éner- 
gique pour fonder des manufactures nationales et un petit acte de navi- 
gation que la supériorité de la marine hanséatique rendait à peine né- 
cessaire. Mais les Anglais se ravisèrent, ils congédièrent ces marchands 
de l’Est, ces Esterlings ; ils apprirent des Flamands à fabriquer des 
draps avec leurs laines. Et puis, ajoute List, quelle intelligence chez 
cette noblesse allemande qui ne voulait entendre parler que de guerre et 
de chasse, et tout au plus d'une grossière agriculturs ! Il pensait que, 
pour réparer le temps perdu, le Zollverein devait s incorporer la Hol- 
lande. Il s’agissait alors d’une union national d éco- 

nomie politique, p. 142). On songe aujourd’hui à une union plus inti- 
me ; et on affirme (,pas en Hollande) que ce serait une bonne fortune 

pour la Hollande ! 


CHAP. XXV. L IMPORTANCE Dü CAPITAL. 


367 


charité chrétienne (9). Cela a été contesté par les écrivains 
animés du plus pur sentiment chrétien, qui ont fait remarquer 
qu’on se croisait avec non moins d’ardeur contre les chré- 
tiens (1 0) que contre les musulmans. Au point de vue de l’hon- 
nêteté et de la moralité en général, elles ont été l’occasion des 
plus tristes scandales (11). Je me borne à tirer des croisades 
quelques enseignements qui se rapportent le plus étroitement à 
notre sujet. Pourquoi tant de misères matérielles et morales? 
Pourquoi le passage des croisés au milieu des peuples chrétiens 
est-il signalé comme un fléau ? Pourquoi cet avortement complet 
au point de vue des résultats qu’on se proposait? Tout cela a 
tenu aux tristes conditions économiques dans lesquelles se sont 


(9) M. Charles Périn, de la richesse dans les sociétés chrétiennes, 
t. Il, p. 461 : « Qui est-ce qui poussait les croisés vers l’Orient et Chris- 
« tophe Colomb, si ce n’est la charité du Christ et la passion de faire 
« triompher sa loi au milieu des peuples qui la persécutaient ou l’igno- 
« raient? » Je reviendrai tout à l’heure sur la charité des compagnons 
et surtout des successeurs de Christophe Colomb. 

(10) M. Le Play, Organisation du travail, p. 86 : « Les admirables 
« ressources morales et matérielles de la féodalité furent en partie gas- 
« pillées, dès le xi« et le xii® siècle, par les longues guerres des papes 
« et des empereurs, par les luttes entre les papes et les anti-papes, par 
« les croisades entreprises contre les hérétiques et les musulmans, puis 
« bientôt par les inquisitions d’Espagne et d’Italie. » — Dans un esprit 
de tolérance qui paraîtra excessif à bien des gens, M. Le Play (lé., p. 83), 
dit que : « La prospérité du Moyen Age fut provoquée par l’émulation 
« qui depuis l’invasion de l’Espagne par les Arabes, ne cessa de régner 
« en Occident entre les Chrétiens et les Musulmans. La lutte portée en 
« Orient par les croisades fut moins bienfaisante. L’impulsion donnée 
« aux idées par cet immense déplacement d’hommes se trouva plus que 
« balancée par la corruption qui fut introduite en Orient parmi les 
« croisés. » 

11) Sur ces scandales aussi bien que sur les souffrances matérielles 
que les croisés supportèrent ou infligèrent aux Chrétiens, V. Blanqui, 
Histoire de l’économie politique, 1. 1, chap xiv. 


I 


368 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

accomplies ces aventureuses entreprises (1 2) . Il faut de puis- 
sants capitaux pour une expédition maritime privée, alors même 
qu’elle doit donner des bénéfices considérables ; il en faut bien 
autrement pour une grande expédition militaire au-delà des 
mers, laquelle ne doit aboutir qu’à une stérile consommation 
de richesses. Si les nations chrétiennes de l’Occident avaient 
possédé, comme aujourd hui, la richesse et la science, le capital 
sous toutes les formes, des flottes puissantes, une expédition 
comme celle des croisades n’eût été qu’un jeu pour leurs efforts 
réunis. On a vu ce qu’a pu faire le général Bonaparte avec une 
poignée de soldats, alors qu’il avait contre lui la première puis- 
sance maritime du monde. C’est par le commerce, 1 industrie 
et la science et pas seulement avec des armes qu’il faut envahir 
le pays qu’on veut conquérir à la civilisation. Le général Bona- 
parte était accompagné d’une troupe d’élite de savants ; les 
croisés étaient les plus ignorants des hommes. Certes des mis- 
sionnaires d’une religion de paix et de charité sont la digne 
avant garde de la civilisation, « mais il faut que le génie com- 
« mercial achève et consolide ce que l’esprit religieux a com- 
« mencé. Si le commerce avait été puissant au temps des croi- 
« sades, le contact des peuples chrétiens aurait usé l’islamisme 
« comme il l’use de nos jours ; Constantinople n’aurait proba- 


(42) ÜQ vague espoir de s’enrichir poussait bien des gens. Il faut à 
chaque époque son Eldorado. La passion du jeu chez les croisés est lé- 
gendaire ; on perdait jusqu’à ses armes, ses coursiers, et on se donnait 
au diable. On poussait à se croiser par une foule d’avantages et d’im- 
munités. Le pape Innocent III écrivait aux chefs de la V® croisade que 
les croisés pouvaient prendre partout où ils le trouveraient ce dont ils 
auraient besoin, toujours dans la crainte de Dieu et avec l’intention de 
le rendre ! On ne se faisait pas faute de prendre ; quant à rendre, c était 
autre chose. A côté des vrais soldats, des femmes, des infirmes, des gens 
armés de bâtons, sur quoi dit un chroniqueur, qui en était : « Le pape 
« aurait bien dû envoyer un peu moins de gens à la croisade, et leur 
« donner des épées au lieu de bâtons l » 











rJÇrfr. 


m 



CHAP, XXV. l’importance DU CEPITAL. 


369 




« blement jamais subi la domination du croissant. Ce n’est pas 
« par la barbarie qu’on repousse la barbarie ; et la guerre. 


« quel que soit son but, est toujours une barbarie (13). » Mais 
comment en aurait-il été ainsi, alors que les papes interdisaient 
les relations commerciales avec les infidèles de l’Orient (14). En 
somme les croisades n’ont produit de résultats sérieux que dans 
un ordre d’idées tout différent de celles qui les avaient en gé- 
néral inspirées, en matière d’industrie, de navigation et de 
commerce ; et, d’autre part, ce grand ébranlement fut favorable 
à l’émancipation des classes inférieures de la société en Occident. 

Ce fut aussi une croisade que la découverte et l’invasion de 
l’Amérique par les Européens. Quel triste capital y ont porté 
les Espagnols 1 L’Amérique du Sud s’en ressent encore. Ils ont 
anéanti des populations inoffensives, et les faibles débris qui en 
subsistent encore ressemblent à ces animaux timides que de 
mauvais traitements infligés sans raison ont effarouchés et que 
rien ne peut rassurer. « C’est pour avoir exterminé les indi- 
« gènes de ce vaste continent, qu’il a fallu avoir ^ recours a 
« l’esclavage des nègres pour la culture. La religion n’a pas 
« suffi pour empêcher ce double attentat, et c’est notre siècle 
« calculateur qui répare le mal fait par des siècles de foi. (1 5).» 
L’Espagne déploya sur son propre territoire européen, la même 
fureur de destruction qu’en Amérique, en poursuivant la dis- 
persion et l’anéantissement de ces industrieuses populations 
mauresques, si laborieuses, si intelligentes, si habiles dans tous 
les arts mécaniques et dans l’agriculture, qui avaient couvert 

(13) M L. de Lavergne, de l’accord de la Politique et de la Religion, 
Revue des Deux-Mondes du 1 5 novembre 1 862. page 421 . 

(14) Puis, tout en maintenant la prohibition; les papes délivraient des 
licencL. qu’ils faisaient payer fort cher. Théodore Fix Elude sur ,es 
Traités de Commerce, Journal des économistes, 1843, t. iii, p. iü. 

(13) M. L. de Lavergne, article cité à la note 13 ci-dessus. 


24 


370 ni* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

ses provinces méridionales de ces beaux travaux d’irrigation 
qui font encore aujourd’hui leur prospérité. Dans un temps où 
on en était réduit aux formes primitives de l’industrie do- 
mestique agrandie ; où les procédés de fabrication ne se trans- 
mettaient guère que par la tradition, comme un mystérieux 
héritage de famille ; la perte de cette race d’hommes représente 
pour l’Espagne la perte d’un immense capital, qu’elle n’a pas 
remplacé. Elle a cru que l’or du Nouveau-Monde lui tiendrait 
lieu de capital, et elle imposa à ses possessions d’outre-mer le 
plus dur régime colonial ; mais le complément obligé de ce 
système colonial, c’est que la métropole possède des manufac- 
tures dont elle échange le produits avec ceux de ses colonies, 
et l’Espagne laissa tomber ses manufactures. Quand il n’y a pas 
dans un pays de vrais capitaux productifs, l’or a beau y arriver 
en abondance, il fuit encore plus vite, et on finit par ne plus 
avoir les moyens de le retenir ou de l’y rappeler. L’Espagne 
possédait dans son climat, sa position géographique, l’énergie 
de ses populations, tous les éléments de la plus grande prospé- 
rité industrielle et commerciale, et cette prospérité, il ne s’agis- 
sait pas pour elle de la conquérir, mais simplement de la con- 
server, car, au commencement du xvi® siècle elle était en avance 
sur toutes les nations. Deux règnes funestes,ceuxdeCharles-Quint 
et de Philippe II lui ont ravi tous ces biens et lui ont préparé, 
par sa ruine économique, sa déchéance politique. Pour réa- 
liser leurs rêves de domination universelle, ces souverains ne 
demandaient que deux choses, qui leur paraissaient nécessaires 
et suffisantes à l’entretien de leurs flottes et de leurs armées ; 
de l’or à l’Amérique et des services personnels à leurs sujets 
espagnols. On se précipita, en effet, dans les services person- 
nels, civils, militaires, ecclésiastiques. Le bilan de ces deux 
règnes est assez significatif : l’extermination des Indiens et des 


I 



CH AP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 371 

Mauresques, la traite des noirs (16), le régime colonial le plus 
dur et le plus inintelligent, le système douanier le plus prohi- 
bitif ; l’inquisition florissante en Espagne et transportée en 
Amérique; l’anéantissement de toute liberté religieuse, de toute 
liberté individuelle, municipale, politique. Le lecteur qui sait 
dans quelle large acception nous prenons ce mot capital, c’est- 
à-dire comme exprimant la puissance productive acquise, ne 
s’étonnera pas si nous résumons tout cela dans une formule 
économique : destruction du capital et de l’esprit d’épargne 
incompatible avec le mépris de toute profession autre que celle 
des armes. Une seule chose, en effet, reste intacte, la valeur na- 
turelle à ce peuple que les folies de ses gouvernants, des tyran- 
nies d’espèces diverses ont pu ruiner sans jamais l’avilir. 

L’Amérique du Nord a vu sur ses rivages une invasion diffé- 
rente de celle qui fut infligée à l’Amérique du Sud : ce fut le 
jour où le vaisseau La Fleur de Mai débarqua sur les côtes de 
la Nouvelle-Angleterre ces intrépides émigrants qui, pour con- 
server la liberté de leur foi religieuse, avaient abandonné leur 
patrie. Qu’apportaient-ils donc avec eux? Peu de richesses 
apparentes, mais un immense capital intellectuel et moral, de 
rigides vertus, l’ardeur au travail, l’esprit d’ordre et d’épargne, 
des connaissances dans toutes les sciences et tous les arts de la 

(16) On sait ce que notre temps a fait (voir la note précédente) con- 
tre cette abominable pratique. Ce sont les nations les plus riches par 
leur commerce ou leur industrie, l’Angleterre, la France, les Etats du 
Nord de l’Union Américaine, qui y ont concouru. C’est la richesse, le 
capital des blancs qui fera disparaître la traite. On s’est beaucoup pré- 
occupé, en Angleterre, de l’abolition de la traite à Zanzibar. Voici les 
conclusions de sir Bartle Frère, promoteur de l’enquête ouverte à ce su- 
jet : « Vous pouvez arrêter le traité par la force, mais vous n’obtien- 
« drez qu’un temps d’arrêt momentané, tant que le commerce n’aura 
a pas pris à la côte orientale d’Afrique l’extension qu’il a reçue à la côte 
« occidentale. » V. là-dessus dans la Revue des Deux-Mondes du 45 
septembre 1874, un article de M. P. D. Thouvenin : \' Esclavage à Zan- 
zibar. 




(47^ On songe aux paroles deTite-Live dans sa préface : • 

« qui mores fuerint -, perquos viros, quibus artibus, domi militiæque et 
« mrtura et auctum imperium sit. » Il a dit au môme endroit : « Res 
« auæ ab exiguis profecta initiis, eo creverit ut jam magnitudine labo- 
« ret sua » Et on ne se fait pas faute de prédictions sinistres, à ce su- 
îet Dour la plus grande édification des peuples européens. J’espère que 
les’ Américains nous offriront d’autres leçons que celles qu on voudrait 
tir6r dô leur abaissement futur : 




372 111* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

civilisation. Avec cela le capital matériel fut bien vite créé. 
Aucun exemple ne montre mieux que le capital n est pas un 
simple amas de richesses mais bien la puissance productive qui 
sait les mettre en œuvre et les accroître sans cesse. Je n insiste 
pas sur ce qu’a été le prodigieux accroissement (17) de la 
grande République Américaine. Que le souvenir de tant de 
luttes glorieuses pour la liberté religieuse et politique ne la 
laisse pas plus longtemps infidèle à la liberté économique 1 

Un des plus tristes côtés des croisades, c’est qu’elles surexci- 
taient l’esprit d’intolérance et de persécution parmi les chré- 
tiens. D’une croisade à l’autre on s’entretenait volontiers la 
main en courant sus aux hérétiques, ce qui paraissait pour le 
moins aussi méritoire et était en général plus profitable. La 
plus détestable de ces croisades contre des chrétiens, a été celle 
dont la révocation de l’édit de Nantes, sous Louis XIV, Mt le 
signal. Sans doute les cruautés commises contre les Albigeois 
sont révoltantes, mais elles ne nous surprennent pas, car elles 
sont en harmonie avec le fond du tableau, avec les mœurs 
violentes et fanatiques de l’époque. A la lin du xvii* siècle, en 
France, dans ce pays illustrés par les plus beaux génies dans 
les lettres et dans les arts, admiré comme le modèle de la société 
polie, ce regain de barbarie n’excite pas seulement l’indignation 
et l’horreur, il étonne, il confond, Mais tout a été dit la-des- 




Di, prohibete minas, di, talem avertite casum ' 



CHAP. XXV. l’importance du capital. 373 

sus (18). Je veux seulement signaler et caractériser les consé- 
quences économiques : « La révocation de l’édit de Nantes fit 
« déchoir la France de la haute situation où elle s’était élevée, 

« surtout de 1 629 à 1 661 , elle tarit l’une des principales sour- 
it ces de la prospérité intérieure pour en répandre les bienfaits 
« sur l’Angleterre, la Hollande et l’Allemagne du Nord ; enfin 
« elle souleva contre la France des sentiments de haine qui 
« amenèrent bientôt les désastres (19).... » Les réfugiés fran- 
çais ont créé l’industrie suisse : « Ce furent ces Français qui 
« établirent des chapelleries, des imprimeries, des poteries, des 
« fabriques d’indiennes, de cretonne, de bas, de tanneries , 
« d’autres ouvrirent des boutiques et exercèrent diverses in- 
« dustries qui rendirent la prospérité à Lausanne et la créèrent 
« dans les autres villes (20). L’Allemagne doit ses premiers 
« progrès dans les manufactures à la révocation de l’édit de 
« Nantes et aux nombreux réfugiés que cette mesure insensée 
« avait conduits dans presque toutes les parties de l’Allemagne 
« et qui répandaient partout les industries de la laine, de la 
(x soie, de la bijouterie, des chapeaux, des verres, de la porce- 
« laine, des gants, et bien d’autres encore (21). » C’est l’élec- 
teur de Brandebourg qui fit les plus grands efforts pour attirer 
les réfugiés protestants dans ses Etats, et il y réussit. Ils rele- 
vèrent Magdebourg, ruiné par la guerre de trente ans. Berlin 

(18) Voir ci-dessus chap. xix, notes 25 à 29. — V. chap. xx à la fin 
de la note 7. pour les odieux motifs de la persécution. M. Le Play, Or- 
ganisation du travail, p. 107, note 1, met sur la même ligne les con- 
fiscations décrétées contre les protestants et les confiscations exercées 
sous la Terreur. 

(19) M. Le Play, Organisation du Travail, p. 112 

(20) A. Verdeil, Histoire du canton de Taud, Lausanne 1854, 2® édi- 
tion, t. n, p. 269. 

(21) Frédéric List, Système national d’économie politique, p. 187. 


! 


A 


374 III* PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

est encore la ville qui y gagna le plus (22). La Hollande dut 
aux réfugiés le développement de plusieurs industries, notam- 
ment du papier et de l’imprimerie (23). Ce sont enfin des pro- 
testants français qui firent l’éducation des ouvriers de Man- 
chester. 

Qu’avaient donc emporté de France tous ces proscrits? Ce 
que les émigrants de La Fleur de Mai avaient emporté d’An- 
gleterre : le capital. Ils n’emportèrent pas les manufactures, les 
métiers, leurs richesses matérielles; ils emportaient leur habi- 
leté, la connaissance des affaires, des habitudes d’ordre et 
d’épargne, et la force morale qu’attestait leur invincible atta- 
chement à leur foi religieuse. C’est cette généreuse semence de 
richesse et de vertu que la France jeta à pleines mains, par 
toute l’Europe. Si l’Europe coalisée, envahissant la France, eût 
détruit ses usines, brisé ses métiers, ravagé ses campagnes, 
emporté son argent, mais eût laissé intactes les forces vives 
représentées par cette industrieuse population, le dommage eût 
été moins grand et plus promptement réparé. Je me plais (24) 
à constater cette sorte d’immatérialité de la richesse et du ca- 
pital, cette prééminence du capital intellectuel et moral. 

La Chine nous offre, à cet égard, un remarquable enseigne- 
ment. Voilà un pays qui est entré le premier dans la voie de la 
civilisation ; il s’est illustré par des découvertes merveilleuses 
dont nous avons de bonne foi revendiqué l’honneur, la boussole, 
la poudre, l’imprimerie; le chinois est laborieux, appliqué. 


(22) Ch. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France, 1. 1 , 
p. 4 55 et suiv. 

(23) E. Verdeil, De l’industrie moderne, p. 70. 

(24) Ce n’est point là, pour l’Economie politique, une pure satisfac- 
tion d’amour-propre ; nous verrons, au chapitre xxvn, de quelle impor- 
tance est ce point de vue dans l’appréciation des doctrines erronées sur 
le capital. 



• ■il 










CHAP. XXV. l’importance dü capital. 375 

économe ; « Il semble toujours, en parcourant ses annales, que 
« ce peuple va prendre place à l’avant-garde de la civilisation 
« et du progrès. L’illusion est vite dissipée. Le chinois n est ni 
« navigateur, ni militaire ; il est lettré peut-etre, mais il ne 
« possède ni le génie de l’art, ni le génie de la science, ni celui 
« de la grande industrie. Dans l’ordre politique, il a marché 
« d’une sorte d’indépendance patriarcale à une centralisation 
« absorbante, à un despotisme aussi fiscal et aussi implacable 
« qu’aux derniers jours de l’empire Romain. Des doctrines 
« spiritualistes de Lao-Tseu et des enseignements si élevés de 
« Confucius, il a reculé jusqu’au Bouddhisme, ou plutôt à 
« l’athéisme.... En Chine, les inventions les plus splendides ou 
« les plus utiles n’ont pas eu de lendemain.... spectacle éton- 
« nant d’une civilisation qui se pétrifie (25). » Avec tant d élé- 
ments de prospérité, qu’a-t-il donc, en somme, manqué à la 
Chine pour monter au premier rang des nations civilisées ? Les 
nobles aspirations vers l’art, la science, la liberté... 1 excelsior... 
tout ce qui constitue le vrai capital intellectuel et moral d un 

peuple. 

Laissant de côté les événements historiques proprement dits, 
ceux qui ont une date précise ; considérant surtout les grandes 
évolutions de la pensée humaine, et me bornant d’ailleurs à 
grouper ici quelques traits épars dans ce livre, je rappellerai 
l’influence que l’accroissement du capital a exercée sur l’opi- 
nion que les hommes se sont faite de la nature et de l’emploi de 
la richesse ; sur les formes de l’industrie ; sur les théories mo- 
rales et les doctrines religieuses ; sur les rapports du pauvre et 
du riche, les vertus et les obligations particulières qu’on leur a 
recommandées ; sur les modes d assistance publique et privée. 





i 



(25) M. Ad. de Fontpertuis, la Chine, ses Productions, ses Industries 
et son Commerce, Journal des économistes du 4 5 juin 1878, p. 431. 


■' 1 ' 




376 III® PARTIE. LES ENSEIGNEMENTS DE l’hISTOIRE. 

l’aumône et la charité; sur l’épargne et les caractères du luxe 
aux différentes époques ; sur le système des contributions, la 
substitution des impôts en argent aux prestations en nature, aux 
corvées et services personnels de tout genre ; sur les finances et 
le crédit public, et, par conséquent, sur la puissance collective 
de l’Etat ; sur la manière d’entendre les contrats que les hom- 
mes font entre eux pour acquérir la richesse ou pour la mise 
en œuvre de la richesse acquise, sur le prêt d’argent et l’intérêt 
du capital. 

J’ai plus d’une fois signalé les rapports intimes qui existent 
entre la richesse et le capital d’une part, et les intérêts moraux, 
les instincts les plus élevés de notre nature. Il y a des gens qui 
affectent d’opposer ces choses ; d’opposer, par exemple, un pa- 
triotique désintéressement à la recherche de la richesse. A cela 
je répondrai tout d’abord que la communauté des intérêts ma- 
tériel est un lien puissant entre les citoyens d’un même pays; 
je dirai plus ; c’est cette communauté d’intérêts qui est bien 
souvent le commencement du patriotisme ; c’est notamment la 
richesse et le capital qui ont fait la France, qui ont créé l’idée 
de patrie. Il n’y avait pas encore de patrie française, lorsque le 
pays qui devait être un jour la France, était morcelé en une 
multitude de petites souverainetés hostiles entre elles, hostiles à 
toute idée de pouvoir central. A cette époque il existait d’autres 
liens que celui de la patrie : on était plus ou moins attaché, le 
seigneur au roi, le vassal à son seigneur, le bourgeois à sa 
commune, l’artisan à sa corporation , le moine à son ordre et à 
son couvent. Le lien féodal n’était pas le patriotisme, car le 
même individu pouvait être le vassal de deux princes ennemis ; 
l’insubordination féodale n’était pas l’amour de la liberté. C’est 
derrière les murailles des villes enrichies par le commerce et 
l’industrie qu’ont pris naissance le goût sérieux et réfléchi de la 
liberté et le besoin d’unité politique, comme gage d’une sécurité 




i 


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H 

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CH AP. XXV. l’importance DU CAPITAL. 377 

plus grande. Ces gens des communes ne firent pas trop mau- i 

vaise figure sur les champs de bataille et, en plus d une ren- i 

contre, ils eussent sauvé la patrie, n’eût été la jalousie de la 
cavalerie féodale ( 26 ), aussi inintelligente que brave. Cest donc 
de leur sang comme de leurs biens qu’ils ont aidé la royauté à i 

fonder la France, dont f aristocratie féodale n a cessé de rever le i 

démembrement à son profit jusqu’au jour où elle a été réduite 
à l’impuissance. Nous avens vu les intérêts économiques fonder i 

encore bien d’autres patries, dans l’Amérique du Nord, dans i 

l’Amérique du Sud ; et nous savons assez que le Zollverein , 
l’union douanière, n’a été que le prélude de l’unité germanique. .\ 

j 

(26) En 1302, à Courtray, les communes avaient vigoureusement en- 
gagé l’action ; la cavalerie leur passa sur le corps pour aller, comme on 
sait, culbutler dans les fossés. — En 1346, à Crécy, le roi Philippe, im- 
patient des archers qui étaient devant lui, s’écria : « Or los, tuez toute 
cette ribandaille qui nous lient la voie sans raison ! » En 1415, à 
l’offre de la ville de Paris d’envoyer mille arbalétriers, le sire Jean de 
Beaumont répondit : « Qu’avons-nous besoin de l’assistance de ces gens 
de boutique? » 









QUATRIÈME PARTIE 


EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES, 


CHAPITRE XXVI. 


Revae sommaipc des doctrines erronées sur 
Tépargne et sur le capital. 


Plus on avance dans l’intelligence de la vérité, moins on 
éprouve le besoin d’une attaque directe contre l’erreur, tant 
elle nous apparaît dénuée de force et de consistance, semblable 
à une armée dont toutes les positions ont été tournées et qui n’a 
plus qu’à se rendre (1). Cette réfutation directe n’est cependant 
pas sans utilité, car, d’une part, il y a des gens qui ne se tien- 
nent jamais pour battus, et, d’autre part, bien des personnes 
sont suffisamment instruites et intelligentes pour discerner la 
vérité de l’erreur, sans être toutefois en mesure de démêler le 
vice propre des systèmes erronés ou, mieux encore, de décou- 


(O Voir ci-dessus chap. ii, note 5. Voir aussi ce qui est dit à la fin 
de l’avant-propos sur rutilité de la controverse en général 




1 












i^iifa 




380 IV* PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

vrir la source commune d’erreur d’où ils découlent tous. C est 
ce dernier point qu’il importe surtout de mettre en lumière, 
car nous serons ainsi en possession d’une pierre de touche in- 
faillible pour reconnaître l’erreur sous tous ses déguisements. 

Je fais ici une remarque analogue à celle qui se trouve en 
tête du chapitre XXIV. Bien que j’ai fait de l’examen critique 
des doctrines, l’objet d’une division principale de ce livre, ce 
n’est pas à dire que jusqu’à présent je me sois abstenu de toute 
allusion à ces doctrines (2), que je n’aie reproduit aucun des 
arguments qu’elles invoquent ; cela est inévitable, quelque soin 
qu’on prenne de se renfermer dans une recherche analytique 
ou une exposition dogmatique. Quant aux controverses qu’a 
soulevées la question du meilleur emploi de la richesse, et qui 
ont trouvé place dans la seconde partie, elles n ont rien de 
commun avec celles qui font l’objet des trois chapitres suivants, 
car les théories morales que j’ai examinées dans celte seconde 
partie, laissent complètement intacte la théorie économique de 
l’épargne et du capital (3). Le mépris, plus ou moins sincere 
des richesses s’allie très-bien avec le désir de les acquérir par 
l’épargne. J’en dirai autant de cette doctrine de l’excès de pro- 
duction qui a conduit certains auteurs, notamment Sismondi, a 
combattre, dans une certaine mesure, l’épargne et la capitali- 
sation. Dans les chapitres suivants je m’occuperai plus particu- 
lièrement des doctrines socialistes plus ou moins radicales ou 

mitigées qui s’attachent à fausser la notion si simple du capital 
pour conclure à la reconstruction intégrale et immédiate de 

Tordre économique existant. 

Tout en reconnaissant la puissance du capital, la légitimité 

(2) Voir notamment chapitre vi, à propos de la rémunération du 
capital. 

(3') Voir chapitre xix, note tO. 


CHAP. XXVI. REVUE SOMMAIRE DES DOCTRINES. 


381 


de sa rémunération, l’inévitable inégalité de sa répartition sous 
la loi de la propriété individuelle, quelques auteurs ont émis 
sur l’épargne des opinions qui semblent, au premier abord, en 
contradiction radicale avec l’analyse que nous avons faite de 
l’épargne et de la formation des capitaux. Il n’y a là que malen- 
tendus, confusion, abus de langage ; mais, ce qu il y a de plus 
fâcheux, c’est que on équivoque de parti pris afin d’étayer une 
théorie économique préconçue, on va en juger. 

Frédéric List a fondé son système national d’économie politi- 
que sur la nécessité pour chaque nation de développer ses 
forces productives, et il oppose sa théorie des forces productives 
au système de l’école qui ne serait que la théorie des valeurs (4). 
Il conclut de là qu’une nation doit s’imposer tous les sacrifices 
de valeurs afin d’arriver à créer chez elle l’industrie manufac- 
turière qui représente la force productive par excellence. On 
sait qu’un des grands arguments d’Adam Smith en faveur de la 
liberté des échanges, c’est que le capital ne peut s’augmenter 
que par l’épargne faite sur les revenus, lesquels sont d’autant 
plus considérables qu’on laisse l’industrie et le capital chercher 
leurs emplois naturels (5). Sur cette théorie de la liberté com- 
merciale et de l’épargne, List prend Adam Smith à partie : « Il 
« ne réfléchit pas que cette théorie de l’épargne, bonne pour le 
« comptoir d’un négociant, mènerait une nation à la pauvreté, 
« à la barbarie, à l’impuissance, à la dissolution. Là où chacun 
« épargne et se prive le plus qu’il peut, il n’y a point de sli- 
« mulant à produire. Là où chacun ne pense qu’à l’accumula- 
« tion de valeurs échangeables, la force intellectuelle que de- 
« mande la production disparaît. Une nation composée de ces 
« avares extravagants renoncerait à se défendre pour éviter les 

(4) Voir chapitre viii, note 7. 

(6) Adam Smith, Richesse des nations, livre iv. chap. ii. 






382 IV® PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

« frais de la guerre (6). Evidemment List confond ici l’épargne 
avec la simple accumulation, avec la thésaurisation ; mais Adam 
Smith et tous les économistes ne séparent pas la richesse 
épargnée de l’emploi reproductif qu’on lui donne. List confond 
l’épargne et l’avarice ! Nous savons à quoi nous en tenir là- 

dessus. 

En cet endroit, le traducteur de List, M. Henri Richelot, 
vient à la rescousse et dit gravement : « On a l’hahitude d énon- 
« cer comme axiome que le capital est le produit de 1 épargne, 
« et en cela on exagère singulièrement le rôle de cette der- 
« nière. » Et voulez-vous une preuve qu’on exagère le rôle de 
l’épargne dans la formation des capitaux? C est que, meme sans 
épargne, des capitaux nouveaux peuvent être créés, ou la va- 
leur des capitaux existants prodigieusement augmentée ; ainsi 
une maison peut doubler de valeur si on ouvre dans le voisinage 
une voie fréquentée, et l’invention de la boussole a augmenté 
dans une proportion incalculable la valeur de tous les capitaux 
employés dans la navigation. Je le demande, en quoi cela con- 
tredit-il notre théorie de l’épargne ? Il n’était pas besoin d’in- 
voquer l’autorité de savants économistes (7) pour établir des 


(6) Frédéric List. Système national d’économie politique, p. 340. 

(7) Voici en quels termes M. Henri Richelot, p. 340, note \ , met 
Roscher et Hermann en scène : « En présence du passage ci-dessus de 
a List, et aussi, à ce qu'il parait, des recherches économiques de son 
a compatriote, M. de Hermann, M. Roscher, dans ses Principes d eco- 
a nomie politique, a écrit ce qui suit : » Ces mots en presence de... 
semblent établir une sorte de solidarité entre List, Hermann et *^°scher. 
Mais Roscher a exposé sur l’épargne la théorie 1a plus irréprochab e . 
« Les capitaux se forment principalement par l’épargne qui soustrait 
O les produits k la consommation immédiate et les conserve au moins 
a dans leur valeur comme base d’un emploi durable Ainsi peuven 
« épargner ceux qui ont produit des choses qui ne peuvent être con- 
« servées en nature: elles capitalisent les valeurs reloues en échange. » 
Princir.es S 43. - Pareillement Hermann {Recherches economiques) a. 
fait une très exacte analyse de l’épargne et de la capitalisation facilitée 

par l’échange. 



CHAP. XXVI. REVUE SOMMAIRE DES DOCTRINES. 383 

faits que personne ne songe à contester. Du reste, ce n’était pas 
la peine de tancer si vertement Adam Smith pour conclure 
comme lui, car voici comment conclut List ; « La formation 
« des capitaux matériels pour la nation ne s’opère pas unique- 
« ment par l’épargne, comme pour le rentier; de même que 
« celle des forces productives en général, elle résulte de l’ac- 
« tion réciproque des capitaux intellectuels et matériels du 
« pays. » Nous n’avons jamais dit autre chose : l’épargne bien 
employée accroît la puissance productive de l’homme. 

La confusion grossière entre l’épargne et la simple accumu- 
lation de produits ne s’étale nulle part plus naïvement que dans 
les lignes suivantes : « Chez les tribus grossières de chasseurs 
« et de pasteurs, l’épargne ne saurait exister ; elle les condui- 
« rait au dénûment plutôt qu’à l’abondance. Ce qui ne se cor- 
« romprait pas naturellement deviendrait la proie de voisins 
« pillards. Et cependant ces tribus possèdent des capitaux (8).» 
Quelle contradiction 1 L’auteur s’imagine que sous le régime du 
troc primitif entre chasseurs et pasteurs, l’épargne ne peut pas 
se réaliser. Demandez lui comment il se fait que ces tribus 
aient des capitaux, un bâton ou une hache, il répond ; « L’exis- 
« tence et l’accroissement de ces capitaux ne supposent rien de 
« plus qu’un faible travail d'appropriation (9). » Un faible 
travail d’appropriation 1... Mais il a fallu des siècles de travail, 
d’épargne et de capitalisation pour que l’humanité ait pu se 

(8) M. Henri Richelot le cite en ces termes : « Un autre économiste 
« allemand' M. Gerster, dans une brochure publiée en 4857 sous ce 
« titre : Essai sur la théorie du capital, a combattu au moyen d’une 
« analyse ingénieuse la proposition d’Adam Smith, que l'épargne et 
« non le travail est la cause directe de l’accroissement des capitaux. » 
On peut juger^de VPanalyse ingénieuse. 

(9) Au chapitre v, j’ai décrit le mécanisme de l’épargne dans l’état 
d isolement économique, sous le régime du troc primitif, et enfin sous le 
système monétaire. 


't. 

*- 


F’ 

r- 




384 IV® PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

trouver en possession de cette hache I Le rneme auteur nous 
affirme que « l’épargne est sans influence sur la création de la 
« plupart des capitaux immatériels... » De quoi donc se nour- 
rissent ceux qui s’adonnent exclusivement à des travaux intel- 
lectuels ? 

Quand on lit certains passages du célèbre économiste améri- 
cain H. Carey, si on ne se rappelait l’idée fixe qui l’obsède, on 
ne saurait vraiment que penser. 11 vient de citer J. Stuart 
Mill (10) sur la formation du capital par l’épargne (1 1) : <k S’il 
« en était ainsi, les pays où l’épargne est le plus pratiquée de- 
« vraient nous présenter le plus rapide accroissement du ca- 
« pital, et pourtant c’est précisément là qu’il met le plus de 
« temps à croître.... Dans l’Inde, les princes épargnent des 
« sommes énormes en espèces qu’ils entassent dans leur trésor... 
« Remontons à l’histoire Sainte, nous voyons l’épargne prati- 
quée sur une si large échelle qu^une nation est nourrie pen- 
« dant sept ans avec l’épargne réalisée pendant sept précédentes 
« années d’abondance... Le sauvage de l’Ouest dépose le sur- 
« plus de son gibier dans une cache. » Ici encore Carey con- 
fond l’épargne et la simple accumulation de produits ; c’est le 
moins qu’on puisse reprocher à un économiste qui malmène si 
étrangement ses confrères : « L’idée qui prévaut généralement 
« chez la plupart des économistes est contenue dans cette 
« courte sentence : Les fortunes ne se forment et ne s’aiigmen- 
« tent que par l’épargne. Ces mots résument les idées qui ont 
« cours parmi les portions dégradées delarace humaine (1 2).» 
Pas plus que cela 1!... ce qui prouve bien qu’il y a la confusion, 
logomachie, analyse insuffisante des phénomènes, c’est que des 

(10) J. Stuart Mill, Principes, livre i, chap. u, § i • 

(41) H. Carey, Principes de la science sociale, tome ni, p. 46. 
v12) Carey, Principes, tome in, page 55. 


à 



CHAP. XXVI. REVUE SOMMAIRE DES DOCTRIEES. 385 

écrivains qui paraissaient combattre sous le même drapeau, 
sont en contradiction choquante : Carey nous affirme que le 
chasseur sauvage pratique énergiquement l’épargne ; un autre 
vient de nous dire que chez ce même sauvage l’épargne ne sau- 
rait exister (1 3) ; et, qu’on le remarque, c’est la même assertion 
d’Adam Smith qui provoque chez les deux la même récolte. On 
connaît assez les opinions de H. Carey en matière de liberté 
commerciale. Sa violente sortie contre l’épargne est ici motivée 
en particulier par son antipathie pour la doctrine économique 
qui fait de la matérialité une des conditions de la richesse, et il 
croit prouver en faveur de sa thèse en faisant voir que des 
amas de produits ne font pas la richesse. Mais nous avons dit 
celà 1 II affirme qu’il n’y a richesse acquise que lorsque ces pro- 
duits se sont transformés en capital fixe : « La tendance au 
« progrès, dit-il, est en raison de la proportion croissante du 
« capital fixe par rapport au capital mobile (14)... » Mais nous 
avons aussi affirmé cela, seulement en des termes moins 
absolus I (1 5) 

C’est un zèle immodéré pour l’impôt unique sur le capi- 
tal fixe qui a conduit M. Ménier à critiquer vertement la théo- 
rie de la formation du capital par l’épargne (16). « S’il en 
« était ainsi, dit-il, il suffirait que l’on mangeât moins pour 
« que le capital fut accru ; les peuples les plus riches seraient 
« les plus mal nourris. Que le Nouveau Calédonien épargne 
« tant qu’il pourra de la viande de baleine pourrie, il est évi- 

(1 3) Voir la note 8 ci-dessus. On serait vraiment tenté de se dire : De 
qui se moque-t-on ici ? C’est tout à fait le ton des plaidoyers pour les 
causes perdues. 

(14) Carey, Principes, tome iii, page 39. 

(15) Voir ci-dessus chapitre xxiv, note 15. 

(16) Ménier, Y Impôt sur le capital, livre n, chap. v. Comp. chapitre 
XXII ci dessus, notes 11 et s. 


25 


t 


386 IV* PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

« dent qu’il n’arrivera jamais à un grand capital. » — Et plus 
loin : « L’avare légendaire qui garde ses écus dans sa cave et 
« ajoute un écu à ses écus déjà existants, il épargne, certes...» 
Mais non I le Nouveau Calédonien accumule, l’avare thésaurise. 
Ils n’épargnent pas. Que les économistes toutefois ne se hâtent 
pas trop de se rétracter et de reconnaître que l’épargne ne pro- 
duit pas les capitaux, car M. Ménier leur dirait qu’ils se trom- 
pent et que l’épargne produit des capitaux : « Et cependant on 
« ne se trompait pas en disant que l’épargne était productive ; 
« seulement comme on n’avait pas encore observé suffisamment 
« le jeu des capitaux circulants et des capitaux fixes, on avait 
« mal compris le phénomène de l’épargne. Nous en avons déjà 
« indiqué le caractère ; il consiste, non pas à entasser des capi- 
« taux circulant les uns par dessus les autres, mais à convertir 
« la plus grande partie des capitaux circulants en capitaux 
« fixes (17). » Est-ce que jamais économiste a recommandé 
d’entasser indéfiniment des capitaux circulants les uns sur les 
autres et de s’abstenir soigneusement de les convertir en capi- 
taux fixes? Est-ce que chacun ne s’empresse pas de vendre les 
denrées qu’il détient pour les transformer en argent et de faire 
un emploi profitable de cet argent? Entendez-vous seulement 
vous élever contre une parcimonie exagérée, contre une thésau- 
risation inintelligente ? Mais nous sommes tous d’accord là- 
dessus, c’est en vérité vouloir se donner à trop bon marché, 
un brevet d’invention, que de qualifier de doctrines nouvelles 
sur l’épargne, sur les capitaux fixes ou circulants, ce qui n’est 
qu’une manière moins clairs de dire ce qui a été dit plus clai- 
rement. J’appliquerais volontiers à tous les auteurs dont j’ai 
parlé dans ce chapitre, et ils ne sauraient s’en plaindre, car ils 
ont parlé assez irrévérencieusement des maîtres de la science, 


(17) M. Ménier, Impôt sur le capital, loc. cit. p. 127. 






CH AP. XXVII. ERREUR FONDAMENTALE. 


387 


je leur appliquerais le jugement (18) porté par Lessing sur je 
ne sais quel livre : « Il y a, dit-on, dans ce livre, beaucoup de 
« choses bonnes et neuves : malheureusement le bon n’est pas 
« neuf, et le neuf n’est pas bon ! » 




CHAPITRE XXVII. 

Erreur fondamentale qui est le germe de toutes 
les doctrines socialistes sur l’épargne 

et le capital. 


Les opinions que j’ai rapportées dans le chapitre précédent 
sont sans valeur théorique, et, au moins dans la pensée de leurs 
auteurs, n’aboutissent à aucune conséquence pratique fâcheuse, 
en ce qui concerne la mise en œuvre et la rémunération du ca- 
pital. Je dis : dans la pensée de leurs auteurs... car nous allons 
précisément voir quel parti les docteurs du socialisme contem- 
porain ont cru pouvoir tirer des formules telles que celles-ci : ce 
n’est pas l’épargne, c’est le travail qui forme les capitaux ; l’épar- 
gne ne produit que des accumulations, elle ne crée pas le capital. 

Dans la guerre déclarée au capital, il faut distinguer entre 
l’opinion irréfléchie et spontanée des masses (1 ) et les théories 


(18) Je n'applique, bien entendu, ce jugement qu’à la partie de leurs 
livres dans laquelle ils ont présenté une analyse défectueuse de l’épargne 
et du rôle qu’elle joue dans la formation des capitaux. 

(1) Quand je parle des masses, je n’entends pas dire que tous les ou- 
vriers soient infectés des doctrines erronées sur le capital. On sait l’op- 
position qui existe en Allemagne entre les ouvriers Lassaliens ou socia- 
listes et ceux qui suivent M. Schulze Delitzsch. opposition qui a domié 
lieu à des conflits violents. Je montrerai tout à l’heure qu’il y a plus de 
sagesse chez les ouvriers que chez les agitateurs, qui n’appartiennent 
pas à la classe ouvrière, et que c’est merveille s’ils ont conservé quelques 
idées saines en économie politique, malgré les excitations qu’on ne leur 
épargne pas. 


I,. 


388 IV® PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

savantes ou réputées telles des chefs de 1 armée socialiste. Il 
semble qu’on devrait d’abord s’attacher à celles-ci ; il n’en est 
rien, et voici la raison. Ici, comme toujours, la théorie est venue 
la dernière ; l’erreur naïve a précédé la théorie erronée. Les 
docteurs du socialisme se sont simplement appliqués à trans- 
former en convictions réfléchies de fausses appréciations excu- 
sables chez ceux qui souffrent d’autant plus des conditions éco- 
nomiques de la société qu’ils les comprennent moins. Ils ont 
fait comme tant d’autres chefs qui, pour mieux s’assurer l’em- 
pire sur leurs partisans, se mettent à leur remorque ; et ils ont 
donné encore un exemple des tristes résultats auxquels on 
arrive en n’ahordant la science qu’avec la ferme intention d’y 
trouver à tout prix les moyens d’étayer un système préconçu (2). 

Quoiqu’il en soit, quelle est cette erreur fondamentale qui a 
été le point de départ de toutes les doctrines hostiles au capital? 
Il y a bien là sans doute, un peu de mauvaise passion, de con- 
voitise ; mais il y a surtout une ignorance qui ferait sourire si 
elle n’était encore plus digne de pitié. L’erreur a été de croire 
que le capital est quelque chose d’existant par lui-même, de 
définitivement constitué, quelque chose comme une invention 
qui, après avoir été pendant un temps légitimement, si on veut, 
exploitée par l’inventeur, doit enfin tomber dans le domaine 
public. Ne leur parlez pas de l’épargne incessante, continue, de 
tous les moments qui, depuis des siècles, forme, maintient, 
accroît, conserve le capital 1 C’est là quelque chose qui ne se 

(2) 11 est carieux; que Karl Marx {Das Kapitnl, î« édition, page 816) 
adresse le même reproche aux économistes bourgeois : « 11 n’y a plus 
« chez eux, dit-il, le culte désintéressé de 1a science ; ce n’est plus qu’une 
«t apologétique du capital. Ces apologistes sont vendus au capital. » Avec 
quel dédain sont traités ces derniers représentants du capüalisme, 
même dans le camp des socialistes de 1a chaire ! on les appelle volon- 
tiers les Epigones du libéralisme économique. Bastiat en est le type. 


CHAP. XXVII. ERREUR FONDAMENTALE. 


389 


voit pas, qui ne tombe pas sous les sens. Ce qui se voit, ce qui 
frappe les regards de tous, c’est l’usine, la machine, le bateau 
à vapeur, la locomotive. Qu’est-ce que tout celà? une masse 
inerte que le travail seul anime. Ce n’est pas le capital qui vivifie 
le travail, c’est le travail, force active, intelligente, qui donne 
la vie au capital ; que l’ouvrier déserte l’usine, elle n’est plus 
qu’un amas de pierres, de vieux fer et de vieux bois. Le capital 
est définitivement créé, nous n’avons plus besoin de capitalistes 
dans l’avenir, et, quant aux détenteurs actuels du capital, qu’on 
leur donne, s’il le faut, une indemnité, mais qu’on ne laisse 
pas plus longtemps dans leurs mains ce vaste outillage de l’in- 
dustrie moderne, qu’ils pourraient arrêter tout d’un coup en 
refusant leur concours. En parlant des instruments de travail 
répartis parmi les capitalistes, on dit quelquefois : le capital 
social. Que ce mot devienne une vérité, que ces instruments de 
travail appartiennent désormais à la société, pour que l’usage 
en soit commun à tous les travailleurs, comme tant d’autres 
choses qui sont dans le domaine public pour que chacun en 
jouisse ; et chacun paiera un impôt à l’Etat chargé de conserver 
et de perfectionner le capital social et d’en assurer le libre usage 
à tous ceux qui sont en mesure de l’utiliser, comme il distribue 
entre les riverains d’un fleuve la force motrice des eaux ; mais 
cet impôt ne sera rien en comparaison des exigences croissantes 
des capitalistes qui exploitent les travailleurs. 

Il y a dans cette conception naïve du capital la plus étrange 
aberration. Le capital n’est plus cette puissance productive ré- 
pandue dans le monde, qui se manifeste sous les formes les plus 
diverses, qui coule incessamment par mille canaux, distribuant 
partout la vie et la fécondité , tantôt alimentant l’usine de ma- 
tières premières et de salaires, tantôt s’immobilisant en usines 
nouvelles, en améliorations foncières, en canaux, en chemins 
de fer ; approvisionnant le commerce des produits qu’il doit 




390 IV* PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

mettre à la portée des consommateurs ; le capital se résume 
dans ce mot à' outillage, d’instruments de production, pris 
dans le sens le plus étroit. Yoyez-vous l’Etat chargé de con- 
server le capital social et de l’améliorer, nommant des conser- 
vateurs du capital social, y compris un conseil de perfectionne- 
ment ! Cette manière de concevoir le capital vous fait penser à 
une galerie de tableaux, à un musée, à une bibliothèque, dans 
lesquels l’Etat est en effet très-propre à jouer le rôle de conser- 
vateur, car il ne s’agit pas de l’incessante consommation par 
laquelle le capital se maintient et se reproduit. 

Il faut bien le dire, il n’y a pas seulement dans tout celà une 
ignorance profonde des plus simples lois économiques ; il y a 
encore, au moins pour quelques-uns, la tentation de mettre 
purement et simplement la main sur un objet qui est à leur 
convenance. Toutefois les entreprises de ce genre ne laissent 
pas d’éveiller des scrupules chez les plus décidés ; on veut y 
mettre des formes et on s’adresse à des gens quelque peu clercs 
pour se laisser persuader que, après tout, on est dans son droit. 
Ces avocats consultants d’une nouvelle espèce n’ont pas fait dé- 
faut ; ils se sont offerts avec empressement. 

C’est une tâche rebutante (3) que d’analyser les sophismes 



(3) J’épargne au lecteur une analyse fastidieuse que j’ai dû faire pour 
mon édification personnelle; ce sera assez de reproduire la substance de 
ces sophismes J’ai eu l’occasion (avant-propos, note 31, chapitre xx. 
note 11) de faire remarquer qu’il n’y a rien d’essentiel dans Karl Marx 
et dans Lassalle qui ne se trouve dans Proudhon. Je tiens à rapporter, à 
ce sujet, le jugement de Schaeffle {Kapilalisrmis und socialUmvs, page 
374) qui n’est pas suspect, et qui me parait très-exact : « F.assalle et 
« Marx affectent de traiter Proudhon de petit bourgeois (kleinbürger), 
« et donnent suffisamment à entendre qu’ils le tiennent pour un petit 
« esprit (kleingeist). Il faut reconnaître toutefois qu’il y a une étroite 
« parenté entre ces trois hommes, et que Marx et Lassalle ont emprunté 
« à Proudhon tout ce qu’il y a d’essentiel dans leur critique, tout en lui 
« étant supérieur par leurs connaissances en économie politique et en 
« histoire du droit. Ils ont du reste cela de communs que leur critique 



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1 


CHAP. XXVII. ERREUR FONDAMENTALE. 


391 


contenus dans les écrits de ces hommes, auxquels ne man- 
quaient ni l’esprit ni la science ; il est affligeant de les voir 
jongler sérieusement avec trois ou quatre idées fausses sous les 
regards de la foule ébahie, qui ne comprend pas et se croit 
initiée aux plus hautes spéculations économiques ; de les voir 
épuiser les ressources d’une métaphysique et d’une dialectique 
suspectes pour confirmer dans leurs erreurs et encourager 
dans leurs convoitises ceux qu’ils auraient dû éclairer et dé- 
tourner de leurs mauvaises pensées. Voici donc ce qu’ils ont dit 
à ces pauvres gens : 

« Vous pouvez en toute conscience mettre la main sur le 
« capital ; il vous appartient, c’est vous qui l’avez créé. On a 

a est purement négative. » — Proudhon est parfois amusant ; il a des 
éclairs de bon sens. Rien de cela dans Marx. Quelle qu’ait pu être la 
portée d’esprit de Lassalle, il n’y a absolument rien de neuf dans ses 
écrits. C’était un pur agitateur ; il avait la mise en scène et cherchait à 
égayer son monde aux dépens des capitalistes. Marx se plaint {Das Ka- 
pilal, préface de la 1" édition, note 2) non seulement d’avoir été copié 
par Lassalle, mais de n’avoir pas été compris par lui. C’est presque le 
mot qu’on attribue à Hegel mourant : « Je n’ai été compris que par un 
« seul de mes disciples... et encore il ne m’a pas compris! » Les per- 
sonnes qui ne sont pas familières avec la langue allemande et surtout 
avec la manière de penser des Allemands, liront avec profit l’excellente 
analyse donnée par M. .Maurice Block ; Les Ihéorisiens du socialisme en 
Allemagne {Journal des Economistes de imWel et août 1872). et les 
deux articles de M. Emile de Laveleye publiés dans la Revue des deux 
Mondes du 1" septembre et du 15 décembre l876 : Le socialisme con- 
temporain en Allemagne. 1. Les théoriciens. Il Les agitateurs,. — Je 
recommande, au même titre, les revues des publications économiques de 
l’étranger publiées parM. Maurice Block dans le Jourwa/ des Jîcono- 
mistes. M. Schaeffle. dans l’ouvrage cité ci-dessus, a résumé les doctrines 
antûapitalistiques. M, Schaeffle est un socialiste de la chaire des plus 
modérés, c’est-à-diie un vrai économiste au fond, qui, en la forme, à 
des ménagements pour les socialistes. — W. Roscher, Histoire detEco- 
nomie politique en Allemagne (Geschichte der National-Oekonomik in 
Devtschland, München 1874. § 206) a porté sur Marx et sur Lassalle 
un jugement conforme à celui de Schaeffle : rien de neuf, aucune valeur 
scientifique, aucune intelligence des phénomènes économiques, aucun 
sens pratique. 


:9m': 








392 IV* PARTIE. EXAMEN CRITIQUE DES DOCTRINES. 

« dit ingénieusement que l’ouvrier devrait pouvoir avec son sa- 


« laire racheter son produit (4), mais il faut établir cela ana- 
« lytiquement et dire ce que c’est que le capital et comment il 
« se forme. Qu’est-ce que le capital ? Un nègre est un nègre ; 
« il peut être un esclave. Une machine à filer n’est qu’une raa- 




« chine, il peut se faire qu’elle devienne un capital. Le capital 
« n’est qu’une manière d’être sociale de la production. Sup- 
« posez un peuple de travailleurs possédant chacun des instru- 
« ments de travail et des accumulations de produits, de ma- 
« tière première, croyez-vous que ce seront là des capitaux ! 

« Pas le moins du monde ; ces choses ne sont capital que 
« quand elles deviennent des instruments de domination et 
« d’exploitation de l’ouvrier (5). Votre bon sens naturel vous 
« a dit que le capital, étant une chose inerte, n’a droit à aucune 
« rémunération ; il faut bien se rendre compte du procédé v 
« inique par lequel ce vampire s’engraisse aux dépens du travail 
« actuel et vivant. D’abord il est une portion du capital qui n’a 
« certainement droit à rien, car elle ne produit rien, aucune 
« plus-value ; c’est la machine et les matières premières qu’elle 
« consomme, car si elle produit deux fois plus, ce qu’elle a 
« produit se vend moitié moins cher, et on n’est pas plus 
« avancé (6). Voilà pourquoi nous appelons ce capital constant; 

« c’est l’autre capital, le capital variable, destiné à payer le tra- 
« vail, qui est l’abominable instrument à l’aide duquel le capi- 
« taliste réalise un profit, une plus-value, dont il s’empare 
« indûment, car cette plus-value n’est autre chose qu’un sur- 
« plus de travail, un travail non payé. Le capitaliste, en effet, 

« ne paie à l’ouvrier que le salaire courant, il achète sur le 

(4) C’est la formule de Proudhon. 

(5) Tout cela, bien entendu, est rapporté textuellement; c’est du Karl 
Marx tout pur. 

(6) Ceci est du haut comique : obtenir deux fois autant d’objets pour 
un même prix ne serait pas un résultat pour la sociéfê ! On reconnaît ici 
la fameuse antinomie de la valeur de Proudhon. 



CHAP. XXVII. ERREUR FONDAMENTALE. 


393 





» 


« marché la puissance de travail dont le prix, suivant la loi 
« économique, tend à se niveler avec les frais d’entretien de 
« l’ouvrier. Mais avec cinq heures de travail l’ouvrier aurait 
« pu (7) gagner ce qu’il lui faut pour son entretien, et il tra- 
« vaille dix heures pour le capitaliste, c’est,à-dire cinq de plus 
« qu’il ne lui doit, que le travail nécessaire pour obtenir sa sub- 
ît sistance. Ainsi le capital est par lui-même improductif ; il est 
« le spoliateur du travail qui est la source de toute richesse, 
« l’unique mesure de toutes les valeurs (8). Voulez-vous raain- 
« tenant, pour plus de clarté (??..) une expression exacte du 
« degré d’exploitation de la force de travail ou du travailleur 
« par le capitaliste ? nous dirons que la plus-value est au capi- 
» tal variable comme le surplus de travail est au travail né- 
« cessaire (9), de sorte que la formule de ce degré d’exploitation 

(7) Où ? comment ? dans quelles conditions ? avec ou sans l’aide da 
capital? pourquoi ne lui aurait-il fallu que 5 heures de travail? qu est-ce 
que ce travail considéré d’une façon abstraite, sans tenir compte de son 
intensité et de toutes les circonstances propres à accroître sa productivité? 

(8) Une sorte de mysticisme économique s’empare de Karl Marx à 
propos de la durée du travail considérée comme mesure de la valeur : 
« La commune substance sociale qui ne fait que se manifester diverse- 
« ment dans les diverses valeurs échangeables, c’est le travail. Comme 
« valeur d’usage, les produits ne sont que du travail cristallisé. Un bien 
« n’a de valeur que parce que le travail s’y est objectivé, matérialisé, 
a et son degré de valeur se mesure par la quantité de 1a substance de 
« travail qu’il contient. . » Cari Knies, dans son étude sur la monnaie 
{Das Greld, Darlegung der Grundlehren von dem Gelde, Berlin, 
1873, page 119) lui répond : « Les utilités dertinées à nous procurer des 
« satisfactions, des jouissances (Genüssel ne peuvent être réduites en 
« leurs contraires, à savoir les quantités d’efforts (Bemühungen), ou sa- 
« crifices nécessaires pour les produire. Il y a là substitutions de choses 
« hétérogènes. » 

(9) Tout cela est, bien entendu, textuel. Etant donné que la plus-value 
Mehrwerth (m) est