Skip to main content

Full text of "L'Art poétique de Boileau, commenté par Boileau et par ses contemporains"

See other formats


rr^ 



-.1 \ 


















>^# 






U dVof OTTAWA 



39003002371598 



r 



L'ART POÉTIQUE. 



i 
i 

i 



:^.^^,:^,A^^^^^^^^^.^.'^^ :>i^-;i^ 




p. V. DELAPORTE, S. J. 

L'ART POÉTIQUE 



DE BOILEAU, 

=^^^= commenté == 



par BoiLEAU et par ses Contemporains. 



s 



TOME PREMIER. 




" J'aime qu'on me lise 
" et non qu'on me loue. " 
(Lettre de Boileau à 
Monchesnai^ lyoy.) 



.Société De .^aint» .Augustin, 



DESCLÉE, DE BROUWER & C", 



Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille. 



LILLE. — 1888. 



'h 
h 
'k 
'h 
'k 
k 
h 
'k 
'k 
'k 
'k 
k 

'k 
'k 
•k 

é 
'■h 



1^ . g] ^^«ja^^KJ^^J«j »«Kj^^■.^iM^.atM>«^!Ma^«^^«^al^a gl^a F^^ @ 



■T\f l'/i'" ii>.«iî 

RJB5 ii) VMtCA 



B 



TOUS DROITS RÉSERVÉS. 



Fil 



Imprimé par la Société Saint -Augustin, Bruges. 









PROLÉGOMÈNES. tl 

Raisons de ce commentaire. 

" Jamais poète n'a été plus im- 
" primé, traduit, commenté et cri- 
" tiqué ; et il y a apparence qu'il 
' vivra toujours. " 

( Louis Racine. — Notes sur 
Boileau; MÉM.^/t. 11^ Partie) 

ET ouvrage n'est point une copie de ceux 
qui l'ont précédé. C'est une étude neuve 
sur des sujets vieux de deux siècles. 

Une étude neuve, à propos de Boileau 
et de sa Poétique ; n'est-ce point un pa- 
radoxe ou une raillerie .-^ Si des lecteurs jeunes ouvrent 
notre volume, cette question s'offrira d'elle-même à 
leurs pensées ; et s'ils ont lu déjà la première page de 
La Bruyère, ils seront tentés de nous en citer la pre- 
mière ligne : " Tout est dit ! " 

Parmi les éditions de X Art Poétique qui nous sont 
tombées sous la main, pendant ce travail, nous en 
avons remarqué une, de 1824, ad usîidi ScJiolarum, 
portant cette indication : " Chez les marchands de 
nouveautés. " Quelle ironie ! s'écrierait aujourd'hui 
la jeunesse studieuse, si l'on imprimait encore cette 
naïve réclame en tête des œuvres de Boileau. 

Boileau ! ce nom sonne mal aux oreilles du peuple 
des collèges. Nous sommes loin du temps où Boileau 
en personne était, au beau milieu de Paris, salué, 



L'ART POÉTIQUE. 



applaudi, acclamé de la gent écolière. Il jouit de ce 
triomphe, vingt-sept ans après l'apparition de son code 
poétique, au mois de décembre 1701. Boileau dînait 
ce jour-là au collège de Beauvais, chez le " bon " 
Rollin. Un demi-siècle auparavant, le Législateur du 
Parnasse avait été élève du susdit collège. C'est là que 
ses goûts pour ** le travail des vers " avaient été 
encouragés par un vieux régent de troisième ; là, qu'il 
avait ri à pleine gorge, en entendant son régent de 
rhétorique traduire le '' percalhierat respiiblica " de 
Cicéron (i) ; là qu'il avait essayé une tragédie, de 
laquelle fort heureusement il n'est resté qu'un vers et 
demi. 

Coffin, professeur de seconde, et poète latin, impro- 
visa une ode pour la circonstance, et chanta le grand 
événement sur le mode d'Alcée : 

" lo ! Bolaeus Bellovacam domum, 
" Musis amicus, quam coluit puer, 
" Subire dignatur vocatus, 
" Nec tenuem facilis récusât 
" Conviva mensam... " (^). 

Les petits successeurs du poète sexagénaire accueil- 
lirent sa présence dans leurs murs " par des acclama- 
" tions, par des cris de joie, et par des vivats redou- 
" blés. Et M. Despréaux leur donna des vacances, 
" pour répondre aux empressements qu'ils témoi- 
" gnaient pour lui (3). 

Ces écoliers assurément n'étudiaient pas encore 
XArt Poétique en vue d'un examen. 

1. Il traduisait : « La république avait contracté un durillon. » 
(V. Boileau. /.¥'= Réjl. Crit. sur Lon^^in.) 

2. Œuvres de Coffin, Ed. de 1755, t. Il, p. 149. 

3. Brossette. A'ofes. — V. Corresp. entre Boileau et Brosseltc. 
Laverdet ; Append. p. 529. 



PROLEGOMENES. 3 

En ce temps-là, les vers de Boileau et de nos grands 
poètesn'étaient encore quun"ornementdelamémoire". 
Tout le monde apprenait et savait son Boileau : " rnême 
ceux qui ne l'admirent pas le savent par cœur, " disait 
Louis Racine('). Aujourd'hui il ne suffit plus de savoir 
ces vieux poèmes ; il faut les étudier. Aussi ces alexan- 
drins froids comme la raison, graves comme une répri- 
mande, n'excitent guère l'enthousiasme des lecteurs 
de seize ou de vingt ans. L'absence de couleur et la 
solennité passablement monotone d'hexamètres défi- 
lant toujours deux à deux, ne sont point les seules 
causes qui en rendent la lecture pénible à la jeunesse, 
et à d'autres. On ne lit avec plaisir que ce que 
l'on comprend sans peine. Or Despréaux partage déjà 
le sort des classiques, que les candidats, soit du bacca- 
lauréat, soit de la licence, déchiffi-ent à coups de diction- 
naires, ou de traductions en langue " vulgaire et 
" maternelle ". 

Des commentateurs modernes se sont efforcés de 
leur rendre l'étude de VAri Poétique profitable, voire 
même agréable ; et plusieurs y ont presque réussi (^). 
Mais, à mon sens, l'œuvre de Boileau ne se saisit bien 
pour l'ensemble, et pour le détail, que si on la prend tout 
entière à l'heure précise où elle est venue. Boileau n'est 
vraiment lui-même, et il n'est parfaitement intelligible, 
qu'au milieu de cette armée de beaux esprits, d'hommes 
et de femmes de lettres, qui pensaient comme lui, 
parlaient comme lui, jugeaient comme lui, ou par lui. 
C'est cette place d'honneur que nous avons voulu lui 
redonner, pour le faire compréhensible. Sa place est bien 
celle qu'on lui octroyait, en 1675, l'année qui suivit 

1. Mém. sur la Vie dejea7i Racine, IP Partie. 

2. Je mets de ce nombre MM. E. Géruzez, A. Ch. Gidel, J. Travers, le 
P. A. Cahour S. J., etc. 



L'ART POÉTIQUE. 



la publication de l'y^r/ Poétique, dans la fameuse 
Chambre du Sublime. Il y avait " au-dedans, un lit et 
" un balustre, avec un grand fauteuil, dans lequel était 
" assis M. le duc du Maine, fait en cire, fort ressem- 
" blant. Auprès de lui M. de la Rochefoucauld, auquel 
" il donnait des vers pour les examiner. Autour du 
" fauteuil, M. de Marsillac, et M. Bossuet alors évêque 
" de Condom. A l'autre bout de l'alcôve, M'"^ de 
" Thianges et M™^ de la Fayette lisaient des vers 
" ensemble. Au dehors du balustre.. M. Despréaux, 
" avec une fourche, empêchait sept ou huit méchants 
" poètes d'approcher. Racine était près de Despréaux, 
" et un peu plus loin, Lafontaine auquel il faisait signe 
" d'approcher ('). " Notre commentaire reconstitue, 
en grand, la Chambre du Sublime ; il y fait entrer à 
peu près tout le xvii^ siècle lettré. 

Le jouet du duc du Maine indique bien, du reste, 
quel fut le rôle du Satirique, et quelle fut son influence 
législative. Le séparer de Racine son élève, l'écarter 
de la cour figurée par le Duc, par Bossuet et par Mar- 
sillac, le retirer des salons polis que représentent la 
Rochefoucauld et mesdames de Thianges et de La 
Fayette, l'éloigner des " méchants poètes ", qu'il me- 
nace de sa fourche, c'est ravir à Despréaux sa vraie 
physionomie, c'est détruire le sens et la portée de ses 
préceptes. Boileau fut de tous points l'homme de son 
temps. 

Sainte-Beuve en a fait la remarque avant nous: 
" Boileau est un esprit sensé et fin ;... l'oracle de la 
" cour et des lettrés d'alors ; tel qu'il fallait pour plaire 
" à la fois à Patru et à M, de Bussy, à M. d'Aguesseau 
" et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame 
" de Maintenon ; pour imposer aux jeunes courtisans, 

J. Menagiana. — V. Boileau, Éd. de Saint-Marc, t. V, p. 134-5. 



PROLEGOMENES. 



'• pour agréer aux vieux ('). " Donc, c'est parmi cette 
société correcte, choisie, savante, qu'il faut le voir 
débitant ses leçons. On ne peut l'apprécier justement, 
lui et son œuvre, qu'à cette lumière. Isolé de cet en- 
tourage, il ressemble aux tableaux sombres exposés 
dans un demi-jour. 

Nous lui restituons ce cadre et son jour plein. Chacun 
des personnages de cette grande époque viendra tour 
à tour déposer pour ou contre chacune des règles 
poétiques, et en fera ressortir le sens, la valeur, l'à- 
propos. En parcourant ces notes, on vivra en un temps 
où tout le monde se mêlait d'avoir des idées et de les 
bien dire ; l'on saisira complètement, sans peine, peut- 
être avec intérêt et plaisir, l'origine, la raison, la portée 
des lois et sentences, gravées dans ces onze cents 
alexandrins. Un jour, l'avocat Brossette, qui fut douze 
ans l'intime confident de Boileau, énumérait à celui-ci 
les *' découvertes " qu'il faisait à travers les œuvres de 
son illustre maître: " A l'air dont vous y allez, s'écria le 
" poète, vous saurez mieux votre Boileau que moi- 
" même (^). " Prétendre égaler la science de Brossette 
serait présomption et témérité; mais ces notes serviront 
de guide ou de flambeau à ceux qui voudraient mar- 
cher, même de loin, sur les traces de l'avocat lyonnais. 

Ce sont des notes; c'est, disons le mot, une compila- 
tion. Que ce mot n'épouvante pas trop nos lecteurs 
jeunes. En entassant les faits, les citations, les rappro- 
chements, autour du texte de Boileau, nous avons tâché 
d'éviter le pêle-mêle, la riidis indigestaque moles ; parfois 
même nous avons projeté quelques rayons sur cet amas 
de prose, de vers, de noms et de dates. Mais, pour être 
sincère, dès la première page, comme nous le serons 

1. Portraits littér. 1863, t. I, p. ,15. 

2. Brossette — Œuv. de Boil. Édit. de Genève, Avertissement. 



L'ART POÉTIQUE. 



dans les autres, notre livre est une suite de documents, 
et non point une critique de lecture courante. On ne 
peut et l'on ne doit s'y aventurer que par petites étapes. 

Sans doute notre commentaire sera généralement 
plus gai que les Décades de Lancelot, ou que les 
colonnes d'un dictionnaire; mais nous visons à instruire 
plus qu'à divertir, à éclairer plus qu'à distraire. Nous 
avons travaillé pour ceux que le xvii^ siècle qualifiait 
de "génies curieux" ; pour les chercheurs d'érudition; 
pour les amateurs de fouilles dans le domaine de 
1 esprit ou de l'histoire; pour tous ceux qui auraient le 
goût, le loisir, ou la nécessité d'approfondir, un par un, 
ces hémistiches fameux. 

Nos notes seront utiles à quiconque prépare un 
examen de littérature. Les élèves d'humanités et de 
rhétorique, surtout les candidats à la licence, y trouve- 
ront des sources, des recherches toutes faites, des 
réponses autorisées aux nombreuses questions de leurs 
programmes. Ils y rencontreront toute notre antiquité 
classique, avec les noms de ses représentants, avec 
leurs œuvres, leurs jugements, leurs doctrines et leurs 
querelles pacifiques. Mais pourquoi tant de personnages 
et tant de choses dans un commentaire de X Art Poé- 
tique? Quelle raison les y amène.'* 

La raison, la voici. 



II. — Sources de ce commentaire. 

O ILE AU fut l'écho, tout autant que l'ora- 
cle, de son époque ; nous ne cesserons de 
le redire et de le prouver. Brossette écri- 
vait en tête de ses Eclaircissements : " C'est 

" l'histoire secrète des ouvrages de M. Despréaux; 

" mais c'est aussi en quelque façon l'histoire de son 




PROLEGOMENES. 7 

" siècle ('). " Brossette n'exagère rien. Tout ce que 
Boileau a écrit, avait été écrit, ou fut répété par 
son siècle. Boileau, dans sa Poétique, n'a peut-être pas 
versifié une seule demi-phrase, qui n'ait été émise en 
prose, ou autrement, avant lui ou à côté de lui. 

La Poétique c'est tout le xvii^ siècle classique, avec 
ses principes, ses recettes, ses préjugés et son bon sens. 
Toute publication littéraire qui précéda ou suivit la 
Poétique, a une affinité naturelle, nécessaire avec ce 
code, avec cet arsenal de règles et de jugements. 

Sainte-Beuve prête quelque part à Despréaux l'at- 
titude de Caton le censeur, exerçant d'un air refrogné 
sa rigide magistrature : 

'* His danteinjura Catonem. " 

C'est bien l'idée que l'on se fait souvent du satirique, 
devenu le " Grand Prévôt du Parnasse " français (^); 
cette idée est-elle très exacte ? Despréaux ressemble 
beaucoup plus à ce portrait que Vaugelas traçait de 
lui-même, au début de ses Remarques : "Je ne pré- 
*' tends passer que pour un simple témoin, qui dépose 
" ce qu'il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait 
" un recueil d'arrêts, qu'il donnerait au Public. " Voilà, 
en vérité, l'attitude de Boileau dans soï\ Art Poétique. 
Son poème est un recueil d'arrêts. Boileau rédige, 
coordonne, couche par écrit, en quatre chapitres rimes, 
ce qu'il a vu et oui chez l'aristocratie ou la roture des 
écrivains de France. 

Puis, dans ses autres ouvrages de prose et de vers, 
satires, épîtres, réflexions critiques sur Longin, cor- 
respondance, etc., il revient sur ses préceptes, il les 

1. Édit. de Genève, Avertissement. 

2. Titre que lui donne le P. du Cerceau, dans une de ses plus fines 
poésies, 



L'ART POÉTIQUE. 



développe, il les confirme. C'est donc son témoignage 
que nous invoquerons en première ligne. Il est notre 
première source, comme de juste. On pourra se con- 
vaincre qu'il n'a pas trop l'habitude de se contredire, et 

" Qu'il t.%\. jusqti'auboiit tel qiûon Pa vu d'abord ('). " 

Autour des décrets de Boileau, nous grouperons, 
d'une part, les décisions, la pratique, les faits et gestes 
de l'élite littéraire; d'autre part les réclamations et 
appels, les crimes et délits poétiques du " bas Par- 
nasse ". 

Nous n'aurions garde d'oublier et d'omettre les 
attaques des adversaires ; car la Poétique en eut ; et 
elle devait en avoir : " On peut bien croire que \ Art 
" Poétique excita la révolte sur le bas Parnasse. Par 
" tous pays les mauvais sujets n'aiment pas qu'on leur 
" fasse la police (^). " Mais aussi il est rare que les 
ennemis ne se disent des vérités, au beau milieu 
même des injures. Boileau ne se fâchait qu'à moitié des 
invectives décochées sur lui par la plèbe des rimeurs. 
Il y trouvait double profit. Lui disait-on par hasard : 
Les critiques pleuvent sur vos vers : " Tant mieux, 
" répondait-il ; les mauvais ouvrages sont ceux dont on 
" ne parle pas (^). " Il examinait ensuite ces critiques, 
sachant bien que 

" Un sot quelquefois ouvre ufi avis i ui porta nt {^)" ; 

et plus d'une fois, après examen de ces pièces, il se cor- 
rigea. Nous le constaterons en temps et lieu. 

Voilà pourquoi aux explications fournies par Boileau, 
par Brossette, par tous les amis, alliés, ou sujets du 



1. A. P. Ch. Hi, V. 126. 

2. La Harpe, Cours de liit. 2" Édit. t. V'^I, p. 252 

3. Mémoires^ etc., de Louis Racine. 

4. A. P. Ch. IV, V. 50, 



PROLEGOMENES. 



législateur, nous joindrons les remarques, railleries et 
plaintes des victimes ; les sifflets ne sont pas moins 
instructifs que les applaudissements. 

De temps à autre, avec réserve, respect et mesure, 
nous ajouterons à tout cela notre mot de louange, de 
doute, ou de censure. Notre commentaire est une 
histoire. L'historien a le droit de prendre fait et cause 
pour ou contre les personnages qu'il passe en revue, 
pour ou contre les événements qu'il déroule, pour ou 
contre les théories qu'il signale. 

Mais, afin de ne point mentir à notre titre, nous laisse- 
rons presque toujours la parole aux contemporains de 
Boileau et de son poème didactique. Nous entendons 
les contemporains de Boileau, dans le sens strict du 
terme. Ce sont les gens de lettres de toute valeur, 
— écrivains titrés au Parnasse, menu peuple, et 
" racaille", — qui ont vécu, parlé, imprimé, entre les 
deux dates de la naissance et de la mort de Boileau, 
entre 1636 et 171 1. Notre livre contiendra fort peu 
d'autres noms propres ; mais ceux-là rempliraient à 
eux seuls un volume, si l'on y adjoignait une simple liste 
de leurs productions. 

Entre ces deux dates, dont l'une est aussi celle du 
Cid, et à un an près, celle de l'Académie française ; 
dont l'autre est, à un an près, celle de Denain, tout le 
Grand Siècle est compris, " agit, marche, et s expli- 
que {^)\ 

La vie de Boileau égala, peu s'en faut, la vie de 
Louis XIV. — "Sire, disait-il un jour au roi, je suis né 
" un an (il devait à^\xç.c{eîix ans) avant Votre Majesté, 
" pour annoncer les merveilles de son règne. " Le poète 
mourut, quand les splendeurs de ce règne, ranimées 



1. A. P. Ch. III, V. 159 



10 L'ART POÉTIQUE. 



par un suprême triomphe, allaient s'éteindre dans la 
nuit de la Régence. Donc nos sources seront le siècle 
de Louis XIV tout entier, depuis Bossuet jusqu'à 
Cyrano de Bergerac; depuis Corneille jusqu'à Scarron ; 
depuis Despréaux, Racine, Molière jusqu'à D'Assoucy, 
jusqu'à Pradon, jusqu'aux héritiers de Tabarin ; 
depuis Vaugelas , jusqu'au Mercure -Galant , qui 
" vient immédiatement au-dessous de rien (') ". 
En un mot, nous avons étudié ou feuilleté tous les 
auteurs connus de cette époque, depuis les plus illustres 
jusqu'aux plus dédaignés, les recueils plus ou moins 
littéraires, et même les ana. Rien de tout cela n'est 
indifférent à \ Art Poétique et à son auteur ; de tout 
cela s'élève approbation, confirmation, contradiction 
et réclamation ; notre tâche a été de ranger ces avis, 
semblables ou contradictoires, auprès de chaque prin- 
cipe formulé par Despréaux, ou même auprès de 
chacun de ses vers. 

Si cette entreprise a quelque mérite, tout le mérite 
est là ; tout l'intérêt aussi. 



III. — Les Arts Poétiques français avant Boileau. 

" Toutes les Poétiques, en tant 
" que faites pour apprendre au 
" poète son métier, sont admirable- 
" ment inutiles. " (Tôpffer, Réfl. et 
menus Propos."^. 172.) 

HEZ tous les peuples civilisés, il y eut et il 
y a des poètes et des Poétiqîies. 

Là où les poètes chantent, ou riment, un 
observateur survient, les écoute, cherche ce 
qu'on appelle communément leur secret ; et dès qu'il a 
cru le découvrir, il dit au public présent et futur : Voilà 




I. La Bruyère, Caract. Chap. I. 



PROLEGOMENES. 11 



comment se fait la poésie. Ces recueils de lois n'ap- 
prennent guère leur métier aux vrais artistes ; mais 
ils sont utiles, à titre de mémoires, d'études, d'indi- 
cations ; et plusieurs sont, en plus, considérés comme 
des chefs-d'œuvre. 

Ces législations après coup se retrouvent dans 
chacune des littératures. Partout où fleurissent un 
Eschyle, un Sophocle, voire un Aristophane, il nait un 
Aristote. C'est une loi, ou plutôt un fait. Horace écrit 
sa lettre aux Pisons, près de Virgile et de Varius qui 
chantent des bergers ou des héros. 

Castelvetro et Piccolomini, après Vida et Scaliger, 
régentent les confrères du Tasse ; Lope de Vega déjà 
vieux se fait sa Poétique à lui-même, qui est un peu 
celle de Calderon ; Pope écrit son Essai on Criticism, 
tandis que l'Angleterre applaudit Dryden et Milton ; 
les prédécesseurs de Goethe et de Schiller rece- 
vaient, au xvii^ siècle, en la docte Allemagne, 
les doctes leçons de V^ossius, et de Heinsius éditeur 
d'Aristote. 

Quant aux faiseurs de Poétiqties françaises, nous en 
comptons une légion entière, même avant Boileau ('). 
Le premier, de quelque notoriété, est Eustache Des- 
chanips, écrivain champenois des xiv^ et xv^ siècles, 
qui écrivit en prose :L'-^r/ de dicter et faire Ballades etc. 
L'enthousiasme de la Renaissance fit éclore une multi- 
tude de ces essais didactiques, calqués sur les lois des 
Anciens, et appropriés tant bien que mal aux ouvrages 
des poètes de François I^r, de Charles IX et de 
Henri I IL 

Voici les noms les moins inconnus. Nous signalerons 

I. V. P. Goujet, BibliotJi. Franc, t. I, p. 88 et suiv. Nous lui emprun- 
tons un certain nombre de titres et de détails ; en rectiliant et complétant 
5ÇS indications. 



12 L'ART POETIQUE. 



les principales différences entre ces obscures légis- 
lations et celle de Despréaux qui les efface toutes. 

y En 1 547, parut le Jardin de Plaisance et fieur de 
Rhétoriqtie, édité par le sieur Fabri, ou Le Fèvre. 

La première fleur de ce jardin est un Art poétique 
en vers. Il est divisé en dix chapitres. Il s'étend plus au 
long: I" sur les rimes, léonines, croisées, et autres, 
dont Boileau n'a pas cru devoir s'occuper ; 2° sur les 
petits genres de la vieille poésie nationale, dont Boi- 
leau touche à peine deux ou trois, en passant : Chant- 
Royal, Servantois, Ballade, Rondeau, Lay, Virelay, 
Chanson, etc. 

L'auteur accompagne chaque genre d'un exemple. 

iijEn 1548, \ Aj't Poétique de Thomas Sibilet. Il 
est partagé en deux livres. 

Le premier de ces livres traite : 1° De l'excellence 
de la poésie, riche matière, négligée par Boileau ; — 
2° De la rime ; — 3^ Des qualités du style poétique; 
— 40 De la mesure et du nombre des syllabes, pour 
les diverses espèces de vers français. Boileau n'en a 
rien dit. 

Le second livre contient les règles : 1° des genres les 
plus variés ; savoir , comme dit l'auteur lui-même , 
" De Xépigramme, et de ses usages et différences ; du 
" sonnet, et de ce qui en doit faire la matière ; du ron- 
" deau et de ses espèces différentes, comme du triolet 
" etc. ; de la ballade, du chant-royal et autres chants, 
" usurpés dans la poésie française ; du cantique, chant 
" lyrique ou ode, et chanson ; de Xépître et de \ élégie ; 
" du dialogue et de ses espèces, comme sont Xéglogue, 
" la moralité, X?^ farce ;du blason, c'est-à-dire des éloges, 
" ou des satires en vers ; de \2i complainte, de \ énigme 
" du lay et du virelay ; ., — 2° De la traduction et 
imitation des poètes anciens; — 3° Des vers non rimes. 



PR0L1ÊG0MÈNES. 13 



L'auteur prend ses exemples chez Marot. Comme 
on le voit par cette liste, Sibilet indique presque tous 
les sujets développés par Boileau. 

iiijEn 1549, Joachim du Bellay publia sa Défense et 
illusti-ation de la langîie française. C'est un manifeste 
plutôt qu'un traité. Au nom de la Pléiade, le jeune 
poète Angevin conviait les poètes de France à une 
réforme. Il les invitait à dédaigner les menues "épice- 
ries" de la littérature gauloise, pour glaner dans les 
champs de la belle antiquité. Comme Boileau, il est 
partisan acharné des grecs, des latins, et de leur my- 
thologie. 

ivyEn 1554, Claude de Boissières fit paraître un 
abi'^é de l Art Poétique ; il édita aussi divers ouvrages 
sur l'arithmétique et l'astronomie. Son code littéraire 
jouit d'une réputation égale à celle de ses livres de 
science. 

W En 1555, Jacques Pelletier, traducteur de l'art 
poétique d'Horace, imprime un Art Poétique, ré- 
parti en deux livres. Ce qu'on y voit de plus remar- 
quable, c'est tout d'abord la bizarrerie de l'ortho- 
graphe ; mais on y trouve aussi quelques maximes 
judicieuses. Pelletier, comme Boissières, était mathé- 
maticien. 

viy En 1576, Fontaine publie son Quintil- Censeur ; 
à la fin du volume, se trouve un abrégé de l'Art 
Poétiqtie réduit en boiine méthode. C'est un résumé 
du second livre de Thomas Sibilet. Rien de bien 
nouveau. 

viy En 1583, Ronsard, au comble de la gloire, 
écrivit en courant son Art Poétique — livret de 64 
pages, adressé à Alphonse Delbene, abbé de Haute- 
combe : " Ce petit abrégé, lequel, en faveur de toi, 
" Alphonse del Bene, a été en trois heures commencé 



14 L'ART POÉTIQUE. 



" et achevé etc (')... " Ces notes sont riches d'aperçus 
et de détails ; le style en est vivant, original, pittores- 
que. On trouve là les idées de Ronsard sur le génie 
poétique, sur le " provignement " des mots français, 
sur l'enrichissement de notre langue etc. Plus d'une 
fois, nous nous donnerons le plaisir de montrer l'accord 
•parfait entre le système de Ronsard et les précep- 
tes de Despréaux. 

viiij/Mentionnons encore un Traité de la poésie et 
des poètes, déà'xè à Ronsard par Robert Corbin, sieur du 
Boissereau ; et \ Art Poétique en cinq livres, de Pierre 
de Laudun (1597). 

1x7 En 16 10, Pierre de Deimier composa son Aca- 
démie de r Art Poétique. L'auteur censure, en cette 
Académie, les fautes de langage ou de versification de 
Ronsard, Desportes, du Bartas et autres. On sent déjà 
le voisinaore et le crédit orrandissant de Malherbe. 
Pierre de Deimier traite de Xélision, de Xhémistiche, 
de \ hiatus ; c'est la poésie vue par les plus petits 
côtés ; ce livre du reste est de l'ennui imprimé. 

x^De tous ces essais de législation poétique, tentés 
par le xvi^ siècle, le plus digne d'éloge et d'étude est 
celui de Jean Yauquelin de la Fresnaye.Vauquelin com- 
mença cette besogne par goût, comme ses Forestet'ies 
et Idyllies, écrites en " l'avril de ses années. " Il l'a- 
cheva par ordre du roi-poète Charles IX, et de Henri 

\J Art Poétique, en trois livres, fut publié en 1612, 
avec les œuvres complètes de Vauquelin, qui venait de 



1. Ronsard, édit. de 1692, p. 421. 

2. Il dit dans sa préface : " Grand nombre des poètes démon siècle 
" et de ceux à qui j'avais donne de mes vers sont trépassés, et le Roi 
" mort, par le commandement duquel j'avais parachevé mon Art Poéti- 
que.'" (Éd. de 1612, Caen.) 



PROLEGOMENES. 



15 



mourir. Ce recueil de traductions, de vues très person- 
nelles, de récits, de digressions, de conseils et de sa- 
tires, serait vraiment notre poétique nationale, s'il eût 
été rédigé dans la langue sobre de Despréaux. 

Comme Despréaux, l'auteur réduit d'abord en hexa- 
mètres français la causerie d'Horace avec les Pisons. 
C'est le canevas commun, sur lequel l'un et l'autre 
brodent; Boileau avec ordre et mesure, Vauquelin, au 
hasard, à l'abandon, avec autant de liberté que d'exu- 
bérance. A propos d'un mot d'Horace, il part pour une 
dissertation et revient par un détour, où il rencontre, 
à la file, les représentants antiques et modernes de 
notre poésie, soit gauloise, soit franco-latine de la 
Renaissance. 

Vauquelin est poète, il est historien, il est français, 
il est surtout chrétien. A ces trois derniers points de 
vue, il est grandement supérieur à Despréaux. Les 
anecdotes littéraires que Vauquelin glane chez Horace, 
lui remettent en mémoire tel ou tel fait semblable de 
notre moyen âge ou de notre xvi^ siècle. Il conte, il 
cite, il juge, il parle de lui-même. Son ouvrage est pour 
nous un musée d'antiques, ouvrant sur de larges hori- 
zons. Il serait assez malaisé de donner un plan de ses 
trois livres. L'analyse des pages de ce poète-causeur 
ressemblerait à celle des Mémoires du philosophe- 
causeur, Montaigne. Néanmoins on peut les ramener 
à trois chefs : 

1° L'origine de la poésie ; 

2° L'histoire de la poésie chez les Grecs, chez les 
Latins, chez les Français, puis çà et là chez les Italiens ; 

3° Les divers genres de poésie, en usage chez ces 
nations, avec les noms des auteurs qui y ont excellé. 

De toutes ces richesses jetées pêle-mêle, nous extrai- 
rons une ample provision de citations et d'exemples, 



16 L'ART POÉTIQUE. 



pour les opposer, soit aux omissions, soit aux inexac- 
titudes de Boileau ; ou tout simplement, pour mettre 
en regard la manière de voir et de dire de Boileau et 
de Vauquelin. 

Ici, une question se pose. Boileau connut-il ce devan- 
cier? Débrouilla-t-il " l'art confus " de ce vieux poème? 
Alla-t-il même jusqu'à dérober quelques perles à cet 
Ennius ? Plusieurs le croient et l'affirment. 

Au milieu du xv!!!*" siècle, Lefèvre de Saint-Marc, 
commentateur de Boileau, sembla prendre à tâche 
de confronter les deux Arts poétiques; non pas préci- 
sément à l'avantage du second. Ses notes se compo- 
sent, en bonne partie, de tirades de Vauquelin. Ce 
sont autant d'accusations de plagiat directes ou détour 
nées à l'adresse de Despréaux. 

Marmontel se prononça dans le même sens. A 
l'entendre, l'unique mérite du poète de HenrillI serait 
d'avoir enrichi de ses dépouilles le poète de Louis 
XIV : " la Fresnaye, imitateur d'Horace, a joint aux 
" préceptes du poète latin quelques règles particulières 
" à la poésie française ; et son vieux style, dans sa 
" naïveté, n'est pas dénué d'agrément. Mais le coloris, 
" l'harmonie, l'élégance des vers de Despréaux l'ont 
" effacé. A peine lui reste-t-il la gloire d'avoir enrichi 
" de sa dépouille le poème qui a fait oublier le sien ('). " 

Marmontel ne s'attarde point à prouver. Cubières- 
Dorat-Palmezeaux, dont nous parlerons prochaine- 
ment, renouvela contre Boileau les mêmes inculpations 
de vol et de pillage : " Vous me permettrez de voir 
" dans l'auteur... de \ Art poétique un imitateur ingé- 
" nieux d'Horace, de la Fresnaye-Vauquelin et de 
" Saint-Geniez (^). " 

1. Poétique Française, 1763, tome I, Avant- Propos, p. 8. 

2. V. La Harpe, Cours de litt. 2^ éd., t. VI. — Boileau. 



PROLEGOMENES. 17 

La Harpe, champion de Boileau, releva le gant : 
" L'anonyme... (Cubières), nous permettra, (car je ne 
" suis pas le seul à demander cette permission)... de 
" voir dans Y Art Poétique, où il n'y a que 60 vers 
" imités d'Horace ('), autre chose qu'une imitation 
" ingénieuse ; de compter pour rien la Fresnaye-Vau- 
" quelin , dont la Poétique souverainement plate 
" n'est le plus souvent qu'une languissante paraphrase 
" d'Horace, et n'a rien fourni à Boileau qui vaille la 
" peine d'être cité ; de mettre à l'écart les Satires 
" latines de Saint-Geniez, qui n'ont rien de commun 
" avec \ Art Poétique. 

La Harpe, si on l'entend bien, ne nie point certains 
emprunts que Boileau aurait faits à Vauquelin ; mais il 
veut que ces emprunts se soient bornés à peu de chose. 
La vérité est là, ou tout près de là (^). Il est certain 
que certains hémistiches de Boileau, — environ une 
douzaine — ont des airs de proche parenté avec ceux 
de Vauquelin. Mais y a-t-il plagiat ? Le mot est trop 
fort. L'imitation de Boileau se réduit, si elle existe, à 
quelques réminiscences. 

Mais d'abord existe-t-elle ? Je suis fort enclin à le 
croire. L'auteur des Foresteries ne fut point un inconnu 
pour les esprits cultivés du xvii^ siècle. Colletet invo- 
quait son témoignage, dans les recherches qu'il fit sur 
X Art Poétique {f). Segrais avait lu cet " Art poétique 
" de Vauquelin, pour la Poésie française, à l'imitation 
" d'Horace. " Segrais juge ainsi ce confrère et compa- 
triote : " Ses vers sont du style de son temps ; mais 

1. Environ 150. 

2. Selon Marmontel, Saint-Geniez aurait fourni à Boileau le long pas- 
sage du IV*= chant sur l'Origine de la Poésie : " Tout ce morceau est 
habilement imité, d'une Idylle de Saint-Geniez. " {Poét. Franc. 1763, Av. 
Pr. p. 31)- 

3. V. Édition de 1658. 

l'art poétique. 2 



18 L'ART POETIQUE. 



" cela n'empêche pasqu'il n'y ait de bonnes choses, par- 
" ticulièrement touchant les personnes célèbres de son 
" temps ('). " Mais enfin Vauquelin était-il connu de 
Boileau? La plus forte preuve que j'en aie trouvée est 
celle-ci: Brossette, dans son commentaire, renvoie le 
lecteur à VArt Poétique du sieur de la Fresnaye- Vau- 
quelin {^). Or Brossette est le miroir très fidèle de la 
science de son maître ; il annota les œuvres de Boileau 
sous les yeux, sous la dictée, d'après les indications et 
rectifications de l'auteur. Brossette eût-il nommé le 
poète contemporain de Ronsard, si Boileau n'avait eu 
aucune relation avec ce dev^ancier ? Cela nous semble 
peu vraisemblable. 

La preuve, au fond, n'est qu'une conjecture ; mais 
pour quiconque sait les rapports intimes du vieillard 
d'Auteuil avec son jeune interprète de Lyon, la con- 
jecture touche presque à l'évidence. 

Parmi les nombreux travaux sur la poétique fran- 
çaise, publiés par le xvii^ siècle, mentionnons les sui- 
vants: 

1° Les trois Discours de M^'^ de Gournay ; disser- 
tations fournies de verbiage et d'ennui, où la savante 
Demoiselle propose comme parangons et modèles 
accomplis : le cardinal du Perron, le grand Ronsard, 
et Bertaut. Ce dernier, du moins, trouva grâce 
devant la justice rigoureuse de Despréaux. 

2° VI Art Poétique de Jules Pilet de la Mesnardière. 
Ce médecin, membre de l'Académie naissante, entre- 
prit, par ordre de Richelieu, les nouveaux règlements 
du Parnasse. Il devait en composer quatre gros vo- 
lumes in-quarto; le premier et dernier parut en 1640. 
L'auteur s'y occupait de la Tragédie et de l'Élégie. Il 



1. Mémoires anecdotes, p. 77. 

2. Notes du Ch. li, de \'Art. Poét. — Le Sonnet. 



PROLÉGOMÈNES. 19 



s'en tint là. Il avait, déclare-t-il lui-même, essayé 
cet ouvrage, " pour donner quelques clartés aux 
" esprits de ce royaume, qui n'avait point de Poétique, 
" encore qu'il eût plusieurs poètes de toutes les con- 
ditions ('). " 

La Mesnardière suait sur son in-quarto, tandis que 
Corneille créait le Cid, les Horaces et Cinna. La 
Mesnardière se cite lui-même, tout simplement, comme 
idéal du genre tragique. Boileau l'a rangé parmi les 
modèles du genre ennuyeux (^). Nous lui emprunte- 
rons toutefois plus d'une observation curieuse. 

3° François Colletet, académicien, chantre de la 
Cane des Tuileries (^), fit paraître en 1658, sous le 
titre d'Arl Poétique, des recherches érudites au sujet 
de l'Epigramme, du Sonnet, de l'Eglogue, etc. Nous 
en extrairons quelques utiles renseignements. 

A^ Les Trois Discours, ou Dissertations de Corneille 
sur le poème dramatique, la Tragédie, les Trois Unités. 

5° \^2. Pratique du Théâtre àç. l'abbé Hédelin d'Au- 
bignac ; traité aristotélicien, prolixe, très peu divertis- 
sant. Boileau en faisait un certain cas (^). Nous citerons 
Corneille et l'abbé d'Aubignac, surtout à propos des 
Unités. 

6° Les Réflexions sur la Poétique du Père Rapin. 
Elles parurent en 1670. C'est un commentaire d'Aris- 
tote, et Bayle le nomme: " UArt Poétique du Père 
Rapin. ' Ce critique, versificateur du poème latin des 
Jardins,h.X.2i\t un des meilleurs amis de Boileau. Par les 
passages que nous emprunterons à son livre, on verra 
la parfaite communauté de sentiments littéraires du 
Jésuite, et de l'ami de Port-Royal. 

1. 1640. Disc. Prélim. 

2. A. P. ch. IV., V. 35. 

3. V. le Prologue de la pièce des Tuileries. 

4. V. Réfl. crit. sur Longin. 



20 L'ART POÉTIQUE. 

7" Les préfaces de tous nos auteurs d'épopées furent 
autant de poétiques, où chacun des Homères français 
affirma ses principes, et démontra (en toute modestie) 
que son poème était le meilleur du monde. Nous en 
reproduirons de nombreux passages. 

8" La préface de la Tradttctioïi de r Énéïde par Se- 
grais contient aussi un traité de l'Épopée, que Segrais 
lui-même apprécie en ces termes : " Nos poètes, qui 
" entreprendront de faire des poèmes épiques, ne 
" feront rien qui vaille, s'ils ne lisent ma préface sur la 
" traduction de l'Enéide de Virgile, que j'ai faite en 
" vers. J'y ai renfermé toutes les règles que l'on doit 
" observer dans ces sortes de poèmes ('). " Désin- 
volture et sincérité du Virgile normand ! 

9" Notons encore : Les Traités de versification de 
Lancelot en 1663 ; de Pierre Richelet en 1 671 ; et 
celui du sieur Fiot, qui étale au frontispice cette 
enseigne alléchante : " Le Parnasse cavalier ; ou la 
" manière de faire très bien, seul, et en très peu de 
" temps, toutes sortes de vers français. 

L'entreprise de Boileau n'était donc pas sans pré- 
cédents ; elle avait été préparée de longue main par 
toutes ces ébauches, ou inutiles, ou informes, ou in- 
complètes. Depuis un siècle et demi, les faiseurs de vers 
et les savants s'escrimaient à régenter les muses de 
France. Les traités latins s'ajoutaient aux traités en 
langue vulgaire. On pouvait déjà en garnir toute une 
bibliothèque d'amateur. 

Au moment où Boileau se mit à l'œuvre, on eût dit 
— suivant une expression peu neuve — que le besoin 
d'une poétique nouvelle se faisait généralement sentir. 
Le P. Rapin, Jésuite, écrivait la sienne, d'après Aristote. 
Le P. Le Bossu, Génovéfain, fouillait Homère et 

I. Mém. Anecd., nouv.édit., p. 12 et 13. 



PROLEGOMENES. 21 



Virgile avec son imagination, pour y découvrir les se- 
crets épiques ('). Le P. Bernard Lamy, Oratorien, allait 
écrire ses Réflexions sur l'Art poétïçîce. C'était comme 
une fièvre. En 167 1, on venait de publier pour la première 
fois en notre langue le texte du Stagyrite. Les français 
qui n'avaient point le bonheur de savoir le grec, pou- 
vaient enfin lire, de leurs yeux, le vrai sens du maître (^). 
Le P. Mourgues, professeur de rhétorique et de ma- 
thématiques, allait commencer son Traité de Poésie, 
ou de Prosodie frariçaise, où il fait, dit-il, " apercevoir 
aux commençants quelques routes du Parnasse " {f). 
Mais cette œuvre réclamait une main d'ouvrier. 
Despréaux crut l'occasion favorable ; il la saisit. 



* 




IV. — 1674. 

" Tous les livres ont leur temps. " 
(Charles SOREL,sieur deSouvigny,6'(?«- 
naissance des Bons Livres, 1671.) 

ES codes se rédigent, quand les peuples 

sont déjà civilisés et puissants. Il en va 

de la sorte pour les Etats d'Apollon, comme 

pour les royaumes et empires politiques. 

Les législateurs sérieux, les Solon ou les Aristote, 

n'ont alors qu'à recueillir les coutumes observées 

1. Le traité du P. Le Bossu parut quelques mois après le poème de 
Boileau; le privilège est du 20 septembre 1674. La marquise de Sévigné 
écrivait à sa fille, le 2 octobre 1676 : " Je vous exhorte à lire le P. Le 
" Bossu. Il a fait un petit i^) traité de l'art poétique, que Corbinelli met 
" cent piques au-dessus de celui de Despréaux. " — Despréaux estimait 
cette lourde et fatigante dissertation ; il l'appelait " l'un des meilleurs 
" livres de poétique, qui, du consentement de tous les habiles gens, 
" aient été faits en notre langue. " (III*' Réfl. crit.) Pour le lire aujour- 
d'hui en entier, il faut presque de l'héroïsme. 

2. La traduction est du Sieur de Xorville, qui, dans sa préface, se 
donne comme le premier traducteur de la Poétique d'Aristote. — Paris, 
chez Moëtte, in-12. V. Goujet, Bibl. franc. 

3. Le P. ISIourgues n'est pas encore un oublié. M. Th. de Banville lui 
faisait tout dernièrement de larges emprunts. (V. ci-après, p. 22.) 



22 L'ART POETIQUE. 



autour d'eux et à les sanctionner de leur autorité. Ce 
fut la tâche de Boileau ('). Les cinq années qu'il y em- 
ploya, furent le midi de notre littérature classique, le 
règne fécond du goût, l'ère des chefs-d'œuvre. Cha- 
cune de ces années (de 1669 à 1674) en vit éclore 
d'immortels. 

M. Th. de Banville, dans un livre récent, curieux, 
hardi, écrit, au sujet des lois et ordonnances portées 
par Boileau : " Les grands contemporains de Boileau 
" eurent des velléités de révolte ; en fin de compte, 
" ils se soumirent, avec l'enfantine bêtise du génie (^). " 
Affirmation plaisante, mais toute gratuite. Quels sont 
donc ces " grands " contemporains qui, à la façon des 
écoliers, se mutinent contre leur régent, puis s'apaisent 
en voyant poindre la férule ? Les contemporains qui 
se mutinèrent contre le Législate^tr furent Desmarets, 
Carel de Sainte-Garde, Pradon ; je doute que M, de 
Banneville fasse à de tels révoltés l'honneur de les 
appeler " grands ". 

Quand \ Art Poétique fut livré au public, presque 
tous les ouvrages classiques du xvii'' siècle avaient 
paru. Corneille, à cette même date, achevait sa course 
tragique et jetait sur la scène, dans Sttréna, les der- 
niers rayons de son génie. Racine n'avait plus que 
trois tragédies à faire. On entendait encore les der- 
niers éclats de rire de Molière, enlevé à l'apogée de 
son talent. Lafontaine, qui, malgré Vaugelas et Boi- 
leau, s'oubliait à rimer en gaulois, avait écrit déjà six 
livres de ses Fables et préparait un second recueil 
dans le même goût et avec la même indépendance. 

1. Pris en ce sens, le mot d'un jeune et habile critique, M. R, de la 
Sizeranne {Étude stir Ronsard^ 1886, p. 6), " Les Boileaux arrivent tou- 
jours trop tard ", est d'une exactitude irréprochable. Les Boileaux ar- 
rivent, comme l'écho après la voix. 

2. Petit traité de Poésie française^ 1884, p. 102. 



PROLÉGOMÈNES. 23 



Bossuet venait de prononcer deux Oraisons funèbres 
et méditait l'Histoire universelle. Bourdaloue étonnait 
de sa logique éloquente les vices et les vertus de la 
cour ; enfin, la marquise de Sévigné se jouait à façon- 
ner ses plus jolies narrations. 

Seuls parmi les écrivains de cette grande pléiade, 
Fénelon et La Bruyère n'avaient encore presque rien 
osé pour leur gloire et pour la nôtre. Mais ces deux 
maîtres de la prose n'avaient point à fournir de modè- 
les à Despréaux, et ne devaient pas davantage en 
recevoir des arrêts ou des lumières. Despréaux lui- 
même allait entrer prochainement dans une période 
de silence, puis de déclin. 

D'autre part, en cette année 1674, Chapelain dont 
le crédit ne pesait plus sur les beaux esprits de France, 
mourait sans bruit et sans crloire ; avec lui s'éteigfnait 
ou se refroidissait grandement la passion épique ('). 
Le Burlesque était en prison avec d'Assoucy ; le 
Précieux, banni de la cour, se réfugiait piteusement 
dans les ruelles, ou aux bureaux du Mercure. 

Enfin, en 1674, Boileau, âgé de 38 ans, se trouvait 
en pleine possession de son influence. Admiré des 
vrais gens de lettres, applaudi des grands, chéri du 
roi, redouté de tous les délinquants poétiques, com- 
battu par les arriérés, ou par les impuissants, mais 
estimé pourtant de ceux qu'il vouait au ridicule (^), 
Boileau semblait désigné pour cette grave besogne. Il 
s'y engagea donc à l'heure opportune; ou, pour 
emprunter son style, à l'heure marquée par Apollon, 
favorisée par les Destins, voulue des Parques. 

Lui-même, il avait en quelque sorte annoncé, deux 

1. Le 8 novembre 1674, mourait un autre poète épique autrement 
illustre, Milton. — Chapelain était mort le 22 février. 

2. Chapelain avait écrit à Colbert : " Uespréaux.... a de l'esprit et du 
" style en prose et en vers... " etc. 



24 L'ART POÉTIQUE. 



ans à l'avance, son intention d'être le Lycurgue de la 
république des lettres. Il se faisait dire par un des 
pauvres rimeurs, que flagellaient ses Satires : 

" Vous seul , sans pouvoir et sans nom, 

" Viendrez régler les droits et l'État d'Apollon !" (') 

Ce pouvoir, il l'avait conquis en bataillant pour la 
raison, contre les sots ; son nom, il l'avait immortalisé 
aux jours de ses triomphes satiriques et surtout au 
jour mémorable de la ix*" satire, le premier, comme 
le plus parfait de ses chefs-d'œuvre, sans en excepter 
XArt Poétique. 

Dans l'édition de Saint-Surin (^), X Art Poétique est 
précédé d'une belle gravure (dessin de Bergeret), où 
l'artiste a voulu, dirait-on, représenter un rêve de 
Despréaux en 1674. Aux pieds d'un olivier haut et 
large, se détache un buste d'Horace. A droite du 
buste, et à l'ombre de l'arbre symbolique. Despréaux 
se tient debout, la lyre en main. A gauche, Apollon 
offre une couronne au poète et montre des tablettes 
qui portent ces deux mots en gros caractères : Art 
Poétique. Des branches de l'olivier, d'autres couronnes 
pendent sur le front du jeune auteur. Derrière l'arbre, 
au second plan, on aperçoit Pégase, les ailes tendues, 
qui semble hennir d'enthousiasme, prêt à bondir dans 
la plaine. Au bas de la gravure, coulent les eaux 
d'Hippocrène; vers le fond, sur les hauteurs, se voit le 
temple des Filles de Mémoire. Au milieu de ce paysage 
mythologique, Despréaux jouit fièrement de sa gloire 
législative. Oui, voilà bien le tableau de l'un de ses 
plus beaux rêves, tel que son imagination, échauffée 
par la lecture, l'entrevit souvent, entre ces deux dates 
1669 et 1674. 



1. Sat. IX, V. 113 et 114. 

2, Didot, 1821, 



PROLEGOMENES. 25 




V. -^ Composition de l'Art Poétique. — Lectures 
du manuscrit. 

" Hâtez-vou5 lentement !... " 

{Art poét., ch. I, v. 171.) 

L est probable que Boileau avait été encou- 
ragé dans son dessein par les spirituels 
habitués de la Croix de Lorraine. Mais il 
fallait s'assurer l'appui d'un personnage 
réputé infaillible. Comme les Anciens, ses patrons, 
avant de se mettre en campagne, il résolut de consul- 
ter l'oracle. 

L'oracle s'appelait alors Patru. En 1669, Patru 
comptait treize lustres ; il était la lumière de l'Acadé- 
mie et du Barreau. Vaugelas l'avait salué du nom de 
" Ouintilien français " ; ce Ouintilien avait fait quel- 
ques plaidoyers, limés et polis ad ungiiein, et il prenait 
le temps de vieillir sur une période. 

Les jeunes " nourrissons des Muses " recouraient à 
ses conseils. Le pilier de la Grand'Chambre du Palais, 
où il distribuait ses verdicts, ressemblait quelque peu 
au sanctuaire de la Sibylle; quand on se croyait du 
génie, on y venait chercher ses destinées. Patru 
gagnait, à ces consultations bénévoles et désintéressées, 
l'estime de la jeunesse parisienne; mais non point 
" de quoi avoir de la bonne soupe (') ". Du reste, ses 
décisions en matière de bel-esprit étaient sans appel. 
L'abbé des Réaux lui composa cette épitaphe : 

" Le célèbre Patru sous ce marbre repose : 

" Toujours comme un oracle il s'est vu consulter, 

" Soit sur les vers, soit sur la prose. 
" Il sut jeunes et vieux au travail exciter... 
" Et l'on n'aurait besoin d'Apollon ni de Muses, 
" Si l'on avait toujours des hommes comme lui (^). " 

1. Vigneul de Marville, Mélanf^es d^hist., etc. Patru. 

2. V. Perrault, Les hommes illustres de ce siècle, 1700, t. II, p. 66, 



26 L'ART POÉTIQUE. 



Fort heureusement, il y eut des muses qui chantèrent 
ou rimèrent en dépit de QuintiHen-Patru. Cet habile 
arrangeur de phrases avait du goût, du savoir, du 
génie, ou la patience qui en tient lieu. Mais ce Calchas 
de la Grand' Chambre fit à plusieurs reprises des 
réponses qui ont nui à sa gloire. La Fontaine alla un 
jour, comme les autres, lui soumettre certaines idées 
qu'il avait en tête. Il prétendait " mettre des Fables en 
" vers ". — En vers! répondit Patru; ce serait chose 
superflue, gênante, maladroite. Superflue; car le " prin- 
" cipal ornement des Fables est de n'en avoir aucun"; 
— gênante; car, " la contrainte de la Poésie, jointe à 
" la sévérité de notre langue, vous embarrasserait en 
" beaucoup d'endroits "; — maladroite; car les vers 
" banniraient de la plupart de ces récits la brièveté, 
" qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte ('). 

Lafontaine baissa la tête et avoua que M. Patru 
avait raison : " Cette opinion, dit-il, ne saurait partir 
" que d'un homme d'excellent goût. " Malgré cela, il 
se mit à versifier la " Cigale et la Fourmi", et mainte 
autre petite merveille; croyant pouvoir " faire marcher 
" de compagnie les grâces lacédémoniennes et les 
" muses françaises (^). " 

Boileau vint à son tour confier à Patru le grand 
projet d'un Art Poétique français. L'avocat-grammai- 
rien reçut très froidement cette ouverture. Quel 
coup d'audace! Un poète, à peine sorti de la poudre du 
greffe, si jeune — il avait trente-trois ans à peine! — 
espérait discipliner tant d'écrivains blanchis sous le 
harnais!... Boileau s'en revint assez peu flatté de l'ac- 
cueil; il ne perdit point son temps à disputer contre le 
disciple de Cujas. Il fit mieux. 

1. Préface des Fables, 

2. Ibid, 



PROLÉGOMÈNES. 27 

A quelque temps de là, Boileau se présenta de nou- 
veau, un cahier à la main et pria Patru de lui octroyer 
un instant d'audience. Il lut le commencement de la 
Poétique. Boileau lisait à ravir; ses vers étaient coulants, 
d'allure franche et ferme. Patru fit comme le maçon, 
dont il est parlé au chant iv^; " il écouta, approuva, 
et se corrigea "; à la fin de cette lecture, le censeur 
avait changé d'opinion. Ses craintes étaient levées et 
son admiration commençait ('). 

Si l'on en croit Ménage ('), Patru, fort obligeant 
par ailleurs, ne revenait point aisément sur un de ses 
avis motivés; pour l'y forcer, il fallait de l'évidence. 
Le poète eut de l'adresse et du bonheur, puisqu'il 
gagna sa cause et convainquit ce juge. 

Boileau crut qu'il lui fallait prendre tout le loisir de 
faire une maîtresse-pièce, digne de son siècle et de la 
postérité. Il devait décréter, en son iii^ chant, que le 
" pénible ouvrage, intitulé Poème Épique, veut du 
" temps, des soins. " Il appliqua cette maxime à son 
travail didactique; il mit cinq ans à écrire onze cents 
vers : deux cent vingt vers par an ! Preuve éclatante, à 
l'appui de son autre maxime : " Hâtez-vous lente- 
" ment. 

Mais, à partir de 1671, il eut sur le métier, pour se 
tenir en haleine et pour varier son labeur, un poème 
héroï-comique, une traduction de Longin, un fragment 
d'épopée (iv^ épître), et plusieurs autres petites beso- 
gnes. Il passait d'une élucubration à l'autre, aiguisant 
tour à tour sa verve, son esprit et sa raison. Étude 
des Latins et des Grecs, satire des modernes, louanges 
au roi, éloge du bon sens, préceptes entremêlés de cri- 

1. Sur ce fait, voir les notes de Brossette. 

2, Ménagiana, Édit. de 1693, p. 325. 



28 L'ART POETIQUE. 



tiques, Boileau se retrouvait là tout entier, dans son 
beau et dans son fort. 

Bientôt la cour et la ville connurent le projet de 
Despréaux; on s'attendit à une merveille. L'auteur lui- 
même eut l'habileté d'entretenir l'enthousiasme de ses 
familiers, et prépara de longue main l'apparition du 
chef-d'œuvre qu'il élaborait. Après avoir écrit, effacé 
vingt fois, remis sur le métier, poli et repoli un ou deux 
alinéas ('), il s'en allait les faire applaudir des cercles 
les plus choisis. Quand il écrivait ce conseil de son 
chant iv^ : 

" Quelques vers toutefois qu'Apollon vous inspire, 
" En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire (^), " 

Boileau se riait de ses confrères moins habiles ou moins 
heureux, qui ne pouvaient comme lui, débiter leurs 
rimes naissantes sous un lambris doj'é. A Boileau 
étaient réservées ces fêtes exquises. Il ne lisait pas sa 
Poétique " en tous lieux "; mais il en régalait, au fur 
et à mesure, les salons qui régnaient sur le goût 
public. Ses ennemis ne manquèrent pas de lui en 
faire un crime. Desmarets de Saint-Sorlin, voyant de 
quelle faveur on salua l'œuvre de son rival, attribuait cet 
engouement aux lectures à huis-clos, oii le poète avait 
" mendié " les suffrages if). " Il (Despréaux) com- 
" mençait à déclamer en divers lieux les principaux 
" endroits de sa pièce, pour disposer les esprits à en 
" parler partout comme d'une merveille (■*). 

Ce stratagème très licite réussit à Despréaux, 
comme il réussissait à Corneille, et à Molière. Le 9 
mars 1672, la marquise de Sévigné écrivait: " Nous 

1. V. ch. I, y. 170 et suiv. 

2. V. 51 et 52. 

3. La défense du Poètne héroïque^ '674, p. 128. 

4. Ibid., p. 75. 



PROLEGOMENES. 29 

" tâchons' d'amuser notre cher cardinal ('). Corneille 
" lui a lu une comédie, qui sera jouée dans quelque 
" temps, et qui fait souvenir des anciennes (^); Molière 
" lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante 
" pièce. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poé- 
" //^//^. Voilà tout ce qu'on peut faire pour son service." 
Certes c'était bien quelque chose. 

La marquise eut plus d'une fois la bonne fortune 
d'être invitée à ces banquets des muses, dont elle 
refaisait ensuite pour sa fille l'histoire et l'éloge. Elle 
disait le 15 décembre 1673: " Je dînai hier avec 
' monsieur le Duc, monsieur de la Rochefoucauld, 
" madame de Thianges, madame de la Fayette, 
" madame de Coulanges, l'abbé Têtu, monsieur de 
" Marsillac etGuilleragues;et puis on écouta la /'^///^//^ 
" de Despréaux, qui est un chef-d'œuvre. " Chef- 
d'œuvre ! voilà le nom que portait déjà parmi le beau 
monde, ce recueil de droit poétique encore sur le métier. 

Le 12 janvier 1674 : " M. de Pompone m'a priée 
" de dîner demain avec lui, et Despréaux, qui doit lire 
" sa Poétique. " Le 15 du même mois : " J'allai donc 
" dîner samedi chez M. de Pompone, comme je vous 
" avais dit; et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, 
" enlevé, transporté de la perfection des vers de la 
" Poétique de Despréaux. 

C'était donc partie gagnée. Boileau et son livre 
étaient assurés du succès. Mais il y avait un suffrage 
plus haut encore que celui des marquises, des ducs, 
voire même des princes. Le roi était l'admirateur du 
satirique, depuis que le satirique l'avait si délicate- 
ment loué. " Le roi, — je cite Brossette — voulait 
'• que M. Despréaux lui récitât tous ses ouvrages, à 

1. Le cardinal de Retz. 

2. Pulchérie. 



30 L'ART POETIQUE. 



" mesure qu'il les composait. " Louis XIV eut aussi 
les primeurs du chef-d'œuvre. Nous savons, en effet, 
par le même Brossette, que Sa Majesté se fit répéter 
jusqu'à deux fois tel passage du iii^ chant ('). Quel 
encouragement ! quel doux et tout puissant rayon de 
cet " astre favorable " (') ! Le roi lui-même fit connaî- 
tre, par le privilège, à ses amis et féaux sujets qu'il 
avait lu cet ouvrage et en avait été satisfait. 




VI. — Le privilège. 

" Allez, partez, mes Vers 

" C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour. " 
(Ep. X, V. 2 et 3.) 

'ART POÉTIQUE était donc célèbre 
avant d'avoir vu le jour. Ce devait être 
un beau butin pour le libraire qui aurait 
la gloire et la chance de l'imprimer. Barbin 
ne l'ignorait pas ; il flaira l'occasion, et il alla au- 
devant. Du reste Barbin avait quelque droit à cette 
aubaine ; son nom occupait une place très honorable 
dans un des hémistiches (-5). Il se mit donc en devoir 
d'obtenir le privilège royal; et cela.dès 1672. Le chan- 
celier Séguier venait de mourir; c'était au roi lui-même 
qu'il fallait avoir recours; le libraire s'adressa au roi. 

Mais les adversaires du satirique avaient les yeux 
et l'oreille au guet. L'Académie, dans la personne des 
Chapelain, des Cotin, des Quinault,des Charpentier, des 
Cassagne, des Boyer, des Saint-Sorlin, ou d'autres 

1. V. inf. Les â^es. — M. de Boze dit dans son Éloge : " M. Despréaux 
" eut l'honneur de lui réciter (au roi) quelques chants du Lutrin et d'au- 
" très pièces qui n'avaient pas encore paru. " 

{Hist. de PAcad. roy. des Inscr. et B. L. t. III, p. 298-9.) 

2. Ch. IV. 

3. Ch. I, V. 78. 



PROLEGOMENES. 31 



encore, n'était-elle pas menacée, insultée, ou tout au 
moins, dédaigneusement négligée en cet écrit de Des- 
préaux ? Comment ! un code de poésie allait paraître 
et se faire applaudir, qui ne sortirait point de la docte 
compagnie, qui serait rimé par le railleur des graves 
personnages assis sur ses fauteuils et couronnés de ses 
lauriers ! Ce jeune et malin plaisant allait élever Par- 
nasse contre Parnasse ! Et le privilège royal sanction- 
neraitpar devantlaFrancetouteslescritiques d'hommes 
et de livres dont cette Poétique fourmillait ! Quel dan- 
ger pour l'autorité du fier Aréopage! 

Pellisson, le favori de l'Académie, reçu tout jeune en 
qualité de membre surnuméraire, prit en mainla défense 
des immortels. Voici comment l'auteur du Bolaeana, 
M. de Losme de Monchesnai raconte cette histoire par 
le menu : " Dans ce temps-là, M. le Chancelier venait 
" de mourir, et M. Despréaux avait commencé son 
" Art Poétique. Barbin vint au sceau, que le roi tenait 
"lui-même à Saint-Germain. D'abord on présenta à 
" Sa Majesté le livre d'un moine, dont le titre était 
" très singulier ; ce qui excita le roi à rire, en accor- 
" dant le privilège pour douze ans, quoiqu'il ne fût 
" demandé que pour six. 

'* Barbin se présenta ensuite, tenant à la main une 
" feuille de \ Art Poétique, pour lequel il demandait le 
•' privilège, au nom de M. Despréaux. — Oh ! pour 
" celui-là, reprit le roi, je le connais. — M. Despréaux 
" n'avait point pourtant paru encore à la cour ('). 
" Aussitôt le privilège fut scellé; mais le sceau fini, 
" M. Pellisson, maître des requêtes, remontra au roi 
" qu'il venait d'accorder un privilège à un homme qui 
" avait attaqué toute l'Académie. Le roi fit là-dessus 

I. Erreur. Il y avait quatre ans que Boileau y avait paru pour la pre- 
mière fois ; au jour où Louis XIV l'avait entendu lire la première Épître. 



32 L'ART POÉTIQUE. 



quelque réflexion. — Mais enfin, dit-il, le privilège 
est donné ! 

" Pellisson ne s'en tint pas là; il alla soulever contre 
le satirique M. le duc de Montausier, déjà très 
indigné qu'on n'eût pas épargné dans les Satires 
Chapelain, et Cotin, dont il faisait profession d'être 
l'ami particulier. Il s'en alla donc trouver le roi, 
avec autant d'émotion que s'il se fût agi d'un mal- 
heur public ; et fit tant par ses remontrances, qu'il 
porta Sa Majesté, non pas à révoquer le privilège, 
mais seulement à le retenir. 

" Cependant à quelque temps delà, M. Despréaux 
reçut une lettre, qui demeura deux jours égarée 
chez lui, sans lui être rendue. Après qu'elle eût été 
retrouvée, il en fit la lecture, et la trouva conçue en 
ces termes : 

" Le roi nia ordonné. Monsieur, de vous accorder 
un privilège pour voti'e Art Poétique, aussitôt que je 
r aurai lu. Ne manques donc pas à me l'apporter tout 
au plus tôt. " 

" Le billet était signé : Colbert. 
"M. Despréaux y fit réponse en ces termes : 
" Monseigneur, je vois bien que c'est à vos bons 
offices que je suis redevable du privilège que Sa 
Majesté veut bien avoir la bonté de m'accorder. 
J'étais tout consolé du refus qu'on en avait fait à 
mon libraire ; car c'était lui seul qui l'avait sollicité 
étant très éveillé pour ses intérêts, et sachant fort 
bien que je n'étais point homme à tirer tribut de 
mes ouvrages. C'était donc à lui de s'affiiger d'être 
déchu d'une petite espérance de gain, quoique assez 
incertaine à mon avis, dès qu'il la fondait sur le 
grand débit d'ouvrages tels que les miens. Pour moi, 
je me trouvais fort content qu'on m'eût soulagé du 



PROLEGOMENES. 



33 



" fardeau de l'impression et de l'incertitude des juge- 
" ments du public ; n'ayant garde de murmurer du 
" refus d'un privilège, qui me laissait celui de jouir 
" paisiblement de toute ma paresse. 

" Cependant, Monseigneur, puisque vous daignez 
" vous intéresser si obligeamment pour moi, j'aurai 
" l'honneur de vous porter mon Art Poétique aussitôt 
" qu'il sera achevé ; non point pour obtenir un privi- 
•' lègedont je ne me soucie point, mais pour soumettre 
*' mon ouvrage aux lumières d'un aussi grand person- 
" nage que vous êtes. 
" Je suis, etc. 

" M. Despréaux ne parla de sa réponse, qu'après 
" que sa lettre eut été remise au Suisse de M. Colbert. 
" Puimorin, son frère, qui était contrôleur des Menus,le 
" tança fort de s'en être tenu à une simple lettre de com- 
" pliment avecun Ministre,et de n'avoir pas pris la poste 
" sur-le-champ, pour aller faire ses remerciements. Mais 
" à quelques jours de là, ayant eu occasion de parler à 
" M. Colbert, pour des fonds qui regardaient son eni- 
*' ploi, il lui fit des excuses pour son frère, que le com- 
" merce des Muses écartait souvent de ses plus grands 
" devoirs. — "Tout ce que je puis vous dire là-dessus, 
•' repartit le Ministre, c'est que jamais lettre ne m'a 
" fait plus de plaisir que la sienne ('). 

Enfin le privilège fut accordé, et signé à Versailles, 
le 28 mars 1674. Comme dédommagement des petites 
tracasseries dont l'auteur et le livre avaient été l'objet, 
le document royal contenait des félicitations de 
Louis XIV lui-même à l'adresse du poète : 

" Désirant favorablement traiter ledit sieur D***, 
" et donner au public par la lecture de ses ouvrages la 



I. BolEeana, XI. 



L ART POETIQIE. 



34 L'ART POÉTIQUE. 



" même satisfaction, que nous en avons reçue (') : 
" Nous lui avons permis et permettons, par ces pré- 
" sentes signées de notre main, de faire imprimer les- 
" dits ouvrages; •à2MO\x\ Art Poétique ç.ïi vers etc. (^). " 

Le 7^ jour de juillet de la même année, Boileau 
octroya le droit de jouissance du susdit privilège à 
quatre libraires. On lit, dans l'édition de Thierry : " Le 
" dit sieur D*^* a cédé le droit du privilège ci-dessus 
" à Denys Thierry, à la charge d'y associer Louis 
" Billaine (^), Claude Barbin, et la veuve La Coste. " 

L'impression fut achevée le lo juillet 1674, au mo- 
ment où Paris venait d'apprendre les conquêtes de nos 
armées en Franche-Comté. 

Le titre complet de l'ouvrage était : L Art Poétigtie 

en vers. 

# 

VIT. — La publication. — Accueil fait à l'Art Poétique. 
— Les ennemis. — Vue d'ensemble des premières 
critiques. 

" Son Art Poétique, de l'aveu du 
" public, et de son aveu particulier, 
" passe pour le meilleur de ses 
" ouvrages. " 

(Bolîeana, LIV.) 

;USSY-RABUTIN écrivait, quelques jours 
après l'apparition de X Art Poétique : 
" Au révérend Père..., (■♦) 
J'ai bien de l'impatience de voir le livre 
" de Despréaux ; et par avance je vous dirai que le 

1. V. plus haut, § V, fin. 

2. Édit. de 1674, Thierry ; le privilège est reproduit deux fois. 

3. Billaine était nommé dans la première éditioiv, Ch. iv, 

4. Le P. Rapin, selon toute vraisemblance. — Nous empruntons ce 
*' fragment'' à l'édition de M. Gidel, t. IV, p. 133, note. Bussy n'a mis 
d'autre date à ce billet que celle-ci : " Chaseu, 26 août. " Nous n'hésitons 
point à y ajouter, 1674 : le contexte indique clairement une date voisine 
de la publication au. Lutrin et de la Poétique ; " mais aujourd'hui etc.." 
— Bussy était juste à celte époque en relations suivies avec le P. Rapin. 




PROLEGOMENES. 35 



" Roi, lui ayant voulu faire une grâce, en lui permettant 
" de faire imprimer tous ses ouvrages, fera tort à sa 
" réputation. Quand il les récitait par-ci par-là, c'étaient 
" des fragments qui en donnaient une belle idée, et 
" d'ordinaire il ne choisissait pas les plus faibles en- 
" droits (') ; mais aujourd'hui que l'on verra le fort 
" avec le faible, que ses vers ne seront pas soutenus 
" de la prononciation et qu'on les verra tant qu'on 
" voudra, je ne pense pas qu'on les estime autant que 
" l'on faisait quand on ne les connaissait guères. Quand 
" cela n'arriverait pas pour ses poétiques, il serait au 
" moins difficile qu'il sauvât son Lutrin^ qui intéresse 
" en quelque sorte la Religion. " 

Les prévisions de Bussy étaient assez pessimistes. 
Les Poétiques reçurent des amis de Boileau les applau- 
dissements que l'auteur s'était ménagés dans les salons 
de Paris. Un jour, vers 1680, le fils aîné de Colbert, 
marquis deSeignelay,taquinait spirituellement Boileau 
à propos de poésie. Boileau prit la réponse d'un peu 
haut et dit : " Monsieur, j'ai toujours fait ma principale 
" étude delà Poétique ; tout le monde convient même 
" que j'en ai écrit avec assez de succès (^). " Il en fut 
de sa Poétique comme de ses Satires. Les familiers et 
les admirateurs crièrent tout d'une voix merveille ; les 
autres se mirent aussitôt en devoir de récriminer ou de 
se venger. Les rimeurs vivants attaqués ouvertement 
par cette nouvelle jurisprudence du Parnasse l'atta- 
quèrent de tous côtés et avec toutes leurs batteries. 

1. Bussy, l'année précédente, avait écrit un billet louangeur à Des- 
préaux. Peut-être avait-il entendu les lectures de XArt Poétique^ dans 
l'une de ces réunions, dont parle M""^de Sévignésa cousine. Cette page 
est curieuse, en ce qu'elle nous confirme les succès de ces lectures, et 
qu'elle nous apprend ce détail : Boileau " ne choisissait pas les plus fai- 
" blés endroits. " Encore une fois, Boileau était un habile homme. 

2. Bolseana, VII. 



36 L'ART POETIQUE. 



Desmarets de Saint-Sorlin auteur du Clovis, Carel de 
Sainte-Garde, auteur du Childebrand, ouvrirent le 
feu. 

Pradon, l'émule infortuné de Racine, d'Assoucy, 
l'empereur du Burlesque, Pinchêne, déclaré par Boi- 
leau, " froid auteur ", entrèrent aussi en campagne ; puis 
vinrent, plus tard, Perrault, Bonnecorse, le sieur Frain 
du Tremblay, et je ne sais combien d'autres, décochant 
leurs plaisanteries, leurs plaintes, leurs arguments, qui 
en vers, qui en prose, qui en prose et en vers. 

Disons un mot des premiers lutteurs et de leurs 
tactiques. A peine les décrets de Boileau sortaient-ils 
des presses, que deux tomes ennemis se dressaient 
contre le Pussort satirique ; l'un, puissant in-quarto, 
improvisé par Desmarets ; l'autre, petit pamphlet signé 
Lérac ; Lérac était le nom de Carel, lu au rebours. 
\JArt Poétique était achevé d'imprimer le lo juillet ; 
la Défense du Poème héroïque, réfutation du 1 1 1^ chant 
de Boileau et critique de tout le livre, était achevée 
d'imprimer le i8 août. Cinq semaines avaient suffi à 
Desmarets pour écrire un volume, obtenir le privilège 
et publier sa réponse ('). Le petit factum de Carel 
arriva à quelques mois de là, en 1675. Il s'intitulait : 
Défense des beaux- esprit s de ce temps contre un Satirique, 
dédiée à messieurs de f Académie Française. Le privi- 
lège est du 25 octobre 1674. Pradon vint à son tour. 
Il fit, en 1684, Le Triomphe de Pradon ; en 1685, les 
Noîivelles Remarques sur tous les ouvrages du sieur 
D^~'k-.- . gj^ 1689, Le Satirique français expirant. 

Ces divers factums étaient spécialement, ou même 
uniquement, dirigés contre \ Art Poétique. D'autres 
publications, visant un autre objet, harcelèrent, chemin 

I. Le titre complet est celui-ci : La Défense du poème héroïque, avec 
quelques remarques sur les œuvres satiriques du sieur D***, 1674. 



PROLÉGOMÈNES. 37 



faisant, Despréaux et son code. On en trouvera plus 
loin les titres et des passages. 

La Défense de Desmarets était incomparablement 
supérieure, à toutes celles de ses collègues ; elle fut 
lue et goûtée de plusieurs. J'en vois une preuve dans 
une lettre écrite de Rouen, au mois de novembre de 
cette même année 1674, P^'' Bayle : " Vous aurez vu 
" sans doute, disait-il à son frère, les œuvres de Boi- 
" leau imprimées avec privilège, et une critique que 
" M. Desmarets en a faite ('). " 

Il y avait du courage, de la part des deux écrivains 
épiques, à entreprendre sur-le-champ le procès du 
jeune et très habile législateur ; tous deux, en plaidant 
la cause de l'épopée française, guerroyaient/r^» aris et 
focis ; mais le vieux poète du Clovis y déploya une ar- 
deur et une verve prodigieuse pour son âge. Il touchait 
à sa quatre-vingtième année. Notre commentaire citera 
une bonne partie — les meilleurs endroits — de sa 
Défense. 

Nous reproduirons aussi, en temps opportun, les 
réclamations de Carel et des autres. Nous ramasse- 
rons une à une les flèches lancées à tort et à raison 
par ces archers ou maladroits ou malheureux : "■Tehtm 
imbelle ! " 

Qu'il suffise, pour le moment, d'indiquer les points 
généraux sur lesquels portèrent les efforts de tous 
les assaillants de VArt Poétique. Ces points se peuvent 
ramener à huit chefs. 

1° On adresse, en premier lieu, à Despréaux, le 
reproche de Don Gormas à ^oàr\^\xç.\"feiineprésomp- 
tueiLX ! ... " Despréaux n'a pas 40 ans, et il ose dicter 

ses volontés poétiques avec l'assurance d'un Nestor 

^ _„ 

I. Lettres de Bayle, 12 nov. 1674, Bayle signale comme un fait remar- 
quable la présence du Privilège. 



38 L'ART POÉTIQUE. 

et d'un Agamemnon ! De quel front ? de quelle auto- 
rité? D'où lui viennent donc l'expérience et le crédit? 
Écoutons Desmarets : " Celui qui veut se moquer 
" des poètes, et donner des préceptes pour toutes 
" sortes de poésies, doit être grand poète, correct, 
" avancé en âge et en réputation, comme était Horace." 
Puis Desmarets argumente par comparaison : " Le 
" printemps ne porte que des fleurs légères et passa- 
" gères ; et l'automne porte des fruits de bon goût et 
" dont plusieurs passent la rigueur des hivers. Il faut 
" avoir fait autre chose que des Satires, avant que de 
" donner des préceptes aux poètes ('). " Sans doute 
Boileau n'était encore qu'à l'été de la vie et le chantre 
de Clovis avait passé l'automne ; mais celui-ci oublie 
qu'en littérature, l'autorité se mesure moins aux années 
qu'au génie. Reste à savoir si Boileau a du génie; ses 
adversaires le lui refusent en chœur. 

2° On se plaint de la pauvreté, que dis-je, de l'ab- 
sence totale d'invention chez Despréaux : pour régenter 
les Muses, il faudrait être un Apollon, et Despréaux 
est à peine un valet du Parnasse ! Quelle pénurie 
d'idées et d'imagination ! Ses vers, lui dit-on, sont les 
misérables fils "de sa sèche cervelle". Carel de Sainte- 
Garde établit ce fait dans l'article xvii^ de la 
Défense des bemix esprits : 

" Art. XVII. De la faculté dti Satirique à former 
" de nobles images. L'imagination du Satirique est 
" très sèche ; c'est pourquoi il n'invente point, ou il 
" invente très pauvrement... 

" Le Satirique n'invente guère. Ses Satires sont de 
" pures traductions d'Horace et de Juvénal, sauf quel- 
" ques bribes, qu'il a dérobées à Régnier. Il a pris au 



I. La Défense du poème héroïque, etc. Préface. 



PROLÉGOMÈNES. 39 



" Sieur de Montaigne tout ce qu'il a dit au désavan- 
" tage de l'homme. Son Art Poétique suit pas à pas 
" celui d'Horace; et dès lors qu'il le quitte, il trébuche 
" ou ne fait que de fausses démarches, etc. (")." Et 
ailleurs: "Ce personnage qui sue, qui grince des dents, 
" et qui se pâme d'angoisse, lorsqu'il est question 
" de mettre des rimes en leur place etc. (")... " Et 
encore : " Cet Attila badaud... nous permettra de 
" remarquer la stérilité de son imagination et la peti- 
" tesse de son génie {f). " 

30 On accuse Boileau de n'avoir aucune vue neuve 
et personnelle. Pradon, le tragique, après avoir exa- 
miné les lois de la tragédie exposées au iii^ chant, 
hausse les épaules et sourit de pitié. Tout ce qu'il 
découvre dans tout cela est usé, rebattu ; c'est du 
rudiment le plus vulgaire ! 

" Voyez comme il nous montre en phrases pathétiques 

" L'art de représenter les histoires tragiques ! 

" Débitant par ses vers avec faste étalés 

" La crasse de l'école en dogmes ampoulés (•*) ! " 

Mais voici qui est plus grave : 

4° Despréaux, crient tous ses ennemis, n'est qu'un 
pâle copiste des autres faiseurs d'Arts Poétiques ; son 
œuvre n'est qu'une traduction mal déguisée d'Horace, 
de Vida, et peut-être de Scaliger. Sur cet article chacun 
se donne beau jeu et libre carrière. 

Desmarets déclare que Despréaux aurait dû intituler 
son livre : " Traductions de l'Art Poétique d'Horace, 
" de Vida et de quelques autres, égayées par quelques 



1. La Défense des beaux esprits, etc., p. 57. 

2. Ibid., p. 56. 

3. Ibid., Préface. 

4. Triomphe de Pradon; Épître à Alcandre. 



40 L'ART POETIQUE. 



" satires contre quelques poètes français, tant du siècle 
" passé que du présent (') ". 

Carel dit : " Vous remarquerez que cet Art Poéti- 
" que... n'est qu'une traduction d'Horace en la plupart 
" (sic) ; et que ce que cet habile Docteur y a ajouté 
du sien ne vaut rien du tout("). " — Et dans un autre 
endroit, s'adressant à Boileau, parlant à sa personne, 
Carel lui fait la morale, à la manière d'Esope : " Vous 
vous glorifiez, mon cher ami. d'un peu de bruit qu'ont 
fait vos ouvrages. Ce n'est pas à vous que l'on en a; 
c'est aux pensées de Juvénal et d'Horace. Vous me 
faites souvenir de l'âne d'Esope, qui portait la déesse 
Isis. Il était couronné de festons ; on l'avait couvert 
d'une riche housse de broderie d'or ; il voyait une 
foule, qui fléchissait les genoux devant lui, quand il 
passait par les rues. Ce maître Ane concevait de là une 
haute opinion de soi-même. Quelqu'un s'en aperçut, 
qui ne put s'empêcher de rire, et de lui faire ce 
compliment : Messer Baudet, ce n'est pas à toi qu'on 
rend ces honneurs; c'est à la déesse que tu portes (3)." 
Pradon entonne le même refrain : " c'est ici que 
M. D*^"^ s'érige en maître du Parnasse, qu'il nous 
donne un Art Poétique, ou plutôt l'Art Poétique 
d'Horace qu'il traduit ; et à parler sincèrement 
de cet ouvrage, tant qu'il suit le guide fidèle et 
savant qui le soutient, et dont il traduit les pensées 
mot pour mot, il dit d'excellentes choses après 
Horace ; mais sitôt qu'il s'abandonne à son propre 
génie, il rampe et donne du nez en terre ; de sorte 
que, 

1. Déf. du Poème hér., p. 73 et 74. 

2. Dé/, des beaux esprits, etc., p^ 10. 

3. Ibid., p. 28 et 29, Art. VII. Les qualités desprit nécessaires à un 
homme de Lettres, 



PROLÉGOMÈNES. 41 



" Datis son gc/iie étroit il est toujours captif, 
" Pour lui PJiéhus est sourd et Pégase est rétif. " 

"Et bien loin d'attraper la hautetir des vers, il 
" tombe dans la bassesse ; et ne sait plus ce qu'il dit, 
" sitôt qu'il ne parle plus avec Horace ('). 

Pradon se répète en vers : 

" Soit qu'il loue, ou qu'il blâme, impertinent acteur, 

" Critique sans raison et plus méchant flatteur ! 

" Mais qu'a-t-il prétendu par son Art Poétiquel 

" Estropier Horace en style méthodique. 

" Pour coudre à ses leçons des préceptes nouveaux, 

" Pourquoi le déchirer et le mettre en lambeaux ? 

" Scaliger et Vida sont maniés de même; 

" Il les a travestis avec un soin extrême; 

" Il fait tout ce qu'il peut pour être original; 

" Mais s'il emprunte bien, qu'il en profite mal (f) ! " 

Bonnecorse marche à son tour sur les brisées de 
Pradon, et dit de Boileau : 

" Il vole effrontément les dogmes qu'il entasse; 
" Tout est de Scaliger et du célèbre Horace. 
" Pourquoi, s'il est savant, ne le pas témoigner, 
" En pratiquant cet art qu'il prétend enseigner ? " 

Les Journalistes de Trévoux appuyèrent {f) plus 
tard, sur le même grief à propos de l'édition de 1701 : 
" En parcourant le volume, on trouve que les pages 
" sont plus ou moins chargées de vers latins imités, 
" selon que certaines pièces de M. Despréaux ont été 
" communément plus ou moins estimées. Dans son 
" Ai't Poétique, par exemple, qui lui a fait tant d'hon- 
" ne'ur, on trouve ici imprimé un grand quart de \ Art 
" Poétiqite d'Horace. Mais c'est qu'à force de goûter 

1. Remarques stir VArt Poétique, p. 85 et 86. 

2. Le Triomphe de Pradon, Épître à Alcandre. 

3. 1^ Poète sincère^ ou les vérités du siècle, Anvers, p. 100. 



42 L'ART POETIQUE. 



" les autres, par une ancienne habitude, ils étaient 
" devenus insensiblement ses propres pensées ('). " 

Est-il besoin de faire observer que ces accusations 
et demi-calomnies furent pour Boileau le coup le plus 
sensible ? Aux autres invectives, il se tut ; comme 
Dante traversant les horreurs infernales, il regarda et 
passa. Mais cette critique réitérée le blessa au cœur. 
Il s'en plaignit, avec autant d'adresse que de malice : 
" Je ne répondrai donc rien à tout ce qu'on a dit, ni à 
" tout ce qu'on a écrit contre moi ; et si je n'ai donné 
" aux auteurs de bonnes règles de poésie, j'espère leur 
" donner par là une leçon assez belle de modération. 
" Bien loin de leur rendre injures pour injures, ils 
" trouveront bon que je les remercie ici du soin qu'ils 
" prennent de publier que WLàPoétigtie est une traduc- 
** tion de la Poétique d'Horace : car puisque dans mon 
" ouvrage, qui est d'onze cents vers, il n'y en a pas 
" plus de cinquante ou soixante tout au plus imités 
" d'Horace, ils ne peuvent pas faire un plus bel éloge 
" du reste qu'en le supposant traduit de ce grand 
" Poète; et je m'étonne après cela qu'ils osent com- 
" battre les règles que j'y débite. 

" Pour Vida, dont ils m'accusent d'avoir pris aussi 
" quelque chose, mes amis savent bien que je ne l'ai 
" jamais lu; et j'en puis faire tel serment qu'on voudra 
" sans craindre de blesser ma conscience (^). " 

De Scaliger Boileau ne daigne pas même faire 
mention ; il est évident de reste qu'il n'est point 
créancier de cet indigeste compilateur. Quant à Horace, 
ce n'est point " cinquante ou soixante " vers qu'il lui 
doit; mais bien cent cinquante; et, au risque de répéter 



I. 3 sept. 1703. 

3. Préfaces de 1674 et 1675. 



PROLÉGOMÈNES. 43 



Pradon, nous affirmons que ce ne sont point les plus 
mauvais. 

5° On reproche à Boileau son paganisme systé- 
matique. 

** Es-tu Turc ? es-tu Maure? idolâtre ou chrétien ? " 

lui demande Desmarets. 

C'est à ce chef d'accusation que s'attache l'auteur 
du Clovis. Nous le citerons tout au long dans les notes 
du iii^ chant. Quatre-vingts vers de cette iii^ partie 
visaient directement les idées et théories chrétiennes 
de Desmarets. L'athlète octogénaire se défendit avec 
vigueur, et souvent avec les meilleures raisons du 
monde. Mais Boileau se savait appuyé. Il n'opposa 
aux prolixes arguments du poète chrétien qu'une épi- 
gramme peu acérée, par laquelle il se réclame de 
l'autorité de Racine : 



'* Racine, plains ma destinée etc. . . 

Pour toutes ces particularités du débat soulevé et 
soutenu par Desmarets, nous renvoyons au commen- 
taire du chant iii^, où nous essaierons de présenter 
la question du merveilleux dans son plein jour. On y 
verra que Desmarets n'était point isolé en cette escar- 
mouche et qu'il y apporta la plupart des arguments, 
qui ont fini par prévaloir, après un siècle et demi de 
fadeurs mythologiques. 

Notons dès à présent que de tous les adversaires 
de XArt Poétique, Desmarets fut, malgré des minuties, 
le plus sérieux, et jugé comme tel par Boileau. Après 
lui avoir lancé quatre-vingts alexandrins pesants, Boi- 
leau écouta les remarques du vieillard. Il feuilleta la 
Défense dît poème héroïque et il eut le bon esprit d'en 
profiter. Nous indiquerons/^j^/;/^ certaines corrections 



44 L'ART POETIQUE. 



dues à cette lecture ('). Notons aussi derechef que la 
longue réplique de Desmarets ne passa point inaper- 
çue. Son livre se fit lire du public lettré; Bayle nous l'a 
dit (^). Malheureusement Desmarets était condamné 
d'avance par le goût dominant de l'époque, et par ce 
motif que la raison du plus fort est toujours la meilleure 
auprès de la foule. 

La guerre déclarée par Desmarets aux doctrines 
mythologiques de Boileau, guerre continuée par Char- 
les Perrault, fut reprise après une trêve, par un cham- 
pion assez peu célèbre, M. Frain du Tremblay, de 
l'Académie royale d'Angers (''). Lui-même confesse sa 
témérité, en ces termes : " Il me semble que j'entends 
" Messieurs du Parnasse (Boileau et les autres partisans 
" de la mythologie) s'élever en foule et s'écrier : Qui 
" donc est ce nouvel Aristarque, qui se mêle de nous 
" reprendre, qui s'ingère de donner des lois dans un 
" pays qu'il ne connaît point, et où il n'est point con- 
" nu } Je les vois déjà prêts à me réduire en poudre 
" par leurs vers foudroyants, à me traiter d'impie com- 
" me un Zoïle et d'insensé comme un Ariphrade 
" etc.. (*) " Là-dessus l'Aristarque, ou l'Ariphrade, 
angevin invective fort contre Despréaux, contre \ Art 
Poétique, zovi\.xç. le Paganisme érigé en dogme littéraire; 
il appelle cela " une poussière de collège", " un ridicule 
assemblage". Puis il s'enprend à lamorale passablement 
relâchée, où certaines doctrines de \ Art Poétique con- 
duisent, non en théorie, mais en fait. L'académicien 
provincial gourmande le Satirique parisien, pour avoir 

1. V. Goujet, Btbliot/ièque française, t. I,p. 123. 

2. V. page 37. 

3. La Monnoie, dans une épigramme, déclare qu'il a lu le livre de 
Frain du Tremblay « une fois ». Poésies etc. éd. de 17 16, p. 80. 

4. Discours sur Porii^ine de la Poésie, sur son usage, et sur le bon 
goût. Disc. I, p. 1 10. 



PROLEGOMENES. 45 

prêté le crédit de son nom et de son talent à ces idées 
regrettables; il finit en saluant dans un avenir lointain, 
la rupture des écrivains de France avec les absurdes 
ornements de la Fable, avec des " expressions si usées " 
et si " bizarres"'. 

" Je suis peut-être, dit-il avec quelque fierté, le 
" premier à me roidir contre le torrent ; et j'ouvre sur 
" certaines choses un chemin que personne n'a encore 
" frayé " ('). Donc Frain du Tremblay ne connaissait 
point Desmarets ; n'en avait-il pas plus de mérite à se 
" roidir " contre l'usage accepté, approuvé, confirmé 
par Boileau ? Malheureusement Boileau ne put jeter 
un coup d'œil sur les horizons entrevus par le savant 
d'Anjou. L'approbation des Discours sur l'Origine 
de la Poésie etc. est du 6 mai 1711, et Boileau avait 
dû céder à la Parque et passer ronde 7toire le 1 3 mars 
précédent. 

6^ Une autre accusation générale intentée par les 
contemporains contre le Législateur, est une accusa- 
tion de lâcheté — attendu qu'il fait peser ses critiques à 
peu près exclusivement sur des morts ; Ronsard, Scar- 
ron, Scudéry, Saint-Amant, Gombaud, etc., etc, ... et 
Molière. Carel, qui s'est constitué vengeur de ces vic- 
times, interpelle le satirique, brave à contre-temps ; et 
il lui demande compte de cette hardiesse peu compro- 
mettante en face des trépassés. 

Et Pradon : 

" Ah ! qu'il fait beau le voir, lorsqu'il s'enfle et se guindé, 

" Ce corbeau, déniché des Montfaucons du Pinde, 

" Faire tout retentir de ses croassements, 

" Et des morts immortels ronger les ossements ". (^) 



1. Ibid. Préface. 

2. Le Triomphe de Pradon, p. V. 



46 L'ART POÉTIQUE. 

Nous reproduirons d'autres documents du même 
genre, quand l'occasion viendra, 

70 On relève les fautes de style de cet ^r/ Poétique, 
qui devrait appuyer ses règles par de meilleurs exem- 
ples; on compte les termes impropres, les constructions 
embarrassées, surtout les répétitions de mots fasti- 
dieuses. — " Tout ce flot d'ennemis, qui a écrit contre 
" moi, disait Boileau à Brossette, m'a chicané jus- 
" qu'aux points et aux virgules" ! (') Sur ce chef nous 
entendrons des récriminations sans nombre, parfois 
puériles, mais maintes fois justifiées. 

8° Enfin, on épluche les peccadilles de versification, 
rimes insuffisantes, césures faibles, vers léonins, ou 
dépourvus d'harmonie, etc. Et l'on entendra l'un ou 
l'autre des censeurs exhorter Boileau à se rasseoir sur 
les bancs de l'école ; et l'auteur du Childebrand l'enga- 
ger à porter ses rimes " aux Halles" ! 

Quant à la tactique ordinaire de ces divers redres- 
seurs de torts, elle est peu compliquée : 

lo On retourne contre Boileau ses propres idées, ses 
axiomes, ses phrases. Par exemple, si Boileau versifie 
ce proverbe: ''Avant d'écrire, apprenez à penser,'" aus- 
sitôt les obscurs Zoïles déclament tout d'une voix : 
Oui ! c'est bien par là que lui, Despréaux, devrait com- 
mencer! quenel'a-t-il fait? ou mieux fait.'* 

La méthode est aisée, un peu triviale même. On 
jugera plus loin avec quel à-propos les assaillants en 
usèrent. 

2° Une autre ressource, tout aussi naturelle, était 
d'inviter Boileau à fournir les modèles des genres dont 
il a codifié les règles. Eh quoi ! il n'a pas fait voir la 
moindre Tragédie, et il régente la scène ! Il n'ose 
aborder la noble et divine Épopée, et il malmène les 
I. Lettres, 1703. 



PROLEGOMENES. 47 

Virgiles modernes! Qu'il nous montre donc ses églo- 
gues, et ses sonnets, et ses odes ! Avant de nous 
écraser sous son joug, qu'il exhibe ses titres ! Sait-il 
seulement le premier mot des matières qu'il traite ? 

3° Une dernière habileté, peu subtile, consiste dans 
le dédain, la pitié, la compassion; ou encore — ce qui 
revient au même — dans les louanges ironiques. Pra- 
don s'exclame de temps en temps, avec un demi- 
sourire: Beau vers!... belle césure!... Un des chapitres 
de Carel débute ainsi : " Art. xv. Continuation sur 
" les merveilles que Von remarque dans les rimes du 
" Satirique.'' 

L'un des plus riches échantillons de la désinvolture, 
affectée par ces juges à l'endroit de Boileau, c'est assu- 
rément le morceau de Pradon, que voici : 

" Tant en pensées qu'en termes, je crois remarquer 
" dans les ouvrages de ce Satirique, plus de 6,000 
" fautes considérables, n'ayant su encore les remarquer 
" toutes, en ce que c'est une sorte d'hydre... 

** Quand je dis '.passe, c'est paroe que la faute est 
" petite, ou parce qu'elle est des plus considérables; 
" ce qui est une sorte de raillerie. 

" Quant aux points, aux virgules et à l'orthographe, 
" je ne puis m'y occuper. Les accommode qui vou- 
" dra (^)!» 

Comme notre lecteur s'en convaincra, la moitié ou 
le tiers des critiques portent la marque du parti pris. 
Pradon et consorts voient des défauts dans la Poétique, 
parce qu'il faut en voir et qu'ils en veulent voir. Çà et 
là pourtant, sous la plume soit de Desmarets, soit d'un 
autre ennemi, on sera heureux de découvrir un éloge 
sérieux et de bon aloi à l'adresse de Despréaux. Il est 



I. VïSiàon, Le Satirique français expirant, ou les fautes du Satirique 
français^ à Cologne chez Marteau, MDCLXXXIX, préface. 



48 L'ART POETIQUE. 



vrai que, de cette concession comme d'un piédestal, 
l'adversaire se hausse avec plus de fierté et frappe ' 
avec plus d'entrain ; mais on sent bien qu'au fond 
de l'ârne le combattant a le vertige. Boileau l'éblouit. 




VIIÏ. — Un converti de l'Art Poétique. 

ES préceptes de la Poétique eurent même 
assez de lumière pour dissiper des pré- 
jugés, assez de puissance pour convertir à 
leurs doctrines les opposants les plus déter- 
minés. En voici la preuve dans une anecdote racontée 
par Berriat Saint-Prix. Il s'agit de Brienne ('). Je 
transcris : 

" Poète contemporain et ennemi de Boileau, Brienne 
" veut faire une critique de ses ouvrages. Il s'en pro- 
•' cure un exemplaire d'un grand format. Il y note avec 
" soin toutes les imitations d'Horace et de Juvénal, 
" toutes les observations satiriques de Desmarets. 

" Arrivé à X Art poétique, il rapporte en tête le juge- 
" ment qu'en a fait ce misérable rimeur. Dans cePoème, 
" écrit-il d'après lui, le mauvais étoîtffe le bon. Il se 
" prépare ensuite à noter en abrégé les passages, ou 
" les vers qui lui paraîtront méchants, médiocres, bons 
" ou ex*cellents. Il exerce aussitôt son crayon redou- 
" table. Mais c'est presque toujours le signe du bon et 
" de \ excellent qu'il emploie. Cédant enfin au sentiment 
" qui l'entraîne, il ne se borne plus à des signes : il 
" écrit à chaque alinéa, et souvent plus d'une fois : 
'^ beau l excellent l superbe l admirable l II revient 

I. Évidemment M. Th. de Banville ne mettra jamais Brienne sur la 
liste des " grands contemporains de Boileau", qui, "en fin de compte ", 
se soumirent aux décrets de Boileau, " avec l'enfantine bêtise du génie ". 
(V. plus haut, p. 22.) Brienne fut enfermé, pour cause d" " enfantine 
bêtise " ; mais personne ne l'accusa de " génie ". 



PROLÉGOMÈNES. 49 



' soudain à la première page, et il écrit et signe : Ah! 
''je ne suis phis de F avis de M. Desmarets. 

" Il renferme alors sa critique, et l'ouvrage attend 
" encore d'être mis au jour. " 

Voilà une conversion bien prompte. Berriat Saint- 
Prix craint que sa narration ne rencontre des incré- 
dules ; il se délivre en note, un brevet d'authenticité 
et offre ses preuves : " Il ne s'agit point ici d'une 
" fiction : on trouve tous ces détails dans l'exemplaire 
" annoté de Brienne ('). " Le même commentateur a 
consulté ces remarques manuscrites, prises sur un 
exemplaire de l'édition in-quarto de 1674 (^). Nous ne 
voyons aucun profit à reproduire ces divers juge- 
ments de l'adversaire subitement transformé en admi- 
rateur. En voici seulement quelques-uns, que Berriat 
Saint-Prix s'amuse à recueillir : 

Chant I : Vers 3 et 4 ; seo'ète et poète. " Mauvaises 
rimes. " 

Vers 7; donc : " Cheville". 

Vers 9 : " Galimatias " ! 

Vers 10 : " Beau vers ". 

Ainsi, dès le dixième vers, Brienne était déjà bien 
près de la conversion. Ce fut peut-être à la fin de cette 
lecture, que Brienne devint l'ami deBoileau. On trouve 
en effet dans la correspondance de ce dernier une jolie 
lettre adressée à l'ancien conseiller d'Etat. La date en 
est absente. Boileau y fait le modeste; il déclare "que 
" les vers lui paraissent une folie" et que les vers de 
tous autres, fussent-ils à sa louange, lui sont intolé- 
rables. Il annonce une visite à son correspondant, 
" mais, dit-il, à la charge que nous ne réciterons point 



1. T. I, p. LXXIX et LXXX. 

2. Ibid.,p. CCXVII. 



LART POETIQUE 



50 L'ART POÉTIQUE. 



" de vers ni l'un ni l'autre ('). " Précaution, dont la 
sagacité fera sourire quiconque aura jamais hanté le 
*' genusvatuni\ 

XI. — Les amis de l'Art Poétique au XYIP siècle. 




E Journal de Trévoux (1703), tout en con- 
damnant les fréquents emprunts de Boi- 
leau chez Horace, constate le succès de 
Y Art Poétique, " qui, dit-il, a fait tant 
" d'honneur " à M. Despréaux. Ce poème fut un 
événement ; les clameurs mêmes du bas Parnasse en 
sont un témoignage. En regard des récriminations 
malveillantes, s'élevèrent les éloges à outrance, les 
panégyriques raisonnables, les appréciations sincères 
de l'amitié et du bon sens. 

La première louange, en quelque sorte officielle, 
décernée par un homme de lettres à Y Art Poétique, 
après sa publication, est probablement celle que Féne- 
lon glisse en son premier Dialogue sur l'Eloquence ('). 

" B. Vous me faites souvenir que j'ai lu cette der- 
" nière règle dans Y Art Poétique de M. Boileau. 

" A. Vous avez raison ; c'est un homme qui connaît 
" bien, non seulement le fond de la poésie, mais encore 
*' le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous 
" les arts, doit conduire le poète. 

Ainsi Fénelon, qui devait tant médire de la poésie 
française, nous a vraisemblablement légué par écrit le 

1. Il est fort difficile d'assigner une date précise à ce billet. D'après 
Berriat Saint-Prix, Brienne était "ennemi" de Boileau, avant 1674. 
D'autre part, il fut enfermé comme fou, vers 1673. Était-il réellement 
fou quand il annota VArt Poétique? Boileau dit à Brossette (9 avril 
1702) que Brienne "était déjà fou", quand lui, Boileau, n'avait que 19 ans. 

2. J'admets ici l'hypothèse que les Dialogues sur F Eloquence sont une 
œuvre de jeunesse de Fénelon. — - Il répète, dans sa Lettre à P Acade'tnie, 
qu'il " admire les ouvrages de ce grand poète. " Chap. V. 



PROLÉGOMÈNES. 51 



premier éloge autorisé de 1'^;^ Poétique. Avec ce 
document, l'un des plus anciens actes officiels en fa- 
veur de l'œuvre de Boileau est une page de la docte 
" mosaïque (') ", publiée en 1685, par Baillet. Baillet. 
confrère de Boileau en Jansénisme, admirateur fort 
modéré de la gent poétique de France, prodigue de 
très banals applaudissements à cette législation austère: 
" On peut dire de cet ouvrage le contraire de celui du 
" P. Le Bossu ; et que, comme nous n'avons encore eu 
" personne qui ait mieux connu que M. Despréaux le 
" génie de la Poésie moderne, et qui par conséquent 
'" ait pu mieux découvrir les bonnes et les mauvaises 
" qualités des poètes de ces derniers siècles, personne 
" n'a pu mieux réussir que lui à nous donner les règles 
*' d'un nouvel Art Poétique. 

Baillet s'exprime de la sorte en un de ses in-folios 
plein d'invectives contre les partisans du paganisme 
littéraire. Baillet a tout l'air de ne s'être pas même 
aperçu que Boileau, dans son Art Poétique, s'est fait le 
coryphée et le champion des " fabuleux chrétiens". 
Baillet avait-il lu bien attentivement le poème dont 
il célèbre les mérites ? J'en doute un peu ; il avait tant 
d'autres volumes à lire. Le grave compilateur continue 
de balancer devant M. Despréaux la fumée de ses 
phrases : " Cet ouvrage ne laisse pas d'être formé sur 
" le 2:oût des anciens... D'un autre côté, il est aisé de 
" remarquer par cet Art Poétique, que ces derniers 
" venus n'ont peut-être eu guères moins d'esprit que 
** les Anciens... 

" Au reste l'habileté, la délicatesse et la solidité de 
" jugement n'éclatent pas moins dans cet ouvrage, que 
" dans les autres qui nous sont venus du même auteur; 

I. La Monnoie définit les Jugements des Savants " un tissu à la 
mosaïque ". 



52 L'ABT POÉTIQUE. 



" quoiqu'il semble que M. Desmarets et M, Pradon 
" aient voulu rapporter toutes ces bonnes qualités à 
" Horace, à Scaliger, à Vida, et aux autres auteurs 
" que M. Despréaux a suivis dans cet ouvrage ('). " 

Quels sont ces " autres auteurs " ? Si Despréaux 
ouvrit jamais les in-folios de Baillet, il dut être très mé- 
diocrement flatté de l'intérêt que l'érudit lui marque 
en ces lignes. Cette page prouve du moins que Baillet 
connaissait tout autant les pamphlets de Pradon ou de 
Desmarets que la pièce dont il parle. Je l'excuse, en 
admettant à sa décharge que le bibliothécaire de 
M. de Lamoignon a simplement consigné en ses 
lourdes périodes, ce qu'il avait oui dire en bon lieu. 
L'un des plus ingénieux compliments adressés à la 
Poétique de Boileau par un habile de ce temps-là, est 
une fiction imaginée par le diplomate et académicien 
François de Callières. A la fin de son Histoire PoétiqiLe 
de la guej^re à&s Anciens et des Modernes, le spirituel 
gentilhomme dicte des oracles par la bouche d'Apollon. 
Voici le xiv^ de ces oracles : Apollon " ordonne que 
' Despréaux soit appelé l'Horace des Français et 
' Horace le Despréaux des Latins ; que V Art 
' Poétique du Poète français sera lu, relu et appris 
' par cœur de tous les poètes nés et à naître ; sur peine 
' d'être déclarés indignes de cette qualité (^). " 

M. de Callières rédigeait ainsi les volontés du dieu 
parnassien, en 1688, tandis que les débats des Anciens 
et des Modernes reprenaient avec une nouvelle fureur. 
Comme pour obéir à son édit, ce fut vers cette date 
que les enfants (futurs poètes ou non) commencèrent 
d'étudier le code de Boileau. En J 787, Marmontel 



\. Jugements des Savaiits^ t. III, p. 320, édit. de La Monnoie. 
2. Histoire poétique de la Guerre nouvellement déclarée entre les 
Anciens et les Modernes^ Paris, 1688, p. 284. 



PROLEGOMENES. 53 



disait : " Son Art Poétique (celui de Boileau) est 
* depuis un siècle entre les mains des enfants ('). " 

Cinq ans après M. de Callières, La Bruyère prédi- 
sait, par devant l'Académie, que les vers de Boileau 
seraient " lus encore, quand la langue aura vieilli " et 
qu'ils en seraient '* les derniers débris (-) ". 

La Motte-Houdart célébrait en vers mythologiques 
les enseignements de Despréaux, ratifiés, disait La 
Motte, d'un bout à l'autre par Phébus : 

" Il (Despréaux) connaît, critique équitable, 

" Quel est l'ornement convenable 

" Que chaque auteur doit employer; 

" Et toi-même, fils de Latone, 

" Dans les préceptes qu'il nous donne, 

" Tu ne trouves rien à rayer (3). " 

Avec l'hommage retentissant des injures, avec les 
approbations discrètes du bon goût, Y Art Poétique, 
recueillit, presque en naissant, une autre sorte de 
gloire. 

On le citait partout. Les ouvrages de littérature, 
d'érudition, de polémique, y puisaient des ornements 
ou des preuves. Baillet(i685) en extrayait des tirades, 
pour remplir les colonnes de ses Jugements; Callières, 
(1688) en agrémentait les péripéties de sa Guerre 
joyeuse; le P. Mourgues {1684) appuyait son traité 
de versification sur ces lois rimées ; un peu plus tard 
l'Eibbé Genest en garnit ses Traités de poésie cham- 
pêtre; le P. Bouhours {1687) lui emprunte quelque trait 
pour sa Manière de bien pejtser ; Racine, écrivant de 
Belgique à Auteuil, pendant le fameux siège de Namur 
(1692), insinue entre les lignes un souvenir de la 
Poétique; M. de Vaumorière (1696) l'introduit dans son 

1. Eléments de Littérature, Art. Poétique. 

2. Discours de réception à l'Acad., 15 juin 1693. 

3. Odes de M. de La Motte, avec un discours stcr la poésie etc. 4*= édit., 
1. 1, p. 8. — Le Censeur du Parnasse. 



54 L'ART POÉTIQUE. 



Traité des Harangues ; Vigneul-Marville (1699) le 
transcrit dans ses Mélanges, etc. et Madame Dacier 
dans sa Préface de X Iliade — Bref, des livres littéraires 
de toute catégorie, imprimés à la fin du xvii^ siècle, 
mentionnent XArt Poéliçue avec honneur. Les poètes 
comme Regnard, Gâcon, l'abbé de Villiers, le P. du 
Cerceau, Hamilton, etc.. y glanent des expressions, 
des allusions, des rimes. Boileau lui-même se cite, 
comme il ferait d'un auteur du temps jadis ; il renvoie 
à tel ou tel passage, soit ses correspondants épistolaires, 
soit les lecteurs de ses Réflexio7is ; de quoi Perrault 
s'empresse de lui faire un crime. Répondant au Dis- 
cours stir T Ode, où Boileau se fonde sur ses propres 
règles, Perrault plaisante ainsi Boileau : 

" Vous dites que je ne suis pas fort convaincu du 
" précepte qu'on a avancé dans XArt Poétique, à 
" propos de l'Ode ; et ensuite vous citez ces deux vers 
" de votre façon : 

" Son style impétueux souvent marche au hasard ; 
" Chez elle un beau désordre est un effet de l'art. 

" Ne VOUS apercevez-vous point, Monsieur, des 
" airs que vous vous donnez, en supposant que tout 
" le monde doit avoir devant les yeux votre Art 
" Poétique, que vous appelez absolument et comme 
" par excellence XArt Poétique ; et ne voyez-vous 
" point qu'il n'est pas de l'exacte modestie de se citer 
" soi-même (') ?" 

Sans doute ; mais Boileau n'ignorait point son 
mérite, ni l'autorité dont son Art jouissait déjà en 
France et ailleurs ; ne pouvait-il pas répliquer hardi- 
ment comme le grand Corneille à ses détracteurs : 
" Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit ? " 

I . Lettre de M. Perrault à M. Despréaux, en réponse au Discours sur 
l'Ode. Edit. Saint-Marc, t. II, p. 318. 



PROLÉGOMÈNES. 55 




X. — L'Art Poétique au XVIII^ siècle. — Admirateurs. 
— Détracteurs. 

" Jamais en plus beaux vers la 
raison n'a parlé. " 

(COLLIN d'HARLEVILLE.) 

" Boileau copie ; on dirait qu'il 
" invente. " 

(Marmontel.) 

E serait une étude instructive, de suivre 
VAr^ Poétique par delà les frontières du 
Grand Siècle, et de marquer, d'étape en 
étape, les suffrages ou les mépris dont on 
l'honora. Le travail serait long ; bornons-nous à quel- 
ques notes. 

En sortant des presses de Thierry, XArt Poétique 
fut salué par des bravos et par des huées. Même accueil 
lui a été fait depuis, d'âge en âge ; toujours et au 
même temps on le loua, on le siffla. D'une part, on le 
commenta respectueusement, on l'apprit par cœur, on 
le mit aux mains des écoliers comme livre classique ; 
d'autre part, on s'en moqua, on regimba contre ses 
statuts ; on y chercha matière à chicanes, ou même on 
le traita d'ouvrage de rebut. Il est à la fois au sommet 
du Capitole et au bas de la roche Tarpéïenne. C'est là, 
en deux mots, son histoire depuis 1674, jusqu'à l'heure 
où j'écris ces lignes. 

Dès le commencement du xviii^ siècle, XArt 
Poétique faisait loi chez les meilleurs esprits, presque 
tous d'ailleurs fort routiniers. Boileau était reconnu, en 
toute langue, maître et docteur de poésie. Sur les rives 
de la Seine, Rollin proclamait Boileau, en strophes 
latines, l'ornement et l'arbitre du Pinde français : 

" Gallici decus arbiterque Pitidi. " 
Hamilton le nommait : 



56 L'ART POETIQUE. 

'• Des ouvrages d'esprit arbitre souverain (') ", 
qualification dont Boileau ne se montrait nullement 
affligé, comme il appert par sa réponse du 8 février 

Aux bords de la Tamise, en 1709, Pope, le Boileau 
de l'Angleterre, reconnaissait cette souveraineté de 
l'autre Boileau en France : 

" Thence (^) Arts o'er ail the northen world advance ; 
" But critic-learning flourished most in France ; 
" The rules a nation, born to serve (!), obeys ; 
" x\nd Boileau stile in right of Horace sways (->). " 

Aux bords du Tage, on traduisait VA 7^^ Poétiqtie 
dans la langue sonore des fils de Lusus (5). 

Pendant les premières années de ce même siècle, 
Claude Brossette de Rapetour, avocat et académicien 
de Lyon, préparait, à la suite de longues conférences 
avec le solitaire d'Auteuil, son précieux commentaire. 
A force de jambons, de fromage et de louanges réité- 
rées, il obtenait de Boileau des " éclaircissements'' sur 
chacun de ses vers, et il les consignait en ces notes 
très laudatives, mais si riches de renseignements. 

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 
entendait le panégyrique pompeux du poème et de 
son auteur, prononcé par M. de Boze: ''VI Art Poétique 
" succéda aux neuf Satires ; et il était juste qu'après 
" avoir fait sentir le ridicule ou le faux de tant d'ou- 
" vrages, ]\L Despréaux donnât des règles, pour éviter 
" l'un et l'autre, et pour porter la poésie à ce point de 
" perfection qui la fait appeler le langage des dieux. Il 
" ne suffisait pas pour cela de renouveler les préceptes 

1. Lettre au C" de Gravimont. 

2. V. Œiiv. Div. du Comte Ant. Hamilton, éd. de Londres, t. I. 

3. Viz. Froin Latiutn. 

4. An Essai on criticism, Part III. 

5. V. plus bas, Traductions. 



PROLEGOMENES. 57 



" qu'Horace donna de son temps sur la même matière. 
" Notre Poésie, beaucoup plus variée que celle des 
" Latins, a pris différentes formes qui leur étaient 
" inconnues : ainsi la sagesse antique ne fournissait 
" que des conseils généraux; le caprice moderne 
" demandait des leçons qui lui fussent propres. 

" Tout le monde sait comment M. Despréaux y a 
" réussi. Son Art Poétiqtie, amas prodigieux de règles 
" et d'exemples, est lui-même un poème excellent, 
" un poème agréable, et si intéressant, que, quoiqu'il 
" renferme une infinité de choses qui sont particulières 
" à la Langue, à la Nation et à la Poésie française, il a 
" trouvé en Portugal un traducteur du premier ordre 
" dans la personne de M. le comte d'Ericeyra ('). " 

Fontenelle, peu prodigue de compliments envers 
Boileau, regardait X Art Poétique comme l'apogée de la 
versification française : " Nous voyons par Y Art Poé- 
" tique, et par d'autres ouvrages de la même main, que 
" la versification peut avoir aujourd'hui autant de no- 
" blesse, mais en même temps plus de justesse et 
" d'exactitude qu'elle n'en eut jamais (^). 

Louis Racine estimait, prônait, vengeait, avec amour, 
le grand travail du meilleur ami de son père. Il 
appelait \ Art Poétique : 1' "ouvrage le plus parfait que 
" nous ayons dans la Poésie française (^) ". Il le com- 
parait aux Géorgiqites de Virgile et concluait en 
mettant les deux auteurs sur la même lio-ne : " Ces 
" deux ouvrages admirables prouvent donc que des 
" Poèmes didactiques peuvent mériter justement à 
" leurs auteurs le titre de Poètes et de grands 

1. Eloge de M. Despréaux, par INI. de Boze. Hisi. de VAcad. royale 
des Inscript, et B. Z., t. III, p. 297. 

2. Digression sur les Anciens et les Moderjies, p. 273. 

3. Réflexions sur la Poésie, ch. vu, de la Poésie Didactiqtie, 



58 L'ART POÉTIQUE. 



" Poètes ('). " Louis Racine fait ressortir les charmes 
du poème didactique de Boileau ; il y découvre plus 
de variété que dans le chef-d'œuvre latin : " Je crois 
" Boileau encore plus heureux ; parce qu'en même 
" temps qu'il donne un précepte, il donne par son 
" style l'exemple du précepte. S'il parle de l'Ode, et 
" des différents sujets qu'elle peut traiter, il prend 
" le style élevé, gracieux ou tendre, suivant ces diffé- 
" rents sujets. 

" Son style doux et naturel, quand il parle de l'Idylle, 
" se change en un style lugubre, quand il vient à 
" l'Élégie. 

"Il enlève par le style le plus pompeux, en parlant 
" de la poésie épique ; et lui-même remue le cœur, en 
" apprenant aux poètes tragiques à le remuer. 

" Il a su même, dans un si noble sujet, prendre un 

" moment le ton familier et badin, en racontant l'histoire 

" de ce médecin, 

" Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin ; 

" de manière qu'il a exécuté ce qu'il recommande aux 

" autres, quand il leur dit qu'il faut : 

" (Tîine main légère 
" Passer du grave au doux, du plaisant au sévère (^). " 

Voltaire, appréciateur assez équivoquede Despréaux, 
faisait toutefois franchement cas de \Art Poétique : 
" VI Art Poétique est admirable, parce qu'il dit toujours 
•' agréablement des choses vraies et utiles ; parce qu'il 
" donne toujours le précepte et l'exemple ; parce qu'il 
" est varié; parce que l'auteur, en ne manquant jamais 
" à la pureté de sa langue, 

" sait, d'une voix légère, 
" Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. 

1. Réflexions sur la Poésie, ch. vu, de la Poésie Didactique. 

2. Ibid. ch. VII, § I. De V Uniformité y etc. 



PROLÉGOMÈNES. 59 



" Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, 
" c'est qu'on sait ses vers par cœur ; et ce qui doit 
" plaire aux philosophes, c'est qu'il a presque toujours 

' raison. 
" Puisque nous avons parlé de la préférence qu'on 

' peut donner quelquefois aux modernes sur les anciens, 
" on oserait présumer ici que VAr^ Poétiqiœ de 
" Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode 
" est certainement une beauté dans un poème didac- 
" tique ; Horace n'en a point ('). Nous ne lui en 
" faisons pas un reproche, puisque son poème est une 
" épître familière aux Pisons, et non pas un ouvrage 
" régulier comme les Géorgiques ; mais c'est un mérite 
" de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes 
" doivent lui tenir compte, 

*' XJ Art Poétique latin ne parait pas, à beaucoup 
" près, si travaillé que le français (^). Horace y parle 
" presque toujours sur le ton libre et familier de 
" ses autres épîtres. C'est une extrême justesse dans 
*' l'esprit, c'est un goût fin, ce sont des vers heureux 
" et pleins de sel, mais souvent sans liaison {3), 

1. Tout le monde n'est point de ce sentiment: " L'Épître aux Pisons,qui 
" a reçu le nom ô^Art Poétique, auquel son auteur n'avait pas songé, 
" se divise en trois parties. Dans la première, Horace parle des préceptes 
" généraux ou communs à tous les genres ; dans la seconde, il descend 
" aux préceptes particuliers concernant surtout l'épopée, la tragédie et 
" la comédie ; dans la troisième, il donne des conseils au poète lui-même, 
" en lui déclarant ce qu'il doit faire avant, pendant et après la composi- 
" tion de son œuvre. N'est-ce pas là, en somme, le plan de Boileau ? " 
(P. A. Cahour, Poésies françaises, à Vusage de la classe de seconde, p. 13.) 
L'auteur montre ensuite que tout l'av-antage du plan est à Horace ; il 
conclut : " Non, Boileau n'est pas supérieur à Horace par la méthode 
etc.. " p. 16. 

2. N'est-ce pas précisément son plus grand et son incomparable mérite? 

3. " Boileau... passe trop souvent d'un sujet à un autre, par une transi- 
" tion artificielle plus ou moins heureuse. Il est rare, au contraire, que 
" les transitions d'Horace soient autres que la liaison naturelle des 
" pensées. » (P. A. Cahour, loc. cit., p. 14.) 



60 L'ART POÉTIQUE, 

" quelquefois destitués d'harmonie ; ce n'est pas l'élé- 
" gance et la correction de Virgile. L'ouvrage est très 
" bon ; celui de Boileau paraît encore le meilleur (') ; 
" et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui 
" ont le mérite supérieur de traiter les passions et de 
" surmonter toutes les difficultés du théâtre, l'^r/ 
" Poétique à^ Despréaux est sans contredit le poème 
" qui fait le plus d'honneur à la langue française (-). " 

UArt Poétique recevait l'hommage des autres beaux 
arts, en même temps que ceux de la littérature solen- 
nelle ou légère. En 171 8 Titon du Tillet lui avait 
assigné une belle place dans son Painiasse français. 
Un des médaillons de ce curieux monument était 
consacré à \ Art Poétique. L'ensemble figurait le 
royaume mythologique des Neuf Sœurs : ce sont des 
rochers, du milieu desquels s'élève un olivier en 
feuilles, et où bondit Pégase. Près de l'olivier un Génie 
semble courir ; il tient un volume où se lisent ces deux 
mots : Art Poétiq7te, et semble prononcer cette devise 
que porte le médaillon : ''J'ouvre les Routes du Par- 
" nasse. 

Boileau en effet était toujours porte-clefs du temple 
des Muses. Les nourrissons des doctes piicelles, et les 
autres gens de lettres, fidèles aux traditions classiques, 
se réclamaient de son crédit, et respectaient sa Poétique 
comme le testament d'un ancêtre. Batteux réunissait 
( 1 7 7 1 ) en un volume les quatre Constitutions poétiques 
et disait au sujet de la quatrième: "Après ces trois 
" grands maîtres (Aristote, Horace, Vida), Boileau- 



1. " Boileau a traduit ou imité plus delà moitié des vers d'Horace. 
" Il est même à regretter qu'il n'ait pas suivi de plus près encore son 
" modèle, il y aurait gagné en plus d'un endroit, par l'ordre logique des 
" idées et par la plénitude de l'enseignement. " (Id., Ibid.) 

2. Dictionnaire philosophique, Art Poétique. 



PROLEGOMENES. 61 

" Despréaux ne pouvait guère que retracer les mêmes 
" préceptes, mais il le fait en homme inspiré par les 
" Muses. Chez lui tous les principes brillent de la plus 
" vive lumière chacun à leur place; et le génie de chaque 
" genre le saisissant au moment qu'il en traite, du 
" précepte même il trouve souvent le moyen d'en 
" faire l'exemple ('). " 

Cela est banal, comme tout ce qui sort de la plume 
de Batteux : mais tout cela répond aux principes de 
déférence professés par les survivants des classiques 
à l'égard de leur dictateur. La Harpe bataillait avec 
autant d'emphase que de conviction en faveur de \Art 
Poétique. Voici le jugement qu'il en portait, dans son 
Cours de Littérature : 

" Cet excellent ouvrage, un des beaux monuments 
" de notre langue, est la preuve de ce que j'ai eu occa- 
" sion d'établir plus d'une fois, qu'en général la saine 
" critique appartient au vrai talent ; et que ceux qui 
" peuvent donner des modèles sont aussi ceux qui 
" donnent les meilleures leçons. 

" C'était à Cicéron et à Quintilien à parler de l'élo- 
" quence ; ils étaient de grands orateurs : à Horace et 
" à Despréaux de parler de la poésie ; ils étaient xle 
" grands poètes. Que ceux qui veulent écrire en vers 
" méditent \ Art Poétique de l'Horace français; ils y 
" trouveront, marqué d'une main également sûre , le 
" principe de toutes [}") les beautés qu'il faut chercher, 
" celui de tous (.^) les défauts dont il faut se garantir. 
" C'est une législation parfaite, dont l'application se 
" trouve juste dans tous les cas ; un code imprescrip- 
" tible, dont les décisions serviront à jamais à savoir 
" ce qui doit être condamné, ce qui doit être applaudi. . . 

I. Batteux, Les quatre Poétiques^ nouv. édit., p. ix. 



62 L'ART POETIQUE. 



" Accordons que \'Ar^ Poétique n'ait pu rien ap- 
" prendre à un Racine, quoique le plus grand talent 
" puisse toujours apprendre quelque chose d'un bon 
" esprit ; il aura toujours fait un bien très essentiel, 
" celui d'enseigner à tout le monde pourquoi Racine 
" est admirable. En disant ce qu'il fallait faire, il appre- 
" nait à juger celui qui avait bien fait, à le discerner 
" de celui qui faisait mal. 

" En resserrant dans des résultats lumineux toutes 
" les règles principales de la tragédie, de la comédie, 
'* de l'épopée et des autres genres de poésie ; en ren- 
" fermant tous les principes de l'art d'écrire dans des 
" vers parfaits et faciles à retenir, il laissait dans tous 
" les esprits la mesure qui devait servir à régler leurs 
" jugements. Il rendait familières un plus grand nombre 
" de ces lois avouées par la raison de tous les siècles 
" et par le suffrage de tous les hommes éclairés 

" V! Art Poétique eut à peine paru, qu'il fit la loi, non 
" seulement en France, mais chez les étrangers qui le 
" traduisirent. Son influence n'y fut pas, à beaucoup 
** près, si sensible que parmi nous ; mais, dans toute 
•' l'Europe lettrée, les esprits les plus judicieux en 
" approuvèrent la doctrine. 

" On peut bien croire qu'il excita la révolte sur le 
" bas Parnasse : par tous pays les mauvais sujets 
" n'aiment pas qu'on fasse la police. Mais ce fut en 
" vain qu'on l'attaqua : la raison en beaux vers a un 
" grand empire. La bonne compagnie sut bientôt par 
•' cœur ceux de Boileau, et il fallut s'y soumettre, 
etc. ('). " 

De là, champion vaillant et tout bardé de preuves, 
La Harpe s'en va en guerre contre les insoumis. Il 

I Cours de Littérature^s\hc\Q de Louis XIV, Liv. I, Ch X;de Boileau. 



PROLEGOMENES. 63 

leur oppose les noms les plus retentissants de son 
siècle: Voltaire, Vauvenargues, Helvétius, d'Alembert, 
Dussaulx, Condorcet, etc., tous défenseurs, au moins 
une fois en leur vie, des dogmes de Boileau. Rappelons 
d'un mot les éloges par eux décernés à VArl Poétique. 
La Harpe les enregistre tout au long ; nous n'en pre- 
nons que la fleur, — c'est-à-dire les moins mauvaises 
de leurs phrases pompeuses et vides. 

On a déjà entendu Voltaire. En maint autre passage 
il se déclara féal et loyal serviteur du maître. Même 
dans l'épître chagrine à Boileau, où il malmène le 

" Zoïle de Quinault et flatteur de Louis ", 

Voltaire nomme Boileau "oracle du sfoût ". 
Il le fait " régner " en son Temple du goût : 

" Là régnait Despréaux, leur maître en l'art d'écrire,... 
" Qui, donnant le précepte et l'exemple à la fois, 
" Etablit d'Apollon les rigoureuses lois ". 

Enfin Voltaire défend Boileau contre Diderot, qui 
l'avait traité de " versificateur " ; et c'est à ce plaidoyer 
que nous devons le morceau tant de fois cité, où Vol- 
taire, à force d'exagérations élève \ Art Poétique " cent 
piques " au-dessus de la Lettre auz Pisons. 

Voici Vauvenargues : " Boileau ne s'est pas contenté 
" de mettre de la vérité et delà poésie dans ses ouvra- 
" ges ; il a enseigné son art aux autres ; il a éclairé tout 
" son siècle ; il en a banni le faux goût, autant qu'il est 
" permis de le bannir de chez tous les hommes. Il fal- 
" lait qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour 
" échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples 
" de ses contemporains, et pour leur imposer ses pro- 
" près lois. " 

Helvétius reconnaît à Boileau deux titres; celui du 



64 L'ART POÉTIQUE. 



" génie " et celui de 1' " invention ". " Quelques 
" reproches qu'on fasse à Boileau, on est forcé decon- 
" venir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la 
" versification, il a réellement mérité le titre d'inven- 
'* teur. " — Boileau a-t-il perfectionné infiniment cet 
" art des vers " ? C'est dire beaucoup et beaucoup trop. 
Nous reviendrons plus bas sur ce chapitre. Au surplus, 
tous ces jugements et ceux qui vont suivre portent 
bien la double empreinte du xviii^ siècle; c'est exces- 
sif et c'est vulgaire, enflé et creux. 

Dans son éloge de Boileau, d'Alembert appelle 
l'auteur de \ Art Poétique le " fondateur et chef de 
" l'école poétique française" et répète à peu près tout ce 
que Voltaire et plusieurs autres ont dit du code-poème: 
" Son Ai't Poétiqîie est dans notre langue le code du 
" bon goût, comme celui d'Horace l'est en latin; supé- 
** rieur même à celui d'Horace, non seulement par 
" l'ordre si nécessaire et si parfait que le poète français 
" a mis dans son ouvrage, et que le poète latin semble 
** avoir trop négligé dans le sien; mais surtout parce 
" que Despréaux a su faire passer dans ses vers les 
" beautés propres à chaque genre dont il donne les 
*• règles 

" Despréaux a eu le mérite rare, et qui ne pouvait 
" appartenir qu'à un homme supérieur, de former le 
" premier en France, par ses leçons et par ses vers, 
" une école de poésie. Ajoutons que, de tous les poètes 
" qui l'ont précédé ou suivi, aucun n'était plus fait que 
" lui pour être le chef d'une pareille école. En effet, la 
" correction sévère et prononcée qui caractérise ses 
" ouvrages, les rend singulièrement propres à servir 
" d'étude aux jeunes élèves en poésie. C'est sur les 
" vers de Despréaux qu'ils doivent modeler leurs pre- 
" miers essais. " 



PROLÉGOMÈNES. 65 



Donc, jeimes élèves, lisez ^o\\ç.di[i\ jeunes élèves, cal- 
quez X Art Poétique; ce ton, ce style, cette éloquence, 
ce verbiage, font songer au chef d'institution, haran- 
guant son peuple, à l'aurore d'une distribution de prix. 
Mais malgré le style, le discours est sincère. 

Dussaulx, qui avait traduit Juvénal, devait néces- 
sairement prétendre que Juvénal était le premier 
homme du monde, pour la satire. Mais en face de cette 
déclaration, qui est une réclame de traducteur, Dus- 
saulx en laisse tomber une autre qui fait de XArt 
Poétique le premier poème de l'univers: " Respectons 
"la mémoire de ce fameux critique (Boileau): s'il 
" est contraint de céder à ses devanciers la palme de 
" la satire, ils ne sauraient lui rien opposer de plus 
" parfait que \ Art Poétique et le Lutrin. 

A la veille de la révolution, Daunou publiait (1787) 
son étude De riufliLence de Boileati sur la Littérattcre 
française, étude que l'Académie de Nîmes couronna. 
Daunou faisait belle et grande, comme il est assez 
juste, la part d'influence de Boileau. Donc, après 
soixante ans d'attaques et d'injures, Boileau et son 
traité, tout comme le soleil de Lefranc de Pompignan, 

versaient encore 

" Des torrents de lumière 
" Sur leurs obscurs blasphémateurs. " 

Alors aussi (1783), l'Angleterre admirait encore XArt 
Poétique par la voix du Batteux d'Outre-Manche, Hugh 
Blair. Le style du critique-clergyman est de tout point 
semblable à celui de nos encyclopédistes: " Among 
" French Authors, Boileau has undoubtedly much 
" merit in didactic poetry... 

" His Art of Poetry, his Satires and Epistles must 
" ever be esteemed eminent, not only for solid and 
" judicious thought, but for correct and élégant poeti- 

l'art poétique. s 



66 L'ART POETIQUE. 



" cal expression, and fortunate imitation of the 
" Ancients ('). " 

En dépit de ce concert et de ces flots de rhétorique 
bruyante, Boileau et sa législation Poétique de la 
raison avaient baissé, en ce siècle de la philosophie. Les 
coryphées avaient beau donner le ton de l'admiration, 
le Parnasse haut et bas secouait le joug de ce régime 
vieux de cent ans. Des juges impartiaux et dévoués, 
comme La Harpe, Vauvenargues, Goujet (^), etc. 
apercevaient des imperfections et des lacunes dans 
XAri Poétique, mais demeuraient fidèles à l'autorité de 
Despréaux. Les déclarations des écrivains cités plus 
haut en faveur de la Poétique, étaient presque des actes 
de courage, vu le débordement d invectives et de sot- 
tises débitées contre cet art des vers. En 1741, le fils 
aîné de Racine, Jean-Baptiste, priait son cadet de 
travailler extrêmement son Poème de la Religion, sûr 
qu'il était de soulever les haines et les rires de " tous 
" les rimailleurs "! " Vous savez, ajoutait-il, comme ils 
" décrient M. Despréaux. " Et Louis Racine poussait 
ce très profond soupir: " Quand je vois tant d'acharne- 
" ment contre Boileau, qu'on voudrait pouvoir rayer 
" du nombre de nos poètes, ce n'est pas pour Boileau 
" que je crains: je crains pour nous-mêmes (3). 

En 1742, parut, comme pendant à l'édition de 
Brossette " qui veut toujours donner raison " à son 
auteur, le commentaire de Lefebvre de Saint-Marc 
" qui veut toujours lui donner tort ("♦). " L'érudition 
indigeste de Saint-Marc est entremêlée de vues in- 
génieuses, mais parfois bien hardies, à l'égard du Légis- 

1. Lectures ott Rhetoric and Belles-lettres, L. XL. 

2. V. Biblioth. Franc, t. I, p. 125. 

3. Réflexions sur la Poésie, chap. III, fin. 

4. La Harpe, Lycée^ t. VI, p. 263. 



PROLÉGOMÈNES. 67 



lateur. Lui-même en avertissait le lecteur de ses cinq 
tomes: " Je défends M. Despréaux contre les mau- 
" vaises critiques que l'on a faites de plusieurs endroits 
" de ses ouvrages; mais quelquefois aussi je reprends 
" très librement ce qui me paraît digne de censure {'). " 
Au bas des pages Saint-Marc reproduisait, en grande 
partie, l'^r/ Poétique de Vauquelin, Ces citations 
démesurément longues étaient une innovation et une 
irrévérence implicite pour l'œuvre de Boileau. Mais 
après tout, l'annotateur gardait encore des bornes. 

Ainsi avait fait, avant lui, l'un des plus illustres 
rédacteurs du Journal de Trévoux, le P. Tournemine. 
Il avait essayé de venger le grand Corneille de cer- 
taines insinuations de XArt Poétique et des explications 
de Brossette (^); mais sans vouloir détruire le crédit 
de Despréaux. 

La révolte ouverte contre le ci-devant despote des 
Muses n'éclata que pendant la seconde moitié du siècle. 
L'un des plus importants ligueurs qui contestèrent les 
droits législatifs de Boileau fut Marmontel. Il est au 
moins d'usage de regarder l'auteur des Incas comme 
le chef ou le porte-drapeau des révoltés. A mon sens, 
Marmontel ne mérite pas tout à fait cet excès d'hon- 
neur ou d'indignité. Marmontel est un modéré; il se 
borne à répéter, en l'accentuant, le mot de Vauve- 
nargues: " Je ne prétends pas que Boileau fût infail- 
" lible. " 

Il était par ailleurs tout naturel que Marmontel se 
mît en état de rébellion contre XArt Poétique. Il avait 
entrepris une Poétique fra7içaise; et lorsqu'on traite 
une matière quelconque, il faut bien tout d'abord 
combattre ses devanciers et démontrer soit leur in- 

I. T. I, p. 5. 

Z. V. infra; notes du ch. IV. 



68 L'ART POETIQUE. 

compétence absolue, soit les écarts de leur méthode. 
C'est ce que fît Marmontel. Mais il compte toujours 
Despréaux parmi les "maîtres de l'art ". — Il y a trois 
"maîtres de l'art : Aristote, Horace, Despréaux {'). " 
Marmontel prodigue à ce troisième docteur les marques 
de respect que la courtoisie exige d'un rival : " On m'a 
" accusé dejenesais quelle animosité contre Boileau: 
" personne ne l'a loué plus hautement que moi. J'ex- 
" horte encore les jeunes poètes à étudier sans cesse 
" dans ses écrits le choix des termes et des tours, la 
" correction et la pureté de style, la façon de réunir 
" dans les vers la précision et l'énergie. Son A^'t Poé- 
" tique est un chef-d'œuvre : autant de préceptes, 
" autant de modèles (^). " 

" Ce poème excellent et vraiment classique fait tout 
" ce qu'on peut attendre d'un poème : il donne une 
" idée précise et lumineuse de tous les genres ; mais 
" il n'en approfondit aucun {f). " Voilà un premier 
blâme et il est grave. Mais de là, Marmontel veut 
établir que sa Poétique à lui-même est indispensable 
aux gens d'esprit de France ou d'ailleurs. N'est- il pas 
dans son droit? Ses Éléments de Littéj'ature insinuent 
une autre censure et refusent au maître de Racine 
l'influence que l'on est convenu de lui attribuer : 
" Boileau n'apprit pas aux poètes de son temps 
" à bien faire des vers. " La preuve, dit Marmontel, 
c'est que Corneille avait, longtemps avant Boileau, 
donné à la France les grandes leçons de ses tragé- 
dies. A ces audaces de langage La Harpe objecta 
des raisons courtoises. Nous renvoyons à son plai- 
doyer le lecteur qui aurait des loisirs ('*). Peut-être 

1. Poétiquefrançaise^ MDCCLXIII, t. I, avant-propos, p. ii. 

2. Ibid., t. Il, p. 405. 

3. Ibid., Avant-propos, t. I, p. 8 et 9. 

4. Cours de Litt. Siùcle de Louis XIV, Poésie, etc. 



PROLÉGOMÈNES. 69 



trouvera-t-on dans notre commentaire la justification 
motivée de certaines idées émises par Marmontel 
touchant VA7i Poétique ; de celle-ci entre autres : 
' Despréaux me semble... ne s'être appliqué qu'à bien 
* dire ce que l'on savait avant lui ('). " 
Mercier, le paradoxal, va plus loin. "M. Mercier, 
disait La Harpe, n'admire point du tout Boileau. " 
Voici comment, en 1773, Mercier traitait cet étouffoir 
du génie français : « Les préceptes qu'il donne de son 
" chef se ressentent des bornes de son imagination. 
•' La poésie n'y est ni sentie, ni appréciée: nul élan, 
" nulle verve, nulle chaleur. Précepteur froid, il parle 
" de la rime, de l'hémistiche, de la césure : il s'étend 
" sur le sonnet, le rondeau, la ballade, etc. (^). Mais 
" l'art n'y est pas aperçu en grand et dans son essor: 
" c'est l'accessoire qui arrête sa vue attentiv^e ; c'est 
" \art du rimeur enfin, comme on l'a si bien dit avant 
" moi. En effet, sa manière est plus propre à étouffer 
" l'audace du poète qu'à la faire naître ou à la nourrir. 
" Pour présider aux jeux olympiques, ce n'était pas 
" assez de commander assis, du geste ou de la voix, 
" il fallait savoir animer les coursiers, et faire voler 
" votre char sous une roue fixe et rapide {f) ! " 

A mesure que l'on approche de 1789, l'Aristarque 
du siècle de Louis XIV et Xart du j'inieur sont de 
plus en plus maltraités et honnis. M. de Villette, l'ami 
et l'hôte de Voltaire, alignait dans le Jownal de 
Paris une Kyrielle de " Poiirquoi? " fort impertinents, 
à l'adresse du vieil oracle. Ces " Pourquoi? '\ signés : 



1. Éléin. de Lit t. Art. PoJiiqiie. 

2. Mercier choisit mal ses exemples. Boileau ne " s'étend " qu'en un 
seul vers sur le rondeau; et en deux sur la ballade. (V. ch. ii. ) 

'}f. Essai sur Part dramaliqtie. — V. M. Gidel, Œitv. de BoiL, t. I, 
p. 437 et 438. 



70 L'ART POETIQUE. 



Nigood, reproduisaient certaines ironies très peu con- 
cluantes des Pradon et des Lérac-Carel. 

Enfin l'académie de Nîmes proposa pour un de ses 
prix annuels ce sujet toujours neuf: L' influence de 
Boileau sur la Littérature française. Elle reçut un 
discours, " où l'on se moquait d'elle " et où l'on ré- 
pondait: L'influence de Boileau se réduit à zéro. Cette 
pièce parut le i^'' mai 1787; elle était anonyme. Les 
éditeurs l'annoncèrent comme une œuvre vengeresse, 
comme un appel à la liberté du génie: "Il est bon que 
" de temps en temps on secoue les fers des préjugés 
" littéraires ; et les Brutus sont rares dans tous les 
" pays ! " Le Brutus qui affichait ce placard sans signa- 
ture, devait, deux ans plus tard, déclamer avec plus 
d'acharnement encore contre \ancien régime de la 
France. C était le chevalier de Cubières, le même qui 
se donna tour à tour les noms de Dorât et de Palme- 
zeaux. 

Parmi les aménités que le gentilhomme, futur pané- 
gyriste de Marat, débite contre Boileau, il faut faire un 
choix. Quelques phrases nous suffiront ('). 

\^ \J Art PoétiqiLe n'est qu'un plagiat: " Vous me 
" permettrez de voir dans l'auteur du Lutrin un pa- 
" rodiste adroit des auteurs de l'Iliade et de l'Enéide; 
" dans celui à^X Art Poétique, un imitateur ingénieux 
" d'Horace, de Lafrenaye-Vauquelin et deSaint-Geniez 
" etc.. " 

2° UArt Poétique écrase le génie d'une servitude 
intolérable; il " inspire le désespoir, au lieu d'exciter 
" l'émulation. " — V! Art Poétique retarda les progrès 
" qu'auraient pu faire les élèves; il les arrêta à l'entrée 
" de la carrière, et les empêcha d'atteindre au but que 

I. V. La Harpe qui a pris le soin de le réfuter. — Siècle de Louis XIV, 
Poésie, Boileau. 



PROLEGOMENES. 71 



" leur noble orgueil aurait dû se proposer. Les infor- 
" tunés (!) virent la palme de loin, et n'osèrent y 
" prétendre ; de peur de manquer d'haleine au milieu 
" de leur course, et de trébucher sur une arène, que le 
" doigt du législateur leur montrait partout semée 
" d'écueils et d'abîmes, et plus célèbre mille fois par 
" les défaites que par les victoires. Boileau en effet 
" explique les règles de l'épopée, de la tragédie, de la 
" comédie, de l'ode, et de quelques autres genres de 
" poésie, avec tant de précision, de justesse et d'exac- 
" titude, que tout lecteur attentif se croit incapable de 
" les observer, et que la sévérité des préceptes fait 
" perdre l'envie de donner jamais des exemples. Il 
" faut de l'audace pour entreprendre, du courage pour 
" exécuter ; et Boileau enchaîne l'audace, et glace le 
" courage (!) 

" Avait-on saisi, avant de lire, la trompette héroïque 
" ou la flûte champêtre, les crayons de Thalie ou les 
" pinceaux de Melpomène, que les pinceaux tom- 
" bent de la main, chargés encore de la couleur san- 
" glante, que les crayons s'échappent honteux d'avoir 
" ébauché quelques traits, et que la flûte et la trom- 
" pette se taisent, ou ne poussent plus dans les airs 
" que des sons expirants ou douloureux (!) " 

Voilà bien la rhétorique tapageuse, vide et grotes- 
que des Brutus de France; elle convient à un homme, 
qui emboucha la trompette, et qui trempa ses pinceaux 
dans " la couleur sanglante " de 1 793. Cubières pousse 
ensuite des cris lamentables sur les tombeaux 011 
" l'homicide " Boileau plongea tant de génies pré- 
coces. 

3^ " Que de germes il a étouffés dans le champ de 
" la poésie ! que d'aigles jeunes encore il a empêchés 
" de grandir et de s'élever vers les cieux ! Que de 



72 L'ART POÉTIQUE. 



" talents il a tués au moment peut-être où ils allaient 
" se produire ! " Les infortunés ! 

4° Puis vient ce dithyrambe : " Lorsque les règles 
" sont accréditées à tel point, qu'on ne peut les braver 
" sans être ridicule ; que la philosophie même crain- 
" drait d'en montrer les divers abus ; lorsque le temps 
" leur a donné une sanction et des droits imprescrip- 
" tibles, le poète alors n'ose ni les contredire ni les 
" éluder. " — Cubières n'a probablement pas vu que 
ces aveux sont la plus magnifique apologie de Boileau 
Enfin le futur secrétaire de la Commune exhale ce 
regret : 

5° Pourquoi, au lieu de faire " l'^r/ Poétiqtie ", 
Boileau n'a-t-il pas écrit " X Art des rois ? " — Tout ce 
réquisitoire en style sensible ne méritait pas les cin- 
quante pages d'examen et de réfutation dont La Harpe 
le gratifia. Je ne trouve dans les déclamations de 
Cubières qu'une phrase de bon sens. Il reproche à 
Boileau d'avoir maintenu " cet oripeau mythologique, 
"ces vieilles et absurdes chimères " de la littérature 
païenne : "Pourquoi vouloir enfermer le génie dans le 
" champ des fables anciennes, et lui défendre de s'en 
" écarter } " Ceci est de la vraie philosophie ; mais le 
chevalier voltairien ment jusqu'à l'effronterie, lorsqu'il 
assure que la philosophie de son siècle a " fait main 
basse " sur les sottises de la mythologie littéraire. 
Nulle part la mythologie n'étala plus niaisement ses 
" oripeaux ", que chez les versificateurs de ce siècle 
philosophe. 

L'honnête La Harpe ayant répondu triomphalement 
à cette " brochure forcenée ", entonne l'hymne de 
victoire. Écoutons (\\xçl\(\uqs /lo7ts-Jlons de ce péan : 
" Il est à propos de réprimer de temps en temps les 
" scandales littéraires. 



PROLEGOMENES. 73 



" Un homme qui juge Despréaux avec le ton d'un 
" maître, et le déchire avec la fureur d'un ennemi; qui 
" traite comme de petits esprits, comme des gens à 
*' préjugés imbéciles, ceux qui honorent l'auteur de 
" \ Art Poétique, un tel homme insulte toute une nation 
" éclairée : 

" Et j'ai vengé la cause de tous les Français raison- 
" nables, en vengeant celle de Despréaux... 

" Jamais il n'eut plus d'ennemis qu'aujourd'hui, 
" parce qu'il n'en peut avoir d'autres que ceux du bon 
" goût, et que leur audace s'est accrue avec leur nom- 
" bre. " 

La Harpe restait en effet à peu près seul champion 
de Boileau, vers 1789. Tout ce qui savait tenir une 
plume, ou remplir une phrase, écrivait, déclamait, 
vociférait contre le ci-devant régent des Muses. Clé- 
ment a raconté comment ces croassements de la plèbe 
rimailleuse lui inspirèrent une profonde horreur pour 
les vers et pour les enseignements de Boileau. " Les 
" injures que j'entendais débiter contre Despréaux, en 
" pleine Académie, et les couronnes, les places, que 
" j'y voyais distribuer à ceux qui criaient le plus haut 
" contre ce fameux Satirique, m'avaient inspiré le plus 
" profond mépris ; et je n'en parlais que comme d'un 
" versificateur assez passable et d'un poète fort médio- 
" cre(')..." Mais Clément se convertit. Virgile, Horace, 
Cicéron, c'est-à-dire la poésie, l'esprit, le goût, 
réconcilièrent ce rebelle avec Boileau (^). Nous ver- 
rons tout à l'heure d'autres gens de lettres plus 
illustres amenés, par les mêmes causes, à résipiscence 
et faisant humblement amende honorable à l'ennemi 
des Cotins. 

1. Nouvelles Observations critiqties. 

2. V. M. Godefroy, Prosat. du XVIII' sihle, p. 384. 



74 L'ART POETIQUE. 




XI. — L'Art Poétique au XIX^ siècle. — Partisans à ou- 
trance. — Modérés. — Néophytes. — Rebelles. 

" Aujourd'hui Boileau garde la boutique. 
" L'article premier de VAri Poétique 
" Est de... l'oublier. " 

(J. AUTRAN.) 

i|'ŒUVRE de Boileau est et sera long- 
temps, selon l'expression usée, tm brandon 
de discorde. Depuis deux cents ans, il ne 
peut y avoir de dissensions littéraires, sans 
que le nom de Boileau n'y devienne un drapeau, ou un 
mot d'ordre, ou une injure. Bel argument, pour qui 
voudrait refaire le travail proposé par l'Académie de 
Nîmes. 

Au sortir du déluge de boue et de sang, où tant de 
grandeurs sombrèrent, le xix^ siècle vit renaître les 
anciens débats autour de la constitution poétique 
de 1674. Dès 1802, l'Institut National affichait ce 
sujet de thèse : Éloge de Boileatc. Un jeune littérateur 
de vingt-cinq ans, futur créateur de plusieurs épopées, 
M. Viennet, écrivit cet éloge avec tout l'entrain 
et le lyrisme dont il était capable : " Tes ennemis ont 
" reparu, Boileau !.., Rappelle-toi de (sic) ton siècle. 
" Compare et gémis avec (sic) le petit nombre de tes 
" imitateurs que la France possède encore. Hélas ! ce 
" sont peut-être les dernières colonnes d'un édifice qui 
" s'écroule (') ! " 

Disons par avance que, durant ses 90 ans de vie, 
M. Viennet. fut une des colonnes "dont la masse 
"solide" soutint "ce temple ruineux". En 1855, 
malgré ses 78 hivers, le nouveau Ronsard chenu (^) 
interpellait Despréaux en "séance publique de l'In- 

1. V. Œuv. de Boil., éd. Gidel, t. I, p. 442. 

2. M. Viennet a fait aussi une Frattciude, 



PROLEGOMENES. 75 

" stitut"; et avec une fougue déjeune homme, invo- 
quait cette vieille divinité au secours du bon sens et 
de la langue, tous deux^ selon lui, en grand péril : 

" Viens lire à ces Ronsards ton code poétique ! 

" Nous sommes trois à peine, en ce siècle anarchique, 

" Qui, te prenant pour guide, au risque de broncher, 

" Sur tes pas glorieux essayons de marcher. 

" Eh! quels cris sont les leurs! Dieu sait comme on nous traite(^). 

L'épique Viennet, ce contemporain de Voltaire, 
égaré au milieu du xix^ siècle, fut traité cependant 
un peu moins mal que son ancêtre Despréaux. Quels 
éclats de rire, quelles insolences neuves ou renouvelées, 
quelle verve d'écoliers en belle humeur, poursuivirent 
sa vieille charte, son prénom de Nicolas, sa "perruque", 
pendant cette aurore et ce réveil qu'on appela le Ro- 
mantisme. 

Pourtant, même à cette heure-là. Despréaux recruta 
des défenseurs. A leur tête marchait l'Institut, qui 
proposait l'apologie de Boileau à ses lauréats. Et, à 
cette occasion, un partisan du passé défiait ainsi les 
détracteurs "du grrand homme": " L'Éloo^e de Boileau 
" proposé par l'Institut, est un sujet très propre à 
" échauffer les beaux esprits, et à faire réfléchir les 
" penseurs... 

" Pour nous, qui ne disputons de prix à personne 
" que celui de la vérité, nous nous permettrons de 
" dire aux écrivains du siècle des lumières, qu'il y a 
" entre eux et Boileau une petite différence ; c'est 
" qu'aucun des leurs n'a jamais su faire trente vers de 
" suite entièrement irréprochables, soit pour le style, 
" soit pour les idées, tandis que, dans tout l'^i/r/ Poé- 
" tique, vous ne trouverez pas une seule tache (^). " 

I. Epîtres et satires, 5^ édit., p. 355. 

2 M. Delalot, Spectateur franc., t. II, p. 513. 



76 L'ART POETIQUE. 



" Pas une seule tache ! " vous entendez. 

Joseph Chénier, frère du dernier des poètes clas- 
siques, définissait alors le susdit Ai^t Poétiqite : " Ce 
" chef-d'œuvre, qui ne produit pas les poètes, mais qui 
' les forme et qui les inspire (')." \J Art Poétique, un 
chef-d'œuvre inspirateur ! voilà qui était bien fait pour 
divertir pendant un mois les jeunes barbes de la nou- 
velle école. 

Vers le même temps, Viollet-le-Duc publiait (1809), 
en vers bien tournés, une ingénieuse plaidoirie en 
faveur des lois de Boileau, si décriées. Sa pièce a pour 
titre : Nouvel Art Poétique et semble, à première vue, 
prendre tout le contrepied de l'ancien. Mais la pensée 
transparaît vite. C'est une satire des hardiesses roman- 
tiques. L'auteur raconte, dans sa préface, qu'il a fait la 
rencontre d'un "charmant professeur de littérature", 
lequel, entre autres propos, lui a donné les conseils 
suivants : " Une des choses qui contribuera le plus à 
" votre gloire, c'est de n'estimer que vous, et de vous 
" mettre sans façon au-dessus de tous ces hommes 
" fameux, qu'on a la vieille habitude d'admirer. Ces 
" conseils vous étonnent, et j'admire votre innocence! 
" Faut-il donc vous dire que personne ne connaît plus 
" Horace } qu'on ne lit plus Boileau? Il est cependant 
" facile de s'en apercevoir... " (^) Après ce beau début 
" l'honnête professeur" dévoile au jeune rimeur " tous 
" les secrets d'un art que ses prédécesseurs avaient 
" mal connu. " C'est de ces révélations que Viollet-Ie- 
Duc composa son poème. Naturellement une des 
premières règles de l'art nouveau est un oubli trans- 



1 . Tableau de la Litt. fr. depuis 17 Sç jusqu'à jSo8. 

2. Nouv. Art FoJl. ,pocme en un Chant, 2"" édit. Paris 1809; préf.,p. 3 
et 4. 



PROLEGOMENES. 77 

cendant de toute l'antiquité plus ou moins récente, 
surtout de Despréaux : 

" Mais pour vous faire un nom avoué de Minerve, 

" Suivez aveuglément l'élan de votre verve; 

" Méprisez les devoirs que Boilcau vous prescrit ; 

" De ces vieux préjugés dégagez votre esprit ('). " 

" Pourtant si vous voulez observer nos ancêtres, 

" Étudiez Boileau parmi tous ces grands maîtres; 

" La route qu'il indique est bonne à consulter, 

" Moins pour la parcourir que pour mieux réviter(^)." 

Et le réformateur confirme le principe par de nom- 
breux exemples. Au rebours des vers de Boileau : 

^''Faites-vous des amis prompts à vous censurer ...," 

le nouveau Mentor insinue cette méthode plus neuve : 

" Choisissez des amis, dont la douce indulgence 
" Goûte de vos écrits l'heureuse négligence. 
" Donnez-leur, un beau jour, pour vous encourager, 
" Avec un dîner fin, tous vos vers à juger (3). " 

A rencontre de tout le premier Chant de Boileau, 
voici des préceptes conformes au goût de 1809 : 

"Voulez-vous du public arracher les suffrages, 

" De mots retentissants ornez tous vos ouvrages ('♦)." 

" Il faut d'abord savoir à des vers ampoulés 

" Ajouter à propos les points accumulés !!!!!!! !(5). "' 

Viollet-le-Duc, en vengeant Boileau, rappelle sou- 
vant sa manière. Même allured'expressions et de forme; 
le Nouvel Art Poétique mérite d'être relu. 

En 1804, Andrieux fit jouer une petite pièce histo- 
rique intitulée: Le soiLper d AuteuU on Molière avec ses 
amis. Un des critiques les plus écoutés sous le premier 
Empire, s'empara de cette conjoncture, pour proclamer 
les droits, selon lui, toujours incontestables de Boileau. 

I. Ibid., p. 10. — 2. Ibid., p. 20. — 3. Ibid., p. i\. — 4. Ibid., p. 24. — 
5. Ibid., p. 8. , 



78 L'ART POETIQUE. 



Geoffroy " saluait en Boileau, suivant l'antique formule, 
" le Législateur de notre Parnasse, le chef de notre 
" littérature, le fondateur de notre école poétique. " 
Puis il poursuivait : 

" Son Art Poétique sera la règle et le code éternel 
" des auteurs à venir ; et tandis qu'une foule d'ouvra- 
' ges brillants et dangereux n'offrent presque que des 
" erreurs et des défauts à éviter, les écrits de Boileau 
" fourniront à jamais des leçons et des exemples. Ce 
" poète de la raison et du goût sera dans tous les âges 
" un guide fidèle et sûr pour tous les jeunes gens 
" entraînés par une noble ardeur dans la carrière des 
" lettres... Et je dirais volontiers à tous les nourris- 
" sons des Muses : 

" Que ses sages écrits, par la raison dictés, 

" Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés. 

" Boileau est donc l'homme qui a rendu les services 
" les plus essentiels à la littérature ; c'est le Mentor 
" universel, c'est la loi ('). » 

Pourquoi faut-il (c'est comme une nécessité) que 
les avocats du " poète de la raison ", se livrent au 
lyrisme du galimatias et des rengaines ? Si Boileau 
est toujours attaqué, cela ne vient-il pas un peu, de ce 
qu'il est toujours si mal défendu } 

En 1817, un " professeur de la faculté des Lettres 
" à l'Université de France " fit à Boileau l'injurieux 
honneur de vouloir le continuer. A cette fin, il essaya 
une Poétique seco7idaire (^). Dussault puisa dans cette 
mince circonstance la matière d'une harangue, où 
il célébrait les bienfaits passés, présents et futurs 
de X Art Poétiqtte. Voici une page de ces emphases ; 

1. Specl. Franc, an XIX^ siècle^ t. VII, p. 299 et 300. 

2. Voir notes du Chant 11, fin. 



PROLEGOMENES. 79 

elles donneront l'idée du reste : " Mercier a passé ; 
' les Germaniques, les Romantiques passeront, et 
' Boileau restera. 

" On a beau vouloir ensevelir le petit code consiitu- 
' tionnel qu'il a rédigé, sous un amas de gros et 
' pesants volumes, remplis de l'érudition la plus mas- 
' sive et des argumentations les plus pédantesques ; 
' c'est une plante vivace, dont la sève inaltérable et 
' l'immortelle vigueur se font jour à travers les débris 
' vermoulus qui tombent sur elle, et dont le poids 
' semble devoir l'étouffer ; elle en sort même plus 
' fraîche et plus verdoyante. (Ristim teneatis ?) 

" Ces énormes livres mort-nés, enfantés depuis 
' quelque temps par la faction Ro7nantique, n'ont fait 
' que préparer au Législateur de la littérature fran- 
' çaise de nouveaux triomphes; sa gloire semble avoir 
' tiré du sein même de ces vapeurs grossières et fugî- 
' tives un éclat plus vif. 

" U Art Poétique, toujours victorieux des lourds 
* assauts que lui livre l'anarchie, s'élève plus haut sur 
' ces monceaux d'ouvrages ridicules, qui ne servent 
' qu'à agrandir son piédestal, ce monument indestruc- 
' tible, un des chefs-d'œuvre de la raison humaine, 
' comme une des plus glorieuses productions de notre 
' poésie, etc. " (') 

Evidemment l'intention est bonne ; mais la légèreté 
de ces phrases fait songer au projectile, dont certain 
personnage de La Fontaine se sert pour écarter les 
mouches. Quel beau jeu ces honnêtes avocats don- 
naient à la partie adverse ! Comme ces jeunes conser- 
vateurs de la gloire de Boileau étaient vieux ! 

Nous ne saurions suivre pas à pas les troupes fidè- 
les à Boileau, ni les hardis bataillons de "l'anarchie", 

r. Dussault, Annales Littéraires^ 26 avril 1817. 



80 L'ART POETIQUE. 



comme parle Dussault. La besogne devient rude, à 
mesure surtout que la renaissance romantique gagne 
du terrain, et que l'émeute dUHernani se fait proche. 
L'école soi-disant classique, fille timide du xyiii^ 
siècle, et l'école entreprenante, qui se réclamait du 
moyen âge et de l'Allemagne, rompaient des lances au 
sujet du " petit code constitutionnel ". L'Allemagne, 
par la voix du plus célèbre critique d'alors, se montrait 
peu favorable aux théories de \Arù Poétique français. 
Schlégel écrivait en 1809 : " Despréaux croyait que 
" l'essentiel dans la poésie était la diction et le méca- 
" nisme du vers, et non l'inspiration élevée et la noble 
" vérité (') ". Schlégel forçait la note; mais l'année 
suivante, madame de Staël revenait à la charge ; elle 
reprochait à Boileau d'avoir, ni plus ni moins, tué la 
poésie française : " Boileau, tout en perfectionnant le 
" goût et la langue, a donné à l'esprit français (l'on ne 
•' saurait le nier), une disposition très défavorable à la 
" poésie. Il n'a parlé que de ce qu'il fallait éviter ; il 
" n'a insisté que sur des préceptes de raison et de 
'* sagesse, qui ont introduit dans la littérature une sorte 
" de pédanterie très nuisible au sublime élan des 
" arts (^) ". Pour mieux faire ressortir sa pensée, Mada- 
me de Staël mettait au compte de VAri Poétique tous 
les vers faits, depuis cent ans, sur la chimie, le trictrac 
et les échecs. 

Ce fut là le thème remanié, allongé, outré, par les 
indisciplinés de 1820 ou de 1830. Néanmoins les chefs 
du romantisme ne parlèrent d'abord qu'avec respect et 
réserve contre cet ancêtre importun. Ils lui firent 
courtoisement le salut, avant de lui courir sus et de le 
pourfendre de leur flamboyant estoc. Chateaubriand 

1. Cours de Littérat. dramatique, XP Leçon. 

2. De r Allemagne, 2^ partie, ch. X. 



PROLEGOMENES. 



81 



proteste de sa déférence ; il admet que Y A 7^1 Poétique 
est une " autorité "; si on lui en cite " vingt vers " qui 
condamnent son propre système, Chateaubriand les 
écoute patiemment, quoiqu'il en rie sous cape {'). 

On pourrait, non sans curiosité et profit, observer la 
marche des idées chez l'auteur de Cromwell, unique- 
ment à la façon dont il traite Despréaux et ses lois. 
D'abord Xenfa7it siiblime fut un mutin de bon ton et de 
belles manières. A vingt-deux ans (1824), lorsqu'il 
disait encore 

" Aux échos du Pinde un hymne du Carmel ", 

il osait à peine, même après Chateaubriand, blâmer 
l'étrange passion de Boileau pour les fictions païennes. 
Il le faisait avec une bonne grâce et une politesse 
dignes du siècle de Louis XIV: " Boileau !... les fautes 
" de goût dans un homme d'un goût aussi pur, ont 
" quelque chose de frappant, qui les rend d'un utile 
" exemple. Il faut que l'absence de vérité soit bien 
" contraire à la poésie, puisqu'elle dépare même les 
" vers de Boileau. 

" Quant aux critiques malveillants, qui voudraient 
" voir dans ces citations if) un manque de respect à un 
" grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus loin 
" que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent 
" esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite 
" unique d'avoir fixé la langue française, ce qui suffi- 
" rait pour prouver que lui aussi avait un génie créa- 
" teur (^) ." 



1. V. Génie du Christianisme, 11^ Part., Liv. IV, Chap. i". 

2. Le poète des Odes et Ballades citait : " Le temps qui s'enfuit une 
horloge à la main ", les " dix mille vaillants Alcides " de l'Ode sur 
Namur, et les " Naïades craintives " du passage du Rhin, 

3. Odes et Ballades, Préface de 1824, note. 

l'art POéTIQt'E. 6 



82 L'ART POETIQUE. 

"Un génie créateur" ! quel aveu en trois mots! 
Dès 1827, tout avait changé. L'enfant sublime était 
un adolescent affranchi et séditieux : " Mettons le 
" marteau dans les théories, les poétiques et les sys- 
" tèmes ! Jetons bas ce vieux plâtrage, qui masque la 
" façade de l'art ('). " — En 1830, Hernani, qui fit 
traiter Racine de " polisson ", fit retomber sur l'insé- 
parable maître et ami de Racine les mêmes avanies et 
indignités folles ('). 

En 1834, nouveau progrès, c'est-à-dire nouveau 
mépris. Devenu dictateur à son tour, V. Hugo décrète 
l'oubli, le dédain, la noyade, contre les législateurs du 
passé, flottant avec leurs Poétiques, dans l'océan des 
préjugés : " On voit bien flotter encore çà et là, sur la 
" surface de l'art, quelques tronçons de vieilles Poéti- 
" ques démâtées , lesquelles faisaient déjà eau de 
'•' toutes parts, il y a dix ans. On voit bien aussi 
" quelques obstinés qui se cramponnent à cela: 

" Rari nantes ! 

" Nous les plaignons if). " 

Du ton de la compassion hautaine, le poète des 
Contemplations monte à celui de l'indignation et de la 
colère. Le pauvre Brossette et plusieurs autres tenants 
et serfs de Despréaux y gagnent des horions, en 
compagnie du " ci-devant " tyran des Muses : 

" Au panier les Bouhours, les Batteux, les Rrossettes ! 
" A la pensée humaine ils ont mis les poussettes. 
" Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons ! 
" Voyez où l'on en est : la strophe a des baillons ! 

1. Crojnwen, Préface. 

2. Les deux partis vivants s'envoient manger du son : 
" Shakspeare est un phénix et Racifte un oison ! ... 

Reboul, Traditionnelles., p. 294. 

3. Littérature et philosophie mêlées, t. I. 



PROLEGOMENES. 83 

" L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. 
" Sur le Racine mort le Campistron pullule ! 
" Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant, 
" Silence ! " 

Plus même de voix pour s'expliquer, ou pour se 
plaindre ! V. Hugo ne sait-il plus ce quatrain de 
Nicolas ETespréaux : 

" Et s'il ne m'est permis de le dire au papier, 
" J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier, 
" Faire dire aux roseaux par un nouvel organe: 
" Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne ('). " 

V. Hugo n'en a cure ; il passe outre,et grimpé "sur 
la borne-Aristote ", — il continue : 

" Oui, de l'ancien régime on a fait tables rases \ 

" Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases, 

" Quand j'ai vu par la strophe écumante, et disant 

" Les choses dans un style énorme et rugissant, 

" \JArt Poétique pris au collet dans la rue (-). " 

Pauvre Art Poétique ! il n'avait jamais reçu de si 
rudes coups. Les disciples de ce " Danton " du Par- 
nasse (c'est le titre que V. Hugo se décerne) imitèrent 
sa témérité, son langage, ou même les dépassèrent (^). 
Théophile Gautier est vraiment un modéré, quand il 
définit Boileau : " esprit juste, mais étroit, critique 
" passionné et ignorant si l'on en excepte la littérature 
" ancienne ; poète qui parle toujours de vers et de 
" rime et jamais de poésie, adroit arrangeur qui n'a 
" peut-être pas dans toute son œuvre quatre lignes 

1. Sat. IX, V. 221-225. 

2. Conte/>tpl. Réponse à un acte d'accusation. 

3. Amédée Jourdain copiait leur style dans sa Leçon de Littérature 
moderne {l'ià,']): "Laissons, de grâce, laissons dormir en paix ces vieilles 
" momies du siècle de Louis XIV, avec leurs apophthegmes vermoulus, 
" en guise de bandelettes ; ce Boileau n'était qu'un serf, un esclave, qui 
" prétendait enchaîner les autres à la borne à laquelle il s'était rivé lui- 
" même. Nous sommes libres !... " (p. 9.) 



84 L'ART POETIQUE. 

" qui lui appartiennent en propre ('). " L'auteur des 
Grotesques entre mieux dans le ton et dans le style de 
la "jeune France", lorsque, trouvant au bout de sa 
plume, les deux noms de Malherbe et de Boileau, il 
s'arrête et s'écrie : " Perruques (^) " ! Mais tout excès 
a une fin ; toute violence amène une réaction. Brienne 
et Clément s'étaient jadis rangés sous les drapeaux de 
\Art Poétique, juste à l'heure où ses adversaires 
croyaient l'avoir anéanti. Un écrivain, qui domine de 
cent coudées les deux chétifs critiques de 1675 ^^ 
de 1780, les imita vers le milieu du xix^ siècle. En 
1832, Sainte-Beuve déclarait XArt Poétique un objet 
passé de mode ; Sainte-Beuve avait vingt-huit ans. 
En 1843, il se repentait d'avoir insulté Boileau et 
d'avoir imité les 

" Grands écoliers, riant de leurs vieux professeurs. " 

Comme témoignagede repentance, il chantait en vers 
La Fontaine de Boileau. Enfin, Sainte-Beuve touchant 
à la cinquantaine (1852), demandait humblement et 
franchement pardon de ses irrévérences; maisaussi il les 
expliquait, en se plaignant, comme nous avons fait plus 
haut, des malencontreux champions de XArt Poétique 
soit en 18 10, soit en 1820." Il m'a toujours semblé,dit-il, 
que "ceux alors qui étaient les plus ardents à invoquer 
" l'autorité de Boileau, n'étaient pas ceux qu'il aurait 
" le plus sûrement reconnus pour siens {^). " Ceux-là 
sont les vrais responsables des excès commis. Rien 
n'irrite et ne porte aux exagérations comme la sottise 
entêtée. Écoutons Sainte-Beuve : '- Des écrivains 
" estimables, mais arrêtés, d'autres écrivains bien 

1. Les Grotesques, ch. V, Saint-Amand. 

2. Ibid., ch. VII, Colletet. 

3. Causeries du Ltindi, t. VI, p. 417. 



PROLÉGOMèNES. 



85 



" moins recommandables et qui eussent été de ceux 
" que Boileau en son temps eût commencé par fusti- 
" ger, mirent en avant le nom de ce législateur du 
•' Parnasse ; et, sans entrer dans les différences des 
" siècles, citèrent à tout propos ses vers comme les 
" articles d'un code. Nous fîmes alors ce qu'il était 
" naturel de faire(')." On jeta à la tête des rétrogrades 
les plus méchants morceaux du vieux satirique. L'âge, 
la réflexion et probablement aussi le mérite de Boileau 
finirent par ramener quelques esprits. Plus d'un, comme 
Sainte-Beuve, en vieillissant, adora ce qu'il avait brûlé. 
La plupart des gens de goût, après des écarts, en ar- 
rivent à se faire prosélytes de X Art Poétique ; alors ils 
adressent à Boileau des amendes honorables, dans le 
genre de celle-ci, qui est de Louis Veuillot : " Vieux 
" princes du langage, flambeaux durables des lettres 
" françaises, Corneille, Racine, — et toi aussi, maître 
" Boileau, dont nous avons dit tant de mal ! — ; vous 
" avez mis au service de la droite raison et du ferme 
** honneur la pompe chaste et majestueuse d'un lan- 
" gage toujours doux à l'oreille, toujours clair à l'es- 
" prit ; vous êtes véritablement de grands poètes (') ! " 

J'ai dit que la plupart des gens de goût en viennent 
à adopter l'ensemble des arrêts de Boileau ; je n'ose 
pas dire que tous en arrivent là. D'abord il en est qui 
n'ont pas besoin de se convertir ; et il en est d'autres 
qui restent invariablement fidèles aux antipathies de 
leur jeunesse. 

En tête de ces deux catégories de fidélités très 
diverses, je place Messieurs D. N isard et A. de 
Pontmartin ; tous deux esprits fort distingués, comme 
chacun sait, mais prononçant sur XArt Poétique des ju- 



1. Causeries du Lundi, t. VI, p. 4031 Lundi 27 septembre, 1852. 

2. Rome et Lorette, ch. XLVII. 



86 L'ART POETIQUE. 



oements parfaitement contradictoires. — M. D. Nisard 
appelle le poème de Boileau : " Ce code si vainement 
" attaqué depuis deux siècles, qu'aucun changement 
" de goût n'a pu faire abroger, et dont quelques pres- 
" criptions à peine sont tombées en désuétude: encore 
" y aurait-il du péril à les indiquer. 

" Les articles de ce code, poursuit l'illustre lettré, 
" exprimés tantôt par des sentences vives et laconi- 
" ques comme les réponses des oracles, tantôt par des 
" images qui font voir la poésie elle-même dans les 
" règles qu'on en donne, sont présents à tous les esprits 

* cultivés de notre pays... 

" Il n'y a pas de législation plus conforme au génie 

* de notre pays. Ceux qui y résistent, ne témoignent 
" pas moins de cette conformité que ceux qui y obéis- 
" sent : car ce qu'ils défendent contre Boileau, ce sont 
" ou des écrits jugés mauvais et que les apologies n'ont 
" pas fait trouver bons, ou des défauts de leur esprit, 
" pour lesquels ils en veulent à Boileau, lequel les a 
" connus et pesés à leur poids, avant qu'ils fussent nés. 
" On ne cite pas un bon ouvrage en vers qui ait été 
" fait de parti pris contre les règles de VArl Poéti- 
" que.... 

" L'Art Poétique est quelque chose de plus que 
" l'ouvrage d'un homme supérieur. C'est la déclaration 
" de foi littéraire d'un grand siècle ('). 

Ecoutons à son tour M. de Pontmartin. Il réfute 
directement la page élogieuse qu'on vient de lire. M. 
de Pontmartin déclare, de prime abord, que son peu 
d'estime pour l'ex-arbitre du goût, n^est point l'effet 
d'une animosité irréfléchie; autrefois, dit-il, il le détesta 

I. Histoire de la Littérature française^ 1844, t. II, p. 362-364. — La 
dernière ligne de cette citation pourrait servir d'épigraphe à toute notre 
étu de. 



PROLEGOMENES. 87 

par entraînement; aujourd'hui il le dédaigne froidement, 
posément, en pleine possession de lui-même et en 
toute connaissance de cause: " Le temps n'est plus où 
'je haïssais Boileau, comme M, Cousin a détesté La 
" Rochefoucauld, comme il a aimé Madame de Longue- 
" ville, avec cette passion personnelle, fougueuse qui 
" ne reconnaît plus les dates, néglige les effets de loin- 
" tain, et traverse les siècles, pour se retrouver en 
" présence de la bcte noire ou de l'idole. 

" A cette époque, Boileau — - nous disions feiL Des- 
"■ préaîix — nous apparaissait comme un trouble-fête, 
" comme une sorte de mauvais génie, atteint et con- 
" vaincu d'avoir rapetissé, ratissé, amorti le libre épa- 
" nouissement de notre littérature, au moment où 
" toutes les fleurs de la Renaissance allaient devenir 
" des fruits pleins de saveur et de parfum. Selon nous, 
" il avait changé la forêt vierge en bosquet de Ver- 
" sailles, le sentier cher à la rêverie en allée droite et 
" inflexible. 

M. N isard avait défini Boileau le plus populai7'e et 
le plus attaqiLé de nos classiques; il avait recherché 
les causes de ces deux qualités qui s'excluent. M. de 
Pontmartin tranche ce nœud gordien, de deux coups 
de plume; il explique en une demi-page cette popu- 
larité; en une autre demi-page, il prophétise que feu 
Despréaux x\& sera plus désormais en butte auxattaques 
des gens d'esprit, par la raison toute claire qu'il n'en 
vaut pas la peine. Assurément le critique des Samedis 
accomplit sa tâche le plus spirituellement du monde. 
Qu'on en juge: 

Boileau ''populaire! Comment ne le serait-il pas? 

" De génération en génération, de père en fils, il, 

" n'existe pas un collège, pas une pension, un lycée 

' un séminaire, un couvent, une école primaire, secon- 



88 L'ART POETIQUE. 



" daire ou tertiaire, où Boileau, plus ou moins intact, 
" plus ou moins expurgé, ne soit lu, dicté, commenté, 
" offert pour modèle, appris par cœur, traduit en vers 
" latins. Plus tard, quand on est entré dans le monde, 
" hommes et femmes peuvent éviter soigneusement de 
" le relire; ils ne peuvent pas l'oublier. Une cinquan- 
" taine de vers proverbes, récoltés dans ses œuvres, 
" et dont quelques-uns ne lui appartiennent pas, 
" ajoute encore à cet effet purement mnémotechnique, 
** où se mêle, j'aime à le croire, un léger grain de ran- 
" cune. Prendre trop au sérieux cette popularité, y 
" chercher un argument en l'honneur de Boileau, c'est 
" exactement comme si l'on plaçait sur le même rang 
" le Muthos déloï oti d'Esope, et \ Œdipe de Sophocle, 
" les Racines grecques et le Promet hée, VEpitome his- 
" toriae sacrae et les Annales ài^ Tacite, la Cigale et la 
^'fourmi et les Feuilles d'Aîitomne. 

Il faudrait avoir le caractère bien mal fait, pour ne 
pas sentir l'ingénieuse prestesse de ces arguments; il 
faudrait être bien mal avisé pour lutter corps à corps, 
c'est-à-dire phrase à phrase, avec un athlète si souple. 
Contentons-nous d'un simple point d'interrogation res- 
pectueuse. D'où vient, en fin de compte, l'entente mira- 
culeuse des générations au sujet de feu Despréaux? 
D'où vient cette sorte de contrat social, établi si prodi- 
gieusement, si universellement, si durablement, entre 
les peuples des lycées et les peuples des séminaires; et 
qui fait, ici et là, sous ces deux pôles, à ces deux anti- 
podes, lire, apprendre, commenter, traduire en vers 
latins, peut-être même admirer.-^ 

" Oest en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur, " 
et le reste? Qui donc maintient Boileau et sa législa- 
tion en une telle estime, à tous les degrés de la hié- 
rarchie enseignante et enseignée, depuis le pinacle de 



PROLEGOMENES. 89 



la Sorbonne, jusqu'aux bancs de l'école où l'on apprend 
B-A, BA? Est-ce le seul préjugé, la seule routine, 
disons le mot, la seule sottise universelle? M. de Pont- 
martin constate le fait; mais où est \^ po7irqiwi? Nous 
ne sommes point fanatique de l'œuvre de Boileau, pas 
même enthousiaste; nous voyons des taches dans ce 
soleil: mais nous y voyons aussi quelque lumière, et 
nous attribuons le pourquoi de la popularité à cette 
lumière, si faible qu'on la suppose; comme aussi, à 
cette vérité, où nous en revenons toujours, que les 
décrets versifiés par Boileau ne doivent à Boileau que 
leurs douze pieds et leurs rimes. Le reste appartient 
au siècle de Boileau, Poursuivons : 

" Quant aux attaques dirigées contre Boileau, et 
" qui ne seront plus désormais que des demandes 
" d'expertise, des propositions d'arbitrage ou des 
" constitutions de déchet, elles s'expliquent aussi aisé- 
',' ment, sans qu'il soit nécessaire de voir en lui une des 
** augustes victimes de notre haine contre l'autorité, 
" un illustre martyr de nos sourdes révoltes contre 
" quiconque veut nous régenter, un compagnon des 
** glorieuses infortunes de ces monarques, de ces minis- 
** très, de ces législateurs, de ces magistrats, menacés, 
" détrônés, persécutés, renversés, bafoués, chansonnés, 
** pour avoir essayé de réprimer le désordre matériel 
" ou l'anarchie morale. Hélas! non! avant peu, Boi- 
" leau ne sera plus même attaqué. En supposant qu'il 
" le soit encore, on ne prendra plus la peine d'élever 
" contre lui des barricades, comme contre M. de 
*' Polignac ou M. Guizot. La vraie barricade, ou 
" plutôt le vrai pavé, c'est son bagage poétique et lit- 
" téraire; c'est le Lutrin, que M. N isard a le bon 
" esprit de jeter, ou à peu près, par-dessus le bord; 
" grosse gaieté de réfectoire, où un certain luxe de 



90 L'ART POETIQUE. 



" Style, d'images, de fiction, de rythme, ne fait que 
" mieux ressortir la pauvreté du fond et la puérilité dw 
" sujet. C'est \ Art Poétique, qui devrait tout au plus 
" s'appeler le Mamiel du Versificateur: aussi lourd, 
" aussi oiseux, aussi gauchement didactique, que celui 
" d'Horace est vif, alerte et charmant... 

" Savez-vous quelle est mon impression, quand 
"j'essaie de relire ces divers ouvrages après avoir 
" savouré un des chefs-d'œuvre du Grand siècle? 
" Celle qu'éprouverait un mélomane que l'on arrache- 
" rait à une représentation d'Adelina Patti, pour lui 
" faire jouer une partie de dominos ('). 

Voilà qui s'appelle le coup de pied d'un homme d'es- 
prit. /v?^ Despréaiix^.ïv mourra- t-il? Sans contredit il en 
est malade;mais sans contredit aussi feuBoileau a la vie 
dure; et sa gloire la plus sérieuse n'est-elle pas d'avoir 
résisté à tant d'assauts les plus habilement dirigés? On 
apprendra Boileau dans les écoles, et les professeurs de 
rhétorique le feront admirer de leurs élèves, tout le 
temps qu'on lira les SaiJiedis et qu'on jouera aux domi- 
nos — c'est-à-dire, longtemps encore. 

D'autres bons juges, de notre siècle, gardent à son 
endroit le milieu entre la louange et la censure. Tel est 
Joseph de Maistre: " Un homme comme Boileau peut 
" bien avoir tort, mais jamais tout à fait tort (^). " Et 
Toëpffer:" Il esta peu près convenu aujourd'hui( 1839) 
" que toutes les Poétiques, en tant que faites pour 
" apprendre au poète son métier, sont admirablement 
" inutiles; mais deux sont en outre d'admirables 
" poèmes (^). " Ces deux sont celles d'Horace et de 
Despréaux. L'ingénieux Peintre genevois poursuit: 

1. Nouveaux Samedis, onzième série, 1875, page 236-240. 

2. Lettre à M"« Ad. de Maistre, 12 Août 1804. 

3. Réflexions et menus propos d^uti peintre genevois, p. 172. 



PROL-ÉGOMÈNES. 91 

Ce n'est point en jetant les Poétiques à l'eau ou au 
" feu, que l'on fait revivre la poésie. 

" C'a été une des grandes mystifications de notre 
" temps d'avoir persuadé aux gens que, les Poétiques 
" ôtées, la poésie reviendrait; que, Boileau mis de 
" côté, nous verrions des merveilles ('). " Evidemment, 
VA7^t Poétique n'est point indispensable; l'humanité et 
la poésie peuvent s'en passer et vivre. Mais à vouloir 
directement, de parti pris, et en tout point le contre- 
dire, on s'expose. Par haine ou mépris de Nicolas Boi- 
leau, on contredit autre chose et d'autres gens. Renier 
toutes les maximes de Boileau, ou les railler toutes 
sans examen, c'est, ou ce serait, plus que de la témé- 
rité. Joseph Autran a finement exprimé le danger de 
ces aventures. Il s'adresse à un chercheur d'idéal et 
de succès. Les ironies du poète marseillais rappellent 
un peu le Nouvel Art Poétique de Viollet-le-Duc; 
mais le style a une tout autre allure : 

*' Si j'avais encor l'âge où l'on commence, 
" Et si j'apportais un cœur en démence 

" Aux Neuf chastes Sœurs, 
" Avant de chercher mes premières rimes, 
" Je laisserais là toutes les maximes 

" Des vieux professeurs. 

" Ils ont fait leur temps, ces vieux pédagogues, 
" Qui prenaient jadis des visages rogues 

" Devant l'écolier. 
" Aujourd'hui Boileau garde la boutique; 
" L'article premier de l'Art Poétique 

" Est de l'oubher. 

" Donc, si je songeais à me faire un style, 
" La clarté du sens n'étant pas utile, 

" Je serais obscur. 
" J'envelopperais d'un triple nuage 
" Le raisonnement et même l'image; 

" C'est toujours plus sûr. 

i. Ibid.,p. 174. 



92 L'ART POÉTIQUE. 



" L'écrivain naïf qui se fait comprendre 
*' A de grands succès ne saurait prétendre; 

" I] ignore l'art! 
" Il devrait savoir que le vrai sublime 
" Comme le Mont-Blanc a toujours sa cime 

" Derrière un brouillard. 

" J'estimerais peu le bon sens vulgaire, 
" Cet ancien bon sens, exhumé naguère, 

" N'est plus de saison. 
" J'en négligerais la ressource infime, 
" Et j'aurais grand soin de trouver la rime 

" Avant la raison... ('). " 

Si j''avais une chicane à faire aux jolies strophes 
d'Autran, je contesterais l'exactitude parfaite des deux 

vers : 

" L'article premier de l'Art poétique 
" Est de l'oublier. " 

Non! les artistes en révolte ne l'oublient point; pas 
plus que les maraudeurs n'oublient le code pénal, ou 
le gendarme, ou le juge; et, pour prendre une image 
moins austère, pas plus que les écoliers en liesse 
n'oublient le magister ou la férule (^). L'ombre de 
Boileau poursuit les délinquants, comme le spectre de 
Banquo poursuit Macbeth. Pour se délivrer de cette 
vision, les gens d'esprit eux-mêmes lui jettent encore 
comme en 1830, les épithètes les plus crues; et tout 

1. Extr. du Gaulois^ lo octobre 1869. 

2. Peut-être M. Autran avait-il, de vive voix, soutenu la cause de Boi- 
leau, par devant son ami Jean Reboul. Le poète boulanger lui écrivait, 
en 1857 : 

— Mais Boileau... 

— Tu parles de Boileau? C'était un esprit sûr, 
Mais songe qu'il rima la Prise de Na^iiurl ... 
La Fontaine est absent de son Art Poétique, 
Et le Tasse essuya son injuste critique. 
Il faut bien convenir que par quelque côté, 
Cet homme-là manquait de goflt ou d'équité. " 

Autant d'objections auxquelles Reboul fait la même réponse qu'Autran. 
(V^ Tradi/iomielles, p. 296 — 298.) 



PROLÉGOMÈNES. 93 

dernièrement M. Th. de Banville lui criait, en haussant 
les épaules : « Cuistre ! » {') 

On se plaindra, on se moquera toujours de X Art 
Poétique; par la raison que toujours il y aura des 
artistes jeunes, impatients, ambitieux d'aventures. Or 
Boileau n'est point l'homme des aventures; il ne les 
autorise que lorsqu'elles sont " un eftet de l'art ". Et 
parmi les émeutes du génie, il apparaît froid et grave 
comme le " virtini quem " de Virgile, ou comme le 
vieillard d'Horace : 

"... Censor castigatorque viinorum. " 

En règle générale, on rit de Despréaux, de sa 
perruque et de ses arrêts, jusqu'au jour où la fougue 
du printemps cède la place à l'expérience et à la matu- 
rité. Plusieurs alors, repassant ce vieux livre appris à 
quinze ans, s'écrient, devant les deux tiers des prin- 
cipes de Boileau, comme M. de Grammont aux raison- 
nements de Bourdaloue : " Morbleu! il a raison! " (^) 

1. Petii Traité de pocs.fr., 1884, p. 102. 

2. Au moment où nous mettons sous presse, une note de M. Paul 
Stapfer nous tombe sous les yeux, et nous laisse voir que V. Hugo lui- 
même, sur le retour de l'âge, éprouvait pour Boileau une " tendresse 
secrète "; que, " dans la conversation, V. Hugo professait une admiration 
" sincère pour certaines parties du talent de Boileau " ; que Boileau e'tait 
le seul poète classique pour qui V. Hugo ne fût pas " froid "' {Racine et 
V. Iltigo, 1887 ; p. 13 et 14.) — M. Paul Stapfer parle en témoin et four- 
nit ses preuves : il faut l'en croire. 



94 L'ART POÉTIQUE. 




XII. — Traductions, en vers, de l'Art Poétique. 

" Tous les peuples de l'Europe 
" font de ses vers (de Despréaux) 
" l'objet de leur admiration. Ils les 
" savent par cœur ; ils les traduisent 
" en leur langue ; ils apprennent la 
" nôtre pour les mieux goûter, " 
{Eloge de Boilcmi par M. de Va- 
lincour, chancelier de l'Acadé- 
mie française, le 25 juin 1711.) 

N des hommages rendus à XArt Poétique, 
par les contemporains d'abord, ensuite par 
la postérité, fut celui des traductions en 
vers ('). On essaya bientôt de reproduire 
en plusieurs langues ce recueil de nos lois classiques. 
Selon toute apparence, ce fut l'Angleterre qui com- 
mença; et l'un de ses plus grands poètes du xvii^ 
siècle, Dryden, y prêta largement son concours. 

En 1680, Sir William Soame de Suffolk, Baronet, 
interpréta en vers anglais XArt Poétique, déjà connu 
de l'autre côté de la Manche. Sir William était en 
relations intimes avec Dryden; il lui porta son essai, 
en priant l'illustre traducteur-poète d'y jeter un coup 
d'œil. — " Le manuscrit (je l'ai vu), dit J. Tonson, 
" resta plus de six mois entre les mains de M. Dryden, 
" lequel y fit des retouches considérables, spéciale- 
** ment au commencement du chant iv™e_ Dryden se 
*' persuada qu'il vaudrait mieux appliquer le poème à 
" des écrivains anglais, plutôt que d'y conserver les 

I. N'oublions point que, aux xvn^ et xviil'^ siècles, toute la jeunesse 
lettrée d'Europe lisait et apprenait par cœur, en français, les alexandrins 
de Boileau. Dubos écrivait, dans les premières années du xviir siècle: 
" Les jeunes gens à qui l'on a donné de l'éducation connaissent autant 
" Despréaux qu'Horace ; et ils ont retenu autant de vers du poète 
" Français que du poète Latin, à La Haye, à Stockolm, à Coppenhague, 
" en Pologne, en Allemagne et même en Angleterre. » (Réflexions- cri- 
tiques sur la Poésie et sur la Peinture, 1719, il'' Part.,Sect. xxxil.) 



PROLÉGOMÈNES. 95 



'• noms français, comme l'avait fait Sir William. Ce 
" dernier pria Dryden de se charger lui-même de ces 
" changements. Dryden accepta et se livra à cette 
** besogne qui est toute de lui. 

" Le poème fut publié pour la première fois, en 

1683 c). ;\ ^ 

Cette édition parut sans nom d'auteur; elle avait 
pour titre : The Art of Poetry, written in French by 
the Sieur de Boileau, made English. Une autre édition, 
de 1710, porte, après le nom de Boileau : " In four 
" Cantos made English by Sir William Soames, since 
" Revised by John Dryden, E,sq. " 

Voici le début du chant Ie'',d'après ces deux traduc- 
tions, consultées au British Mttsettjn : 

" Rash author, 'tis a vain presomptuous crime 
" To undertake the sacred art of rhyme; 
" If at thy birth the stars that rul'd thy sensé 
" Shone not with a poetic influence : 
" In thy strait genius thou wilt still be bound, 
" Find Phoebus deaf, and Fegasus unsound. " 

" You then, Ihat burn with the désire to try 
" The dangerous course of charming Poetry ; 
" Forbear in fruitless verse to lose your time, 
" Or take for genius the désire of rhyme : 
" Fear the allurements of a specious bait, 
*' And well consider your own force and weight. " 

Boileau ne gagne pas à être " fait Anglais " ; mais 
l'exactitude de la version est remarquable ; les six der- 
niers de ces vers sont presque du mot à mot. Ce qu'il 
y a de plus intéressant pour nous dans la traduction 
de Soame et Dryden, c'est le remplacement des noms 

I. The poetical Works of John Dryden^ Esq. Edinburgh, etc. 6'^ vol. 
des British poets; p. 78. — J. Tonson ajoute : " Sir William fut ensuite 
" envoyé en qualité d'ambassadeur à Constantinople, sous le règne du 
'■ roi Jacques ; mais il mourut pendant le voyage. " 



96 L'ART POETIQUE. 

propres français par des noms propres anglais. Cette 
métamorphose, opérée par Dryden, constitue, selon 
nous, une vraie curiosité littéraire. Peut-être des érudits 
nous sauront-ils gréd'avoir reproduit ces noms'd'Outre- 
Manche dans notre commentaire. Ce ne sera point 
nous écarter de notre but, qui est d'expliquer le poème 
français par les contemporains de Boileau. \J Art Poé- 
tique français approprié, presque au lendemain de son 
apparition, à l'usage de la littérature anglaise, n'est-ce 
pas un fait unique dans les fastes du Parnasse ? Dryden 
ne s'avisa point, comme l'a fait Lord Byron, de railler 
la " creaking lyre " de Boileau et de la France (') ; 
il fit plus sagement, en accommodant pour les poètes, 
sujets du roi Jacques II, les leçons dictées par le 
** SieiLr de Boileaît ", près du trône de Louis le Grand. 
Voilà pourquoi Dryden remplace Malherbe par 
Waller, Racan par Spencer, M arot par Butler , Ronsard 
par Randal ; et ainsi des autres. Par la même raison, 
Dryden,'omet les règles de détail, qui regardent spécia- 
lement la poésie française, comme les lois de l'hiatus, 
des quatrains et tercets dans le sonnet, etc.; il n'a garde 
de traduire exactement des hémistiches comme ceux- 
ci : " Le Rondeaîi, né Gaulois... " ; " Le Français, né 
malin... " Il glisse sur les louanges décernées à Sa 
Majesté très chrétienne, et laisse dans l'encrier les 
victoires de la France enregistrées par Boileau. 

Boileau a-t-il connu cette traduction de son poème } 
Je ne le crois pas ; autrement il en eût parlé, et se fût 
certainement diverti de la transformation qu'on lui 
avait fait subir. Or, en aucun endroit de ses préfaces, ni 



" Boileau, whose rash envy could allow 
" No straJn, which shamed his country's creaking lyre, 
' ' That whetstone of the teeth — monotony in v\ ire. " 
(Childe-Harold, canto IV.) 



PROLÉGOMÈNES. 97 



de ses lettres, il n'est question de l'œuvre de Soame 
etdeDryden. Il est vrai que l'anglais, en ces temps- 
là, était réputé idiome barbare âpre aux oreilles 
" épurées ". 

Quelques années plus tard, ce fut le tour du Por- 
tugal. Dom Francisco-Xavier de Menezes, comte de 
Ericeira, essaya une traduction et envoya son essai à 
Boileau, qui fut charmé. Boileau ne comprenait point 
la langue de Camoëns {') ; il se fit rendre compte du 
travail poétique du noble Portugais ; puis il lui répon- 
dit, en le félicitant de la précision parfaite de sa ver- 
sion, et en le remerciant, dans un style chaud, imagé, 
pompeux, comme celui des Lusitaniens: " J'avoue que 
" la traduction que Votre Excellence a bien daigné 
" faire de mon Art poétique, et les éloges dont elle l'a 
" accompagné en me l'envoyant, m'ont donné un véri- 
" table orgueil. Il ne m'a plus été possible de me croire 
" homme ordinaire en me voyant siextraordinairement 
" honoré ; et il m'a paru que d'avoir un traducteur de 
" votre capacité et de votre élévation était pour moi 
" un titre de mérite, qui me distinguait de tous les 
" écrivains de notre siècle. Je n'ai qu'une connaissance 
" très imparfaite de votre langue, et je n'en ai fait 
" aucune étude particulière. J'ai pourtant assez bien 
" entendu votre traduction pour m'y admirer moi- 
" même et pour me trouver beaucoup plus habile écri- 
" vain en portugais qu'en français. En effet, vous 
" enrichissez toutes mes pensées en les exprimant. 
" Tout ce que vous maniez se change en or, et 
" les cailloux même, s'il faut ainsi parler, deviennent 
" des pierres précieuses entre vos mains... " 

I. \'. Lettre à Brossette, lo juillet 1701 : " Je sais assez bien l'espagnol, 

" mais jen'entends point le portugais, qui est fort différent du castillan,etc." 

La lettre de Boileau à " Son Excellence le comte d'Ericeira" est de 1697. 

l'art POÉTIQliE. 7 



98 L'ART POETIQUE. 

Après un torrent de louanges, Boileau termine son 
remerciement par cette promesse : " A la première 
" Edition de mes ouvrages, je ne manquerai pas d'y 
" insérer votre traduction. " Boileau changea d'avis, 
ou ne put réaliser ce bon dessein ; en tout cas, il 
n'offrit point à ses compatriotes cette poétique venue 
des " colonnes d'Hercule ". 

Le Comte de Ericeira lui-même n'eut pas le temps, 
ou le courage, d'éditer sa Traducçào da Arte Poetica 
de Boileau. Son œuvre ne parut que longtemps après 
la mort de l'auteur, dans le tome second de \ Almanak 
das Musas. En voici la première stance : 

" Em vâo quer no Parnasso um temerario 

" Da poesia tocar a sacra altura, 

" Se desde que nasceu tem por contrario 

" De um influxo secreto a luz impura : 

" Ao seu genio captivo, estreito, e vario 

" Nunca Phebo concède a attençào pura, 

" E o Pégase volante e generoso 

" Se Ihe nega detido, e vagaroso ('). " 

La version portugaise ne serre pas le texte de très 
près ; mais ceux-là mêmes, qui, comme Boileau, ne 
l'entendraient point, admireront le luxe de ses rimes 
croisées. 

Les Italiens, si maltraités par Boileau, ont aussi 
traduit cette pièce, qui est une satire de leur style, de 
leur goût, et de leurs écrivains. Il est vrai qu'ils ont 
attendu un siècle. On trouve imprimé à Paris, chez 
Didot, 1806 : " L'arte poetica di Boileau- Despr eaux 
" recala in ver si Italiani, da Antonio Buttura, vero- 

T. Almanak das Musas. — Nova collecçào de poesias, offerecida ao 
genio portuguez. Parte 2^, p. lxxxix. Lisboa, 1793. — Une seconde 
édition en a été publiée à Lisbonne, en 1818. Le R. P. J. da Cruz à qui 
nous devons ce renseignement, nous apprend qu'il existe une autre 
traduction portugaise de Touvrage de Boileau. 



PROLEGOMENES. 99 

" nese (') ". Berriat Saint-Prix assure que la traduction 
" de M. Buttura a été fort louée ('). " Elle eut même 
quelque succès de librairie, puisqu'on en trouve au 
moins une seconde édition. A notre avis, les alexan- 
drins de Boileau semblent bien maigres et bien pâles 
dans ce costume d'outre-monts ; comme on peut le 
voir par cette demi-douzaine de lignes du Canto primo ; 

" Su Pindo invan del poetar la cima 
" Spera arrogante autor : se non l'infiamma 
" Estro divin, se non gl' infuse il cielo 
" Poetic' aima, entro il suo corto ingegno 
" Schiavo ei sempre s'aggira ; alla sua voce 
" Apollo è sordo, e Pegaso restio. " 

La langue allemande, langue bien inconnue à Des- 
préaux et à nos grands écrivains, sujets de LouisXI V{5) 
s'est aussi enrichie, au commencement de notre Siècle, 
d'une traduction en vers de VAri Poétique. Ce travail 
est dû à un Feld- Maréchal autrichien, Ayrenhoff, 
littérateur, auteur dramatique, et partisan des idées 
classiques françaises. Sa version est bien peu célèbre, 
et ne se trouve pas même à la Bibliothèque Nationale. 
Le R. P. A. Buchmann a bien voulu la chercher pour 
nous à la Bibliothèque Impériale de Vienne, où il l'a 
découverte " dans une édition assez chétive " {*) et 
portant ce titre : Ayrenhoffs Kleinere Gedichte nebst 
desselbemnetrischer UeèersetzîiJtg der Art poétique von 

1. Le livre est dédié a sua eccellenza Ferdinando Marescalchi^ ministro 
" délie relazioni estere del regno d'Ilalia. " etc., etc., etc., et " délia legione 
" d'onore. " 

2. Œuv.de Boil., t. I, p. cxij. 

3. M. de Verderonne, mort en 1706, disait de lui-même : 

" Je parle assez passablement 

" Latin, Espagnol, Allemand ; 

" Allemand, non: c'est pour la rime. " 

{Galerie des Portraits de Mlle de Montpensier, Edit. de Barthélémy, p. 229.) 

4. Lettre du 17 Mai 1887. 



Rtai inTMFCA 



100 L'ART POÉTIQUE. 



Boileau Despreaux. — Neu verbesserte tind vermehrte 
Auflage. Wien, 1S12. Boileau acquiert fort peu d'am- 
pleur et dç grâce à ce déguisement. Il est, je crois, 
malaisé, de le réduire à une forme plus sèche que 
celle-ci : 

" Vergebens wird ein Dichter sich bemûh'n, 

" Den Gipfel des Pâmasses zu ersteigen, 

" Gab ihm der Himmel nicht bel der Geburt 

" Durch Einflusz der Gestirne, Dichtersinn ; 

" Sein Geist an Urkraft arm, ist ohne Nutzen thàtig 

" Apollo fiir ihn taub, das Flùgelpferd ihm statig. " (') 

Mais c'est surtout dans la langue d'Horace que l'on 
s'est exercé, de génération en génération, à versifier 
\Art Poétique. N'était-ce pas justice? Ce poème nourri 
de la lecture des Anciens, et enrichi des dépouilles 
Horatiennes, méritait bien d'être offert aux Muses du 
Latium. Boileau haïssait les vers latins modernes — 
bien qu'il en eût commis (^) ; mais il était sensible à 
l'honneur qu'on lui octroyait de le faire parler comme 
un sujet d'Auguste. Une de ses lettres affirme qu'il 
eût fallu " un cheval de poste ", pour traîner toutes 
les traductions latines dont on avait, de son vivant, 
habillé ses productions françaises. 

V! Art Poétique eut d'abord l'avantage d'être " e 
gallicis numeris in latinos translata ", par un ancien 
Recteur de l'Université de Paris, nommé Godeau. 
Le chant i^'' débute ainsi : 

" Nimirum vano sudat temerarius aestu, 
" Qui docto Pindi sub vertice, carminis artem 
" Affectât pulchra cum laude capessere mentis 
" Aethereae, nisi nascendo conceperit haustus 

1. Ayrenhoffs Kleinere Gedichte, etc. p. 'J2,. 

2. V. Dialogues contre les Modernes giii font des vers latins^ et Lettre 
à Brossette, 24 juillet 1699, etc. 



PROLEGOMENES. 101 

" Divines, factus genio instinctore poeta, 

" Nil potis est sapere ingenium, arcta compede vinctus 

" Nec prsesto est Phoebus, nec ei fit Pegasus aies (')... " 

Godeau allonge, modifie, embellit son modèle ; d'au- 
tres se sont efforcés d'enfermer dans leurs dactyles et 
spondées, le sens et les mots du législateur, ni moins, 
ni plus. On a en effet maintes fois recommencé cette 
besogne. Nous nommerons ici les principales versions 
de ce genre, qui soient venues à notre connaissance : 

\J Art poétique envers latins, par l'abbé Paul, Lyon, 
An XII, 1804. Cet ouvrage eut, je ne sais pour quelle 
cause, une seconde édition en 1820. 

" Ars Poetica N. Bolaei in versus latinos conversa, 
" Audore JJ. Laval. — 1822 {^). " 

" LArt poétique de Boileau^traduction en vers latins, 
"' par Jacq. Jos. Deglimes, Principal du collège de Tir- 
" lemont, Bruxelles, " 181 7 Cette version du latiniste 
belge est peut-être de toutes la plus parfaite. Exemple : 

" Vano tentabit nisu temerarius auctor 
" Scandere Pierii sublimia culmina montis, 
" Si minus incendit cœlestis flamma medullas, 
" Aut bona nascentem finxerunt astra poetam : 
" Ingenio premitur semper captivus in arcto, 
" Pegasus et sternax hune excutit alite dorso. " 

'' L' Art poétique etc.. par l'abbé Eugène Marc, 
" chanoifie honoraire de Bayeux, Président de la société 
" Linnéenne de Normandie. " Caen, 1875. L'exactitude 

1. Perilhistris viri Nie. Boileau-Despréaux Opéra e gallicis numeris 
in latinos translata a D. Godeau antiguo redore Universitatis studii 
parisiensis. Parisiis, MDCCXXXV^II, p. 285. Le poète Gacon avait 
promis au public une traduction en vers latins du poème de Boileau. 
(Cf. Goujet, Bibl. franchi. VII, p. 212.) Nous ne voyons pas qu'il ait 
tenu sa promesse. Fa'it-il l'en blâmer, ou en féliciter le public .' Félici- 
tons-en du moins le libraire de Gacon. 

2. Berriat S. -P. indique cet ouvrage et le précédent. V. t. I, pp. 
198 et 201. 



102 



L'ART POÉTIQUE. 



en est remarquable, presque idéale — : un hexa- 
mètre pour un alexandrin, comme chez le translateîw 
belge : 

" Frustra, in Parnassi coetu, temerarius auctor 

" Sublimem affectât callere poeseos artem, 

" Ni tacito influxu cœli moveatur ; et illum 

" Nascentem Genius formaverit ipse poetam 

" Ingenio nam semper erit captivus in arcto ; 

" Surde audit Phoebus, fit ei quoque Pegasus asper. 

Voilà bien le '' fidus intcrpres " et le " verbuin verbo ", 
autant que la chose paraît faisable en ces tours de force. 

On lit dans \ Hermès Ro7nanus de 1810 : " M. Hé- 
" non, ancien professeur de rhétorique à Reims et cha- 
" noine de la cathédrale.... était auteur d'une traduction 
" complète de X Art Poétique à^ Boileau en vers latins. 
" Cet ouvrage, fort estimé de tous ceux qui l'ont vu, 
" a été perdu pendant la Révolution ('). " 

Espérons que cette perte sera amplement réparée, 
grâce aux versions nouvelles que l'avenir réserve à la 
Poétique. M. Hipp. Rigault disait plaisamment, en 
parlant d'Horace : " Il n'y a pas de magistrat, de diplo- 
" mate, ou de général en retraite, qui ne le traduise 
" au moins une fois avant de mourir (^). " Boileau par- 
tao-e un peu cette enviable fortune avec le buveur-phi- 
losophe de Tibur. Souhaitons donc à \ Art Poétique de 
rencontrer encore de nombreux interprètes latins. Ce 
ne sera point un temps entièrement perdu pour ceux 
qui prendront cette peine. Les vrais — et rares — 
latinistes se procurent de la sorte une partie de plaisir, 
qui vaut toutes les parties d'échecs du monde, y com- 
pris ces " parties de dominos ", dont M. de Pont- 
martin goûte si modérément le charme ('). 



1. Toni. IV, p. 932. 



Étude sur Horace. — 3. \. plus haut, § XI. 



PROLÉGOMÈNES. 103 




XIII. — Valeur de l'Art Poétique. — Boileau Légis- 
lateur et Boileau écrivain dans l'Art Poétique. 

" C'est là qu'il faut des vers étaler 
l'élégance. " {Art poét,, ch. III, v. 

259-) 

OILEAU estimait son œuvre. Il en savait 
et il en goûtait le succès depuis vingt ans, 
lorsqu'il disait, en 16(^^,3.565 ve7's, " derniers 
" fruits de sa veine " : 

" Le temps n'est plus, mes vers, où ma muse en sa force, 
" Du Parnasse français formant les nourrissons, 
" De si riches couleurs habillait ses leçons ('). " 

Des " leçons " et de " riches couleurs ", voilà ce que 
le poète sexagénaire apercevait dans son travail. Ne le 
regardait-il pas à travers le prisme d'une bienveillance 
trop paternelle ? 

Nous aimerions à examiner ici tout à l'aise cette 
question ; mais ce serait empiéter sur l'étude minutieuse 
qui va suivre. 

Nous y passerons en revue chaque chose, presque 
chaque mot ; au fur et à mesure nous ferons juger les 
" leçons " et les " riches couleurs ", par les écrivains 
qui connurent Boileau et son siècle. S'il est besoin de 
rectifier ou d'infirmer tel jugement, nous le ferons, à 
la manière de Tacite " sine ira et sttidio ". 

Ici, sans préjuger des points de détail, donnons un 
avis d'ensemble, 1° sur les leçons, c'est-à-dire sur le 
fond même de X Art Poétique, 2° sur les coideurs, c'est- 
à-dire sur le style. 

1°. Le Fond. Despréaux est, ou s 2.'^'^^^. Je législa- 
teur du Parnasse français. C'est chose convenue, dite, 
redite, rebattue. Cette locution est passée dans la lan- 

I. Ep. X, V. 14 — 17. 



104 L'ART POETIQUE. 



gue; nous n'y contredirons point, pas plus que nous 
ne refuserons à Bossuet de le reconnaître pour l'aigle 
de Afeaux, ou à Fénelon de le saluer cygne de Cambrai; 
les rhétoriques le veulent ; respect aux rhétoriques ! 
Nous souscrivons donc au titre de Boileau ; nous 
l'adoptons, nous le défendons ; mais nous voulons 
qu'on l'explique. 

La Bruyère disait de Boileau : " Il semble créer les 
" pensées d'autrui " ; et au siècle suivant, Marmontel 
prétendait que Boileau, d'un bout à l'autre de la Poé- 
tique, n'a pas exprimé deux idées qui lui soient per- 
sonnelles. Entendus dans toute leur rigueur, ces deux 
jugements ne sont point deux éloges ; tous deux pour- 
tant, bien compris, sont très proches de la vérité. 

Boileau, en fait de principes généraux, de lieux com- 
muns touchant la poésie et le poète, a pensé comme 
l'aristocratie, ou si l'on veut, comme l'élite, des pen- 
seurs, soit de l'antiquité, soit de son époque ('). A peu 
près tout ce qu'il énonce en ce genre avait été écrit 
avant 1674, ou s'écrivait à l'heure où il rimait et limait 
son Art Poétique. Aux idées de tous, ou plutôt des 
meilleurs, il a joint le rythme de ses vers " forts et faits 
de génie ", la concision claire et classique de son style ; 
voilà la vérité, et v^oilà sa gloire législative. 

On a prétendu que X Art Poétique fut pour la poésie 
française ce que le Discours sur la Méthode avait été 
pour la philosophie. Erreur manifeste. Descartes fut 
un novateur ; Boileau n'a point innové ; il n'a, par sa 
Poétique, rien changé d'essentiel aux doctrines, ni aux 
façons d'agir des grands poètes ses contemporains. La 
preuve en est dans la simple inspection des dates ; pres- 

I. Au XVI [*= siècle l'élite des écrivains pensait comme la "docte" anti- 
quité.Xotre dernier membre de piirase semble contenir deux idées; au 
fond,c'est la même en deux mots. 



PROLÉGOMÈNES. 105 



que tous les chefs-d'œuvre du grand siècle sont anté- 
rieurs à 1674 ('). Nous ne voulons point nier que Boi- 
leau, par ses Satires surtout, n'ait réformé le goût ; 
Boileau fut vraiment réformateur ; mais non dans XArt 
Poétique. Quand cette œuvre parut, la réforme, ou la 
transformation était accomplie ; Boileau lui-même le 
constate implicitement : les principaux défauts qu'il 
signale et combat dans son Art Poétiq2ie,2i'^^^xx\ç:nwç.nX. 
déjà au passé (^). Donc ce poème n'est point le pendant 
du Discours sur la Méthode. Descartes s'était dressé, 
seul, tout d'un coup, contre l'antiquité, l'autorité, la 
coutume et l'usage. Boileau est le serviteur très hum- 
ble d'abord de l'antiquité grecque et latine, puis de 
cette sorte d'antiquité française qui remonte à Mal- 
herbe. Il s'incline, très docilement devant l'autorité 
aristotélicienne et malherbienne ; il en confirme les 
ordonnances par son respect, son obéissance, son dé- 
vouement. Il dit de Malherbe : 

" Toid recotinut ses lots. . . " 
" Marchez donc sur ses pas. . . " 

Sans doute, Descartes et Despréaux se donnent tous 
deux pour les hommes-liges de la raison ; mais Des- 
cartes, en vue d'abolir et d'abroger des coutumes invé- 
térées, séculaires; Despréaux, avec le dessein de main- 
tenir des usages reçus, admis, pratiqués chez lui et 
chez ses confrères : 

" Mais nous, que la raison à ses règles engage, 
" Nous votions... " 

Boileau est le satellite de la raison, soit ; mais d'une 
raison en plein exercice et en plein crédit, d'une raison 

-1. V. plus haut, § IV. 

2. Boileau en attribue la disparition au bon goût de la Cour (ch. I, v. 
91) ;à Malherbe (v. 131 et suiv.) ; à Tinfluence de la droite raison (ch. 
II, V. 123); au savoir (ch. III, v. 87), etc., etc. 



106 L'ART POÉTIQUE. 



qui, depuis des années déjà, règne et gouverne, à la 
façon de Louis XIV: 

" La raisofi outragée enfin ouvrît les yeux... " 

Boileau est un maître et seigneur, jouissant de tous 
ses droits ; droits, affichés par les autres maîtres de la 
pensée et de la langue ; droits assurés déjà par la pres- 
cription du temps et du succès. Pour quiconque veut 
bien se donner la peine de regarder attentivement, la 
prescription remonte, pour maint détail concernant 
" l'art des vers ", à Ronsard lui-même. Boileau n'a 
garde de le dire ; il l'ignore ; et s'il se fût jamais avisé 
de le soupçonner, il eût rougi de ces origines. 

Son Arl Poétique fut un code; je le veux bien, un vrai 
code, ayant force de loi, mais grâce à des habitudes déjà 
bien établies. Ce fut un code, non point fait tout d'une 
pièce, et promulgué au milieu de la barbarie ou de 
l'anarchie ; mais bien un code semblable à ceux de 
Dracon, de Solonetdes Décemvirs. Il n'invente point, 
n'impose point une loi toute fraîche éclose ; il résume. 
Il ne fait point une révolution ; il note, pour cer- 
taines particularités, les réformes déjà introduites dans 
les mœurs littéraires, il en exige l'observation. 

En fait de rythme, Boileau déclare s'en tenir aux 
arrêtés de Malherbe : 

*' // réduisit la muse aux régies du devoir. . . " 
" IlI le vers sur le vers n'' osa plus enmmber. " 

En fait de langage, il est de l'école du même Mal- 
herbe, et de Vaugelas ; comme l'hôtel de Rambouillet, il 
proclame que 

" Ze lecteur français veut être respecté. " 

Pour le théâtre, il admet les dogmes d' Aristote, re- 
nouvelés par l'académicien Hédelin, et depuis trente 



PROLEGOMENES. 107 



ans confirmés par le grand Corneille, depuis six ans, 
par Racine. 

Pour le " merveilleux ", il rejette avec mépris les 
tentatives trop récentes des poètes épiques, qui 
voulurent regimber contre la routine. Admettre en 
poésie le vierveilleiix chrétien, nommer les Anges et 
ne plus nommer Jupiter, Eole et Alecto ! fi donc ! ce 
serait une innovation ! un bouleversement ! une Fronde 
littéraire ! Contentons-nous des 



.ornements reçus. " 



" Reçus " de qui ?... de Ronsard, en droite ligne. 
Boileau n'a pas l'air de s'en douter ; et il frappe à coups 
redoublés sur ce pèi'e des dieux. C'était alors la mode. 

\J Art Poétique n'est point une charte sur nou- 
velles bases de la république des Lettres ; c'est simple- 
ment un recueil d'arrêts en pleine vigueur; ou encore 
un cahier des coutumes, franchises et immunités de la 
province du Parnasse, rédigé, transcrit, paraphé de la 
belle main de Despréaux, et publié l'an 31^ de la 
royauté de Louis XIV. 

On parle des théories de Boileau ; et nous em- 
ployons, nous aussi, ce terme dont tout le monde se 
sert. Mais au vrai, Boileau, dans son Art Poétique, ne 
fait point de théories. Son ouvrage ^^l pratique. Com- 
me l'auteur du Cuisinier français, cité par Molière ('), 
le législateur Boileau énumère des recettes — de bon- 
nes recettes — , sans remonter aux causes éloignées. 
11 expose le comment, sans se mêler (du moins pour 
l'ordinaire) d'exposer le poîirquoi. Demandez-lui les 
raisons de ses axiomes, apophthegmes, sentences ; il 
vous répondra : Cela se fait ainsi : 



I. Critique de l Ecole des Femmes^ se. Vil. 



108 L'ART POETIQUE. 



— " Uti sot trouve toujours un plus sot qui V admire. " 

— " Chez elle (l'ode) un beau désordre est un effet de l'art. " 

— " /l/aut, 7nême e?i chansons, du bon sens et de Part. " 

— " Soyez vif et pressé dans vos narrations. " 

Pourquoi ?... — C'est qu'il le faut ! et que cela doit 
être de la sorte. 

Les maximes de Boileau ressemblent, par un cer- 
tain côté, aux morales que Lafontaine adapte et coud 
à ses fables. Le Bonhomme dit simplement ce qui se 
passe chez les animaux, — ou plutôt chez les humains; 
ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce que tout le monde 
voit et entend, il le narre, 

*' Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts('); " 

cela lui suffit amplement; il ne fait pas un cours. 

De même les raisons que Boileau présente, quand 
il en présente, sont de celles que les philosophes 
nomment obvies. Aussi bien Boileau est toujours clair, 
rarement profond. Son poème enseigne Xart des vers, 
très peu la poésie; savoir, les sources, la nature, les 
effets de la poésie. Ce n'est point là son affaire. Il se 
borne à définir comment on s y prend, supposé que 
l'on soit poète. Boileau, n'ouvre point d'horizons et ne 
sonde point d'abîmes; il montre, il constate; ou bien il 
plante des jalons, 

" Quos ultra citraque ?iequit consistere rectum (^). " 

Il est le poète de l'expérience. Mais comme son expé- 
rience s'est formée généralement chez les meilleurs 
modèles, dans le meilleur monde, avec le meilleur bon 
sens, bien souvent ses recettes valent des théories. 

Voilà pourquoi parmi ses onze cents vers, on rencon- 
trera peu d'aperçus neufs et point d'essais hasardeux. 
Boileau ne voit et ne veut faire voir aux génies 

\. Liv. II, F. I. — 2, Hor. 



PROLÉGOMÈNES. 109 

'' brïilaiits d'une ardeur périlleuse'' qu'une route bien 
frayée, c'est-à-dire la méthode infaillible pour produire 
telle ou telle pièce, selon des règles admises. Il le ré- 
pète, d'un bout à l'autre de ses quatre Chants. Dès le 
début, il met son disciple aux prises avec 

" Vart des vers ( I^ 2); " 
il lui recommanda d'être 

" simple avec art (I, loi); " 
il se rit de 

'' l'art confus {l, 118)" 

de nos ancêtres. Pauvres gens ! qui n'avaient point de 
règles ! Il raille ce grand poète téméraire qui 

*'yf/ î4n art à sa mode (I, 1 24) ! " 

Vous, dit-il à son lecteur, soyez sage, travaillez avec 
ordre ; restez dans les bornes prescrites (IV) ; demandez 
à tel ou tel ancien les leçons 

" qu'il donnait de son art (II, 56) ''. 

Vous faites des odes! attention aux règles! observez- 
les, sans le faire paraître, et sachant que le désordre 

lyrique 

" est un effet de Vart (II, 72). " 

De l'art partout ! 

Qu'est-ce qu'une Tragédie ? C'est un tableau d'un 

fait terrible, 

" qui par Vart imité (III, 2) ", 

et reproduit par un 

" artifice agréable (III, 3), " 
plaise aux yeux et touche le cœur. Mais pour parvenir 
à ce double terme, 

" Nous voulons qu'avec art l'action se ménage (III, 44) " ; 
et pour le choix de nos effets tragiques, nous nous en 
rapportons à 

^H' art judicieux (III, 53)." 



110 L'ART POETIQUE. 



Ou est-ce qu'une Épopée ? C'est un poème travaillé 
av^ec art, comme par exemple ce 

" courroux (ï Achille avec art ménagé (III, 254). " 

Qu'est-ce qu'une Comédie ? Une imitation de la vie 
ordinaire, mais faite avec art; chacun est 

'■^ peint avec art, datis ce nouveau miroir (III, 353). " 

Et ainsi pour chacun des genres, ou grands, ou petits. 

Au chant iv^, Boileau revient sur ses pas et veut 

faire entendre qu'il faut être né poète; il cite l'exemple 

du médecin qui renonce "^ son art inJmmahi'' et 

réussit dans l'architecture. La cause ? c'est qu'il était 

" né dans cet art (IV, i:^. " 

Imite7-le ; au lieu d'être médiocre rimeur, livrez- 
vous à 

" un art nécessaire "/(IV, 27) 

Pourquoi ? c'est qu'il est 

" Dans tout autre art des degrés différents (IV, 29) " ; 

mais non point dans 

^^ L'art dati^ereux de rimer et d'écrire. " (IV, 31) 

Pourtant si vous vous sentez 

" trop resserré par Fart (IV, 79) ", 
apprenez 

'■'■de Part même àfratichir ses limites. " (IV, 80) 

La poésie enfin est 

" un art divin (IV, 132) "; 

la preuve ! c'est qu'il nous a été enseigné par les 
muses; c'est 

" leur art {IV, 165)!" 

Nous n'avons point relevé, tant s'en faut, tous les 
membres de phrase où Boileau s'est servi de ce mot ; 
mais il est facile de voir que ce mot est sa note domi- 
nante, ou même son refrain. Donc qu'il reste démontré 



PROLEGOMENES. 111 

que le législateur est surtout le poète du soin, de la 
mesure, de la minutie, beaucoup plus que de la verve, 
ou des entreprises généreuses et larges. Sainte-Beuve 
dit que Boileau " réforma les vers, mais comme Colbert 
" les finances, comme Pussort le code, avec des idées 
" de détail ('). " 

Donc, que l'on ne s'avise point de chercher dans 
ses " leçons " ce qui n'y est pas, une philosophie de la 
littérature, une révélation d'un idéal tout neuf ou 
d'une route frayée en une nuit. A notre humble sens, 
la grande lacune de cette pédagogie classique, c'est 
justement qu'elle ne dit rien de neuf, qu'elle ne révèle 
rien, dans le sens vrai et profond du mot, qu'elle ne 
fraye point de routes. Son rôle est d'indiquer des 
chemins bien battus, passablement sûrs, où l'on marche 
en bonne compagnie, mais toujours à la suite de quel- 
qu'un, et sur la piste de Boileau en personne, qui vous 
crie sans cesse : Prenez garde ! Ne quittez pas le sen- 
tier, d'une ligne : 

"Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie ! (f) " 

Que si l'un des voyageurs prétend contempler les 
cimes ; s'il veut regarder tout à l'aise, de haut et de 
loin ; s'il s'essaie à franchir les distances d'un élan 
personnel, le manuel de Boileau n'est point son fait. 
Comme tous les manuels, il sert beaucoup à la mémoire, 
bien peu à la réflexion. Qu'on ne s'imagine point non 
plus devenir poète en lisant \ Art Poétique ; ce serait 
perdre très niaisement son temps; tout comme on le 
perdrait si, pour avoir le génie d'agronome, on appre- 
nait par cœur les Géorgiques; ou si, pour se donner les 
capacités d'un Christophe Colomb, on étudiait la Navi- 

1. Portraits Litt. I, 1862, p. 16. 

2. Ch. I, V. 45. 



112 L'ART POÉTIQUE. 



gation d'Esménard. Ce n'est point ainsi que l'on 
découvre l'Amérique. 

Jamais on n'est devenu un Racine, et jamais on ne 
le deviendra, en gravant dans son souvenir les i6o 
premiers vers du chant iii^ de \ Art Poétique; m2j\s ç:n 
les comprenant bien, on se rendra un compte assez 
exact de l'art tragique de Britannicus. En comprenant 
bien le chant i^*", on se rendra un compte très parfait de 
la poésie de Boileau lui-même. En comprenant bien les 
quatre chants, vous saurez, à peu près, tout ce qu'il 
faut éviter, en vers et en prose. Avec cela, ayez du 
génie, servez-vous-en, et travaillez; vous êtes sûr de 
réussir; sic itui' ad astra ! 

Un grand mérite — sinon le plus grand — de XArt 
Poétique, c'est que Boileau, tout en y "créant les pen- 
" sées d'autrui," tout en s'y faisant le secrétaire de son 
siècle, y est resté lui-même ; j'entends satirique. Si 
Boileau n'est point, dans toute l'étendue de ce terme, 
un docteur, il est toujours un assez agréable railleur; il 
est né malin; il sait rire, quand il le veut et quand il en 
est besoin. Au beau milieu de ses pages didactiques, 
l'ennemi de Cotin garde "la haine d'un sot livre". 
Il fait la fonction d'un maître sage. C'est le professeur 
qui souligne les fautes de sens, de goût, de grammaire 
et qui dit à ses bons élèves : ne me les rapportez plus ; 
sinon, je vous... Quos ego ! 

Despréaux loue peu ; six ou sept noms à peine. Un 
de ses adversaires lui reproche même de se laisser 
arracher plus volontiers " une dent qu'une louange ". 
Mais chaque fois que, en regard d'un précepte, sa 
mémoire lui offre un nom " propre à la censure ", il 
s'égaie et il égaie ses lecteurs. A côté des lois qu'il 
codifie, Boileau édicté et exerce des pénalités contre 
les malfaiteurs du Parnasse. Il aurait voulu, déclare- 



PROLÉGOMÈNES. 113 

t-il implicitement dans une de ses Préfaces ('), remettre 
à l'ordre du jour un châtiment employé jadis par les 
rhéteurs de Lyon contre les méchants poètes ; on 
obligeait ces infortunés à effacer leurs propres vers 
avec leur langue. Ce supplice ne durait qu'un moment; 
Despréaux en inflige un non moins infamant, mais 
qui se prolonge encore. Il cloue les gens et les livres 
au pilori : d'Assoucy près de ses pièces burlesques, 
Brébeuf près de sa Pharsale emphatique, Ronsard près 
de sa cithare gréco-latine, ou de ses " pipeaux rus- 
" tiques ", Pelletier avec ses sonnets, Linière avec ses 
couplets,Calprenède avec son Juba gascon, ]\Iotinavec 
sa glace rimée, Gombaud avec ses ouvrages " tant 
" loués ", et même... Molière non loin de Tabarin. 
Boyer, Pinchêne, et six autres en trois vers sont par 
lui pendus à ce Montfaucon, 

Quelquefois, sans nommer les auteurs, il les désigne 
par des allusions transparentes. D'autres fois, dans son 
édition dernière et favorite de 1701, Boileau fait con- 
naître, en note, quel est l'auteur sous-entendu dans le 
texte. Il y a environ trente poètes français, espagnols, 
italiens, cités ainsi nommément, ou par synonyme, à 
la barre de Despréaux, par lui jugés et exécutés. Cer- 
tains personnages, sans être poètes, sont offerts sur cet 
échafaud à la risée et à la vindicte publique : comme 
Perrault le médecin, comme les sots qui peuplent les 
antichambres " chez le Duc et chez le Prince " ; comme 
les esprits quintessenciés d'Italie en quête de "faux 
brillants " ; comme les Turlupins, comme mademoiselle 
de Scudéry et je ne sais combien d'autres, U Art 
Poétique est en toute réalité la plus longue des Satires. 

Les tyrans des siècles passés faisaient respecter leurs 

I . Discours sur la Satire^ fin. 

l'art POÉTIQfH. 8 



114 L'ART POÉTIQUE. 



ordonnances et leurs caprices, en alignant aux re- 
gards de leurs sujets les têtes sanglantes de leurs 
victimes. Boileau emploie spirituellement et joyeuse- 
ment cette mesure contre les téméraires grim- 
peurs du Double-Mont. Les pénalités appliquées à 
propos confirment les lois littéraires tout comme les 
lois sociales; les supplices en rappellent la teneur, grâce 
à l'avertissement qu'ils donnent, et en assurent l'obser- 
vation, grâce à l'effroi qu'ils inspirent. " Discite justitiam 
viotiiii .'..." 

C'est de la bonne politique, même dans les Etats 
d'Apollon. 

2° Le Style. 
En 1 6/ 1 , l'auteur de la Préface du Recueil de Poésie^ 
édité par Port- Royal — c'étaitje crois, La Fontaine — 
émettait ce principe très simple et parfaitement incon- 
testable : " Un recueil d'excellents vers est le meilleur 
" Art poétique qu'on se puisse imaginer ('). " Rien de 
plus juste. Quand se sent-on " né poète ", comment 
développe-t-on " l'influence secrète " du ciel ? En lisant 
les maîtres. Les beaux vers révèlent la poésie et en- 
seio-nent les beaux vers. Est-ce le cas des hexamètres 
didactiques de Boileau? Les vers de X Art Poétique sont 
comme tous ceux de Boileau : 

" Bien ou mal, tous disent quelque chose. " 

Nombre d'entre eux, peut-être une quarantaine, 
comme le poète leur en fait compliment par sa x^ 
Épître : 

" Sont devenus proverbes en naissante " 

Ce sont ceux-là que tout le monde sait, que tout le 
monde cite, quelques-uns à tout propos, et peut-être 

I. Tome \y Préface. 



PROLEGOMENES. 



115 



hors de propos. On en rencontre à chaque page des 
quatre chants ; ils ressortent et brillent parmi leurs 
voisins, comme 

" Des clous d'or, fixant la vérité ('). " 

Boileau apparaît dans toute sa puissance de versifi- 
cateur, là surtout où il y a des difficultés à vaincre, des 
tours de force à accomplir ; quand il y a des pensées 
communes à vêtir de style soi-disant noble ; — quand 
il s'agit de traduire ; voyez, par exemple : chant i^^, 
V. 64-68, les extrêmes ; chant m, les âges; — quand il 
s'agit de définir; telles sont les définitions de la rime 
(chant i), du sonnet (chant 11), des unités (chant m), 
etc. ; — enfin toutes les fois qu'un trait de satire per- 
sonnelle se présente: l'histoire de la métamorphose de 
Claude Perrault est, comme versification, l'un des 
morceaux les plus achevés de la Poétique. 

Tous les vers, suivant le mot de La Bruyère, en ont 
été " travaillés avec art" ; ils ont été remis " vingt 
" fois sur le métier ", polis et repolis. Néanmoins — 
que Despréaux me pardonne — tous ne sont point 
parfaits. 

D'après cette histoire mythologique du sonnet, 
élaborée par Boileau (chant 11), le " dieu bizarre " des 
rimeurs avait grandement favorisé ces bagatelles de 
quatorze lignes ; — à telles enseignes qu'Apollon : 

" Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer. " 

C'est grand dommage qu'il n'ait point affiché sem- 
blable interdiction au frontispice de l'Art des vers. 

On m'accusera de sévérité ; soit ; si la sévérité est 
permise, n'est-ce pas, en bonne justice, à l'endroit du 

\.L. Veuillot, Satires. 



116 L'ART POETIQUE. 



plus rigide des censeurs, et d'un écrivain qui, la férule 
en main, s'établit maître de poésie : 

" Auteurs, prêtez T oreille à mes iustruetiivis .'" 

Je trouve dans un tiers des alexandrins de XArt 
Poétique un ou plusieurs des cinq défauts suivants : 

jo Faiblesse provenant de la platitude des expres- 
sions ; 

2° Faiblesse provenant de " l'abondance stérile " 
des adjectifs ; 

3^* Faiblesse provenant d'innombrables adverbes, 
faisant fonction de cheville, ou même faussant la pensée 
qu'ils exagèrent ; 

4° Faiblesse provenant de la répétition d'autres 
mots ; 

5° Faiblesse provenant des rimes. 

1^ Quand on y regarde. d'un peu plus près, et cela 
même sans les préventions d'un Zoïle, on découvre 
dans ce chef-d'œuvre nombre de lignes, qui ressem- 
blent fort à de la vile prose ; ces distiques, par exemple: 

" U71 sage ami toujours rigoureux^ inflexible, 
" Sur Tos fautes jamais ne vous laisse paisi/'/e. " 

(Ch. I, V. 199-200.) 

De la foi d'un chrétien les mystères terribles 
D'ornements égayés ne sont point susceptibles. " 

(Ch. III, V. 199-200.) 

" Un lecteur sage fuit un vain amusement 

" Et veut mettre à profit son divertisseme?it. " 

(Ch. IV, V. 89-90.) 

" Ses ouvrages tout pleins d'affreuses vérités 
" Etincellent pourtant de sublimes beautés. " 

(Ch. II,v. 159-160.) 

Si ce n'est point là de la prose, qu'est-ce donc ? La 
poésie est-elle ainsi faite ? 



PROLEGOMENES. 117 

2^ Des distiques que l'on vient de lire deux ou trois 
démontrent aussi avec quelle profusion le poète accu- 
mule les pâles adjectifs, pour fournir ses douze pieds. 
Combien de fois Boileau a-t-il recours à ces qualificatifs 
de remplissage ! Il charge l'Idylle d'une douzaine 
d'épithètes en huit vers. Citons les quatre derniers: 

" Telle aimable en son air, mais Jmnible dans son style, 
" Doit éclater sans pompe une élégante Idylle ; 
" Son tour simple et naif n^a rien de fastueux, 
" Et n^aime point F éclat d^un vers présomptueux. " 

(Ch. II, V. 4. 8.) 

Son torrent du chant i^^ roule quatre adjectifs en 
deux vers. Ailleurs tel distique traîne à la fois quatre 
et cinq adjectifs, un ou deux adverbes et une kyrielle 
de conjonctions : 

" On peut être à la fois et pompeux et plaisant, 
" Et je hais un sublime ennuyeicx et pesant. " 

(Ch. III, V. 289-290.) 

" J?'un 7iom seul quelquefois le son dur ou bizarre 
" Rend U7i poème entier ou burlesque ou barbare. " 

(Ch. III, V. 243-244.) 

Les deux monosyllabes toitt et seid sont réellement 
prodigués à satiété ; que la mesure soit trop courte 
d'un pied, Boileau comble le vide, d'un setil ou d'un 
tout ; mais presque à chaque coup, ces petits mots qui 
disent tant, outrepassent la vérité ; comme on peut 
voir dans la fameuse histoire, écrite à vol d'oiseau, tou- 
chant la poésie des trouvères : 

" Le caprice tout seul faisait toutes les lois. " 

(Ch. I, V. 114.) 

30 Mais les adverbes disputent la palme du nombre, 
comme de la banalité, à ces ennemis du substantif et 
de l'exactitude. Il est superflu de les compter, ou de 
les numéroter; ce serait un travail de patience et de peu 



118 L'ART POETIQUE. 



de profit. Il en est en particulier trois ou quatre, dont 
Boileau se sert comme Mignot de la muscade ; ce sont 
les mots : toujours, jamais, souvent, etc. Ils garnissent 
de leurs deux syllabes une foule d'hémistiches, et sont, 
comme le disait assez heureusement Pradon, " de la 
" bourre pour enfler le vers ". (') Prenons le premier 
chant ; nous y trouvons : 



Toujours captif; (v. 5.) 
Souvent un esprit; (v. 19.) 
Toujours le bon sens ; (v. 28.) 
Toujours vos écrits; (v. 37.) 
Toujours loin du droit sens ; (v. 40.) 
Souvent qu'une voie ; (v. |8.) 
Jamais sans l'épuiser ; (v. 50.) 
Ne sut jamais écrire ; (v. 63.) 
Souvent la peur; (v. 64.) 
Toujours uniforme; (v. 71.) 
Toujours sur un ton ; (v. 74.) 
Souvent chez Barbin ; (v. 78.) 
Que ce style jamais ; (v. 95.) 
Que toujours dans vos vers ; (v. 105.) 
Toujours chercher ; (v. 146.) 
Toujours embarrassées ; (v. 148.) 
Toujours sacrée ; (v. 156.) 
Toujours, quoi qu'il fasse; (v. 162.) 
Que jamais du sujet; (v. 181.) 
L'ignorance toujours; (v. 185.) 
Toujours rigoureux ; (v. 199.) 
Sur vos fautes jamais; (v. 200.) 
Souvent sur ses vers ; (v. 208.) 
Toujours constant ; (v. 216.) 
Souvent il en trouve; (v. 225.) 
Trouve toujours; (v. 232.) 



I. Le triomphe de Pradon, p. 56. Citons encore une critique du même; 
il relève l'expression " vai?iement suspendu^', au vers 7 du Discours au 
Roi. " Vainement est un de ces adverbes moulés sur le magnifiquement 
" et le superbement du Sonnet de Trissotin, qui ne servent qu'à gonfler 
" le vers. " (Ibid., p. 12.) Pradon, en cet endroit, fit preuve d'érudition. 



PROLEGOMENES. 119 

Le lecteur qui en aura le temps et le courage pourra 
compter les mêmes répétitions de ces trois adverbes 
dans les autres chants, et voir combien de fois ils sont 
amenés uniquement par la mesure. On ferait une liste 
du même genre — moins riche cependant — pour les 
adverbes : d abord, aussitôt, sans peine, enfin, en vain, 
partout, quelquefois, toutefois. 

4° Après le premier jet de \Ode sur la prise de 
Nannir, Boileau avouait à Racine que, dans ces 
strophes illustres, les mêmes termes étaient « répétés 
jusqu'au dégoût ». Il aurait pu faire le même aveu 
en relisant la Poétique. Nous venons d'en fournir la 
preuve pour les adverbes ; les autres catégories gram- 
maticales subissent la même fortune sous la plume du 
secrétaire des Muses classiques. Chose vraiment sin- 
gulière, lorsque Boileau a écrit un mot, il est rare qu'il 
ne le fasse pas reparaître à trois ou quatre lignes de 
distance. 

Ces répétitions sans fin n'échappèrent point aux 
premiers « éplucheurs » de \ Art Poétique. Nous en- 
tendrons, au cours de notre commentaire, Pradon et 
ses collègues applaudir avec ironie au retour d'expres- 
sions identiques ('). 

Même remarque pour certaines formules et tour- 
nures, comme celles-ci : 

" N'allez pas sur des vers sa?is fruit vous consuvier ; 

" N'allez point aicssi sur les pas de Brébeuf ; 

" N allez pas toujours d' une pointe frivole ; 

'* Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux ; 

" N'allez pas d'im Cyrus nous faire im Artamhie ; 

" Fabuleux chrétiens, n'allons point dans nos songes ; 

'* N allez pas des F abord sur Pégase monté, etc. " 

■2. Encore une remarque crudité de Pradon, au sujet du mot " hôte ", 
dans le Repas ridicule : " Il (Boileau) nous ferait presque soupçonner 
" qu'il veut imiter Homère, qui redit toujours les mêmes épithètes. " 
{Le Triomphe, etc., p. 86.) 



120 L'ART POÉTIQUE. 



5° Le soin de la rime est une des premières recom- 
mandations de VArt Poétiqtie ; Boileau en a tracé les 
lois avec amour. Mais ne pouvait-il pas encourager 
les poètes au soin de la rime par son propre exemple? 
il l'aurait dû. Une rime heureuse, aide grandement la 
pensée qu'elle accompagne; elle «la sert et l'enrichit». 
Malheureusement les rimes de \ Art Poétique ne sont 
des modèles que de loin en loin ; bien peu d'entre elles 
sont choisies; beaucoup sont banales jusqu'à la pau- 
vreté, et justifient le reproche très plat que Pinchesne 
adressait à Boileau, en 1674 : " Ton vers, lui disait-il: 

" Est sujet à finir, par la rime, itnpeu mal ('). " 

Les rimes en adjectifs ou participes abondent ; on 
en trouve même, en plus d'un passage, quatre et six à 
la file('). Sur les onze cents vers, il y en a environ deux 
cents qui se terminent par des consonances misérables 
comme celles-ci : 

'* O vous donc, qui brûlant d'une ardeur périlleuse, 
" Courez du bel esprit la carrière épineuse. " 

(I. V. 7-8.) 

** De la foi d'un chrétien les mystères terribles 
" D'ornements égayés ne sont point susceptibles. " 

(III, V. 199-200.) 

Les rimes en adverbes et en infinitifs se multiplient 
aussi par trop. Ce sont les écoliers qui se permettent 
de finir ainsi leurs lignes mesurées : 

" Mais ce parfait censeur se trouve raretnent, 
*^ Tel excelle à rimer qui Jjige sottement. " 

(IV, V. 81-82.) 

1. V. B. S.-P. T. I, p. Lxxxvnj, 

2. N'était-ce pas grand'honte à Despréaux de s'exposer à ces formules 
de pitié d'un Pradon : "Je lui passerai ses rimes-chevilles !... " {Le 
Triomphe, etc., p. 73.) 



PROLÉGOMÈNES. 121 



Les vers léonins sont fréquents : 

" Mais son emploi n'est pas d'aller dans une place 
" De mots sales et bas charmer la populace. " 

(III, 403 404.) 

'' Le secret est d abord de plaire et de toucher ; 
" Inventez des ressorts qui puissent m' attacher. " 

(III, 25-26.) 

" // compte des plafonds les ronds et les ovales ; 
" Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. " 

(I, 55-56.) 

Malgré mon estime pour l'ensemble de l'ouvrage, 
je ne saurais m'empêcher de voir en tout cela mainte 
négligence. 

On pourrait en noter d'autres ; ainsi les répétitions 
d'idées ; le début du chant iv est la redite des qua- 
rante derniers vers du chant premier ; — les liaisons 
forcées ou prosaïques ; — la sécheresse des dévelop- 
pements ; et par dessus tout les fantaisies d'histoire. 
Le poème marche comme le ruisseau décrit au vers 
cent soixante-septième du chant i^'^ ; lequel 

^'' sur la molle arène, 
" Dans un pré plein de fleurs lentement se promène ; " 

c'est bien cela, sauf les fleurs. Point d'images fraîches 
ou gracieuses, qui reposent l'esprit et colorent la 
pensée. Ce ruisseau et une bergère imitée de Racan, 
et une abeille dépouillant de fleurs " le rivage ", voilà, 
je crois, les trois seuls souvenirs de la campagne, dont 
Boileau ait orné son livre Poétique. X 'est-ce pas un 
peu maigre (')? 

M. Ém. Lefranc, dans son Histoire critique de la 
Littérature, émet ce jugement : " Despréaux avait 

I. Il y en a deux ou trois autres, mais défigurés par des allusions 
mythologiques ; comme " les roseaux" où Pan se cache ; et un "orage", 
où souffle Eole. 



122 L'ART POÉTIQUE. 



" acquis le droit d'être le législateur du Parnasse ; il 
" fit \ Art PoétiqiLe, ouvragre qui l'emporte de beaucoup 
" sur \ É pitre atLx Pisons d'Horace, par la récrularité 
" du plan, par le bonheur des transitions, par l'élégance 
'• ferme et soutenue du style ('). 

C'est tout juste le contraire qui nous semble la 
vérité ; et en cela nous partageons entièrement 
l'opinion de M. de Pontmartin — et de beaucoup 
d'autres. Nous avons déjà parlé de la régidarité du 
plan: le plan d'Horace, sans être désigné par les chiffres 
précis de chants ou de chapitres, est fort régulier ; et 
Boileau l'a en bonne partie copié;chezBoileau relevons 
seulement un détail de plan. "Dans le troisième chant, 
" l'ordre des idées n'est pas naturel. Pourquoi passer 
" de la tragédie à l'épopée, à l'aide d'une liaison pure- 
" ment artificielle, et revenir à la comédie, sans aucune 
" espèce de liaison(') ?" Après avoir rimé les préceptes 
du poème épique, les règles du merveilleux, les éloges 
d'Homère et de Virgile, les satires contre Saint- 
Amand, Carel, Desmarets, Boileau écrit : 

" Laissons-les donc entre eux s'escrimer en repos ; 
" Et sans nous égarer, suivons notre propos ! " 

Ce " pr'^pos ", c'est l'histoire de la comédie ! Quoi 
qu'en dise Boileau, il s'est certainement " égaré ". On 
voit en ce même endroit ce que ]\I. Lefranc appelle 
audacieusement "le bonheur des transitions". Tandis 
que Boileau travaillait à sa Poétique, le compila- 
teur JMosant de Brieux disait du poète Bertaut : 
" Bertaut... était un bon couturier et un mauvais 
" rentrayeur ; c'est-à-dire qu'il ne savait pas assez 
" l'art de faire ces liaisons imperceptibles que deman- 

1. Éd. de 1840, Renaiss. et siècle de Louis XTV, p. 343. 

2. P. A. Cahour, 1. c, p. 5. 



PROLEGOMENES. 123 

" dent les vers, et qu'il mettait trop en œuvre les car, 
" mais, donc, puis, ores, et autres connexions grossières 
" que la prose se réserve (') ." On pourra juger, en 
maint endroit que nous soulignerons, si Boileau ne fut 
pas, comme " rentrayeur ", disciple de Bertaut. 

Quant à l'élégance ferme et soutenue "du style", 
M. Lefranc me permettra de la trouver chez Horace 
tout autant que chez Despréaux. Horace a même un 
avantage ; il ne dogmatise point " par chapitres " ; il 
cause ; par ce seul fait, il ne se condamne point à être 
toujours "soutenu", c'est-à-dire solennel, — par suite, 
légèrement ou lourdement monotone. 




XIV. — Dernier mot. 

'EST une habitude chez les critiques de 
mettre en regard la Lettre aux Pisons 
et \ Art Poétiqtce, pour se livrer ensuite à 
cet exercice d'antithèses, qu'on nomme un 
parallèle. Nous ne nous accorderons point le luxe 
d'une demi-page de phrases, commençant, à tour de 
rôle, par l'zcn, VaiUre ; celui-ci, cebii-là... Ce que nous 
venons de dire, joint aux notes du § X, nous suffira et 
à nos lecteurs aussi. 

Nous ne rapprocherons point davantage du Traité 
Poétique de Boileau les notes brèves et obscures 
d'Aristote, ni l'amplification facile et médiocre de Vida. 
La Poétique d'Aristote est le canevas d'un cours, tel 
qu'un professeur le jette sur son cahier, un instant 
avant de monter en chaire. L'Art Poétique de Vida 
est un thème à vers latins, allongé par un fort 

I. Recueil de Pièces en vers et en prose, Caen, 1671. — V. Goujet, 
Bibl. Franc, t. XIV, p. 163. 



124 L'ART POÉTIQUE. 



humaniste ; c'est la suite, ou le pendant, du Litdus 
Scacchiorum. 

Il n'y a, de fait, quedeux ^r/^/'^i^/z'^z^^i'.Y en aura- 
t-il jamais un ou plusieurs autres? C'est chose possible 
mais douteuse. .Nous ne sommes plus au temps des 
Poétiques, ni des Épopées ; le monde est trop vieux. 
Des 60 ou 80 épopées entreprises chez les nations 
civilisées, on en reconnaît six ou sept pour vraies, et 
tolérables. Douze mille vers !... Il faut, disait Michaud, 
six mille hommes pour les lire. 

De tous les essais d'Arts Poétiques, on en admet 
deux comme classiques, la causerie d'Horace et le 
poème didactique de Despréaux, S'il nous était donné 
dans un ou plusieurs siècles, de revenir visiter les col- 
lèges et séminaires de France, nous y trouverions, à 
coup sûr encore, la jeunesse française traduisant 
XHumano capiti..., et apprenant par cœur : C est en 
vain qtcau Parnasse... S'il en était autrement, on 
pourrait, à coup sûr, s'écrier : Les barbares sont re- 
venus ! 

Est-ce à dire que Boileau ait réussi à faire VArt 
Poétique le plus parfait, que notre littérature soit en 
droit d'attendre ? Non certes. Mais qui jamais nous 
en donnera un meilleur? Lorsque Boileau condensa en 
son petit volume les principes qui avaient force de loi 
chez la Heur des lettrés ses contemporains, il se donna 
sur tous les futurs législateurs un incomparable avan- 
tage. — Voilà, dit-il, en montrant son poème, comment 
nous entendions les choses littéraires, au moment où 
Corneille quittait la scène, où Racine achevait son 
Iphigénie, où Molière mourait. Si vous l'osez, pensez 
mieux, et faites mieux. — Qui l'osera ? 

La grande leçon, la première de toutes, peut-être 
la seule utile, que Boileau ait dictée aux Poètes — il 



PROLÉGOMÈNES. 125 



les connaissait bien — est celle-ci, dont les poètes 
auront toujours besoin : " Soyez sages ! " Boileau la 
leur répète partout. 

Il serait souhaitable que ce maître en sagesse Poé- 
tiqjie fût le plus parfait des poètes, et que son Art des 
vers fût le parangon de la poésie française ; mais où 
donc est le soleil sans tache, le chef-d'œuvre sans 
défauts, l'Homère qui ne dorme jamais, le génie qui ne 
soit " borné par quelque endroit " ? 

Après avoir remercié Boileau de son poème très 
prudent, après l'avoir lui-même, selon l'usage, salué 
pocte de la raison et législatetir dic Parnasse français, 
nous écririons volontiers sur le dernier feuillet de son 
œuvre, ce que Vauquelin de la Fresnaye avait écrit, 
de sa main, en tête de son Art Poétique: " Je ne trouve 
rien ici-bas d'admirable que les Œuvres de Dieu. " 

La perfection ne se rencontre que là. 




!j±t. .4«' 4^ >4*' 4*' 4*- 4*' 1^ "^ '4*' 1^ '^t' "^ "^ '4*' "^ '4^ 

'' A^ ^ jaJ iM ^^ rfa /Al jAa. .^..g^a. -cfta. J^^ JAa. jfti jAi aAi ïAi. ^Ai gifa )Ai jJb ^ " 



CHANT I. 



^ +♦" '♦a* '♦l* '♦t*' ■♦^ '♦^ -t^ '♦^ -t^ '♦^ 'T^ -t^ -f^ ■+^ /t^ -t^ 'M* /«^ <H^ ^ 

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur 
Pense de l'art des vers atteindre la hauteur. 

|ES le second vers, Desmarets et Pradon 
commencent leurs critiques ou leurs chi- 
canes. " Premièrement,s'écrie Desmarets,on 
" ne dit point /a hatiteii^^ d'uit art ("). " — 
" J'ai entendu, dit Pradon, critiquer à d'habiles gens : 

" Pense de V art des vers atteindre la hauteur ; 

" que la hautettr d'un art ne se disait point ; mais bien 
" l'excellence et la finesse d'un art, non plus que génie 
" éh'oit et large (v. 5) ; mais faible et fort ; et que 
" c'était être ?/;/ téméraire auteur, <^ç. de hasarder de 
" pareilles expressions (''). 

D'autres, plus érudits que Pradon, veulent trouver 
dans ces deux premiers alexandrins une réminiscence 
de Vauquelin de la Fresnaye. Vauquelin avait dit, à 
propos de Virgile : 

" En l'épique tu peux suivre ce brave auteur ; 

" Nul ne peut en sa langue atteindre à sa hauteur (3). " 

Saint-Marc prétend que " \ expression de Boileau 
" est phts qiii7iiitée'\ Je consens à voir dans cette 
similitude de rimes et de langage une pure rencontre. 
Toutefois le début de Boileau, dans son ensemble, est 
ou paraît être, une répétition du début de Vauquelin. 



1, La défense du poème héroïque, 1674, p. T]. 

2, Nouvelles remarqtics sur tous les ouvrages du sieur D***. — Re- 
marques sur l'Art Poétique. 1685, p. 86. 

3, Art Foét. L. I. 




CHANT I. 127 

Vauquelin veut, lui aussi (il le déclare au 5e vers), 
enseigner " l'art des vers ". Et il dit au roi Henri 
III : 

" Sire, je conte ici... quels auteurs, quelle trace, 

" Il faut suivre, qui veut grimper dessus Parnasse ('). " 

Pour l'un et l'autre, il s'agit d'arriver aux cimes du 
Double-Mont. Vauquelin y " grimpe " ; Despréaux 
" pense" en " atteindre la hauteur". 

Ce qu'on sait le mieux de X Art Poétique, c'est le 
commencement. Mais d'aucuns le récitent un peu trop 
comme Petit-Jean débitait celui de son plaidoyer. La 
mémoire fait tort à l'intelligence. Combien ont répété: 
C est 671 vain qiiau Parnasse..., sans prendre garde 
à l'entortillement de la phrase et de l'idée! La meilleure 
critique de ce début est celle qui consiste à le traduire 
en prose : Cest en vain qu'un autenr téméraire pense 
atteindre la haitteur de r art des vers aie Parnasse. 
Franchement, si Boileau eût pris la peine de faire 
cette version, n'eût-il pas aperçu là un peu du galima- 
tias de la Pncelle, ou du fatras de Brébeuf .'^ Ces deux 
rimes faciles : auteur et hauteur, qui ont l'air d'un jeu 
de mots, auront entraîné sa plume. 

" Ati Parnasse...'' Depuis la Renaissance, jusqu'au 
xix^ siècle, la poésie s'appela /^ /'^?7';/(^5.y^/ l'inspiration 
s'appela : Les Muses, Apollon, Pégase, Hippocrhie, le 
Permesse, comme la mer s'appelait Neptune, la guerre 
Mars ou Bellone, et le vent Eole. Toutes les produc- 
tions légères qui grossissent les recueils du xviT 
siècle répètent cette mythologie, avec mille et une 
variations. Nous entendrons, dans le chant m, Boileau 
plaider chaudement la cause des divinités grecques et 
romaines. Nous y examinerons ses raisons et les argu- 

I. ArtPoét.'L. I. 



128 L'ART POETIQUE. 



ments des adversaires. Car ce système mythologique 
eut de nombreux et ardents adversaires, même sous la 
dictature de Boileau. Desmarets se déclarait ainsi 
fièrement, en face de Boileau, contre l'Olympe, le Par- 
nasse, et le sacré vallon : 

" Pour moi, je ne connais ni Muses, ni Phébus ; 

" Je suis bien détrompé des antiques abus. 

" Qui les suit, dans l'erreur à tout pas s'embarrasse; 

" Les chemins sont rompus qui menaient au Parnasse. 

" Pégase et les Neuf-Sœurs ne sont plus de saison ; 

" Je veux pour mon secours Dieu seul et la raison ('). " 

Le docte Baillet, l'admirateur de Boileau mais l'en- 
nemi juré des vieilleries païennes, appelait plaisam- 
ment Phébus et les Neuf-Sœurs " le ménétrier et les 
danseuses du Parnasse(') ". 

Saint-Amant se moqua fort agréablement de toutes 
ces vieilles choses : 

" Nargue du Parnasse et des Muses, 
" Elles sont vieilles et camuses ; 
" Nargue de leur sacré ruisseau, 
" De leur archet, de leur pinceau ; 
" Et de leur verve poétique, 
" Qui n'est qu'une ardeur frénétique ; 
" Pégase enfin n'est qu'un cheval. " 

Mais la conclusion de ces imprécations est digne du 
poète des cabarets. 11 dit adieu à l'eau de l'Hippocrène 
pour mieux boire du " blanc et clairet ". Nombre 
d'autres se moquèrent du Double- Mont, des Neuf- 
Sœurs, et de leur " bidet " Pégase ; mais la mode en 
fut continuée. 

Vers la fin du xvii^ siècle, un tout jeune poète, 
Roy, s'écriait une ode : 

I. La déf. du poème hér. — Dial. I, p. 4. 
i.Jiis;. des sav., t. V, p. 21 S. 



CHANT I. 129 

" Jusqu'à quand verrons-nous par neuf filles ridées 

" Le Double Sommet habité? 
" Avec de tels objets, où prendre des idées 

" D'agrément et de nouveauté (') ? " 

Cependant ce jeune nourrisson des Sœurs Piérides 
s'inspira comme ses confrères à la source aganippide 
et puisa, comme eux, dans le Permesse, des images 
ridées comme ses Muses, " vieilles et camuses ", 

Boileau fut fidèle au Parnasse, jusqu'à la fin ; et il 
crut voir les " chastes nymphes du Permesse " quand 
il chanta la prise de Namur. En terminant son œuvre 
législative (ch. iv), il offre aux apprentis rimeurs : 

" Ces leçofis que sa Muse au Paiyiasse 

" Rapporta, jeune encor, du wiiunerce d'Horacei^). " 

Vingt-cinq ans plus tard, Boileau traduisait, en style 
moins collet-monté, les deux premières lignes de son 
premier chant : " La racaille poétique... est logée au 
" pied et dans les marais du Mont parnassien, où elle 
" rampe avec les grenouilles et avec l'abbé de Pure ; 
" et Apollon est logé tout au haut avec les Muses et 
" avec Corneille, Racine, Molière, etc. Jamais mé- 
" chant auteur n'y arriva ; et quand quelqu'un en veut 
*' approcher, musœ furcillis prœcipitein ejiciunt (^). 

" L'art des vers.. y Boileau ne parle point de l'In- 
vention, qui, selon Scudéry lui-même (^), doit être la 
première préoccupation du poète. Boileau nomme à 

1. Noîiveau choix de Pièces en vers, 171 5, t. I, p. 69. 

2. C'est sur les hauteurs arides de la montagne à la double cime que 
Saint-Pavin dit aussi avoir rencontré Boileau, causant avec Horace et 
Régnier et les pillant sans vergogne : 

Despréaux, grimpé sur Parnasse, etc. " 

3. Lettre à M. de la Chapelle, 3 janvier 1700. — Corres. de B. D. et 
de B. Ed. A. Laverdet, p. 434. 

4. Préface d^Alaric. 

l'art poétique. 9 



130 L'ART POÉTIQUE. 



peine et en passant l'inspiration, le " mens divinior ". 
Perrault n'avait pas tort de prétendre que, dans les 
œuvres de Despréaux, il s'agit, à peu près uniquement, 
de " versification (') ". 

Boileau semble oublier que 

" L'art ne fait que des vers, le cœur fait le poète, " 
comme l'écrira André de Chénier. Toutefois, même au 
siècle de Boileau, les beaux esprits savaient distinguer 
la poésie de " l'art des vers". Fénelon, qui en cela plaide 
un peu pour sa propre cause, marquait ainsi cette dis- 
tinction : " Le vulgaire ignorant s'imagine que c'est là 
" la poésie ! On croit être poète, quand on a parlé ou 
" écrit en mesurant ses paroles. Au contraire, bien 
" des gens font des vers sans poésie, et beaucoup d'au- 
" très sont pleins de poésie, sans faire de vers (^). 

En parlant uniquement de F " Art des vers ", Boi- 
leau traite de ce qu'il sait. Son travail poétique se borne 
d'ordinaire à enchâsser des axiomes, et de sages con- 
seils, dans des vers faits " avec art". De l'enthousiasme, 
de l'inspiration, il n'en veut et n'en a que pour " le beau 
" désordre " de l'ode, lequel même est un effet de 
l'art (3) ". 

Boileau avoue avec quelque modestie, que ses 
œuvres sont le fruit de la patience, beaucoup plus 
que de l'inspiration. Un poète belge, le baron de 
Walef, avait, dans ses rimes, mis Despréaux au-dessus 
d'Orphée et d'Amphion, qui communiquaient leur 
ardeur divine même à des rochers. " Vous me faites 
" entendre, monsieur, lui répond gaiement Despréaux, 
" que c'est moi qui vous ai inspiré. Si cela est, je suis, 
" dans mes inspirations, beaucoup plus heureux pour 

1. Préf. de PApol. des Femmes. — V. Ed. S. M. t. I, p. 441. 

2. Deuxième Dial. sur V Eloquence. 

3. Ch. II. 



CHANT I. 131 

" VOUS que pour moi-même, puisque je vous ai donné 
" ce que je n'ai jamais eu ('). 

L'aveu est humble; il est passablement juste ; est-il 
très sincère? Parmi les grands auteurs du xvii'' siècle, 
je n'en connais qu'un, qui ait formellement parlé de 
l'inspiration de Boileau. C'est Bossuet. 11 écrivait en 
1695 à l'abbé Renaudot: " Si je me fusse trouvé ici, 
*' monsieur, quand vous m'avez honoré de votre visite, 
" je vous aurais proposé le pèlerinage d'Auteuil, avec 
" M. l'abbé Boileau, pour aller entendre, de la bouche 
" inspirée de M. Despréaux, l'hymne céleste de 
" \A7n0ur Divin ('). " C'est le seul mot d éloge 
écrit par Bossuet à l'endroit de Boileau ; et il a 
sa valeur. Mais l'admiration de l'évêque de Meaux 
pour le solitaire d'Auteuil était, même en 1695, un 
sentiment de néophyte; d'autre part, l'Épître xii du 
vieux poète traitait d'un sujet qui réclamait en effet 
une " bouche inspirée ", et Bossuet n'applique ces 
paroles louangeuses qu'à cette pièce semi-théologique, 

" Lart des vers ", considéré en lui-même, et indé- 
pendamment du génie poétique, était tenu en haute 
estime, du temps de Boileau; faire des vers c'était 
parler le " langage des dieux". On regardait l'habileté à 
tourner un alexandrin comme un secret, ou comme une 
science sérieuse; témoin ce jugement de Chapelain, dont 
nous lui abandonnons du reste toute la responsabilité: 
" Monsieur Chapelain disait que monsieur Corneille, 
" qui a fait de si beaux vers, ne savait pas Xart de 
** versification, et que c'était la nature qui agissait pure- 
" ment en lui (3). " Par bonheur, la nature agissait bien. 

1. Corresp. de Boil. — Lettre au baron de IV. 

2. Lettre de lÔQS- — Éd. de 1827, t. 52. 

3. Segrais Œuv. N"^ Éd., t. II, p. 125. — Me'm. Anecd. 



132 L'ART POÉTIQUE. 



" S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, 
" Si son astre, en naissant ne l'a formé poète, 

Boileau est un Ancien ; il s'exprime dans le style des 

Anciens qui croyaient à leur étoile. Je ne sache pas 

que Boileau ait jamais donné dans l'astrologie, bien 

qu'elle eût encore des adeptes au xvii^ siècle, et 

qu'un astrologue eût assisté à la naissance de Louis 

XIV. Ces façons de dire, chez les gens de lettres, 

n'étaient qu'une locution du beau langage. Le P. du 

Cerceau reconnaissait de même, en vers, l'influence de 

son astre: 

" Contre l'Étoile il n'est dépit qui tienne, 

" Et je me cabre en vain contre la mienne ('). " 

C'est là une des mille banalités du style convenu 
chez les élèves du Parnasse et de l'antiquité. 

Une autre banalité, qui est de tous les temps, c'est 
qu'il faut être *' né poète " si l'on se mêle de poésie ; 
" nasamtur poetae ". Boileau le fait entendre dans ce 
vers pénible: " Si son astre en naissant, etc.. " Le P. 
Bouhours amplifie la même pensée dans sa prose: 
" Le génie est une habileté particulière et un talent 
" que la nature donne à quelques hommes pour de 
" certaines choses. Les uns ont du génie pour la pein- 
" ture, les autres en ont pour les vers. Il ne suffit pas 
" d'avoir de l'esprit et de l'imagination pour exceller 
" dans la poésie. Il faut être né poète, et avoir ce natu- 
" rel qui ne dépend ni de l'art ni de l'étude, et qui tient 
" quelque chose de l'inspiration (^). " — Tallemant 
des Réaux, très clairvoyant observateur des hommes 
et des choses, avait, aux environs de 1660, prononcé 
que Despréaux n'était point du tout, " né " pour les 

1. Nouveau choix, etc., t. II, p. 217. 

2. Entretiens cV Eugène et d^Ariste. IV'^ Ent. 



CHANT I. 133 

vers : " Boileau, jeune avocat de 22 ans, ... veut faire 
" des vers en latin et en français, quoiqu'il n'y soit 
" nullement né ('). " J'aime à croire que Tallemant 
se rétracta. 

# 

" Dans son génie étroit il est toujours captif; 

" On ne dit point génie étroit ni large, mais faible 
" ou fort. " L'observation est de Desmarets (^). Pradon 
approuve et copie. Après quoi, Pradon s'évertue à dé- 
montrer que Boileau a un génie bien étroit, ou bien 
faible: " Ce critique exterminateur du menu peuple du 
" Parnasse, qui a tracé de si belles règles aux poètes, 
" cet Attila badaud, le fléau des petits auteurs, ce 
" fameux Despréaux, qui a eu l'art d'imposer si long- 
'' temps avec le plus faible talen du monde...., nous 
" admirons, s'il le veut aussi, la force de ses vers et 
" la nouveauté de ses expressions; mais il nous per- 
" mettra en même temps de remarquer la stérilité de 
" son imagination et la petitesse de son génie ('). 

Quoi qu'il en soit de l'imagination et du génie de 
Despréaux, il établit, dès le début, une vérité que per- 
sonne, pas même Pradon, ne conteste. A moins d'être 
" né poète ", on a beau s'escrimer suivant toutes les for- 
mules des Aristotes anciens et nouveaux, selon toutes 
les poétiques grecques et françaises, celle de Boileau 
y comprise, on ne fera rien qui vaille et rien qui vive. 
Brossette le prouve par le fait de l'abbé d'Aubignac, 
auteur d'une poétique un peu fatigante, et d'une tra- 
gédie fort ennuyeuse (^). Vigneul-Marville commente 
le même principe d'après Boileau; il cite le même fait, 

1. Historiettes. 

2. La défense., etc. p. 'j'j. 

3. Le triomphe de Pradon; Préface. 

4. Notes de PArtpoct.^ch. I ; début. 



134 L'ART POETIQUE. 



et celui de La Ménardière, autre inventeur de règles, 
et malheureux auteur d'une tragédie *' régulière". 
Voici le passage de Vigneul-Marville: " La connais- 
" sance, et l'observation même la plus scrupuleuse des 
" règles dans les arts, n'enfantent point des chefs- 
" d'œuvre, si le génie et le goût manquent. C'est de 
" ce principe que M. Despréaux a fait le fondement 
" de son Art Poétique: 

" Cest eti vain qu'au Parnasse, etc.. 

" Au précepte on peut joindre les exemples. — La 
" Ménardière (') avait composé la tragédie de Mélinde 
** suivant toute la rigueur des règles; elle eut pourtant 
*' le malheur de n'être point goûtée du public. Et 
" l'abbé d'Aubignac, qui a fait l'excellent traité de La 
''pratique dzc théâtre, ne réussit pas mieux pour cela 
" dans sa tragédie de Zénobie. Malgré le dégoût du 
" public, ce savant abbé s'applaudissait d'avoir fait une 
" pièce de théâtre selon toutes les règles d'Aristote; 
" ce qui fit dire à M. le Prince, le grand Condé: Je 
" sais bon gré à M. d'Aubignac d'avoir si bien suivi 
" les règles d'Aristote; mais je ne pardonne point aux 
" régules d'Aristote d'avoir fait faire une si méchante 
" tragédie à M. d'Aubignac (^). 



Pour lui Phébus est sourd et Pégase est rétif. 

" Pégase qui vole ne peut être rétif", fait observer 
Desmarets (3). Desmarets oublie que Pégase est un 
cheval. 

Quelle joie ce fut pour Boileau, "sur Auteuil comme 

1. V. ch. IV, de 1' A. P. 

2. V. de M. (Dom Noël,Bonaventure d'Argonne),Af//««^é'j d'His/oire 
et de Littérature. 4" Ed. 1725, t. III. 

3. La défense, etc., p. "JJ. 



CHANT I. 135 

" au Parnasse, épanchant son feu divin ", de lire un 
compliment versifié, où Hamilton cousait les lambeaux 
de ce passage : 

" Notre Pégase est un roussin, 
" Que la moindre traite embarrasse 
" Et qui, bronchant dès la préface, 
" Est rétif à moitié chemin ('). " 

Hamilton avait écrit son épître, "des bords de la 
" rivière d'Eure " ; Boileau lui répondit qu'il craignait 
de voir les neuf Filles de Mnémosyne quitter " les 
rives du Permesse ", pour " s'aller habituer aux bords 
de la rivière " d'Eure (^) ", Hyperbole de poète mis en 
belle humeur par une louange. 

Saint-Amant, auquel Boileau va bientôt accorder 
une mention peu glorieuse, avait jadis fait le portrait 
de Pégase rétif. Saint-Amant s'était plaint, fort joyeu- 
sement, de ce qu'en son absence, un sot avait osé en- 
fourcher le susdit coursier, en le menant boire au 
ruisseau sacré. Depuis lors, Pégase était rétif, et 
" plus quinteux qu'un mulet". 

Voici, exprimée par le " bon gros " Saint-Amant, 
l'idée contenue dans l'hémistiche de Despréaux : 

" Apollon, qu'est-ceci? qu'a-t-on fait à Pégase?... 
" Sitôt qu'à l'étrier mon pied je veux offrir, 
*' Il trémousse, il regimbe, il se cabre, il tempête, 
"Et me tourne la croupe... Il fait enfin la bête ; 
" Et je vois, non sans peur, de mes yeux étonnés, 
" Que de mainte ruade il me frise le nez (^). " 

Pradon saisit toutes les allégories mythologiques 
de Boileau, pour faire voir que Boileau mérite toutes 
les censures, par lui infligées aux rrmeurs sans génie : 

1. Œîiv. du Comte Ham. Éd. de Londres, t. I, p. \02^ Epître écrite de 
Maintenon à AI. Desprcmix. 

2. Lettre du ij oct. 1704, ib. p. 105. 

3. Avant-Satire. — Éd. Livet, I, p. 323-324. 



136 L'ART POÉTIQUE. 



" Jamais poète ne fut si à sec que M. D***... D'abord 
" son Péoase s'effarouche et retourne en arrière ; son 
" Pégase est rétif, comme il dit fort bien dans son 
" Art Poétique; son génie est étî'oit et captif, et son 
" Apollon est... éperdu ("). " 

M. Géruzez critique un peu plus sérieusement que 
Pradon l'incohérence d'idées et d'images dans ce 
distique : " On ne voit pas comment le poète captif, 
" c'est-à-dire enfermé dans son génie étroit, pourrait 
" en sortir, pour éprouver si Pégase lui est rétif {^). " 

Brossette renvoie, pour tout ce passage, ou mieux, 
pour ce vers sixième, au vers d'Horace : 

"Tu nihil invita dices, faciesve, Minerva (3);" 

seulement Boileau remplace Minerve par Phébus et 
Pégase. — Longtemps auparavant, il avait appliqué 
ces vieilles allusions fabuleuses à Charpentier et con- 
sorts : 

" Sur le haut Hélicon, leur veine méprisée 
" Fut toujours des Neuf-Sœurs la fable et la risée. 
" Calliope jamais ne daigna leur parler, 
" Et Pégase pour eux refuse de voler (^). " 

Boileau mentionne ailleurs les dédains qu'il éprouva 
lui-même, de la part de Phébus, et des ruades que 
lui envoya Pégase. C'est dans sa lettre au comte 
d'Ericeira, traducteur de \ Art Poétique: " Franche- 
" ment je ne fais pas des vers, ni même de la prose, 
" quand je veux. Apollon est pour moi un dieu bi- 
" zarre, qui ne me donnç pas comme à vous audience 

1. Nouv. Rem. etc., p. 59 et 60. — Ép. IV. 

2. Notes de PA. P. — Édit. Hachette, 1876, p. 182. 

3. Lettre aux Pisons, v. 385. 

4. Discours au Roi, v. 29. 



CHANT I. 137 

•' à toutes les heures. Il faut que j'attende les moments 
*' favorables ('). " 

Une remarque de style. Boileau dit : Dajis son génie 
étroit... Au xvii^ siècle, le mot ^/;2?^ gardait le sens 
du latin ingenium. A la fin du siècle, La Bruyère écri- 
vait des esprits forts : " Ils ne sont plus des esprits 
" forts, mais de faibles génies et de petits esprits (-). " 
— Aussi Boileau ne refuse point un CQvi^àn. génie à ses 
victimes littéraires. Il octroie, de bonne grâce, le génie, 
même à l'abbé Cotin : " Je veux bien aussi avouer 
qu'il y a du génie dans les écrits de Saint-Amant, 



1. Lettre, lôçy. — Boileau, dans ces vers et dans cette prose, et dans 
toutes ses œuvres, donne l'exemple des règles qu'il a établies (ch. III), 
pour l'emploi des fictions et de la Fable. Tout cela ressemble exactement 
aux petites élucubrations des recueils poétiques du xvil^ siècle. Partout 
on a vu Phébus et invoquée la docte cohorte des neuf Sœurs, Pégase 
hennit dans toutes ces rimes vieillies. D'Assoucy écrivait au Duc de Saint- 
Aignan: " Il n'est "point de si petit poète, qui n'ait... son Pégase à 
l'étable (*) "; hélas ! et dans ses œuvres. 

Il y a toutefois, çà et là, une ou deux exceptions. Citons-en une. 
Tandis que Despréaux composait son Art poétique, et recommandait le 
culte du Parnasse, de Phébus et d'autres antiquités, en l'an de grâce, 
1673, La Fontaine — qui certes n'était pas un saint — s'affranchissait, 
pour un moment, des inepties mythologiques. Suivant une expression du 
vieux Vauquelin de la Fresnaye, La Fontaine montait " dessus un vrai 
Parnasse. " Il débutait, en son petit poème : La captivité de Saint-Malc, 
par cette invocation : 

" Reine des esprits purs, Vierge, enfin je t'implore. 

" Fais que dans mes chansons aujourd'hui je t'honore ; 

" Bannis-en ces vains traits, criminelles douceurs, 

" Que j'allais mendier jadis chez les Neuf-Sœurs. 

" Dans ce nouveau travail mon but est de te plaire (*")." 

Il est, pour le moins, curieux d'entendre La Fontaine et Despréaux, à 
la même date, chanter, l'un la Reine du Ciel, l'autre les Piérides et le 
" ménétrier " de 1' " Hélicon menteur (***). " 

2. Caract. ch. XVI. 

*. Avent.d'It. 

**. V. Poètes franc.— V. k. Cahour, T. II. p. 20. 

**». Vauq. de la Fresn. 



138 L'ART POÉTIQUE. 



de Brébeuf, deScudéry.deCotin même " et de plusieurs 
autres que j'ai critiqués {'). " 

Nos traités modernes de littérature creusent un 
abîme efitre \ç.génie et le talent. Cet abîme n'était pas 
encore inventé, il y a deux cents ans. Talent tx génie 
étaient synonymes, '^l^ç. génie est une habileté particu- 
lière et \xn- talent que la nature donne (-). " 

Selon La Harpe, le sens absolu que certains auteurs 
donnent au mot r6^«/^, commença d'avoir cours au siècle 
de Voltaire (^), siècle où le génie était " ra7^a avis' {*). 



■' G vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse, 
■' Courez du bel esprit la carrière épineuse, 

" C'est un galimatias, s'écrie Desmarets. On ne dit 
point : La cari'ièi'e dît bel esprit (=). 

Cependant le bel esprit Ménage parle de cette 
carrière : " Ne rebutons point... tant de beaux esprits 
" qui courent dans la même carrière (^). 

Cette carrière épineuse est celle des belles-lettres, 
ou, comme nous disons aujourd'hui, de la littérature. 
Le " bel esprit" n'avait pas encore, en 1674, l'accep- 
tion défavorable que l'on sait. Molière assurait, quelques 
années auparavant que 

" ... Sur \q. bel esprit nous aimons qu'on nous flatte {'')." 

Le bel esprit signifiait, à cette époque,et les Lettres et 

1. Préface des Œuv. de Boileau, Éd. de 1701. 

2. P. Bouhours, ^ Entr. cTEtig. etd'Ar. 

3. V. Lycée, Introd. 

4. En 1719, Dubos disait de La Fontaine : " De La Fontaine était né 
" certainement avec beaucoup dts^énie pour la poésie ; mais son talent 
" était pour les Contes et encore plus pour les Fables. " Réflex. crit., 
11^ Part., Secl. vu. 

5. La défense, etc. p, yy. 

6. Disc, sur les Œuv. de M. Sarrasin; 1663, p. 53. 

7. Misanth. (Act. I, se. 2.) 



CHANT I, 139 

l'homme de Lettres. On voit déjà dans Les Précieuses : 
" Il n'y a rien à meilleur marché que le 6e/ esprit 
" maintenant " ; et l'on y voit que Mascarille " ne se 
" lève jamais sans une demi-douzaine de beaux 
'• esprits ('). " 

Huet définissait ainsi la distance qui sépare le bon 
et le bel esprit : " Pour être bel esp7^it, il faut être bon 
" esprit ; mais pour être bon esprit, il n'est pas néces- 
" saire d'être bel esprit ('). " Vigneul-Marville était 
du même sentiment : " Je mets en fait que les véri- 
" tables beaux esprits sont de fort bons esprits ; quoique 
" les bons esprits et les gens de grand sens ne soient 
" pas toujours beaux esprits. Et c'est peut-être là un 
" des caractères qui distinguent plus le siècle présent 
" des autres siècles ('). 

Que si l'on veut connaître le prix de ce nom bel 
esprit, au temps où Boileau rimait l'apostrophe : " O 
vous donc..." qu'on lise ces réflexions de Charles Sorel. 
Elles datent de 1671 : " Maintenant on dit : Il est bel 
" esprit, au lieu qu'on disait : Il a de l'esprit, ou bien : 
" cest un bel esprit. . . Pour parler même d'une dame qui 
" a de l'esprit, c'est mal parler... de dire : c'est un bel 
" esprit. Il faut dire maintenant : Elle est bel esprit, 
" ainsi qu'on dirait d'un homme. 

" On peut assurer que c'est faire une qualité et une 
" dignité du titre de bel esprit. C'est faire que toute 
" la personne ne soit que son attribut, puisqu'on dit : 
" // est bel esprit, 2M lieu de dire qu'^;^ a bel esprit (*). " 

Si l'on souhaite une définition plus ample du bel es- 
prit, de ses conditions, de ses avantages, de ses écueils, 
on peut consulter le iv^ Entretien à! Eîtghie et cT Ariste, 



I. Se. I et X. — 2. Huetia7ia, p. 62. — 3. Mélanges, t\.c., t. I, p. 421-2. 
4. Connaissance des bons Livres, etc. 167 1, p. 384. 



140 L'ART POETIQUE. 



chez le P. Bouhours. C'est \ç. fin d^t fin en cette ma- 
tière. On y traite, entre plusieurs autres, cette curieuse 
question : " Si un Alle77iand peut être un bel esprit. 
Baillet.dans un de ses tomes puissants, paraît craindre 
que l'on se scandalise de cette proposition messéante. 
Baillet est un savant, et déjà les peuples d'Outre- Rhin 
avaient montré " une inclination particulière pour les 
" Lettres ", aussi bien que " pour les armes ". Le docte 
Baillet s'explique, comme il suit, à l'honneur de la 
docte Allemagne de ce temps-là : " Un auteur de nos 
" jours semble avoir voulu mettre en question de 
" savoir si wi Allemand peiU être un bel esprit, parce 
" que c'est comme un prodige, dit-il, qu'un Allemand 
" fût fort spirituel. D'autres ont considéré cette pro- 
" position comme une injure et une insulte qu'on aurait 
" voulu faire à une nation très considérable dans 

" l'Europe... 

" Mais l'auteur n'a point prétendu ôter aux Allemands 

" la gloire d'être de bons esprits, laquelle est tout 
" autrement solide que celle de bel esprit, qu'il paraît 
" lui (') vouloir disputer. Et tout homme de jugement 
" doit convenir qu'un Allemand, qui s'est rendu bon 
" esp7'it par son industrie et par son travail, est beau- 
" coup plus louable qu'un italien ou un français, qui, 
" étant né bel esprit, Vi 2. soin de l'entretenir que dans la 
" vanité ou dans l'oisiveté ('). 

N'était le style de Baillet, lequel est allemand, le 
morceau et les intentions sont dignes d'éloges. 

Vers la fin du siècle, si fertile en bel esprit, ce terme 
signifiait déjà : pédanterie, affectation, prétention. La 
Bruyère écrit : " Les beaux esprits veulent trouver 
" obscur ce qui ne l'est point et ne pas entendre ce qui 

I. C'est leur que Baillet aurait dû écrire. 
1. Jug. des Sav., t. I, p. 148 9. 



CHANT I. 141 

** est fort intelligible ('), " La Bruyère était cruel pour 
les gens de cette espèce : " Ces personnes qui briguent 
" tant le nom de bel esprit, M. de La Bruyère les ap- 
" ^éXç. garçons bel esprit, comme qui dirait: garçon 
** tailleur (^) ". 

Cent ans plus tard, La Harpe expliquait, en ces 
termes, le vers de Boileau qui nous occupe : " On 
" dirait aujourd'hui la carrière du talent, la carrière 
" du génie {^), parce que le mot bel esprit ne nous pré- 
" sente plus que l'idée d'un mérite secondaire (+). 



" N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer, 

Boileau avait baillé déjà ce conseil à l'infortuné 
Chapelain : 

" Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie {=>). " 

Et ailleurs : 

" Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers ; 
" Il se tue à rimer (^). " 

Boileau ne se contentait pas d'avertir, en vers, les 
rimeurs vieux ou jeunes, saisis d'une " ardeur péril- 
" leuse ". Louis Racine en sut quelque chose. Lui- 
même nous raconte l'accueil peu encourageant dont 
M. Despréaux honora ses Poésies de collégien : 
" J'étais en philosophie, au collège de Beauvais, et 
" j'avais fait une pièce de douze vers français, pour 

1. Caract. Ch. I. 

2. Furetiriana. 1696, p. 158. 

3 . La Harpe, comme le XVI P siècle, et comme ceux qui jadis savaient 
notre vieille langue, fait encore le talent synonyme àw génie. Il n'établit 
point, cette caste très noble, très inabordable, du génie, à cent piques 
au-dessus de la roture, qui s'appelle le /«/^«Z. 

4. Lycée. Intr., p. 20. 

5. Sat. IV, V. 86, 

6. Sat. IX, V. 206. 



142 L'ART POETIQUE. 



" déplorer la destinée d'un chien qui avait servi de 
" victime aux leçons d'anatomie qu'on nous donnait. 
" Ma mère,qui avait souvent entendu parler du danger 
" de la passion des vers, et qui la craignait pour moi, 
" après avoir porté cette pièce à Boileau, et lui avoir 
" représenté ce qu'il devait à la mémoire de son ami 
" (Jean Racine), m'ordonna de l'aller voir. J'obéis, 
" j'allai chez lui en tremblant, et j'entrai comme un 
" criminel. Il prit un air sévère ; et après m'avoir dit 
" que la pièce qu'on lui avait montrée était trop peu de 
" chose pour lui faire connaître si j'avais quelque génie: 
" Il faut, ajouta-t-il, que vous soyez bien hardi, pour 
" oser faire des vers, avec le nom que vous portez. " 
Et Boileau poursuivit sur ce ton sa mercuriale fami- 
lière, dont le collégien poète ne profita point ('). 

On sait que Boileau fit vaillamment la même leçon 
à Louis XIV. Le Roi avait eu l'audace " périlleuse " 
de faire des vers,et ses vers ne valaient rien. Le Légis- 
lateur du " Parnasse françois " eut la franchise de ne 
pas encourager le rimeur royal : " Si Votre Majesté, 
" dit-il, a voulu faire de méchants vers, elle y a réussî." 
L'histoire ne dit pas que Louis le Grand ait eu de 
nouveau la faiblesse de versifier. 



" Ni prendre pour génie un amour de rimer. 

Molière avait formulé et développé ce précepte avant 
Boileau. Son Alceste tâche de faire entendre au poète 
Oronte, qu'il faut prendre garde " à ces démangeai- 
" sons " de poésie : 

" Quel besoin si pressant avez-vous de rimer (^) ? " 

1. Mémoires sur la vie de J. Racine^ par L. Racine (fin). 

2. Misanth.^ Acte I,sc 2. 



CHANT I. 143 

Ronsard avait, quatre-vingts ans plus tôt, mar- 
qué la différence grande entre le génie poétique et 
Xamour de rimer. " Tous ceux qui écrivent en carmes 
" (en vers), tant doctes puissent-ils être, ne sont pas 
" poètes. Il y a autant de différence entre un poète et 
" un versificateur, qu'entre un bidet et un généreux 
" coursier de Naples ; et pour mieux les accomparer, 
*' entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur 
" de triables ('). 

Le xvii^ siècle répéta, prêcha, commenta, cette 
maxime toujours vraie et toujours peu comprise. Mal- 
herbe la mit, dit-on, en pratique, à l'égard d'autrui, 
d'une manière terrible. Un homme fort Qrrave.mag^istrat 
et gentilhomme, lui montra des vers de sa façon, et 
pria Malherbe de lui en dire son sentiment. Malherbe 
" les lut avec mépris", et la lecture achevée: Monsieur, 
cria-t-il au pauvre gentilhomme, avez-vous par hasard 
" été condamné à être pendu, ou à faire ces vers-là (^) ? " 
LamarquisedeSévigné connaissait l'^r/' Poétique, dç.- 
puis un an et plus, lorsqu'elle écrivait à sa fille: " Bour- 
*' delot m'a envoyé des vers qu'il a faits à la louange 
*' de M. le Prince et de M. le Duc ; il vous les envoie 
" aussi. Il m'écrit qu'il n'est point du tout poète ; je 
" suis bien tentée de lui répondre : Et pourquoi donc 
" faites-vous des vers ? Qui vous y oblige (3) ?■'" On 
était cruel en ce temps-là pour les gens qui " se tuent 
" à rimer ". 

" Ni prendre pour génie.... " hes mois gé7iie et esprit 
reviennent trop souvent dans les vingt premiers vers 
de Boileau . 



1. Préface de la FraHdade,Éd. de 1592, (p. 10.) 

2. Mém. pour la vie de Malh. par Racan, Éd. Latour, t. I, p. 266. 

3. Lettre du 4 déc. /d/j. — Cf. Lettre du i" mars 16 j 2. 



144 L'ART POETIQUE. 



Dans son génie étroit... 
Prendre pour ghiie. . . 
Méconnaît son génie... 
La carrière du bel ^j*/;-//... 
Consultez votre esprit. . . 
La nature fertile en esprits... 
Mais souvent un esprit... 

Faut-il glisser sur ce passage, avec l'indulgence que 
Pascal réclame pour les répétitions de mots, qu'on ne 
saurait changer, sans " gâter le discours " .-^J'en doute. 

Ces mots génie, esprit, dont Boileau garnit ses 
premières lignes, ne sont point synonymes. Au moment 
où Boileau rimait ses préceptes, le P. Rapin énumé- 
rait en prose les qualités d'une âme appelée à la voca- 
tion poétique : " Il faut un ^//^/é' extraordinaire, un ^j-- 
"" prit juste, fertile, pénétrant, solide, universel, une 
*' 2W^//zV^;2r«? droite et pure, une imagination nette et 
" agréable ('). " 

Boileau ne s'occupe point de l'imagination. Serait-ce 
que Boileau ait voulu façonner à son aune toute la gent 
qui hante le Parnasse ? 

Le même P. Rapin avait écrit, deux ans auparavant, 
au comte de Bussy : " Je prétends qu'il y a peu de 
" poètes, quoiqu'il y ait bien des gens qui se mêlent 
" de faire des vers ; que la plupart de ceux qui font un 
" sonnet, un madrigal, une ode, n'ont qu'un peu d'ima- 
" gination, mais peu de génie (^). " 

Ils prennent " pour génie " 1' " amour de rimer ". 
C'est bien la pensée de Boileau, avec mention de la 
faculté qui doit illuminer, colorer, vivifier toute 
œuvre poétique. Car ce " génie " spécial et nécessaire 
aux poètes n'est point la froide raison ; même en 

1. Réflexions sur la Poétique cPAristote, etc. 2° Éd. 1675, p. 2. 

2. Lettres de Bussy -Rabutin., HT P., p. 592. Lettre du 13 août 1672. 



CHANT I. 145 

tant les pieds d'un hexamètre, le poète n'est point un 
calculateur. Il sent, il voit, il chante. Parfois même ce 
" je ne sais quoi " que l'on nomme enthousiasme a 
pour le vulgaire quelques apparences de folie. \'^oilà 
d'où vient que Saint-Evremond écrivait au maréchal 
de Créquy : " La poésie demande un génie particu- 
" lier, qui ne s'accommode pas trop avec le bon sens. 
" Tantôt, c'est le langage des dieux, tantôt c'est le lan-- 
'" gage des fous, rarement celui d'un honnête homme... 
" Il faut être sot,disent les Espagnols, pour ne pas faire 
" deux vers ; il faut être fou pour en faire quatre ('). " 
Enviable folie. 



" Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces, 
"Et consultez longtenaps votre esprit et vos forces. 

C'est la leçon d'Horace : 

. . . Versate diu quid ferre récusent, 
Quid valeant hunieri (^). 

Boileau avait déjà écrit un vers semblable au premier 
de ce distique : 

" Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse (3). " 

Appâts, au lieu d amorces. Le mot amorces ne serait- 
il point venu ici, pour remplacer la consonnance trop 
facile et trop insuffisante de ces vers de Vauquelin : 

" O vous qui composez, que prudents, on s'efforce 

" De prendre un argument qui soit de votre force (*) ? " 

La Fontaine, avant Boileau, avait enchâssé le même 
avis, dans des vers que tout le monde sait et dit ; 

" Ne forçons point notre talent ; 
" Nous ne ferions rien avec grâce. " 

1, Œuv. Mêlées. Éd. de 1699, t. III, p. 12. 

2. V. 39. — 3. Sat. IX, v. 247. — 4. L. I. 

l'art poétique. 10 



146 L'ART POETTQUE. 



L'âne de La Fontaine eut le tort de ne point consul- 
ter les forces de son pauvre esprit. Mais c'était un 
âne {'). 

Il semble, ou même il est certain, que Regnard se 
souvenait du conseil et des rimes de Boileau, quand il 
écrivait à Quinault : 

" Je repousse bien loin de flatteuses amorces^ 

" Et sais mieux mesurer mes desseins à mes forces. 

" Que d'autres, plus hardis, dans ces nobles travaux, 

" S'efforcent d'imiter Racine et Despréaux ; 

" Mais moi (^)... " 

Gacon, autre imitateur de Boileau, écrit dans le même 
style : 

" Je trouve que, séduit par de vaines amorces. 

" J'entreprenais une œuvre au-dessus de xats, forces (^). '' 



" La nature fertile en esprits excellents, 
" Sait entre les auteurs partager les talents. 

Vauquelin avait exprimé cette vérité triviale, en la 
délayant un peu, selon son habitude. " La nature ", 
dit Vauquelin, est la source de l'imitation qui est elle- 
même la source de la poésie. 

" .... Il s'en suivit qu'en beaucoup de façons 
" Elle fut divisée en l'esprit des garçons, 
" Selon que de leurs mœurs la coutume diverse 
" A faire les poussait des vers à la traverse (*). " 

Boileau est plus concis ; il dit mieux, mais il ne dit 
pas davantage. Avant lui, Segrais avait exposé la 
même idée, très évidente du reste : " La poésie 
" demande un esprit particulier comme la musique et 



I. Fab. Liv. IV, f. V. — 2. Œuv. Éd. de 1805, t. III, p. 317. — 
3. Sat. VIL — 4. L. I. 



CHANT I. 147 

" la peinture... ('). Mais entre les poètes mêmes, il 
" s'en trouve qui ont un genre de poésie, qui n'ont 
" nulle ouverture d'esprit pour les autres (-'). 

A quelques années de là, le P. du Cerceau rajeunis- 
sait ce thème et redisait ce que Boileau veut établir. 
Du Cerceau remplace la nature par Apollon : 

" Sans consulter en cela nos souhaits, 

" Ce dieu dispense, à son gré, ses bienfaits, 

" Donne à chacun, en le faisant poète, 

" A l'un la lyre, à l'autre la trompette; 

" A celui-ci chausse le brodequin, 

" Élève l'autre au cothurne divin; 

" Accorde à tel la force et l'énergie, 

" Réduit tel autre à la tendre élégie, 

" Dans la satire il rend l'un sans égal, i 

" Et borne l'autre au simple madrigal (3). " 

La Fontaine, en son Epître à l'évêque d'Avranches, 
se réjouissait de voir la France si bien partagée " de 
talents ". Il s'en félicite dans deux vers qui rappellent 
le distique de Boileau, un peu par le fond, et beaucoup 
par la rime. Seulement La Fontaine remplace la nature 
par Dieu lui-même : 

" Dieu n'aimerait-il plus à former des talents ? 

" Les Grecs et les Romains sont-ils seuls excellents ? " 

Mêmes idées et mêmes rimes sous la plume du grand 
Corneille, dans le Remerciement au Roi. (1663.) 

" Il n'est dans tous les arts secret plus excellent 
" Que d'y voir sa portée et choisir son talent : 
" Pour moi qui de louer n'eus jamais la méthode 
" J'ignore encor le tour du sonnet et de l'ode! 

1. La Bruyère devait confirmer vingt ans plus tard, cet axiome, en se 
servant de trois noms illustres : " Mignard est Mignard, Lulli est Lulli, 
" Corneille est Corneille. " Au génie reçu de la nature ces hommes émi- 
nents ajoutent l'originalité. C'est ce qui les fait grands. 

2. Trad. de PÉjicide, 166^, Préface, p. i 

3. A^fluv. cil. de pièces, &\.c., 17 15, t. II, p. 219. 



148 L'ART POÉTIQUE. 



" Mon génie au théâtre a voulu m'attacher; 

" Il en a fait mon fort, il sait m'y retrancher : 

" Partout ailleurs je rampe, et ne suis plus moi-même ('). " 

Mais, là, " Corneille est Corneille ", comme le dit 
La Bruyère, — et la postérité, 

" La nature... " Boileau ne se demande pas, comme 
Horace, si le poète est plus redevable à la nature, ou 
au travail et aux règles. Mais il a évidemment sur cette 
question les principes de son prédécesseur et maître. 
Au début de son Art poétùpie, Boileau réclame pour le 
^ohx.^ r influence secrète àMZ\ç\, çx les talents o^^ dé- 
partit la nature. A la fin du premier chant, il exigera 
le travail, le soin, la critique, tout ce qui parfait la 
nature: " Vingt fois sur le métier, " etc — 

Implicitement Boileau reconnaît la nécessité des 
deux éléments ; mais il met en première ligne le pre- 
mier, et le plus nécessaire : la nature. Il a raison. 
Racan avait aussi raison d'écrire, fondé sur son expé- 
rience intime et personnelle : " Les collèges et les 
" préceptes qu'ils enseignent, peuvent produire des 
" versificateurs et des grammairiens; mais non pas des 
''poètes et des orateurs. Ce sont de purs ouvrages de 
" la nature (^). 



" L'un peut tracer en vers une amoureuse flamme ; 
" L'autre d'un trait plaisant aiguiser l'épigramme. 

Faut-il voir dans ces expressions et ces rimes une 
ressemblance fortuite avec celles de Vauquelin : 

" Et du Bellay, quittant cette amoureuse flamme, 
" Premier, fit le sonnet sentir son épigramme? (^) " 

1. Œuv. de Corn. — Grands Écrivains de Fratice, t. X, p. 177. 

2. Œuv. Éd. Latour, t. I, p. 321. 

3. L. I. 



CHANT I. 149 

Vauquelin avait émis toutes ces pensées dans la 
langue de son époque. En traitant du partage des talents 
poétiques, il avait, comme fait Despréaux, indiqué 
l'épigramme et l'ode : 

" Les autres , comme harangères, 

" Touchaient l'honneur de tous, usant de mots piquants ; 

" Au contraire de ceux qui, les dieux invoquants, 

" Faisaient à leur honneur des hymnes vénérables (^). " 

Boileau se fût bien gardé de comparer les traits 
plaisants que l'épigramme aiguise, au franc langage 
des harangères. Autres temps, autres façons ('). 

Toute la tirade de Boileau sur la variété des talents 
poétiques peut être rapprochée de plusieurs passages, 
soit de devanciers, soit de contemporains. 

1° Qu'on la compare avec ces autres vers de Vau- 
quelin : 

" Des poètes ainsi l'un fait une épigramme, 

" L'autre une ode, un sonnet en l'honneur d'une Dame ; 

" L'un une comédie ; et l'autre d'un ton haut, 

" Tragique, fait armer le royal échafaud. 

" L'un fait une satire, et l'autre une Idyllie 

" Quijusqu'aux petits chants des pasteurs s'humilie, etc.. (s)" 

2» Avec ces réflexions de Ménage : 

" Celui-ci, avec le bel air du monde et de la cour, 
" aura je ne sais quoi de fin, de subtil, de travaillé, de 
" tourné, d'uni, de coupé entre le caractère de l'ode et 
" celui de l'épigramme. 

1. Ibid. 

2. Boileau affectionne l'image qui lui sert à définir l'épigramme. Il la 
répète, vers le milieu du Chant II : 

" N'allez pas... aiguiser... une épigramme folle. 
Lui aussi, du reste, sut aiguiser cette arme. Il le fit bien voir aux Cha- 
pelain, aux Cotin, aux Boyer, et à maints autres, qui couraient, à ses 
côtés " la carrière épineuse ". 

3. L. I. 



150 L'ART POETIQUE. 



" Cet autre inspirera à ses ouvrages je ne sais quel 
" esprit d'amour et quelle passion délicate qui ne sera 
" point ailleurs. 

" Un troisième, quoique en riant, aura l'art de semer 
" dans les écrits plus de belle morale que tous les 
" autres. 

" Et qui pourrait dire tous les divers caractères qui 
" sont déjà, ou qui peuvent être à l'avenir en cette 
" sorte de choses (') ? " 



" Malherbe d'un héros peut vanter les exploits, 
" Racan chanter Philis, les bergers, et les bois. 

" Waller a hero's mighty acts (may) extol, 
" Spenser sing Rosalind in pastoral. " 

(Dryden.) 

C'était la mode, au xvii^ siècle, d'associer l'auteur 
de l'ode à Louis XIII et l'auteur des Bergeries, le 
maître au disciple. Malherbe ne se présente presque 
jamais alors chez les critiques et autres lettrés sans 
avoir Racan pour acolyte. 

Déjà Despréaux avait dit : 

" Tous les jours, à la Cour, un sot de qualité 

" Peut juger de travers avec impunité, 

" A Malherbe, à Racan, préférer Théophile {^). " 

Conrart, le " prudent " et silencieux Conrart, avait, 
depuis longtemps, écrit à Boisrobert : 

" Te voit-on pas, en rang d'oignon, 

" Aller de pair à compagnon 

" Avec Monfuron et Lingendes, 

" Et les Muses nobles et grandes 

" Du ^;(2iX\à. Malherbe et de Racan ? (3) " 

1. Disc, sur les Œiiv. de Sarrasin, p. 53. 

2. Sat. IX. 

3. V. Goujat, Bibl. Franc.^ t. XVII, p. 92. 



CHANT I. 151 

Furetière avait écrit en 1658 que " Malherbe et 
" Racan étaient, l'un amiral et l'autre vice-amiral " du 
royaume de poésie, naviguant de concert aux •' Côtes 
*' Lyriques (') ". 

La Bruyère s'étonne de voir que " Belleau, Jodelle 
" et du Bartas aient été sitôt suivis d'un Racan et 
" d'un Malherbe (-)." Pourquoi La Bruyère nomme-t-il 
Racan le premier? 

Fénelon, dans son Discours de réception à l'Aca- 
démie, appelait Racan " l'illustre Racan, héritier de 
" l'harmonie de Malherbe ". 

Perrault triomphe pour ses modernes, quand il 
s'écrie dans son Epître au Roi : 

" Aux Homères divins, aux Virgiles superbes 

*' On vit se mesurer nos Racans, nos Malherbes (5) ! " 

Le bon La Fontaine fait chorus, dans ses Fables, 
d'abord : 

" Malherbe et Racan 

" Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, 

" Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire {*). " 

Puis dans son Epitre à ]\L Huet : 

" Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges, 

" Là haut de l'Éternel célébrant les louanges, 

" Ont emporté leur lyre ; et j'espère qu'un jour 

" J'entendrai leur concert au céleste séjour (5). " 

Dans la Guerre poétique de 1688, Malherbe se 
retrouve encore non loin de son inséparable Racan; 
l'un comme chef des lyriques, l'autre des bucoliques ; 
car " le marquis de Racan fut élu le commandant de 
"tous les poètes d'Églogues, d'Idylles et autres 
" poésies champêtres (^) ". 

I. Noîiv. ail., p. 55. — 2. Caract. ch. l. — 3. V, Parallèle, etc. 2^ Édit. 
t. I, fin. — 4, Fables, L. III, i.— 5. De Callières, G. P. etc. 1688, p. 59. 



152 L'ART POÉTIQUE. 



— Nous parlerons prochainement de Malherbe. 
Écoutons les jugements des contemporains de Boileau 
sur Racan. Comme on vient de le voir, il était tenu 
en très haute estime, marchant de pair à compagnon 
avec le réformateur ('). Boileau poussait même l'hyper- 
bole jusqu'à écrire : 

" Racan pourrait chanter à défaut d'un Homère (-). " 

Dans une lettre à Maucroix, Boileau se confirme et 
se corrige : " Racan avait plus de génie que Malherbe ; 
" mais il est plus négligé et songe trop à le copier {^\ " 

Plusieurs estimaient, comme Despréaux, que Racan 
était poète, plus poète que Malherbe. Le P. Rapin le 
jugeait ainsi : " Celui qui a du génie paraît poète 
" jusque dans les plus petites choses, par le tour qu'il 
" leur donne et par l'air qu'il a de les dire. Tel fut 
" Racanf^2iXm\ nous, il n'y a pas longtemps. Ce rayon 
" était tombé dans son esprit ; il ne savait rien ; mais 
" il était poète. Il eut bien des concurrents et peu de 
" semblables (^). " 

Le P. Bouhours pense comme son confrère : 
" Racan a été parmi nous un de ces esprits faciles et 



1. Balzac admirait les vers de Racan. Il écrivait au jeune marquis- 
poète, vers le temps où les Bergeries venaient de paraître, qu'il désirait 
visiter sa " belle maison " et, lui disait l'illustre prosateur, " voir les 
" endroits où les Muses se sont apparues à vous et vous ont dicté les 
" vers que nous admirons (20 nov. 1625.) ". 

2. Sat. IX, V. 44. 

3. Racan se reconnaissait le très humble élève de Malherbe. Il dit de 
lui-même, en racontant la vie de son maître : " Racan qui était r-lors 
" page de la chambre sousM.de Bellegarde,et qui commençait à rimailler 
" de méchants vers, eut la connaissance, de M. de Malherbe, de qui il 
" a appris ce qu'il a témoigné depuis savoir de la poésie française. Cette 
" connaissance et l'amitié qu'il contracta avec M. de Malherbe dura 
" jusqu'à sa mort, arrivée en 1628, quatre ou cinq jours avant la prise de 
" la Rochelle. " {Œuvres de Racan, etc. t. I, p. 256-7.) 

4. Réjlex. etc., p. 7 et 8. 



CHANT I. 153 

" heureux en qui le génie supplée au savoir, et dont 
" les ouvrages ne sentent ni la contrainte ni rétude(')." 
La contrainte n'allait point au nonchaloir du marquis 
auteur des Bergeries et des jolies stances de la Retraite. 
Quant à l'étude, elle ne fut jamais son fait. Tout le 
monde en convient ; et Racan est en cela de l'avis de 
tout le monde. 

Chapelain, dans sa liste des poètes français, apprécie, 
sévèrement la facilité et l'absence de travail chez le 
bucolique Racan : " Il n'a aucun fond, et ne sait que 
" sa langue, qu'il parle bien en prose et en vers. Il 
" excelle principalement en ces derniers, mais en 
*' pièces courtes, et où il n'est pas nécessaire d'agir 
" de tête ..." 

Costar, dans sa liste, dressée à la même époque 
que celle de Chapelain, dit : " De Racan : Le premier 
" poète de France pour le satyrique (c'est-à-dire, le 
" bucolique). Il a si peu de naturel pour le latin, qu'il 
" n'a jamais pu apprendre son confiteor, et il dit qu'il 
" est obligé de le lire lorsqu'il va à confesse. "• — En 
effet, Racan écrivait à Chapelain: " Je suis encore bien 
" souvent réduit à prendre mes heures, pour dire mon 
" confiteor à confesse ('). " 

Racan faisait — en français — au chantre de la 
Z*?/^^//.? cette confession littéraire : " Encore que je me 
' serve quelquefois assez heureusement des figures de 
' Rhétorique, dont je ne sais pas le nom, c'est plus 
' par hasard que par science, puisque je n'ai jamais 
' su comprendre la différence qu'il y avait entre une 
' comparaison et une métaphore, ni discerner le pré- 
' térit d'avec l'aoriste (')." 

1. Manière de bien penser, W Dial. 

2. Œuvres de R. etc. t. I, Lettre de Nov. 1656. 

3. Ibid., t. I, Lettre du 25 Oct. 1654. 



154 L'ART POETIQUE. 



On ne saurait être plus modeste entre académi- 
ciens. Aussi Tallemant des Réaux, le médisant, avait 
beau jeu à pourtraire ainsi le bonhomme Racan. 
" Jamais la force du génie ne parut si clairement en 
" un auteur qu'en celui-ci ; car, hors ses vers, il semble 
*' qu'il n'ait pas le sens commun. Il a la mine d'un 
" fermier ; il bégaie et n'a jamais su prononcer son 
'* nom ; car, par malheur, VR et le C sont les deux 
** lettres qu'il prononce le plus mal ('). Plusieurs fois 
" il a été contraint d'écrire son nom pour le faire 
** entendre. Bon homme du reste et sans finesse (-). " 

Racan était bègue ; et, selon l'expression de Balzac, 
Malherbe avait un " empêchement de langue ". Serait- 
ce cette ressemblance qui les fit amis ? 

Si le marquis de Racan fut original en poésie, ce fut 
assurément dans sa manière d'écrire les vers. Il les 
couchait sur son papier, à la suite, sans se mettre en 
peine d'aller à la ligne. Sans aucun doute M. Jourdain 
les aurait pris pour de la prose. 

Ménage citait un trait doublement glorieux pour 
ce " bon homme sans finesse ". M. de Racan disait 
" qu'il avait fait quatre vers, qu'il trouva ensuite en 
" propres termes dans les tablettes de Matthieu Paris. 
" M. de Racan n'aurait jamais dit une chose sembla- 
" ble, si elle n'eût été vraie (') ." 

Voici une autre anecdote, très honorable pour le 
poète des « Bergers et des bois»; mais est-elle vraie,-* 
Elle se trouve dans les souvenirs sur Boileau, recueil- 
lis par Cizeron-Rival. Il fallait que l'auteur de l'Art 
poétique eût une bien haute opinion de Racan, pour 

1. Un jour que Boisrobert contrefaisait Racan, devant Racan lui- 
même, le marquis " en riait jusqu'aux larmes, et disait : 11 dit vlai, il dit 
" vlai ". Historiettes^ Éd. de Monmerque' et P. Paris. T. II. 

2. Ibid. 

3. Ménag. Ed.de 1693, P- 55- 



CHANT I. 155 

proposer un échange dont Cizeron-Rival fait cette 
mention : Boileau, récitant un jour trois vers de Racan 
sur le héros chrétien " disait qu'il donnerait les trois 
" meilleurs des siens, à choisir, pour ceux-là (') ." — 
Quel désintéressement, et surtout quelle estime! Je ne 
vois pas que Boileau ait jamais songé à troquer avec 
les vers d'un autre grand homme les meilleurs '' efifarits 
" de sa plume ". 



" Ainsi tel autrefois qu'on vit avec Faret 

" Charbonner de ses vers les murs d'un cabaret, 

"Thus intimes ^di%\.Dubarta.s (-)vainly writ. 

(Dryden.) 

" Charbonner " est encore un mot de Vauquelin : 
" Mais l'un en simples traits tout seulement charbonne (3). " 

Le même Vauquelin avait aussi trouvé des poètes 
charbonnant les murs d'un cabaret. Il le dit : 

" On voit leurs vers écrits partout aux cabarets (•♦). " 

C'est une très vieille habitude chez les infimes dis- 
ciples d'Apollon. Martial avait constaté le cas chez les 
poètes ivrognes de son temps : 

" Nigri fornicis ebrium poetam, 
" Qui carbone rudi putrique creta 
" Scribit carmina {=). " 

Avant d'en venir à Saint-Amant et à son " compère 
Faret ", disons de suite que, s'ils ont jamais charbonne 
de leurs rimes la Pomme-dc-Pin, ou la Fosse -a7ix- Lions, 
ils eurent un compagnon très illustre dans ce très vul- 
gaire travail. S'imaginera-t-on jamais que Pierre Cor- 
neille ait eu de ces fantaisies, que la main du grand Cor- 
neille ait crayonné des vers cornéliens sur la muraille 

I. Récréations littéraires, CXXIV, p. 87. — 2. L. I. — 3. Dubartas, 
translated by Sylvester. — 4. L. III. — 5. L. XII, Ep. 62. 



156 L'ART POÉTIQUE. 



d'une taverne ? Et pourtant on sait, de lui-même, que 
cette fantaisie lui est venue. Il était jeune alors, et il 
écrivait à un ami : 

" Nous rimerons au cabaret 
" En faveur du blanc et clairet, 
" Où, quand nous aurons fait ripaille, 
" Notre main contre la muraille, 
" Avec un morceau de charbon, 
" Paranymphera (') le jambon (-). " 

O Corneille!... De la même main qui crayonna 

" La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna ! " 

Dans un recueil de Poésies choisies (ainsi dit par 
antiphrase), publié en 1666, je trouve cette grave 
réflexion d'un poète-buveur : 

" ^t charbonnons point la muraille ; 
" Ce n'est que le papier des fous, 
" Ou le registre des filous, 
" Des gourmands et de la canaille ! " 

Celui qu'on vit, selon Boileau, enrichir de ses rimes 
bachiques les murs où s'allumait sa verve,ce fut Saint- 
Amant. Il sera question de lui tout à l'heure. C'est à 
lui que l'honnête académicien Faret, auteur de \ Hon- 
nête homme, ào\t cette immortelle réputation d'ivrogne. 
Faret, en publiant les œuvres poétiques de son ami, 
s'est plaint du fort mauvais service que Saint-Amant 
lui a rendu. Il commence son apologie en ces termes: 
*• Combien qu'il ( Saint-Amant) m'ait fait passer pour 
" vieux et grand buveur, dans ses vers, avec la même 
" injustice qu'on a écrit dans tous les cabarets le nom 
" de Chaudih'c, qu'on dit qui ne but jamais que de 
" l'eau, etc.. (3) " 

1. Célébrera. 

2. Œîtv. — Grands écriv. de Fr., t. X, p. 28 et 29. 

3. Œuv. de Si-Amant, Ed. Livet I. —Voir la Préface de Faret. 



CHANT I. 157 

Balzac confirme le témoignage que Faret s'est rendu 
à lui-même : " Il y a longtemps, lui écrivait le gentil- 
" homme épistolier, que je sais que la corruption qui 
" vous environne ne vous gâte pas, et que, parmi les 
" méchants, vous avez conservé une bonté qui serait 
" du règne de Louis le Douzième ('). " Boileau eût 
pu dire de Faret comme de Chapelain : 

" Balzac en fait l'éloge.... " 

Pellisson venge à son tour la mémoire de son con- 
frère l'académicien Faret : " Il était homme de bonne 
" mine, un peu gros et replet, et avait les cheveux 
"châtains et le visage haut en couleur. Il était o"rand 
" ami de Molière, auteur de Poiyxcne, et de M. de 
" Saint-Amant, qui l'a célébré dans ses vers comme 
" un illustre débauché. Cependant il ne l'était pas à 
" beaucoup près autant qu'on le jugerait par là, bien 
" qu'il ne haït pas la bonne chère et le divertissement; 
" et il dit lui-même en quelque endroit de ses 
" œuvres, que la commodité de son nom qui rimait à 
" cabaret, était en partie cause de ce bruit, que M. de 
" Saint-Amant lui avait donné. On voit par la lecture 
" de ses écrits qu'il avait l'esprit bien fait, beaucoup 
'' de pureté et de netteté dans le style, beaucoup de 
" génie pour la langue et pour l'éloquence. Son princi- 
" pal ouvrage est \ Honncte homme, qu'il fit environ l'an 
" 1633, et qui a été traduit en espagnol (-). 

Boileau n'a donc pas eu à chercher ses rimes. Les 
œuvres deSaint-Amant et même des contemporains les 
répètent comme un fîoit-Jîou connxi : Saint- Amant dit à 
son ami, dans sa poésie intitulée : La Vigne : 



1. Leitreà M. Faret, 12 déc. 1625. 

2. Pellisson et d'Olivet, Hist. de PAcad. — Ed. Livet, t. I, p. 192. 



158 L'ART POÉTIQUE. 



" Chère rimt de cabaret^ 

" Mon cœur, mon aimable Faret. " 

En plus d'un endroit il fait à l'auteur de X Honnête 
homme cette menace, peu poétique, mais très bachi- 
que: 

" Parle, cher ami, je t'en prie, 

" Si tu ne veux que je m'écrie : 

" On fait à savoir que Faret 

" Ne rime plus à cabaret ('). " 

Il termine une de ses chansons à boire par cette 
signature double : 

" Ainsi chantaient au cabaret 
" Le bon gros Saint-Amant et le vieux pèr' Faret (^). " 

En parlant de la bonne ville d'Evreux, qu'il maudit, 

Saint-Amant écrit à son " bon ivrogne ", à son " cher 

Faret " : 

" On y voit plus de trente églises, 
" Et pas un pauvre cabaret. " 

Nous avons, hélas ! changé tout cela. 
Enfin il le console de la mauvaise réputation que lui 
doit Faret : 

" Ne te plains point, mon cher Faret, 

" Si je te rime à cabaret ; 

" Et ne m'en fais point un opprobre ; 

" Ne vois-tu pas, esprit charmant, 

" Qu'encor qu'on me tienne assez sobre, 

" On me rime bien à . . . gourmand (3)? " 

Ce serait chose assez curieuse de compter en com- 
bien d'occasions ces deux rimes furent accolées ensem- 
ble au xvii*" siècle, avant que Boileau ne les envoyât 
de compagnie à l'immortalité. 

1. Les cabarets, Ibid., p. 142. 

2. Ibid., p. 181. 

3. Les rimes fatales, Y.d^\\.. Livet, T. II, p. 59, 



CHANT I. 159 

Ménage, dans sa Reqiicte présentée par les Diction- 
naires à MM. de F Académie, dit : 

" Et fut, non sans quelque risée, 
" La remontrance autorisée, 
" Par Saint-Amant et par Faret, 
" D'une chanson de cabaret. " 

Vion d'Alibray, dans ses Vers bachiques, se promet 
cette gloire: 

" Je me rendrai du moins fameux au cabaret : 

" On parlera de moi comme on fait de Faret{^). " 

Pour sa Comédie des Académistes, Saint- Evremond 
abuse quelque peu de ces consonances. Il y fait crier 
par Saint-Amant: 

" Allons-nous en trouver le compère Faret, 
" Et réformer les mots dedans le cabaret (^). " 

Et " Allons, mon cher Faret, 

" Trouver proche d'ici, quelque bon cabaret (3). " 

Plus loin, il fait chanter cette strophe : 

'• Pensez-vous que le bon Faret 
" Pût tirer, au siècle où nous sommes, 
" Les portraits des Honnêtes hommes, 
" Ailleurs que dans le cabaret {^) ? " 

Dans la même pièce, le chancelier s'adresse aux 
académiciens Chapelain, Godeau, Boisrobert, etc., et 
dit: 

— " Je ne vois point ici ni Tristan ni Faret, 
" Non plus que Saint-Amant. 

— Ils sont au cabaret ('), " 
répond Godeau, 

Il convient dénoter que le Cabaret, au xyii^ siècle, 

I. V. Goujet, t. XVI, p. 191. — 2. Acte I. — 3. Ibid. - 4. Acte IV. — 
5. Acte Y. 



160 L'ART POETIQUE. 



n'était point tout à fait le bouge, ni le vulgaire débit 
de boissons, de notre temps. Saint-Amant et Faret 
pouvaient même s'y rencontrer en fort bonne société, 
" Si l'on voulait passer en revue les auteurs plus ou 
" moins célèbres du xvii^ siècle, on trouverait qu'il 
" n'en est presque pas un qui n'ait largement payé 
" son tribut aux Caba^^ets... 

" A leur tête nous placerons Saint-Amant ; c'est 
" un honneur qui lui revient de droit. Il allait un peu 
" partout et même plus volontiers, j'imagine, dans les 
" cabarets moins relevés, où il était mieux à l'aise, et 
" il y passait la nuit à boire et à fumer; car le tabac, 
" dit-il, est le seul encens de Bacchus. A côté de lui, 
" il faut nommer Faret. dont le nom semblait fait à 
" souhait pour rimer à cabaret ('). 

Parmi les cabarets que fréquentaient Saint- Amant 
et son compère, M. Fournel, — qui connaît le Paris 
de 1640, comme celui de 1888 — nomme La Pomme- 
de-Pin, " situé dans la Cité, près du Pont Notre-Dame, " 
cabaret déjà célèbre aux temps de Rabelais et de 
Régnier;puis, le ^/^///(^/z-iÇ/fî^^jplaceducimetière Saint- 
Jean; la Croix-de- Lorraine, " sise au même endroit ". 
C'est là que se réunissaient, au temps de leur jeunesse, 
Boileau, Racine, Molière, etc. Car Boileau lui-même 
alla au cabaret; il ne buvait pas que de l'eau du Per- 
messe; peut-être même y charbonna-t-il les murs, de 
quelques vers. La Fosse-aiix- Lions, tenue par la fa- 
meuse pâtissière Coiffier, recevait aussi des gens de 
lettres. Saint-Amant chante ce cabaret dans une de 
ses œuvres. Colletet rima l'un de ses meilleurs son- 
nets à la Croix-de-Fer, et Chapelle fait mention de la 
Croix- Blanche. V!Écu-d Argent, dans le quartier de 

I. V. Fournel, Littér. indép. — Les Cabarets, p. 154. 



CHANT I. 161 

l'Université, était " célèbre par ses soupes au citron et 
" au jaune d'œuf (') ". 

Ce poète buveur, fumeur, gouailleur, que Boileau 
condamne à une éternelle réputation d'ivrogne, méri- 
terait bien, comme son ami Faret, une réhabilitation. 
Je ne veux citer que ces quatre ou cinq lignes, 
extraites de X Histoire de r Académie : " On sait d'ail- 
" leurs, que ses dernières années furent toutes consa- 
" crées à la pénitence et à la piété. Nous pouvons 
" juger de ses sentiments par ses stances sur \Imita- 
" tion de Jésus-Christ, qui sont les derniers et les meil- 
" leurs vers qu'il ait publiés (^). 

Saint- Amant racheta sa jeunesse, comme devait le 
faire, un jour, La Fontaine. Malgré cela, il est resté, 
grâce à ses premiers vers, et grâce à Boileau, le 
type du rimeur-ivrogne. Dans la Grierre poétique , 
déclarée sur le Parnasse, en 1688, M. de Callières 
plaisante et rajeunit cette triste renommée : " Saint- 
" Amant, avec son poème de Moïse sauvé, sera employé 
" à la garde et à la conduite de plusieurs chariots, 
" chargés de bouteilles de vin de Champagne et de 
" Bourgogne (2). qui lui ont toujours tenu lieu des 
" eaux d'Hippocrène pour lui inspirer des vers; — et 
" Chapelain conduira, avec sa Pucelle, plusieurs cha- 
" riots chargés de glace, que la froideur de son poème 
" sera fort propre à empêcher de fondre, et qui servira 
" aux besoins de l'armée, pour rafraîchir les bouteilles 
" de vin conduites par Saint-Amant (*). 

1. Ibid., p. 148-162. 

Aux Cabiu-ets succédèrent les Cafés. Le café " apporté à Paris vers 
" 1650", dit M. Fournel, " ne commença à s'y répandre que vers 1666", 
au moment où Boileau entreprit sa Poétique. — Brossette écrit dans 
ses notes intimes (octobre 1702), qu'il a pris le café ax te M. Despréaux, 
" sous un berceau, dans le jardin. " (V. Corresp. Ed. Laverdet, p. 521.) 

2. Éd. Livet, t. I, p. 268. — Ces stances sont adressées à Corneille. 

3. " Saint-Amant était un grand buveur. " 

4. Hist. Poétique de la guerre, etc.,... 1688, p. 102. 

l'art poétique. II 



162 L'ART POÉTIQUE. 



" S'en va mal à propos, d'une voix insolente, 

" Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante ; 

'• Et poursuivant Moïse au travers des déserts, 

Boileau dit en note : " Saint-Amant, auteur de 
" Moïse sauvé ". 

Il est bon et nécessaire de savoir tout d'abord que 
le Moïse sativc n'est pas un poème épique et solennel. 
C'est une Idylle héroïque. Le passage de la mer Rouge 
n'en est qu'un épisode. C'est un songe (un peu long) 
qui fait voir ce prodige à la mère de Moïse, tandis que 
le berceau du futur libérateur flotte sur le Nil. 

Cette Idylle a obtenu deux censures dans VArt 
poétique. Elle les mérite ; mais, en dépit de détails fati- 
gants et puérils, l'œuvre est celle d'un poète. Saint- 
Amant, malgré ses visites au cabaret, n'était pas un 
versificateur " à la douzaine"; il avait du génie et fut 
un vrai romantique en plein wii^ siècle. Au fond, 
Boileau estimait Saint-Amant. Parmi les victimes 
auxquelles le satirique offrit ses excuses rétrospec- 
tives, dans sa Préface de 1701, Saint- Amant occupe 
la première place : " Je veux bien aussi avouer qu'il y 
" a duofénie dans les écrits de Saint- Amant.... " Ail- 
leurs, il lui accorde de la verve : 

" Saint-Amant n'eut du ciel que sa veine en partage ('). " 

I. D'après la satire I de Boileau, Saint-Amant serait un gueux et un 
mendiant. Ce n'est point là de l'histoire; bien que Saint-Amant ait 
célébré ses amis Les Goiiifrcs : 

"... Etre deux ans à jeun comme les escargots " etc., 
bien qu'il ait raconté la nuit terrible qu'il passa, 
" Gité dans un chien de grabat, 
" Sur un infâme lit de plume, 
" Entre deu.x draps teints d'apostume, 
" Où la vermine le combat. 
On lit dans V Histoire de V Académie, à propos des vers de Boileau 
sur la misère de Saint-Amant : " Tout cela pourrait bien n'avoir pour 
" fondement que l'imagination de M. Uespréaux, qui, sans doute, a cru 
" qu'en plaçant ici un nom connu, cela rendrait sa narration plus vive 
" et plus gaie. '= (Éd. Livet, t. I, p. 268.) 



CHANT I. 163 

Il manqua au génie de Saint-Amant, dans son 
Moïse et partout, de la mesure et de l'étude. Saint- 
Amant avait plus fréquenté le cabaret que le collège. 
Tallemant des Réaux, qui le traite avec dédain, trace 
de lui ce petit portrait, fort peu embelli : " Il a du 
génie, mais point de jugement ; Il ne sait rien et n'a 
jamais étudié ('). 

Ce génie sans application et sans règles qui sut un 
peu moins de latin que Racan, a des éclairs et des 
rayons, même dans le Moïse. Je ne connais pas, parmi 
les chefs-d'œuvre poétiques du grand siècle, une créa- 
tion plus neuve et plus gracieuse que son Ange des 
Pleurs, 

"... L'ange qui s'emploie à recueillir nos pleurs, 
" Quand un juste sujet rend leur cours légitime (^). " 

Malheureusement auprès des anges et des démons, 
on y voit apparaître Mars, Bellone.Cérès, Eole, Borée, 
tout l'Olympe virgilien ; puis des abstractions divini- 
sées, comme l'Antipathie et le Calme. On y voit l'Au- 
rore " rire des pleurs ", un lutin " tresser le crin d'un 
cheval ", un géant, 

" Dont la dextre homicide, 
"Au lieu d'un javelot brandit un cèdre entier " 

et je ne sais combien d'autres merveilles hors de 
saison. 

" Court avec Pharaon se noyer dans les mers. 

Carel de Sainte-Garde,, l'historien épique du Childe- 
bj-and, s'indigne contre cette culbute que Boileau fait 
faire à Saint- Amant au fond de la mer Rouge : " Il ne 
" se trouvera personne dans les siècles à venir, non plus 
" que dans le nôtre, qui fasse monter plus haut la lan- 



I. T. m. — 2. \Y p., p. 89, Ed. de 1659. 



164 L'ART POETIQUE. 



" gue française, que ce noble auteur (l'auteur du iî/ip/i-^ 
" sauvé) a fait en quelques endroits ( ! ). 

*' C'est donc une illusion dont le satirique se flatte, 
" qui lui fait voir, par une pointe digne de son bel es- 
" prit, le Sieîir de Saint- Amant noyé dans les mers avec 
" Pharaon. 

" Oui n'admirera pas une si belle pensée ! Où es-tu, 
" Longin ? etc., etc (') " 

Carel se bat les flancs sur ce vers de Despréaux. Il 
se tue à prouver, entre autres choses remarquables, 
que le verbe " se noyer " renferme un double sens. 
Carel se noie dans cette minutie. 

Despréaux a-t-il trouvé de lui-même cette expres- 
sion à double entente ? C'est de toute vraisemblance, 
la métaphore étant si naturelle. Mais l'image, qui 
choque l'auteur du Childebrand, pourrait être un sou- 
venir. Elle rappelle un bon mot de Furetière, qui inti- 
tulait l'œuvre de Saint-Amant : Moïse noyé. On lit 
dans les médisajites historiettes de Tallemant des 
Réaux : Saint-Amant avait composé son Aloïse, pour 
obtenir " une abbaye, ou même un évêché, lui qui n'en- 
" tendait pas son bréviaire; et ce fut pour punir l'ingra- 
" titude du siècle, qu'il ne le fit point imprimer. Depuis, 
" il l'a donné ; mais rien au monde n'a si mal réussi. 
" Au lieu de Moïse sauvé, Furetière l'appelait Moïse 

''noyé (').'' 

# 

"Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime, 

Dans sa Défense des Beaux- Esprits, au chapitre 
xiii"^s intitulé : '' Autres Miracles, que l'on remarque 
dans les rimes "du Satirique", Carel de Sainte-Garde 

1. La défense des Beaux- Esprits de ce temps contre un Satirique,... par 
de Lérac Carely, 1675. 

2. T. III. 



CHANT I. 165 

juge ce vers bien fautif ; puis il se livre à des considé- 
rations philosophiques : " Plaisant n'est point opposé 
" à sublime ; il est opposé à sérieux. Il y a bien des 
" choses sérieuses qui ne sont pas sublimes. Dans une 
" autre signification, il est opposé à triste ; et la tris- 
" tesse abaisse ordinairement le cœur, au lieu de l'é- 
" lever ('). " 

Ce qu'il y a ici de singulier, c'est que ce "caoK. plaisant 
est celui dont Boileau a qualifié l'audace épique de 
Carel : 

" O \e plaisa?tt projet d'un poète ignorant.. (^) " 

Nous verrons plus tard combien de sens Boileau 
applique à cet adjectif. 



" Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime ; 

Naturellement les censeurs de Boileau devaient re- 
tourner ce précepte contre son auteur, selon leur mé- 
thode favorite. Aussi Desmarets fait-il dire à Boileau 
par r Ombre de Molière : 

" Dans les vers enfantés de ta sèche cervelle 

" La Rime et le bon Sens souvent sont en querelle (3). " 

Nous entendrons tout à l'heure les variations de Ca- 
rel sur ce même fonds de plaisanterie. 

Le poète, ou rimeur, Bellocq (nommé d'abord par 
Boileau dans l'Épître x^ plus tard remplacé par Per- 
rin), constate les désaccords fréquents du Bon Sens et 
de la Rime. C'est un thème rebattu. Du reste ni les 
raisons, ni les rimes de Bellocq ne sont sérieuses : 

1. Ladéf, des Beaux-Esprits^ p. 54. 

2. Ch. III. 

3. Despréaiix et P Ombre de Molière. — Déf. du Poème hcr.., p. 135. 



166 L'ART POÉTIQUE. 



" La Raison 

" Enchaînée, 

" Et traînée 

" En prison, 

" Est le crime 

" De la Rime ('). " 

Pauvre rime ! 

Ces chicanes de la Raison et de la Rime avaient 
fourni depuis long-temps à Furetière plusieurs pages 
d'allégories. J'en choisis un fragment. Il y avait, raconte 
Furetière, une " grande guerre " civile au royaume de 
Dame Poésie : " Cette guerre était arrivée dans ses 
" États, entre les Rimes et la Raison. Les Rimes pré- 
" tendaient avoir la surintendance et la direction des 
" affaires, et voulaient que la Raison leur obéit ; de 
" telle sorte qu'un Poète ayant attrapé deux Rimes, 
" croyait avoir fait deux vers, laissant la liberté à la 
" Raison de s'y venir rendre, si bon lui semblait. Au 
" lieu que les Lois fondamentales de l'Etat étaient 
" qu'il fallait premièrement faire un fonds de Raison, 
** et puis y ajouter de la Rime, si on en pouvait trou- 
" ver. D'où vient que dans le pays on avait bien établi 
" plusieurs Bureaux d'Adresse de Rimes, appelés Dic- 
" tionnaires (-) : et qu'on n'en avait point fait pour trou- 
" ver la Raison 

" Ces Rimes s'étaient venu loger chez les Hémis- 
" tiches ; et se voulaient camper dans telle place des 
" vers que bon leur semblait. Ce qui en chassait la Ca- 
" dence et l'Harmonie, suivantes de la Princesse, pour 
*' y introduire des Hiatus et Cacophonies, qui défigu- 
" raient entièrement la face de l'Etat {^). " 

1. iVouv. C/i. etc. T. II, p. 175. 

2. V. plus bas, V. 36, nos recherches sur les Dictionnaires de Rimes 
au XVI I siècle. 

3. Nouvelle Allégorique^ 1658 ; p. 49 et 50. 



CHANT I. 167 

" L'un l'autre vainement ils semblent se haïr ; 

Les critiques pleuv^ent sur l'adverbe vainement, 
placé là. sans trop de nécessité, ou si l'on veut, de clarté. 
— " Vainement est inutile, pour dire que le bon sens 
" et la rime ne sont point incompatibles ('). 

" Parlant du bon sens et de la rime, il (Despréaux) 
" dit : 

" Lun Fautre vainement Us semblent se hàir. 

" Pur galimatias, pour dire que quelquefois la rime 
" ne s'accorde pas avec le sens. Mais pourquoi vaine- 
" ment, qui est inutile ? Peut-être veut-il dire que 
" quelques poètes travaillent vainement pour accorder 
" la rime avec le sens. Mais cela ne se dit pas (-). 

Carel s'égaie aux dépens du pronom ils : « Qu'est-ce 
" qu'on appelle cheville parmi les petits écoliers, si 
" celle-là ne l'est ? Je voudrais bien savoir à quoi sert 
" cet ils?... Que si cet admirable versificateur veut 
" poser run r antre à l'accusatif, de sorte que le tour 
" de la phrase soit : Ils semblent se haïr vainement 
•* l'nn Vantre, le mal empirera (?). L'on ne peut pas 
" faire une transposition ni plus hérissée, ni plus 

" effrovable (O- " 

* 

" La rime est une esclave et ne doit qu'obëir. 

Boileau est ici fidèle à sa théorie de la préémi- 
nence que la raison doit exercer sur les autres facultés 
littéraires. 

Le P. du Cerceau donne la même leçon à un ami : 

" Dans nos vers conduisons la rime, 
'* Et qu'elle ne nous mène point (^). " 

I. Pradon, iV''^" Revi. etc. p. 86. — 2. Desmarets, Z?<^ ^« Poème hér.^ 
p. 77. — 3. La Déf. des Beaux-Esprits, p. 53. — 4. Rec. de pièces de 
poésie, etc., p. 47. 



168 L'ART POETIQUE. 



Tout le monde cependant parmi les contemporains 
ne réduisait point la rime au simple rôle âiesclave. 
Elle est un élément essentiel de notre poésie fran- 
çaise ; c'est, dans nos vers, une musique indispensable 
aux plus belles et aux plus raisonnables pensées. 
Aussi, malgré son caractère revêche, l'élevâit-on 
parfois jusqu'au rang de sœ^lr cadette. Voici, à preuve, 
une curieuse dissertation de Vigneul-Marville : " Qu'il 
" est rare de trouver ensemble la Rime et la Raison ! 
" L'abbé de Boisrobert comparait la Raison et la 
" Rime à deux sœurs ; toutes deux héritières, qui ne 
" peuvent point s'accorder sur les partages. La 
" Raison, comme l'aînée, disait-il, veut dominer et 
" avoir le dessus, La Rime, jalouse de ses droits, ne 
'' veut pas céder, et prétend que c'est à elle à régler 
" toutes choses. Elle s'obstine, et soutient qu'il n'est 
" point dans notre langue de vers sans rimes, et que 
" ceux qui se sont quelquefois hasardés d'en faire ont 
" été siffles et renvoyés à l'école. Fière de ses avan- 
" tages, et de je ne sais quelle richesse dont elle 
" se vante, elle gourmande à tous propos la Raison, 
" et souvent la contredit, si bien que, quand sa sœur 
" dit : Oui, " la quinteuse dit " non. Si l'une nomme 
" Virgile parmi les bons poètes, l'autre nomme 
" Quinault. 

" Que faire, ajoutait cet abbé, pour remettre les 
" choses dans l'ordre ^ Rime riche, comme femme 
" riche, ne plie pas volontiers ; quitter son rang, ce 
" serait tout perdre ; la rebelle n'en fera rien : 

" Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée, 
" Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée. 

" Raison ! pauvre Raison ! s'écriait-il d'un ton 
" plaisant ; tu as la justice pour toi : de toi seule nos 



CHANT I. 169 

" écrits empruntent leur lustre et leur prix. Mais après 
" tout, tu n'as pas la faveur et l'oreille du plus grand 
" nombre ('). 

Cette allégorie et cette diatribe ne sont que des 
réminiscences ou des centons de Despréaux, 

Le plus court moyen de réconcilier ces deux sœurs, 
nées pour être amies, c'est d'être vraiment " né poète ". 
— J'en ai vu un autre indiqué chez le même Vigneul- 
Marville ; moyen peu pratique, mais digne d'être 
recommandé. C'est de ne faire qu'un seul vers. 
" L'abbé de la Chambre avait cela de commun avec 
" le fameux Castor, qu'aimant la poésie, il n'était 
" point du tout poète, et n'avait jamais fait qu'un seul 
" vers ; ce qui donna sujet à feu M. Boileau de l'Aca- 
" demie, à qui il récitait ce vers, de s'écrier en 
" l'admirant : " Ah ! Monsieur, que la rime en est 

" belle (=)! " 

# — t — 

" Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, 
" L'esprit à la trouver aisément s'habitue. 

Les bonnes rimes viennent en bien rimant. Ronsard 
en avait fait la remarque : " Toutefois tu seras plus 
" soigneux de la belle invention que de la rime ; 
" laquelle vient assez aisément (Boileau dit : aisément) 
" d'elle-même, après quelque peu d'exercice et de 
" labeur (3). " 

1. Mélanges, etc. t. III, 

2. Mélanges, etc. t. I. L'abbtf de la Chambre n'avait point à sa dispo- 
sition les ressources de Scarron, qui trouvait même des rimes introu- 
vables : témoin cette rime en urc. Scarron se félicite et félicite la France 
du mariage de Louis XIV ; il s'écrie : 

" Qu'elle s'en sait bon gré, la Reine Anne d'Autriche ! 
" Et qu'ils en trembleront, et le Maure et le Turc ! 
" Mais ce diable de mot, loin d'être rime riche, 
" (Car le français n'a point de rime en «n) etc.. " 
Lettre à M. de Vivonne, 12 juin, 1660. Dern. Œuvres, t. I. 

3. V. La Franciade, etc., 1592, p. 41t. — Abrégé d'Art Poétique. 



170 L'ART POETIQUE. 



Carel de Sainte-Garde plaisante, tout à son aise, 
en face des deux alexandrins de Boileau, lesquels sont 
un peu trop prosaïques, et de plus, léonins : " Les 
" deux beaux mots et bien poétiques, sévei^tue et 
" s habitue ! ... 

'' Ces deux vers, outre cela, sont exprimés par deux 
" phrases, dont l'air est tout pareil : 

" A la bien chercher... s'évertue ; 
" A la trouver... s'habitue.... 

" Oui ne s'étonnera point, au reste, du bonheur 
" qui l'accompagrne à mal composer ! Ce personnage 
" qui sue, qui grince des dents et qui se pâme d'an- 
" goisse, lorsqu'il est question de mettre des rimes en 
" leur place, en trouve aisément et sans y penser, pour 
" les lieux où il n'en faut point : 

" Lorsqu'à la bien chercher, 
" L'esprit à la trouver ('). " 

Berriat Saint-Prix affirme qu' " aucun des ennemis " 
de Boileau ne lui reprocha ses vers léonins. Berriat 
Saint-Prix avait-il lu la Défense des Beaux-Esprits? 
Sans doute Carel ne prononce pas le mot technique, 
mais il exprime clairement la chose (-). 

Le P. IMourgues, sans être un ennemi de Boileau, 
se permet de critiquer ces mêmes consonances ; il 
avoue que " les grands auteurs, Boileau en tête, se 
" négligent quelquefois là-dessus ; " et il rapproche 
ces négligences des rimes '' batelées'' à& ''nos vieux 
poètes (') ". 

1. La Déf. des Beaux- Esprtts^, p. 55-6. 

2. V. B. S. -P. Essai sur Boileau, 1 18, a. 

3. Traite' de la Poés.fr. 2" P., ch. VI. 



CHANT I. 171 



" Au joug de la raison sans peine elle fléchit, 
" Et loin de la gêner, la sert et l'enrichit. 

" J'ai dit dans mon Art Poétique, (c'est Despréaux 
qui se commente lui-même) « en parlant de la rime : 

^Au joug de la raison, etc Cela est vrai ; et 

" souvent une rime extraordinaire et difficile fait trou- 
" ver un beau sens pour la remplir. J'en pourrais fournir 
" une infinité d'exemples ; mais il n'y a qu'à ouvrir les 
" poésies de nos bons écrivains. Voici deux vers assez 
" singuliers; ils sont de Dalibray, qui n'était pourtant 
" pas un fort grand poète. C'est la métamorphose de 
" Montmaur (') en marmite : 

" Son collet de pourpoint s'étend et forme un cercle , 
" Son chapeau de docteur s'aplatit en couvercle. 

" Nous n'avons dans notre langue que ces deux 
" mots qui riment ensemble ; et il ne semblait pas 
" qu'ils dussent se rencontrer. Cependant voyez quelle 
" peinture ils font, et quel sens ils produisent ! Ils 
" s'enrichissent mutuellement (") ". 



" Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle, 

" On n'entend pas cela! s'écrie Desmarets ; et il 
" (Despréaux) néglige tellement la rime, qu'il rime 
" 7nonstrueux avec comme eux. . . C'est rimer en éco- 
" lier " (3). 

Boileau commet cette rime faible, six ou sept vers 
plus bas. Il en commet nombre d'autres pareilles ; et 
pourtant son siècle admira la richesse de ses rimes ! 
Mais on ne voit pas comment Desmarets a tant de 
peine à entendre un vers et une idée parfaitement 
intelligibles. 

1. Parasite célèbre, V. Sat. I, v. 80. 

2. C. R. Récréât. Liit., Éd. de 1765, CLXXXvn, p. 121. 

3. La déf. du Poème hér.,-ç. 78 . 



172 L'ART POÉTIQUE. 

Vauquelin, avant Despréaux, conseillait de ne point 
négliger la rime. Il recommandait aux poètes d' 

" Etre soigneux d'une rime coulante (') ". 

Bon Vauquelin, si vous reveniez au monde, que 
diriez-vous de nos Parnassiens ? 



" Et pour la rattraper, le sens court après elle. 

Ecoutons les plaisanteries de Carel. Il s'égaie des 
mauvais tours que la rime joue au sens dans les poè- 
mes de Despréaux. Carel s'adresse à Despréaux en 
personne : " Ce n'est pas assez de trouver ou d'appren- 
" dre de belles règles. Il les faut exécuter (sic),ow ne 
" s'en mêler point. Vous aviez ouï dire que la rime 
" doit venir aisément et comme d'elle-même ; vous 
" travaillez à cela autant que vos petites forces vous 
" le permettent. Mais quelque peine que vous preniez, 
" vous n'y arrivez presque jamais. Cet effort vous met 
" à la torture. Vous vous plaignez, à tout propos, de 
" la rime. II semble que vous en soyez malade. 

" Car vous avez beau ronger vos ongles ; vous avez 
" beau vous frotter les temples (sic); vous n'en sauriez 
" venir à bout. Et c'est pourquoi, en mille vers de votre 
" façon, si l'on trouve trois ou quatre riches rimes pla- 
" cées bien à propos, c'est une merveille. Toutes les 
" autres sont plates, etc.. (-). 

Evidemment le Défenseur des Beaux-Esprits exa- 
gère la pauvreté des rimes de Boileau et les difficultés 
de Boileau à les rencontrer. Les plaintes du satirique 
à l'endroit de la " quinteuse " sont ou des lieux com- 
muns ou des occasions de satire. Il est regrettable 

1. L. II. 

2. La déf. des Beaux-Esprits, p. 45. 



CHANT I. 173 

toutefois que Despréaux ait un peu trop autorisé par 
son exemple les rimes sîiffisantes ('). 

Mais les fautes et les rébellions de la rime devien- 
nent plus graves chez Boileau, quand une consonance 
fortuite cloue des noms propres à la fin d'un vers, 
comme à un pilori. Boileau lui-même s'en est aperçu,' 
s'en est parfois repenti, et s'est cru obligé de remplacer 
des noms par d'autres noms d'infortunés. — Le Bolae- 
ana fait, à ce propos, un aveu précieux : " C'est la 
" fatale nécessité de la rime, qui a attiré à l'abbé Cotin 
" tous les brocards répandus contre lui dans les satires 
" de M. Despréaux. Ce poète récitait à Furetière la 
" satire du Repas, et se trouvait arrêté par un hémis- 
" tiche qui lui manquait : 

" Si l'on n'est plus au large assis dans un festin 
" Qu'aux sermons de Cassagne 

" — Vous voilà bien embarrassé, lui dit Furetière ; 
" et que ne placez-vous là l'abbé Cotin ? 
" Il ne fallut pas le dire deux fois (^). " 
C'est deux fois regrettable. 

.1; 

Malgré les récriminations de Pradon, de Carel et 
de Desmarets, ces dix vers sur la rime comptent parmi 
les meilleurs de X Art Poétique. Boileau y parle d'expé- 
rience. La recherche d'une rime " esclave " et amie de 
la raison a toujours été, dit-il, sa préoccupation. Il 
l'avoue en maint endroit, du premier jour ou il essaya 
d'escalader le Double- Mont, jusqu'aux années où il en 
descendait péniblement les pentes : 

" Quand mon esprit, poussé d'un courroux légitime, 
" Vint devant la Raison plaider contre la Rime... (3)" 

I. V. Prolég. § Xni, n 2. — 2. Bol. LXI. — 3. Ep. X- 



174 L'ART POÉTIQUE. 



Ce qui le poursuit sous " l'if et le chèvrefeuil " de 
son jardin d'Auteuil, c'est : 

" La cadence, la rime, la césure ('). " 

Ailleurs, pour traduire cette pensée qu'il est satiri- 
que-né, Boileau écrit : 

" Je ne puis, pour louer, rencontrer une rime (^). " 

Tout jeune, il se fait dire par les Cotins qu'il a, 
comme eux, dans ses hémistiches, 

abattu le turban, 

" Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban (3). " 

Dans le passage du Rhin, en face des forteresses 
allemandes ou hollandaises, que Louis XIV prend, 
" par centaines " — grâce à la rime — , il dit agréa- 
blement qu'un l'imeur resterait là " six semaines " ; et 
il craint que " la rime " n'aille mal à propos l'engager 
dans Arnheim ! 

Enfin, il a consacré une satire entière à exhaler sa 
bile rimée contre les difficultés de la rime : 

" Dans ce rude métier où mon esprit se tue, 
" En vain, pour la trouver, je travaille et je sue, 
" Souvent, j'ai beau rêver (+) du matin jusqu'au soir, 
" Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir. 
" Quand je veux d'un galant (5) dépeindre la figure, 
" Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure; 
" Si je pense exprimer (^) un auteur sans défaut, 
" La raison dit Virgile et la rime Quinault". 

Il se plaint des barbouilleurs de papier qui, pour 
rimer plus vite, jettent de " froides épithètes " au bout 
du vers, (ce que Boileau s'est trop souvent permis). 
Comme Horace maudissait le premier navigateur, 

I. Ep. XL — 2. Sat. VII. — 3. Ep. I. — 4. Vers léonins. — 
5. Vers léohins. — 6. Vers léonins. 



CHANT I. 175 

dont l'art et l'audace lui valait un chagrin au départ 
de Virgile, Boileau maudit celui qui, le premier, pour 
son malheur, 

" Voulut avec la rime enchaîner la raison. " 

Il finit, en s'adressant à Molière : 

" De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime ". 

Si nous avions eu un conseil à lui offrir, nous l'au- 
rions plutôt adressé à Saint-Amant. C'est peut-être le 
poète qui a rimé le plus richement de tous au xvii^ 
siècle ('). La Bruyère déclare que Racine est " riche 
dans ses rimes " ; mais l'auteur d'y^///a/z^ approche-t il, 
en cela, de la perfection du poète des Goiîtfres et de la 
Solitude ? 

Au jugement de Perrault le plus parfait rimetir du 
XYii^ siècle fut Benserade. " La richesse et le choix 
" des rimes deces Rondeaux ( Métamorphoses cV Ovide), 
" et de tous ses ouvrages, ont quelque chose d'éton- 
" nant. Aussi est-il vrai que personne n'a jamais mieux 
" rimé que lui (^) ". Sauf meilleur avis, je laisse la 
palme à celui qui rapprocha si souvent l'une de l'autre 
les riches consonances de Fa^^et et cabaret. 

Toujours est-il que Boileau n'est pas un modèle 
irréprochable pour le choix et pour la richesse de ses 
consonances finales (^). 

1. J'avais écrit ces lignes depuis deux ans, quand je trouvai ce même 
jugement formulé par un Jésuite contemporain de Boileau. Le P. Mour- 
gues dit que Saint-Amant '' est peut-être le plus régulier de nos poètes, 
en fait de rimes. " [Traité de la Poésie fr. — Rime.) 

2. Les Jiommes ilhistres, etc. 1697, t. II, p. 80. 

3. Voici une critique de Coras, citée et justifiée, par le P. Mourgues. 
Il s'agit d'une finale en aire rimant avec une autre en erre. " Cette 
" licence, qui serait assez commode, ne me paraît point encore assez 



176 L'ART POETIQUE. 



Et pourtant Boileau avait des méthodes, à lui, pour 
rimer bien et dru. Brossette nous en avertit et nous 
expose la recette : " M. Despréaux faisait ordinaire- 
" ment le second vers avant le premier. C'est un des 
" plus grands secrets de la poésie, pour donner aux 
*' vers beaucoup de sens et de force. Il conseilla à 
** M. Racine de suivre cette méthode, et il disait à ce 
" propos : Je lui ai appris à rimer difficilement. " 

Il plaît à Brossette d'appeler ce procédé " un des 
plus grands secrets de la poésie ". Brossette n'avait 
point senti " l'influence secrète " ; aussi prend-il pour 
une merveille un moyen très connu de tous les 
initiés. Boileau semble avoir pensé là dessus comme 
Brossette; ou plutôt c'est lui-même qui enseigna ce 
" rare secret " au jeune avocat.— Cizeron-Rival repro- 
duit la même anecdote sur la recette de Boileau, et la 
fait suivre d'une réflexion toute juste : "Boileau faisait 
" passer pour un rare secret en poésie la méthode de 
" faire, dans l'occasion, le second vers, le premier. 
" Cependant il est sûr que c'est une adresse qui s'offre 
" naturellement, et que nul faiseur de vers, pour peu 
" qu'il ait de pratique, n'ignore. " Cizeron-Rival a 
raison d'ajouter le restrictif " dans l'occasion ". Les 
vers ne se font pas invariablement, selon la formule, 
comme une opération d'algèbre, ou une combinaison 
chimique. 

Brossette écrit encore au sujet du passage qui nous 
occupe : " Quand le second vers était plus faible que 

" établie : et Coras qui ne pardonne rien à Despréaux, lui en a fait une 

" faute dans sa parodie : 

" Je me ris d'un rimeur qui, pour rimer à terre, 
" Dans ses égarements ne trouve qu'une chaire (*). 

Ces rimes pauvres se trouvent dans la satire IX, à Tendroit où Cotin 
fend des flots d'auditeurs. 

*. Traité de poésie, elc, p. 60. 



CHANT I. 177 

" le premier. JM. Despréaux l'appelait le Fi'ère-chapeau, 
" faisant allusion à l'usage des moines, qui sont 
" accompagnés d'un Frère quand ilssortent du couvent. 
" On ne verra point, disait-il, de Frère-chapeau parmi 
" mes vers. Aussi faisait-il ordinairement (!) le second 
" vers avant le premier, comme je l'ai dit ailleurs. " 



Les déclamations et invectives poétiques de Boileau 
contre la rime pourraient se prendre pour des badine- 
ries. C'est un artisan qui s'amuse et qui rit des "secrets" 
de son métier. Mais son siècle, ce siècle de la Raison, 
entendit beaucoup d'autres réquisitoires du même 
genre, sur un ton plus grave. Je commence par celui 
de Alaucroix. M. de Maucroix écrit à Boileau lui- 
même et le félicite, en ces termes, d'avoir toujours 
accordé îa Raison et la Rime : " Vous ne vous laissez 
" pas gourmander, s'il faut ainsi dire, par la rime. C'est 
" à mon avis, 1 ecueil de notre versification ; et je suis 
•' persuadé que c'est par là que les Grecs et les Latins 
" ont un si grand avantage sur nous (?!). Quand ils 
" avaient fait un vers, ce vers demeurait ; mais pour 
" nous, ce n'est rien que de faire un vers ; il faut en 
" faire deux, et que le second ne paraisse pas fait pour 
" tenir compagnie au premier ('). 

Oui, c'est là en effet un embarras bien sérieux, 
quand on est poète comme l'abbé de la Chambre, qui 
fit ce vers unique cité plus haut, ou comme Male- 
branche qui en fit deux (^). 

1. Lettre du 2j mars, làç^. 

2. Tout le monde sait le distique lamentable de Malebianche sur le 
beau temps : 

" Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde, 
' ' Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. " 
On lui fit observer qu'on ne va guère à z\\ç.sd\sur Vonde.ytVi conviens, 
répondit le philosophe ; mais passez-le moi en faveur de la rime. 

l'art poétique. 12 



178 L'ART POETIQUE. 



La rime, en pareil cas, est une sotte, et mérite les 
animadversions de tous les prosateurs, surtout de 
Fénelon.^ — A vaut d'en venir aux diatribes de ce dernier, 
citons une page de Sorel sieur de Souvigny : nous 
entendrons ensuite Mgr de la Mothe-Fénelon, et enfin 
le poète La Motte- Houdard. Juste au moment où 
Despréaux versifiait le commencement de sa Poé- 
tique, Sorel résumait les plaidoyers contradictoires au 
sujet de la. rime française. 

Voici d'abord les plaintes des adversaires : " Ayant 
" négligé cela (c'est-à-dire la quantité des syllabes) 
'* dans notre poésie vulgaire parce que cela donnait trop 
" de peine (?), on a choisi la rime, pour le principal 
" ornement de nos vers ; invention barbare et gros- 
" sière, laquelle a été introduite quelque temps dans 
" les vers latins, après la corruption de la langue. A 
" n'en point mentir, cet ornement est peu estimable 
" de soi ; car quel sujet y a-t-il de faire grand état de 
" deux ou trois périodes ou lignes, pour ce qu'elles 
" finissent d'un même ton, comme le son d'un instru- 
" ment qui n'a qu'une corde ? Qu'est-ce que cela peut 
" avoir de commun avec l'excellence du discours et du 
" raisonnement ? Se doit-on imaginer que ce qui est 
" un vice en prose puisse devenir une perfection dans 
" la poésie? Car, en effet, il n'y a rien qui offense plus 
" les oreilles dans la prose, que de trouver un même 
" son à la fin de ses périodes et de ses demi- 
" périodes ? 

" Il se trouve encore une autre considération qui 
" donne sujet de moquerie et de mépris. C'est que les 
" rimes assujettissent le poète à dire souvent la même 
" chose; de sorte que, quand on entend réciter un vers, 
" pour peu qu'on s'y connaisse, on devine souvent 



CHANT I. 179 

*• l'autre vers, ou au moins ses derniers mots ; et 
" jamais vous n'entendrez prononcer des larmes, à la 
" fin d'un vers, que vous ne jugiez bien qu'on parlera 
" après ^ armes ow à'alai^mes. 

..." Cette contrainte gêne tellement les bons esprits 
" qu'il ne leur prendra jamais envie de mettre envers 
" des choses d'importance, craignant que les mots les 
" plus essentiels du sujet n'y puissent entrer. Par 
"exemple, on ne voudrait pas mettre en vers un 
" contrat ou une négociation. La doctrine théologique 
" ou philosophique serait mal placée dans la poésie, 
" pour ce que de certains termes y sont néces- 
" saires, lesquels ne se rencontreraient pas à propos, 
" ou bien les vers seraient rudes et n'auraient aucune 
" grâce. 

" L'histoire même, dans ce genre d'écrire, ne rap- 
" porterait rien en sa naïveté. De là viennent les 
*' railleries qu'on fait d'un poète extravagant qui 
." voulait mettre les Conciles en vers alexandrins {'), 
'Vet l'histoire Romaine en madrigaux {^). " 

De bonne foi, est-ce la faute de la pauvre rime ? 
Non assurément. xA.ussi, quelques pages plus bas, 
trouve-t-on la réponse fort pertinente à ces objections 
qui ne le sont guère. 

" La Rime est un embellissement que quelques-uns 
" méprisent. Mais s'ils disent que la rime est une 
" invention barbare, on leur répond que nos oreilles 
" s'y sont tellement accoutumées, qu'on ne s'en saurait 
" plus passer. Nous savons le peu de grâce qu'ont les 
" vers français mesurés sans rime, tels qu'en ont fait 
" autrefois Jodelle et Rapin, de qui on en voit de 

1. V. les notes du Ch. IV. — • Magnon, v. 36. 

2. De la connaissance des bons livres. Traité III, 1671, p. 187-189. 



180 L'ART POETIQUE. 



" saphiques, d'hexamètres et de pentamètres.... (') " 
" Quant à la contrainte qiton croit qui en procède, 
" on peut dire ^//'elle n'est que pour ceux qtnne savent 
*' pas bien faire des vers, lesquels la rime oblige à 
*' s'égarer de leur sujet, et à n'en prendre ^?/un fort 
** vulgaire ^/^'elle leur présente. Ceux qui sont heu- 
** reux poètes, arrangent les mots dans les vers, 
** comme s'ils y étaient nés. La nature y surpasse 
" l'artifice. Quelquefois même, tant s'en faut que la 
" recherche des rimes les fasse extravaguer, qu'elle 
" leur fournit des pensées, qu'ils n'auraient pas eues 
*' sans elle si facilement. Il est vrai que ceci est pour 
" les bons maîtres qui tirent profit de tout. 

Enfin le sieur de Souvigny conclut, en déclarant — 
ce qui est parfaitement exact — l'avantage de la rime 
française sur les rimes italienne et espagnole (^). C'est 
que nos rimes féminines, ou en e muet, ajoutent à nos 
vers une variété et une mélodie, que ne peuvent avoir 
les syllabes fermes des langues étrangères — " à cause 
" d'une certaine terminaison molle et prononcée à 
" demi, qui se trouvent en quelques mots français, 
" ce que les Italiens et les Espagnols n'ont point dans 

1. Citons une strophe saphique, française. Elle est de Nicolas Rapin 
" lieutenant de robe courte à Paris " : 

" Vous qui les ruisseaux d'Hëlïcôn fréquentez. 
" Vous qui les jardins solitaires hântêz, 
" Et le fond dés bols, cùrïeûx de choisir 
*' L'ombre et le loisir. 

( Tombeau de Ronsard). 

2. 11 faut se rappeler que l'italien et l'espagnol étaient, avec le fran- 
çais, les seules langues modernes estimées et cultivées des beaux esprits. 
Toutes les autres étaient des patois, des jargons, depuis l'anglais et 
l'allemand, jusqu'au bas-breton. — A la fin de la Guerre Poétique des 
anciens et des modernes, i688, Apollon, c'est-à-dire Callières, permet 
" aux Allemands, Flamands, Anglais, Danois, Suédois, Polonais, Mos- 
" covites et Hongrois, d'écrire en vers latins, pour être entendus des 
" trois natiotis polies. " (P. 288.) 



CHANT I. 181 

" leur langue, toutes leurs terminaisons étant fermes 
" et entières. Par ce moyen, leur poésie est privée 
" d'une grande douceur et d'une agréable variété dont 
" la nôtre jouit ('). " La même année que Sorel, le 
P. Bouhours relevait ce mérite de notre versification : 
" Les rimes féminines... donnent une grâce singu- 
" Hère à notre poésie {^). 

Malgré ces qualités de la rime française, Fénelon 
qui s'en servit pour quelques couplets de cantiques, 
l'attaqua violemment, et en plus d'une occasion. Il 
écrivait à la Mothe : " La rime gêne plus qu'elle n'orne 
" les vers. (!) Elle les charge d'épithètes ; elle rend 
" souvent la diction forcée et pleine d'une vaine parure. 
" En allongeant les discours, elle les affaiblit. Souvent 
" on a recours à un vers inutile pour en amener un 
" bon (3). " 

Fénelon composait alors sa Lettre (janvier 1714), 
et portait ses plaintes par devant l'académie. Il répète, 
en les " allongeant ", les arguments qu'on vient de lire: 
" — • Notre versification perd plus, si je ne me trompe, 
" qu'elle ne gagne par les rimes ; elle perd beaucoup 
" de variété, de facilité et d'harmonie. Souvent la 
" rime, qu'un poète va chercher bien loin, le réduit à 
" allonger et à faire languir son discours ; il lui faut 
" deux ou trois vers postiches pour en amener un 
" dont il a besoin... 

" La rime ne nous donne que l'uniformité des 
" finales, qui est souvent ennuyeuse... 

r. De laconft. des bons Liv. Tr. III, p. 195-7. 

2. Entret. d'Ar. et dEug. lô/t, II' Entr. 

3. Le même auteur passe ensuite à une autre considération, qui, dit-il, 
doit " étonner beaucoup de gens de collège et d'autres : qu'il est, sans 
" comparaison, plus aisé de faire des vers grecs et des vers 
" latins, que des français, pour les faire dans quelque degré d'excellence." 
(P. 198.) Je n'ai point le loisir d'étaler ici les raisons de Sorel ; mais je 
crois pouvoir souscrire des deux mains à sa thèse. 



182 L'ART POETIQUE. 



" En relâchant un peu sur la rime on rendrait la 
" raison plus parfaite... (') 

*' L'exemple des Grecs et des Latins peut nous 
" encourager à prendre cette liberté : leur versifi- 
" cation était, sans comparaison, moins gênante que 
" la nôtre. La rime est plus difficile, elle seule, que 
" toutes les règles ensemble... (^)." 

A tout cela il y a une réponse aussi catégorique que 
simple. Elle est dans les œuvres de nos grands poètes; 
Fénelon le reconnaît, pour celles de La Fontaine. A tous 
les inconvénients signalés il y a un remède infaillible ; 
il consiste dans l'application courageuse des règles 
formulées par Despréaux. En la " bien cherchant ", 
on trouve la rime ; et c'est souvent dans ces recherches 
qu'on découvre, sur le chemin, les idées riches, larges 
et neuves. Mais il faut qu'on " s'évertue". 

La Mothe répondait à Fénelon : " Le malheur est 
" qu'il n'y a point de remède ". Il se corrige, en ajoutant 
que l'on doit " vaincre, à force de travail, l'obstacle 
" que la sévérité de nos règles met à la justesse et à la 
" précision. "C'est bien la pensée de Boileau. La Mothe 
entamait delà une défense en règle de la rime, contre 
Fénelon son ami. Il tâchait de démontrer au grand 
prosateur " que, de cette difficulté même, quand elle 
" est surmontée, naît un plaisir très sensible pour le 
" lecteur. 

" Quand il — le lecteur — sent que la rime n'a 
" point gêné le poète, que la mesure tyrannique du 
" vers n'a point amené d'épithètes inutiles, qu'un vers 

1. C'est, je crois, tout le contraire qui arrive au commun des faiseurs 
devers. Le XVIIP siècle mit en pratique le conseil de Fénelon et se 
" relâcha " sur la rime. La raison y perdit d'autant. La rime cherchée 
avec soin et trouvée avec bonheur " sert et enrichit la raison " comme 
l'a dit très justement Boileau. 

2. Lettre à facad., ch. V. 



CHANT I. 183 

" n'est pas fait pour l'autre; qu'en un mot tout est utile 
" et naturel, il se mêle alors au plaisir que cause la 
" beauté de la pensée, un étonnement agréable de ce 
" que la contrainte ne lui a rien fait perdre ('). " 

Fénelon s'est-il rendu aux raisons de ce rimeur ? 
Non, que je sache. Fénelon était poète en prose. Le 
Télémaque en fait foi. Il a prétendu, que l'immortel 
hémistiche de Corneille : qitil vioitrilt ! était gâté par 
la rime du vers suivant : " Je ne puis souffrir le vers 
" que la rime amène aussitôt : 

" Ou qu'un beau désespoir alors le secourût (^). " 

Fénelon est-il vraiment fondé à croire que ce vers 
est simplement un Frère-chapeau, et n'est-il pas tout 
seul de son avis? 

Le xvii^ siècle a du reste accompli en partie un 
souhait ci-dessus exprimé ; il s'est "relâché sur la rime", 
en bannissant de la Poésie les ineptes exercices rimes 
du siècle de Ronsard. Grâce à lui, nous ignorons à peu 
près aujourd'hui les incroyables fantaisies des vieux 
acrobates de la consonance poétique. Cependant Ri- 
chelet en dresse encore au xvii^ siècle le singulier 
catalogue. On trouve signalées dans son Dictionnaire 
les Rimes appelées : " La kyrielle, la batelée, la fra- 
" lernis^fe, la sende, la brisée, Xempéricre, \ annexée, 
" l'enchaînée, Véquivoqiie, la couronnée if). " 

D'autre part, au siècle de Boileau, l'usage avait dé- 
terminé le genre des rimes, correspondant aux genres 
poétiques alors en vogue. " Le Poème Epique, la Tra- 
" gédie, la Comédie, l'Elégie (?), l'Eglogue, la Satire, 
" se composent à rimes plates ; l'Ode, le Sonnet, le 
" Rondeau, la Ballade, le Chant-Royal, à rimes croisées; 

I . V. Lettre du i^fév. 1714. — 2. Lettre, etc., ch. v. 
3. Dict. des Rhnes, nouv. éd., 1702, p. XV. 



184 L'ART POÉTIQUE. 



" les Fables, les Madrigaux, les Chansons, à rimes 
" mêlées ('). " 

Les poètes du xvii^ siècle (Boileau par exemple), 
avaient-ils la vulo-aire ressource du Dictionnaire de 
Rimes? La légende dit que les frères Corneille, Pierre 
et Thomas, versifiaient de concert en se demandant la 
rime par une trappe. D'après cette anecdote, on serait 
tenté de conclure que le grand Corneille, en créant 
ses Romains, ne s'abaissait point à feuilleter un re- 
cueil de consonances, comme les écoliers feuillettent 
leur Gradiis ad Parnassiun. Toutefois bien des années 
avant Corneille, les poètes français avaient à leur ser- 
vice les équivalents du Gradus. Ils avaient le livre des 
Épithètes françaises, de Maurice de la Porte, ouvrage 
imprimé en 1580 (^); ils avaient des Dictionnaires de 
Rimes plus vieux encore. 

Voici, d'après Goujet, ceux que l'on connaît : 

1° Celui de Jean le Fèvre, auteur que La Croix du 
Maine nomme : " poète, théologien, mathématicien, 
" peintre et homme curieux des arts mécaniques et 
" surtout de l'horlogerie et de la peinture. " Quel 
génie universel! 

En 1571, Etienne Tabourot , neveu de Jean le 
Fèvre, publia le livre de son oncle, — pour aider les 
" bons esprits.amateurs de la poésie française, lesquels, 
" au lieu de ronger leurs ongles, se gratter derrière la 
" tête, pour trouver la mémoire d'une contre-rime, 
" perdent cependant de belles inventions qui s'écou- 
"lent..." 

2^ En 1585. parut celui de Pierre le Gaynard, sei- 
gneur de la Chaume,etc. Il est intitulé : " Promptuaire 

1. P. Mourgues, Traité de poésiefr., nouv. éd., 1724. p. 25. 

2. V. Goujet, Bibl. franc., t. I, p. 418. 



CHANT I. 185 

" d'unissons, ordonné et disposé méthodiquement, 
" pour tous ceux qui voudront composer promptement 
" en vers français. " 

3° En 1596, celui qu'on attribue, à tort ou à raison, 
au sieur de la Noue, surnommé Bras-de-Fer. 

40 En 1648, un Nouveau Dictionnaire de Rimes, 
dont j'ignore l'auteur. 

50 Enfin, en 1660, celui de Frémont d'Ablancourt('); 
ouvrage " qu'on puisse porter à la poche, à cause que 
" la poésie s'achève autrement dans la promenade que 
" dans le cabinet, et il faut s'en pouvoir servir par- 
" tout (^). '' C'est ce même ouvrage que Richelet re- 
toucha et republia en 1667. Depuis, ce Dictionnaire 
a porté le nom de Richelet; Boileau en faisant sa Poé- 
tique a pu chercher dans ses colonnes la rime " rebelle " 
et " quinteuse ". Un de ses amis le lui proposa, un 
jour, comme on va voir, au paragraphe suivant. 

Le grand seigneur Chaulieu, poète du genre facile, fait 
savoir ceci au genre humain: "Jamais dictionnaire de 
" rimes n'est entré chez moi (^) " ; et il se gausse du 
pauvre La Motte qui, dit-il, cherche là-dedans le feu 
et la verve. Mais peu après Chaulieu, l'abbé Dubos, 
qui connaissait passablement les " disciples d'Apol- 
lon ", écrivait : " Quoi qu'ils en disent, ils ont tous ce 
" livre dans leur arrière-cabinet {f), " Il en est à 
présent comme à l'époque de Dubos, sauf que les 
Dictionnaires de Rimes ont suivi la loi du progrès, et 
de la rime riche. 

1. D'après Vapereau , ce Dictionnaire de Frémont d'Ablancourt 
. aurait paru d'abord en 1648. Mais l'auteur n'avait alors que vingt-trois 

ans. Sans doute pareil travail " n'attend pas le nombre des années ". 
Mais il n'est pas sûr que Frémont ait été si précoce. 

2. V. Goujet, Ib., p. 420 et suiv. 

3. Œuvres de Chaulieu. — Préface. 

4. Réflex. etc., V P. Sect. xxxvi. 



186 L'ART POETIQUE. 



" Aimez donc la raison : que toujours vos écrits 
" Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. 

La conséquence annoncée par donc ne sort pas 
assez immédiatement de ce qui précède. L'adjectif 
seule est de trop, ou réclame explication. Il est vrai, 
en ce sens que la raison doit guider et garder les autres 
puissances de l'écrivain, imagination, sentiment et 
mémoire. Mais la raison seide ne donnerait aux livres 
d'autre prix et d'autre lustre que ceux des ouvrages 
d'alo^èbre. 

Boileau n'est absolu que dans l'expression. Par ail- 
leurs il légifère ici d'après lui-même. L'auteur de l'Art 
Poétique est, comme on sait, \ç. poète de la raison. Il 
veut la voir partout dominer en reine toute-puissante; 
et cette monarchie, à l'image de la monarchie de 
Louis XIV, fait un peu oublier à Boileau que cette 
reine a des sœurs. 

Louis Racine, dans ses Mémoires s'ar la Vie de Jean 
Racine, raconte un fait, par où l'on voit comment 
Boileau, même en poursuivant la rime fugitive, enten- 
dait avant tout chercher la raison : " Un de ses amis 
" le trouvant dans sa chambre fort agité, lui demanda 
" ce qui l'occupait : Une rime! répondit-il; je la cherche 
" depuis trois heures. — Voulez-vous, lui dit cet ami, 
" que j'aille vous chercher un Dictionnaire de RijJtes? 
" Il pourra vous être de quelque secours. — Non! 
" non, reprit Boileau; cherchez-moi plutôt le Diction- 
" naire de la raison. 

C'était plaisamment répondu ; mais ce dictionnaire- 
là ne se rencontre point comme celui de Richelet, ou 
de Napoléon Landais. 



CHANT I. 187 



" La plupart emportés d'une fougue insensée, 

" Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée. 

La plupart... toujours; n'est-ce pas un peu trop 
dire ? ce mot toujours, tant de fois enchâssé dans les 
vers de Boileau, joue de mauvais tours à ses axiomes. 

Je m'imagine qu'en lisant la Satire des Satires, 
Boileau se sentit atteint d'un trait plus pénétrant ou 
plus cruel. C'est le passage où Boursault accuse Boi- 
leau d'être précisément l'un des " emportés ", l'un de 
ces fougueux, " s'échappant à tout moment du bon 
" sens ■'. Le trait portait certainement à faux; mais il 
était décoché par un archer d'esprit : 

" Despréaux d'encenseurs eût-il même des flots, 

" On doit, par charité, désabuser les sots. 

" Les endroits qu'on reprend font bien voir sa conduite; 

" Il fait quelques beaux vers, mais le reste est sans suite. 

" C'est un jeune emporté, qui, dans ce qu'il écrit, 

'* Prise le jugement moins que le bel esprit ; 

" Et pour courre un bon mot que parfois il attrape, 

" Du bon sens qu^il néglige à tout moment s'échappe. 

" Ses amis les plus chers n'en disconviennent pas ('). " 



# 



" Ils croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrueux, 

" Entende cela, qui le pourra ; pour moi, je ne 
l'entends pas (^). " (Desmarets.) 



" s'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux. 

L'idéal est d'être soi, en exprimant des idées que 
tout le monde saisisse ; mais tout le monde n'était point 
de cette opinion, dans la société aux petites coteries 
qui fréquentait les " ronds", les "réduits", les " ruelles", 

I. Sat. des Sa/. Se. VI. — 2. La déf. du Poème hér. p. 78. 



188 L'ART POETIQUE. 



qui assistait aux " Samedis ", et dont Molière amusa 
" la Cour et la Ville. " 

On avait passé par X eiLpJuiisine anglais, par le cul- 
tisme ou gongorisme espagnol, par le concettisme ita- 
lien ; on en était encore un peu en France à \ alcôvisme 
des Précieux. Malherbe avait " dégasconné " la cour, 
l'hôtel de Rambouillet avait " dévulgarisé " la langue. 
Mais on avait fait du chemin, et, par haine du nom 
propre, on était arrivé à l'ère de la périphrase. Les 
Précieîiscs, les poètes qui avaient fréquenté la Chambre 
bleue ou les réunions de Sapho-Scudéry ; nombre de 
lettrés, jaloux de ne point parler comme M. Jourdain, 
affectaient les circonlocutions, les figures descriptives, 
le galimatias. 

On peut en voir des échantillons dans le Diction- 
naire de Saïunaise, ou même dans les PrécieiLses de 
Molière. Chacun en a retenu les définitions du miroir 
et du fauteuil. 

Il suffit de feuilleter les recueils du temps ; ces fleurs 
de beau langage en émaillent les fadeurs. On les ren- 
contre semées dans X Idylle héj'oïque de Saint-Amant 
sus-mentionnée. Cueillons-en quelques-unes çà et là. 
Saint-Amant appelle les poissons : 

" Les rapides muets (') ; " 



ou 



" Les nageurs écaillés {f) ; " 



le soleil : 

" Le Prince des flambeaux (3) ; " 

la manne des Hébreu?: : 

" Une grêle de sucre ('•) ; " ' 
les vents : 

" Les tyrans des vaisseaux (5) ; " 

I. V= P. Éd. de i66o, p. 6o. ^ 2. VP P. p. 91. — 3- V^ P. p. 62. — 
4. V^ P. p. 72. — 5. VI' P. p. 90. 



CHANT I. 189 

Pour Saint-Amant la vulgaire occupation de la pêche 
à la ligne consiste à 

" Tromper le temps en trompant le poisson (') ; " 
respirer, c'est chasser 

" L'esprit venteux dans les poumons enclos (^) ; " 

Enfin un nègre qui .nage dans le Nil " semble " 
à Saint-Amant. 

" Un charbon que l'onde aurait éteint (3). " 

Boileau devait bien rire de ces jolies trouvailles. 

Ces périphrases n'étaient pas seulementla parure des 
vers ; mais de la prose soignée. — Un de nos écrivains, 
dit le P. Bouhours, dans un ouvrage très sérieux, 
appelle les bâtiments irréguliers : des solécismes en 
pierre ; les romans : des bateleurs en papier ; la sen- 
tence : le poivre blanc de la diction ; et la partie traînante 
, des robes : des hyperboles de drap. — Cela nous remet 
en mémoire les périphrases du vieux du Bartras, qui 
nommait le soleil : le duc des chandelles et le tonnerre : 
le tambour des dieux. 

Cyrano est un parfait modèle de ce galimatias fleuri ; 
mais Cyrano s'amuse, quand il écrit: 1° "Le marteau 
" de lajalousie sonne les longues heures du désespoir 
" dans le clocher d'une âme. " 

2° " L "écolier fripon, une pelote de neige entre les 
" doigts, attend au passage son compagnon, pour lui 
•'' noyer le visage dans un morceau de rivière ('*). " 

3° '* Le vin est un tonnerre liquide, un courroux 
" potable, et un trépas qui fait mourir les ivrognes de 
•' santé (5). " 

4° " A voir le cyprès chargé d'alênes au lieu de 
" feuilles, je crois qu'il est le cordonnier des arbres,(^). " 

I. VIP P. p. 103. — 2. XIP P. p. 178. — 3. XIP p. p. 178. 
4. Lettre L - - S- Lettre IV. — 6. Lettre VIII. 



190 L'ART POETIQUE. 



Mais il faut se borner. 

Boileau a condamné, en prose comme en vers, cette 
manie folle de ne vouloir ni -penser, ni parler comme le 
commun des mortels. Il traduit ainsi le précepte tant de 
fois rappelé : Non nova sednove: " Qu'est-ce qu'une pen- 
" sée neuve, brillante, extraordinaire ? Ce n'est point, 
" comme se le persuadent les ignorants, une pensée que 
" personne n'a jamais eue, ni dû avoir ; c'est au contraire 
" une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que 
" quelqu'un s'avise le premier d'exprimer ('), 

La Bruyère fait aussi le portrait des pédants, pré- 
cieux, raffinés, qui n'osent s'abaisser à user des idées et 
du style dont se servent les simples humains. C'est le 
portrait ^Acis:'' Que dites-vous ? Comment ? Je n'y 
" suis pas : vous plairait-il de recommencer ?... J'y suis 
" encore moins... Je'devine enfin. Vous voulez, Acis, 
" me dire qu'il fait froid :que ne disiez-vous: Il fait froid? 
" Vous vouliez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; 
" dites : Il pleut, il neige. Vous me trouvez bon visage, 
" et vous désirez de m'en féliciter; dites: Je vous trouve 
" bon visage. Mais répondez-vous, cela est bien uni et 
" bien clair : et d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire 
" autant ? Qu'importe, Acis ? Est-ce un si grand mal 
" d'être entendu quand on parle, et de parler comme 
'• tout le monde (') ? " 

Non, sans doute ; mais cela est si commun ! 



# — 



" Évitons ces excès : laissons à l'Italie 

" De tous ces faux brillants l'éclatante folie. 

Boileau en veut aux raffinements d'au-delà des 
Alpes. Il les blâmera derechef, au second chant de la 
Poétique. 

I. Préf. de redit, de 170 1. — 2. Caract. ch- V. 



CHANT I. 191 

Ce goût pour les " excès " del bel paese là dove il si 
sttona, était venu en France après les guerres d'Italie 
et avec nos reines italiennes. L'un des introducteurs 
de ces " faux brillants " avait été \^ cavalière Marini, 
napolitain, appelé en France par Marie de Médicis. 
C'est le cavalier Marin qui définit la rose : 

" L'œil du printemps ; " 
le rossignol : 

" Une voix emplumée, un son volant, une plume har- 

[monieuse ; 
les étoiles : 

" Les flambeaux brillants des funérailles du jour," etc.. 

Mais l'Italie n'était pas seule coupable de cet esprit 
aux facettes de verre. La cour d'Elisabeth la San- 
glante se divertissait avec un semblable jargon ; on le 
goûtait fort au delà et en deçà des Pyrénées. 

Les " faux brillants " avaient différents noms, suivant 
les pays, Segrais en fait le catalogue, en recommandant 
aux gens sensés de les fuir. Suivant lui, la simplicité si 
désirable en poésie consiste particulièrement " dans la 
" fuite de l'affectation, et surtout de ce style enflé et de 
" ces grands efforts d'un esprit médiocre, que les demi- 
" beaux esprits appellent des pensées, les Provinciaux 
" àiÇ.s pointes, les Italiens belli concetéi{^). " 

Cyrano, dont les œuvres sont faites de ces pointes, 
'^ gi^ands eff^orts dun esprit médiocre, " dit lui-même, 
dans la Préface de ses Entretiens Pointus: " La Pointe 
" n'est pas d'accord avec la raison. " Et sur ce beau 
principe, il compose un recueil de jeux de mots. 

Contre cette " éclatante folie " Molière s'était escri- 
mé avant Boileau. Son Alceste débite même tel hémis- 

I. Trad. de P Enéide. Ed. de 1668, Préf. p. 16. 



192 L'ART POETIQUE. 

tiche reproduit mot pour mot en ces deux vers que 
nous étudions. 

" J'estime plus cela (') que la pompe fleurie 

" De tous ces faux brillants où chacun se récrie. " 



" Tout doit tendre au bon sens ; mais pour y parvenir, 
•* Le chemin est glissant et pénible à tenir. 

Vers léonins. 

Boileau relègue le bon sens en un lieu escarpé, ou 
d'accès difficile, comme il juche l'art des vers -sur les 
âpres hauteurs du Parnasse. 

Quatre ans plus tard, Fontenelle imagina un autre 
séjour poétique du bon sens, tout en répétant ce que 
dit Boileau sur la difficulté d'y atteindre. Fontenelle 
le loge au fond d'une vaste solitude. Il se livre à cette 
fantaisie en sa description de l' Empire de la Poésie (^) : 
" Cet Empire est un pays très peuplé ; il est divisé en 
" haute et basse poésie ; la haute poésie est habitée par 
" des gens graves, mélancoliques et refrognés. Elle a 
" pour capitale le Poème Épique. Les montagnes de la 
" Tragédie sont aussi dans le pays de la haute Poésie ; 
" deux rivières l'arrosent : l'une la rivière de la Rime, 
" qui prend sa source aux pieds des mon,tagnes de la 
" Rêverie : l'autre, la rivière de la Raison, qui coule 
" loin de la première et à une grande distance de la 
" forêt du Galimatias. . . 

'* Entre la haute et la basse poésie, il y a des soli- 
"tudes qu'on appelle les Déserts dit bon sens. Il n'y a 
" point de ville dans cette grande étendue de pays;mais 

1. La vieille chanson : " Si le roi m'avait donné 

Paris sa Grand' Ville. " 
{Misanth. Acte I, se. 2.) 

2. Mercure, Janvier 1878. — Nous empruntons ce résumé à \ Histoire 
de la querelle des Ane. et des Mod. d'Hipp. Rigault, ch. XI. 



CHANT I. 193 

" seulement quelques cabanes assez éloignées les unes 
" des autres. Peu de gens s'avisent d'y aller de- 
" meurer. " 

Et pourtant, tout doit teîtdre au bon sens; ou plus 
exactement tout doit en venir. 



" Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie. 
" La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie. 

La pensée et la rime de ces deux vers rappellent 
ceux de Vauquelin : 

" Les chemins sont tracés ; qui veut par autre voie 
" Regagner les devants, bien souvent se fourvoie " ('). 

Pourquoi Boileau veut-il que Xon se noie, au bord 
de son chemin, si ce n'est pour la rime ? Vauquelin est 
plus intelligible, quand il écrit tout simplement " on se 
fourvoie ". — Quoi qu'il en soit des expressions, 
l'axiome des deux poètes reste vrai. Même au xvii^ 
siècle, les meilleurs esprits eurent à craindre de se 
fourvoyer ou de se noyer dans le mauvais goût ; témoin 
La Fontaine. La Fontaine avoue quelque part qu'il a 
failli choir dans le faux bel esprit de Voiture. Le che- 
min était glissant, et puis Voiture gazouillait de si 
jolies choses. Mais le bon Horace le remit, ou le 
maintint sur la voie du bon sens. 



*' Un auteur quelquefois trop plein de son objet, 
" Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. 

" Un homme qui pense beaucoup veut beaucoup 
" dire; il ne peut se résoudre à rien perdre {^). 

1. L. I. 

2. Fénelon, Lettre à PAcad. ,ch,.\. 

l'art IOKTIQUE. • 1^ 



194 



L'ART POETIQUE. 



Nous venons de citer La Fontaine ; lui aussi a con- 
damné la manie de vouloir trop dire, ou tout dire ; 
tout le monde sait les deux jolis vers : 

" Loin d'épuiser une matière, 

" Il n'en faut prendre que la fleur. " 

L'auteur trop fécond, dont Boileau commence le 
procès, est Scudéry, chantre épique ^Alaric ou Rome 
vaincue. Ce qu'il y a de piquant c'est que Scudéry lui- 
même, et dans la Préface même d'^/«r?V, s'élève contre 
cet, abus, contre la folie d'épuiser les sujets en descrip- 
tions interminables : "Véritablement je n'aurais garde 
" d'aller employer la moitié de mon ouvrage, comme 
" ont fait Athénagoras et Polyphile, à nommer toutes 
" les lignes et toutes les dimensions de l'architecture, 
" depuis les fondements jusques au faîte d'un bâti- 
" ment, parce que cela serait ennuyeux. 

" Mais en usant modérément, comme j'ai fait, je 
" pense être demeuré dans des bornes raisonnables, et 
" n'avoir pas donné lieu à la critique de me censurer 
" là-dessus ('). 

Hélas ! quelle illusion ! C'est là-dessus que l'impi- 
toyable Despréaux va exercer la censure. On ne peut 
pas être plus mauvais juge en sa propre cause. Bros- 
sette accentue la critique de Despréaux, par cette 
note : " Scudéry {Liv. m de son Alaric), emploie 
" seize grandes pages, de trente vers chacune, à la 
" description d'un palais, commençant par la façade 
" et finissant par le jardin. 

Le poème à' Alaric n'est pas complètement digne 
du feu, ni de l'oubli. Mais l'auteur, qui taillait sa plume 
avec son épée, y laisse trop courir cet instrument 



I. Alaric, Éd. de 1659. Préf. p. XXII. 



CHANT I. 195 

" fertile ", qui pouvait " tous les mois sans peine 
" enfanter un volume ('). 

" Bienheureux Scudéry ! " s'était écrié jadis Boileau, 
après Balzac ; car Balzac semble avoir encore inspiré 
à Boileau cette exclamation : " O bienheureux écri- 
" vains ! M. de Saumaise en latin et M. de Scudéry 
" en français ! J'admire votre facilité, et j'admire votre 
" abondance. Vous pouvez écrire plus de calepins que 
" moi d'almanachs (''). 

Les vers par où Boileau entame la critique d'^^/^r/r 
réjouissent Desmarets , qui prend sur Boileau la 
revanche de Scudéry. Desmarets déclare le satirique 
coupable de ces excès de prolixité. Il souligne ainsi 
les deux vers : " Un auteitr quelquefois ^ici... " Ce sont 
" des leçons qu'il (le satirique) a bien mal observées 
" dans ses Satires, comme dans celle des Incommo- 
" dites de Paris et dans celle des Bêtes et de 
" [Homme {^\ 



" S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ; 
" Il me promène après de terrasse en terrasse ; 

Vers léonins. — Ce palais et sa ''face ", ou façade. 
et tous ses féeriques ornements sont décrits et dé- 
peints au chant iif de XAlaric. Nous en citerons un 
fragment. 

1. Boileau, Sat. II. 

2. Lettre 12. 

Chapelain jugeait plus favorablement XAlaric et son auteur. Cette 
facilité d'un génie vagabond, cette "' abondance stérile " , Chapelain les 
appelait " naturel '. 

Scudéry...'-^ 'àow principal mérite est dans son naturel... La preuve 
" s'en voit dans ses comédies et dans son Alaric. " — Costar écrivait 
au même temps : ''lia fait des romans admirables, et qui sont écrits 
" merveilleusement. Il est à présent dans une haute dévotion. " 

(Listes de Costar et de Chapelain, dressées pour 1663.) 

3. Dé/, du poème he'r.^ P- 78. "* 



196 L'ART POÉTIQUE. 



Mais eas'en prenant à Georges de Scudéry. Boileau, 
paraît-il, frappe du même coup sur Madeleine de 
Scudéry, dont il qualifiait les romans : Une boutique de 
verbiage. 

" C est un auteur, disait Despréaux, qui ne sait ce 
" que c'est de finir. Ses héros et ceux de son frère 
" n'entrent jamais dans un appartement, que tous les 
" meubles n'en soient inventoriés. Vous diriez d'un 
" procès-verbal dressé par un sergent. Leur narration 
" ne marche point ; c'est la puérilité même que toutes 
" leurs descriptions. Aussi ne les ai-je pas ménagés 
" dans ma Poétique : 

" S'il parle d'un palais (sic), il m'en dépeint la face, etc.. ('). " 

Le palais que rencontre Alaric est un palais en- 
chanté, dressé tout d'un coup par la magie infernale, 
dans une île sauvage, où 

"... Des noirs démons les forces inconnues 
" Enlèvent Alaric enveloppé de nues. " 



" Ici s'offre un perron, làrègne un corridor, 
" Là ce balcon s'enferme en un baluslre d'or ; 

D'or et de porphyre : 

" La cour de ce palais parait majestueuse : 

" Car une galerie, et haute et spacieuse, 

" kbalustres dorés règne tout à l'entour... 

" De marbre noir et blanc cette cour est pavée ; 

" Vers le corps du logis, elle est plus élevée, 

" Et le porphyre dur, en baluslre changé, 

" D'un feu sombre et luisant s'y fait voir arrangé (^). " 



1. Bolaeana, XCI. 

2. Alaric, ou Rome vaincue, L. III. 



CHANT I. 197 



" Il compte des plafonds les ronds et les ovales: 
" Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. 

Vers léonins. — Carel prétend justifier Scudéry 
d'avoir écrit cet alexandrin : " Peut-on désigner en 
'* moins de paroles la riche architecture d'un bâtiment ? 
" Ce sont les mots de l'art répliquera le censeur. Il est 
" vrai. Et que tirez-vous de là ? Y a-t-il rien qui enri- 
" chisse plus une langue que ces nobles termes (') ? " 

D'abord ces nobles termes de l'art, ne sont point 
exactement ceux de Scudéry. Le vers de Scudéry est 
celui-ci : 

" Ce ne sont que festons, ce ne sont que couronnes. " 

Boileau remplace les coîironnes par les astragales ; 
est-ce pour la rime, ou par raillerie ? l'un et l'autre sans 
doute. 

Peut-être la meilleure justification de Scudéry et de 
sa prolixité descriptive serait-elle la citation du pas- 
sage visé par Boileau. Scudéry n'en finit pas ; cepen- 
dant au milieu de cette interminable ^numération, il 
jette çà et là de jolis vers : 

" Mais du grand bâtiment la façade royale 
" Efface tout le reste et n'a rien qui l'égale. 
" Elle charme les yeux, elle étonne l'esprit ; 
" Et fait même trembler la main qui la décrit. 
" L'ordre Corinthien règne par tout l'ouvrage ; 
" L'on voit ramper partout l'acanthe au beau feuillage, 
" Et partout on peut voir entre ces ornements 
" Des chapeaux de triomphe et des vases fumants. 
" Ce ne sont que festons, ce ne sont que couronnes, 
" Bases et chapiteaux, pilastres et colonnes, 
" Masques, petits amours, chiffres entrelacée, 
** Et crânes de béliers à des cordons passés. 

I. Déf. des Beaux-Esprits, p. lo. 



198 L'ART POETIQUE, 

" Les yeux trouvent partout moulures et corniches, 
" Et figures de bronze en de superbes niches, 
" Frises, balcons, hors-d'œuvre et cartouches encor, 
" Et cornes d'abondance à fruit, feuille et fleur d'or... 
" D'un marbre blanc et pur cent Nymphes bien rangées, 
" De grands paniers de fleurs sur leurs têtes chargées, 
" Où l'art et la nature ont mis leurs ornements, 
•' Semblent vouloir monter aux beaux appartements. 
" Leur main gauche soutient ces paniers magnifiques; 
" Leur droite tient les plis de leurs robes aritiques, 
" Et l'art a fait changer par ses nobles efforts 
" Les veines de ce marbre aux veines de leurs corps." 

Voilà certes des vers qui coulent ; par malheur il en 
coule de la sorte quatre à cinq cents ; et cet inventaire 
comprend une bonne partie d'un Livre de l'épopée. 



" Je saute vingt feuillets, pour en trouver la fin, 

Carel se permet ici plusieurs jeux d'esprit, plus une 
prosopopée : 

" Le Satirique qui est un grand sauteur, et qui tient 
" de ses camarades messieurs les Satyres, conclut par 
" cette bravoure : 

"Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin. 

" Admirez la richesse de cette expression et la 
" science du personnage ('). 

Boileau exagère un peu, mais peu. Au lieu de vingt 
feuillets, c'est douze ou quinze qu'il faut sauter. 

# 



" Et je me sauve à peine au travers du jardin. 

Nous ne voulons point que le lecteur se précipite 
sur les pas de Despréaux, sans avoir jeté un coup d'œil 
sur ce jardin : 

I. Dtf/. des Beaux- Esprits, p. lo. 



CHANT I. 199 

" Alaric, étonné de tant de rares choses, 

" Et conduit par l'odeur des jasmins et des roses, 

" Par un autre escalier prend un autre chemin, 

" Et trouve, en descendant, un superbe jardin... 

" Partout règne à l'entour l'ombre opaque et couverte, 

" Que fait de ce jardin l'architecture verte ; 

" Les préceptes de l'art y sont bien observés ; 

" Cabinets et berceaux, portiques élevés, 

" Bases et chapiteaux et colonnes superbes, etc.. " 

Et cela recommence,comme pour la "face" du palais. 



" Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile, 

*' Et ne vous chargez point d'un détail inutile ; 

" Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ", 

" C'est cette grande règle du Ne quid niinis, que 
" M. Despréaux prescrivait aux poètes, aux orateurs, 
" aux historiens. Il ne pouvait souffrir qu'un 
" homme d'esprit fît de trop longues écritures, et 
" semblât travailler au rôle, comme un avocat, ou un 
" procureur. 

" C'est Horace, disait-il, qui m'a fourni ce vers de 
" mon Art poétique : 

" Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ('). " 



" L'esprit rassasié le rejette à l'instant. 

Paraphrase du vers énergique d'Horace : 

" Onine supervaaium pleno de pectore manat. " 

Avant Despréaux, Segrais avait formulé cette doc- 
trine de la sobriété littéraire, et avait indiqué une cause 
ingénieuse de ce rassasiement, ou de ce dégoût des 
lecteurs. 

" Il y en a, dit Segrais, qui croient que, pour être 

I. Bolœana. xxix. 



200 L'ART POÉTIQUE. 



" estimé savant, il faut épuiser toutes les matières qui 
" se présentent. Ils veulent décrire tout; et s'imaginent 
" qu'ils seraient arrivés au plus haut point de la poésie, 
" s'ils n'avaient rien laissé à penser à ceux qui liront 
" leurs ouvrages. Entre autres effets, cela indispose 
' ' le lecteur. Car, si on veut dire tout et épuiser les sujets, 
" non seulement on lui ôte un plaisir qui le charme et 
" qui l'attire, mais on fait naître dans son cœur une in- 
" dignation secrète, lui donnant sujet de croire qu'on 
" se défie de sa capacité ; et il n'y a guère d'esprit, si 
" humble qu'il puisse être, qui ne s'afflige, quand on 
" lui fait connaître sa petitesse ('). " 



" Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. 

Vers célèbre entre tous. La tempérance est aussi une 
vertu littéraire. Les esprits délicats du xviie siècle 
l'ont compris et dit. — C'est la pensée de Pascal sur l'é- 
loquence : " qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de 
" manque, " C'est celle de Fénelon : " Le goût exquis 
" craint le trop en tout,sans en excepter l'esprit même,.. 
" Il ne faut prendre, si je ne me trompe, que la fleur 
" de chaque objet et ne toucher jamais que ce qu'on 
" peut embellir (^). 

Hélas ! combien de fois en littérature comme dans 
tout le reste, peut-on répéter avec le Bonhomme : 

" Rien de trop est un point, 
" Dont on. parle sans cesse, et qu'on n'observe point (3). " 

Ce fut un des mérites de Boileau, de La Fontaine et 
de tous les vrais esprits de leur siècle, d'avoir su se 
contenir. 

Le vieux Balzac, qui d'ordinaire amplifie un peu trop 

I. Enéide, Préf.,p. 17 et 18. — 2. Lettre à PAcad., ch. V. — 3. Fables 
L. IX, f. 10. 



CHANT I. 201 



avait pourtant soupçonné, longtemps avant Boileau, 
le plus court chemin d'éviter l'abondance stérile : 
" Nous écririons moins, si nous méditions davantage. 
" Si nous nous conseillions avec le temps, il réduirait 
" nos excès à la médiocrité, outre les autres bons offices 
" qu'il nous rendrait. 

" Cet homme, disait-on à Paris lorsque j'y étais, a 
" fait un grand livre, parce qu'il n'a pas eu le loisir d en 
" faire un petit ('). " 



" Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire : 

" Un vers était trop faible et vous le rendez dur; 

*' J'évite d'être long et je deviens obscur; 

" L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; 

" L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. 

Chacun de ces vers, sauf le second, est une imitation 
d'Horace : 

" hi vitiuvi ducit adpae fuga . . . v. 31. 

" B revis esse laboro, 

" Obseurus fio ; sectantem laevia nervi 

" Deficiunt, animique ; professîis grandia turget... v. 25 et seqq. 
" Aut dtim vitat htaiium nubes et inatiia captai. " v. 230. 

Vauquelin avait traduit : 

" Sous l'espèce du bien souvent on se déçoit; 

" Qui fait que la plupart des poètes s'abuse. 

" Car l'un, pour être bref, importunant la muse, 

" Trop obscur il devient : à l'autre le coeur faut, 

" Suivant un sujet bas : trop s'enflant, s'il est haut... (^) " 

Les contemporains de Boileau redisent à l'envi ces 
apophthegmes renouvelés d'Horace et du bon sens. 



1. Socrate chrétien. Disc. X^ — On a admiré le fameux Post-scriptum 
de Pascal à sa 16^ lettre (Proinnciales), avouant " qu'il ne l'a faite 
plus longue, que pour ce qu'il n'a pas eu le loisir de la faire plus 
courte. " Pascal, ce grand défenseur de la morale sévère, n'est-il pas de 
ceux qui prennent leur bien où ils le trouvent ? 

2. ArtPoét., 1. I. 



202 L'ART POÉTIQUE. 



La Fontaine a écrit un vers qui vaut le premier hexa- 
mètre de Boileau : 

" Un auteur gâte tout, quand il veut trop bien faire ('). " 

Fénelon exprime les mêmes avis à l'aide d'anti- 
thèses : " On veut trop de délicatesse; elle dégénère 
" en subtilité... On ne sait pas être sobre dans la 
" recherche du beau; on ignore l'art de s'arrêter tout 
" court, en-deçà des ornements ambitieux. Le mieux 
" auquel on aspire fait qu'on gâte le bien, dit un pro- 
" verbe italien (-). 

Ronsard, auquel Boileau va bientôt reprocher son 
'• fas^e pédantesque ", avait pourtant bien compris, 
défini et blâmé les deux extrêmes, marqués dans le 
dernier vers de Despréaux. Il avait buriné ce vers 
magistral : 

''■ Ni trop haut, ni trop bas; c'est le souverain style (3). " 

Écoutons sa prose : 

" La plus grande partie de ceux qui écrivent, de 
'' notre temps, se traînent énervés, à fleur de terre, 
" comme faibles chenilles... 

" Les autres sont trop ampoulés et presque crevés 
" d'enflures comme hydropiques; lesquels pensent 
" n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, 
" crevé et bouffi, plein de songes monstrueux et 
" paroles piaffées, qui ressemble plutôt à un jargon de 



\.Fab.,\.V,î.\. 

1. Lettre à PAcad., ch. V. 

3. " Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre, 
" Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre 
" S'envole outre les airs; les uns font mal au cœur 
•' Des liseurs dégoûtés, les autres leur font peur. 
" Ni trop liant ni trop bas; c est le souverain style ; 
" Tel fut celui d'Homère et celui de Virgile. " 

Ronsard (Fragment détaché. Édit. Blanchemain.) 



CHANT T. 203 

" Gueux ou de Bohémiens, qu'aux paroles d'un citoyen 
" honnête et bien appris. Si tu veux démembrer leurs 
" carmes (carmina), tu n'en feras sortir que du vent, 
" non plus que d'une vessie de pourceau pleine de 
" pois, que les petits enfants crèvent, pour leur 
" servir de jouet. Les autres plus rusés tiennent le 
" milieu des deux, ni rmnpant trop bas, ni s élevant 
" trop haut, au travers des nues ('), " 
C'est le souverain style. 



" Voulez-vous du public mériter les amours, 
" Sans cesse en écrivant variez vos discours. 

" La diversité plaît " même " la bigarrure, " dit 
La Fontaine à propos de son Léopard et de son Singe. 
Un livre au style varié plaît; partant chacun le lit, 
" La variété, dit Ménage, est utile et louable en 
" toute sorte d'ouvrages; mais absolument nécessaire 
" en ceux qui ne se proposentpourbut que le plaisir (')." 
Or c'est le cas des ouvrages éclos sur le Parnasse. 
Ménage aurait pu ajouter que si la variété est requise 
auprès de tout public, elle devient de tout point 
indispensable, quand il s'agit du public et des lecteurs 
de France. L'abbé d'Aubignac, parlant de " l'hu- 
meur des Français ", recommandait la variété, pour 
un motif très fondé en expérience, et qui n'est point 
à négliger chez nous : " Les Français... s'ennuient 
" des plus belles choses, quand elles ne sont point 
variées {f). " 

Preuve de notre bon goût. 

1. La Franciade, Préf., p. 12 et 13. 

2. Disc, sîir les Œuvres de M. Sarrasin, 1663, p. 20. 

3. Pratique du Théâtre, éd. d'Amsterdam, t. I. L. III, p. 241. 



204 L'ART POÉTIQUE. 



" Un style trop égal et toujours uniforme 

'* En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. 

" On lit peu ces auteurs nés pour nous ennuyer, 

Desmarets n'entend pas les deux premiers vers, ou 
ne veut pas les entendre : " Que veut dire cela? Il 
" semble qu'il (Despréaux) devait plutôt dire : Il ne 
'^ faut pas qu'il notes e7tdornie. 

" Mais le style de Virgile est uniforme, étant toujours 
"égal; et Horace dit qu'il faut qu'un poème aille 
" toujours d'une même force, comme un beau fleuve 
" qui coule toujours avec même force et pureté : 
" Vehemens et liquidus puroque simillimus amni ('). " 

Desmarets prend uniforme dans le sens d'égal; mais 
ce mot a une autre signification, qui est : trop égal, ou 
monotone; et c'est en ce sens, très intelligible, que 
L'ennui naquit un jour de ^uniformité. 

Desmarets répond au troisième vers de Boileau : 
" On lit peu, etc — " : " ...Celui qui plaît toujours par 
" ses diverses inventions, qu'il soutient avec une égale 
" force de diction, n'ennuie jamais (^). 

A merveille; mais précisément, s'il n'ennuie point, 
c'est à cause de " ses diverses inventions ", en d'autres 
termes, à cause de sa variété. Lorsqu'il rédigeait ses 
remarques, Desmarets songeait, sans nul doute, à son 
Clovis, dont le tort est d'être uniforme, c'est-à-dire, 
continuellement égal. 

Boileau n'aimait point les vers qui invitent au som- 
meil ou aux bâillements, précurseurs du sommeil. 
Peut-être en rimant son précepte sur le style " trop 
égal " se rappelait-il ceux qu'il fait dire à l'un des con- 
vives du Repas ridicule : 

1. Défense du poème hér., p. 79. 

2. Ibid., p. 79. 



CHANT I. 205 

" La Pucelle est encore une œuvre bien galante, 
" Et je ne sais pourquoi je baille en la lisant. " 

Chapelain et sa Pticellc avaient en effet une vertu 
dormitive ('). 

Il paraît que le CJiarlemagiie du sieur Le Laboureur 
possédait les mêmes propriétés soporifiques; du moins 
Boileau l'affirme. Pendant l'effroyable mêlée où les 
livres de Barbin sont changés en projectiles et " volent 
de tous côtés ", 

*' Au plus fort du combat, le chapelain Garagne 

" Vers le sommet du front atteint d'un C/iarleinagne, 

" (Des vers de ce poème effet prodigieux!) 

" Tout prêt à s'endormir, bâille, et ferme les yeux {^). " 

Le satirique a peu de traits plus heureux que celui-là. 
Perrault, tout comme Boileau, haïssait les auteurs 
et les livres qui endorment. Il l'avoue à Fontenelle, dans 
une Epître sur le Génie. Je crains fort que, même en 
parlant comme Despréaux, Perrault n'ait quelque 
arrière-pensée contre les œuvres du Satirique : 

" ...On voit des esprits au-dessus du vulgaire, 

" Qui, parmi cent talents, n'ont point celui de plaire. 

" En vain, cher Fontenelle, ils savent prudemment 

" Employer dans leurs vers jusqu'au moindre ornement. 



t. Un jour que Chapelain en personne lisait la Pticelle chez M. le 
prince. Madame de Motteville assistait à ce festin litte'raire. Un admi- 
rateur du poète s'avisa de lui demander son avis sur la lecture. Elle 
répondit : " Oui, cela est parfaitement beau ; mais il est bien ennuyeux. " 
— Aussi la lecture de la Pucelle était le supplice que l'on s'imposait 
réciproquement, dans la joyeuse compagnie des Boileau, Chapelle, Fure- 
tière et autres : " Le poème de la Pucelle^ de Chapelain, était sur une 
" table, et on réglait le nombre de vers, que devait lire un coupable, sur 
" la qualité de sa faute. Elle était fort grave, quand il était condamné à 
" en lire vingt vers; et l'arrêt qui condamnait à lire la page entière, était 
" l'arrêt de mort. " ( L. Racine, Mém. sur la vie dej. Rac.) 

1. Lutrin^ ch. V, v. 165. 



206 L'ART POÉTIQUE. 

" Prodiguer les grands mots, les figures sublimes 
" Et porter à l'excès la richesse des rimes ; 
" On baille, on s'assoupit ; et tout cet appareil, 
" Après un long ennui, cause enfin le sommeil (')." 

Même au siècle de Boileau, ces ouvrages parfumés* 
d'opium, se rencontraient: je devrais dire, foisonnaient. 
On a rarement, si ce n'est au siècle suivant, fait plus 
de vers narcotiques. 

Le Génovéfain Sanlecque dit même de certains 
morceaux rimes par ses confrères, qu'ils allaient 
(infandum !) jusqu'à endormir le coursier de Phébus: 

'• ...Un rimeur grossier récite avec emphase 

" Ce qui, sur le Parnasse, endort jusqu'à Pégase (^) !" 

L'ennui est le plus proche parent du sommeil. 
Boileau n'aimait guère les ouvrages qui enmnent, pas 
plus que ceux qui endorment. Quand il convie les 
Doctes Nymphes du Permesse. à chanter le Passage 
du Rhin, il leur fait cette recommandation : 

" Venez donc, et surtout gardez- vous d'ennuyer (3) !" 

Dans une note au vers de sa vif Épigramme : 

" Hélas ! il faut lire Clovis, " 

Boileau écrit simplement : " Poème de Desmarets, 
ennuyeux à la mort. " Et dans l'Épigramme xxviii% 
il déclare que l'auteur de " Peau d'Ane mis en vers " 
est le modèle du " parfait ennuyeux ". Il en voulait 

1. Parai, etc. 2° Éd., t. I. fin. — L'épigramme de La Monnoye contre 
Ménage est connue ; c'est une épitaphe : 

" Laissons en paix Monsieur Ménage ; 
" C'était un trop bon personnage, 
" Pour n'être pas de ses amis. 
" Souffrez qu'à son tour il repose, 
" Lui, de qui les vers et la prose 
" Nous ont si souvent endormis. " 

2. Poésies, Édit. de Harlem, p. 17. Sat. L 

3. Ép. IV. 



CHANT I. 207 

aux dispensateurs d'ennui ; en quoi il avait cent fois 
raison ; de tous les genres d'écrire, le pire est le genre 
e7i7iuyeux. 

C'est souvent le cas des choses érudites à l'excès. 
Boileau, en 1700, fut reçu à l'Académie des inscrip- 
tions et belles-lettres, qu'il nomme \ Académie des 
Médailles. Or, en rendant compte d'une séance de 
ladite assemblée, il écrivait à M. de Ponchartrain : 
" On a commencé par y lire un ouvrage fort savant, 
" mais assez fastidieux ; et on s'est fort doctement 
" ennuyé. " 

S'il faut en croire Racine, le genre avait cours, non 
pas seulement à X^l petite académie, dite des médailles, 
mais chez les quarante de l'Académie française. En 
1686, la convalescence de Louis XIV inspira les 
" Nourrissons des Muses" ; et Racine fit cette prière 
poétique: 

" Grand Dieu, conserve-nous ce Roi victorieux ; 

" Que tu viens de rendre à nos larmes ; 
" Fais durer à jamais des jours si précieux, 

" Que ce soient là nos dernières alarmes ! 

" Empêche d'aller jusqu'à lui 
" Le noir chagrin, le dangereux ennui, 
" Toute langueur, toute fièvre ennemie, 
" £/ les vers de V Académie. " 

D'après certaine anecdote, Despréaux partageait le 
sentiment de Racine sur l'intérêt des œuvres acadé- 
miques : " Le libraire Coignard m'a apporté, disait 
" Boileau, le recueil des pièces qui ont remporté les 
" prix à l'Académie française ; je ne sais où est ce 
'' volume ; mon laquais aura cru que c'était un livre 
" pour lui; il a deviné que je ne le lirais pas ;je n'aime 
" point à bâiller ('). " 

I. Mot. hist. de l'Ed. de 1S20, t. I, p. xci. 



208 L'ART POETIQUE. 



Le bon La Fontaine, devenu l'un des quarante, plai- 
santa comme ses amis sur ce pays de... l'ennui. Il 
écrivait à M. de Bonrepaux, sur les occupations de 

l'Académie : 

..." Nous dormons, comme d'autres, 
" Aux ouvrages d'autrui, quelquefois même aux nôtres. " 



C'est le comble ('). 



" Qui toujours, sur un ton, semblent psalmodier. 

Le P. Rapin, parlant à Bussy-Rabutin de "l'unifor- 
" mité " du vers français, disait :" Notre langue va 
" toujours sur un même ton; ce que Despréaux appelle 
" psalinodie(^). " La lettre du P. Rapin est du 13 août 
1672. Dès ce temps-là, Despréaux avait commencé à 
lire sa Poétique dans des cercles intimes. La citation 
du Père Rapin doit être un souvenir de ces lectures. 

Boileau, en condamnant cette psalmodie des vers 
monotones, pense comme tout le monde, même comme 
Saint-Amant. Oui, ce poète qui charbonnait de ses 
vers les murs de la Pomme-de-Pin, était aussi l'ennemi 
du style " trop égal " ; il savait que nos alexandrins 
classiques, solennels et uniformes ont une forte ten- 
dance à la " psalmodie " ; il comprit et dit, comme nos 
romantiques les plus sages, qu'il est bon de varier ça 
et là les repos de nos douze longues syllabes: "Il faut, 
" c'est Saint- Amant qui parle, qiLelquefois rompre la 
" mesure, afin de la diversifier ; autrement cela cause 
" un certain ennui à l'oreille, qui ne peut provenir 
" que de la continuelle uniformité. 

1. Il faut dire, à la décharge du docte corps que, vers 1684, les 
Immortels se répartissaient en deux catégories bien distinctes ; la pre- 
mière, la moins nombreuse, celle des génies ; et puis... la seconde. 

2. Lettres deBussy-Rab. 3" p. 592. 



CHANT I. 209 



" Je dirais qu'en user de la sorte, c'est ce qu'en 
" termes de musique, on appelle rompre la cadence, 
" ou sortir du mode, pour y rentrer plus agréable- 
" ment ('). " 

Saint-Amant avait de l'oreille. 



" Heureux qui dans ses vers, sait d'une voix légère, 
" Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. 

Horace avait dit plus brièvement, dans son hexa- 
mètre proverbial : 

" Oinne tulit punctum gui miscuit utile dulci (^). " 

Qui joint le grave au doux gagne tous les suffrages ; 
Boileau se répétera, au vers 88 du chant iv: 
Que votre muse 

" Partout joigne au plaisant le solide et l'utile. " 



— * 



" Son livre, aimé du ciel, et chéri des lecteurs, 
" Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs. 

Dryden n'a pas trouvé d'équivalent à Barbin: 

" His Works will be admir'd wherever found, 
" And oft with buyers will be compost round. " 

Barbin était un des libraires de Boileau, avec 
Thierry, que nomme l'Épître x (3), et Billaine, dont 
il est question dans des vers supprimés du chant iv^ 
de la Poétique ("*). 

Brossette donne ce maigre détail sur Barbin " Sa 
" boutique était sur le second perron de l'escalier de 
" la Sainte-Chapelle. " — Après la publication du 
Lutrin, le perron, que Boileau avait dépeint tout 

I. Préf. du Moïse sauvé. — 2. V. 343. — 3. V. 61. — 4. V. Notes du 
ch. IV. 

l'art FOéTIQUB 14 



210 L'ART POÉTIQUE. 



blanchi de la poudre des in-folios pendant le combat, 
reçut le nom de: Plaine de Barbin. 

En se rappelant le succès de ses œuvres de jeunesse, 
le vieux poète disait à ses dernières rimes (') : 

*' C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour; 
" La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour; 
" Et déjà, chez Barbin, ambitieux libelles, 
" Vous brûlez d'étaler vos feuilles criminelles (^). " 

Desmarets avoue que le " Livret " des Satires de 
Despréaux est entouré d'acheteurs chez Barbin ;vo\z\ 
comment. C'est Despréaux qui tient ce monologue: 

" Barbin, pour mon livret me rend trois mille livres, 
'* Et ne donnerait rien du plus docte des livres. 
*' Je sors toujours à jeun des applaudissements; 
" Mais trois cents louis d'or donnent des aliments (3)." 

L'auteur du Clovis est dans le vrai, quand il affirme 
le succès et le débit des Satires, mais il se trompe, 
quand il parle des trois cents louis. Boileau (nous le 
répéterons), ne retirait aucun profit pécuniaire de ses 
œuvres poétiques. Il en faisait cadeau à Barbin, ou à 
d'autres éditeurs (•♦). 

Ailleurs Desmarets explique, à sa manière, en la 
constatant de nouveau, la vogue des livres de Boileau 
chez Barbin. Il commente ainsi les deux vers: so7t 
liv7'e aimé du ciel ^to. " Sachant que ses Satires 

1 . Barbin est pour Despréaux ce que furent les Frères Sosie pour 
Horace. Horace dit à son Livre: 

" Tu jettes, pauvre Livre, un œil de jalousie 
" Sur Vertumne et Janus et les Frères Sosie : 
" Oui, déjà tu voudrais aux regards des Roniains 
" Étaler la splendeur de tes blancs parchemins.... " 

(Ép. L. L Ép. 20.) 

2. Ep.X. 

3. Despr. et V Ombre de Molière. — Déf. etc., p. 132. 

4. V, Notes du ch. IV. 



CHANT I. - 211 

" sont bien vendues chez Barbin, il (Despréaux) se 
" propose lui-même pour exemple de perfection et 
" d'agrément continuel. 

" On ne vend point chez Barbin de poème héroïque ; 
" et il désigne par là ses Satires qui s'y vendent. Il est 
" vrai que l'on vend plus de Satires, qui sont du goût 
" de quantité d'esprits communs, que des ouvrages 
" d'un génie plus élevé, qui sont du goût des plus fins. 
" Mais aussi l'on ne vend pas chez Barbin tant de 
" Satires, que l'on vend de chansons sur le Pont-Neuf 
" et aux coins des rues. Car plus la marchandise est 
" basse et commune, plus elle trouve d'esprits à qui 
" elle est propre. 

" Mais comment ose-t-il dire que son livre est chéri 
" du cieli^y. " 

Nous trouvons chez Regnard une autre mention des 
relations du libraire Barbin avec Despréaux. Dans une 
spirituelle et mordante satire: Le tombeau de M. Boi- 
leau-Despj'éaux, Regnard donne un rôle important à 
Barbin. Il narre comment une " lugubre escorte " 
est allée conduire le défunt Despréaux " au Parnasse, 
à son gîte dernier. " Mais Barbin marche à la place 
d'honneur en ce convoi: 

" DeuxOrecs et deux Latins escortaient le cercueil; 
" Et, le mouchoir en main, Barbin menait le deuil. " 

A quelques vers de là, Regnard fait l'esquisse — ou 
la caricature — de la boutique de Barbin et des " ache- 
teurs " qui entourent la marchandise imprimée: 

" Là, dans l'enfoncement d'une arrière boutique, 
" Sa femme étale en vain un embonpoint antique, 
" Et faisant le débit de cent livres mauvais, 
" Amuse un cercle entier des oisifs du Palais; 

I, La dé/, du Poètne hér.^ p. 79 et 80. 



212 L'ART POÉTIQUE. 



" Là, le vieux nouvelliste a toujours ses séances; 

" Là, le jeune avocat vient prendre ses Licences; 

" Et le blond sénateur, en quittant le barreau, 

" Vient peigner sa perruque et prendre son chapeau. 

" C'est là, que le chanoine, au sortir du service, 

*' Vient, en aumusse encore, achever son office ('). " 

Même en se moquant de Boileau, Regnard, comme 
on voit, n'oublie pas les leçons qu'il a reçues du maî- 
tre. — Une dernière anecdote. Louis Racine conte 
qu'un jour Barbin, par reconnaissance ou par politesse 
invita Despréaux à venir dîner dans sa maison des 
champs. Barbin avait une villa charmante, mais à 
peine plus large que sa boutique de la Sainte-Chapelle. 
Après le dîner, en quatre pas, Boileau fit le tour du 
jardinet, puis demanda sur-le-champ sa voiture. Bar- 
bin s'étonna; " Pourquoi donc voulez-vous vous en 
" retourner si promptement? — C'est, répondit Boileau, 
" pour aller à Paris prendre l'air. 

De la satire, même contre Barbin! 



" Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse: 

" Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. 

Voilà encore un des fiers axiomes du xvif siècle, 
qui sut donner même à des bluettes un tour de gran- 
deur; le trivial ne devait pas avoir droit de cité dans 
cette société " d'honnêtes gens. " Le " style noble ", 
dont on a fait depuis tant de pastiches maladroits, 
était le signe des nobles esprits (^). On parlait, on 

1. Le tombeau de M. B. D. Œuv. de Regn. Éd. de 1805, t. III, p. 370. 

2. Pourtant n'exagérons rien. Les nobles esprits de cette époque, les 
maîtres, les faiseurs de livres immortels, cultivèrent le style noble, ou le 
pratiquèrent d'instinct. Mais chez les auteurs de second et de troisième 
ordre, il n'est pas rare, il est très fréquent même, de rencontrer la 
platitude, la " bassesse " , le style qui " fait les délices de la canaille ". 
Les livres sans valeur du XVII* siècle sont stupides et révoltants de 
grossièreté. 



CHANT I. 213 

écrivait, comme on vivait; tout de même que Louis le 
Grand jouait au billard " comme le maitre du 
•• monde (') ". 

Quand Philaminte chassait la pauvre Martine, pour 

avoir 

" insulté son oreille 

" Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas ('), " 

elle ne faisait qu'exagérer une qualité de son temps. 

L'hôtel de Rambouillet visa tout d'abord à un but 
vraiment digne d'un siècle de Princes. Il voulait enle- 
ver au langage les formes trop vulgaires, ou rabelai- 
siennes, tendance louable; car le lecteur et l'auditeur 
français veulent être respectés. 

Fénelon eut raison de condamner chez Aristophane 
'• la farce faite exprès pour amuser et pour mener le 
" peuple (3)." La Bruyère eut raison de blâmer Rabe- 
lais, pour s'être " encanaillé ". D'un autre côté La 
Fontaine était bien de son siècle, quand il appelait les 
personnages de ses fables : 

" Capitaine Renard, " 
" Messire Rat, " 
" Maître Baudet, " 
" Sa Majesté Lionne " ; 



voire même 



" Dom Pourceau ". 



Le genre burlesque, avec son dévergondage d'idées 
et son style des Halles (nous dirions, son argot), eût 
fini par " encanailler " la langue. Balzac l'avait com- 
pris ; et il avait craint que " des esprits si amateurs des 
"vilaines nouveautés" voulussent " introduire à la 
" cour la langue des Gueux et celle des Bohèmes (*)." 



I. Madame de Sévigné. — 2. Fe?ii. Sav., Acte II, se. v. — 3. Le^fy'e à 
VAcad. ch. VII. — 4. Entr. 38'. 



214 L'ART POETIQUE. 

Boileau a lui-même commenté la pensée du vers: 

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. 

Il s'en explique à M. de Maucroix (') : " Plus les 
" choses sont sèches et malaisées à dire, plus elles 
" frappent, quand elles sont dites noblement et avec 
" cette élégance qui fait proprement la poésie (^). 

Je me souviens que M. de La Fontaine m'a dit plus 
" d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il 
"estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi 
" d'avoir établi la manufacture de points de France, à 
" la place des points de Venise. Les voici. C'est dans 
" la i'^ Épître à Sa Majesté : 

'* Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles, 
" Que payait à leur art le luxe de nos villes. " 

Boileau conte, au même endroit, que ses intimes 
se récrient sur les quatre vers où il définit noblement 
ses cinquante-sept ans et sa perruque (^). Je m'ima- 
gine qu'il était aussi très fier du distique sur ses ex- 
ploits de chasse : 

"... D'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair, 
" Jevais faire la guerre aux habitants de l'air (■♦)," 

Que de merveilles et de périphrases, pour ne pas 
dire en style vulgaire : " Je tire des coups de fusil sur 
les oiseaux ! " 

Boileau déplore quelque part la disette de notre 
langue si " riche en beaux termes sur de certains 
" sujets ", mais fort pauvre en maintes occasions. 

I. Lettre du 2g avril, lôçs. 

1. Boileau fait trop d'honneur à ce choix de mots et de périphrases. 
La poésie n'est pas là. Elle ne gît point dans des tours de force, ou de 
phrase. 

3. V. Ép. X. — 4. Ép. VJ. 



CHANT T. 215 

" Il y a, dit-il, un très grand nombre de petites 
" choses, qu'elle ne saurait dire noblement. Ainsi, par 
" exemple,bien que.dans les endroits les plus sublimes, 
" elle nomme sans s'avilir un mouton, une chèvre, une 
" brebis, elle ne saurait, sans se diffamer, dans un style 
" un peu élevé,nommer un veau, une truie, un cockon{^). 
" Le mot Aç. génisse en français est fort beau ; surtout 
' dans une églogue ; vache ne s'y peut pas souffrir. 
" Pasteur et berger y sont du plus bel usage ; gardeur 
" de pourceaux, ou gardeur de bœufs y seraient horri- 
"blesC)." 

Au dire de Louis Racine, Despréaux se vantait d'a- 
voir, le premier, parlé àw fusil et du canon en termes 
nobles, sans les appeler par leur nom. Hélas ! combien 
de mauvais copistes se sont autorisés de cette manie 
de tout ennoblir ! combien, durant cent ans et plus, 
ont cru que la poésie consistait en énigmes rimées et 
partagée de six en six syllabes ! 

Vers la fin de ses jours, Boileau put lire un éloge 
décerné à son style noble, si jamais Boileau s'avisa de 
feuilleter les Nouvelles littéraires de Jér. du Perrier 
et Anthelme de Tricaud:" Le langage des dieux, écri- 
" vaient ces gazetiers peu fameux, est d'un difficile 
" usage ; et il n'est pas donné à tout le monde de le 
" parler aussi noblement o^^ M. Despréaux (^). 

i.V. Hugo est d'un tout autre avis. Il nomma l'animal qui aux 
XVIP et XVI Ile siècles : " se nourrissait de glands "; il s'en fait gloire ; 
et il crie : " silence ! " au " ci-devant Boileau ! " Comme il s'escrime à 
réhabiliter toutes les laideurs et ignominies, il choie la " populace du 
" style ", les mots " sans bas, sans perruque " — et sans vergogne. 

2. Réfl. crit. Réfl. IX ; 1693. 

3. Pièces fugit. etc. 1 704, p. 296. 



216 L'ART POÉTIQUE. 



" Au mépris du bon sens, le burlesque effi'onté 
" Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté. 
" On ne vit plus en vers que pointes triviales ; 
" Le Parnasse parla le langage des Halles. 

" Ail, except trivial points, grew out of date, 
" Parnassus spoke the cant of Billingsgate. " 

(Dryden.) 

Le quatrain débuta d'abord par cet hémistiche : 
" Sons r appui de Scarron... " 

Brossette nous l'apprend et dit: "Le style burlesque fut 
" extrêmement en vogue, depuis le commencement du 
" dernier siècle, jusque vers l'an 1660, qu'il tomba (')." 
Boileau traitait, de toute la hauteur de son indigfnation 
les " misérables " œuvres de Scarron, comme il osa 
les appeler, devant l'illustre veuve de Scarron, et cela 
même au lever du roi (-). 

Et pourtant Boileau goûtait le Roman comique àxx 
" misérable " Scarron. Son ami Racine s'égayait fran- 
chement à la lecture de X Enéide travestie ; et Boileau 
dit un jour à Louis Racine : " Votre père avait quel- 
" quefois la faiblesse de lire Scarron et d'en rire ; 
" mais il se cachait bien de moi pour cela {^) ! 

1. Ce résumé d'histoire n'est pas exact. Le burlesque, en France, ne 
fut point en vogue, ou même ne fut point connu avant les belles années 
de Corneille et la création de l'Académie. 

2. Louis Racine a consigné ces deux anecdotes cruelles, dans ses 
Mémoires sur la vie de son père. L'auteur d'^/'/m/Ze conduisait chez M"'^ 
de Maintenon l'auteur de la Poétique. " Ils s'entretenaient un jour avec 
" elle de la poésie ; et Boileau déclamant contre le goût de la poésie 
" burlesque., qui avait régné autrefois, dit dans sa colère : Heureusement 
" ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les 
" provinces. — Son ami chercha promptement un autre sujet de conver- 
" sation ; et lui dit, quand il fut seul avec lui : — Pourquoi parlez-vous 
"devant elle de Scarron.'' Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y prend.'' — 
" Hélas ! non, reprit-il ; mais c'est toujours la première chose que j'ou- 
" blie quand je la vois. " — L'autre fait ressemble à celui-ci. 

3. L. R. Mémoires, etc.. 



CHANT I. 217 

Balzac avait eu aussi la faiblesse de lire Scarron et 
d'en rire, avant de répudier solennellement le bur- 
lesque dans ses Entretiens. Le i^"" janvier 1645, il 
écrivait à Costar : " Monsieur, le livre que vous 
" m'avez fait tenir, de la part de M. Scarron, est un 
" présent qui m'est bien cher, et que j'ai sujet d'esti- 
" mer bien fort. D'abord, il m'a servi de remède 
" et m'a soulagé d'une oppression de rate qui m'allait 
" étouffer, sans ce secours venu à-propos. J'espère 
" qu'il fera davantage, si j'en use plus souvent. 

" Il se peut qu'il me guérira de mon chagrin sérieux 
" et de ma triste philosophie : peut-être que j'y appren- 
" drai à rimer des requêtes et des légendes et que je 
" deviendrai gai par contagion. Voilà, sans mentir, 
" un admirable malade. 

Malgré cette cure merveilleuse, Balzac se repentit 
bientôt d'avoir lu avec trop de plaisir les pages trop 
joyeuses de Scarron. Il aimait, comme Malherbe, la 
langue française, qu'il avait tant travaillée ; effrayé des 
ravages exercés par le burlesque, il résolut d'opposer 
une digue sérieuse à ce débordement de folies. Je trans- 
cris le récit de Vigneul-Marville: " M. de Balzac,à qui 
" la langue française a tant d'obligations, voyant sur 
" la fin de ses jours (') que le style burlesque faisait 
" de grands progrès et qu'on n'écrivait presque plus 
" ni en prose, ni en vers, que dans ce style-là, pria le 
" P. Vavasseur d'écrire sur ce sujet. Ce savant jésuite, 
" que le style burlesque choquait autant que son ami, 
" se mit en devoir de le satisfaire, et commença l'ou- 
" vrage : Francisci Vavassoris, S. J. de Ludicra Di- 
" ctione Liber, in quo tôt a jocandi ratio ex Veterum 
" scriptis aestiuiatîir.Lutetiae Parisiorum apud Sebast. 
" Cramoisium, 16^8 y in-quarto (^). 
I. 1654. — 2. Mél., etc. T. III. ~~ ~ 



218 L'ART POETIQUE. 



Réponse bien grave, en vérité, à ces niaiseries. 
Leur opposer en un " tome épouvantable ", l'exemple 
de l'antiquité, montrer à Scarron et à ses légers 
confrères que, chez les Grecs ou les Latins, " aucun 
" auteur ne s'est servi de ce style", et qu " aucun 
" d'eux ne nous en a donné des règles {'), " c'est le 
prendre d'un peu bien haut et de bien loin. Toutefois 
l'exemple de la vénérable antiquité, que l'on travestis- 
sait de gaieté de cœur, devait avoir un certain poids 
dans les jugements des doctes. 

Ayant ouï parler de la dissertation du P. Vavasseur, 
Scarron lui-même y applaudit. Il était alors, lui aussi, 
" sur la fin de ses jours ", et l'on pourrait croire à une 
conversion littéraire, si l'on s'en rapportait à une lettre 
qu'il écrivit pour féliciter l'auteur du livre : De Ludicra 
Dictiofie. Le poète de la Gigantoinachie s'y prononce 
dédaigneusement contre " les insectes du Parnasse", 
qui sont les versificateurs burlesques. On lit ce curieux 
document au tome premier des Dernières Œuvres de 
Scarron (^) : 

" Mon très Révérend Père, 

" Vous m'avez appris que le P. Vavasseur avait 
' écrit contre le style burlesque. Il a bien fait. 

" Je porte envie à un si beau dessein; et vous me 
" ferez plaisir de me faire voir un ouvrage, dont le 
" public lui doit être obligé. Si j'avais à écrire contre 
" quelque incommodité du genre humain, ce serait 
" contre les vers burlesques. 

*' Mais vous avez mauvaise opinion de moi, si vous 
" croyez que je lui en sache mauvais gré. Après les 
" mauvaises haleines, et les mauvais plaisants, je ne 
" connais point de plus grande incommodité que les 

1. Ibid. 

2. T. I, p. 181-2. 



CHANT T. 219 

" vers burlesques; et puisque je suis cause en quelque 
" façon du grand débordement qui s'en est fait, le 
" P. Vavasseur n'aurait peut-être pas mal fait de s'en 
" prendre à moi. 

" Ceux qui vous ont dit que j'en étais en colère contre 
"lui, ne me connaissent pas; et j'ignorerais encore 
" qu'il eût écrit contre les insectes du Parnasse, si vous 
" ne me l'aviez appris. Tout le public lui doit être 
" obligé d'avoir fait un ouvrage, qui va à une réfor- 
" mation d'un si grand abus. 

" Vous devriez bien me le faire voir, pour réparer 
" le tort que vous m'avez fait, en me croyant capable 
" d'une grande impatience. 

" Je suis du Père Vavasseur et de vous, mon Révé- 
" rend Père, 

Le très humble, etc. 

SCARRON. 

Vigneul-Marville, cité plus haut, nous fournit sur 
le burlesque et ses origines, sur Scarron et ses col- 
lègues, enfin sur la censure faite par Boileau de ces 
frivolités grotesques, certains renseignements, qu'il 
est bon de recueillir. Il déclare que, seul, Scarron 
réussit " dans ce style-là ", que " cet auteur vraiment 
" original dans ce genre, ne forma que de très mau- 
" vais copistes; " il s'étonne de voir " qu'un homme 
" aussi incommodé que Scarron et qui souffrait les 
" plus cruelles douleurs, ait pu avoir assez de tranquil- 
" lité d'esprit et assez d'agrément pour badiner éter- 
" nellement. " 

Vigneul-Marville ajoute : " Il est vrai que Scarron 
" avait été élevé dans ce burlesque qu'il avait, pour 
" ainsi dire, sucé avec le lait; et c'est une anecdote 
" que je dois au public. 

" Scarron avait eu pour précepteur Jacques Moreau, 



220 L'ART POÉTIQUE. 

qui entra depuis dans la Congrégation de l'Oratoire; 
c'était lui sans doute, qui lui avait donné tant de 
goût pour le btirlesque. Ce fut, apparemment dans le 
temps qu'il était auprès de Scarron, que M. Moreau 
composa son poème latin sur les Pygmées; car on 
avoue dans la préface qu'il était fort jeune lorsqu'il 
fit cet ouvrage. Or la Pygméïde est tout à fait bur- 
lesque, quoiqu'elle soit écrite en vers héroïques... (') 
" Il est assez plaisant de voir le maitre et le disciple 
donner, presque en même temps, deux poèmes bur- 
lesques, l'un sur les Pygmées )^-â.\iXxç. sur les Géants 

" Scarron eut bien des singes. Le téméraire oisif 
continua le Vh^gile travesti. Charles Coypeau, plus 
connu par son nom d'Assoucy, entreprit de mettre 
en vers burlesques le Ravissement de Proserpine, 
poème grand et pompeux de Claudien. Il rendit 
aussi ce mauvais office aux Métamorphoses d'Ovide, 
sous le titre àl Ovide en belle humeur. Despréaux, 
pour le dire en passant, qui ne lui sut pas bon gré 
de vouloir perpétuer un style qu'on devait avoir 
enseveli dans le tombeau de Scarron, le foudroya 
par ce vers : 

•'' Et jusqu'à d'Assoucy, tout trouva des lecteurs (=). 

" Horace ne fut pas exempt de cette sorte d'insulte. 
" Un rimailleur se trouva assez de loisir, pour mettre 
" en vers burlesques trente-huit odes de ce poète. 
" L'ouvrage fut imprimé à Leyde, chez Jean Sambit, 
" en 1653. Le même libraire donna, la même année, 
" L'Odyssée d' Homère, ou les Ave^itui^es d'Ulysse en 
" vers burlesques. L'auteur, qui estima assez cet ouvrage, 

I. On y trouve entre autres choses amusantes une description du 
pays de Cocagne. 

3. Voir, six vers plus bas ; texte et notes. 



CHANT I. 221 

" pour le dédier à M. le prince de Conti. s'appelle 
" Henri de Picon. On voit à la tête de ce livre une 
" épître burlesque de Pénélope à Ulysse, faite sur le 
" modèle de celle d'Ovide. 

" Mais ce qui surprend encore plus que tout cela, 
' c'est que Brébeuf, tout Brébeuf qu'il était ('). entre- 
" prit lui-même de faire le Lncain travesti. Il est vrai 
" qu'il y mit pour titre : La Pharsale de Lucain en 
" vers enjoués : n'osant pas se servir, comme il le dit 
" lui-même dans son Epitre dédicatoire, du mot de 
" burlesque, parce qu'il avait alors perdu la meilleure 
" partie de son agrément, en perdant le mérite de la 
" nouveauté (^). " 

Perrault, en son Parallèle, prend occasion des vers 
de la Poétique contre " le burlesque effronté '\ pour 
louer Scarron, et pour railler une autre sorte de bur- 
lesque qui est celui de Boileau dans le Lutrin : 
"Il y a un burlesqtie qui n'est point effronté, qui ne 
" parle point le langage des halles, quoiqu'il se serve 
" quelquefois d'expressions un peu populaires. Il y a 
'' un burlesque qui a ses grâces et ses beautés, tel que 
" celui de l'auteur du Virgile travesti. Il est vrai que, 
" dans le temps que cet ouvrage parut, il se fit quan- 
" tité de méchant burlesque, qui donna du dégoût 
" pour tout ce genre de poésie. Mais pendant que 
" presque tout le burlesque de ceux qui l'ont imité, 
" sentait la boue et la harengère, celui-là a toujours 
" senti le galant homme et a toujours eu l'air de la 
" cour et du beau monde (-). " 

Après cet éloge du burlesque noble, et en particu- 
lier de la Baronéide de Scarron, Perrault arrive au 

I. Voir, V. 98 : '■'' ...sur les pas de Brébeuf". 

1. Mélanges^ etc., T. III. 

3. Paraît. 2' Édit. T. III, p. 292, 



222 



L'ART POETIQUE. 



soi-disant burlesque de Despréaux, et il le compare 
avec celui de Scarron. Voici un échantillon de ce 
Dialogue : 

" Le Chevalier. — Après l'aversion qu'un des satiri- 
" ques modernes a témoignée pour le burlesque dans 
" son Art Poétique, j'ai été étonné qu'il ait composé 
" un poème dans ce genre de poésie. 

" Le Président. — C'est un beau et noble burlesque 
" que celui-là, un burlesque fait pour divertir les 
" honnêtes gens, pendant que l'autre, bas et rampant, 
" ne réjouit que le menu peuple et la canaille. 

" Le Chevalier. — Cependant, à le bien prendre, le 
" burlesque du Lutrin, quelque beau qu'il soit, n'est 
" qu'un burlesque retourné. 

" L' Abbé. — ...L'auteur du Virgile travesti 2t. revêtu 
" d'expressions communes et triviales les choses les 
" plus grandes et les plus nobles; et l'auteur du Lutrin, 
" en prenant le contrepied, a parlé des choses les plus 
" communes et les plus abjectes en des termes pom- 
" peux et magnifiques. Dans l'ancien burlesque, le 
" ridicule est en dehors et le sérieux en dedans ; dans 
" le nouveau, que Monsieur le Chevalier appelle un 
" burlesque retourné, le ridicule est en dedans et le 
" sérieux en dehors. 

''Le Chevalier. — Quoi qu'il en soit, j'aime mieux 
" le burlesque qui est à l'endroit que le burlesque qui 
" est à l'envers. 

" L Abbé. — Je veux vous donner une comparaison 
*' là-dessus : Le burlesque du Virgile travesti est une 
" princesse sous les habits d'une villageoise ; et le 
" burlesque du Lutrin est une villageoise sous les 
" habits d'une princesse... Quoi qu'il en soit, on est 
" redevable à l'auteur du Lutrin d'avoir inventé ce 
" burlesque, qui a son mérite et on ne peut pas lui re 



CHANT'I. 223 

" fuser toutes les louanges qui sont dues aux premiers 
" inventeurs {'). " 

Je doute que Boileau ait été flatté de s'entendre 
appeler écrivain burlesque, bien que le style burlesque 
de Boileau soit qualifié par Perrault de burlesque 
retourné. 

Le burlesque était en grande faveur pendant les 
premières années de l'Académie et de Louis XIV. 
L'Académie ne crut point déroger à sa dignité en 
accordant un moment d'attention à ce langage. Saint- 
Amant proposa à ses graves confrères de recueillir les 
termes burlesques, pour en enrichir le futur Diction- 
naire que l'Académie promettait à la France. Pellisson 
raconte le fait et observe que le mot burlesque n'était 
pas encore usité en français. M. de Saint- Amant, dit- 
il, promit de faire "la tç>^\:x\g. co77tïgue du Dictionnaire", 
et de réunir "les iç.rr[\ç.s, grotesques, c'est-à-dire, comme 
" nous parlerions aujourd'hui, burlesques. Mais ce mot 
" burlesque, <\\i\ était depuis longtemps en Italie n'avait 
" pas encore passé les monts (^) ; et M. Ménage 
" remarque fort bien en ses Origines, qu'il fut premiè- 
" rement employé par M. Sarrazin longtemps après. 
" Alors on peut dire, non seulement qu'il passa en 
" France, mais encore qu'il s'y déborda et qu'il y fit 
" d'étranges ravages {^). " 

" M. Sarrazin, dit Ménage, se vantait d'avoir le 
" premier employé le mot de Burlesque, comme je 
" l'ai remarqué il y a longtemps dans mes Origines de 
" la Langue française {f) ". 

1. Parall. i^ Éd. T. III, p. 292-299. 

2. Il pouvait passer les Alpes ou les Pyrénées ; Btirlesco est aussi 
bien espagnol qu'italien. Durlar en espagnol et burlarc en italien signi- 
fie railler, se moquer. 

3. Hist. de PAcad. — Trav. de PAcad. Éd. Livet, 1. 

4. Observations, etc. 2^ Éd. 1685. 



224 L'ART POETIQUE. 



*' La licence à rimer alors n'eut plus de frein; 

" Elle alla si loin, dit Brossette, que l'on s'avisa de 
" mettre la Passion de Jésus-Christ en vers burles- 

Cl " 

" ques. 

Probablement la bonne foi de Brossette aura été 
surprise par le titre d'une œuvre étrange publiée en 
1649. Selon l'historien de l'Académie, le poète n'avait 
rien mis de burlesque dans ses vers ; mais le libraire 
leur donna ce titre : " La Passion de N.-S. J.-C. en 
" vers burlesques ", pour faire vendre sa pauvre mar- 
chandise. Il fallait que le burlesque " effronté " eût 
une vogue vraiment inouïe, pour autoriser un procédé, 
ou sacrilège, ou imbécile. Par ailleurs, il suffisait que 
ces vers fussent de huit pieds et non " héroïques ", 
pour mériter l'épithète décernée aux poésies grotes- 
ques ('). 

Voici comment Pellisson fait l'histoire de ce déver- 
gondage et de cette " licence à rimer". — Ne semblait-il 
" pas, toutes ces années dernières, que nous jouassions 
' à ce jeu où qui gagne perd ? Et la plupart ne pensaient- 
" ils pas que, pour écrire raisonnablement en ce genre, 
" il suffisait de dire des choses contre le bon sens et la 
" raison ? Chacun s'en croyait capable en l'un et en 
" l'autre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la 
" cour, jusqu'aux femmes de chambre et aux valets. 

" Cette fureur du burlesque, dont à la fin nous com- 
" mençons à guérir, était venue si avant que les libraires 
" ne voulaient rien qui ne portât ce nom ; que, par 
" ignorance, ou pour mieux débiter leur marchandise, 
" ils le donnaient aux choses les plus sérieuses du 

I. Les vers burlesques sont, pour la plupart, de huit syllabes et en 
rimes plates. 



CHANT I. 225 

" monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits 
" vers ('). " 

Cette licence fut " effrénée " surtout pendant la 
Fronde et les cinq ou six années qui la précédèrent. 
" J^e parti de la Fronde n'était pas fondé en raison ; 
" mais on se divertissait et l'on y riait beaucoup ; et 
" tout s'y traitait en vers burlesques (^). " Les auteurs 
les plus respectables de la " belle antiquité ", depuis 
Homère jusqu'à Lucain, furent habillés en carnaval, 
tandis qu'on décochait sur le Mazarin toutes les badi- 
neries et menaces versifiées. Les satires, les vieux 
poèmes épiques, les gazettes,furent égayés suivant cette 
mode. Scarron qui dépassa tous ses émules, en audace, 
en esprit, et en succès, signale ce débordement et même 
il s'en désole. Au Livre vi^ de son Énéïde, Scarron, à 
la suite d'Enée, rencontre des rimeurs burlesques par 
centaines dans les champs du deuil, tout comme dans 
les rues de Paris. L'auteur du Typhon rougit de se 
voir en si nombreuse et si piteuse compagnie : 

" Tout auprès, de pauvres poètes, 

" Qui rarement ont des manchettes, 

" Y récitent de pauvres vers ; 

" On les regarde de travers, 

** Et personne ne les écoute, 

" Ce qui les fâche fort sans doute. 

" En la noire habitation, 

" Il en est plus d'un million. 

" Comme à Paris, chose certaine, 

" Chaque rue en a la centaine, 

" De ceux qu'on appelle plaisants, 

" Rimeurs burlesqties soi-disants, 

" Du nombre desquels on me compte, 

" Dont j'ai souvent un peu de honte. " 

1. Hist. de CAcad. etc., p. 80. 

2. Segrais, Œuvr. etc., t. II, p. 134. 

l'art poétique. ] - 



226 L'ART POÉTIQUE. 



Enfin, malgré ce déluge, le bon sens se remit à flot, 
comme Boileau s'en réjouira tout à l'heure. Les gens 
d'esprit firent bien vite expier au burlesque la faveur 
qu'il avait usurpée. On le traita par l'oubli ou par le 
mépris. En voici la définition très dédaigneuse, écrite 
par le sieur de Souvigny : " On fait entrer dans cette 
" nouvelle manière de vers... tout ce qu'on se peut 
" imaginer de badin et de niais pour les pensées avec 
" l'emploi de tous les proverbes ou quolibets des 
" Halles, et de quantité de mots anciens ou étrangers. 
" Tant s'en faut que cela aille de pair avec le vrai style 
" comique ou satirique, qu'au contraire plusieurs 
" hommes fort sensés disent, que ce style burlesque n'est 
" qu'un excrément du cheval Pégase, et le fumier de son 
" écurie ; ou bien, ce n'est qu'un fruit du divertissement 
" qu'ont pu prendre les valets des poètes, quand ils 
" ont gardé leurs mules au pied du Mont Parnasse, 
" et lorsque, pour éviter l'oisiveté, ils ont voulu 
" éprouver s'ils feraient bien le métier de leurs maî- 

" très ('). " 

# 

" Apollon travesti devint un Tabarin. 

" Disguis'd Apollo chang'd to Harlequin. " 

(Dryden.) 

Voici deux notes de Brossette : 1° " Allusion au 
" Virgile travesti de Scarron. Avant lui, Battista 
" Lalli, poète italien, avait fait une Enéide travestie. 
2° " Tabarin. bouffon très grossier, valet de 
" Mondor ("). Ce Mondor était un charlatan, ou 

1. De la conn. des bons Liv. Tr. III, p. 225. 

2. M. V. Fournel corrige Brossette et relève d'un cran la position 
sociale de Tabarin : " Brossette paraît avoir confondu le rôle de valet, 
" toujours rempli par Tabarin sur la scène, avec sa position réelle vis- 
" à- vis de Mondor. Tabarin jouait les valets, comme tant d'autres comé- 
" diens qui n'en sont pas moins indépendants pour cela dans leur vie 
w privée. " {Spectacles po-puL— Opérateurs et Charlatans.) 



CHANT I. 227 

" vendeur de baume, qui établissait son théâtre dans 
" la Place Dauphine, vers le commencement du 
" xvii« siècle. Il roulait aussi dans les autres villes 
" du royaume avec Tabarin, le bouffon de sa troupe. 
" Les plaisanteries de Tabarin ont été imprimées plu- 
" sieurs fois à Paris et à Lyon, avec privilège, sous le 
" titre de Recueil des questions et fantaisies Tabari- 
" niques. Elles ne roulent que sur des matières d'une 
" grossièreté insupportable, et qui ne peuvent plaire 
" qu'à la canaille. 

Le théâtre de Mondor et de Tabarin se composait 
d'une estrade ; la toile du fond était un lambeau de 
tapisserie. A l'avant-scène apparaissaient les deux 
grands et uniques personnages ; derrière eux, l'or- 
chestre, se composant d'un joueur de violon et d'un 
joueur de rebec ; puis un " marocain " chargé du coffre 
aux onguents. Mondor portait de longs cheveux et 
une barbe blanche ; Tabarin avait pour costume " son 
" pantalon large, son taba)' négligemment drapé sur 
" ses épaules, son épée de bois passée dans sa ceinture, 
" sa barbe en trident de Neptime, ses longues mous- 
" taches, et sur la tête cet immense, ce fantastique 
" chapeau, ce Protée aux mille formes, qu'il pétrissait 
" comme une cire entre ses doigts ('). " 

Alors commençait la représentation, dialogue du 
solennel Mondor et du boufton Tabarin, dialogue 
saugrenu, ordurier, obscène. Perrault cite, en son 
Parallèle, l'une des plus honnêtes questions Tabari- 
niques ; il y joint quelques détails sur la mise en 
scène : " Les dialogues de Mondor et de Tabarin, dit- 
" il,... commençaient ordinairement par une question 
" curieuse que faisait Tabarin. Mondor disait mille 

I. Voir M. V. Fournel, Sfiect. Pop. — Opérateurs et Charlatans. 



228 L'ART POETIQUE. 



" choses savantes et pleines d'érudition sur la question 
" proposée, et en donnait la solution en homme grave 
" et comme un philosophe qui a pénétré dans les 
" secrets delà nature. Après quoi, Tabarin donnait la 
" sienne à sa manière, et faisait rire par l'opposition 
" de son ridicule au sérieux du discours scientifique 
" de son maître. 

" Un jour par exemple, il demanda lequel des ani- 
" maux volait le mieux. Mondor fit une longue disserta- 
" tion sur le vol des oiseaux et sur la construction ad- 
" mirable de leurs ailes et de leurs plumes ; et conclut 
" que le gerfaut était de tous les oiseaux celui qui 
" volait le mieux. — Vous êtes un ignorant, mon 
" maître, reprit Tabarin ; c'est un greffier. Il n'a, à la 
" vérité, qu'une plume sur l'oreille ; mais avec cette 
" plume-là, il vole mieux que tous les animaux que 
" vous venez de nommer ('). 

La Fontaine connaissait de réputation ce très popu- 
laire dramaturge, et il savait que trop souvent les 
petites gens goûtent ces artistes-là. Aussi bien, quand 
il mène à la boucherie le mouton avec le cochon gras, 
a-t-il soin de faire remarquer que 

" Le charton n'avait pas dessein 
" De les mener voir Tabarvi (2). " 

La Fontaine a rendu au bouffon valet de Mondor 
un témoignage plus éclatant. Il lui a emprunté l'idée 
d'une de ses jolies fables : Le Gland et la Citrouille (3). 

1. Paraît, etc. 2*= Éd. t. II, p. 116-7. — Perrault juge ce dialogue 
Tabarinique " fade, froid et détestable". Mais le champion des modernes, 
Perrault, Vantipindarique et l'antiplatonique, tire de là cette conclusion 
plus que singulière : que le Grand Hippias de Platon n'a pas tous les 
mérites de ces farces du Pont-Neuf ou de la Place Dauphine./'r<?/z pudc- ' 

2. Liv. VIII, F. 12. 

3. On a remarqué dans les œuvres de Tabarin un détail d'histoire 
assez curieux. C'est parmi ce fatras de boufifonneries triviales que, pour 
la première fois, il est fait mention de l'usage du parapluie en France, 
(V. Dez. et Bach. Dict. de Littér.) 



CHANT I. 229 

Ce grossier personnage eut la bonne fortune d'être 
connu des génies de son siècle. Il y a gagné l'immor- 
talité. Nombre de beaux esprits lui ont octroyé un 
souvenir. Boileau lui en a même octroyé deux: celui qui 
nous occupe, et celui du chant m, où il rapproche de 
si près Tabarin et Molière. Le nom de Tabarin s'en 
ira chez la postérité avec les austères alexandrins de 
VArt Poétique et avec les bouts-rimés des frondeurs. 
Les fameux : n a tant, des " Regrets de l'absence du roi ", 
ne l'ont pas oublié : 

" Les pédants n'ont point tant de phrases ; 
" Tabarin n'a point tant d'onguents etc. " 

Charles Sorel pensait, comme Boileau, que l'Apollon 
des poètes burlesques ressemble à Tabarin ; que les 
vers burlesques sont dignes de la foire ; qu'on doit 
accompagner ces poèmes misérables, non point de la 
lyre, mais du tambour de basque : " aussi de tels poètes 
" avouent que leurs muses n'ont pas besoin de luth, ni 
" de viole ; que ce sont des musiciennes à castagnettes, 
" ou à cliquettes, et à tambour de Biscaye ('). " 



" Cette contagion infecta les provinces, 

" Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes ; 

" J_e plus mauvais plaisant eut des approbateurs, 

" Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs. 

" The duUest scribblers some admirera found, 
" And the Mock Teinpesi (^) was a while renown' d. " 

(Dryden.) 

Charles Coypeau, sieur d'Assoucy, poète, conteur, 
musicien, plus d'une fois prisonnier, voyageur nomade, 
avait travesti les Métamorphoses d'Ovide. Je transcris 
la note de Brossette : " D'Assouci fut très sensible à 
l'injure contenue dans ce vers : 

" Et jusqu'à d'Assoucy... 

I. op. cit., p. 230. — 2. A play written by M. Duffet. 



230 L'ART POÉTIQUE. 



Voici de quelle manière il s'en plaignit dans un 
ouvrage où il a écrit ses aventures (') : " Ah ! cher 
lecteur, si tu savais comme ce tout trouva me tient 
au cœur, tu plaindrais ma destinée ; j'en suis incon- 
solable, et je ne puis revenir de ma pâmoison, prin- 
cipalement quand je pense, qu'au préjudice de mes 
titres, dans ce vers qui me tient lieu d'un arrêt de la 
Cour de Parlement, je me vois déchu de tous mes 
honneurs ; et que ce Charles d' Assoucy, d'empereur 
du Burlesque qu'il était, premier de ce nom, n'est 
aujourd'hui, si on le veut croire (Boileau), que le 
dernier reptile du Parnasse et le marmiton des muses. 
Que faire, lecteur, en cette extrémité ? Après l'ex- 
communication qu'il a jetée sur ce pauvre Burlesque 
si disgracié, qui daignera le lire, ni seulement le 
regarder dans le monde, sous peine de sa malédic- 
tion ? " 

" D'Assoucy trouve néanmoins sa consolation dans 
la réflexion suivante : " Voilà, cher lecteur, ce que 
l'on gagne à faire de bons vers burlesques... Mais 
quoi, il n'est pas nouveau de voir des esprits jaloux 
pester contre les choses excellentes, et blâmer ce qui 
surpasse leur capacité. 

" D'Assoucy était fils d'un avocat au Parlement ; il 
naquit à Paris, en 1604, et mourut âgé d'environ 75 
ans, après avoir eu des aventures très bizarres, qu'il 
a publiées lui-même d'un style presque bouffon (^)." 

1, Aventures d'Italie. 

2. II les commence par cette préface : " Je suis le héros véritable de 
" mon Roman, qui, après avoir longtemps vogué contre vent et marée 
" sur une mer orageuse, ai finalement attrapé un heureux port. Celui qui 
" m'a conduit en ce port est un Dieu ; celui qui m'y a accueilli est un roi 
" et le génie qui m'y conserve est un ange. Bien des méchants en crèvent 
*' de rage, saint Hubert les guérisse ; et bien des sots en sont au déses- 
" poir, Dieu les console, etc. " (Éd. Colombey, p. 9.) 



CHANT I. 231 

Dans ses Aventures, d'Assoucy narre, entre mille 
autres choses, comment à neuf ans, il fut pris pour un 
magicien à Calais ('), comment un filou dans le coche 
d'Auxerre le dépouilla de ses effets et hardes, comment 
lui-même d'Assoucy passa pour filou, comment il fut 
mis en prison à Montpellier, puis se sauva en terre 
papale dans Avignon. C'est là que Chapelle et Bachau- 
mont le rencontrèrent pendant leur {2jv(\ç.wk voyage ; o\\ 
leur avait parlé du pauvre homme sur leur route ; on 
leur avait dit qu'il sentait le fagot. — "Le soir que nous 
" prenions le frais sur les bords du Rhône, par un beau 
" clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se 
" promenait, qui nous sembla avoir l'air du sieur 
" d'Assoucy ; son manteau qu'il portait sur le nez 
" empêchait qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans 
" cette incertitude, nous prîmes la liberté de l'accoster 
" et de lui demander : 

" Est-ce vous, Monsieur D'Assoucy? 

— " Oui, c'est moi. Messieurs, me voici. " 

A quoi le pauvre homme ajouta : 

** Vous me voyez sur le pavé 

'* En désordre, malpropre et sale ; 

" Aussi je me suis esquivé, 

" Sans emporter paquet ni malle : 

" Mais enfin me voilà sauvé. 

" Car je suis en terre papale. " 

I. D'Assoucy raconte ainsi son enfance, dans la pièce intitulée : La 
Prison. 

" Les sots enfants de mon quartier 
" A six ans me jetaient la pierre ; 
'* A neuf ans, petit écolier, 
" Chez un peuple rude et grossier, 
" Je fus, allant en Angleterre, 
" Pris à Calais pour un sorcier. " 
(Ibid., p. 452.) 



232 L'ART POETIQUE. 

D'Assoucy retrace en un autre ouvrage ses Aven- 
tures cV Italie, puis ses Pensées dans le saint office de 
Rome, c'est-à-dire dans les prisons de l'inquisition ; 
enfin ses misères dans la prison du Châtelet, qu'il 
appelle " la boîte aux cailloux " et " la plus puante 
" prison qui fut jamais. " Il était confiné en ce triste 
séjour, quand Boileau écrivait le " tout trouva'. Boileau 
ne s'exposait guère en lançant ce dard poétique contre 
le pauvre empereur du Burlesque. Mais d'Assoucy 
sortit de la boîte aux cailloux : 

" ....Poli comme un miroir, 

" Blanc comme un cygne et l'âme nette (') : " 

Il le dit lui-même ; et le gazetier Robinet le montre 
rendu au jour : 

" Glorieux et blanc comme ivoire (^). " 

— Cyrano de Bergerac, rival en sottise (^) de Tin- 
fortuné poète joueur de luth, a fait une caricature, 
dont voici quelques traits arrangés, coordonnés, ou 
même embellis par M. Fournel (*). " Cyrano nous le 
" représente comme un laid petit homme, fort sale et 
" fort puant, se rapprochant beaucoup de la physiono- 
" mie du singe et du magot ; aux dents longues, au 
" nez retroussé ; impie, libertin, bavard ; jasant et 
" frétillant sans intervalle, si bien qu'on eûtcru volon- 
" tiers que sa parole était le son produit par le mouve- 
'' ment perpétuel de ses nerfs desséchés, résonnant 
" comme les cordes d'une aigre guitare. Il était gueux, 
" avare, tricheur au jeu, criblé de dettes et toujours 

1. Ib.,p. 419. 

2. V. Goujet, t. XVIII, p. 36. 

3. Cyrano a écrit en prose ses aventures burlesques et " comiques '' ; 
il est burlesque surtout par les inventions. 

4. V. Œuv. de Cyrano. Lettre conir: Soiicidas. — et V. Fournel, Lilt. 
indcp., p. 72. 



CHANT I. 233 

" affamé ; son nez semblait le reposoir et le paradis 
" des chiquenaudes ; et l'on avait semé sur ses épaules 
" tant de coups de bâton, que, s'ils y avaient pris 
'■ racine, elles eussent porté un grand bois de futaie. "■ 
Le portrait de Soucidas (d'Assoucy) par Cyrano, dit 
tout cela, mais pas si bien : M. Fournel a cueilli la 
fleur du sujet. Personne, du reste, n'est tenu de prendre 
cette esquisse physique et morale pour une image 
ressemblante. Cyrano amplifie et s'amuse. 

On jugera peut-être plus exactement de la force 
intellectuelle et poétique du sieur d'Assoucy par un 
morceau extrait de \ Ovide en belle kmneur ; cesi\?i. 
description de l'âge d'or : 

" Heureux temps ! heureuse saison ! 

'* Où n'était médecin, ni mule, 

" Juge, prison, ni bassecule; 

" Meurtre, ni vols, ni feux, ni fers, 

*' Grippeminauds ni gris, ni verts ; 

" Ni gond, ni clou, ni clef, ni coffre, ■ 

" Ni magistrat, ni lifrelofre ; 

" Vente ni troc, combat ni choc, 

" Cape ni froc, griffe ni croc ('). " 

D'Assoucy aime cette façon baroque de rimer et de 
rire. Il écrit au Duc de Savoie : 

Vous ne craignez " ni Pô, ni Rhône, 

" Ni croc, ni mur, ni lac, ni roc, 

" Ni pic, ni truc, ni tac, ni choc (^). " 

Et ailleurs parlant du monstre horrible qui s'appelle : 
Ouï-dire : 

" Il n'épargne ni roi, ni roc, 

" Toque, bonnet, cape, ni froc (3). " 

1. V. Éd. de Boil. Amar, t. II, p. 13 et 14. 

2. Œuv. Éd. Col. Av. d'Jtal. 

3. Ibid., p. 460. 



234 L'ART POÉTIQUE. 



Et cependant l'Empereur du Burlesque " eut des 
" approbateurs " ; d'Assoucy " trouva des lecteurs ". 
Boileau en écrivant ce vers plein d'indignation et de 
regret, connaissait-il les noms de tous ceux qui applau- 
dirent ou sourirent au sieur d'Assoucy ? J'en doute. 
Parmi ces noms il en est d'illustres ; si l'on en croit 
d'Assoucy lui-même, le premier, par ordre de dignité, 
fut Louis XIV, roi de France et de Navarre ; le pre- 
mier, par ordre de génie poétique fut le grand Cor- 
neille ('). D'Assoucy raconte en maint endroit que 
le jeune roi lut ses vers et les goûta ; et qui plus est, 
il le dit et répète au roi en personne. — Sire,je vis 
" Votre Majesté... lisant mes vers à son petit coucher, 
" rire toujours et fort à propos du bon mot que bien 
" des courtisans qui riaient à contre temps, ne pou- 
" vaient attraper (^). " 

Et ailleurs : 

" Grand roi , l'honneur de l'univers, 

" Vous ressouvient-il de ma lyre, 

" Vous ressouvient-il de mes vers, 

" Qui tant de fois vous ont fait rire, 

" Quand plus beau que le dieu du jour, 

" Couché, vous me faisiez redire 

" Mes chansons, et me faisiez lire 

" Mes vers aux yeux de votre cour (3) ? " 

Du fond de la " boîte aux cailloux ", d'Assoucy 
écrivait à la France dont il a " entretenu l'esprit " et 
demandait à sa Patrie pourquoi elle se montrait marâtre 
à son endroit : Vous osez, France, 



1. D'Assoucy prétend même que le Pape admira sa prose et fut cliar- 
mé des Pensées du sieur d'Assoucy dans le saint Office de Rome. 

2. Epitre. Œuv. etc., p. 4. 

3. V. Goujet, t. XVIII, p. 30. 



CHANT I. 235 

"... étouffer la triste voix 
" D'un cygne (!) mourant qui soupire 
" Et mettre une muse aux abois, 
" Qui tant de fois vous a fait rire, 
" Et qui sut charmer tant de fois, 
" Par les doux accents de sa lyre, 
" Les deux plus grands de tous vos rois ('). " 

Boileau semble reconnaître, par le fait, les succès du 
pauvre homme, à la cour de Louis XIII et de Louis 
XIV, quand il dit au vers suivant : 

" Mais de ce style enfin la cour désabusée — " 

Donc la cour en avait été réellement abusée ; Cor- 
neille aussi, car l'auteur du Cid félicita l'auteur de 
\Ovide en belle humeitr. Et même le compliment de 
Corneille à d'Assoucy est fort joliment tourné. C'est un 
sonnet : 

" Que doit penser Ovide, et que nous peut-il dire, 
" Quand tu prends tant de peine à le défigurer, 
" Que, ce qu'il écrivit pour se faire admirer, 
" Grâces à 6i!Assoucy sert à nous faire rire ? 

" Il y trouve la gloire où son travail aspire ; 
" Tu ne prends tant de soins que pour mieux l'honorer : 
" De tant d'attraits nouveaux tu viens de le parer, 
" Que, moins il se ressemble, et plus chacun l'admire. 

" Sa plume osa beaucoup ; et plantes, animaux, 
" Fleuves, hommes, rochers, éléments et métaux, 
" Par elle ont vu changer leurs êtres et leurs causes. 

" La tienne, plus hardie, a plus encore osé, 
" Puisque le grand auteur de ces Métamorphoses 
" Lui-même enfin par elle est métamorphosé (f). " 

Racine lisait Scarron et en riait : Boileau faisait 
grâce au début du Typhon ; que ce soit l'excuse de 
Corneille, pour avoir loué d'Assoucy et VOvide mé- 
tamorphosé. Du reste, Corneille ne fut pas le seul ; 

1. Œuv- etc. p. 422. 

2. Œuv. — Gr. Écr. de France, t. X, p. 124. 



236 L'ART POÉTIQUE, 

Chavanes et Tristan l'Hermite, et apparemment 
d'autres encore, en firent autant. Tristan écrivait à 
d'Assoucy : 

" Qui, te lisant, n'admirera 

*' Ton plaisant et rare génie, 

" Je maintiens qu'il témoignera 

" Peu d'esprit, ou beaucoup d'envie ('). " 

Despréaux témoigna ce " peu d'esprit " , et avec 
lui toute la postérité. Combien de gens de lettres ne 
connaissent d'Assoucy, que grâce à Despréaux ! 



" Mais de ce style enfin la Cour désabusée, 
" Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée, 

*' But this low stuff ///(? toicm at last despised. " 

(Dryden.) 

The town. La Cour, en Angleterre, n'était pas 
comme en deçà de la Manche, le pays du bon goût. 

D'Assoucy expliquait à sa manière, à son honneur 
et à celui de son maître Scarron, le revirement du goût 
qui exila le burlesque du Louvre et de la Cour. — 
Voici son argument, d'après Brossette : "D'Assoucy, 
" (page 252) a réfuté plaisamment cet endroit, en 
" disant que le fin burlesque est le dernier effort de 
" l'imagination et la pierre de touche du bel esprit(^). " 

A quoi d'Assoucy ajoute : " Si l'on me demande, 
" pourquoi ce burlesque, qui a tant de parties excel- 
" lentes et de discours agréables, après avoir si long- 
" temps diverti la France, a cessé de divertir notre 

1. V. Goujat, t. VI, p. 90. 

2. Desmarets tâche aussi de réfuter " cet endroit" avec les mêmes argu- 
ments que d'Assoucy: " quant à ce qu'il (Despréaux) dit du style burles- 
" que, qu'il condamne absolument,... les esprits les plus fins ne seront 
" pas de son avis ; puisque l'on a vu en ce genre d'écrire des choses 
aussi délicates et aussi divertissantes, qui se soient jamais vues. " 

(Déf.du Poème hér. etc., p. 80.) 



CHANT I. 237 

" cour ; c'est que Scarron a cessé de vivre, et que j'ai 
" cessé d'écrire. Et si je voulais continuer mon Ovide 
" 671 belle humeur, cette même cour, qui se divertit 
" encore aujourd'hui des vers que je lui présente, s'en 
" divertirait comme auparavant ; et mes libraires, qui 
" ont imprimé tant de fois cet ouvrage, en feraient 

encore autant d'éditions." 
D'Assoucy avait des illusions. Une révolution 
s'était produite dans les esprits de la Cour et de la 
France, et Boileau était bien l'écho de l'opinion, lors- 
qu'il écrivit son vers foudroyant : 

" Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs. " 

D'Assoucy eut beau regimber contre les arrêts de 
" l'archisatirique " ; il fallut plier sous la férule du 
législateur, comme il lui avait fallu subir l'écrou dans la 
" boîte aux cailloux ". Il se vengea en critiquant son 
critique : transcrivons encore quelques-unes de ses ré- 
clamations contre le passage de \ Art Poétique: " Sans 
" faire aucune différence entre le langage des Halles çX 
" le langage des dieux, parlant du burlesque, pour qui 
" il a plus de haine que de mépris, il (Despréaux) dit 
" qu' 

'* enfin la Cour désabusée 

" Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée. 

" Pour moi, si j'avais l'honneur de lui donner un jour 
* à dîner, puisqu'il a le goût si dépravé que tout lui est 
" égal, je ne lui ferais boire que de la piquette. Il est 
'' vrai que la Cour a toujours méprisé l'extravagance 
' aisée de plusieurs méchants vers, qui ont dégénéré 
'' de l'excellence de leur source ; mais elle n'a cessé 
" d'admirer les vers qui, dans cette nature, ont été 
" dignes de son estime et de son admiration. C'est 
" pourquoi il a grand tort de dire qu'enfin elle s'est 
** désabusée. 



238 L'ART POÉTIQUE. 



"... S'il déchire si cruellement ce pauvre burlesque, 
" qui ne l'a jamais offensé, c'est qu'il le craint, non 
" seulement en moi qui ne suis tantôt plus qu'un (sic) 
" ombre ; mais encore dans l'ombre de Scarron, qu'il 
" redoute plus que tous les ombres de ceux qu'il a 
" offensés, et que les Mânes de Desmarets... 

" Comme Scarron est l'original de cette plaisante 
" façon d'écrire, il attaque Scarron ('); et quoiqu'il soit 
" aussi bien en Cour que jamais, il le bannit de la 
" Cour ; et pour faire place à son impérieux lutin, il 
" renvoie son TypJion aux nobles de Province ; et 
" comme après lui, il ne reste guère plus que moi en 
" France, qui se puisse soutenir dans ce genre très 
" difficile (!) d'écrire, afin que l'on ne parle jamais 
" plus de moi ni de mes productions, en récompense 
" de l'encens que je lui ai donné, il m'étouffe de la 
" fumée du flambeau que lui prête son agréable Furie; 
" et, sans attendre que la Parque m'ait déchaussé les 
" souliers et tiré les bas, il m'ensevelit tout chaussé 
" et tout vêtu, et m'enterre tout vif dans ses écrits... 
" Encore s'il m'avait préparé quelque honnête tom- 
" beau et qu'il eût inséré mon nom dans quelques 
" beaux vers ! mais voyez ce vers : 

" Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs (2)! " 

Toutefois si la mémoire de Charles Coypeau se con- 
serve, c'est qu'elle est embaumée dans ce tombeau et 
enveloppée dans ce linceul. 

1. Nous avons vu que Boileau avait d'abord écrit: Sous Pappui de 
Scarron, etc. 

2. Œuv. Ed. Col. p. 284-291. Pour faire pièce à Boileau, le pauvre, 
Empereur se met en devoir d'établir que le burlesque vaut le genre 
satirique ; puis se drapant dans sa dignité offensée : " Ce n'est pas, dit-il 
'* pour tout le monde que j'écris ainsi ; mais seulement pour ceux qui ont 
" assez de finesse pour me déchiffrer... " (p. 289.) 



CHANT I. 239 



" Distinguais naïf du plat et du bouffon, 

Balzac avait entrevu cette distinction, dont Boileau 
renvoie l'honneur à la Cour de Louis XIV. — " S'il 
" fallait irrémissiblement que le style de Marot et que 
" le genre burlesque périssent, je serais de l'avis de 
" M. le Marquis de Montauzier ; en cette générale 
" proscription, je demanderais grâce pour les Aven- 
" hires de la Souris ('), pour la Requête de Scarron au 
" Cardinal et pour celle des Dictionnaires à l'Acadé- 
" mie (^). Peut-être qu'il y aurait d'autres pièces de cette 
" nature qu'il faudrait sauver ; mais je n'en ai voulu 
" proposer que trois, de peur de la conséquence : ce 
" sont des actions dont il n'est pas permis de faire des 
" habitudes (^). " 

Brossette reproche à Balzac d'avoir en ces lignes 
accolé le style Marotique au style burlesque : " Le 
" véritable caractère du burlesque n'a pas été. dit 
" Brossette, suffisamment connu de ces écrivains si 
" judicieux d'ailleurs, et si célèbres ; car, placer Marot 
" parmi les poètes burlesques et donneraux trois pièces 
" réservées par Balzac le nom de poésies burlesques ('^), 
" c'est confondre le «a:?/" avec le bouffon et l'agréable 
" avec le ridicule, entre lesquels il y a une distance 
" que l'on ne saurait mesurer. " 

Pardon, honnête Brossette ; on la mesure. 

Boileau condamne ici la bouffonnerie ; tout à l'heure 
il va condamner l'emphase. Pascal qui était contem- 
porain de Scarron et de Brébeuf, avait distingué le 
style naïf du bouffon, le style naturel de l'enflure, et il 
avait porté cette double sentence en une phrase brève 
et hère : " Je hais également le bouffon et l'enflé {^). " 

I. De Sarrazin. — 2. De Ménage. — 3. Entretien 38*. 
4. Brossette a-t-il bien lu le texte de Balzac ? Balzac confond-il vrai- 
ment ces deux styles ? — 5. Pensées. 



240 L'ART POETIQUE. 



'* Et laissa la province admirer le Typhon. 

" And left the village to Fleckno's reign. " 
(Dryden.) 

La rime de Bouffon et Typhon semble avoir été 
indiquée à Boileau par Scarron lui-même. Il débute 
ainsi dans son Virgile travesti : 

" Je, qui chantai jadis Typhon, 

" D'un style qu'on trouva bouffon... " 

" M. Despréaux convenait que les premiers vers de 
" ce poème sont d'une plaisanterie assez fine ('). 
C'est le récit burlesque de la guerre des Géants. Après 
avoir déclaré qu'il ne chante ni Hector, ni Enée, ni 
autres héros mesquins, Scarron présente ainsi son 

géant : 

"Je chante l'horrible Typhon, 
*' Au nez crochu comme un Griffon, 
" A qui cent bras longs comme gaules 
" Sortaient des deux seules épaules (^). " 

Il chante aussi " messieurs ses frères " dignes de 
ce vénérable aîné, et dit tout au long 

" Comme le grand fils d'Alcmena 
" De sa masse les malmena 
" Comme Jupiter de son foudre 
" Eut le passe-temps de les moudre, 
" Et fit à Typhon leur grand chef 
" D'une montagne un couvre-chef. " 

Boileau, pour flétrir le genre burlesque, s'en prend 
au plus fameux et au moins sot de ces poèmes risibles 
et ridicules. Si le Typhon n'avait pas suscité tant de 
copies idiotes. Typhon eût pu rester comme un petit 

1. Brossette. 

2. Typhon, Œiiv. Burl. de M. Scarron^ x"" Partie, dédiée à sa 
chienne, — 1653. 



CHANT I. 241 

chef-d'œuvre du genre désopilant. Toutefois Desmarets 
en exagère un peu le mérite, quand il répond à ce pas- 
sage de Despréaux : " Notre docteur des poètes fait 
" bien voir la faiblesse de son goût, ou la malice de 
" son envie, quand il dit : 

" Distingua le fiaïf du plat et du bouffon, 
'■^ Et laissa la province admirer le Typhon. 

" Cette pièce du Typhon est le plus agréable et le 
" plus délicat ouvrage de son auteur, l'un des plus 
" beaux esprits de France, à la délicatesse duquel 
" celui-ci n'arrivera jamais ; et l'on peut dire que sa 
" mort seule est cause que l'on ne fait plus de burlesque, 
" parce que nul ne peut approcher de sa perfection. 
" S'il eût été vivant, ce poète n'eût osé l'attaquer. 
" Il eût fait aussitôt contre lui quelque Baronnade ('), 
" où il eût fait voir qu'il savait traiter les choses d'une 
" manière bien plus fine que lui ... Il ( Despréaux) a traité 
" àe plat et de bouffon le style burlesque, qui n'est plat 
" qu'étant traité par des esprits plats {^). " — Scarron 
professait une estime particulière pour son Typkoti, et 
Segrais lui en fait son compliment: " Le Typhon de 
" feu M. Scarron, qu'avec raison il estimait son chef- 
" d'œuvre...(3). " Ailleurs Segrais répète son compli- 
ment et se plaint de Boileau : " Despréaux a eu tort de 
" décrier si fort les ouvrages de Scarron. Son Typhon 
" n'est pas aussi mauvais qu'il a voulu le faire croire. 
" C'est un très beau poème et il me plaît beaucoup (^)." 



Et laissa la Province... Ce mot est une satire. Le 
bon goût, en ces temps-là, selon Boileau, habitait 

1. Barone'ïde,Sa.tire de Scarron. 

2. La déf. du poème hér. p. 80-1. 

3. Trad. de PEn. — Rem. sur le IIP Liv., t. I, p. 66. 

4. Mém. anecd.f etc. p. i . 

l'art wjétiquk. 16 



242 L'ART POÉTIQUE. 

à la cour et à la ville. La Province était un pays perdu, 
où l'esprit faisait à peine, de loin en loin, quelques ap- 
paritions fugitives. Les villes de Province étaient 
proches parentes de ce Quimper-Corentin, où le sort et 
le bon La Fontaine envoient " enrager " les gens. La 
Bruyère, parisien mais fils de provincial, traitait avec 
un mépris superbe les "climats éloignés de Paris". 
Sur quoi Vigneul-Marville, parisien lui aussi, s'écriait 
avec non moins de justice que d'ironie : " Quoi ! le bon 
"sens n'est que dans la capitale du royaume et aux 
" environs de Paris! Tous les provinciaux sont des gens 
" impolis et peu sensés ? Les seuls Parisiens ont tout 
"l'esprit du monde en partage ? Ce jugement n'est pas 
" équitable. L'auteur est sans doute parisien... (') " 

Boileau, par privilège, était Parisien : " Personne, 
"disait-il un jour, n'est plus parisien que moi. " Aussi 
avec quelle pitié regarde-t-il tout ce qui n'existe pas 
entre Montmartre et le mont Valérien! Il se moque des 
hobereaux qu'il s'est choisi pour convives dans son 
Repas ridicule : 

" Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans ! " 

Un auteur provincial, un breton, dont Boileau se 
moque, en ce même repas, René le Pays, prétendait 
néanmoins que Boileau devait ses succès et ses 
revenus aux satires que le susdit rimait contre la Pro- 
vince. Le Pays, ce " Bouffon plaisant", se console 
ainsi de sa mésaventure : " Il est nécessaire que je fasse 
" des vers, avec un grand nombre d'autres poètes, 
" afin de donner matière aux Satires de M. Boi- 
" leau. Si nous n'avions rien écrit de méchant, il n'eût 
" peut-être jamais rien dit de bon. ...Nous autres, 
" petits auteurs, nous sommes à M. Boileau une mois- 

I. Sent. Crit. Sur les Caractères^ 1700, Lettre LXIII. Page 248. 



CHANT I. 243 

" son assurée : et c'est de nos ouvrages de Province 
" que sa Muse tire les beaux revenus qu'elle dépense 
" à la cour ('). " 

Du reste, combien de fois les auteurs provinciaux 
donnèrent les mains à ces attaques Parisiennes! Balzac, 
gentilhomme angoumoisin, se plaignait du mauvais 
goût delà Province, et notamment de tel lieu " au deçà 
" delà Loire. Le galimatias y est sur le trône ; le 
" Phébus y passe pour le genre sublime de l'éloquence; 
" on s'y moque du style tempéré et du bon ménage 
" des paroles (^)." 

U. Chevreau, venu de Loudun à la cour de Suède, 
puis à la cour de France,écrivait de Loudun au provin- 
cial Saint-Amant : " S'il vous prend envie. Monsieur, 
" de faire la carte du pays de la raison, ne l'étendez 
" pas généralement au-deçàdela rivière de la Loi- 
re " (3). Furetière envoyait aussi au-delà de ce bon 
fleuve bien loin de Paris, la sottise et le galimatias. Par 
le traité de pacification conclu chez Furetière, entre 
Bonsens et Galimatias, il fut convenu : (art. v.) " Qu'il 
" était permis à Galimatias de courir les provinces, et 
" y faire telles conquêtes que bon lui semblerait, parti- 
" culièrement celles au-delà de Loire, qui étaient aban- 
" données à sa discrétion ("*). " 

Furetière était Parisien. 

La Bruyère esquisse en un joyeux cadre le triste ta- 
bleau qu'il intitule une " petite ville " ; et il commence 
ainsi le paragraphe qui vient après cette esquisse: "Les 
" Provinciaux et les sots... " f), comme s'il y avait si 
peu de distance entre ces deux qualités ! 

Pourtant au siècle de Boileau comme au nôtre, la 
Province savait ses devoirs envers Paris, la ville de la 



Le Pays, Nouv.Œuv. Amst. 1674, Liv. II, p. 123. — 2. Entretiens. VI, 
ch. 5.— 3. 15 juillet 1656. — 4. Nouv. ail. 1658, p. 160.— 5. Caract. ch.v. 



244 L'ART POETIQUE. 

lumière, des arts, du bon goût et du beau parler. 
Fléchier, un provincial, racontant les Grands-Jours 
d'Auvergne en 1665, écrivait : " Faire des vers et venir 
" de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la 
" réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le com- 
" ble de l'honneur d'un homme d'esprit ('). " 

Malgré les plaisanteries parisiennes et proyinciajes, 
c'était de la Province que les fondateurs de notre litté- 
rature, sauf Molière (^) et Despréaux, venaient divertir 
ou instruire, la cour et la ville. Bossuet verrait de Bour- 
gogne, Pascal était venu d'Auvergne en passant par 
Rouen, Bourdaloue arrivait du Berry, Fénelon du 
Périgord ; Racine était citoyen de la Ferté-Milon, et 
La Fontaine de Château-Thierry; — tous provinciaux, 
et quels hommes ! 

Il y eut une province entre toutes, où le xvii^ 
siècle, à son début, vit fleurir une vraie pléiade de 
gens de lettres ; ce fut la Normandie. Le bel esprit et 
le succès entraient à Paris par le "coche d'Evreux", ou 
de Rouen. Un auteur angevin, le sieur de la Pinelière, 
s'excusait en 1635, dans la préface diXinHippolytcào. son 
crû, pour avoir " osé mettre le nom de son pays en 
" gros caractères, au frontispice de son ouvrage." Et la 
raison de cette modestie étrange, la voici : " Comme 
" autrefois, pour être estimé poli dans la Grèce, il ne 
" fallait que se dire d'Athènes; pour avoir la réputation 
" de vaillant, il fallait être de Lacédémone ; mainte- 
" nant, pour se faire croire excellent poète, il faut être 
" né dans la Normandie ". Et à l'appui de son dire, il 
produit des noms illustres : " Le grand cardinal du 
" Perron, monsieur Bertaut et monsieur de Malherbe. . . 
" monsieur de Bois-Robert, monsieur de Scudéry, 

I. Les Grands Jours^ etc. Éd. Chérnel, p. 47, 48. 

?.. Molière, Parisien, exerça ses talents tout d'abord en Province. 



CHANT I. 245 

" monsieur de Corneille, monsieur de Rotrou ('), 
" monsieur deSaint-Amant et monsieur de Benserade". 
Puis il essaye une apologie de sa province, à lui : 
" L'Anjou n'est pas situé au-delà du cercle polaire, ni 
" dans les déserts d'Arabie, et ne ressemble pas à ces 
" îles qui ne sont habitées que de magots, de monstres 
" et de barbares. " 

Fontenelle qui cite le cas du poète gentilhomme 
d'Anjou, tire de là cette conclusion : " Il est assez 
" remarquable qu'il y ait eu un temps, où l'on se soit 
" cru obligé de faire ses excuses au public de ce 
" qu'on n'était pas Normand (^)." Fontenelle avait cet 
avantage, comme ses oncles Pierre et Thomas. 

Le poète Petit- Val avait écrit à Saint-Amant (non 
sans une pointe de malice), à propos du grand Cor- 
neille : 

" Saint-Amant, ne crains plus d'avouer ta Patrie, 

" Puisque le dieu des vers est né dans la Neustrie (3). " 

En 1662, le brave Chapelain s'étonnait à demi de 
ce que les femmes eussent de l'esprit, ou d'autres 
bonnes qualités, ailleurs qu'en Normandie. Il écrivait, 
à propos de M^^^ ç^q \^ Trousse : " Ce n'est pas un 
" petit miracle, de voir une dame qui n'est pas née 
" en Normandie, spirituelle, de goût délicat, civile, 
" discrète, intelligente, comme est celle-ci... (■♦) " 
En 1689, madame de Sévigné, la plus spirituelle 
des parisiennes, rendait à la terre normande un hom- 
mage qui rappelle celui dont le sieur de la Pinelière 

1. Les œuvres et la mort de Rotrou ont fait trop d'honneur à Dreux 
sa patrie, pour que la Normandie le réclame ; c'est une erreur du poète 
angevin. 

2. //ùf. di( Th.fr.^ t. III des Œuv. de Font., p. 90. 

3. Œuv. de Corn. Gr. Écriv. de Fr., t. X, p. 387. 

4. Lettre à Hiiet^ 15 déc. 1662. — Edit. de M. Tamizey de Larroque, 
t. II, p. 281. 



246 L'ART POETIQUE. 



avait enrichi son Hippolyte. Elle traversait la Nor- 
mandie et elle écrivait, des bords de l'Orne : " Ce pays 
" est très beau ; et Caen, la plus jolie ville, la plus 
" avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus 
" belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles 
" églises ; des prairies, des promenades ; et enfin la 
" source de tous nos beaux esprits ('). 

Boileau aurait dû se souvenir que tant de grands 
hommes de génie et de goût arrivaient à la capitale, 
des autres bonnes villes du royaume. Il n'aurait pas si 
dédaigneusement employé la " Province " comme un 
synonyme de " sottise (^) " ; il n'eût pas renvoyé à la 
" province " les bouffonneries du parisien Scarron. 
# 

" Que ce style jamais ne souille votre ouvrage ; 
" Imitons de Marot l'élégant badinage. 

" Let not so mean a style your Muse debase ; 
" But learn from Butler (3) the buffooning grâce. " 

(Dryden.) 

1. Jeudi, 5 mai, 1689. 

2. Vigneul-Marville explique d'une façon singulière l'affluence des 
poètes dans la province de Normandie. Selon lui " les poètes abondent 
" plus dans les pays où le flegme règne, que dans les pays où le feu 
" brille davantage... En Normandie, qui est une province toute flegma- 
" tique, les poètes y naissent plus facilement que dans les autres pro- 
" vinces de France. " {Mél. t. I, p. 214-5.) 

Baillet déclare que la température fort inégale de Normandie n'a causé 
" aucune bizarrerie dans la production des beaux esprits et des savants 
" hommes, dont cette province a toujours été fort libérale pour toutes 
" sortes d'arts et de sciences. " [Jng. des sav. t. I, p. 189.) — Le même 
Baillet détaille au long et au large les aptitudes intellectuelles et les gloires 
de chaque province. En son Tome V"^ des Jugements, il avoue (pp.185 et 
suiv.) que, de son temps encore, vers 1685, la Normandie est estimée 
aussi féconde en poètes " que dans les autres espèces de savants, dont 
" on peut dire qu'elle a toujours été la mère et la nourrice. " Sur quoi, il 
dresse un catalogue des poètes de cette province privilégiée; il en compte 
une cinquantaine, bien qu'il oublie nombre de poètes fameux, comme 
Vauquelin de la Fresnaye, Patrix, Fontenelle, et même Jean Loret, le 
rédacteur de la " Muse hisforique ". 

3. Httdebrass (poème satirique). 



CHANT I. 247 

On disait du temps de Marot qu'il était poète des 
princes et prince des poètes. Il fut le créateur du genre 
facile, gai, gaulois, qui a gardé son nom, et l'un des 
plus parfaits ouvriers de cette langue très française 
que Fénelon pleurait : " Le vieux langage se fait 
" regretter, quand nous le retrouvons dans Marot, dans 
" Amyot, dans le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages 
" les plus enjoués et dans les plus sérieux : il avait, je 
" ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de 
" passionné ('). 

Brossette nous apprend que Boileau, jeune encore, 
donna l'exemple de cette imitation qu'il recommande 
ici. Mais ce que Brossette avance comme preuve est 
chose fade et sentant assez peu le badinage élégant. 
Racine fut plus heureux imitateur, et ses épigrammes 
marotiques sont de petits chefs-d'œuvre de langue, 
comme de malice. 

Le plus heureux héritier du vieux poète gaulois fut 
La Fontaine, qui avait mis en pratique le précepte de 
Boileau, bien des mois avant sa promulgation. Lui- 
même rend à son antique maître et modèle un témoi- 
gnage de reconnaissance poétique : 

" J'ai profité dans Voiture, 
" Et Marot par sa lecture, 
" M'a fort aidé, j'en conviens (^)." 

Le P. Bouhours définissait La Fontaine " un de nos 
" poètes, qui a attrapé le tour et la délicatesse de 
Marot (3). " 

Bussy écrivait à Furetière, en parlant du "fablier" : 
" Les siècles suivants le regarderont comme un origi- 
" nal qui, à la naïveté de Marot, 2i joint mille fois plus 
" de politesse (^)." 

I. Lettre à PAcad. ch. III. — 2. Lettre à Saint-Évremond. — Œuv. 
mél. de S. E. T. III, p. 182. — 3. Pens. /«?•., p. 363. — 4. 4 mai 1686. 



248 L'ART POETIQUE. 



Boileau pensait comme Bussy et comme Bouhours 
sur le badinage renouvelé de Marot par La Fontaine. Il 
dit, dans ses Réflexions critiques ('), que " le vrai tour 
" de l'Épigramme, du Rondeau et des Epîtres naïves a 
" été trouvé, même avant Ronsard, par Marot, par 
" Saint-Gelais et par d'autres.... Non seulement, pour- 
" suit Boileau, leurs ouvrages en ce genre ne sont 
" point tombés dans le mépris, mais, ils sont encore 
" aujourd'hui généralement estimés ; jusque-là même 
" que, pour trouver l'air naïf en français, on a encore 
" quelquefois recours à leur style; et c'est ce qui a si 
" bien réussi au célèbre M. de La Fontaine {^). " 

Desmarets lui-même s'est rencontré avec Boileau, 

pour célébrer les grâces du style marotique ; il leur 

prédit en plus l'immortalité : 

" Les grâces de Marot, celles de Saint-Gelais, 
" Ne s'éteindront jamais (3). " 

La Bruyère a aussi rendu justice au génie et aux 
ouvrages " si naturels et si faciles " de Marot. Toute- 
fois il met une juste restriction à ses éloges, au nom de 
l'honnêteté et de la vertu : " Marot et Rabelais sont 
" inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs 
" écrits ('*). " — En cela, Marot et l'historien de Gar- 
gantua sont inexcusables ; ce n'est nullement en cela 
qu'ils peuvent être des modèles. Passe pour "'X élégant 
" badinage "/mais non pour l'ordure. 

1. VIIPRéfl. crit. 

2. Cet aveu nous fait d'autant plus regretter que Boileau n'ait pas 
nommé dans la Poétique son " célèbre" ami. (V. notes du chant II, fin.) 

— Comment concilier ces affirmations très sages de Despréaux avec 
l'anecdote recueillie par Louis Racine .'' D'après celui-ci. Despréaux 
aurait désapprouvé ceux qui s'essayaient à imiter Marot." Pourquoi, disait- 
" il, emprunter une autre langue que celle de son siècle?" {Mcm. etc. LP. 
fin). Est-ce que Boileau n'a pas écrit : " Imi/otis dé Marot...?" 

3. Op.poet. Santolii, p. 227. 

4. Caract., ch. I. 



CHANT T. 249 

Le p. du Cerceau, fidèle au conseil de Boileau et 
plus encore aux règles de l'honnête élégance, écrivit 
des vers charmants, dans cette langue de Marot. 
Une de ces jolies bluettes a pour titre : ^'^ Le sage 
" imitateur de Marot ". Le poète Jésuite s'y est 
souvenu de \ Art Poétique. Après une énumération 
des dons et talents départis aux faiseurs de vers, il 
continue : 

" De tous ces dons Marot n'eut en partage 
" Qu'un élégant et nd^iî badifiage ; 
" Et si j'en ai quelque chose hérité, 
" C'est un vernis de sa naïveté... 

" Quant à Marot, il me plaît, je l'avoue ; 
" Pour bon poète en tous lieux on le loue ; 
" Je le voudrais encore homme de bien ; 
" Et me déplaît qu'il fut un peu vaurien. 
" — Vous l'imitez tel qu'il est ? — Je l'imite, 
'•' Dans son style, oui ; mais non dans sa conduite ('). " 

La restriction est sage, comme l'imitation. — Telle 
fut l'imitation que Boileau se permit, sur ses vieux 
jours, du vieux poète de François lei'. Le 13 décembre 
1704, Boileau envoyait à Brossette deux de ses épi- 
grammes; savoir celle de Lubin "l'amateur d'horloges" 
et celle qui commence par : " Oui, Le Verrier..." Quel- 
ques jours après, Brossette remercia Boileau de ses 
deux petites œuvres : " C'est un agréable présent que 
" vous avez fait à toute la ville de Lyon. Car on m'en 
** a demandé je ne sais combien de copies, par le 
" moyen desquelles vos Epigrammes sont devenues 
" si publiques, que tous les honnêtes gens les savent, 
" surtout la première qui est plus à la portée de tout 
" le monde. Aussi faut-il convenir qu'elle est d'une 
" naïveté égale à tout ce que nous avons de meilleur 

I. Nouv. ch. etc., t. II, p. 220-1. 



250 L'ART POETIQUE. 



" en ce o-enre-là. C'est la délicatesse de Catulle etlV/<^- 
" gant badinage de Marot ('). " 

Le savant Baillet, en un de ses tomes, nous apprend 
la cause (on ne l'ignorait pas) qui fit admirer Marot 
en plein xvii^ siècle. C'est que Marot avait la qualité 
maîtresse du style français, la clarté: " C'est, dit Baillet, 
" ce qui porte encore aujourd'hui un tiers du monde à 
" lire plus volontiers Marot que Ronsard, et qui a fait 
" dire que ce dernier, quoique incomparablement plus 
" capable ('), est entièrement tombé, au lieu que 
" Marot se soutient encore pour les choses qui sont 
" de son invention, comme il paraît par la manière 
" dont en a parlé M. Despréaux dans XArt Poé- 
'' tique {f):' 

" Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf. 

Les Anglais n'avaient point de " Pont-neuf. " 

'* And let Burlesque in ballads be employ'd. " 

(Dryden.) 

Brossette commente ainsi ce vers : " Les vendeurs 
" de Mithridate et les joueurs de marionnettes se 
" placent depuis longtemps sur le Pont- Neuf. Voyez 
** les cinq derniers vers du iii^ chant. " 

Nous aussi, nous parlerons du Pont-Neuf, de ses 
spectacles, de ses chansons, quand Boileau y renverra 
les auteurs des farces et les méchants diseurs de jeux 
de mots. Qu'il suffise de jeter ici un ou deux vieux sou- 
venirs du Pont qui avait déjà soixante-dix ans, quand 
parut XArt Poétique ; il y avait alors près d'un siècle 

1. Corresp. de Bail, et Bros. Éd. Laverdet, p. 188-9. 

2. Ce jugement porté par l'érudit Baillet sur le génie de Ronsard, 
même après l'exécution de Ronsard par Boileau, est bon à noter. Même 
sous la lourde plume du compilateur, il a son prix. 

3. Juç.des Sav., t. IV, p. 464. 



CHANT I. 251 

qu'il était commencé.par ordre de Henri III ('). Malgré 
cela, il s'appelait toujours neuf, et selon la spirituelle 
prophétie du poète Montreuil, une des si nombreuses 
victimes de Boileau, 

" Le Pont-Neuf, dans mille ans, s'appellera Pont-Neuf (f). " 

Par une coïncidence très fortuite, ce Pont où Boileau 
relègue le burlesque avait été l'objet de la muse rieuse 
de Scarron. Scarron avait célébré ce monument dont 
les rebords devaient recevoir les pauvres œuvres de 
Scarron et consorts, par arrêt du juge Boileau. Un 
jour que la Seine débordait, et " se fâchait de n'être 
que " rivière", l'auteur du Tj^/^/^^/^ admira la résistance 
qu'opposaient aux flots les arches de ce pont "superbe" 
et unique ; il le dit à son ami Pellisson : 

" Le Pont superbe, où sur un pied-d'estail, 

" Le Grand Henry vit encore en métail, 

" Des autres ponts de fragile structure 

" Doit déplorer la funeste aventure, 

" Et compatir à leur danger mortel, 

" Pour peu qu'il soit pont de bon naturel. 

** L'eau qui des quais couvre toutes les marches, 

" Laisse à lui seul l'honneur d'avoir des arches 

" Seul Pont encore, il voit ses compagnons 

" Ne garder plus leurs figures de ponts (3). " 

Et c'était là, sous les regards de bronze du bon roi 
béarnais, sur les tréteaux de Brioché ou de ses collè- 
gues, et sur les parapets, que le burlesque trouvait 
son dernier refuge. 

— Boileau, fait implicitement deux catégories de 
l'esprit parisien : ceux qui admirent " l'élégant badi- 
"nage", ou les délicats ; et ceux qui s'amusent aux 
plaisanteries du Pont-Neuf; c'est-à-dire le peuple de 

I. V. G. Brice, t. II. — 2. Rec. des plus belles pièces, etc., t. V, p. 89, 
— 3. Les dern. Œuvr. etc., t. I, p. 246. 



252 L'ART POETIQUE. 



" Paris en Badaudois", comme dit une Mazarinade. 
Hélas ! c'était le grand nombre, alors comme mainte- 
nant et toujours ; témoin la dissertation de l'austère 
Nicole, dont Baillet parle comme il suit : "Il (Nicole) (') 
" y examine d'où vient cette grande différence dans 
" les goûts divers des critiques sur ce sujet : — Pour- 
" quoi les chansons des villages et du Pont-Neuf qui 
" souvent n'ont rien que de déraisonnable et de gro- 
" tesque, ne laissent pas de plaire, au lieu que Térence, 
" Virgile, etc., qui sont remplis de cette véritable beauté 
" (poétique) plaisent à peu de gens (=). 

Franchement, les dissertations doctes sur de tels 
sujets sont choses bien oiseuses ; il n'est pas besoin 
d'être un sphinx, ni un Œdipe, pour résoudre ces pro- 
blèmes ! La raison des préférences populaires, et du 
goût de la foule pour les farces et les ''ponts netifs " est 
dans la nature. 



" Mais n'allons point aussi sur les pas de Brébeuf, 

" Même en une Pharsale, entasser sur les rives 

" De morts et de mourants cent montagnes plaintives. 

" Nor think to raise, though on Pharsaliah's plain, 
" Millions of mourning mountains of the slain ; 
" Nor with Diibartas bridle up the floods, 
*' And periwig ivith ^cool the baldpate woods. " 

(Dryden.) 

" Vers de Brébeuf, dans sa traduction de la Pharsale 

" de Lucain, Liv. vu : 

" De mourants et de rnorts cent montagnes plaintives, 
" D'un sang impétueux cent vagues fugitives etc.. 



1. Ménage, au chapitre 115 de l'Anti-Baillet, affirme que la disserta- 
tion susdite est de Lancelot ; le fait est peu important. (V. Notes de 
LafKomioye, t. III de Baillet, p. 310.) 

2. Jug. des Sav.^ t. III, p. 103. 



- CHANT I. 253 

" Ces violentes hyperboles, ne sont point dans son 
" original, tout outré qu'il est d'ailleurs ; et Brébeuf 
" semble plutôt les avoir empruntées d'un historien du 
" Bas-Empire, Sextus Aurelius Victor, (In Epit. hist. 
" Aug. Julian. Imp.) qui dit : Stabant acervi montium. 
" szmz/es, Jïuebat cruor fitunifumî modo. Ce qui rend 
" l'expression outrée dans Brébeuf, c'est l'épithète de 
'^ plaintives àoïvciiç. 2. montagnes ; Q.2iX il est d'ailleurs 
*' assez ordinaire, surtout en poésie, de dire : 

" Des montagnes de morts, des rivières de sang, " 

" vers que Ménage ayant trouvé dans le Nicomède d^ 
" Corneille (acte m, se. i), a ainsi retourné dans son 
" Eglogue, intitulée Christine : 

" Des rivières de sang, des montagnes de morts. 

" Les termes d' Aurelius Victor... ne sont pas si am- 
" poules. 

Ainsi s'explique Brossette en son Commentaire. 
Mais dans des notes intimes, corrigées de la main de 
Boileau, Brossette a fait l'éloge de Brébeuf; il dit : 
" Brébeuf, gentilhomme normand, qui a traduit en 
" vers la Pharsale de Lucain oii il a bien du beau ('). " 
Vraisemblablement, Brossette a traduit dans cette 
prose le jugement poétique de Boileau sur Brébeuf : 

" Malgré son fatras obscur, 

" Souvent Brébeuf étincelle (^). " 

Le vers cité par Boileau et détaché du passage de 
la Pharsale, semble plus ampoulé qu'il ne l'est en réa- 
lité, quand on le lit en son lieu et place. Le voici avec 



1. Corresp., etc. Éd. Laverdet; suppl. p. 493. 

2. Épigr. XXV\ 



254 L'ART POETIQUE. 



les alexandrins qui l'entourent. Pompée regarde le 
champ de bataille où ses soldats sont tombés : 

" D'un rempart de gazons, il voit de toutes parts, 

" Des spectacles sanglants effrayer ses regards; 

" De morts et de mourants cent montagnes plaintives, 

" D'un sang impétueux cent vagues fugitives; 

" Cent horreurs, que du choc avait caché (') l'horreur, 

" S'étalent à ses yeux et déchirent son cœur (^). " 

Il est, pour le moins, curieux de rencontrer des 
images identiques, des montagnes de cadavres avec 
des flots de sang, sous la plume de Brébeuf, de Cor- 
neille et de Ménage. On les retrouve aussi chez le 
P. Le Moyne, qui dit de saint Louis : 

" Mais le saint roi vainquit sultans, monstres, démons, 
" Fit de sang et de corps des fleuves et des monts. " 

La traduction de la Pharsale eut orrand succès. 
Aussi Costar et sa liste des Poètes français, parlaient 
comme l'opinion publique : " De Brébetif, gentil- 
" homme normand. Il fait admirablement des vers 
" français, comme sa traduction de Lucain le té- 
" moigne (^). " Brébeuf- était poète et il y a même 
dans sa Pharsale des vers fort beaux, dignes de Cor- 
neille if). Malheureusement Brébeuf choisit un poème 
déclamatoire, comme objet de sa muse et il rendit trop 
bien les périodes outrées du jeune poète de Cordoue. 
C'est à son modèle qu'il dut, en bonne partie, cette 
enflure des expressions, dont Racine, âgé de vingt- 

1. Orthographe du XVI P siècle. 

2. Éd. de 1659, p. 263. 

3. V. Corn, de Tasch., t. II, p. 160. 

4. II a écrit d'autres poésies. Ses Entretiens solitaires sont l'œuvre 
d'un penseur, d'un versificateur très habile et d'un chrétien. On y trouve 
une cadence, un rythme, une harmonie, qui se rencontrent chez un bien 
petit nombre de ses contemporains. 



CHANT I. 255 

deux ans, se moqua, en appelant Brébeuf 1' " enipha- 
" tistei^y. 

Boileau, comme Racine, était un modéré, Lucain 
n'était point de sa trempe; et suivant son usage à 
l'égard de ceux qu'il proscrit, Boileau réitéra la con- 
damnation de la Pharsale. Il la rangea sur les rayons 
poudreux de Barbin, pour ne l'en faire sortir que pen- 
dant le combat du Lutrin : 

" Marineau, d'un Brèbeufa. l'épaule blessé, 
" En sent par tout le bras une douleur amère, 
" Et maudit la Pharsale aux provinces si chère. " 

Malgré cette poussière, dont Boileau la couvre, 
malgré les décisions et railleries du terrible critique, 
la Pharsale était lue encore, admirée encore, un an 
après la publication de \ Art Poétique. Boileau le 
constate avec douleur et revient à la charge, dans une 
Epitre à Louis XIV : 

" En tous lieux cependant la Pharsale approuvée, 
" Sans crainte de mes vers, va la tête levée (^). " 

1. Lettre à l'abbé Levasseur, 24 nov. 1661, l'année de la mort de 
Brébeuf. — Le 1"='' octobre 1661, Loret, compatriote et ami de Brébeuf, 
annonçait en ces termes la mort du traducteur de Lucain : 

' ' Ce Brébeuf, dont les nobles vers 

" Sont prisés de tout l'univers, 

" Ce cher Normand de Normandie, 

" Dont la plume belle et hardie 

" Imitant le docte Lucain 

" Jadis si franc républicain, 

" Renouvela les coups d'épée 

" De César et du grand Pompée, 

" Enfin cet admirable auteur, 

" Qui charme si bien son lecteur # 

" Par sa divine poésie 

" Plus délectable qu'ambroisie, 

" A vu trancher ses beaux destins, 

" Depuis environ sept matins. " 

(Muse hist. ) 
Il n'avait, dit Loret au même endroit, " encore que neuf lustres. " 
(1618-1661). 

2. Ép. VIII. 



256 L'ART POETIQUE. 



La vogue cessa, mais elle avait été grande. La 

même année où Boileau écrivait ce distique, le Père 

Rapin déplorait les ravages causés dans le champ de 

la poésie par la lecture de la Pharsale française : " La 

" Pharsale de Brébeuf gâta bien de la jeunesse, qui se 

" laissa éblouir à la pompe de ses vers. En effet, ils 

" ont de l'éclat. Mais après tout, ce qui parut grand 

" et élevé dans ce poème, quand on y regarda de près, 

" ne passa parmi les intelligents que pour un faux 

" brillant plein d'affectation. Les petits génies se lais- 

" sèrent transporter au bruit que fit alors cet ouvrage, 

" qui, dans le fond, n'a presque rien de naturel ('). " 

Toutefois " il a bien du beau ". 

Saint-Evremond, né comme Brébeuf au pied des 

collines du Cotentin, et presque à la même date, porta 

ce jugement fort équitable sur son compatriote : " La 

' version... de Brébeuf a été généralement estimée ; 

' et je ne suis ni assez chagrin, ni assez sévère, pour 

' m'opposer à une si favorable approbation. J'obser- 

' verai néanmoins qu'il a poussé la fougue de Lucain, 

' en notre langue, plus loin qu'elle ne va dans la 

* sienne; et que, par l'effort qu'il a fait pour égaler 

' l'ardeur de ce poète, il s'est allumé lui-même, si on 

' peut parler ainsi, beaucoup davantage. Voilà ce qui 

' arrive à Brébeuf assez souvent (-). " 

Desmarets et Carel de Sainte-Garde rivalisèrent de 
zèle, pour défendre Brébeuf contre Despréaux. Voici 
d'abord le plaidoyer de Desmarets : " Il (Despréaux) 
" est bien injuste encore ici, de condamner entière- 
" ment Brébeuf "^^omï wïi seul vers; puisque sa traduc- 
" tion de Lucain en vers est estimée et fait tant 
" d'honneur à la France. Car pour avoir dit les 

1. Réjlex.^ etc., p. 52. 

2. Œ.UV. mêlées^ éd. de 1699, I, p. 166-167. — Réfl. sur nos Trad. 



CHANT I. 257 

*' Montagnes plaintives, 

" pour dire : Où l'on entend les plaintes des mourants; 
" cela n'est pas encore si ridicule que de dire : 

" Z hérétique douleur ('); " 

" et pour un vers, il ne faut pas condamner tout un 
" poème qui est en estime. Virgile a fait plaindre les 
" montagnes au iv (sic) des Géorgiques : 

" Flerunt Rhodopeiae arces, 

" Altaque Fangea. 

" C'est n'avoir pas de goût pour la beauté des fi- 
" gures {'). " 

Desmarets a-t-il bien saisi la figure des " montagnes 
''plaintives? " Il ne s'agit point chez Brébeuf de mon- 
tagnes " où l'on entend les plaintes; mais bien des 
" monceaux " de cadavres et de blessés. 

Écoutons le lyrisme du sieur de Sainte-Garde, 
dans son article v^e, intitulé : " Les véritables 
" sentiments quon doit avoir de l'esprit dît sieur de 
" Brébeiif : — Notre censeur, qui s'attaque à critiquer 
" tout ce qui paraît avec éclat, n'a pas voulu laisser 
" sans quelque morsure le sieur de Brébeuf, qui, dans 
" notre siècle, a porté la traduction au point où elle 
" pouvait monter, et qui nous a fait toucher par expé- 
" rience que notre langue, toute pauvre et toute faible 
"qu'on la croyait, égale et même surpasse les langues 
" maîtresses, dans la richesse de ses expressions et 
" dans le tour de ses phrases (^). " 

Pradon arrive à la rescousse et guerroie pour M. de 
Brébeuf. Il adresse ce quatrain à Boileau : 

1. Hémistiche de Boileau. 

2. La dé/, du Poème ke'r., p. 8i. 

3. La dé/, des Beaux Espr.^ p. 20. 



L ART POETIyUE 



258 L'ART POÉTIQUE. 



" Tu n'eusses pas raillé Brébeuf, s'il eût vécuj 
" Cet illustre ennemi t'aurait bientôt vaincu; 
" Et sa muse, sans doute, à la tienne fatale 
" Aurait bien défendu les vers de la Pharsale ('). " 

J'en doute. Le traducteur un peu trop emphatique 
de Lucain, le poète " comparable à défunt Pindare(^), " 
était d'une modestie excessive, quand il s'agissait 
de ses œuvres. Je ne connais point de préfaces 
plus sincèrement humbles que celles de la Pharsale 
et des Entretiens: "Je vous avoue ingénuement, 
" dit Brébeuf au lecteur de la Pharsale, que vous 
" trouverez dans cet ouvrage beaucoup de choses qui 
" auraient besoin de réformation; surtout vous y ver- 
" rez des rimes qui ne sont pas assez riches et d'autres 
" qui reviennent trop souvent; vous y remarquerez 
" des termes que l'Académie a proscrits, çxdes expres- 
" sïons un peu hardies qutin critique pointilleux 7ie me 
'' pardonnerait pas {^='\ 

Boileau ne les pardonna pas. 

Ce n'est point l'emphase qui distingue le style des 
productions légères de Brébeuf; c'est tantôt la mélo- 
dieuse cadence des strophes, comme dans les Entre- 
tiens; tantôt l'esprit, comme dans ses Épigrainmes. Il 
y a même parmi les vers pompeux de la Pharsale un 
quatrain pour lequel Corneille aurait, suivant une 
anecdote, donné deux de ses meilleures pièces ("). Il 
eût été payé bien cher. Ce sont les quatre alexandrins 
sur l'invention de l'écriture : 

" C'est de là que nous vient cet art ingénieux 
" De peindre la parole et de parler aux yeux, 
" Et, par des traits divers de figures tracées, 
" Donner de la couleur et du corps aux pensées. " 

I. Nouv. Rem., p. 24. — 2. Loret, Muse hist., 31 janv. 1665. — 3. Edit. 
de 1655; Avertissement, 2"= partie. — 4. Rec. des phts belles puces, t. III, 
p. 257-258. 



CHANT I. 259 

Malgré ce haut suffrage du grand Corneille, malgré 
les plaidoyers des avocats de Brébeuf, malgré l'hu- 
milité de ses préfaces, le traducteur de la Pharsale 
passe, depuis Boileau, pour le type de l'emphase. M. de 
Vienne, poète fort peu illustre, invoquait ainsi, dans une 
pièce peu fameuse les muses du phébus : 

" O Lucain, ô Brébeuf, j'invoque ici vos muses! 

" Venez, enthousiasme, hyperbole, grands mots, etc. ('). " 

Reste à noter un fait que " l'on ignore générale- 
ment ", dit M. Géruzez. C'est que Brébeuf essaya de 
travestir la Pharsale avant de la traduire. Selon le 
critique dont nous venons de citer un mot (^), Brébeuf 
et Segrais se seraient entendus " ài'amiable " pour la 
traduction de Virgile et de Lucain. — Vigneul-Mar- 
ville raconted'une manièredifférente comment Brébeuf 
devint auteur sérieux de la Pharsale française: "M. de 
" Brébeuf, dans sa jeunesse, n'avait d'inclination que 
" pour Horace. Un de ses amis, nommé Gautier, qui 
" est mort Lieutenant général de Clermont-en-Beau- 
" voisis avec la réputation de bel esprit, n'avait au 
" contraire d'attachement que pour Lucain, et le pré- 
" ferait à tous les autres poètes. Cette préférence causait 
" souvent des disputes entre eux. Mais à la fin, fatigués 
" de toujours disputer et de ne rien terminer, ils 
" convinrent que chacun d'eux lirait le poète de son 
" compagnon, l'examinerait et en jugerait avec équité. 

" La chose fut faite comme elle avait été résolue ; 
" et il arriva que M. Gautier, ayant lu Horace, en fut 
" si charmé qu'il ne le quitta jamais depuis ; et que 
"M. de Brébeuf, ayant lu Lucain, s'y abandonna, de 
" sorte qu'enivré de son génie, il devint aussi Lucain 

1. Nouv. ch., etc., I, p. 195. 

2. Notes de V Art Poét. Éd. Hachette, p. 187, 



260 L'ART POÉTIQUE. 



" que Lucain lui-même et encore plus, Lucano Luca- 
" nior, dans la traduction en vers français qu'il nous 
" en a donnée ('). " 

Les succès de la Pharsale produisirent une réaction 
poétique. Comme les autres réactions, celle-ci dépassa 
le but. Les hardiesses du Lucain français amenèrent 
les scrupules et les timidités des rimeurs trop flegma- 
tiques. " On est tombé depuis (Brébeuf) dans une 
" autre extrémité par un soin trop scrupuleux de la 
" pureté du langage. Car on a commencé à ôter à la 
" poésie sa force et son élévation par une retenue trop 
" timide et par une fausse pudeur, dont on s'avisa de 
" faire le caractère de notre langue, pour lui ôter toutes 
" ces hardiesses sages et judicieuses que demande la 
" poésie. On en retrancha sans raison l'usage des 
" métaphores, et de toutes ces figures qui donnent de 
" la force et de l'éclat aux paroles ; et on s'étudia à 
" renfermer toute la finesse de cet art admirable dans 
" les bornes d'un discours pur et châtié, sans l'exposer 
" jamais aupéril d'aucune expression forte ouhardie(^)." 

Le P. Rapin, auquel nous empruntons cette note 
trop exacte, ne cite point de noms propres. On aime- 
rait à savoir quels hommes et quelles œuvres il avait 
en vue. Assurément sa pensée était loin de son ami 
Despréaux, en exprimant ce blâme et ces plaintes. 
Mais il est bien certain que l'école de Despréaux tient, 
par tendance, le contrepied de l'école de Brébeuf. Les 
imitateurs de Boileau sont généralement des timides. 
Ceux qui n'ont pas sa verve peuvent écrire de la prose 
correcte et mesurée, comme firent l'abbé de Villiers, 
et Brossette, dans son compliment à Despréaux. Ils 
n'iront guère au-delà. 

I. Mél.^ t. I. — 2. P. Rapin, Réflex. etc., p. 52 et 53. 



CHANT I. 261 

* 

" Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art, 

Et faites difficilement des vers faciles ; Boileau est 
constant avec lui-même, et avec son époque. Point de 
recherche; laissez "trotter vos plumes", mais en tenant 
fortement la bride. Madame de Sévigné, qui laissait 
trotter sa plume "la bride sur le cou" détestait tout 
ce qui sentait l'affecté, le recherché, le guindé ; elle 
appelait cela le genre " labyrinthe {^) " : 

Les grands écrivains, prosateurs et poètes, visaient 
au style "simple avec art", qui est tout ensemble le 
naturel et le soigné. Tout le monde sait par cœur 
l'axiome de Pascal.: "Quand on voit le style naturel, 
" on est tout étonné et ravi : car on s'attendait de voir 
" un auteur et on trouve un homme. " Tel fut le 
caractère des contemporains de Boileau qui firent le 
grand siècle. Massillon, qui sema des fleurs sur cette 
langue sobre et forte connut et définit la simplicité 
savante que Boileau prêche : " La qualité de simple 
" dans le style n'est pas un terme de mépris, mais un 
" terme de distinction... 

" S'il est petit, il a ses proportions ; semblable à 
" ces arbres nains qui plaisent plus à la vue, et qui ne 
" rapportent pas moins que des arbres en plein vent(^)." 



" Sublime sans orgueil, agréable sans fard. 

Boileau fut l'ennemi du style " orgueilleux ", des 
grands mots "montés sur des échasses ", du Phébus 
sonore et d' " un galimatias à perte de vue ". C'est par 
cette expression que, dans une lettre à Brossette, il 
traduit le " txtrirùox" dont parle Longin. Dans cette 

1. " Ceci n'est-il point un peu labyrinthe ? '' Lettre dzi ç aoiit, 1671. 

2. Massillon, Maximes. 



262 L'ART POÉTIQUE. 

même lettre, Boileau revient encore sur la pauvre 
Pharsale : " La Pharsale de Brébeuf, à mon avis, 
" est le livre où vous pouvez le plus trouver d'exemples 
" de ces fzsréwpa. 

" Je me souviens d'avoir lu dans un poète Italien, à 
" propos de deux guerriers qui joutaient l'un contre 
" l'autre que : les éclats de leicrs lances volèrent si haut, 
" quils allèrent jusqîi à la région du feu, où ils sallu- 
" 7nèrent et d'où ils tombèrent en cendre sur terre. Voilà 
" un parfait modèle du style uzTsrjipcf. ('). 

A coup sûr, cet italien n'était point " sublime sans 
" orgueil". Nous fûmes un instant menacés de ce style 
titanesque, par celui-là même qui réforma notre versi- 
fication. En traduisant le Tansillo, Malherbe faisait 
pleurer Saint-Pierre, comme pleurent les orages : 

" C'est alors que ses cris en tonnerres éclatent, 

" Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent... " 

Selon le même, à la mort de Henri IV, la reine de 
France versait des larmes, comme un fleuve déborde: 

" L'image de ses pleurs 

" C'est la Seine en fureur, qui déborde son onde 
" Sur les quais de Paris. " 

Ce genre n'eut guère de succès chez nous. On sut 
assez bien se défaire du sublime orgueilleux ; il n'en 
fut pas ainsi du " fard ".Voiture, Balzac, les Précieuses, 
distribuèrent le fard à pleines mains ; et cela dura un 
bon quart de siècle. Il commençait à n'être plus de 
mode, quand Boileau pria ses contemporains d'être 
" agréables " sans déguisement de faux aloi (^). 

1. 9 Oct. 1708. 

2. Boileau proscrivait l'affecté, le sublime extravagant, aussi bien en 
prose qu'en vers. Il disait, par exemple, que le traducteur Tourreil avait 
fait de Démosthène "un monstre". — "Je dis wt;«j/;-^, ajoutait Despréaux, 
" parce qu'en effet c'est un monstre qu'un homme démesurément grand 



CHANT I. 263 



" N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire, 
" Ayez pour la cadence une oreille sévère. 

Le premier de ces deux vers ressemble fort à ceux 
que Fénelon accuse d'exister uniquement à cause de 
leur compagnon, à ceux que Boileau qualifiait de 
Frère- chape au. Le sens en est bien vague et insuffi- 
samment déterminé par les entours ; et puis, on ne 
saurait le prendre au pied de la lettre. Quant au se^ 
cond, voici comment l'appréciait tout dernièrement un 
de nos Parnassiens, un des maîtres : Ce vers est 
" à la fois plat, sourd, cacophonique et sec, comme un 
" des plus mauvais vers qui aient jamais été écrits {'). " 

Boileau avait, ou croyait avoir " l'oreille sévère ", 
quand il s'agissait de poésie. Nous l'entendrons re- 
procher même à son cher Brossette d'avoir une oreille 
bien " prosaïque (^) ". Mais lui, qui était un despote 
draconien pour la cadence des vers n'avait plus d'oreille 
s'il était question de cadence musicale. Suivant Louis 
Racine, Despréaux " n'avait ni pour la peinture des 
" yeux savants, ni pour la musique les mêmes oreilles 
" que pour l'harmonie des vers (^). " Hélas ! comme 
l'ouïe de Boileau serait peut au fait de nos délicatesses 
parnassiennes ou wagnériennes ! 

Ronsard, l'ancêtre vénéré des Parnassiens, avait 
aussi recommandé aux initiés des muses le soin de la 



" et bouffi. Un jour que Racine était à Auteuil chez moi, Tourreil y vint 
" et nous consulta sur un endroit qu'il avait traduit de cinq ou six façons 
" toutes moins naturelles et plus guindées les unes que les autres : Ah! 
" le bourreau ! il fera tant, quHl donnera de P esprit à Déniosthène, me 
" dit Racine tout bas. 

" Ce qu'on appelle esprit dans ces gens-là, c'est précisément l'or du 
" bon sens converti en clinquant. " (D'Olivet, Hist. de V Acad. — Art. 
Gilles Boileau.) 

1. M. Th. de Banville, Petit traité de Poes.fr.1S84, p. 83. 

2. V. Notes du ch. III. — " De Sty.x et d'Achéron... " 

3. Méin. de L. R. 2^ P. 



264 L'ART POÉTIQUE. 



cadence. Dans son Art Poétique, il prend la peine de 
leur suggérer un moyen pratique pour consulter leur 
oreille et pour se rendre bien compte du rythme : " Je te 
" veux aussi bien avertir de hautement prononcer tes 
" vers en ta chambre, quand tu les feras ; ou plutôt les 
" chanter, quelque voix que tu puisses avoir; car cela 
" est bien une des principales parties que tu dois le 
" plus curieusement observer ('). " 
Avis aux poètes! . . . quelque voix qu'ils puissent avoir 



" Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots, 
" Suspende l'hémistiche, en marque le repos. 

" C'est ici le lieu de son précepte pour la césure, que 
" tous les écoliers de la poésie française savent, et à 
" quoi il manque bien plus souvent que le moindre 
" écolier. On a vu et l'on verra souvent encore s'il ob- 
" serve bien ce précepte ('). " Ainsi s'exprime Des- 
marets; Pradon répète et copie: " C'est encore un pré- 
" cepte qu'il (Despréaux) observe bien mal en cent 
"endroits; ce que j'ai déjà marqué; ses vers étant 
" remplis souvent de très méchantes césures {f). " 

D'après le P. Mourgues, le repos à l'hémistiche et 
la césure étaient synonymes. " On a voulu marquer 
" dans les deux espèces de nos plus grands vers un 
" certain repos, qui les partage en deux hémistiches : et 
" c'est à cela qu'on a donné le nom de césure ("). " 
Le Dictionnaire des Rimes de Richelet définit de la 
même manière : ''Article III, du Repos, ou de la Ce-. 
" sure du vers. Le Repos est appelé ainsi, parce que 
" l'oreille et la prononciation s'y reposent en quelque 
" manière. On le nomme aussi Césure, à cause qu'il 

I. Abrégéd'Art Poét. — La Franc, tic, p. 418-9. — 2. Déf.du Poème 
lier., p. 81. — 3. Nouvelles Rem. etc., p. 87. — 4. Traité de la Poésie franc., 
2' Part., ch. VI. 



CHANT I. 



265 



" coupe ou qu'il sépare le vers en deux parties ('). " 
Néanmoins les gens du métier n'étaient pas tous de 
cet avis. Corneille distinguait le repos qui coupe 
l'alexandrin au milieu de ses douze syllabes, et les 
césures qui le coupent ici ou là, au gré du poète. 
Corneille a raison, malgré les prosodies; voici comment, 
avec vigueur et justice, il défend contre Scudéry le vers 
du Cid : 

** Parlons-en mieux; le roi fait honneur à votre âge. " 

" Vous avez épluché les vers de ma pièce, jusqu'à en 
" accuser un de manque Aç. césure. Si vous aviez su les 
" termes de l'art, vous eussiez dit qu'il manquait de 
''repos en l'hémistiche (f). " Corneille est ici d'accord 
avec les règles ou us poétiques de notre temps. Pour 
varier le balancement trop monotone de notre grand 
vers, nous négligeons parfois le " repos en l'hémis- 
" tiche ", mais non point la césure ou les césures. 
Aucun Scudéry ne chicanerait aujourd'hui un hexa- 
mètre coupé comme celui du Ctd. L'art vrai et sérieux 
de nos jours suspend l'hémistiche, mais se préoccupe 
toutautant,ou plus, de ménagerlescoupuresrythmiques. 
Du reste le xvii^ siècle, très scrupuleux sur le repos qui 
fend le vers héroïque en deux moitiés égales, compre- 
nait le rôle de la césure, qui est partie essentielle du 
vers en toute langue. En français, les juges équitables 
estimaient, il y a deux cents ans, la bonne césure aussi 
nécessaire que la belle rime : " La richesse delà rime 
" peut contribuer à l'agrément du vers ; mais elle 
" décide infiniment moins que la césure pour l'essen- 
" tiel. Un vers peut être très simple avec la rime la plus 
" riche, au contraire, toute césure bien marquée donne 

1. Nouv. Éd. 1702, p. VI. 

2. Lettre apol. du sieur Corneille, etc. 



266 L'ART POÉTIQUE. 



" toujours au vers un air de noblesse et de gran- 
" deur ('). " 

On peut faire l'essai de cette règle sur les vers de 
Racine et de Corneille. Quant à soutenir avec 
Desmarets et Pradon que Boileau ne " suspend point 
" l'hémistiche ", c'est une calomnie. Le P. Mourgues 
cite un seul vers de Boileau, dans lequel la césure de 
l'hémistiche ** peut être contestée ". C'est celui où 
Boileau dit que les chanoines de son Lutrin, 

" S'engraissaient d'une sainte et molle oisiveté (^). " 

Pareilles licences et audaces se rencontrent de temps 
à autre chez ses conternporains; mais ordinairement 
dans les vers familiers des comédies et des fables : 

" Ma foi, j'étais un franc portier de comédie (3). " 

" Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ? (+) " 

" Un berger nourrissait son chien de brebis mortes (5). " 

La Fontaine est de tous nos poètes du xvii^ siècle, 
celui qui a le mieux compris la vraie césure du vers 
français. Certes, le bonhomme ne se serait jamais 
permis les fantaisies de nos Parnassiens, lesquels ne se 
donnent même plus la peine de couper les mots ou de 
reposer l'oreille sur une syllabe ferme, après la sixième 
syllabe. Mais La Fontaine a imaginé et créé toutes les 
brisures du vers, que nos romantiques revendiquent 
comme une conquête: 

— " Il ne faut point — juger des gens — sur l'apparence... 

— " J'ouvrirais pour si peu le bec — aux dieux ne plaise... 

— " Un rat des plus petits voyait un éléphant 
'* Des plus gros — et raillait, etc.. 

— " Dans le temps que le porc revient à soi — l'archer... 

— " Je me dévouerai donc — s'il le faut — mais je pense. . . 

1. P. du Cerceau, Réjl. sur la Poés./fanç. Éd. de 1730, p. 221 . 

2. TV. de la Poés. fr., 1^ P. ch. Vi. — 3. Rac, Plaideurs. — 4. Molière. 
— V. P. Mourgues. Ibid. — 5. Benserade, Ibid. 



CHANT I. 267 

— " Attendez les zéphyrs — qui vous presse ? — Un corbeau... 

— " Un serpent eût-il pu jamais pousser si loin 
" L'ingratitude ? — Adieu . . . 

— " Et chacun de tirer — le mâtin — la canaille — 
" A qui mieux mieux... 

— " Les derniers traits de l'ombre — empêchent qu'il ne voie — 
" Le filet... "etc.. 

Tandis que Boileau faisait des règles, La Fontaine 

faisait des modèles. 

# 

" Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée 
"Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. 

Dryden a retranché ce distique inutile pour les 
oreilles anglaises. 

Cette proscription de l'hiatus, ou comme on parlait 
encore au xvii^ siècle, du " bâillement " est fa- 
meuse. Tout le monde, admire l'habileté de Boileau 
qui se permet, sans crime poétique, ce qu'il défend. 

La règle bizarre qui interdit à la fin des mots une 
rencontre de voyelles, fort harmonieuse au milieu de 
ces mêmes mots, était relativement récente ; Ronsard, 
avait même établi des lois toutes contraires. Une ou 
deux de ses prescriptions subsistent encore ; ce sont 
celles qui ont trait à l'E muet et à l'A de l'article. 
Ronsard veut que la voyelle " heurtée d'une voyelle " 
s'élide : 

1° La voyelle E, si " elle est rencontrée d'une autre 
" voyelle ou d'une diphtongue, est toujours mangée. 

2^ " I et A voyelles se peuvent élider et manger. 
" Exemple d'A : L'artillerie, L amour; pour : la artil- 
" lerie, la amour. Exemple de la voyelle I : nà ceux-ci 
" nà ceux-là, pour dire : ni à ceux-ci, ni à ceux-là. 

3<^ " Quand tu mangerais l'O et l'U, pour la néces- 
" site de tes vers, il n'y aurait point de mal; à la mode 
" des Italiens, ou plutôt des Grecs, qui se servent des 



268 L'ART POETIQUE. 



" voyelles et diphtongues comme il leur plaît et selon 
" leur nécessité {'). " 

Malherbe, le grand " arrangeur de syllabes " suppri- 
ma cette législation libérale, et prohiba le " bâillement " 
et le heurt de voyelles. Ce ne fut point sans protesta- 
tion. Régnier traita de la belle manière ces ordon- 
nances malherbiennes, et Malherbe lui-même : 

" Cependant leur savoir ne s'étend seulement 

" Qu'à regratter un mot douteux au jugement ; 

" Prendre garde qu'un çui ne heurte une diphtongue ; 

" Épier si des vers la rime est brève ou longue ; 

" Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant 

" Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant ; 

" Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage. 

" Nul aiguillon divin n'élève leur courage ; 

" Ils rampent bassement, faibles d'inventions, 

" Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, 

" Froids à l'imaginer ; car s'ils font quelque chose, 

" C'est proser de la rime et rimer de la prose (^). " 

Sans doute les malherbiens n'eurent point tort d'é- 
viter certains hiatus, de peser les rimes, les mots, les 
voyelles ; mais les réclamations indignées du maître 
satirique n'ont-elles pas un peu raison ? 

D'ailleurs cette loi tyrannique de l'hiatus n'était pas 

encore absolue au temps de Malherbe, ni même chez 

Malherbe. On lit dans le Dictionnaire des Rimes de 

Richelet : " Théophile s'est moqué de cette règle dans 

" quelqu'une de ses satires. Malherbe même ne Tapas 

" toujours observée; et il est permis aussi de s'en dis- 

" penser quelquefois, lorsque l'expression est belle et 

" ingénieuse, ou lorsque la phrase est très naturelle, 

" comme en cette épitaphe : 

" Cy-dessous gît monsieur l'Abbé, 

" Qui ne savait ni A, ni B. " (Ménage) (3). 

I. Abrégé de lArtPoét. etc., p. 412. — 2. Sat. IX. — 3. Dict. des Riin. 
de Richelet, p. vni. 



CHANT I. 269 

Le Dictionnaire des Rimes affirmait ces exemptions 
et franchises, même sous la dictature de Boileau. Les 
poètes, surtout les comiques, usaient quelquefois, très 
rarement, de ces privilèges. 

Ainsi Racine [Plaideurs, m) : 

" Tant y a, qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ('). " 

Et Molière. [Fâcketix, ii, 6.) : 

" Tayaut ! voilà d'abord 

'' Le CQxi donne a?/.r chiens... " 

Le " bonhomme " Chapelain était plus humain que 
Malherbe et que Boileau sur le fait de l'hiatus. Racan 
l'en remercie,en lui parlant de deux petites pièces de sa 
muse: " Je commencerai donc mon compliment de l'o- 
" bligation que je vous ai de me permettre l'hiatus en 
" ladernièrejevous confesse que vous avez été en cela 
" plus indulgent que feu mon maître, qui jamais ne l'a 
" voulu souffrir en pas un de mes vers (^). " 

Ménage et plusieurs autres excusaient le " bâille- 
ment " de : il y a et de quelques locutions ou noms 
propres:"Nonobstant la règle qui ne veut point d'hia- 
" tus dans notre versification, un poète célèbre (Scar- 
" ron) a mis Fontenay-atix- Roses dans ses vers... 
" Théophile a fait de même un hiatus, dans ce vers, 
" qui n'est point méchant d'ailleurs : 

" Il y a de l'adresse à bien cueillir des roses (3). " 

1. " 7'(!?«/>'<7, que l'on trouve dans quelques comédies, comme dans les 
" /'/rt/rt'i?«;-.y de Racine, est une affectation originale. Pour faire connaître 
" le caractère de l'acteur ; et cela n'est pas sujet aux Règles. " (P. 
Mourgues, 2^ P., ch. ni.) 

2. Œuv. etc., t. I, p. 342-3. 

3. Menagiana, 3^ éd. 1715, t. I, p. 162. — Dans l'édition de 1693, je 
trouve cette remarque : " En ce, cas il faut supposer que Fonienay-aiix- 
" Roses n'est qu'un seul mot. Ceux qui font entrer oiii^ oui ow peu à peu, 
" et d'autres mots dans leurs vers, prétendent la même chose " (p. 55.). 



270 L'ART POÉTIQUE. 

Boileau n'était pas si accommodant ; jusqu'à la fin, il 
se montra observateur fidèle de ses propres décrets, 
concernant l'hiatus et la rime. Il avait 70 ans, quand 
il reçut du jeune poète Destouches certains vers 
louangeurs. Boileau remercia Destouches de ses 
" honnêtetés " ; mais il releva plusieurs négligen- 
ces que le rimeur inexpérimenté s'était permises : 
" Cependant, Monsieur, puisque vous souhaitez que 
" je vous écrive avec cette liberté satirique que je me 
" suis acquise, soit à droit, soit à tort, sur le Parnasse, 
" depuis très longtemps, je ne vous cacherai point que 
" j'ai remarqué dans votre ouvrage de petites négli- 
" gences, dont il y a apparence que vous vous êtes 
" aperçu aussi bien que moi, mais que vous n'avez 
" pas jugé à propos de réformer, et que pourtant je ne 
" saurais vous passer, — " Car comment vous passer 
" deux hiatus aussi insupportables que sont ceux qui 
" paraissent dans les mots Ressuient et Renvoie, de la 
" manière dont vous les employez ? Comment souffrir 
" qu'un aussi galant homme que vous fasse rimer 
" terre à colère ? comment, etc •••(') ? " 

Le P. Mourgues, dont le Zr^-/// parut pour la pre- 
mière fois en 1685, appelait l'hiatus : " Une faute con- 
" sidérable dans notre versification (^). 



"Il est un heureux choix de mots harmonieux : 

Segrais, dans sa Traduction de r Enéide, avait traité 
de " l'harmonie des termes " et parlé de ce choix : 
" Le poète, dit-il, doit être un peintre... Il peint avec 
" les mots, comme le peintre avec ses couleurs. C'est 

I. Lettre du 26 décembre lyoy. 
3. N"e édit., 2« P., ch. in. 



CHANT I. 271 

" pourquoi le choix en est absolument nécessaire. 
" Deux choses font rejeter les termes et les rendent 
" désagréables: une idée choquante, et la rudesse de la 
''prononciation ('). 

On sait comment Boileau, égaré poétiquement dans 
les mots peu harmonieux qui résonnent aux bords du 
Rhin, se sauve de l'Yssel dans un îlot du Zuyderzée. 
Mais par bonheur, en France, le choix des syllabes har- 
monielises était, paraît-il, au temps de Boileau, moins 
un travail qu'un plaisir. Voici comme un familier de 
Boileau proclamait ou chantait l'harmonie des mots 
français : " Le français est infiniment éloigné de la 
'' rudesse de toutes les langues du Nord, dont la plu- 
'' pa7't des mots écorchent le gosier de ceux qui parlent, 
" et les 07^eilles àç.cç.yiyi qui écoutent. — " Ces doubles 
" W, ces doubles FF, ces doubles KK, qui régnent 
*' dans toutes ces langues-là ; toutes ces consonnes 
" entassées les unes sur les autres, sont horribles à 
" prononcer et ont un son qui fait peur. Le mélange 
" des voyelles et des consonnes dans le français, fait 
" un effet tout contraire. Nous n'avons point d'aspira- 
" tion forte, ni aucune de ces lettres, que les doctes 
" nomm&m gutturales. Il n'y a rien de plus agréable 
" à l'oreille que notre E muet, que toutes les autres 
"langues n'ont point, et qui finit la plupart de nos 
" mots. 

"... Notre langue... n'a ni la dureté de la langue 
" allemande, ni la mollesse de la langue italienne 
" etc.. (^) " 

Le moyen après cela, de ne pouvoir choisir des 
mots harmonieux ! 

1. Trad. de F Enéide, préf., p. 67. 

2. Entretiens d'Ariste et d'Etigène, 1671. II' entr. p., 66 à 68, 



272 L'ART POÉTIQUE. 



" Fuyez des mauvais sons le concours odieux. 

Le même P. Bouhours écrivait, juste au même mo- 
ment que Boileau : " Nous avons delà peine à souffrir 
" la rencontre des voyelles qui ne se mangent point, 
" quand elle a quelque chose de choquant ; et nous 
"avons mieux aimé établir un solécisme, en disant 
" mon âme, mon épée, que de dire, selon les règles de 
" la grammaire : ma â?ne, ma épée ('). 

On connaît la querelle de Malherbe avec des Yve- 
teaux, pour un " concours odieux "de syllabes dans 
leurs vers. Des Yveteaux critiquait, comme " chose 
désagréable à l'oreille ", les trois syllabes ma, la, pla, 
mises à la suite dans un alexandrin. — " Et vous, lui 
" répondit Malherbe, vous avez bien vcivs,'. pa, ra, bla, 
" la, fia. — Moi ? reprit des Yveteaux; vous ne sauriez 
" me le montrer. — N'avez-vous pas mis, répliqua 
" Malherbe : comparable à la flamme (^) ? 



" Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée, 

" Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée. " 

Axiome renouvelé de Cicéron (3) et toujours vrai. La 
Fontaine, qui s'entendait en doux langage, fait remar- 
quer,dans la préface de ses Fables, qu " il n'y a point 
" de bonne poésie sans harmonie. " L'oubli trop fré- 
quent de cette vérité dans les vers de là Pucelle, égaya 
Despréaux en vers et en prose. Pour imiter " l'âpre et 
" rude verve " du pauvre poète qui " rima malgré 
" Minerve, " Despréaux, aidé de Racine et de 
Molière (^), composa le vers effroyable : 
*' Froid, sec, dur, rude auteur... " 

I. Entr. Ibid., p. 66.— 2. Tallemant, Hist., t. I, p. 275-6.— 3. Orator 
ch. XLIV. — 4. Ou, selon Louis Racine, de M. de Puimorin, frère de 
Boileau. 



CHANT I. 273 

La dureté des vers de Chapelain — c'est Brossette 
qui parle — " était pour M. Despréaux un fond iné- 
" puisable de plaisanteries. Il fit les vers suivants, à 
" l'imitation de Chapelain : 

" Droits et roides rochers, dont peu tendre est la cime, 
" De mon flamboyant cœur l'âpre état vous savez ; 
" Savez aussi, durs bois, par les hivers lavés, 
" Qu'holocauste est mon cœur pour un front magnanime. 

" Ils sont extraits de divers endroits du poème de la 
Pucelle (^). " 

Dans le Dialogue des Héros de Roman, Despréaux 
imitant Aristophane, fait comparoir par devant Pluton 
et Diogène, la y^-aMyr^ Pticelle de Chapelain, et l'oblige 
à réciter quelques vers du rude Poème. Elle déclame 
un passage, qui se termine par ce quatrain : 

" Pour toi puissé-je avoir une mortelle pointe, 
" Vers où l'épaule gauche à la gorge est conjointe : 
" Que le coup brisât l'os, et fît pleuvoir le sang 
" De la tempe, du dos, de l'épaule et du flanc. " 

En entendant ces rocailleuses syllabes, Pluton se 
récrie : 

" Quelle langue vient-elle de parler } 

Diogène. 

*' Belle demande ! Française. 

Pluton. 

" Quoi ! c'est du français qu'elle a dit ? Je croyais 
" que ce fût du bas-breton ou de l'allemand. Qui 
" lui a appris cet étrange français-là ? 

I. Perrault a essayé de venger Chapelain : 

" Le président. Est-ce que ces vers-là ne sont pas de la Pucelle ? 
" Le chevalier. Non assurément... Il peut y en avoir quelques mots 
" çà et là ; mais il ne se trouvera aucun de ces vers tout entier dans 
" la Pucelle. " 

(Parall. des anc. et des inod.^ 2^ éd., t. III, p. 246.) 

I.'aKT rOÉTIQUE. 18 



274 L'ART POÉTIQUE. 



Diogène. 

" C'est un poète, chez qui elle a été en pension 
quarante ans durant. " 

Là-dessus Pluton traite le malheureux Chapelain, 
comme Despréaux l'a fait en maint endroit ; et comme 
il a traité ce " tas grossier de frivoles esprits ", qui ne 
cherchent " dans les vers ni cadence ni son (') ". 

Comme modèle de ces vers bien remplis, et de ces 
nobles pensées, qui deviennent absurdes faute d'har- 
monie, citons deux hexamètres de cette infortunée 
Pucelle. Le poète veut représenter la grêle éclatant sur 
un bois d'orangers, et les fruits d'or tombant autour de 
l'arbre : 

" Chacun tombe à l'entour, de plus d'un coup atteint, 
" Et la terre à regret s'en tapisse et s'en peint (^). " 



Image charmante, vers ineptes. 



" Durant les premiers ans du Parnasse françois, 
" Le caprice tout seul faisait toutes les lois. 

Avant d'examiner les dédains de Boileau pour nos 
vieilles muses et pour l'histoire, disons un mot de 
ces rimes françois et lois, que certains critiques ap- 
pellent : " Rimes pour l'œil ". François et lois ri- 
maient, au xvii^ siècle, non seulement pour l'œil, 
mais pour l'oreille aussi. La prononciation des vers 

1. Êp. I. VII, V. I02 etc. 

2. Pucelle, Liv. IV. — Mais que faut-il penser de la critique que le 
savant P. Oudin se faisait fort de soutenir ? " Il prétendait avoir com- 
" paré suffisamment les poésies de Chapelain avec celles de Despréaux, 
" pour être en état de prouver que ce dernier avait tiré beaucoup d'hé- 
" mistiches et même des vers entiers du poème de la Pucelle.'''' {Mél. 
hist. et phil. de Michault, cité par Livet, Hist. de PAcad., t. II, p. 133.) 

Quelque hardi et patient chercheur aura-t-il jamais le courage de 
refaire ce travail du P. Oudin ? Il serait assez plaisant de voir quelles 
perles Boileau trouva et cueillit dans les vers épiques de Chapelain. 



CHANT I. 275 

différait, en plusieurs cas, de celle de la prose. Ainsi, 
en prose, on ne faisait point sentir Vr de l'infinitif 
en er ; mais en poésie enfer et triompher, cher et 
chercher, avaient des consonances identiques. Ces 
anomalies avaient lieu pour la syllabe où Voici com- 
ment le P. Mourgues les expose dans son Traité, 
publié dix ans après XArt Poétique : " Quoiqu'en 
" lisant de la prose, on dise craire pour croire, on n'a 
" jamais fait rimer croire avec contraire. Mais ce qui 
" paraîtra plus singulier, c'est que, quoique dans le 
" langage ordinaire le son de cette diphtongue oi se 
" rapporte parfaitement à celui de la diphtongue ai, 
" pour le regard des verbes, et que l'on prononce : 
'' jai7nois, Jaimerois, comme si l'on écrivait \j aimais, 
''J'aimerais, toutefois quand ces termes sont employés 
" pour rimer, nos poètes les prononcent encore comme 
" l'on faisait, du temps que l'on écrivait : faimoye, 
'' jaimeroye ; — je veux dire qu'ils font x'wa^x: faim ois, 
"par exemple avec mois, faimerois 2.VÇ.Q. rois ; don- 
" nant constamment à cette syllabe ois le même son 
" dans les verbes et dans les noms ('). " 

Même au temps où Boileau écrivait sa Poétique, les 
vieillards, nés sous Henri IV, ou Louis XIII, pronon- 
çaient :/r«;2/:^^^. Le P. 'Quï^&r (Tj'aité de prononcia- 
tion, édition de 17 14), dit des mots terminés en ois et 
oie7ît : "Après les avoir prononcés avec le son d'^ et 
" ô!i (oi), on en vint à les prononcer avec le son d'o et 
' d'e {oh), tels qu'ils étaient encore universellement 
" prononcés, il n'y a pas cent ans. Je me souviens de 
" les avoir entendus, dans ma jeunesse (1670-1680), 
" prononcer communément de la sorte aux vieillards. 
" Quelques-uns le font encore. 



I. Traité de lapoés.fr. N"«^ÉcIit., p. 47 etc. 



276 L'ART POÉTIQUE. 



" Ainsi on a prononcé : je fero-ïs ; puis : je fero-h ; 
" puis enfin : je ferès ('). " 

A la fin du xvi^ siècle, c'était une affectation de 
prononcer ^/ comme ^2 ou /. Seuls, les beaux parleurs 
écrivaient et prononçaient : " Il estet fra^tcés, il estet 
" angles, et ainsi du reste. On était seulement fort em- 
" péché pour le mot de roi, qui ne pouvait souffrir un 
' pareil changement. 

" Cette façon de prononcer a continué jusques au- 
•' jourd'hui {1671 )" \% 

Un poète satirique, contemporain de Henri IV et de 
Louis XIII se moque de ces rimeurs, qui " inventent 
des mots, des règles, des leçons " , et d'après lesquels, 

..." Il faut dire: il allèt 
'■'■Je créjfrancès, angles, il disêt, il parlèt (3)." 

C'est pourtant cette mode qui a prévalu, depuis 200 
ans, et qui, je crois, durera. 

Boileau n'est point le seul qui ait usé de ces rimes 
au xvii' siècle. Il n'y a qu'à feuilleter les poètes 
grands et petits, pour en cueillir des exemples. Ils 
rimaient richement, pour l'oreille comme pour l'œil, 
ces deux vers que La Fontaine fait dire par un âne : 

" Et que m'importe donc, dit l'âne, à qui je sois ? 
..." Je vous le dis en bon français (^). " 



" La rime au bout des mots assemiblés sans mesure 
" Tenait lieu d'ornement, de nombre et de césure. 

Le xvii^ siècle s'imaginait, ou se persuadait, qu'a- 
vant lui l'anarchie, le désordre, la barbarie avaient 
régné dans les beaux-arts. Balzac traitait de " gothi- 

' I. Loc. cit., p. 20. — 2. Charles Serai, op. cit., p. 353. — 3. V. Goujat 
t. XIV, p. 3x2. — 4. Liv. VI, f. 8. 



CHANT'I. 277 

que " presque toute la poésie antérieure à Mal- 
herbe ('). 

Saint-Évremond dit de la Renaissance : " Au sortir 
" des ténèbres profondes où les siècles précédents 
" avaient été comme assoupis, on se réveilla tout d'un 
" coup. " Mais selon le même, la vie pleine, réglée, rai- 
sonnable, ne date que du siècle où il a le bonheur de 
vivre (^). 

Chapelain définissait le moyen âge " un temps de 
" profonde ignorance, où toutes les disciplines étaient 
" mortes (^). " Fénelon appelait " vain raffinement ", 
ces merveilles qui composent, soutiennent, décorent 
nos cathédrales i^gothiqîies aussi), pleines " de fenêtres, 
de roses " et de pointes " et dont " la pierre semble 
" découpée comme du carton {f). " Fi de tout cela! ce 
n'est ni grec, ni romain; ce sont les jeux bizarres 
d' " un siècle de fer ". La Bruyère traitait avec ce 
haut mépris de son époque les chefs-d'œuvre du temps 
passé. Le facile versificateur, Senecé, craignait, en 
vers, le retour de ces siècles illettrés : 

" Je les vois revenir, ces siècles détestés, 

*' Ces siècles malheureux d'ignorance empestés, 

" Où la cour, bégayant une langue en enfance, 

" N'avait qu'Alain Chartier pour patron d'éloquence, 

" OùClopinelau cercle occupant le haiit bout, 

" Patelin sur la scène était seul de bon goût (5). " 

Louis XIV lui-même estimait-il quelque ouvrage, 
écrit avant son siècle ? Un jour Racine, lecteur char- 
mant, proposa de lui faire entendre quelques pages 
d' Amiot : " C'est du gaulois ! " dit le Roi (^). 

I. V. plus bas. — Notes du vers : " Enfin Malherbe... " — 2. Œtwres 
mêl.^ t. IV, p. 119. — 3. La lecture des vieux Romans, Éd. A. Feillet, p. 12. 
— 4. Lettre à PAcad., ch. X. — 5. Œuv. ch. Éd. Chasles, — Satires, 
p. 185. — 6. Méin. de L. Racine, etc. 11^ P. 



278 L'ART POETIQUE. 



L'histoire que Boileau analyse en ses deux lignes 
rimées, est inexacte et injuste. Mais le goût du temps 
est responsable de cette injustice. Non, ce n'était point 
le caprice " tout seul " qui faisait nos vieux poèmes; 
ce n'était point la rime toute seule qui faisait les vers 
de nos épopées ou chansons de Gestes, des pastourelles, 
lais, virelais et sirventes. Nos Trouveurs du moyen 
âge étaient un peu plus libres que les génies mis aux 
entraves par le pédagogue Malherbe; voilà une diffé- 
rence. Mais de plus, les anciens, du siècle de saint 
Louis, avaient montré " des chemins pour rimer", aux 
modernes sujets de Louis XIV. Le siècle de fer avait 
taillé, préparé, ou perfectionné le moule de la poésie 
de Corneille et de Despréaux. 

Le xii^ siècle avait créé le vers Alexandrin, et il 
avait joué avec notre gracieux vers de dix syllabes, 
véritable vers gaulois et français, que nos ancêtres 
nommaient le vers " commun ". Un critique le qualifie, 
à bon droit, de " vers national " ; le jongleur Turold 
avait chanté — ou copié — dans ce rythme souple la 
chanson de Roland, notre vraie épopée de France. 

La rime ou l'assonance, la mesure ou le nombre 
fixe des syllabes, même la césure, sont des inventions 
de ces barbares, frères des croisés et des bâtisseurs de 
cathédrales. Ils ne connaissaient point la règle de 
l'élision, ni celle du " bâillement " ; leurs voyelles se 
heurtaient en chemin sans difficulté, mais sans trop 
de cacophonie. Leurs rimes n'étaient pas riches comme 
celles de Boileau, ou plutôt de Saint-Amant ; mais ils 
réalisaient par avance le souhait de Fénelon, en " se 
" relâchant un peu sur la rime ". 

Parfois leurs poèmes, comme dans Berte aux grans 
pies, se divisaient en strophes ou stances, sur une asso- 
nance unique. D'autres fois, par exemple dans les 



CHANT I. 279 

poèmes satiriques du Miserere et de la Charité, on 
trouve des couplets sur deux rimes masculines et fémi- 
nines redoublées. Ailleurs, ce sont des rimes plates, 
comme dans X Histoire des Ducs de Normandie. Dans 
telle chanson de Thibaut de Champagne, le redou- 
blement et le mélange régulier des rimes forment 
une harmonie " dilettable à oïr". Même entrelacement 
de rimes et pareille musique chez Alain Chartier. 
Toutefois cet entrelacement ne fut établi en règle que 
par Jean Bouchet. Ronsard l'adopta et le fixa. Enfin la 
césure fut perfectionnée, non par Villon, mais par Le 
Maire des Belges, maître de Marot. 

Boileau commente ses deux vers,en note : " La plu- 
" part de nos plus anciens romans français sont en 
'' vers confus et sans ordre, comme le Roman de la 
" Rose et plusieurs autres. " Le roman de la Rose est 
écrit en vers de huit syllabes, et n'est point un de nos 
plus anciens romans. Il est d'environ 200 ans plus 
jeune que la chanson de Roland. 



" ViUon sut le premier, dans ces siècles grossiers, 
" Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers. 

*' Fairfax was he, who, in that darker âge, 
'* By his just rules restrain'd poetic rage. " 

(Dryden.) 

On dirait que Boileau a rimé ces vers et les suivants, 
d'après une page de Xâ. Pompe funèbre de Voiture. Boileau 
appréciait ce petit conte de Sarrasin ; il en reproduit 
(est-ce par hasard ?) les noms propres, ou même les 
expressions. A la suite des Italiens et des Espagnols, 
on voyait, dit Sarrasin, défiler dans ce joyeux convoi 
" nos vieux romanciers. On y voyait tous ceux qui ont 
** écrit depuis Philippe-Auguste jusques au grand roi 
" François. . . Ces romanciers étaient suivisd'une troupe 



280 L'ART POÉTIQUE. 



" de bonnes gens se lamentant pitoyablement. C'étaient 
" nos vieux poètes, que Voiture avait remis en vogue 
" par ses ballades, ses triolets et ses rondeaux. " 
Marot se distinguait au milieu de cette troupe ; c'est 
apparemment pour cela que Boileau lui a fait rimer 
des ballades, des triolets ç.\. des rondeaux. Après Marot, 
venaient, tenant " les quatre coins du grand drap... 
" Ronsard, Desportes, Bertaut et Malherbe ('). " Ce 
sont précisément tous les noms qui se suivent dans les 
vers de la Poétique. 

Voici la note de Brossette sur Villon : " François 
" Corbeuil, surnommé Villon, vivait dans le xv^ siècle, 
" environ 60 ans avant Clément Marot. Il était moins 
" connu par son nom propre que par celui de Villon, 
" qui, de son temps, signifiait yr/)^^;^ ('); ce titre lui fut 
" confirmé par une sentence du Châtelet, qui le con- 
" damnait à être pendu. Le parlement fut plus indul- 
" gent, et se contenta, en faveur de son génie pourles 
" vers, de le condamner à un bannissement perpétuel. " 

Toutefois ce fripon et pendard a tourné de jolis vers, 
et même çà et là dans ses strophes moitié bouffonnes, 
moitié tristes, on sent une inspiration plus ferme ou 

1. Œuv. de Sarrasin, Éd. de 1663, p. 264, 268, 274. 

2. Villon, dans son Épitaphe citée par le président Fauchet se recon- 
naît lui-même porteur de ce nom : 

" Je suis François (dont ce me poise) 
" Nommé Corbueil en mon surnom, 
" Né de Paris emprès Pontoise, 
" Et du commun nommé Villon... " 

{Recueil des plus belles pièces, t\.Q.. t. I, 2.) 

Mais est-il bien vrai que ce nom lui ait été donné comme une injure ? 
Huet prétend tout au contraire que ce nom était le vrai nom de famille 
de François dit Corbeuil : " Il n'est pas vrai qu'on lui ait donné le 
" sobriquet de Villon pour ses tromperies, comme Pasquier et Fauchet, 
" et après eux tout le monde l'a cru ; car il nous apprend lui-même dans 
" son Grand Testament (page 51), que son père s'appelait Maître 
" Guillaume de Villon. " (Huetiana.) 



CHANT I. 281 

plus forte. Sa ballade des Dames du temps jadis est 
célèbre, et le refrain : 

" Mais où sont les neiges d'antan ? " 

est et reste toujours neuf. Il en est de même de la 
ballade des Seignetws du temps jadis, avec ce refrain : 

^" Mais où est le preux Charlemaigne ? " 

son Tcstafnent a des échappées belles et hautes sur la 
mort et la vanité des grandes choses ou des grands 
hommes. Au lieu de dire que Villon débrouilla l'art 
des romanciers, mieux vaudrait dire, ce semble, qu'il 
Xagrandit, quand il ne se traîna point dans l'ordure. 
Car ce vaurien, dont Boileau fait un astre parmi les 
siècles grossiers, est un fort grossier personnage ; par 
exemple dans ses Repues franches. 

Le P. du Cerceau répète, à peu près, le jugement 
de Boileau sur Villon : '' Il fallait que l'auteur (Villon) 
" eût un goût de poésie bien naturel, pour avoir si 
" bien réussi dans un siècle où elle était encore très 
" brute ; comme il est aisé de le voir par les autres 
" pièces qui nous restent de ce temps-là, si l'on en 
" excepte celles de Charles d'Orléans. " Cette restric- 
tion esta sa place. On a, en effet, trouvé depuis Boileau 
" que Charles d'Orléans et Jean de Meung pouvaient 
" disputer la palme à François Corbeuil ; que même 
" ledit Corbeuil n'avait fait faire aucun progrès à la 
" poésie des vieux âges. " 

Chose peu croyable, Carel de Sainte-Garde fait 
preuve en cet endroit d'une science et d'une critique, 
beaucoup plus larges que celle de Boileau. Sa note, à 
propos de Villon et des anciens poètes de France, en 
dépit du ton déclamatoire, mérite attention : " Le 
" beau jugement du Satirique se fait voir encore dans 
" son Art Poétique, où, après avoir traité Ronsard 



282 L'ART POÉTIQUE. 



" avec le dernier mépris ('), il élève un certain Villon 
" jusqu'aux nues, comme ayant commencé à polir la 
" poésie française. 

" Ce Villon était un voleur de nuit, qui non seule- 
" ment tirait la laine, mais qui perçait les maisons 
" et montait aux fenêtres avec des échelles de cordes. 
" La cour de Parlement, lui faisant grâce, le bannit du 
" royaume (^), pour ces sortes de larcins, dont il de- 
" meura convaincu. Au reste il fut si fameux voleur, 
" que longtemps après lui, le mot de zJi//oMJier sigmûsL 
"yf/<??^/^r. C'est pourquoi Marot mit au commencement 
" des œuvres de ce personnage qu'il fit imprimer : 

" Prou de Villons pour villonner ; 
" Peu de Villons en bon saver {^). 

" Ne voilà-t-il pas un illustre ornement pour notre 
" poésie ; et la mémoire de ce grand nom ne rend-elle 
" pas le métier bien recommandable ? 

"Il (Despréaux) avait si beau faire paraître sur le 
" théâtre les plus signalés de nos vieux poètes, et imiter 
" Pétrarque, qui célèbre les Trouvadours de Provence, 
" dont la poésie italienne est descendue. Il pouvait 
" même enchérir sur lui, et produire Tkibauld, comte 
" de Champagne. 

" Que s'il ne voulait pas, ou si son peu de lecture 
" ne lui permettait pas d'aller si loin, que ne mettait-il 
"en la place de ce Villon, Odavien de Saint-Gelais, 
" évêqued'Angoulême, de la noble maison de Lusignan, 

I. Ce terme *' après avoir" n'est pas rigoureusement exact. Le juge- 
ment de Ronsard suit les éloges de Villon et de Marot. 
2,Rabelais dit qu'il se retira en Angleterre,à la cour du Roi Edouard V. 

( V. Recueil des plus belles pièces, etc. p. 3.) 
3. Colletet, {Art poét. 1655), traduit ainsi pour ceux qui ne savent 
point le Gaulois : 

" Peu de Villons en bon savoir ; 
" Trop de Villons pour décevoir. " 



CHANT I. 283 

" aussi poli pour le moins que ce misérable et qui 
" vivait dans le même temps ? — duquel déjà Mes- 
" sieurs de Sainte-Marthe avaient dit qu'il était le 
" premier qui avait su donner quelque grâce à la poésie 
" française... 

" Et pourquoi nous faire paraître en cet endroit 
" Marot, plutôt que du Bartas ? Marot a réussi dans 
" la raillerie, je l'avoue. Mais n'y a-t-il que la raillerie 
" qui fasse le poète (')?" 

Carel parle ici en poète, presque en érudit. Ce ne 
sont point les Allemands qui ont découvert le génie 
de notre du Bartas. Avant Goethe, Carel de Sainte- 
Garde, salué " poète ignorant " par Boileau, avait 
soupçonné le mérite du vieux gentilhomme huguenot 
qui rima le portrait du cheval, en ruant, hennissant et 
gambadant à quatre pattes. 



# 

" Marot, Ijientôt après, fit fleurir les ballades, 

" Tourna des triolets, rima des mascarades, 

" A des refrains réglés asservit les rondeaux, 

" El montra pour rimer des chemins tout nouveaux. 

" Spenser did next in pastorals excel, 

" And taught the nobler art of writing well, 

" To stricter rules the stanza did restrain. . . " 

(Dryden.) 

" Bientôt après " doit s'entendre d'un espace de 
quarante à cinquante ans ; mais, pour Boileau, " les 
" morts vont vite ". 

Marot a laissé des épîtres, des ballades, àç.s rondeaux, 
des épigrammes. On ne connaît de lui ni triolets, ni 
fnascarades. Boileau s'est probablement laissé induire 
en erreur par la lecture de quelque recueil du xvi^ 
siècle ; il en existait, de son temps, mais assez peu 

I. La Déf. des Beaux Espr., p. 67 et 68. 



284 L'ART POÉTIQUE. 



pourvus de critique et de discernement. Une autre 
hypothèse aussi probable est celle que nous avons 
insinuée plus haut; savoir que ce passage est une imi- 
tation peu approfondie de la Pofupe ftinèbre de Voiture. 
Au demeurant si Marot ne s'exerça point à tous 
les petits tours de force, dont Boileau lui fait honneur, 
toute la gent rimailleuse de cette époque s'y livra 
passionnément. Un contemporain de Marot, Antoine 
Héroet, énumère ces jeux de patience poétique, où 
s'usaient les minces génies du xvi^ siècle : 

" ...Chansons, Ballades, Triolets, 
" Motets, Rondeaux, Servants et Virelais, 
" Sonnets, Strambots, Barzelottes, Chapitres 
" Lyriques vers, Chants royaux et Épitres ('). " 

Et ce n'est pas tout. 

Pourquoi Boileau semble-t-il faire un grand mérite 
à Marot d'avoir rajeuni ces vieilles choses .'* On ne le 
voit pas clairement. Ce n'était point là une réforme 
sérieuse de la poésie française. Un vieux poète du 
xvie siècle, Claude Garnier, avait, non sans cause, 
félicité Ronsard d'avoir mis au rebut : 

" ces Triolets, 

" Ces Rondeaux, ces Ballades, 
" Ces équivoques fades, 
" Qui regorgeaient de fard, 
" Par avant que Ronsard 
" Eût branché l'ignorance 
" Pullulante en la France, 
" Du temps de nos aïeux 
" Trop peu malicieux (^). " 

Malgré ses services, Ronsard va être immolé par 
Boileau sur les autels du bon goût. 

Que pensait le xvii^ siècle des menues productions 

1. V. Goujet, t. XI, p. X47-8. 

2. Ibid., t. XIV, p. 242. 



CHANT I. 285 

OÙ s'aiguisa l'esprit de Clément Marot et de ses 
confrères ? 

1° La Ballade. Elle se composait, dit le P. Mour- 
gues, de trois couplets et d'un " envoi, où l'on met 
" quatre ou cinq vers, selon que le couplet est un 
" huitain on un dixain. Les ballades ont été fort en 
" vogue ; elles n'y sont plus tant: mais ce goût ancien 
" peut revenir ('). " 

Le P. Mourgues cite la Ballade atc Roi de La P'on- 
taine : 

" Roi vraiment roi, cela dit toutes choses, etc. " 

La Fontaine était un rajeunisseur, et son gracieux 
génie se prêtait bien à ces formes légères du temps 
jadis. Malgré cela, les ballades n'étaient plus démode. 
En vain le Vadius de Molière assurait-il que ; 

" La ballade pourtant charme beaucoup de gens ; " 

Trissotin pouvait lui répondre, en son nom, et au nom 
du public : 

" La Ballade, à mon goût, est une chose fade ; 

" Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps. " 

La Ballade était un jeu d'esprit, un compliment. 
Mais r "adresse à un prince ou aune princesse n'était 
" pas une loi, comme pour le Chant-Royal (^). " Elle 
n'avait aucun rapport avec le petit poème mystérieux, 
légendaire, naïf, que la littérature française, anglaise, 
ou allemande, intitule : Ballade. 

2° Les Triolets étaient et sont une des formes les 
plus délicates de la poésie malicieuse, fine, ou rieuse. 
Le P. Mourgues disait: " Le caractère du Triolet étant 
" essentiellement plaisant et un peu badin, on n'en fait 



I. Tr. de la Pocs. fr., IIP P. — 2. P. Mourgues, Ibid., loc. cit. 



286 L'ART POETIQUE. 

" guère sur des sujets graves, ni pour louer ; mais ils 
" sont admirables pour un trait de raillerie un peu sati- 
" rique ('). " 

Le triolet, est une sorte de rondeau de huit vers, 
dont les deux premiers ont un sens complet; " et toute 
" la finesse du triolet consiste dans les applications 
" ingénieuses que l'on fait de ces deux vers, que l'on 
" répète, en forme de refrain (^). 

La Fronde vit refleurir les triolets. Elle s'en servit 
contre le Mazarin; Condé en rima un contre le " brave 
" comte du Maure " ; Saint-Amant fit l'histoire du 
" Blocus de Pai'is, en triolets, après avoir, au début de 
" la pièce, donné le précepte et l'exemple de la mesure 
" et des retours : 

" Pour construire un bon triolet, 

" Il faut observer ces trois choses ; 

*' Savoir : que l'air en soit follet, 

" Pour construire un bon triolet ; 

" Qu'il rentre bien dans le rôlet, 

" Et qu'il tombe au vrai lieu des pauses : 

" Pour construire un bon triolet, 

" Il faut observer ces trois choses. " 

Citons encore une ou deux de ces strophes joyeuses; 
voici d'abord la disette : 

" Il n'est ni figue, ni raisin, 
" Il n'est amande, ni noisette, 
" Chez l'épicier notre voisin, 
' Il n'est ni figue ni raisin ; 
" On a vidé le magasin, 
" Quoi qu'en rapporte la Gazette ; 
" Il n'est ni figue, ni raisin, 
" Il n'est amande, ni noisette. 

Mais à la fin : 

1. Ibid., ch. IV. 

2. Ibid., ch. IV. 



CHANT I. 287 

" On voit entrer de toutes parts 
" Quantité de bêtes à corne ; 
" Porcs et moutons aux champs épars, 
" On voit entrer de toutes parts. 
" On en danse sur nos remparts ; 
*' Il ne faut donc plus être morne ! 
" On voit, entrer de toutes parts 
" Quantité de bêtes à corne. " 

Depuis la Fronde, les triolets avaient subi le sort 
de la Ballade. Notre siècle les a quelque peu remis en 
honneur. 

3'^ Les Mascarades indiquent par leur nom même 
leur objet poétique. Ronsard est l'auteur de " masca- 
" rades, combats et cartels faits à Paris et au carnaval 
" de Fontainebleau. " Bertaut, dont les vers suivants 
loueront la sage retenue, a laissé huit mascarades. 
Voici quelques-uns de ses titres : 

" Cartel pour les chevaliers de la Baleine ; — Récit 
' pour le ballet de douze dames couvertesd'étoiles d'or; 
' — Pour le ballet des princes vêtus de fleurs en bro- 
' derie ; — Pour un ballet de dames couronnées de 
' myrte ; — Pour un autre de seize dames, représen- 
' tant les vertus, dont la reine était une ; — Stances 
' pour le ballet des princes de la Chine ('). " 

Le nom de mascarades n'existait plus guère du 
temps de Boileau ; mais ce genre de poésies était fort 
goûté de la cour. Les ballets en étaient assaisonnés et 
le grand ouvrier de ces badinages était Benserade. On 
ne saurait donner un modèle plus choisi de ces petites 
œuvres, que les trois strophes intitulées: '' Pour le Roi, 
représentant un masque sérieux : 

" Masque, ne saurait-on deviner qui vous êtes ? 
" A cette mine haute, à tout ce, que vous faites, 
*' A ces traits de grandeur éclatants, glorieux, 



I. V. Goujet, t. XIV, p. 155. 



288 L'ART POETIQUE. 



" Et si fort au-dessus de tout ce que nous sommes, 
" A ce qui, malgré vous, s'échappe de vos yeux, 
*' Il faut que vous soyez la merveille des hommes. 

" Demeurer inconnu, c'est pour vous une affaire, 
" Et la seule, je crois, que vous ne sauriez faire : 
" Car en vous tout trahit le soin de vous cacher ; 
" Il n'est point pour cela de nuit assez profonde; 
" Aucun déguisement ne saurait empêcher 
" Qu'on ne vous prenne ici pour le premier du monde. 

" Ah ! je me doutais bien que vous étiez le maître, 

" Et votre procédé m'aide à vous reconnaître ; 

" Personne là-dessus n'est longtemps abusé. 

" Et l'Espagne, qui vient d'essuyer la bourrasque, 

" Voudrait que vous fussiez encore déguisé, 

" Tant vous lui faites peur, quand vous levez le masque ('). " 

4° Les Rondeaux étaient encore en faveur, comme 
nous le dirons, dans les notes du chant ii. " Le Ron- 
" deau comprend treize vers qui roulent sur deux 
" rimes seulement, dont la première est employée huit 
" fois, et l'autre cinq fois... On distribue ces rimes 
" dans deux stances de cinq vers, séparées par un 
" tercet, et on ajoute au bout du tercet et de la der- 
'* nière stance, un refrain, pris des premières paroles 
" du rondeau, qui tire son nom de ce qu'il semble 
" ainsi se reprendre, et tourner sur lui-même (^). 

L'un des plus fameux rondeaux est celui où Voiture 
marque les règles de ces treize vers tournant sur 
eux-mêmes : " Ma foi, c'est fait, etc. " 

Nous en citons un, que nous empruntons aux œu- 
vres du P. Commire. Il est imité, je crois, du Moineau 
de Catulle ; l'imitation vaut l'original ; c'est une élégie 
sur la mort d'un chat : 



I. Rec. des plus belles pièces, t. VI. 
3. Mourgues, op, cit. 



CHANT I. 289 

Mort de Griset. 

" Griset est mort ! Une noire Furie, 

" Des Ris, des Jeux, des Amours. ennemie, 

" En trahison a pris ce chat si beau ; 

" Pleurez, mes yeux, et vous fondez en eau ; 

" Vous n'avez plus rien à voir dans la vie. 

" Malgré cent tours d'une aimable folie, 

" Malgré sa peau tachetée et polie, 

" Sa longue queue et son petit museau, 

" Griset est mort. 

" Pour rendre honneur à son ombre chérie, 
*' De chats mignons une troupe choisie 
" Toutes les nuits s'en vient sur son tombeau 
" Verser le sang d'un rat ou d'un moineau ; 
" Puis miaulant d'un air triste, elle crie : 

" Griset est mort/ {')" 

Inutile de faire ressortir cette observation du P. 
Mourgues : " Le Rondeau est extrêmement gênant 
" par l'ordre et le nombre des mots qui doivent rimer 
"ensemble... "Néanmoins les vieux faiseurs de ron- 
deaux avaient encore enchéri sur ces difficultés, en 
créant les rondeattx redoublés, comptant 24 vers, sur 
deux rimes, partagés en six quatrains, et soumis à 
plusieurs autres entraves. " Aujourd'hui, écrit le 
" P. Mourgues, personne ne veut plus guère s'assu- 
" jettir à cela. Benserade en a fait quelques-uns ". 

Benserade en a fait un comme modèle, prodigieux 
tour de prestidigitation, dans le goût du rondeau 
simple de V^oiture. Il commence ainsi : 

" Si l'on en trouve, on n'en trouvera guère, 

" De ces Rondeaux qu'on xxomxxxQ redoublés .. . " (^) 

Ces poèmes à répétition ne sont point de la poésie; 
ce sont tout bonnement des jeux de société. 

I. Œuv., t. II, p. 348. — 2. Tr. de Poés.fr., IIP P. 

LAKT i'OETUiUli. IQ 



290 L'ART POÉTIQUE. 



" Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode, 
" Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, 
" Et toutefois longtemps eut un heureux destin. 

" Then Davenant came, who, with new-found art, 
" Chang'd ail, spoil'd ail, and had his way apart ; 
" His haughty muse ail others did despise, 
" And thought in triumph to bear off the prize ". 

(Dryden.) 

Le grand réformateur, ou créateur de la poésie 
française, l'arbitre du goût et du beau parler avant 
Malherbe, l'oracle consulté par le Tasse, ce roi des 
poètes auquel Charles IX adressa des vers écrits de sa 
main royale, est jugé bien sommairement, bien ingrate- 
ment par Despréaux et ses contemporains français. 

Je â\s français. Car les lettrés des nations voisines 
lui avaient conservé leur admiration des premiers 
jours (') : "Si nous voulions, disait Baillet en 1685, 
" nous arrêter au jugement des étrangers, qui ont eu 
" occasion de parler de Ronsard, nous n'aurions pas 
" d'exception à faire de l'estime générale dans laquelle 
" ils ont cru que ses poésies demeureraient toujours ; 
"et la France devrait conserver pour son poète des 
" sentiments aussi glorieux que le sont ceux qui parais- 
" sent s'être établis dans l'Italie, l'Allemagne et la 
" Hollande (^). " 

En France on oublie vite. 

Toutefois, moins de vingt ans avant \ Art Poétique, 
Ronsard était encore en possession de sa gloire, dans 
une bonne partie du royaume. Nous en avons le témoi- 
gnage, de Balzac. 

1. A la fin du XVI^ siècle, on étudiait Ronsard " publiquement", dit 
Claude Binet " aux écoles Françoises, de Flandres, d'Angleterre et de 
" Pologne, jusques à Danzick. '" {La l'ic de Ronsard.) 

2. Ju^. des Sav., t. IV, p. 457. 



CHANT I. 291 

Ronsard, écrivait Balzac ('). avait jadis été mis par 
le président de Thon et par Scévole de Sainte-Marthe, 
" à côté d'Homère, vis-à-vis de Virgile, et je ne sais 
" combien de toises au-dessus de tous les autres poètes 
" grecs, latins et italiens. Encore aujourd'hui, il est 
" admiré par les trois quarts du parlement de Paris, 
" et généralement par les autres parlements de France. 
' L'Université et les Jésuites (^) tiennent encore son 
" parti contre la cour et l'académie. 

" ... Je me brouillerais avec mes parents et avec mes 
" amis, si je leur disais qu'ils sont en erreur de ce 
*' côté-là. " 

Ronsard avait eu non seulement un " heureux 
destin ", mais la plus enviable fortune. Vers le temps où 
le pape Clément Vif I appelait le Tasse aux honneurs 
du Capitole, Ronsard, l'idole de son siècle, voyait des 
têtes couronnées s'incliner devant son génie. Charles 
IX lui disait : 

" Je puis donner la mort ; toi l'immortalité. " 

Elisabeth d'Angleterre, qui pouvait, hélas ! elle 
aussi, " donner la mort " — elle le prouva trop bien 
— admirait notre Ronsard peut-être plus qu'elle n'ad- 
mirait son Shakespeare. 

L'académie des jeux floraux de Toulouse décerna 
une Minerve d'argent au grand poète; la reine Marie 
Stuart fit plus ; elle nomma Ronsard " Apollon ! " 
Cette généreuse et infortunée victime d'Elisabeth 
offrit à Ronsard un buffet de deux mille écus. Parmi 
les ornements de ce buffet se voyait un vase en forme 
de rosier, représentant le Parnasse; et sur ce Parnasse 
fleuri, un Pégase; le tout accompagné de ce vers : 

1. Entretien XXXI. 

2. Donc, une fois au moins l'Université et les Jésuites furent du 
même avis. 



292 L'ART POETIQUE. 



" A Ronsard, l'Apollon de la source des Muses ". 

Boileau eût été fier d'un tel cadeau ! 

Vauquelin nommait aussi Ronsard " Apollon ". 
Régnier mettait l'auteur de la Franciade sur la même 
ligne que les auteurs de X Enéide et de la Jérusalem 
délivrée ('). 

Malherbe lui-même, qui, le premier, essaya de 
détrôner Ronsard, avait commencé, selon son expres- 
sion, par " ronsardiser'\ Mais quand il eut malherbisé, 
le " terrible arrangeur de syllabes " méprisa son maître. 
Le docte Baillet raconte ainsi le revirement d'idées 
et de goût chez Malherbe : " Il semble que la gloire 
' de détromper entièrement le public ait été particu- 
' lièrement réservée à Malherbe. Comme ce nouveau 
' réformateur de notre langue et de notre poésie se 
' l'était assez persuadé de lui-même, il ne crut pas 
' devoir faire la moindre grâce à un homme, qu'il 
' n'accusait de rien moins que d'avoir gâté tous les 
' esprits de la Cour et du Royaume ; et non content 
' de s'être rendu, par un exemple inouï, partie, accu- 
' sateur, témoin et juge du pauvre Ronsard, il ne fut 
' pas honteux de se faire encore son bourreau, parce 
' que son zèle et sa colère ne trouvaient pas leur 
' compte dans l'indulgence des autres critiques de son 
' temps, qui ne jugeaient pas le crime de Ronsard si 
' énorme. 

'' En effet M. de Balzac nous apprend en plusieurs 
' endroits de ses ouvrages, que Malherbe eut le cou- 
' rage et la patience d'effacer de sa propre main tous 
' les ouvrages de Ronsard, sans en épargner une seule 

I. " Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des ânes, 

" Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons, 
" Allons comme eux aux champs et mangeons des chardons (*)! ' 
'. Sat. JX. 



CHAKT I. 293 

" syllabe {'). Cette rigueur excessive a déplu à beau- 
" coup de monde (-). 

Donc, Boileau n'est pas le premier qui ait fait le 
procès, ou prononcé le verdict capital contre Ron- 
sard. En cela, comme en tant d'occasions, Boileau 
imite et répète. Mais on est heureux d'entendre un 
contemporain de Boileau constater les répugnances 
nombreuses que soulevèrent la cruauté et l'ingratitude 
poétiques de Malherbe. 

Le vers 

" Et toutefois longtemps eut un heureux destin " 

inspire à Pradon de lugubres réflexions sur la fragilité 
de la gloire humaine ; là-dessus Pradon crie à Des- 
préaux, comme l'esclave au triomphateur romain : 
Songe que tu es homme ! " Jamais Ronsard, que JM. 
" D*** traite avec tant d'indignité, a-t-il fait un si 
" méchant vers que celui-ci: Et toutefois longtemps etc. ? 
" En vérité Ronsard, qui fut nommé le Prince des 
" poètes français, dont le génie fut si élevé, pour qui 
" les Rois et les peuples eurent tant d'admiration, est 
" bien mal traité par un poète moderne, qui paraîtra 
" peut-être dans cent ans plus ridicule que Ronsard ne 
" le paraît àprésent.On ne peut pas répondre de l'ave- 
'' nir. Tout change, et particulièrement en France, où 
" la langue n'a pas été fixe jusqu'à présent, et n'a pas 
" encore eu de règles certaines comme la latine. Nous 
" voyons Balzac, l'admiration de son temps, tourné en 
" ridicule par M, D*** ; et tel qui croit bien parler 

1. " Il avait effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en cotait à la 
" marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Coulomby et quelques 
" autres de ses amis, le feuilletaient sur sa table, et Racan lui demanda 
" s'il approuvait ce qu'il n'avait point tf(st.cé.Pas plus que le reste^à\\.-\\.... 
" Tout à l'heure, il acheva d'effacer le reste. " (Racan, Ed. Latour, t. I, 
p. 272-3.) 

2. Jyg. des Sav., t. IV, p. 46c. 



294 L'ART POÉTIQUE. 



" aujourd'hui ne parlera pas peut-être si bien dans 
'* le siècle suivant ; à moins que MM. de l'Académie 
" française ne nous donnent des règles certaines de 
" notre langue... 

" L'on doit toujours traiter avec respect les grands 
" auteurs qui ont enrichi et ennobli la poésie et la 
" langue française. Et peut-être, malgré tous les dogmes 
" que M. D*"^* veut nous donner, on pourrait lui 
" appliquer ces deux vers qu'il fait contre Ronsard, et 
•' que du moins sa muse à son tour pourra vo/?', datis 
" l'âge suivant, etc " (') 

A part cette prophétie, le morceau de Pradon est 
sensé. N'est-ce pas plaisir de l'entendre dire qu'il faut 
" traiter avec respect les grands auteurs? " Carel de 
Sainte-Garde s'élève, à propos des mêmes vers, jus- 
qu'à l'éloquence. Il rappelle \ heureux destin de Ron- 
sard ; et répondant aux deux passages (ch. i et ii), où 
Despréaux censure *' ce divin personnage" , Carel 
s'écrie : " Le censeur blasphème (car l'on ne peut 
" pas user d'un autre terme lorsqu'un malheureux 
" s'attaque à une divinité); il blasphème, dis-je, en deux 
" endroits contre Ronsard. Dans sa censure il se con- 
"• i redit. En l'une, il l'accuse d'être trop enflé; et en 
" l'autre, il l'accuse de s'abaisser trop. Mais ce divin 
" personnage n'a pas besoin de défenseur... 

" L'antiquité latine, ni la grecque, n'a point produit 
" d'homme plus né qu'il était à la poésie. Il avait l'ima- 
" gination très vive et très féconde, si bien qu'il ne for- 
'■ mait jamais que desimagesbien faites et enproduisait 
" sans nombre sur toutes sortes de sujets. Aussi a-t-il 
'' composé tout seul plus de volumes que trois ou quatre 
" poètes n'auraient su faire. Vous trouverez en lui 



I. A'''''^ Rem. etc., p. 



CHANT I. 295 

Pindare, Horace, Callimaque, Anacréon, Théocrite, 
Virgile et Homère... 

" Les princes étrangers ne dédaignaient point de lui 
écrire, non plus que notre roi Charles neuvième, qui 
voulut bien lui témoigner en vers l'estime qu'il faisait 
de lui. La reine Elisabeth d'Angleterre, ce prodige 
d'esprit et de prudence et qui se connaissait à toutes 
les belles choses, lui envoya un diamant de six mille 
écus. Cette gloire qui l'accompagna pendant sa vie, 
ne l'abandonna point après sa mort ; et tandis que 
notre langue durera, il sera en vénération aux per- 
sonnes de capacité, et qui ne seront point touchées 
d'envie (')." 



" Mais sa muse en français parlant grec et latin, 
" Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, 
" Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. 

Le Père du Cerceau reproduit en vers légers tout 
ce passage, dans un panégyrique de Boileau. Il peint 
Phébus-Apollon travesti par Ronsard : 

" Comment Ronsard et sa Pléiade, 

" Dont un temps le règne a duré, 

" Dans leur grotesque mascarade 

" Nous l'avaient-ils défiguré ! 

" Crasseux, déguenillé, maussade, 

" Plus bigarré qu'un Arlequin : 

" Affublé d'un vieux casaquin, 

" Fait à peu près à la françoise, 

" Mais d'étoffe antique et gauloise, 

" Sans goût, sans air, le tout enfin 

" Brodé de grec et de latin. 

" C'était dans ce bel équipage 

" Qu'Apollon noir comme un lutin, 

" Se faisait partout rendre hommage. 

" Mais, après un long esclavage, 

I. La dé/, des Beaux Espr., art. VIII, p. 29-31. 



296 L'ART POETIQUE. 



" Enfin Malherbe en eut pitié, 
" Et l'ayant pris en amitié, 
" Lui débarbouilla le visage, 
" Et le remit sur le bon pié, 
" Renvoyant à la friperie 
" Ses haillons et sa broderie. 

" Alors dans le sacré vallon, 
" On décria la vieille mode ; 
" Et Malherbe sous Apollon 
" Fit publier un nouveau code, 
" Défendant ces vieux passements, 
" Qu'avec de grands empressements 
" On allait chercher pièce à pièce, 
" Au Latium et dans la Grèce. 

" Ronsard en fut triste et marri, 
" Perdant beaucoup à ce décri ; 
" Il en pleura même, et de rage 
" Il se soufifleta le visage, 
" Et s'alla cacher dans un trou, 
" En se souffletant tout son soû. 
*' Les Muses n'en firent que rire, 
" Et demandaient par quel hasard 
" Ronsard si vanté pour bien dire, 
" Donnait des soufflets à Ronsard ('). 

Ronsard avait-il prévu ce " retour grotesque ? " On 
pourrait le soupçonner. Il ne se faisait point illusion 
sur les difficultés de son langage grec et latin ; il avait 
même écrit, à la fin du iv^ Livre de sa Franciade (^) : 

1. Rec. depoJs. div., par le R. P. du Cerceau, Nouv. Édit. — Le Grand 
l'révôt du Parnasse {Qo\\Qa.u). p. iii et II2. " Donner des soufflets à 
Ronsard " signifiait, avant Malherbe, faire une faute de français. — Un 
confrère du P. du Cerceau avait, quarante ans auparavant, dit les 
mêmes choses en style plus grave : " Du Bartas et Ronsard ont eu tout 
" le génie dont leur siècle était capable. Mais comme les poètes français 
" étaient ignorants, ils affectèrent de faire l'un et l'autre les savants, pour 
'■ se distinguer du commun ; et ils se gâtèrent l'esprit, par une imitation 
'■'■ des Poètes grecs très mal entendue. " (P. Rapin, Réflex. sur la Poét.) 

2. Édit. de 1529, p. 214. 



CHANT I. 



297 



" Les Français qui ces vers liront, 
*' S'ils ne sont et Grecs et Romains, 
" En lieu de mon livre, ils n'auront 
" Qu'un pesant fardeau dans les mains. " 

D'après Brossette, Boileau proposait comme exemple 
de ce ridicule mélange le vers du sonnet 68^ (Liv. I) 
de Ronsard : 

" Êtes-vous pas ma seule entéléchie ? " 
Puis ceux du Tombeau, ou de l'épitaphe, de Margue- 
rite de France et de François I^^ : 

" Ah ! que je suis marri que la Muse Françoise 
" Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise: 
" Ocymore, dyspotme, oligochronien ! 
" Certes, je les dirais du sang Valésien ('). " 

L'un des plus parfaits échantillons de cette langue 

franco-grégeoise est assurément cet extrait de \ Hymne 

de Bac chus : 

" O cuisse-né Bacchus, mystique, hyménéen, 

" Carpime, évaste, agnien, manique, linéen, 

" Evie, euboléen, baladin, solitaire, 

" Vengeur, satyre, roi, germe des dieux et père, 

" Martial, nomien, cornu, vieillard, enfant, 

" Paean, nyctélien ! Gange vit triomphant 

" Ton char enorgueilli de ta dextre fameuse, 

" Qui avait tout conquis jusqu'à la mer gemmeuse (^). " 

1. M. Petit de JuUeville {Notions sur la Langue franc. l2>2>'^){aiït remar- 
quer comment " on a cité cent fois, mais mal à propos et sans les com- 
*' prendre, les vers oîi Ronsard se plaint que 

la muse françoise 
" Ne se peut exprimer comme fait la grégeoise : 
" Ocymore, dyspotme, oligochronien. 
" On n'a pas vu, dit-il, que, dans ce vers, Ronsard déclare précisément 
" l'impossibilité, l'inconvenance qu'il y aurait à mêler au français des 
" mots calqués sur le Grec et le Latin. " L'observation est juste. Mais 
ne voit-on pas aussi dans ces vers un regret de Ronsard et une fâcheuse 
tendance à parler grec en français : Ah ! que je suis marri !... 

2. Hym. de Bacclnis à Jean Briiton. — Ces vers sont-ils réellement de 
Ronsard?... Ne sont-ils pas plutôt de Bertrand Bergier? V. Éd. de 
Blanchcmaii), t. \'I. p. 377. 



298 L'ART POÉTIQUE. 



N'est-ce pas le cas de demander , comme dans 
Rabelais : " Quel diable de langaige est cecy ? " — 
Desmarets avait, longtemps avant Boileau, saisi le 
côté prétentieux de cette langue ronsardienne. Il en 
avait fait une critique fort plaisante dans ses Vision- 
naires. Le style de cette satire vaut bien celui de Boi- 
leau. Le poète "visionnaire" et ronsardisant, Amidor, 
s'exclame, dans un accès de " phébique fureur ". 

"... J'entrevois les brigades 
" De ces dieux chèvre-pieds et des folles Ménades, 
" Qui s'en vont célébrer le mystère Orgien 
" En l'honneur immortel du Père Brcmien. 
*' Je vois ce Cuisse-né, suivi du bon Silène, 
" Qui du gosier exhale une vineuse haleine, 
" Et son âne fuyant parmi les Mimallons, 
" Qui les bras enthyrsés courent par les vallons. 
" Mais où va cette troupe? Elle s'est égarée, 
" Aux solitaires bords du flo-flottant Nérée... ('). " 

Charles Sorel est peut-être celui de tous les auteurs 

contemporains de Boileau, qui résuma le mieux les 

réformes de langage, entreprises par la Pléiade : " Ron- 

* sard, Jodelle, du Bartas et plusieurs autres poètes 

' de leur temps, ont bien eu envie de faire changer 

' de forme au langage français, et de le rendre à 

' moitié grec, comme on prétend qu'il vient aussi de 

' Grèce en partie (?). Ils ne nommaient ni les dieux 

' ni les hommes que par des noms d'origine, emprun- 

' tés de divers lieux et de diverses choses. Ils appe- 

" laient h.y^o^o'a pataréaii et thymbréan; ils parlaient 

" de Vonde aganippide et ô.ç.s piérides sœurs ; de sorte 

" qu'à tous coups ils avaient besoin de commentaire. 

"Ils usaient de mots composés, covi\xï\e porte- flèches 

" et porte-flambeaii, et d'autres qui n'ont pas tant 

I. Les Vtsionn., acte I, se. 3. 



CHANT I. 299 

" de grâce dans la langue française que dans la 
" grecque ('). 

" Us ne manquaient point de diminutifs, à la mode 
'' des italiens, comme doucelette, tendrelette, mignar- 
" delette (=). " 

En général, le xvii^ siècle, dans ses critiques de 
Ronsard, ne voit qu'un génie " brouillant tout ", par- 
lant " grec et latin " en français; il semble qu'on n'ait 
alors saisi que par les petits côtés la tentative du vieux 
et très hardi poète. — " Balzac, dit Brossette, reproche 
" à ce poète ses licences outrées, ses négligences, son 
" affectation à confondre les idiomes et charger son 
" français de grec et de latin. " 

Le bon La Fontaine daube lui-même le pauvre Ron- 
sard, et pour des causes semblables : 

" Ronsard est dur, sans goût, sans choix, 
" Arrangeant mal ses mots, gâtant par son françois 
" Des Grecs et des Latins les grâces infinies. 
" Nos aïeux, bonnes gens, lui laissaient tout passer, 
" Et d'érudition ne se pouvaient lasser; 
" C'est un vice aujourd'hui (3). " 

On a entendu le P. du Cerceau se plaindre, en vers, 
des travestissements gréco-latins de notre Apollon; 
voici comme il le juge en prose " Ces messieurs (de la 
" Pléiade) crurent embellir notre langue, en l'obscur- 
" cissant; ce fut un mérite, que de se rendre inintelli- 
" gible;et la chose fut poussée si loin, que, du vivant 

1. Charpentier, le savant, condamnait aussi cette témérité : " La 
" Poésie... de Ronsard et de ses contemporains se plaisait à cette 
" audace dithyrambique ; à la composition insolente de mots extraor- 
" dinaires. Elle appelait Jupiter tue-géant, le QX&Xporte-flatnbeaux. Elle 
" appelait une bouche prophétique \xa. gosier inâche-laurier. C'était une 
" langue nouvelle. " De VExcell. de la Lang. Fr., t. II, p. 628-629. 

2. Op. ci t., ^. 355. 

3. Lettre à Racine, 6 juin 1686. 



300 L'ART POETIQUE. 

" même de Ronsard, il fallut un commentaire à ses 
" poésies ('). " 

Fénelon a reproduit en les complétant les jugements 
de son siècle sur l'auteur de la Franciade : " Ronsard 
" avait trop entrepris tout à coup. Il avait forcé notre 
" langue par des inversions trop hardies et obscures; 
" c'était un langage crû et informe. Il y ajoutait trop 
" de mots composés, qui n'étaient point encore intro- 
" duits dans le commerce de la nation; il parlait 
" français en grec, malgré les Français mêmes. " Ce- 
pendant Fénelon s'élève au-dessus de ces critiques 
ressassées ; et, au même endroit, l'archevêque de 
Cambrai rend quelque justice aux innovations du 
gentilhomme abbé de Saint- Cosme : " Il n'avait pas 
" tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route 
" pour enrichir notre langue, pour enhardir notre 
"poésie, et pour dénouer notre versification nais- 
" santé ('). " 

Non, Ronsard n'avait pas tort. Il s'abusa seulement 
sur le choix des moyens; il oublia que c'est au peuple 
qu'il appartient de faire sa langue. Je me trompe; il ne 
l'oublia point : mais à cette langue franche, nerveuse, 
intelligible, il mêla ce jargon renouvelé des attiques, 
bon pour les Erasme et les Etienne. Ronsard aurait 
dû, pour sa gloire et pour le succès de son beau rêve, 
s'en tenir aux conseils qu'il dictait à ses propres amis. 
[Il voulait qu'ils employassent les mots d'origine fran- 
çaise, créés, façonnés, employés par les populations 
de nos provinces, soit du nord, soit du midi. S'il avait 
suivi ses préceptes, avec discernement, il aurait gran- 
dement enrichi notre vocabulaire et sauvé son nom 
de reproches trop mérités. 

1. Réfl. sur la poés. fr., Éd. de l'abbé Genest, 1730, p. 16. 

2. Lettre à l'Acad., ch. V. 



CHANT I. 301 

Cette remarque se lit dans presque tous nos traités 
modernes de littérature. Je ne m'y appesantirai pas; 
les redites engendrent le dégoût. Mais le xvii^ siècle, 
par la plume du jeune avocat lyonnais, semble avoir 
fait un nouveau sujet de blâme pour Ronsard, de cette 
heureuse initiative. Écoutons Brossette : " Ronsard 
" conseillait d'employer indifféremment tous les dia- 
" lectes. (Préface sur la Franciade): " Et ne se faut 
" soucier, dit-il ailleurs, si les vocables sont gascons, 
" poitevins, normands, manceaux, lyonnais, ou d'autres 
" pays. (Abrégé de l'Art Poétique.) " 

La citation de Brossette n'est pas complète; par- 
tant elle est fausse. Elle ne marque point les restric- 
tions que Ronsard imposait à ce choix " de vocables ", 
restrictions qui justifient l'audace de ce projet. Je 
transcris, tel qu'il est, le passage de \ Abrégé de l'Art 
poétique : '' Tu sauras dextreinent choisir et approprier 
" à ton œuvre les vocables plus significatifs des dia- 
" lectes de notre France, quand ceux de ta nation ne 
'' seront assez propres ni signifiants ; ne se faut sou- 
" cier s'ils sont gascons, poitevins, normands, lyon- 
" nais, ou d'autres pays, pourvu qtt'ils soient bons, et 
" que proprement ils expriment ce que tu veux dire {'). " 

Avec ces correctifs, omis par Brossette, Ronsard 
et ses disciples eussent fait une œuvre très digne de 
los; grâce à eux notre langue ne serait point " appau- 
" vrie, desséchée et gênée ", comme Fénelon s'en 
plaignait, quelques mois avant de mourir. 

Boileau ne se contenta point de porter contre Ron- 
sard les condamnations rimées de \ Art Poétiqzie. Ce 
n'était pas assez, selon lui, de réprouver la muse gré- 
geoise de son devancier; il ajoute, dans ses Réflexions 

I. Éd. de 1592, p. 405, 



302 L'ART POETIQUE. 

critiqties : " ce n'est donc point la vieillesse des mots 
" et des expressions dans Ronsard, qui a décrié Ron- 
" sard; c'est qu'on s'est aperçu tout d'un coup que les 
" beautés qu'on y croyait voir n'étaient point des beau- 
" tés; ce que Bertaut, Malherbe, de Lingendes et 
" Racan qui vinrent après lui, contribuèrent beaucoup 
" à faire connaître ('). 

Alors, il n'y aurait plus rien, absolument rien, de 
louable dans les poèmes de Ronsard. Boileau exagère. 
Ronsard et Boileau furent d'une trempe poétique 
toute différente ; ils eurent des qualités fort diverses 
d'esprit, d'imagination, de goût. Ils semblent n'avoir 
eu de commun qu'une pénible infirmité; Ronsard jeune 
encore, et Boileau, en sa vieillesse chenue, devinrent 

sourds. 

# 

" Ce poète orgueilleux trébuché de si haut, 

Avec quelle compassion le xvii^ siècle regarda ce 
grand poète découronné de son prestige et traîné aux 
gémonies par Malherbe! Personne toutefois n'a poussé 
le mépris de Ronsard plus loin que ne fit le patriarche 
des Jansénistes : " C'a été, écrit Arnaud, un déshon- 
" neur à la France d'avoir fait tant d'estime des pi- 
" toyables poésies de Ronsard (^). " La France eut à 
rougir de déshonneurs plus regrettables que celui-là! 
Qui dit trop, dit peu de chose. 

La Gîierre poétique de M. de Callières met en 
relief, par le moyen d'une fiction, le haut mépris des 
poètes sujets de Louis XIV pour le poète ami de 
Charles IX. D'après Callières, le parti des modernes 
avait élu sur le Parnasse, le grand Corneille pour son 

1. VII« Réjl., 1693. 

2. Lettre à Perrault^ mai 1694. 



CHANT I. 



303 



généralissime; tous, sauf le P. Le Moyne, avaient ap- 
plaudi à cette élection. Alors, " on vit arriver à pas 
*' lents le bonhomme Ronsard, qui demeurait au pied 
" de la montagne; il avait eu beaucoup de peine à 
" monter jusqu'au haut, à cause d'une espèce d'asthme 
" qu'il avait contractée pour avoir trop chanté. Il pré- 
" tendait qu'en faveur de son âge, et de la qualité 
' qu'on lui avait donnée pendant sa vie de Prince des 
" Poètes françois, tous ceux de cette nation le choi- 
" siraient pour leur général. Mais il fut fort surpris, 
/' lorsqu'il vit cet emploi rempli par Corneille : Quoi! 
" dit-il, messieurs, d'une voix enrouée et tremblante, 
" où est l'honneur de la France, de me préférer un 
" poète de théâtre? A-t-on oublié que j'ai fait la Fran- 
" ciade? Est-ce ainsi qu'on guerdo7ine mes labeurs? 
" Est-ce le los que j'ai mérité, pour avoir tiré la poésie 
" pour ainsi dire du néant? O temps! ô mœurs! Que 
"diront tous les poètes Grecs? Que dira le divin 
" Homère d'un si mauvais choix? 

" Corneille se sentant offensé de ce discours et de la 
" louange que Ronsard donnait à Homère, l'ennemi 
" capital des Modernes: — Je ne mérite pas donc, à 
•' ton avis, le Géné.ralat, que ces Messieurs m'ont dé- 
" féré ? dit-il. — Non, sans doute, répondit Ronsard. 

" Alors Corneille, levant le bras : 

" — Ton insolence, 
" Téméraire vieillard, aura sa récompense ! 

" dit-il à Ronsard, en lui donnant un grand soufflet qui 
" le jeta à ses pieds. Ce coup d'autorité fit un fort 
" bon effet. Tous les poètes dramatiques approuvè- 
" rent la vigueur que Corneille avait témoignée en 
" cette occasion. Il n'y eut que les Poètes Epiques, 
" qui en murmurèrent entre leurs dents ; mais comme 



304 J-'ART POETIQUE. 

" les rieurs n'étaient pas de leur côté, ils n'osèrent rien 
" dire. 

" Chapelain se contenta de s'approcher de Ron- 
" sard, de lui aider à se relever, et de le reconduire 
" au bas de la montagne, où ils demeuraient ensemble, 
" et où ils avaient contracté une étroite amitié, à 
" cause de la conformité d'humeur, de génie et de 
" langage qui était entre eux ('). 

Et ces deux grands débris se consolèrent !... 
Pauvres grands hommes ! que de soufflets ! 

La Mothe ne se borne pas à signaler l'oubli profond 
où gît Ronsard ; il doute même que la postérité puisse 
jamais songer à rouvrir ce tombeau : " Ronsard, dit 
** La Mothe, ne laissa pas d'être l'admiration de son 
*• siècle ; mais sa gloire ne lui survécut guère ; et il 
" est enfin tombé dans un oubli, dont il n'y a pas d'ap- 
" parence qu'il se relève. Il est vrai que Pindareeut à 
" peu près la même fortune " (^). Aujourd'hui, Pin- 
dare est encore de mode; Ronsard est aux trois quarts 
ressuscité à la gloire; et La Mothe... O temporal 
C'est le cas de répéter avec Pradon : '' Tout change, 
" et particulièrement en France ". 

Perrault admira aussi ce retour des choses hu- 
maines en la personne de Ronsard. Mais il s'en réjouit, 
et tâcha d'en profiter au compte des Modernes. Quoi 
d'étonnant si Ronsard est méconnu, décrié, honni ? 
Ronsard est un " Ancien " ; son époque est arriérée; 
le progrès, c'est nous ! Voilà, en bref, tout l'argumjnt 
de Perrault. Citons-en quelques phrases : Ronsard 
avait conquis " les suffrages de la Cour, de la ville et 
" de toute la France ; jusques-là qu'il passa en com- 
" mun proverbe que, de faire une incongruité dans la 

1. Hist. poét. de la guerre, etc. Édit. de 1688, p. 56-58. 

2. Odes de M. de la M, Disc, sur la poésie, 4^ Éd. 1713, p. 65. 



CHANT I. 305 

" langue, c'était donner un soufflet à Ronsard. Il est 
" vrai que les choses ont bien changé depuis ; car dès 
" que le commun du monde a commencé à savoir quel- 
" que chose, la poésie de Ronsard a paru si étrange 
" (quoique ce poète eût de l'esprit et du génie infini- 
" ment), que, du comble de l'honneur où elle était, 
" elle est tombée dans le dernier mépris. 

" Quand Ronsard a commencé à briller dans le 
" monde, il n'y avait peut-être pas à Paris douze car- 
" rosses, douze tapisseries, ni douze savants hommes. 
" Aujourd'hui toutes les maisons sont tapissées; toutes 
" les rues sont pleines d'embarras ; et on aurait peine 
" à trouver une personne, qui n'en sût pas assez pour 
" juger raisonnablement d'un ouvrage d'esprit {'). " 

Quel progrès ! 

# 

" Rendit plus retenus Desportes et Bertaut. 

" Davenant... etc. 

" Till the sharp-sighted critics of the tiraes 
" In their Mock-Gondibert expos'd his rhymes ; 
" The laurels he pretended did refuse, 
" And dash'd the hopes of his aspiring Muse. " 

(Dryden.) 

Marot, Ronsard, Desportes, on les retrouve tous 
les trois nommés et jugés ensemble, dans \ Art poétiqtie 
de leur contemporain Vauquelin. Vauquelin dit que 
Marot " eut l'honneur... des Coqs-à-l'âne "; que Ron- 
sard, " le grand Ronsard ", est " de France l'Apollon "; 
et que Desportes peut mêler la satire " parmi les 
" travaux de l'étude sacrée " (^). 

Desportes avait, comme Marot, et mieux que Marot, 
traduit les psaumes ; saint François de Sales avait 
même quelque estime pour cette paraphrase de l'abbé 

I. Parall. etc. 2« Édit., t. I, p. 66-7. — 2. L. II. 

l'art poétique. " 2S 



306 L'ART POÉTIQUE. 



de Tiron ('). Desportes eut du talent, mais il eut sur- 
tout du succès. Il jouit d'une fortune aussi enviée des 
poètes, qu'elle leur est peu habituelle. Desportes vit 
ses poèmes largement payés en beaux écus. — " On 
" en peut juger par Rodomont, qui lui valut 8,000 écus 
" de la part de Charles IX, et qui n'est pas son meil- 
" leur ouvrage. L'Amiral de Joyeuse lui donna, pour 
" un sonnet, l'Abbaye de Tiron, qui rapportait alors 
" trente mille livres ; ce qui doit faire penser que 
" Desportes vécut au siècle d'or de la poésie. 

" Balzac disait que ses vers lui avaient acquis un 
" loisir de dix mille écus de rente, ce qu'on peut regar- 
" der comme un écueil contre lequel dix mille poètes 
" se sont brisés. Henri III lui dit un jour : J'augmente 
" votre pension ; parce qu'il parut devant ce Prince 
** avec un habit négligé (^)." 

Les vers de Desportes sont du genre de ceux que 
Molière nomme " doux, tendres et langoureux"; ils 
ont de l'harmonie, ils sont français ; mais ses poésies 
profanes sont peu fournies d'idées. Malherbe les traita 
impitoyablement comme celles de Ronsard. Malgré le 
jugement violent de Malherbe, des Yveteaux décerna 
à Desportes l'éloge que Boileau donne à Villon. Selon 
des Yvetaux, le chaos régnait, avant Desportes, dans 
le royaume de poésie ; mais 

1. "-Les Psaumes de Z?rt7'/^, traduits, ou imités par Desportes, ne vous 
" sont nullement ni défendus, ni nuisibles ; au contraire tous sont profita-' 
" blés; lisez-les hardiment et sans doute : car il n'y en a point. " {Lettre à la 
Préddentc Brulart, novembre, 1664.) Ce jugement porté par un Docteur 
de l'Église est grandement honorable pour Desportes. Malheureusement 
on ne peut louer et recommander ainsi les autres productions de ce poète 
de Cour. 

2. Sab. de Castres, Tr. S. de Litt. — Bah. Ettt. VIIL i^^ h. Il paraît 
que ce favori des muses ou des rois sut faire bon usage de ces flots 
d'or et les déversa sur ses frères du Parnasse. 



CHANT T. 307 

" De tant d'esprits confus Desportes nous dégage, 
" Et la France lui doit la règle du langage ('). " 

Desportes et Ronsard biffés par Malherbe furent pour 
le satirique Régnier des maîtres dignes d'admiration, 
héritiers des trésors antiques. Dans sa iii^ Satire, 
Régnier demande poétiquement conseil au marquis de 
Cœuvres : 

" Dois-je, las de courir, me remettre à l'étude, 

" Lire Homère, Aristote; et, disciple nouveau, 

" Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau, 

" Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes 

" Ont rapporté du champ sur leurs épaules fortes; 

" Qu'ils ont, comme leur propre, en leur grange entassé, 

" Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé? " 

Bel éloge et en fort beaux vers. Néanmoins il ne 
faut point oublier que Régnier était le neveu de 
Desportes. Rien d'étonnant qu'un neveu s'anime en 
célébrant les louanges d'un oncle, dont il s'applaudit 
ailleurs (^) de suivre les traces : 

" Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit. " 

Desportes eut un neveu célèbre; et Bertaut une 
nièce fameuse, M"^^ de Motteville, l'auteur des Mé- 
moires. C'est une ressemblance de plus entre ces deux 
poètes, qui marchent côte à côte et de front, dans les 
Recueils et les histoires littéraires. Il en est d'autres. 
Bertaut comme Desportes, imita les Psaumes en vers. 
Desportes obtint une abbaye et Bertaut un évêché. 
Bertaut se déclare en poésie le disciple reconnaissant 
de son émule. Est-ce bien, comme Boileau le prétend, 
la chute de Ronsard, qui inspira la " retenue " à sesdeux 
successeurs? L'affirmation de Boileau est une louange, 

1, V.J. Vaudon,"^z/a«/ Malherbe^ 1882, p. 170. 

2, Sat. IX. 



308 L'ART POÉTIQUE. 



mais non pas une preuve ; Bertaut dit au contraire qu'il 
doit à Ronsard la flamme inspiratrice. Il raconte en 
jolis alexandrins que la muse de Ronsard et" les beaux 
vers " de Desportes éveillèrent et encouragèrent son 
génie. Il écrit à l'auteur delà Franciade : 

" Je n'avais pas seize ans, quand la première flamme 
" Dont ta Muse m'éprit s'alluma dans mon âme... 
" Je te prins pour patron, mais je pus moins encor 
" Avec mes vers de cuivre égaler les tiens d'or. " 

Voilà la vraie cause qui " retient" l'abbé de Tiron 
et l'évêque de Séez. Ils n'ont à leur service que des 
vers "de cuivre"; leurs ailes ne s'élèvent qu'à mi- 
côte; ils ne chantent que des sujets mitoyens. Au reste, 
ce ''plus retenus " semble avoir été fourni à Boileau par 
Ronsard lui-même, qui se plaignait de la trop grande 
sagesse poétique du jeune Bertaut : " Ronsard ne lui 
" trouvait point d'autre défaut que d'être trop retenu 
" pour un jeune poète {'). " 

M^l^ de Scudéry prononce sur l'un et sur l'autre, à 
peu près comme le fait Boileau, mais elle donne la 
palme à Bertaut; " Desportes a une douceur char- 
" mante; du Perron, une élévation plus naturelle ; et 
" Bertaut a tout ce que les autres peuvent avoir 
" d'excellent ; mais il l'a avec plus d'esprit, plus de 
" force et plus de hardiesse, sans comparaison.... Il 
" s'est fait un chemin particulier entre Ronsard et 
" Desportes. Il a plus de clarté que le premier, plus 
" de force que le second, et plus d'esprit et de poli- 
" tesse que les deux autres ensemble (^). 

Ménage, dans sa Requête des Dictionnaires, range 
Bertaut parmi les " maîtres du langage " ; mais il y 
met aussi Ronsard : 

1. Rec. de^ plus belles pièces, etc., t. Il, p. 138. 

2. Hist. du comte dAlbe, t. II, p. 819,850. V. Goujet, t. XIV, p. 163. 



CHANT I. 309 

*' Ces maîtres du langage, 

" Les Amyot et les Ronsard, 

" Les Du Bellay et les Tyard, 

" Les Bertaut et les Vigénaire ('). " 

Ménage rend ailleurs un hommage plus sérieux aux 
grands poètes du temps passé, à Desportes, à Bertaut, 
à Marot, même à Ronsard, puis à d'autres que Boi- 
leau néglige : " La poésie française avait été gaie et 
" folâtre, du temps de Marot et de Mellin de St-Gelais. 
" Et quoique depuis elle eût encore paru quelquefois 
" avec le même visage, néanmoins les grands génies 
" de Ronsard, de du Bellay, de Belleau, du cardinal 
" du Perron, de Despories, de Berthault et de Mal- 
" herbe, plus graves et plus sérieux, l'avaient emporté 
" par-dessus les autres ; et nos Muses commençaient 
" à être aussi sévères que ce philosophe de l'antiquité 
" qu'on ne voyait jamais rire (^). " 

Ménage ne met point entre les grands génies du 
xvi^ siècle et Malherbe, cet abîme profond, que Boi- 
leau ouvre et comble avec son adverbe " Enfin ! " 

De tous les devanciers de Malherbe, Bertaut est le 
seul pour qui Malherbe eut quelque estime. Il déclara 
à Desportes, chez lequel il dînait, " que son potage 
" valait mieux que ses Psaumes (^). " Mais l'évêque de 
Séez trouva " un peu " grâce devant les yeux d'Argus 
du poète de Caen. " Il (Malherbe) n'estimait aucun des 
" anciens poètes français, qu'un peu Bertaut; encore 
" disait-il que ses stances étaient nichil au dos ('♦), et 
" que, pour trouver une pointe à la fin, il faisait les 
" trois premiers vers insupportables {^). " 

1. Hist. de i'Acad., etc. Éd. Liv-et, I, p. ^478. 

2. Disc, sur les Œuv. de M. Sarrasi7i. Éd. de 1663, p. 50. 

3. Racan, Me'm., etc., éd. Latour,!, p. 262. 

4. Allusion aux pourpoints bien garnis d"étoffe riche et voyante, sur le 
devant ; mais n'ayant rien (nihil) dans le dos. 

5. Ibid., p. 261. 



310 L'ART POÉTIQUE. 



Bertaut est aujourd'hui comme Desportes, dans la 
catégorie des célébrités vieillies. Les Recueils citent 
pourtant plusieurs jolies stances de Bertaut dont la 
plus connue est celle-ci : 

" Félicité passée 
" Qui ne peux revenir, 
*' Tourment de ma pensée, 
" Que n'ai-je, en te perdant, perdu le souvenir (')? " 

Déjà au temps de Boileau, la gloire de ces grands 
hommes déclinait, comme celle de Ronsard. C'est du 
moins ce que déclarait, en vers latins, le poète jésuite 
Commire : 

" Ronsardus maie barbaro 
" Molles auriculas murmure vulnerat, 

" Dictus Franciacae pater 
" Linguae. Quis modo non unius aestimet 

" Assis, vendita millibus 
" Terdenis opici carmina Portai 

" Et jam, Ferronide, jaces ; 
" Jam, Malherbe, tuos Sequana parcius 
" Miratur numéros.... " 

Le texte porte en regard cette paraphrase : 

" Ronsard, au sentiment de ce tyran bizarre (^), 

" Blesse aujourd'hui d'un son rude et barbare 
" L'oreille accoutumée à de plus doux accents. 

" Il n'a plus le don de lui plaire, 

" Lui, qui, sur la foi de son temps, 
" De la langue française est appelé le Père. 
" Desportes, qui jadis reçut dix mille écus 

" D'un seul sonnet écrit en sa manière, 
" Trouverait-il vingt sols d'une Iliade entière, 

" Écrite comme on n'écrit plus?. 

1. Le Recueil des plus belles pièces Î2\\. observer que messieurs de Port- 
Royal goûtèrent si bien " quelques couplets de chanson " de Bertaut, 
qu'ils en mirent " un dans leur commentaire sur Job ". 

2. L'usage. 



CHANT I. 311 

" Et vous, dans qui la force et la douceur égale 
" Charma toute la Cour et fit tant de jaloux, 
" Du Perron, vous cédez à cette loi fatale, 

" Et l'on n'y parle plus de vous. 
" Vous-même dont la Muse autrefois souveraine, 

" Se fit si longtemps adorer 

" Sur les bords heureux de la Seine, 
" MaUierbe, on y commence à moins vous admirer {^). " 

Il est vrai que ces affirmations poétiques trouvèrent 
un contradicteur. Le "gros Charpentier " de l'acadé- 
mie s'indigna de ces plaisanteries latines. — " Un 
" autre (c'est le P. Commire, dont Charpentier cite les 
" vers) avance... que Ronsard, qui est appelé le Père 
" de la langue française (^), écorche maintenant les 
" oreilles délicates de son jargon barbare ; — que 
" Desportes n'est plus qu'un rustre, qu'un Pitault, et 
" qu'à peine trouverait-on présentement un sou de ses 
" vers, qui lui donnèrent autrefois dix mille écus de 
" rente ; — que du Per7'on est tout à fait tombé ; — 
" qu'on n'admire presque plus la poésie de Malherbe... 

" Mais je ne lui saurais pardonner d'avoir si mal 
" traité monsieur Despoi'tes... Il en est de même de 
" ce qu'il dit de Ronsard, du cardinal dît Perron, de 
" Malherbe... Ronsard et du Perron ont véritable- 
" ment aujourd'hui l'air antique ; mais l'un n'est point 
" barbare et l'autre n'est point tombé tout à fait... 
" Quant à la diminution de gloire qu'ils supposent aux 
" écrits de Malherbe... elle n'est encore arrivée que 
" dans leur imagination (3). 

En 1686, le modeste Juvénal de Rouen, Le Petit, 



1. A M. de Santeuil, Œuvr. du P. Commire, t. I. 

2. Charpentier écrivait ceci neuf ou dix ans après l'apparition de 
\Art Poétique. Donc, même à cette date, un docte académicien gardait 
à Ronsard, malgré les satires de Boileau, ce titre et cette gloire. 

3. De PExcell. delà Langue fr. 1683, t. II, p. 1093 et seqq. 



312 L'ART POÉTIQUE. 

rimait en ces termes la déchéance de tous ces mêmes 
anciens : 

" Attendre tant d'honneur du talent Poétique 

" Eh! n'est-ce pas vouloir passer pour frénétique ? 

" Ce fou ne sait-il pas que Desportes, Ronsard, 

" A l'immortalité n'ont plus guère de part ? 

" Le temps qui tout flétrit, le temps qui tout efface, 

" Fait que Malherbe aussi devient vieux et se passe, 

" C'est là le sort des vers en langage vivant ('). ■" 

En 1693, Boileau constatait que Desportes ne trou- 
vait plus même de lecteurs (^), Mais il n'était point de 
l'avis du P. Commire au sujet de Malherbe. Il écri- 
vait à Maucroix, en 1695 : " Malherbe croît de répu- 
" tation, à mesure qu'il s'éloigne de son siècle (^). 
Est-il téméraire de penser que Boileau a contribué 
puissamment à cette réputation par les dix ou douze 
vers qui vont venir? 

Desmarets, très avare d'éloges pourl'^r/ Poétique, 
se croit pourtant obligé de féliciter Boileau de ses 
jugements sur nos vieux poètes : " Il (Despréaux) 
" parle ensuite de Mai^ot, qui fut un si agréable esprit, 
" mais il n'en peint pas le beau talent et ne le loue 
" pas assez. Il marque bien les défauts de Ronsard, 
" (auquel il devait joindre du Bartas), et il rendl'hon- 
" neur qui est dû à Desportes et à Bei'thault, pour 
" avoir rectifié la poésie française ; et à Malherbe, qui 
" est véritablement celui qui a mis les vers français 
" dans le juste état de pureté et de noblesse, et a fait 
" que notre poésie peut disputer de force et de grâce 
" avec la latine (''). " 



I. Disc. Sa/, sat. IV, p. 43 et 44. — 2. /?^>?. crit. Réri. VII. — 
3. I. cl Ire du 2Ç avril. — 4. Déf. du pohn. hér., p. 81, 82. 



CHANT I. 313 

# 

Enfin Malherbe vint ; et, le premier en France, 

" JVal/er Came last " 

(Dryden). 

Ce passage très fameux est-il autre chose qu'une 
traduction ? Il me semble à peu près évident que 
Boileau en a emprunté les idées, et les expressions, 
d'une lettre latine de Balzac. Brossette marque impli- 
citement cette origine, en citant le latin de Balzac 
(Lettre à M. de Silhon) au-dessous des vers de Des- 
préaux : Citons, nous aussi : 

" PritJtus Francisais Malherbe, aut in pri/nis, viam vidit qua iretur 
" ad Carmen ..., 

" Enfin Malherbe vint, et le premier en France... 
" Superhissimoque aurium judicio satisfecit ; 

" Fit sentir dans ses vers une juste cadence... 

" N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée... 
" Docuit in vocibus et sententiis delectum eloquentiœ esse originem ; 
" atque adeorerum verborumque collocationen aptam ipsis rébus et ver bis 
" potiorem plerumque esse. " 

" D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir... " 

" Voyez, ajoute Brossette, le reste du passage, et 
" la Dissertation xxiv de Balzac. — Balzac dit que 
" la plupart des vers français qui ont été faits avant 
" Malherbe étaient plutôt gothiques que français. " 

Balzac cependant fut loin de prodiguer au réforma- 
teur les éloges bruyants dont le xvii^ siècle retentit. 
Malherbe avait conquis le trône où Ronsard régnait 
avant lui : du haut en bas de la montagne à la double 
cime, presque toute voix chantait sa gloire. Nous 
reproduisons quelques échos de ces acclamations, ou 
sincères, ou de commande, ou de routine. Les rares 
détracteurs de cette gloire furent surtout les contem- 
porains de Malherbe lui-même. Une fois Malherbe 



314 L'ART POÉTIQUE. 



mort, et ses rivaux aussi, les louanges éclatent ; con- 
formément à la loi promulguée par Horace... " Ex- 
stinctus amabitur idem . . . " (Ep. ii, i.) 

Déjà nous avons entendu Desmarets ; voici Costar 
avec son galimatias : " Les discours de Malherbe 
" étaient soûlants et rassasiants, jusqu'au point de faire 
" perdre l'appétit à ceux qui les entendaient, et de 
" leur épargner la dépense d'un grand repas. " 

Racan se nomme 1' " écolier " de Malherbe, et, 
affirme qu'il " le respectait comme son père ('), " Il a 
recueilli avec la soumission d'un fils et la docilité d'un 
élève les préceptes, ou les caprices de son maître, dont 
les moindres paroles lui étaient des oracles. 

Le Pays, le même que Boileau nomme " un bouffon 
" plaisant ('), " disait de Malherbe : " Avant que ce 
" grand homme eût écrit, notre langue était dans un 
" misérable état ; elle était stérile, mal cultivée et 
" remplie de quantité d'expressions étrangères, qui 
" étouffaient peu à peu les naturelles... 

" C'est de notre père Malherbe, 
" Que nous avons appris cet agréable tour, 
• " Ce secret de placer et le nom et le verbe, 

" Qui donne au style un si beau jour (3). " 

Segrais compare Malherbe aux grands lyriques de 
l'antiquité, ce qui est le non plus ultra de l'honneur : 
" Montaigne, dit-il, qui a montré un goût assez fin en 
" beaucoup de choses, a cru que Ronsard et du Bellay 
" avaient mis notre poésie en sa perfection. Mais je ne 
" sais ce qu'il aurait dit, s'il avait vu ce que Malherbe 
" y a ajouté, ni s'il jugerait ce grand poète beaucoup 
" inférieur aux anciens lyriques ("♦). " 

I. V. Mém. loc. cit. — 2. Sat. IV. — 3. Le Pays, Nouv. Œuv: Éd. de 
1674, Ib. p. 379. — 4. Trad. de VÉnéïde^ t. I, v« L. p. 100. 



CHANT I. 315 

Callières, dans son Histoire de la guerre des Anciens 
et des Modernes, place Malherbe à la tête des batail- 
lons lyriques. Corneille, dit-il, " qui avait le premier 
"rang entre tous les modernes... composa son aile 
" gauche des Odes et des autres Poésies de Malherbe, 
" sous les ordres de ce poète ('). " 

La Bruyère dépasse tous ces panégyriques et ces 
allégories. Il estime que Malherbe " d'un style plein 
" et uniforme, montre tout à la fois ce que la nature a 
" de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus 
" simple ; il en fait la peinture ou l'histoire (^). " 

Beaux compliments, mais bien vagues. 

La Fontaine disait, en vers, au savant évêque 
d'Avranches, que Malherbe ne déparait point les 
concerts des Anges, en y joignant l'accompagnement 
de sa lyre. 

Fénelon écrivait à l'Académie que les plus beaux 
vers de notre langue ont été chantés aux sons de 
cette lyre : " Personne n'en a fait de plus beaux que 
" Malherbe. " 

Que si l'on veut avoir en quelques lignes les juge- 
ments du siècle de Malherbe sur Malherbe, Baillet^ious 
les offre. Ce sont des jugements en deux parties, toutes 
deux exagérées, Baillet allègue d'abord les vers de 
Despréaux, et poursuit en ces termes : " Cette vigou- 
" reuse exactitude que Malherbe a observée dans sa 
" manière d'écrire, a obligé ses plus grands ennemis 

1. Hist.de la guerre,t\.c. 1689, p. 98. — Callières ajoute cette réflexion, 
qui confirme ce qui a été dit plus haut sur les poètes Normands : " Ce 
" choix fit faire une mauvaise plaisanterie à quelques modernes mécon- 
" tents, qui dirent que leur armée n'étant commandée que par des Gé- 
" néraux Normands, ils auraient plus d'avantage à plaider contre les 
" Grecs, qu'à les combattre en matière de politesse et de nobles inven- 
" tiens (Ib. p. 99). " — Callières était aussi Normand. 

2. Caraci. L. I. 



316 L'ART POÉTIQUE. 



" d'avouer qu'il était au moins excellent versificateur; 
" c'est toute la louange qu'il a pu obtenir de leur cour- 
" toisie, et ils n'ont point fait difficulté de lui refuser la 
'* qualité de poète ; — en quoi ils ont fait connaître 
" leur aveuglement, leur injustice et leur mauvais 
" goût, puisque, au jugement de M. Huet, il n'y a 
"jamais eu de poète, même parmi les Grecs et les 
" Romains, qui ait mieux mérité ce titre que lui ; soit 
" à cause de son génie qu'il appelle divin, soit à cause 
"de l'heureux tour qu'il a fait prendre à notre langue, 
" pour la renfermer dans la mesure des vers, après 
" l'avoir purgée des taches et l'avoir tirée des grossiè- 
" retés de sa première barbarie ('), 

Boileau a lui-même condensé tous ces éloges empha- 
tiques, en ces trois mots, synonymes de soulagement, 
d'admiration et même de reconnaissance : " Enfin 
Malherbe vint. 

Il semblerait qu'avant lui, il n'y eût que le chaos: 
c'est trop dire. Le rôle de Malherbe fut un peu celui de 
Boileau lui-même, celui d'un régent, d'un pédagogue, 
plus que d'un créateur. Sa devise pourrait être celle que 
Boileau s'attribue, quand il se définit : 

" Plus enclin à blâmer que savant à bien faire {f) ". 

C'est du reste chose instructive que de voir dans la 
prose de Boileau le correctif du dithyrambe qu'il chan- 
te en l'honneur de Malherbe, dans \ Art Poétique. Si 
Baillet avait lu ce morceau, il eût été fort étonné 
d'apprendre que Despréaux était un peu de ceux-là 
qui ne trouvaient point chez le Réformateur l'étoffe 
d'un Poète. Boileau écrivait à Maucroix, une vingtaine 
d'années après la composition de X Art Poétique : " La 
" vérité est, et c'était le sentiment de notre ami Patru, 

I. /ug. des Sav., t. V, p. 115. — 2. Ch. iV. 



CHANT I. 317 

" que la nature ne l'avait pas fait grand poète. Mais 
" il corrige ce défaut par son esprit et par son travail ; 
"car personne n'a plus travaillé ses ouvrages que lui, 
" comme il paraît assez, par le petit nombre de pièces 
" qu'il a faites. Notre langue veut être extrêmement 
" travaillée (') ". Donc Patru et Boileau n'étaient point 
persuadés du génie poétique du ''divin'" Malherbe. Et 
en cela ils rajeunissent les critiques des Régnier et des 
Théophile; et celles-ci de Tallemant des Réaux : " Il 
(Malherbe) " n'avait pas beaucoup de génie ; la médi- 
'• tation et l'art l'ont fait poète (^) ". 

L'un des plus sincères admirateurs de Malherbe au 
xvii^ siècle, Saint-Evremond, me paraît avoir jugé 
le plus sagement ce Réformateur qui ne fit pas que des 
chefs-d'œuvre : " Pour égaler Malherbe aux Anciens, 
" je ne veux rien de plus beau que ce qu'il a fait, 

" Je voudrais seulement retrancher de ses ouvrages 
" ce qui n'est pas digne de lui. 

" Nous lui ferions injustice de le faire céder à qui 
" que ce fût ; 

" Mais il souffrira, pour l'honneur de notre jugement, 
" que nous le fassions céder à lui-même {f) ". 

En abrégé : *' Sunt bona, stmt qiiœdam..y 



" Fit sentir dans ses vers une juste cadence, 
" D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. 

Nous avons vu comment le Pays attribuait à " notre 
" père Malherbe " le secret de placer le nom et le 
" verbe". Malherbe, dit Balzac, fut le " premier gram- 
" mairien de France ", 

Selon la tradition, Malherbe donnait les portefaix 
de la place Saint-Jean, ou les crocheteurs du Port-au- 

I. 29 avril, 1695. — 2. Hist.^ t. I, p. 272. — 3. Œuv. Mél.^ t. III, p. 17 



318 L'ART POÉTIQUE. 



Foin pour les modèles du vrai langage; mais on ne voit 
pas que Malherbe ait lui-même grandement profité à 
cette école de francs parleurs. Il choisissait ailleurs ces 
mots, dont il enseigna le pouvoir, ces syllabes dont il 
se fit le tyran : " Il disait souvent à Racan: "Voyez- vous, 
" Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la 
'• gloire que nous en pouvons espérer, est qu'on dise, 
" que nous avons été deux excellents arrangeurs de 
" syllabes ; que nous avons eu une grande puissance 
" sur les paroles^ pour les placer si à propos chacune en 
" leur rang, et que nous avons tous deux été bien fous 
" de passer la meilleure partie de notre âge, dans un 
" exercice si peu utile au public et à nous-mêmes (') ". 
Malherbe, daprèscela, se rendait assez bien compte 
de son mérite. Mais la postérité l'a remercié de cette 
" folie ", qu'il déplore. Grâce à cette folie la postérité 
apprend et répète : Enfin Malherbe vint. 



" Et réduisit la muse aux règles du devoir. 
" Par ce sage écrivain la langue réparée 

Le Bruyère ne se souvenait-il pas de cette dernière 
expression, quand il écrivait; " Il est étonnant que 
" Belleau, Jodelle et du Bartas aient été sitôt suivis 
" d'un Racan et d'un Malherbe, et que notre langue, 
" à. peine corrompue se soit vue réparée (^). " C'est 
épluchée qu'il faudrait, ou encore, élaguée ; Fénelon 
a dit plus justement encore : " appativrie ". 

Les réformes de Malherbe furent de deux sortes ; 
il fit des règles et des "devoirs" pour la I\Iuse : devoirs, 
d'éviter l'hiatus, l'enjambement, la rime à l'hémistiche, 
l'hémistiche de césure peu frappée. Puis il retrancha 
environ un tiers des mots français, en même temps 

I. iWw. etc.,p. 270. — 2. Caract. Ch. I. 



CHANT I. 



319 



qu'il en bannissait les mots grecs et latins forgés par la 
Pléiade. C'est ce que faisait remarquer au milieu du 
xviie siècle, le sieur de Souvigny : " Malherbe, sur 
" tous les autres, se mêla de faire des retranchements, 
" et de condamner tous les mots dont il croyait qu'on 
" se pouvait passer, et qui, à son avis, sentaient un peu 
" le vieux. 

" Ce qu'il a changé ou ajouté n'a guère paru, pour 
" ce qu'il n'a guère écrit. Mais ses opinions et ses con- 
" seilsont été suivis par plusieurs auteurs de son siècle. 
" Quant à lui, qui voulait donner des lois aux autres, 
" on lui a trouvé, dans sa prose, un langage assez pur, 
" mais on l'a estimé fort foible {'). 

Cela ne vient-il point de ce que Malherbe avait 
trop " réparé " la langue ? Balzac ne lui pardonna pas 
d'avoir, comme disait Régnier, " regratté un mot dou- 
" teux ". Il fut même sévère jusqu'à l'excès pour son 
vieux maître, dont il ébaucha ce portrait vraiment très 
peu flatté : '•' Vous souvenez-vous du vieux Pédagogue 
" de la Cour, et qu'on appelait autrefois le Tyran des 
" mots et des syllabes, et qui s'appelait lui-même, lors- 
*' qu'il était en belle humeur, le gi^ammairien à limettes 
" et en cheveux gris ? N'ayons point dessein d'imiter ce 
" que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur. Notre 
" ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai 
" pitié d'un homme qui fait de si grandes difficultés 
" entre /(«j çXpolnt ; qui traite l'affaire des Gérondifs et 
" des Participes, comme si c'était celle de deux peuples 
" voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. 

" Ce Docteur en langue vulgaire avait accoutumé 

" de dire que, depuis tant d'années, il travaillait à dé- 

' gasconner la Cour et qu'il n'en pouvait venir à bout. 

' La mortfattrapa sur l'arrondissement d'une période ; 

I. De la conn. des bons Liv., 167 1, p. 356-7. 



320 L'ART POÉTIQUE. 

" et l'an climatérique l'avait surpris délibérant si erreur 
" et doute étaient masculins ou féminins. Avec quelle 
" attention voulait-il qu'on l'écoutât, quand il dogma- 
" lisait de l'usage et de la vertu des particules (') ! 

Les anecdotiers veulent que Malherbe ait joué ce 
rôle jusqu'en son agonie, et que, même alors, il ait 
tancé sa servante, ou sdi garde-malade, ou son hôtesse, 
pour avoir négligé la grammaire. 

Mais ce législateur, qui biffa le style grégeois de Ron- 
sard, n'a-t-il pas plus d'une fois, lui aussi, ronsardisé ? 
Par exemple, lorsqu'il dit : 

" Et toutes les faveurs humaines 
" Sont Jwnérocalles d'un jour (2) ! " 

Et: 

" • ■ 'Ne tiens point ocieuses 

•' Ces âmes ambitieuses... (3) " 

# 

" N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. 

Le second hémistiche est la traduction du '' purga- 
tam aurem'' d'Horace. 

Selon Boileau et plusieurs conteurs, nous devons, 
en partie, la douceur des vers malherbiens à l'oreille 
" épurée " d'une servante, dont Malherbe prenait con- 
seil : " On dit que Malherbe consultait sur ses vers 
" jusqu'à l'oreille de sa servante (*). " Le poète, aidé 
de cette oreille rustique, évita le " concours odieux 
des sons pénibles et des heurts trop brusques. Pour- 
tant, à y regarder de bien près, on découvrirait même 
chez lui des chocs dignes de Chapelain. Par exemple : 

" Nature fait bien quelque effort, 

" Qu'on ne peut condamner qu'à tort (s). " 

I. Socrate Chrétien, Disc. X"^ — 2. Ode à M. de la Garde, 1628. — 
3. Ode au Roi Henry le Grand. — 4. Boileau, Réfl. crit., Réfl. I. — 
5. Consolation. 



CHANT I. 



321 



Et: 

" Mais parmi tout cet heur, ô dure Destinée, 
" Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée, 
" Sens-je me dévorer (') ! " 
Ou encore : 

" Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare, 
" Ou n'en a du tout point (^). " 

# 

" Les stances avec grâce apprirent à tomber. 

Malherbe a intitulé stances plusieurs de ses petites 
pièces. Au xvii^ siècle, on appelait ordinairement de 
ce nom italien (^) les divisions de l'ode solennelle ou 
gracieuse. Après en avoir exposé les lois minutieuses, 
le Père Mourgues disait: " C'est de toutes ces sortes 
" de Stances qu'on fait les Odes, les Éloges, les petites 
" descriptions, et généralement les Pièces qui ne sont 
" pas d'une fort longue étendue. " Au même endroit, le 
même auteur déclare que nos Stances ont " beaucoup 
"de rapport" avec les 5'z?;'6'//^^i- des Grecs et des La- 
tins (+). Chapelain, jugeant une des premières Poésies 
de Racine, dit : " L'ode est fort belle, fort poétique, et 
" il y a beaucoup de stances qui ne peuvent être 
" mieux {^). " Boileau, annonçant au même Racine son 
œuvre pindarique sur la prise de Namur, écrivait : 
" L'ode sera de dix-huit stances /cela fait i8o vers. Je 
" ne croyais pas aller si loin (^). " Nous avons rem- 
placé \&s stances ^2iv\&s strophes, en gardant le titre de 
stances aux monologues lyriques, comme dans le CidQi 
Polyeucte. 



I. Stances à Alcandre. — 2. Stances à du Périer. 

3. " Le mot de Stance vient de l'italien Stanza qui signifie demeure, 
" parce qu'il doit y avoir à la fin de chaque Stance un sens complet. ''{Dic- 
tionnaire des Rimes de Richelet,^. xvii.) 

4- Traité de la poésie fr. 1 1 1'' P. — 5. Lettres de Racine, 1660.— 6. 4 Juin 
1693. 

l'art l'oÉrii^UE. 



322 L'ART POÉTIQUE. 



Il est certain et très évident pour quiconque a lu 
Malherbe, que les chutes de ses périodes sont généra- 
lement d'une harmonie douce et musicale. Elles sont 
" nombreuses " , comme Fénelon l'a remarqué : " Les 
" beaux vers de Malherbe sont clairs et faciles comme 
" la prose la plus simple, et ils sont, nombreux, comme 
" s'il n'avait songé qu'à l'harmonie ('). 

Ily songeait, pour le moins, beaucoup. Il lui prit 
même un jour une fantaisie bizarre, pour aider ses 
stances à tomber. — Il s'agit des Stances à Alcandre. — 
Racan le surprit tout occupé à mettre en rang 50 sous ; 
ily en avait deux rangs de dix, un de cinq, puis deux 
autres de dix et un autre de cinq. C'était la figure de 
la stance, que Malherbe allait laisser tomber de sa 
cervelle et de sa plume (^). 

Mais, comme ses contemporains nous l'apprennent, 
pour sentir la mélodie de son rythme, il fallait lire ses 
odes et ne point les entendre prononcer par l'auteur. Les 
stances ne tombaient point "avec grâce" de ses lèvres : 
" Malherbe disait les plus jolies chosesdu monde; mais 
" il ne les disait point de bonne grâce... 

" Outre qu'on ne l'entendait presque pas, à cause 
" de l'empêchement de sa langue, et de l'obscurité de 
" sa voix, il crachait pour le moins six fois en récitant 
" une stance de quatre vers. Et ce fut ce qui obligea 
" le cavalier Marin à dire de lui qu'il n'avait jamais 
" vu d'homme plus humide, ni de poète plus sec {^). 
Des Réaux note le même bon mot, la même réci- 
tation très peu gracieuse, la même " crachotterie "; et 
conte, qu'un jour de bonne humeur, Malherbe se 
moqua de sa prononciation, avouant " qu'il était de 
" Balbut en Balbutie ('). " 

I. Lettre à VAcad. — i. V. Poés. (te Malh. — Éd. Latour, p. xix. — 
3. Entretiens. Entr. xxxvil". — 4. T. l, p. 287. 



CHANT I. 323 

Au surplus, ce serait une erreur considérable, que 
de prendre pour des vérités absolues les expressions 
du vers de Boileau. Si Malherbe fut un ouvrier très 
soigneux de la cadence, ce n'est point lui qui apprit 
la variété, le nombre, la chute élégante, aux strophes 
françaises. Malherbe n'a fait qu'enrichir l'héritage 
déjà très riche de Ronsard. Les ''stances" harmo- 
nieuses avaient été devinées, cherchées, cultivées, par 
la Pléiade; Ronsard, du Bellay, Remy Belleau sont 
les inventeurs de notre rythme lyrique. Rien ne 
tombe avec plus de " grâce " que leurs stances ba- 
dines ou mélancoliques. Malherbe a-t-il un seul mètre 
plus souple que celui du Tombeau de Ronsard, ou de 
V Avril de Belleau? 

Enfin, les strophes de Malherbe, malgré leur per- 
fection, ne sont point sans reproche. L'Académie 
naissante s'avisa d'en étudier quelques-unes par le 
menu; elle prit son temps et y mit près de trois mois. 
C'était un peu plus qu'il ne fallait, pour voir (ce qu'elle 
vit), que dans chaque stance, ou à peu près, il y aurait 
à changer " quelque chose ou plusieurs, si cela se pou- 
" vait, en conservant ce beau sens, cette élégance 
" merveilleuse et cet inimitable tour de vers qu'on 
" trouve partout dans ces excellents ouvrages ('). " 

Tel est l'avis de Pellisson. 



" Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. 

Ronsard accordait ces hardiesses à ses vers, par 
principe et après réflexion. Il convient naïvement, 
dans la Préface de la Franciade, qu'il avait changé 
d'opinion sur l'enjambement du vers français : " J'ai 
" été d'opinion en ma jeunesse que les vers qui en- 

I. HisL de PAcad., éd. Livet, 1. 1, p. 120, etc. 



324 L'ART POÉTIQUE. 



" jambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre 
" poésie. Toutefois j'ai connu depuis le contraire, par 
" la lecture des bons auteurs grecs et romains , 

" comme : 

Lavinia venit 

" Littora ('). " 

Aussi, à l'imitation d'Homère et de Virgile, Ron- 
sard imagina des rejets; comme celui-ci, choisi dans 
le iv^ Livre de la Franciade : 

" Ses étendards, déshonorés de trois 

" Crapauds — prendront pour marques honorées 

" En champ d'azur des fleurs de lis dorées. " 

Malherbe proscrivit ces singeries maladroites de la 
poésie métrique. Néanmoins, même 'après Malherbe, 
nos alexandrins ont eu de ces heureuses témérités, 
que le goût et l'oreille autorisent. Toujours isolés, 
défilant toujours un par un, toujours décorés d'un 
signe de ponctuation à la fin de leurs douze pieds, ils 
seraient de la plus parfaite somnolence. Boileau lui- 
même a tel enjambement dont il le faut louer : 

" J'ai quatorze bouteilles 

" D'un vin vieux (^). " 

Mais ces licences, justifiées par un effet produit et 
voulu, sont clairsemées chez Boileau. On compterait 
vite les vers de Boileau qui n'ont ni point, ni virgule, 
après leur dernier mot. 

La Fontaine se donne d'autres allures. Il multiplie 
l'enjambement dans ses vers toujours harmonieux, et 
tombant toujours là où il faut. Le P. Mourgues, qui a 
dressé un code rigide de l'enjambement, reconnaît que 
ces licences " sont plus supportables dans les Fables, 
" et surtout dans les vers de cinq pieds, à la façon de 

I. Éd. de 1692, p. 18. — 2. Saf. IV. 



CHANT I. 325 

" Marot. " Le même auteur déplore un enjambement 
qui dépare une Tragédie de Racine : " On serait bien 
" aise, dit-il avec une certaine mélancolie, de ne pou- 
" voir pas produire d'exemples de Vers enjambés, chez 
" les auteurs qui font règle ('). " Puis il revient sur 
les enjambements tolérables; il nomme à ce propos 
Benserade et La Fontaine; il accorde un peu plus de 
latitude au style " familier" et "burlesque". Mais il 
en a presque du scrupule : " Toutefois il serait mieux 
" d'user rarement de cette licence, et uniquement 
" dans les endroits, où l'on sent qu'elle est délicate et 
" agréable; mais jamais dans le style sérieux, et sur 
" la scène ('). 

Est-il concevable qu'après les lois de Malherbe et 
de Boileau, un admirateur, un disciple, un ami de ce 
dernier ait osé ériger l'enjambement en " effet de 
l'art! " L'abbé de Villiers est responsable des hexa- 
mètres suivants : 

" Avec art quelquefois le vers peut enjamber, 

" Et sur un demi-vers avec grâce tomber, 

" Même au milieu d'un mot reposer l'hémistiche (!) 

" Et se permettre aussi quelque rime moins riche; 

" Défauts que l'on pardonne au poète sensé, 

" Moins jaloux d'un beau vers que d'un mot bien placé (3), " 

Combien de rébellions, et, pour parler comme Mal- 
herbe, d' " hérésies " poétiques, en ces quelques lignes! 
Et ces lignes (quelle témérité!) sont farcies de rémi- 
niscences de Boileau ('*). 



I. //« P. Ch. 5. — 2. Ibid. — 3. Poèmes, etc., éd. de 17x2, p. 379. 
4. Le même abbé de Villiers prenait sans façon des airs bravaches et 
Boileau l'avait surnommé " le Matamore de Cluny ". 



326 L'ART POETIQUE. 



" Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle 

La royauté de Malherbe ne fut pas admise d'em- 
blée ; et même une fois admise, elle eut à subir des 
assauts et des révolutions. Les ennemis se montrèrent 
surtout, quand Malherbe voulut faire sentir autour 
de lui son droit de conquête : " Desportes, Bertaut, et 
" des Yvetaux même critiquèrent tout ce qu'il fit ('). 
Régnier y répondit par des Satires. 

Le poète indépendant, Théophile de Viau, se déclara 
hautement rebelle, et qui plus est, en fort bons vers : 

" Imite qui voudra les merveilles d'autrui : 

" Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui. 

" Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie ; 

" Quant à moi, ces larcins ne me font point envie : 

*' J'approuve que chacun écrive à sa façon ; 

" J'aime sa renommée et non point sa leçon. 

" Ces esprits mendiants, d'une veine infertile, 
" Prennent, à tout propos, ou sa rime ou son style, 
" Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux 
" Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux, 
" Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce 
" Que parut autrefois la corneille d'Horace. " 

Théophile n'est pas un auteur de tout point recom- 
mandable. Mais sa révolte contre le Dracon du Par- 
nasse est son moindre crime. Théophile n'eut point 
tort de réclamer contre 1' " esclavage du sot bétail ", 
qui s'imagine qu'on peut copier Malherbe ou n'importe 
quel maître. 

Il ne fut pas le seul à s'inscrire en faux, par avance, 
contre l'affirmation de Boileau : " Tout reconnut ses 
lois. " Thomas de Courval-Sonnet, poète de Vire, se 
plaignait, au temps de Malherbe, du peu de goût de 
ses collègues, indociles au frein malherbien : 

I. Tall. des R. T. I, p. 275. 



CHANT I. 327 

" Ils disent que Malherbe ampoule trop style, 
" Supplément coutumier d'une veine infertile ; 
" Et qu'ayant travaillé deux mois pour un sonnet, 
" Il en demeure quatre à le remettre au net ; 
" Que ses vers ne sont pleins que de paroles vaines, 
'* Et de la vanité qui bout dedans ses veines ; 
" Qu'il est plat pour le sens et la conception, 
** Et, pour le faire court, pauvre d'invention (')." 

Le génie et le mérite de Malherbe dissipèrent enfin 
ces nuages. Mais sa gloire eut une éclipse pendant, 
ou avant la Fronde : " J'ai vu, écrit Saint-Evremond, 
" qu'on trouvait la poésie de Malherbe admirable dans 
" le tour, la justesse et l'expression. Malherbe s'est 
" trouvé négligé quelque temps après, comme le der- 
" nier des poètes, la fantaisie ayant tourné les Français 
" aux Énigmes, au Burlesque et aux Bouts-rimés (^). " 

C'est de cette époque funeste que le P. du Cerceau 

a dit : 

" Or durant cette maladie 

" Dont l'Hélicon fut infecté, 

*' On bannit la simplicité 

" Sous Malherbe tant applaudie (3). " 

Le bon goût revint et Malherbe reparut à l'horizon 

des beaux esprits. 

* 

" Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle ; 

La Fontaine appelait Malherbe et son fidèle Racan: 
" Nos maîtres" ; Boileau, par ses œuvres, prouve 
clairement qu'il est l'humble disciple et sujet de ce 
dictateur qui " vint enfin ! " Perrault se rencontre ici 
avec Boileau, qu'il semble mettre en prose : " La face 
"de la poésie changea entièrement quand Malherbe 
" vint au monde. Il fut reconnu le maître dès qu'il parut, 

I. V. Goujet, t. XIV, p. 311. — 2. S.-Evr. Œuv. Mél 1699. — T. I, 
p. 180. — 3. Rec. de pièces, (du P. du C.) Nouv. Éd., p. 114. 



328 L'ART POETIQUE. 



" et tous ceux qui se mêlaient de ce bel art n'avaient 
*' point de honte d'en recevoir des leçons(?).La plupart 
" des règles, qui s'observent aujourd'hui pour la belle 
" versification, ont été prises dans ses ouvrages, dont 
" les beaux endroits sont encore dans la bouche de 
" tout le monde ('). " L'enthousiasme de Perrault s'ex- 
plique ; Malherbe est un moderne. 

Desmarets se range aussi à l'avis exprimé par 
Despréaux. Le P. Commire avait osé affirmer que 
l'influence malherbienne était en baisse : 

" Jûm, Malherbe^ tuos Sequana parcius 
" Miraiiir numéros .. . if). " 

Desmarets, répond en homme scandalisé : 

" Oses-tu bien encor dire que de Malherbe 
" On ne lit plus le vers si doux et si superbe ! 
" De Malherbe, dont l'art nous apprit à chanter 

" Avec pompe, avec élégance, 
" Sans affecter la docte extravagance, 

" Et que tu devrais respecter ? 
" On le lira toujours, on voudra l'imiter (3). " 

Trois ans avant la fin du xvii^ siècle, le normand 
Segrais disait de son compatriote : " Malherbe n'est 
" pas seulement le chef des poètes lyriques français : 
*' il faut encore considérer qu'il a fait tous les autres 
" qui ont suivi après lui (•*). " 



" Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté, 

C'est ici que se placerait naturellement l'anecdote 
de Malherbe agonisant, sortant de sa torpeur, pour 
condamner un terme impropre, et murmurant : " Je 

I. Les hommes illustres de ce siècle, t. I, p. 70. — 2. V. Sup. — 
3. Op. poet. de Santeuil, p. 228-9. — 4- Mém. Anecd. — Œuv. Nouv 
Éd., t. II, p. 43. 



CHANT I. 329 

" maintiendrai, jusqu'au bout, la pureté delà langue." 
Se non è vero... 

La pureté du style fut le grand souci de toute sa 
vie. Le P. Rapin l'en félicite, dans une page qui 
ressemble de près à celle de Boileau : " Du Bartas et 
" Ronsard, qui voulurent s'élever par de grands mots 
" de leur façon, composés à la manière des Grecs, et 
" que notre langue ne peut souffrir, tombèrent dans 
" l'impropriété et ils devinrent barbares. " Ceux qui 
" les suivirent firent la même faute. Malherbe est le 
" premier qui ait joint la pureté au grand style. Mais 
" s'il commença cette manière, il ne put la porter jus- 
" que dans sa perfection. Il y a encore de la prose 
" dans ses vers ('). " 

Et puis le sens de plusieurs mots n'était point fixé 
encore par Vaugelas, par l'Académie, par l'usage. De 
là, même chez Malherbe, des expressions qui nous 
feraient sourire : 

" L'aurore verse... une cruche de pleurs (^). " 

" Le mérite d'un homme ou savant ou guerrier, 

" Trouve sa récompense aux chapeaux de laurier (3). " 



" Et de son tour heureux imitez la clarté. 

On comprend Malherbe ; Fénelon l'estime clair 
comme la belle prose. Cependant, ses devanciers, 
Bertaut, Desportes et surtout Régnier, n'ont-ils pas 
déjà cette allure franche et cette transparence limpide, 
qui caractérise la poésie de nos maîtres.-* 

Malherbe n'a-t-il pas aussi quelques ombres, légères 
sans doute, mais ombres pourtant? Le P. Bouhours en 
fait la remarque,avec le respect qu'exige un grand nom. 

I. Réjî. etc., p. 51. — 2. Larmes de Saint-Pierre. — 3. Sonnet pour 
Richelieu. 



330 L'ART POÉTIQUE. 

— " Tous nos poètes, dit Philanthe, n'ont pas le 
*' sens et la netteté de Malherbe. 

— " Je vous assure, répartit Eudoxe, que Malherbe, 
" avec tout son sens et toute sa netteté, s'endort 
" quelquefois aussi bien qu'Homère, jusqu'à tomber 
" dans une espèce de galimatias, si je l'ose dire. 

" Il prit les poésies de Malherbe, et lut dans l'ode 
" à M. le Duc de Bellegarde les vers qui suivent: 
" C'est aux magnanimes exemples, 
" Qui sous la bannière de Mars 
" Sont faits au milieu des hasards, 
" Qu'il appartient d'avoir des temples. 
" Et c'est avecque ces couleurs 
" Que l'histoire de nos malheurs 
" Marquera si bien ta mémoire, 
" Que tous les siècles à venir, 
" N'auront point de nuit assez noire 
" Pour en cacher le souvenir. 

" Qu'est-ce, à votre avis, que des exemples, à qui 
" tl appartient d'avoir des temples, et qui sont faits au 
" milieu des hasards .? Et de quelles couleurs prétend 
" parler le Poète ? 

— "A la vérité, dit Philanthe, cela n'est pas net ; 
" et je n'y avais pas pris garde. 

" Eudoxe lut ensuite le commencement àç.s Larmes 
" de S. Pierre ('). " 

Là aussi la " netteté " fait visiblement défaut. C'est 
ainsi que le xyii^ siècle, tout en louant les réformes et 
les qualités de Malherbe, aperçut et signala des points 
noirs dans ce soleil ('). 

1. Manière de bieji penser. — Édit. de 1687, p. 373-4. 

2. Même au xvii« siècle, en dépit de Boileau, il y eut des esprits assez 
clairvoyants, pour deviner que la " clarté " et la " netteté " de notre langue 
existaient avant Malherbe. Un Jésuite grammairien, à la fin du grand 
siècle, jugeait que, sur ce point, ses contemporains n'étaient pas supé- 
rieurs aux grands écrivains du xvi'' siècle, " Amyot, Montagne, Brantôme 
etc.;" et que notre langue avait perdu de son naturel et de sa naïveté, 
depuis cent ans. (P. V,wihQr^Gra}nm. franc. — Delà Clarté de la Langue.) 



CHANT I. 331 



# 



" Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre, 

" Mon esprit aussitôt commence à se détendre, 

" Et de vos vains discours prompt à se détacher, 

" Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher. 

Vauquelin de la Fresnaye invitait déjà les rimeurs 
de son siècle à parler pour se faire entendre : 

" Il faut, comme en la prose, 

" Poète, n'oublier aux vers aucune chose 

" De la grande douceur et de la pureté 

" Que notre langue veut sans nulle obscurité ('). " 

Oui, notre langue veut tout cela, et surtout veut 
être intelligible. Le génie français, tel que l'a exprimé 
et façonné le xyii^ siècle, vise, en premier lieu, à la 
lumière. Il dit, comme La Bruyère aux Acis : " Est-ce 
" un si grand mal d'être entendu, quand on parle ? 
Massillon vante dans les mêmes termes cette clarté, 
dont il est un miroir : " La clarté est la première per- 
** fection du style : on ne parle que pour se faire 
" entendre (^). " Ce fut une des gloires du grand siècle 
de parler de la sorte. Qui est plus clair que Bossuet ? 
à moins que ce ne soit Bourdaloue; dont le chancelier 
d'Aguesseau louait " la clarté, et si l'on peut parler 
" ainsi, la popularité de l'expression, simple sans bas- 
" sesse, et noble sans affectation (^). " 

Voilà la vraie, la sérieuse éloquence française, que 
Pascal définit : " Un art de dire les choses de telle 
" façon que ceux à qui l'on parle puissent les entendre 
" sans peine et avec plaisir (*). 

Le très clair Fénelon professe des maximes toutes 
pareilles : " Quand un auteur parle au public, il n'y a 
" aucune peine qu'il ne doive prendre, pour en épar- 

i. Ari Poét. L. II. — 2. Maximes.— 3. IV" fnstr. aux jeunes avocats. 
— 4. Pensées. 



332 L'ART POETIQUE. 



" gner à son lecteur : il faut que tout le travail soit 
" pour lui seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour 
" celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser 
" rien à chercher dans sa pensée ('). " Voilà bien la 
doctrine du siècle : se rendre compte de sa pensée 
pour soi-même et pour autrui. Le poète Maynard, dis- 
ciple de Malherbe, conseillait aux gens qui veulent 
cacher les belles choses obscurément enfouies dans 
leur esprit de "se servir du silence". Molière se mo- 
quait des prétentions au beau langage qu'on n'entend 
point. Tout un chacun sait la réponse de sa Marotte 
à la précieuse Madelon-Polyxêne, qui demande " le 
" conseiller des grâces. — Par ma foi ! je ne sais point 
" quelle bête c'est là ; il faut parler chrétien, si vous 
" voulez que je vous entende {'). " 

Après le style "sot" et le style "précieux", on 
haïssait alors grandement le " galimatias ". Boileau, 
paraît-il, en distinguait deux catégories : le galimatias 
simple, lorsque seul l'auteur entrevoit quelque lueur 
encore au fond de sa pensée; le double, quand l'auteur 
même ne se comprend plus. Avec le galimatias simple 
ou composé, on condamnait le Phébus : écoutons 
l'Eudoxe et le Philanthe du P. Bouhours : 

" — Non, répondit Eudoxe; ce n'est pas là tout à 
" fait du £ a /imah'as, ce n'est que du phébus. 

" — Vous mettez donc, dit Philanthe, de la diffé- 
" rence entre le galimatias et le phébus ? 

" — Oui, répartit Eudoxe; le galimatias renferme 
" une obscurité profonde, et n'a de soi-même nul sens 
" raisonnable. Le phébus n'est pas si obscur, et a 
" un brillant qui signifie, ou semble signifier quelque 
" chose. Le soleil y entre d'ordinaire, et c'est peut-être 

I. Lettre à VAcad. CK. v, 
i.Préc. rid.ysc.vii. 



CHANT I. 333 

" ce qui a donné lieu en notre langue au nom de phébus. 
" Ce n'est pas que quelquefois le phébus ne devienne 
" obscur jusqu'à n'être pas entendu; mais alors le gali- 
" matias s'y joint; ce ne sont que brillants et que ténè- 
" bres de tous côtés ('). 

On peut voir de beaux exemples de l'un et de l'autre 
dans ce dialogue du P. Bouhours. A l'époque du P. 
Bouhours et de Boileau, le beau-ténébreux avait géné- 
ralement disparu de la poésie française ; on était très 
loin des Nervèze et déjà loin des Précieuses ; et le 
prosateur académicien Charpentier se félicitait de com- 
prendre nos poètes : " Ils sont, disait-il en 1682, entrés 
" dans la même route que les Grecs, sans songer peut- 
" être à les suivre. Ils ont quitté ces grands mots qui 
" faisaient peur ; et ne prenant que des mots propres, 
" des mots communs et entendus de tout le monde, 
" ils ont fait de très beaux vers et ont mis la ooésie 
" en l'état qu'elle est. Ils l'ont rendue en même temps 
" charmante et aisée à entendre (^). 



" Il est certains esprits, dont les sonabres pensées 
" Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ; 
' ' Le jour de !a raison ne les saurait percer. 

" Il y en a (des génies) qui sont naturellement obs- 
" curs et qui affectent même de l'être. La plupart de 
" leurs pensées sont autant d'énigmes et de mystères; 
" leur langage est une espèce de chiffre ; on n'y com- 
" prend presque rien, qu'à force de deviner (3). " 

Maynard avait rencontré un écrivain de cette sorte. 
Du moins il adresse à quelqu'un, qu'il désigne sous le 
nom de Charles, ce compliment ironique : 

I. ^fa^t. de bien penser^ etc. p. 346. — 2. De VExcel. de la L. fr., 
t. II, p. (326. — 3. P. Bouhours, Entret. d^Eug. ei d'Ariste, 2" Entret. 



334 L'ART POÉTIQUE. 

" Ton phébus s'explique si bien, 
" Que tes volumes ne sont rien 
" Qu'une éternelle apocalypse. " 

Segrais en connaissait aussi. " Il y en a, dit-il, qui 
" trouvent bas et commun tout ce qui est naturel ; ils 
" pensent qu'il faut s'obscucir et s'enfler, pour paraître 
" plus élevé ('). 

La Bruyère aurait pu en nommer. Il parle de ces 
tirades pompeuses, sonores, creuses, lesquelles ressem- 
blent au tonnerre qui roule et gronde dans les nuages. 
" Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la 
" bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et, à mesure 
" qu'il y comprend moins, l'admire davantage. " La 
Bruyère, aux jours de sa " première jeunesse ", 
avait cru que ces belles choses étaient comprises de 
tout le monde, même de leurs auteurs. C'était une 
erreur charitable, dont l'expérience le détrompa (^). 

Ces nuages planent quelquefois sur de hauts génies. 
Ronsard dut se faire le traducteur de certaines de ses 
poésies, pour les rendre saisissables à ses amis. Muret 
l'assure dans une préface pour les œuvres du Poète : 
" Je puis bien dire qu'il y avait quelques sonnets dans 
" ses livres, qui d'hommes n'eussent jamais été bien 
entendus, si l'auteur ne les eût, ou à moi, ou à quelque 
" autre, familièrement déclarés. " 

Il faut croire que ces sonnets étaient seulement, 
selon la doctrine de Boileau, du galimatias simple, 
puisque l'auteur y entrevoyait quelque chose. Corneille, 
d'après une anecdote qui traîne partout, fit quatre vers 
inintelligibles à... Corneille. L'acteur Baron lui en 
demanda l'explication; Corneille relut ses vers, ne les 
comprit pas davantage ; mais il engagea Baron à les 
déclamer avec force, sûr que le parterre applaudirait. 

I. Trad. de l' Enéide, p. 17. — 2. Caract., Ch. I. 



CHANT I. 335 

La Rochefoucauld a un certain nombre de maxi- 
mes, que Madame de Sévigné elle-même avouait ne 
pas entendre. Ce n'était pas un bon signe pour l'intel- 
ligence qu'en avait eue l'auteur. 

Le Père Bouhours, au iv^ Dialogue de sa Manière 
de bien penser, relate ce fait à la charge du grand dra- 
maturge-espagnol, Lope de Vega. — " J'ai ouï dire, 
" interrompit Philanthe, que le fameux évêque de 
" Belley, Jean Pierre Camus, étant en Espagne, et ne 
*• pouvant entendre un sonnet du Lope de Vègue, 
" qui vivait alors, pria ce poète de le lui expliquer ; 
" mais que le Lope ayant lu et relu plusieurs fois son 
" sonnet, avoua sincèrement qu'il ne l'entendait pas 
" lui-même. 

" — Les beaux esprits de ce pays-là, répondit 
" Eudoxe, sont sujets à être un peu obscurs, et on ne 
" leur en fait pas un crime. Les Espagnols confessent 
" de bonne foi qu'ils n'entendent pas leur poète Gon- 
" gora; et c'est peut-être pour cela qu'ils lui donnent le 
" surnom de merveilleux : maravilloso Luis de Gon- 
'^ gora ('). " Le même critique rapporte, au même en- 
droit, qu'un traducteur de Gracian et un commentateur 
de Tacite, excusent les nuages et obscurités de leurs 
originaux, par ces belles raisons: " Ils n'ont pas écrit 
" pour tout le monde ; ils ne l'ont fait que pour les 
" Princes, pour les hommes d'Etat, pour les gens 
'* d'esprit ; et ce n'est pas tant leur faute que celle de 
" leurs lecteurs, si on ne les entend pas. " Bouhours 
ajoute finement, par la bouche de son Philanthe : 
" Par malheur, les Princes, les hommes d'Etat et les 
" gens d'esprit n'entendent pas plus que les autres les 
*' passages difficiles {^). " 

Et les traducteurs ? 

l.Il^^ D. 1687, p. 357. — 2. Ibid.jp. 362. 



336 L'ART POETIQUE. 



" Avant donc que d'écrire apprenez à penser. 

Vers célèbre parmi les plus célèbres de Boileau. 
Horace avait dit aux Pisons : 

" Scribeiidi recte sapere est et principium et fons ('). " 

Madame de Sévigné devait dire : " C'est pourtant 
" une jolie chose que de savoir écrire ce que l'on 
" pense (^). 

Malgré ces beaux axiomes, même au xvii^ siècle, 
La Bruyère constatait que, en certaines rencontres, les 
phrases précédaient la pensée : " Il y a des gens qui 
" parlent un moment avant que d'avoir pensé {^\ " 

Au dire de La Mothe, la plupart des poètes, vers 
i/oo, écrivaient en attendant la pensée : "Je demande 
" pardon à mes confrères, si j'expose ici la manière 
" humiliante dont nous travaillons la plupart. Nous 
" pensons vaguement à la matière que nous voulons 
" traiter; nous y tendons notre esprit, pour appeler les 
" idées. S'il s'offre quelque chose de raisonnable, nous 
" tâchons de découvrir aux environs de notre pensée 
" quelques rimes, qui fassent entrevoir un sens aisé à 
" lier avec ce que nous avons déjà dans l'esprit. 

" S'il ne s'en présente que d'éloignées, nous les reje- 
" tons bien vite, en désespérant de les assujettir à nos 
" vues. 

" S'il s'en présente une plus heureuse, elle devient 
" une espèce de bout-rimé qu'il faut remplir. 

" Nous marchons ainsi de tâtonnement pour trouver 
" notre compte ; et l'on peut dire que le hasard des 
" rimes détermine une grande partie du sens que nous 
" employons. De là, ces ongles rongés, ce front sour- 
" cilleux, ces gestes irréguliers qui sont comme le véhi- 

I. V. 309. — 2. Lettre du ij juillet 1689. — 3. La Bruyère, Ch. de la Soc. 



CHANT I. 337 

" cule des idées et qu'on appelle si mal à propos en- 
" thousiasme (') ! " Quel tableau et quels aveux ! 

Même lorsqu'on versifie, il ne faut point imiter la 
méthode de l'abbé de la Chambre — qui ne fit qu'un 
vers en toute sa vie — ni la méthode du docte Ménage : 
" M. de la Chambre, c'est Ménage qui parle, m'a dit,que, 
" quand il prenait la plume, il ne savait ce qu'il allait 
" écrire, qu'une période produisait une autre période. Je 
" ne savais de même ce que j'allais faire quand je faisais 
" des vers. J'assemblais premièrement mes rimes (^). " 

Ces vers faits en attendant l'idée valent ce qu'ils 
coûtèrent ; leur gloire s'en alla avec les neiges d'antan. 

Au jugement de l'anglais Waller, "un des plus beaux 
" esprits du siècle ", le grand Corneille seul remplissait 
les deux conditions de l'écrivain: i^ bien penser; 
2° bien rendre sa pensée. Saint- Evremond en faisait 
compliment à l'auteur du Cid : " Waller... demeure 
" d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France. Il 
" n'y a que vous, dit-il, qui sache penser (3). " 

Vaugelas, Bouhours et le bon sens répétaient comme 
Boileau et Horace : Point de vrai style sans pensée 
nettement conçue. Bouhours écrivait en 1675: "Comme 
" dit M. de Vaugelas, sans la netteté du raisonnement, 
" qui est la partie essentielle du discours, avec toute la 
" pureté et la netteté du langage, on est insupportable ; 
"la raison n'étant pas moins essentielle au style qu'à 
" l'homme (*). " 

Suffisait-il de bien penser pour bien écrire } Fénelon 
ne le croyait pas, et il ne craignait point de juger ainsi 
le style, parfois négligé, de Molière : "En pensant 
" bien, il parle souvent mal (^). " 

I. Dhc. à c'otcas. d''une scène de Mithridale. — 2. Ménag. Ed. de 1693, 
p. 177. — 3. S. Evr. Œuv. Ch. Éd. Gidel, p. 302. — 4. Doutes sur la 
Langue française j Ed. de 1675, p. 221.— 5. Lettre à VAcad., Ch. V. 



I. ART rOEllQLE 



338 L'ART POÉTIQUE. 



A-t-on remarqué qu'en cette page de V Art Poétique, 
sur seize vers, il y en a presque seize qui riment en ée, 
ei\ é, au erand détriment de l'harmonie ? Boileau avait- 
il donc oublié qu'il est un heureux choix de " sons" har- 
monieux ? L'oreille est blessée par la monotonie comme 
par les heurts des syllabes. 

* 



" Selon que notre idée est plus ou moins obscure, 
" L'expression la suit ou moins nette ou plus pure. 

Un poète, admirateur de Boileau, se souvenait très 
évidemment de ce distique, du vers précédent et des 
deux qui vont suivre, lorsqu'il donnait ce conseil à 
l'orateur sacré: 

" Mais pour t'exprimer juste, apprends à bien penser; 

" Quand une expression est ou vaste ou confuse, 

" La faute est dans l'esprit, c'est lui seul que j'accuse; 

" Et la langue toujours exprime clairement 

" Ce que d'abord l'esprit a conçu nettement ('). " 

Voilà qui s'appelle profiter de ses lectures. 

Massillon répète aussi la phrase de Boileau presque 
avec les mêmes termes: " Quand le style est obscur, 
" on a droit de croire que l'esprit de l'auteur n'est pas 
" net C). " 

Tel fut l'esprit de Trissotin. dont le bonhomme 
Chrysale appréciait ainsi la " netteté " : 

" On cherche ce qu'il dit, après qu'il a parlé. " 

Boileau jugeait autrement de la clarté qui illumine 
ses œuvres. Je ne sais quel personnage se plaignait 
devant l'auteur lui-même, de ne pas bien saisir certai- 
nes finesses des Satires et de V Art Poétique. Boileau 

1. De Villiers, Poèmes^ etc. 1712, p. 41. — Art de prkher. 

2. Maximes. 



. CHANT I. 339 

s'excusa par un mot très clair: Monsieur, ce n'est pas 
ma faute {'). 

Le style de Boileau est " net " comme sa pensée. 
Voilà pourquoi son vers, bien ou mal, dit toujours 
quelque chose, que l'on entend toujours ou peu s'en 
faut. Ce style transparent, au service de pensées pré- 
cises, était goûté des contemporains, même avant 
l'apparition de la Poétique. Le 25 août 1672, Bussy- 
Rabutin écrivait au P. Rapin: " Despréaux est encore 
" merveilleux. Personne n'écrit avec plus de pureté. 
" Ses pensées sont fortes, et ce qui m'en plaît, tou- 
" jours vraies. Il attaque le vice à force ouverte, et 
** Molière plus finement que lui. Mais tous deux ont 
" passé tous les Français, qui ont écrit en leur 

" genre {''). " 

# 

" Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, 
" Et les mots pour le dire arrivent aisément. 

Distique proverbe. C'est la pensée d'Horace: 
" Verbaque provisam rem non invita sequentur (3). " 

C'est ce que Fénelon a formulé aussi, touchant le 
" véritable orateur. " " Il pense, il sent, et la parole 
" suit (^). " Mieux et plus on a pensé, plus et mieux 
on a déterminé le mot juste; le mot juste naît d'une 
pensée bien vue; et ce mot qui sort de la pensée 
comme une fleur, jette sur la pensée elle-même une 
lumière, une splendeur. Le P. Bouhours en a fait 
l'observation: "Un habit propre, dit-il, et magnifique 
" donne de la grâce et de la dignité à une personne 
" bien faite; et s'il est juste, il fait paraître la taille, 
" quand on l'a fine. Il y a de mêmedestermes si attachés 

I. V. Noies hist.^ Édit. Ménard, etc. t. I, p. XC. — 2. Lettres, 3« P. 
p. 597-8. — 3. V. 41 1. — àt. Lettre, ch, iv. 



340 L'ART POÉTIQUE. 



" aux choses, et si faits pour elles qu'ils semblent 
" suivre la pensée comme l'ombre suit le corps ('), 

Ce fut de la sorte que l'on créa des chefs-d'œuvre 
classiques, au xvii' siècle. On pensait d'abord, et les 
mots venaient, justes, exacts, lumineux reflets et 
miroirs de la pensée. 

Il y eut, au siècle de Louis XIV, un homme qui ne 
fut point littérateur, sauf peut-être une fois ou deux, 
mais qui, pour la précision claire et française du 
langage, donna le ton à ses contemporains. Cet homme 
fut Louis XIV. Bossuetlui rendit ce magnifique hom- 
mage, du haut de la chaire de Saint-Denis, le i^"^ sep- 
tembre 1683: " La noblesse de ses expressions vient 
" de celle de ses sentiments, et ses paroles précises 
" sont l'image de la justesse qui règne dans ses pen- 
" sées (^). 

Boileau avait senti cette justesse naturelle et digne, 
du langage royal. On lit dans le Bolaeana qu'il 
" entrait dans une espèce d'enthousiasme, lorsqu'il 
" parlait de Louis XIV... C'est un prince, disait-il, 
" qui ne parle jamais sans avoir pensé (^). " De là 
venait cette " netteté " franche et ferme des discours 
du Roi. J'en trouve un autre éloge dans les Entretiens 
du P. Bouhours: " Savez-vous bien que notre grand 
" Monarque tient le premier rang parmi ces heureux 
" génies, et qu'il n'y a personne dans le royaume qui 
" sache le français comme il le sait? Les personnes 
" qui ont l'honneur de l'approcher, admirent avec 



1. Man. de bien penser, t" Dial., p. 230. 

2. Or. fu7i. de Marie Thérèse. 

2. La " justesse " était pour Bossuet Thonneur de notre langue. Il 
disait aux académiciens, en 1671: " C'est par vos soins et par vos 
" écrits que la justesse est devenue le partage de notre langue. Elle 
" ne peut rien endurer ni d'affecté, ni de bas. " (Disc, de réception.) 

3. Bol. LXXXVI. 



CHANT I. 341 

" quelle netteté et avec quelle justesse il s'exprime.... 
" Tous ses termes sont propres et bien choisis, quoi- 
" qu'ils ne soient point recherchés; toutes ses expres- 
" sions sont simples et naturelles; mais le tour qu'il leur 
" donne est le plus délicat et le plus noble du 
'• monde ('). " Cet homme " le premier des mortels ", 
comme l'appelait Bossuet, qui, selon Madame de 
Séviomé. jouait au billard "comme le maître du monde", 

o J 

parlait notre langue comme le premier des Français. 



" Surtout qu'en vos écrits la langue révérée 

" Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. 

" En effet, la poésie suppose la grammaire; et il 
" faut parler français avant que d'entreprendre de faire 
" des vers français. C'est sur cela que Despréaux dit 
" si judicieusement, dans son Art Poétiqtie : 

" Surtout qu'en vos écrits.... (^). " 

Despréaux avait pour la langue un respect, qui était 
presque un culte : " Notre langue veut être extrême- 
ment travaillée ", écrivait-il à Maucroix; et il la tra- 
vaillait extrêmement. 

Au demeurant, c'a toujours été chez nos plus grands 
hommes de lettres, un besoin d'exprimer leur vénéra- 
tion pour la langue de France. La recommandation 
que fait ici Boileau avait été faite par un de ceux qui 
avaient le plus travaillé, — hélas! et un peu maltraité 
— le français. Ronsard, sur ses vieux jours, criait aux 
jeunes poètes : " Respectez la langue française! Ne 
" battez pas votre mère (^). " 

A la même époque, J. du Bellay, disciple de Ron- 
sard, écrivait l'appel enthousiaste, intitulé : Défense et 

I. Entr. (fEug. et ifAr. Entr. 2^. — 2. P. du Cerceau, Réjl, sur la 
Poés.fr., p. 23. — 3. V. Lefranc, Hist. .ic la Litt.fr.., XVi^ etXVil« S. 



342 L'ART POÉTIQUE. 



illustration delà lang-ue/rançaise, pour recomm3.nder 
aux Français l'amour et l'étude de leur idiome. 
Estienne composait son traité de la Précellence du 
langage fraiiçois.'Enhn, Malherbe vint; et comme nous 
avons vu, ce vieux " grammairien en lunettes " , se fit 
le champion, le chevalier de la langue, pourfendant, sur 
son chemin, tout ce qui gasconnait ou ronsardisait. 

En dépit des plaidoyers, des luttes, des réformes, en 
faveur du français, notre langue ne conquit le respect, 
qu'à force de chefs-d'œuvre. Jusqu'au temps où Riche- 
lieu, par la création de l'Académie, eut discipliné la 
république des lettres, comme le royaume de France ; 
jusqu'au temps où Corneille eut mis en scène des 
Espagnols et des Romains parlant le plus haut et le 
plus énergique style de France, il y eutdes gens " bouffis 
" de grec et de latin ", qui traitèrent de jargon la 
langue " vulgaire et maternelle ". Racan s'en plaignait 
par-devant l'Académie qui venait de naître : " Les 
" esprits médiocres, qui n'ont jamais hanté que les 
" collèges, font un si grand mépris de notre langue, 
" qu'ils ne pensent pas qu'il s'y puisse rien faire de 
" raisonnable. Ils ne craignent point d'appeler divin 
" et incomparable le plus fin galimatias de Pindare et 
" de Perse, et se contentent d'appeler agréable et joli, 
" les vers miraculeux de Berthault et de Malherbe ('). " 

Il ne faut pas oublier, en lisant ce morceau, que 
Racan s'embrouillait dans le latin du Confiteor. 

Corneille, à ce moment-là même, écrivait le Cid. La 
langue grandissait avec les héros du poète normand ; 
le culte de la langue se développait dans l'Académie 
et dans la Chambre bleue. Vaugelas, un Savoyard, 
allait prochainement rédiger ses RemarqueSy précédées 

I. Harangue prononcée devant l'Acad. fr. le 9 juillet 1635. — Œuv. 
d: /*. I, p. 247. 



CHANT I. 343 

de cette déclaration fière : " Il n'y a jamais eu de 
' langue, où l'on ait écrit plus purement et plus nette- 
' ment qu'en la nôtre, qui soit plus ennemie des équi- 
' voques et de toute sorte d'obscurité, plus grave et 
* plus douce tout ensemble, plus propre pour toutes 
' sortes de styles, plus chaste en ses locutions, plus 
' judicieuse en ses figures, qui aime plus l'élégance 
' et l'ornement, mais qui craigne plus l'affectation.... 
' Elle sait tempérer ses hardiesses avec la pudeur 
' et la retenue qu'il faut avoir, pour ne pas donner 
' dans ces figures monstrueuses où donnent aujour- 
' d'hui nos voisins, dégénérant de l'éloquence de leurs 
' pères ('). 

La langue traversa la Fronde et ce déluge de sot- 
tises burlesques et cette avalanche de poèmes épiques, 
qui osaient éclore à quelques pas des barricades. Avec 
le règne de Louis XIV et les monuments de prose et 
de poésie qu'il vit naître, cette langue, instrument har- 
monieux de tant de choses nobles et belles, fut de plus 
en plus " révérée ". Bossuet en fit le panégyrique, 
dans son Discours de réception à l'Académie; il le fit 
avec le style de ses Oraisons et de son Histoire. Un 
autre académicien. Charpentier, écrivit ses deux tomes 
de X Excellence de la langue française ; Bouhours et 
Ménage continuèrent le travail de Vaugelas. Le poète 
latin Santeuil, dans une Défense des vers latins, faisait 
faire par la langue virgilienne l'éloge de la langue de 
France. En voici un abrégé d'après une paraphrase 
du marquis de Robias d'Estoublon : 

'' L'usage et la raison qui lui servent de lois 
" La rendent partout digne et des dieux et des rois. 
" Dans les termes choisis, la force et la tendresse 
" Brillent également avec la politesse.... 

I. Remarques, etc. Préface. 



344 L'ART POÉTIQUE. 



" Elle est simple, il est vrai; mais on n'ignore pas 
" Dans sa simplicité combien elle a d'appâts. 
" Elle ne peut souffrir la trompeuse équivoque, 
" Des mots à double sens le petit jeu la choque...: 

" Sa pudeur innocente et son libre enjouement 
" A tout ce qu'elle dit donnent de l'agrément ('). " 

Quand Despréaux conjurait les écrivains français 
de révérer leur langue comme chose sacrée, tous les 
vrais beaux esprits faisaient écho; tous savaient, ou 
devinaient, les ressources de l'idiome " vulo-aire ". Et 
tout juste alors, en 1674, le P. Rapin faisait cette ré- 
flexion : " Cette pureté d'écrire s'est si fort établie 
" depuis quelque temps parmi nous, que c'est être bien 
" hardi que de faire des vers, dans un siècle aussi 
" délicat que le nôtre, sans savoir parfaitement la 
" langue {'). " 

Pour finir, citons encore Charpentier ; il a soigné sa 
page. " La langue française...., on voit aisément 
" qu'elle est une de celles qui approchent le plus de 
" l'idée d'une langue parfaite. 

" Elle possède par excellence la netteté et la clarté, 
" qui sont les principales beautés du discours selon 
" Aristote (!), puisqu'on ne parle que pour se faire 
" entendre. 

" Elle est douce, elle est sio-nificative, elle est so- 
" nore, elle est éloquente, elle est nombreuse. 

" Ce n'est point une langue dont les expressions 
" soient heureuses, mais fortuites; et qui n'ait point 
" de règles pour s'assurer quand elle a bien fait, ou 
" pour se corriger quand elle a failli. 

" Elle a ses lois, tirées des mêmes sources que la 
" latine et la grecque. 

" C'est désormais une lano:ue de réflexion et d'étude. 

I. Sanieuil, 0/>, poet.^ p. 216. — 2. Réfi, etc., p. 44. 



CHANT I. 345 



" C'est une langue raisonnée, qui n'est pas moins 
' ennemie de la superfluité que de la sécheresse. 

" Sur tout, chaste jusqu'au scrupule, et d'une déli- 
" catesse de goût presque infinie ('). " 



" En vain vous me frappez d'un son mélodieux, 
«' Si le terme est impropre, ou le tour vicieux : 

La recherche du mot propre était pour Despréaux, 
comme pour tous les écrivains sérieux, une préoccu- 
pation, un travail, quasi un tourment. Son Épître à 
M. de Lamoio-non nous le montre au milieu d'une 
nature joyeuse et verte, sous les saules ou les noyers 
de Haute-Isle, à la poursuite d'un terme qui lui échappe 
ou qui ne vient pas : 

" Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, 
" Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. " 

Lorsqu'il commit son Ode pindarique, Boileau fit 
part à son ami Racine de la peine qu'il prenait, pour 
trouver la juste traduction de son idée : "Je vous dirai 
" que j'ai en quelque sorte achevé \Ode sur Namur, 
** à quelques vers près, où je n'ai point encore attrapé 
" l'expression que je cherche ('). 

Boileau tout jeune, à vingt-huit ans, avait prononcé 
le serment (en vers) de choisir toujours le mot voulu 
par la pensée et non par la mesure : 

" ...Mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots, 
" N'en dira jamais un, s'il ne tombe à propos (3)." 

Boileau fut rarement infidèle à cette courageuse 
promesse. Pourtant il y eut quelqu'un, même parmi 
les meilleurs amis du poète, qui signala, non sans 

I. De r Excellence de la Lang. franc, par M. Charpentier, de l'Acad. 
franc., 1683,1.1!, p.6ioet6ii. — 2. Lellie du I^^ juin i6çj. — 3. 5"rt/. II. 



346 L'ART POÉTIQUE. 



motif, un terme impropre, dans une des Épîtres. Cet 
habile ne fut point un homme de lettres. Ce fut An- 
toine, le jardinier de Boileau, celui qui dirigeait " l'if 
" et le chèvre-feuil ", sous lesquels Boileau chassait à 
la rime. Ce fut au P. Bouhours qu'Antoine avoua cette 
critique. " La réponse d'Antoine... au P. Bouhours 
" fut telle que Brossette la rapporte dans son commen- 
" taire. Antoine condamnait le second mot de l'Épître 
" qui lui était adressée, prétendant qu'un jardinier 
" n'était pas un valet. " C'était le seul mot qu'il trou- 
" vait à critiquer dans les ouvrages de son maître ('). " 



" Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, 
" Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. 

" C'est un pur galimatias, s'écrie Desmarets ; car 
" l'enflure du vers ne s'appelle pas un solécisme. Et 
" il n'y a rien de si bas que le solécisme, tant s'en faut 
" qu'il puisse ÇiXx^ orgueilleux (f)!' Pradon répète mot 
pour mot ces deux ou trois dernières lignes. Pradon et 
son devancier ne savaientpeut-être pas que le solécisme 
est une révolte contre les lois du langage ; or dans 
toute révolte, il y a de l'orgueil {f). 

Vauquelin s'était raillé jadis du style ** ampoulé et 
" bouffi " ; cette enflure et emphase étant déjà de tout 
point contraires à la simplicité noble du français ; aussi 
le vieux poète se rit de 

I. L. Racine, Mém. etc. 2^ P. — 2. Déf. du poème hér.^ etc. p. 82. 

3. Quand un auteur tient à sa gloire, il respecte humblement le dic- 
tionnaire, Vaugelas et l'usage ; s'il veut, par fantaisie, se permettre le 
solécisme, il doit au moins imiter ce que firent un jour Balzac et Ménage; 
c'est Ménage qui raconte le fait : " Un jour ayant été longtemps, M. de 
" Balzac et moi, dans une grande compagnie, à soutenir la réputation 
" que nous avions de bien parler; tous les autres étant sortis, M. de 
" Balzac me dit : A cette heure que nous voilà libres, faisons des solé- 
cismes ". {Ménag. Éd. de 1693, p. 106-7). — A huis-clos, mais non pas 
dans des livres. 



CHANT I. 347 

" Ceux qui cherchent des mots ampoulés et bouffis, 
" Et des discours obscurs, qui ne sont point confits 
" Dans le sucre français ('V " 

Ce qui prouve, une fois entre dix mille, que l'esprit 
de l'homme "est toujours borné par quelque endroit", 
c'est que Boileau lui-même laissa se glisser un solé- 
cisme, un vrai solécisme, dans son Art Poétique. Un 
professeur du collège des Quatre- Nations le découvrit 
et le dénonça au poète. Boileau convint immédiate- 
ment de son tort if). Mais, chose fort étrange, il y avait 
plus de trente ans qu'on lisait X Art Poétique en 
France ; et il ne s'était pas même rencontré une Bélise, 
pour crier, comme chez Molière : " Quel solécisme 
horrible ! " Ce professeur, plus perspicace que Patru et 
que tant d'autres, devint ensuite Recteur de l'Uni- 
versité. 

Boileau ne condamne que le barbarisme "pompeux", 
c'est-à-dire téméraire et maladroit. Les barbarismes si 
français créés par La Fontaine ne sont point de 
cette catégorie. Ce sont des conquêtes. Voyez par 
exemple: 

" Le fabricateur souverain 
" Nous créa besaciers... (3). " 

— " Camarade épongier... (■*). " 

— " La race escarbote. . . (s). " 

— • " Celui qui le premier a pu l'apercevoir 
" En sera \q gobeur... {^). " 

— " Grand croqueur de poulets... (7). " 

Et je ne sais combien d'autres. Le Dictionnaire de 
La Fontaine était alors la nécessité, le goût et son 
oreille très française. 



i. Art Poét., L. IL— 2. V. notes du ch. IV, v. 91. — 3- F. I, 7. 
4. F. II, II.— 5. F. 11,8. - 6. F. IX, 9. -7. F. VI, 5. 



348 L'ART POÉTIQUE. 



" Sans la langue, en un mot, l'auteurle plus divin, 
" Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. 

" Tjie smoothest verse and the exactes! sensé 
" Displease us, ifill English gWQ offense. " 

(Dryden.) 

Desmarets, Pradon, Carel, crient à l'envi, comme 
s'ils se sentaient blessés. Desmarets déclare que cela 
n'est pas " intelligible ". — "Il (Despréaux) veut dire: 
" s il manque à bien parler. Mais cela ne le dit pas. 
" Et par toutes ces choses où il traite de notre poésie, 
" comme de la césure et autres choses qu'il n'a pu 
" prendre des Anciens, on voit qu'il manque de force 
" à s'exprimer, et qu'il tombe, par faute d'avoir eu le 
" secours d'Horace ou de quelque autre ('). " Pradon 
copie Desmarets. Mais Carel va plus outre, et traite 
Despréaux de " Goth ". — " Je ne m'amuse point à 
" examiner le sens de ces deux derniers vers, qui est 
" grotesque et embarrassé. Ce ne serait jamais fait. 

" Je ne m'attache qu'à ces nobles rimes, qu'il a 
" employées plus de quinze fois, en ce peu de vers 
" qu'il a donnés au public. Y a-t-il quelqu'un de nos 
" poètes célèbres, même dans l'ancienne poésie, que 
" cet habile homme traite de gothique, qui en ait 
" usé (^) Psi ce n'est peut-être Marot, très rarement 
" néanmoins. Et qu'est-ce que d'être Goth, si cela ne 
" l'est ! de faire rimer \ç. pain avec le vin : 

1. La déf. du poème hér. etc., p. 82. 

2. La critique de Carel est juste. J'ai feuilleté tout exprès nombre de 
pièces de Corneille, de Racine et de Molière, je n'ai trouvé aucun 
exemple de ain rimant avec in ; tout au plus le font-ils rimer avec ein. 
Boileau et La Fontaine sont en ceci des innovateurs ; car La Fontaine 
s'est accordé aussi plus d'une fois cette licence : 

" Venez me voir chez moi ; je vous ferai festzw. 
" Messire Rat promit souda/;/". (F. IV, 11.) 



CHANT I. 



349 



" Dandin mange bien du pain ; 
" Il boit encore plus de vaifi. 

" Allez aux Halles porter vos rimes (') " ! 

Carel néglige d'examiner le sens des vers de Boi- 
leau ; ce sens mériterait pourtant un coup d'œil. Un 
auteur divin et \ç. plus divin ne saurait être toujoîcrs 
et quoi qiCil fasse, un méchant écrivain. N'y a-t-il 
point là quelque allusion ? M. Geruzez soupçonne 
qu'il s'agit de Desmarets et de son Clovis, poème 
" divin ", en ce sens que l'auteur croyait en avoir com- 
posé les derniers chants sous l'inspiration divine. 
L'histoire de l'Académie mentionne cette prétention 
bizarre, en disant que, vers la fin de sa vie, Desmarets 
" devint prophète (^). '' Boileau lui-même accole ce 
titre de " prophète " au nom de Desmarets, dans une 
épigramme, datée de 1674 : 

" Racine, plains ma destinée ! 
" C'est demain la triste journée, 
'' Où le prophète Desmarets .. „ 

Grâce à cette " clef", l'énigme de ces deux vers se 

simplifie. 

# 

" TravaiUez à loisir, quelque ordre qui vous presse, 
" Et ne vous piquez point d'une folle vitesse : 

Il y a aussi là une allusion satirique. Boileau nous 
assure, en note, qu'il vise Georges de Scudéry : " Scu- 
" déry disait toujours, pour s'excuser de travailler si 
" vite, qu'il avait ordre de finir". Brossette, par une 
autre note appuie celle de son maître. Scudéry était 
pour Despréaux le parfait exemplaire de cette rapidité 
reo^rettable : 



I. Dé/, des beaux espr. etc., p. 47. — 2. Ed. Livet, I, p. 273. 



350 



L'ART POÉTIQUE. 



" Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume 

" Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume (') ! 

Scudéry confessait avec une naïveté fanfaronne cette 
" folle vitesse ". Bien plus, il s'en faisait gloire : 
" J'ai, dit-il dans la préface ^Alaric, tant de facileté à 
" faire des vers, et à inventer, qu'un poème beaucoup 
" plus long que celui-ci (Alaric compte i i,ooo vers ) 
" ne m'aurait guère coûté davantage. " 

Boileau n'a composé que de six à sept mille vers, à 
peine la moitié d'un poème épique ; mais il travaillait 
à loisir. Écoutons Brossette : " Notre poète observait 
" exactement ce précepte. Non seulement il composait 
" suivant la disposition d'esprit où il se trouvait, sans 
" forcer jamais son génie ; mais quand il avait achevé 
" un ouvrage, il ne le publiait que longtemps après, 
*' afin d'avoir le loisir de le perfectionner, suivant le 
" conseil d'Horace : 

"... Nonumque prematur in annum. 

{Fcét V. 388.) 

"Un ami voulant l'exhorter à produire son Art 
" Poétique, lui disait que le public l'attendait avec im- 
" patience. — Le public, répondit-il, ne s'informera 
" pas du temps que j'y aurai employé. ... D'autres fois, 
" il disait la même chose de la postérité. 

" Scudéry, au contraire... " 

Mais si Despréaux mettait du temps à parfaire ses 
poèmes, il n'aimait pas trop à reconnaître sa lenteur 
devant le public. Un magistrat, conseiller au parlement, 
s'avisa, j'ignore à quel propos, de dire : On sait bien 
que M. Despréaux ne fait pas les vers aisément. Le 
mot fut rapporté à Despréaux, qui le prit pour une 
injure. Il alla même, paraît-il, jusqu'à enchâsser le nom 

I. Sat. II. 



CHANT I. 351 

du malencontreux fils deThémis, dans son Epître vii^, 
à la place de l'hémistiche : " Qice l'aiiteur dit Jonas... " 
(v. 88), avec cette note explicative : " Conseiller au 
" parlement, qui fait peu de cas de mes ouvrages ". 
Mais en corrigeant les épreuves, Boileau comprit que 
la critique du magistrat ne méritait point cette ven- 
geance ; il biffa le nom, et l'auteur " du Jonas " fut 
laissé à sa première place. 

Quoi qu'il en soit de ce fait, la lenteur sage de Des- 
préaux était conforme aux mœurs littéraires du xvii^ 
siècle, qui ne produisait guère de chefs-d'œuvre im- 
promptus. Bossuet mit dix ans à écrire son Discours 
sur V Histoire 7iniverselle ; et VArt Poétique fut près 
de cinq ans sur le métier. Cinq ans, pour aligner un 
millier de vers ! 

On ne se pressait point d'étonner le public. Le P. 
Sirmond, " sage et docte vieillard, plus que nonagé- 
naire ", donnait ce conseil à l'évêque d'/\vranches : 
" Ne vous pressez pas de rien donner au public...; 
" attendez que vous ayez cinquante ans sur la tête, 
" pour vous faire auteur ('). " Je doute fort que cet avis 
eût chance d'être écouté, ou suivi, chez nous aujour- 
d'hui. Scudéry, avec son volume par mois, passerait 
presque pour une tortue. Au surplus ne le calomnions 
point, Scudéry ne fut pas aux siècles passés, le parfait 
modèle de la •' folle vitesse ". Un devancier de 
Corneille, Jodelle, allait plus vite encore. Son ami, 
Charles de la Mothe, disait de lui : " La plus longue 
" et difficile tragédie ou comédie ne l'a jamais occupé 
" à la composer et écrire plus de dix matinées. ' Hélas! 
la postérité s'est bien hâtée d'oublier Jodelle ; à peine 
se souvient-elle du bouc couronné de fleurs. 



I. Hist. de PAcad. fr, — Arl. La Mothe-Lc Vayer. 



352 L'ART POÉTIQUE. 



'* Un style si rapide, et qui court en rimant, 

" Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. 

Déjà Boileau s'était moqué de ce coureur littéraire, 
plusieurs fois nommé, et s'inquiétant peu de ce qui 
entrait dans les douze pieds de son vers, pourvu que 
la rime arrivât au bout de la ligne. 

Oronte avait mis quinze minutes seulement, à bâtir 
les quatorze vers de son fameux sonnet: 

— " Je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. " 

Alceste lui répond : 

— "Voyons, Monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire. " 

Le temps ne fait rien au lecteur; mais il importe 
grandement à celui qui compose. Le bon Chapelain 
usa trente ans de son existence à rimer sa Ptuelle; 
de quoi il n'eût pas été à blâmer, s'il avait été poète. 
Mais du moins. Chapelain était bon juge, quand il 
estimait le temps chose nécessaire à la perfection des 
œuvres sérieuses. Dans son Mémoire des gens de Let- 
tres vivants en 1662, il parlait ainsi de l'auteur du 
Clovis: " C'est un des esprits faciles de ce temps, et qui, 
" sans grand fonds, fait une plus grande quantité de 
" choses, et leur donne un meilleur jour... Il est iné- 
** pLiisable et rapide dans l'exécution, aimant mieux y 
" laisser des taches et des négligences, que de n'avoir 
" pas bientôt fait ('). " Chapelain condamne la folle 
vitesse. Une fois, sur un point, le bonhomme fut du 
sentiment de Boileau. 

La Bruyère appréciait de même nombre de livres, 
éclos avant ses Caractères, " livres froids et ennuyeux, 
" d'un mauvais style, et de nulle ressource, sans 
*' règles et sans la moindre justesse, contraires aux 

I. V. Hisi. de PAcad.fr. Ed. Livet, t. I, p. 272. 



CHANT I. 353 

" mœurs et aux bienséances, écrits avec précipitation et 
" lus de même, seulement pour leur nouveauté ('). 
Ce n'était pas ainsi que l'on composait ces pages 
immortelles, toujours admirées et même lues. On 
créait les beaux vers et la belle prose, à tête reposée, 
à loisir, à force de réflexion et de temps. 

C'était chez les Précieuses de Molière que l'on faisait 
les impromptus, ou qu'on les prenait pour des mer- 
veilles. Mascarille, le faquin, y disait: " Je suis diable- 
" ment fort sur les impromptus! " et Cathos de répon- 
dre: " L'impromptu est justement la pierre de touche 

" de l'esprit {^). 

# 

" J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, 

La molle ai'ène signifie le sable fin. Il est intéressant 
de mettre ici la prose de Boileau en regard de ce vers. 
Quelques années auparavant, Boileau avait imaginé 
un dialogue contre les modernes qui font des vers latins. 
Il y introduit en scène Horace, s'escrimant à aligner 
des hexamètres français, et débutant par celui-ci: 

'* Sur la rive du fleuve amassant de Varhie... 

— ** Halte-là! lui crie un poète (c'est-à-dire Des- 
** préaux en personne), on ne dit point en notre lan- 
" gue: sur la rive du fleuve, mais sur le bord de la 
" rivière. Amasser de \ arène ne se dit pas non plus; 
'' il faut dire du sable. " Boileau vraisemblablement, 
n'avait plus présente à la mémoire cette leçon de 
français donnée à Flaccus, quand il prit arène pour 
synonyme de sable. 

1. Préface des Caract. 

2. Se. X. — L'abbé de Marolles avait essayé une traduction de Virgile, 
en vers. Il en aurait fait presque deux cents " sfans pede in uno ". Les 
vers, disait-il un jour, ne me coûtent rien. Quelqu'un répliqua: " Ils vous 
" coûtent ce qu'ils valent. " La plaisanterie n'est pas neuve, mais juste. 

l'art I-OÉTIQUE. 23 



354 L'ART POÉTIQUE. 



Mais, chose non moins curieuse, il paraît qu'on 
trouve dans une page de Pellisson cet alexandrin tout 
entier: 

"y'a/wi? mieux un ruisseau qui, sur la molle arène ('). " 

# 

" Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, 
" Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, 
" Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. 

Horace avait comparé Lucilius à ce torrent... 
" Lîdulentus erat ", — Ménage veut aussi que la 
poésie soit moins un torrent, tombant, comme celui de 
La Fontaine. " avec grand bruit et grand fracas (^), " 
qu'un ruisseau fleuri: Si quelqu'un s'imagine " que la 
" grande poésie ne consiste qu'à dire de grandes choses, 
" il se trompe. Elle doit souvent, je le confesse, se 
" précipiter comme un torrent, mais elle doit plus 
" souvent encore couler comme une paisible rivière (3)." 

Pas trop " paisible ". Car alors, elle ressemblerait à 
celle de La Fontaine " image du sommeil... ", source 
du sommeil aussi. — Ces trois images du torrent, de 
la rivière et du ruisseau, je les rencontre sous la plume 
coulante du P. Bouhours. Il s'en sert, pour peindre 
les caractères distinctifs des trois langues et des trois 
littératures dérivées du Latin: " L'Espagnol, à mon 
" avis, ressemble à ces fleuves, dont les eaux sont 
" toujours grosses et agitées; qui ne demeurent guères 
" renfermés dans leur lit; qui se débordent souvent, et 
" dont les débordements font un grand bruit et un 
" grand fracas. L'Italien est semblable à ces ruis- 
" seaux, qui gazouillent agréablement parmi les 
" cailloux; qui serpentent dans des prairies pleines 

I. V. Œuv. de Boil. Édit. de Ménard, t. I, p. 323. — 2. Liv. VHI 
fable 23. — 3. Disc, sur les Œuv. de Sarrasin, p. 20. 



CHANT I. 355 



" de fleurs; qui s'enflent néanmoins quelquefois, jus- 
" qu'à inonder toute la campagne. Mais la langue 
" française est comme ces belles rivières, qui enri- 
" chissent tous les lieux par où elles passent; qui, 
" sans être ni lentes, ni rapides, roulent majestueuse- 
" ment leurs eaux, et ont un cours toujours égal ('). " 



* 



" Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, 

Comme la Tortue du bon homme, qui " se hâtait 
" avec lenteur ", se moquant des bonds capricieux du 
Lièvre. 

L'honnête Brossette souligne naïvement l'expres- 
sion de Boileau : " hâtez-vous lenteinent " : " Ce mot 
" renferme un grand sens. Il était familier à l'empereur 
" Auguste, à l'empereur Titus, et à plusieurs autres 
" grands hommes : Imûdt Bpa^éoj:, festina lente. Voyez 
" les adages d'Érasme. " 

Horace fournit à Boileau toutes ces maximes sur la 
correction lente, reprise maintes fois, sans décourage- 
ment, durant de longs jours : 

"... Carmen reprehendite^ qiiod non 

" Multa aies et multa litura coetruit, atque 

" Praeseclum decies non casHgavit ad ungueni\{^) 



" Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; 

Horace, au lieu du " métier " dit 1' " enchime "/ au 
lieu de tisser ses vers, il les forge. Cette correction 
essayée " vingt fois", Boileau la pratiquait pour son 
propre compte. Dès sa deuxième satire, il avait pris 
cette résolution héroïque : 

1. Entretiens d'' Elis;, et d'Aristg, Entr. II, l68i, p. 69.' 

2. Poét. V. 292 etc. 



356 L'ART POÉTIQUE. 



" Ainsi recommençant un ouvrage vifis^tfois, 
" Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois ". 

Mais ce labeur, ces retouches, ce limage, Boileau ne 
les conseillait point aux pauvres génies. Ils y perdraient 
leur temps et leur huile, comme parlent les anciens. 
Voilà pourquoi l'une des railleries de Boileau contre 
la Pucelle, consiste à montrer Chapelain remettant, 
vingt fois, lui aussi, ses élucubrations sous le polissoir: 

"... En vain se lassant à polir une rime, 

" Et reprenant vitigt fois le rabot et la lime ('). " 

Despréaux n'exige cette tâche que des auteurs ani- 
més par " l'influence secrète " et pour des vers bien 
nés, par exemple, pour ses vers, à lui. Aussi en 1701, 
le vieux et courageux travailleur faisait-il au public 
et aux siècles à venir cette déclaration, en leur pré- 
sentant son édition définitive : " Non seulement je 
" l'ai revue avec beaucoup de soin, mais j'y ai retouché, 
" de nouveau, plusieurs endroits de mes ouvrages. Car 
" je ne suis point de ces auteurs fuyant la peine, qui ne 
" se croient plus obligés de rien raccommoder à leurs 
" écrits, dès qu'ils les ont une fois donnés au public. 
" Ils allèguent, pour excuser leur paresse, qu'ils au- 
" raient peur, en les trop remaniant, de leur ôter cet 
" air libre et facile, qui fait, disent-ils, un des plus 
" grands charmes du discours. Mais leur excuse, à mon 
" avis, est très mauvaise. Ce sont les ouvrages faits à 
" la hâte et, comm.e on dit, au courant de la plume, 
" qui sont ordinairement secs, durs et forcés. Unou- 
" vrage ne doit point paraître trop travaillé, mais il ne 
" saurait être trop travaillé; et c'est souvent le travail 
" même qui, en le polissant, lui donne cette facilité tant 
" vantée qui charme le lecteur. 

I. Discours au roi, v. 25. 



CHANT I. 357 

" Il y a bien de la différence entre des vers faciles et 
" des vers facilement faits. Les écrits de Virgile, quoi- 
" que extrêmement travaillés, sont bien plus naturels 
" que ceux de Lucain, qui écrivait, dit-on, avec une 
" rapidité prodigieuse. C'est ordinairement la peine 
" que s'est donnée un auteur à limer et à perfectionner 
" ses écrits, qui fait que le lecteur n'a point de peine 
" en les lisant. Voiture, qui paraît si aisé, travaillait 
" extrêmement ses ouvrages (') ". 

Après cette profession de foi littéraire, et cette excel- 
lente leçon de goût, Boileau s'applaudit d'avoir employé 
" quelques-unes de ses veilles à rectifier ses écrits " ; 
et alors seulement, à l'âge de 65 ans, il ose mettre en 
toutes lettres son nom en tête de son livre. Boileau 
poussa le désintéressement, l'amitié, la délicatesse, 
jusqu'à rendre le même service de " rectification " aux 
travaux de son cher Racine. Il revit et corrigea les 
dernières éditions de celui auquel il avait appris à faire 
malaisément les vers aisés. Louis Racine rapporte ce 
trait si honorable à l'un et à l'autre des deux illustres 
poètes. Peut-être, dans tel et tel hémistiche de Racine, 
là où les critiques minutieux relèvent un mot exquis, 
est-ce une expression de Boileau qu'ils admirent, et 
nous avec eux. 

Une remarque est indispensable, à propos du pré- 
cepte : " Vingt fois SU}" le métier...'' Nous ne croyons 
point que le génie soit uniquement l'aptitude au travail. 

I. " Monsieur Despréaux disait que les vers les plus simples de ses 
" ouvrages étaient ceux qui lui avaient le plus coûté ; que ce n'est qu'à 
" force de travail qu'on parvient à paraître aisé à ses lecteurs ; qu'on 
" leur ôte par là toute la peine qu'on s'est donnée. — Ce ne sont pas, 
" continuait-il, les grands traits de pinceau, ni ces coups de maître, qui 
" arrêtent un écrivain dans son progrès; ce sont quelquefois des niai- 
" séries qui coûtent le plus à exprimer ". {Bolaana, Edit. d'Amsterdam, 
P- 94-95-) 



358 L'ART POÉTIQUE. 



Entendu à la lettre, et pratiqué jusqu'au scrupule, cet 
exercice des vingt retouches serait la mort de l'enthou- 
siasme, la ruine du style naturel et spontané. Ce serait 
folie aux poètes d'imiter le prosateur Patru, qui pre- 
nait " le temps de vieillir sur une période ", et qui 
mit quatre ans à traduire une phrase de Cicéron ('); 
folie très grande d'imiter le poète Malherbe, lequel 
employa trois ans à produire une élégie. Malherbe 
y offrait ses condoléances au président de Verdun, 
dont la femme était morte. Quand l'élégie fut faite, l'in- 
consolable époux était remarié. 

Vauquelin, même en recommandant de corriger " par 
" plus de dix fois ". trace des bornes à ce labeur obstiné, 
et réclame un peu de cette allure prime-sautière, que 
donne l'inspiration : 

" On rendrait son esprit tout morne et rebouché, 

" Qui le tiendrait toujours au labeur attaché. 

" Il faut épier l'heure, attendre qu'à la porte 

" Frappe le Délien qui la matière apporte ; 

" Lors doucement les vers de leur gré couleront 

" Et dans l'œuvre avancé d'eux-mêmes parleront (') ". 

C'est une faute, dit encore, au même endroit, Vauque- 
lin, d'imiter " les rossignols plaisants ", qui " dans un 
" bocage ombreux, dégoisent " à l'envi, tant et si bien, 

" Que souvent en chantant la puissance débile 
" Défaut plus tôt au corps que la chanson gentile. " 

A force de jouer de la lyre, on en racle les 
cordes, ou les oreilles des gens. Baillet établit cette 
doctrine par nombre d'exemples, notamment par celui 

1. " M. Pacru a été quatre ans à traduire la première période de 
" l'oraison de Cicéron pour le poète Archias ; encore n'a-t-il pas rendu 
" ces mots : çuod ientio quam sit exiguutn. " 

{Menaçiana, t. III, p. 37.) 

2. L. III. 



CHANT I. 359 



de ce pauvre " monsieur Chapelain "; — " c'est peut- 
" être pour avoir trop fatigué et impatienté le public 
" que La Pucelle en a été si mal reçue (') ". Et les épi- 
grammes appelèrent la jeune vierge guerrière travestie 
par Chapelain "une vieille sempiternelle!" 



" Polissez-le sans cesse et le repolissez; 
" Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. 

C'est le " Sœpe stylum vei'tas " d'Horace. Vauquelin 
avait ainsi paraphrasé ce précepte, répété dans la lettre 
aux Pisons: (Vos, a Pompi/ius sanguis...) 

" Vous, ô vrai sang gaulois, reprenez et blâmez 
" Les vers qui ne sont pas assez vus et limés, 
" Assez bien repolis; dont la rime tracée 
" N'a plusieurs fois été refaite et r'effacée; 
" Et par plus de dix fois corrigez-vous si bien 
" Qu'à la perfection il ne manque plus rien (^). " 

• Les manuscrits du xvii^ siècle témoignent encore 
de quelle façon les beaux et bons esprits entendaient 
le "' limae labor et mora'\ — Corneille avouait qu'il 
avait écrit plus de douze cents vers pour arriver à 
faire le v^ acte à^Othon. Mais Malherbe sera toujours 
le parangon des poètes qui polissent et repolissent 
leurs œuvres. La preuve en est dans cette note de 
Tallemant : " Balzac dit en une de ses lettres (3) que 
" Malherbe disait que quand on avait fait cent vers ou 
" deux feuilles de prose, il fallait se reposer dix ans. 
" Il dit aussi que le bonhomme barbouilla une demi- 
" rame (!) de papier, pour corriger une seule stance. 
" C'est une de celles de l'Ode à M. de Bellegarde ; elle 
'•' commence ainsi : 

\.Jug. des Sav.^ t. I, p. 216. — 2. L. ni. — 3. A Conrart, Liv. n, 
L. II et 12. 



360 * L'ART POÉTIQUE. 



" Comme en cueillant une guirlande, 

" L'homme est d'autant plus travaillé etc. (') " 

Balzac traitait un peu de cette sorte la prose de ses 
épîtres. Il écrivait à Boisrobert : " Ne pensez pas que 
" j'adore les ouvrages de mes mains, quoique j'y prenne 
" autant de peine que les anciens sculpteurs à faire les 
" dieux (''). " La Rochefoucauld retoucha telle de ses 
Maximes jusqu'à... trente fois, d'aucuns disent même 
trente-six. 

Despréaux nous a laissé un fidèle portrait de lui- 
même pendant le feu (?) de la composition : 

" Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage, 
" Retouchant un endroit, effaçant une page, 
" Enfin passant ma vie en ce triste métier, 
" J'envie, eri écrivant (3), le sort de Pelletier. " 

Jusqu'au déclin de ses ans, Boileau retoucha et 
retravailla ses pièces. Nous l'avons noté en parlant de 
l'édition dite favorite. "Il la revit avec soin, écrit 
" Louis Racine, et dit à un ami qui le trouva attaché 
" à ce travail : — Il est bien honteux de m'occuper 
" encore de rimes et de toutes ces niaiseries du Par- 
" nasse, quand je ne devrais songer qu'au compte que 
" je suis prêt d'aller rendre à Dieu (*). 

Ronsard avait aussi imposé aux jeunes initiés de la 
poésie le devoir de polir et repolir: " Tu seras laborieux 
" à corriger et limer tes vers; et ne leur pardonneras, 
" non plus qu'un bon jardinier à son ente, quand il la 
" voit chargée de branches inutiles ou de bien peu de 
" profit (5). " 

I. Hist.^ t. I, p. 273. — 2. L. du 2jfévr. 1624. 

3. Boileau écrivait-W toujours ses vers en les composant ? Non. Il 
racontait, le 29 avril 1695, q^^''' avait fait une nouvelle Epître ; c'est la 
dixième: «La pièce, disait- il, n'a pas plus de 130 vers. Elle n'a pas encore 
« vu le jour, et je ne l'ai pas même encore écrite.... » (à Maucroix.) 

4. Mém. etc. Il« P. — 5. Abrégé de l'Art Poét. etc. p. 403. 



CHANT I. 361 

L'abbé, académicien, de la Chambre, parlant des 
ratures qui doivent orner le travail d'un poète, em- 
pruntait à un raffinement de son époque, une compa- 
raison ingénieuse : " L'abbé de la Chambre voulait 
" qu'en écrivant on effaçât beaucoup, et disait que 
" les ratures sont des mouches qui siéent bien aux 
" muses ('). " " Madame de la Fayette disait qu'une 
"■période retranchée d'un ouvrage valait un Louis 
" d'or; et un mot, vingt sols (^)." 

La Mothe avait retenu le précepte de \Art Poétique; 
il le prouve par son Ode à \ Ombre de Despréaux : 

" Dans la carrière glorieuse 

" Où de l'art nous cherchons le prix, 

" Qu'une lenteur laborieuse 

" Polisse ainsi tous nos écrits. 

" En vain le fol orgueil nous presse; 

*' Effaçons, corrigeons sans cesse; 

" Après le bien, cherchons le mieux (3). " 

Regnard, modèle de facilité, versifiant un peu comme 
Ovide, Regnard qui disait à l'Abbé de Bentivoglio: 

"... Je n'eus pas encore assemblé douze hivers, 
*' Qu'errant sur l'Hélicon, je composai des vers, " 

effaçait, polissait, limait ses vers faciles; il l'affirme : 

" Quelquefois, 

" Pour faire quatre vers, je me mange trois doigts (■♦). " 

Baillet cite, au long, le passage de Despréaux sur 
la correction et éclaire une aussi "importante leçon " par 
l'exemple de tous les siècles. " Cette belle maxime ", 
dit-il, a été "pratiquée par tout ce qu'il y a eu de plus 
" judicieux et de plus habiles écrivains de tous les 
" siècles et sur toutes sortes de sujets. " Baillet ter- 

I. Vign. Mar., t. I. — 2. Segrais, Œuv. iV"= Éd. t. II, p. 146. — 
3. Odest.\.c. t. II, p. 286. — 4. Œuv. Éd. de 1805, t. III, p. 321. 



362 L'ART POÉTIQUE. 



mine sa revue des âges et des pays, par l'exemple 
mémorable de Despréaux " cloué sur un ouvrage {')". 

Brossette, qui fut la copie de Boileau, voulut un 
jour faire observer la loi du "'Polissez-le sans cesse'\ 
par un jeune poète latin. Il raconte triomphalement 
cet exploit à son original. Un jeune Jésuite, stimulé 
par Brossette, s'était mis en devoir de traduire l'Epître 
XI de Despréaux. Brossette envoie les deux premiers 
distiques à son maître, et ajoute : " Je vous aurais 
" envoyé le reste de l'Epître; mais je n'ai pas trouvé 
" qu'elle fût encore en état de paraître devant un juge 
" tel que vous; et j'ai conseillé à l'auteur de labo74.rer, 
" couper, tondre, aplanir, polisser s'â.X.x2A\iç.i\on. Quand 
" il aura fait toutes ses réparations, je ne manquerai 
" pas de vous l'envoyer (^). 

Brossette était bien formé. 



" c'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, 
" Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent; 
" Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu; 
" Que le début, la fin, répondent au milieu. 

A partir de cet endroit, jusque vers la fin du chant i^*", 
Boileau a mis largement Horace à contribution ; et 
Brossette prend le soin de reproduire les passages 
imités. Les deux premiers vers sont de l'Epître i du 
Livre ii : 

" Inter quae verbu?n einicuit si forte décorum, et 
'• Si versus paulo concinnior unus et alter, 
" Injuste totum ducit, venditque poema. " 

Le quatrième est de la lettre aux Pisons : 

" PrijHo fie médium, medio ne discrepet imum. " 
(V- ^52-) 

i.Jucr. des Sav.,t. I, p. 211 et suiv. 
2. Corresp. etc. Éd. Laverdet, p. 278. 



CHANT I. 363 



Ce que Vauquelin rendait ainsi : 

'•' Qu'au premier le milieu se rencontre, en la sorte 
" Qu'au milieu le dernier proprement se rapporte ('). 



" Que d'un art délicat les pièces assorties 

" N'y forment qu'un seul tout de diverses parties. 

" Que jamais du sujet le discours s'écartant 

" N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant. 

Les deux premiers vers de ce quatrain amplifient 
la sentence d'Horace : 

" Denique sit quodvis siinplex dumtaxat et uniini. ''(^) 

Par les deux autres, Boileau condamne à nouveau 
le style désordonné ou affecté. Boileau hait le faux 
éclat, et tous mots attirés de loin ou de force au milieu 
et à la fin des vers. Il se raille, dans la Satire ix des 
"Palmes idumées ", amenées d'Orient, pour servir 
de rimes; dans l'Épitre i'^ il rit des poètes qui, 
pour grossir leurs hémistiches, prennent Memphis et 
Byzance, abattent le turban sur les bords de l'Eu- 
phrate, et coupent pour la consonance les cèdres du 
Liban. 

Fénelon avec Boileau et avec tout le siècle, proscri- 
vait les mots éclatants et hors de propos : " La plupart 
' des gens qui veulent faire de beaux discours, cher- 
' chent sans choix également partout la pompe des 
' paroles. Ils croient avoir tout fait, pourvu qu'ils 
' aient fait un amas de grands mots et de pensées 
' vagues. Ils ne songent qu'à charger leurs discours 
' d'ornements; semblables aux méchants cuisiniers, 
' qui ne savent rien assaisonner avec justesse, et qui 
' croient donner un goût exquis aux viandes en y met- 
' tant beaucoup de sel et de poivre {^). 

I. L. n. — 2. A. P. V. 23. — 3. 2* Dial. sur P EL, (fin.) 



364 L'ART POÉTIQUE. 

Le P. Bouhours émet, en d'autres termes, le même 
avis. Il expose comment notre langue fuit " ce qu'on 
" appelle communément phrases ", et veut que les 
mots " soient faits en quelque façon l'un pour l'autre ". 
Là-dessus, il cite le jugement " d'une illustre per- 
" sonne, à qui notre siècle doit une partie de sa poli- 
" tesse, " C'est, si je ne me trompe, M^^^de Scudéry. On 
lui montrait une pièce et on lui demandait son senti- 
ment sur certaines phrases ornées de mots cherchés 
trop loin. — " Ces mots-là, dit-elle en souriant, sont, je 
" crois, bien étonnés de se voir ensemble; car appa- 
" remment ils ne s'y sont jamais vus ('). 
# 

" Craignez-vous pour vos vers la censure publique, 
" Soyez-vous à vous-même un sévère critique. 

" L'autre jour, disait Despréaux, un homme de la 
Cour vint me chicaner sur quelques-unes de mes 
expressions, qu'il trouvait trop hardies. Je lui ré- 
pliquai assez brusquement : Monsieur, quand je fais 
tant que de vous réciter un ouvrage, ce ne sont pas 
vos critiques que je crains; ce sont celles que je me 
fais à moi-même (^). 

* 

" L'ignorance toujours est prête à s'admirer. 

Horace l'avait dit : 

" Verufn 

" Gaudentes scribunt, et se venerantur, et ultro, 
" Si taceas, laudant quidquid scripsere beati (3). " 

Et Despréaux avait déjà tâché de traduire Horace : 

" Un sot en écrivant, fait tout avec plaisir..., 
" Et toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire, 
'' Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire ('*). " 

I. Eut. d'Eîi^. et d'Ar. — 2«= Ent. — 2. Bolaeattni CVIII : cité par 
S. Surin. — 3. Ep. Lib. II, 2. — 4. Sat. II. 



CHANT I. 



365 



Boileau était b'en persuadé de cette vérité d'expé- 
rience; combien de ces ignorants heureux il avait pris 
sur le fait! M. Despréaux, raconte Brossette, citait un 
jour un passage de La Bruyère, qui rend bien l'idée de 
ce vers : L ignorance..., etc. " Un esprit médiocre croit 
" écrire divinement ; un bon esprit croit écrire raison- 
' nablement. 

Selon la méthode de calomnie (ou de médisance), 
habituelle aux adversaires de Boileau, la pensée de 
cet alexandrin fut retournée contre son auteur. Ce fut 
Bonnecorse qui trouva ce trait de génie contre Boi- 
leau : 

" Cet écrivain sublime est toujours, tant il s'aime, 
" Satisfait de ses vers et content de soi-même ('). " 

Le fameux P. Garasse avait donné une explication 
originale de l'admiration que les sots éprouvent en 
face de leurs œuvres : Toute peine vaut salaire, dit le 
P. Garasse. Or, " quand les bons esprits font un 
" ouvrage excellent, ils sont justement récompensés 
" par les applaudissements du public. Quand un pauvre 
" esprit travaille beaucoup pour faire un mauvais 
" ouvrage, il n'est pas juste ni raisonnable qu'il attende 
" des louanges publiques; car elles ne lui sont pas 
" dues. Mais afin que ses travaux ne demeurent pas 
" sans récompense, Dieu lui donne une satisfaction 
" personnelle, que personne ne lui peut envier sans 
" une injustice plus que barbare; tout ainsi que Dieu, 
" qui est juste, donne de la satisfaction aux grenouilles 
" de leur chant (^), 

Par contre — au temps de Boileau du moins — le 
mérite se croyait modestement loin de la perfection; 
le P. Rapin le constate dans cette antithèse : " Ce sont 

1. Le Poète sincère, 1698. Ch. vi, p. 156. 

2. Somme Théol., L. II, p. 41g. — Cité par Brossette. 



366 L'ART POÉTIQUE. 



" les petits esprits qui croient faire le mieux. Les plus 
•' grands poètes sont les plus modestes (')." La preuve 
en est faite par Molière. Boileau lisait devant Molière 
sa deuxième Satire, où il insère cet éloge d'un " esprit 
sublime " : 

" Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire. " 

" En cet endroit, Molière dit à notre auteur, en lui 
" serrant la main : Voilà la plus belle vérité que vous 
" ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces 
" esprits sublimes, dont vous parlez; mais tel que je 
" suis, je n'ai rien fait en ma vie, dont je sois vérita- 
" blement content (-). 

Santeuil, plus naïf qu'ignorant, dérogeait à cette loi; 
il admirait franchement ses œuvres. " Il l'avoua même 
" un jour, chez Thierry, à M. Despréaux, qui lui dit : 
" V^ous êtes donc le seul homme extraordinaire, qui 
" ait jamais été parfaitement content de ses ouvrages. 
" Alors Santeuil, flatté par le titre di homme extraordi- 
" uaire, et voulant faire voir qu'il ne se croyait pas in- 
" digne de cet éloge, revint au sentiment de M. Des- 
" préaux, et convint qu'il n'avait jamais été pleinement 
" satisfait des ouvrages qu'il avait composés [^). 

1. /?<^., etc., p. 8. 

2. Cette parole est rapportée par Brossette. Taschereau, dans son 
Histoire de Molière :L. II j, la récuse dédaigneusement. C'est, selon lui, 
une anecdote invraisemblable, " qui traîne dans tous les ana et qu'on 
" aurait dû y laisser." La raison sur laquelle Taschereau se fonde est di- 
rectement réfutée par le texte même de l'anecdote. L'historien de Mo- 
lière prétend que la modestie de Molière ne lui permettait pas de tenir 
ce langage. Quoi qu'il en soit de cette raison a priori, Molière, dans les 
paroles citées se montre parfaitement modeste ; " Je ne suis pas du 
■' nombre de ces esprits sublimes... " Et puis, pour toute l'histoire intime 
de Boileau et de ses amis, Brossette était bien renseigné. 

3. Brossette. Notes de La Sut. IL — Lorsque Santeuil eut composé les 
hymnes du bréviaire parisien, il s'en allait dans les églises ouïr le chant 
de ses vers et se livrait au.x contorsions d'un homme qui ne se possède 
pas d'aise. 



CHANT I. 367 

* 

" Faites-vous des amis prompts à vous censurer : 

C'était le conseil de Ronsard. Mais à ce conseil 
vague, Ronsard joint un avis pratique sur le choix de 
ces censeurs familiers. Un poète est membre d'une 
caste privilégiée ; il ne doit être jugé que par ses pairs, 
c'est-à-dire par ses confrères en poésie. Quel désinté- 
ressement Ronsard exige ou suppose de part et d'autre ! 
" Tu converseras doucement et honnêtement avec les 
" poètes de ton temps ; tu honoreras les plus vieux 
" comme tes pères, tes pareils comme tes frères, les 
" moindres comme tes enfants; et leur communiqueras 
" tes écrits. Car tu ne dois rien mettre en lumière, qui 
" n'ait premièrement été vu et revu de tes amis que 
" tu estimeras les plus experts en ce métier. " {') 

Boileau souhaite aux auteurs des amis qui les cen- 
surent. Cela se trouve ; mais des amis intimes se faisant 
critiques impartiaux, cela est rare comme l'amitié 
parfaite. Les yeux de l'amitié ne voient pas, ou ne 
veulent pas voir, les taches. Témoin Ménage : " Depuis, 
" disait le docte angevin, que nous nous sommes 
" réconciliés, le P. Bouhours et moi, je ne trouve plus 
" de fautes dans ses ouvrages; il écrit poliment, et avec 
" justesse ('). " 

# 

" Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères, 
" Et de tous vos défauts les zélés adversaires. 

Boileau a déclaré, ailleurs que dans la Poétique, 
quel cas il faisait des confidences littéraires entre amis 
sages et gens de goût. Il développe toute sa pensée, 
au début de sa Réflexion /""^ sur Longin. Après avoir 
cité un mot du rhéteur grec sur ce même sujet, Boileau 
poursuit : " Longin nous donne ici, par son exemple, 

I. Abrégé de VArt P. etc. p. 403. — 2. Ménag. Ed. de 1693, p. 78. 



368 L'ART POÉTIQUE. 



" un des plus importants préceptes de la Rhétorique, 
" qui est de consulter nos amis sur nos ouvrages, et 
" de les accoutumer de bonne heure à ne nous point 
" flatter, Horace et Quintilien nous donnent le même 
" conseil en plusieurs endroits ; et Vaugelas, le plus 
" sage, à mon avis, des écrivains de notre langue, 
" confesse que c'est à cette salutaire pratique qu'il doit 
" ce qu'il a de meilleur dans ses écrits. Nous avons 
" beau être éclairés par nous-mêmes, les yeux d'autrui 
" voient toujours plus loin que nous dans nos défauts; 
" et un esprit médiocre fera quelquefois apercevoir le 
" plus habile homme d'une méprise qu'il ne voyait 
" pas. On dit que Malherbe consultait sur ses vers 
" jusqu'à l'oreille de sa servante ; et je me souviens 
" que Molière m'a montré aussi plusieurs fois une 
" vieille servante qu'il avait chez lui, à qui il lisait, 
" disait-il, quelquefois ses comédies ; et il m'assurait 
" que lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avaient 
" point frappée, il les corrigeait, parce qu'il avait 
" plusieurs fois éprouvé sur son théâtre que ces endroits 
" n'y réussissaient point. 

" Ces exemples sont un peu singuliers ; et je ne 
" voudrais pas conseiller à tout le monde de les imiter. 
" Ce qui est de certain, c'est que nous ne saurions trop 
" consulter nos amis. 

Boileau donna vaillamment l'exemple. Et pour ne 
parler d'abord que de XArt Poétique, Boileau s'en 
remit au " crayon sûr " de Patru, lequel fit de ce poème 
un examen détaillé. Nous le savons par Boileau qui 
l'affirmait à Brossette, dans une lettre du 3 juillet 
1 703. — Vigneul-Marville prétend même que " M. Des- 
" préaux ne manquait jamais de lire à M. Patru iotts 
" ses ouvrages, avant de les donner au public ('). " 

I. Mél. 4'= éd. t. I,p. 428. 



CHANT I. 369 

Une page des Mémoires de Segrais contient le 
précepte de Boileau, et le confirme par des exemples 
illustres : " Ceux qui composent pour le public doivent 
" communiquer leurs ouvrages à des amis capables 
" d'en juger et les corriger avant que de les publier. 
" C'est la manière dont enont usé tous ceux qui aspirent 
" à la perfection. Monsieur Ménage en a usé ainsi ; et 
" c'est pour cela que ses ouvrages sont si achevés. 
" Monsieur de La Rochefoucault l'a pratiqué ainsi, 
" à l'égard de ses Méînoires et de ses Maximes, 
" ouvrages écrits avec tant de justesse. Il m'envoyait 
" ce qu'il avait fait, dans le temps qu'il y travaillait ; 
" et il voulait que je gardasse ses cahiers, cinq ou six 
" semaines, afin de les examiner plus exactement, et 
" que j'eusse plus de temps à juger du tour des pensées 
" et de l'arrangement des paroles. Il y a des Maximes, 
" qui ont été changées plus de trente fois. " 

Au même endroit Segrais affirme que les Pi'ovin- 
ciales furent " vues et revues par une douzaine de 
" ces messieurs de Port-Royal, qui étaient d'habiles 
" gens. " (') Une douzaine !... 

Les maîtres traitaient alors sévèrement leurs chefs- 
d'œuvre entre eux, à huis-clos, pour les rendre dignes 
de la cour et de la ville. Boileau nous a nommé Mal- 
herbe, Vaugelas et lui-même. Il paraît, selon Boileau 
et Brossette, que Molière, contrairement à l'usage de 
ses amis, regimbait contre ces censures un peu impor- 
tunes. " M. Despréaux m'a dit qu'il avait voulu souvent 
" obliger Molière à corriger ces sortes de négligences; 
" mais que Molière ne pouvait jamais se résoudre à 
" changer ce qu'il avait fait f). " Molière, d'après cette 
note, se serait contenté de consulter son génie, le goût 

1. Mém. Atied. Œuv. N"^ Éd., t. II, pp. m et 112. 

2. Brossette, Corresp. etc. Éd. Laverdet ; app. p. 515. 

L ARl POÉTIQUE. 24 



370 L'ART POÉTIQUE. 



du public, celui de la vieille Laforest, voire celui 
des enfants ; mais point Despréaux. On lit pourtant 
ailleurs que Molière choisissait d'autres conseillers 
parmi ses amis. " M. de Callières dit expressément que 
" Molière consultait Chapelle sur tout ce qu'il faisait, 
" et qu'il avait une déférence entière pour la délicatesse 
" et la justesse de son goût ('). " J'ai lu chez un autre 
chroniqueur que Molière s'en rapportait aussi au juge- 
ment du poète Bellocq. 

Corneille eut l'avantage de naître au sein d'une 
famille de bons esprits ; il y trouva ses " confidents 
sincères " : " Quand il avait composé un ouvrage, il 
" le lisait à Madame de Fontenelle, sa sœur, qui en 
" pouvait bien juger ('). " Quinault " consultait... 
*' M^^^ de Serment..., comme sa muse choisie (^). " Le 
bon La Fontaine, pour faire comme tout le monde, 
s'adressa au beau Patru. 

Scarron lui-même " essayait " ses œuvres sur ses 
visiteurs, avant de publier. Segrais conte qu'étant 
allé avec l'abbé de Franquetot voir le pauvre impotent, 
Scarron leur dit : " Prenez un siège et mettez- vous là, 
" que j'essaie mon Roman Comique. En même temps, 
" il prit quelques cahiers de son ouvrage, et nous lut 
" quelque chose. Et lorsqu'il vit que nous riions : Bon, 
" dit-il, voilà qui va bien ; mon livre sera bien reçu, 
" puisqu'il fait rire des personnes si habiles. Et alors 
" il commença à recevoir nos compliments. 

" Il appelait cela essayer son roman, de même que 
" l'on essaie un habit {f). 



I. Voyage de Bach, et Chap. N"= Édit. La Haye. — Préf. — 2. Vign.- 
Marv. 4« Éd. t. I,p. 194. — 3. Ibid., t. I,p. 177. 

4. Mém. Anecd. Œuv. N"^ Éd., t. II, p. 106. Boileau goûtait fort la 
prose du Roman comique; il engagea même M. de Monchesnai à écrire 
une suite de ce roman. (V. Bolœana, Éd. d'Amsterdam, pp. 80-81.) 



CHANT I. 371 

Ainsi des autres. Mais il y aurait toute une étude 
à faire sur les services que se rendirent en ce genre 
l'auteur d'y^Z/^^/zW et le législateur du Parnasse. Boileau 
ne se contenta point d'initier Racine à l'art des vers 
travaillés ; il ne se contenta même pas de ces retouches 
légères d'un mot, d'une expression, d'une rime. Il alla 
jusqu'à supprimer une scène entière dans la tragédie 
de Britannictis. Louis Racine se porte garant du fait ; 
et comme pièce à conviction, il reproduit dans ses 
Mé7noires, cette scène que Boileau avait conservée et 
remise au fils de son illustre disciple. L'intimité du 
satirique et du grand tragique date du jour où le jeune 
Despréaux corrigea une œuvre du jeune Racine. 
Brossette a relaté cette histoire dans des notes re- 
cueillies après une entrevue avec Boileau. " Ce fut, 
" dit Brossette, Molière qui engagea M. Racine à 
" faire des tragédies. Boyer avait fait la Thébaïde, qui 
" était très mauvaise. Molière dit à Racine que, s'il 
** voulait rajuster \ Antigone de Rotrou, elle effacerait 
" la Thébaïde de Boyer. Racine y travailla. 

" Il apprit en ce temps-là que M. Despréaux, qui 
" était fort jeune aussi bien que lui, et qu'il ne con- 
" naissait pas, passait pour un critique judicieux, 
" quoiqu'il n'eût encore fait aucun ouvrage, et jugeait 
" fort bien des ouvrages d'esprit. Il lui fit présenter sa 
" pièce par un abbé nommé Levasseur. M. Despréaux 
" fit ses corrections, et Racine les approuva. Il eut une 
" forte envie de faire connaissance avec M. Despré- 
" aux; et La Fontaine, que Racine connaissait, le mena 
" chez M. Despréaux. Depuis ce temps-là, ils ont 
" toujours été bons amis (')." 

De cette amitié les preuves sont nombreuses ; mais 
les traces des services mutuellement rendus pour la 

I. Corresp. Éd. Laverdet; app. p. 519. 



372 L'ART POÉTIQUE. 



correction des œuvres prêtes à voir le jour, abondent 
dans la correspondance des deux poètes. J'en détache 
quelques lignes. 

En 1692, Boileau envoie à Racine un passage de 
sa x^ Satire, avec cette prière : " Mandez-moi ce que 
" vous y aurez trouvé de fautes plus grossières ". — 
En juin 1693, le même promet au même de lui faire 
voir son ode pindarique : " Mais c'est à la charge que 
" vous la tiendrez secrète, et que vous n'en lirez rien 
" à personne, que je ne l'aie entièrement corrigée sur 
" vos avis ('). " — Et deux jours après : " J'avais 
" résolu de ne vous envoyer la suite de mon Ode sur 
" Narnui', que quand je l'aurais mise en état de 
" n'avoir plus besoin que de vos corrections. Mais en 
" vérité vous m'avez fait trop de plaisir, pour ne pas 
" satisfaire sur-le-champ la curiosité que vous avez 
" peut-être de la voir. Ce que je vous prie (sic), c'est 
" de ne la montrer à personne, et de ne la point épar- 
" gner. J'y ai hasardé des choses fort neuves, jusqu'à 
" parler de la plume blanche, que le roi a sur son 
" chapeau. Mais, à mon avis, pour trouver des expres- 
*' sions nouvelles en vers, il faut parler de choses qui 
" n'aient point été dites en vers (-). Vous en jugerez, 
** sauf à tout changer, si cela vous déplaît (3)". 

Voilà certes qui s'appelle dépouiller l'arrogance 
d'auteur. — Le 6 juin, autres confidences, à propos de 
ce " fragment informe " : " Le mot de voir, dit Boi- 
*' leau à son juge, y est répété partout jusqu'au dégoût. 

" La stance : 

" Grands défenseurs de r Espagne, etc. 

1. 2 juin. 

2. Dans ce lyrisme impersonnel et cet enthousiasme rassis, avec les 
périphrases de convention adaptées à la poésie, avec les ornements 
obligés du style mythologique, pouvait-il en être autrement 1 

3. 4 juin. 



CHANT I. 373 

" rebat celle qui dit : 

" Approchez^ troupes altieres, etc. 

" Celle sur la plume blanche du roi est un peu encore 
" en maillot ; et je ne sais si je la laisserai avec 

" Mars et sa sœur la Victoire. 

" J'ai déjà retouché à tout cela : mais je ne veux 
" point l'achever, que je n'aie reçu vos remarques, qui 
" sûrement m'éclaireront encore l'esprit. 

A son tour, Racine consultait l'oracle d'Auteuil, — 
" Ces deux amis avaient un égal empressement à se 
" communiquer leurs ouvrages, avant que de les mon- 
" trer au public, égale sévérité de critique l'un pour 
" l'autre, et égale docilité ('). " Brossette, d'après les 
souvenirs de Boileau, prétend que la première pièce 
soumise par Racine au " Grand Prévôt du Parnasse ", 
fut une tragédie. Louis Racine prétend que ce fut une 
ode, La Renommée aux MiLses. Lequel des deux a 
raison? J'incline pour Brossette. Toujours est-il que, 
trente ans après ces débuts de poésie et de critique 
juvéniles, l'auteur ô! Atkalie demandait encore des 
lumières au lyrique de Namur. Racine, en 1694, venait 
de composer son cantique sur Le bonheur des Justes. 
Il l'annonce à Despréaux et lui dit en parlant de ses 
vers : " Je ne les donnerai point, qu'ils n'aient passé 
par vos mains (^) ". — Et à quelques jours de là : 
" J'ai dit franchement que j'attendais votre critique 
" avant que de donner mes vers au musicien, et je l'ai 
" dit à Mme de Maintenon, qui a pris de là occasion 
" de me parler de vous, avec beaucoup d'amitié (3). 

Racine ne consulta pas que Boileau. Il y avait chez 
ce poète de la correction comme un besoin inné de 

I. Louis Racine, iî//w. etc. P* p. — 2. 28 sept. 1694. — 3. 3 oct. 1694. 



374 L'ART POÉTIQUE. 



prendre les avis d'autrui. 11 commença même par 
prendre l'avis du bonhomme Chapelain. Racine lui 
offrit son ode intitulée: La NympJic de la Seine. Chape- 
lain examina l'œuvre en toute conscience, la garda 
trois jours, et coucha ses remarques " par écrit ' ('). 



" Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur. 

La Bruyère se souvenait peut-être de V Arl Poéti- 
que, quand il écrivait : " L'on devrait aimer à lire ses 
" ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corri- 
" ger et les estimer. Ne vouloir être ni conseillé ni 
" corrigé sur son ouvrage est un pédantisme (^). 

Donc Boileau, ici encore, s'est borné à rimer des 
maximes admises, recommandées, pratiquées par 
l'élite des hommes de lettres. Aussi Desmarets s'est cru 
obligé d'accorder un satisfecit à Boileau, pour ces pré- 
ceptes de la critique amicale. Il l'a fait ; mais voici en 
quels termes : " Tout ce qu'il (Despréaux) dit du 
" choix des amis, qui est tout pris d'Horace, et pour 
" suivre les conseils et pour la correction, et tout le 
" reste qui est dans les pages 109, i loet 1 11, est bien, 
" et doit-être pratiqué par lui-même. Car il aura plus 

1. V. Lettre de Racine, à l'abbé Levasseur ; 13 sept. 1660. Parmi les 

juges littéraires auxquels Racine soumit ses chefs-d'œuvre, il faut nom- 
mer le P. Bouhours. Le billet qu'on va lire en fait foi. M. P. Mesnard, 
Grands Écriv. de Fr. Racine, t. VI,) croit qu'il s'agit de Phèdre, et il en 
fournit des raisons plausibles : " Je vous envoie les quatre premiers 
'• actes de ma Tragédie, et je vous enverrai le cinquième, dès que je 
" l'aurai transcrit. 

" Je vous supplie, mon Révérend Père, de prendre la peine de les 
'• lire, et de marquer les fautes que je puis avoir faites contre la langue, 
'• dont vous êtes un de nos plus excellents maîtres. Si vous y trouvez 
'■ quelques fautes d'une autre nature, je vous prie d'avoir la bonté de 
'■ me les marquer sans indulgence. Je vous prie encore de faire part de 
'■ cette lecture au R. P.Rapin, s'il veut bien y donner quelques moments ". 

2. Caract. I. Des ouv. d'espr. 



CHANT I. 375 

" de gloire d'avoir bien traduit ces préceptes, s'il a la 
" force de les suivre (')." Nous avons assez démontré 

qu'il les suivit. 

# 

" Mais sachez de l'ami discerner le flatteur: 

" Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue. 

" Mirabor, si sciet inter 

" Noscere mendacem verumque beatus amicum. 

" Si carmina condes, 

" Nunqua/ii te f allant animi sub vulpe latentes (^). " 

Quand le Renard de La Fontaine félicitait "monsieur 
du Corbeau " sur son habileté dans l'art de Lulli et de 
Lambert, le rusé songeait au fromage. Combien de 
dédicaces, d'odes, de sonnets ou de madrigaux du 
grand siècle, retournèrent, avec la même sincérité, le 
compliment de sire Renard: 

" Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! " 

Le Botirgeois Gentilhonnne vidant ses poches en 
l'honneur du faquin, qui l'appelle " Mon Gentilhomme " 
et " Monseigneur ", voilà bien un trait de mœurs du 
temps de ^Molière: et un peu de tous les temps. 



" Aimiez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue. 

Ce stoïcisme serait beau chez les lettrés ; mais 
où sont ces héros?... Boileau n'était point l'ennemi de 
la louange décernée à propos. Il savait que cette 
" louange agréable est l'âme des beaux vers. " Toute- 
fois une de ses lettres est un large commentaire de ce 
vers. Il termine fièrement une réponse à l'auteur du 
Bolaeana, par ces mots, dignes d'un Romain de Cor- 
neille: " Surtout trêve aux louanges; je ne les mérite 

1. La déf. du poème hér. etc., p. 83. 

2. Art Poét. V. 224 et seq. 



376 L'ART POÉTIQUE. 



*' point et n'en veux point. J'aime qu'on me lise, et 
" non qu'on me loue ('). " 

Cela dépendait un peu, je crois, des circonstances 
de personnes, de sujet et de manière. Boileau détestait, 
en réalité, deux espèces de louanges: les fades et les 
froides. Il écrivait à M. de Brienne: " Si je fais peu 
" de cas de mes ouvrages, j'en fais encore bien moins 
" de tous ceux de nos poètes d'aujourd'hui, dont je ne 
" puis plus lire ni entendre pas un, fût-il à ma louange. 
" Voulez-vous que je vous parle franchement? C'est 
" cette raison qui a en partie suspendu l'ardeur que 
"j'avais de vous voir et de jouir de votre agréable 
" conversation; parce que je sentais bien qu'il la fau- 
" drait acheter par une longue audience de vers, très 
" beaux sans doute, mais dont je ne me soucie 
" point. 

Une louange glacée lui semblait aussi mortifiante 
qu'une lourde bouffée d'encens en plein visage. " Il eut 
" un jour dans M. le premier Président de Harlai un 
" auditeur immobile, qui, après la lecture de la pièce, 
" dit froidement: Voilà de beaux vers. La critique la 
" plus vive l'eût moins irrité que cet éloge. Il s'en 
" vengea en mettant dans sa onzième Satire ce por- 
" trait, qu'il commençait toujours, quand il le lisait, 
" par cet hémistiche: 

" En vain ce faux Caion, etc. " 

Louis Racine, qui a conservé ce trait (^), note aussi 
que son père se souciait fort peu des louanges mala- 
droites. — " Il comptait au nombre des choses chagri- 
" nantes les louanges des ignorants; et lorsqu'il se 
" mettait en bonne humeur, il rapportait le compliment 

1. Lettre à M. de Losme de Monchesnai, 1707. 

2. Mém. etc. 11' P. 



CHANT I. 377 

*' d'un vieux magistrat qui, n'ayant jamais été à la 
" Comédie, s'y laissa entraîner par une compagnie, à 
" cause de l'assurance qu'elle lui donna qu'il verrait 
' jouer \ Andromaque de Racine. Il fut très attentif au 
" spectacle, qui finissait par les Plaideurs. En sortant, 
'* il trouva l'auteur et lui dit: Je suis, monsieur, très 
" content de votre Andromaque; c'est une jolie pièce: 
'* je suis seulement étonné qu'elle finisse si gaiement. 
" J'avais d'abord eu quelque envie de pleurer; mais la 
•' vue des petits chiens m'a fait rire. 

" Le Bonhomme s'était imaginé que tout ce qu'il 
" avait vu représenter sur le théâtre était Andro- 
'' 7naque ('). 

Hélas! le sage, l'austère Despréaux s'oublia quelque 
peu, sur le déclin triste de sa glorieuse carrière. Il 
préféra les applaudissements, à l'inflexible justice de 
l'amitié. C'est encore Louis Racine, son admirateur, 
qui nous signale chez Boileau un faible, si naturel aux 
disciples d'Apollon: " On sait que, dans ses dernières 
" années, il s'occupa de sa Satire sur X Équivoque, 
" pour laquelle il eut cette tendresse que les auteurs 
" ont ordinairement pour les productions de leur vieil- 
" lesse. Il la lisait à ses amis; mais il ne voulait plus 
" que leurs applaudissements. Ce n'était plus ce poète, 
" qui autrefois demandait des critiques, et qui disait 
** aux autres: 

" Écoutez tout le moftde, assidu consultant (^). " 

" Il redevint même amoureux de plusieurs vers qu'il 
** avait retranchés de ses ouvrages par le conseil de 
" mon père. Il les y fit rentrer, lorsqu'il donna sa der- 
" nière édition {^). " 

I. IbU^ll" ^.— 2. Art Poét.,Q\i.\\ .— 2,. Méin.sur lavie de J. Rac.îva. 



378 L'ART POETIQUE. 



# 



*' Un flatteur aussitôt cherche à se récrier; 

" Chaque vers qu'il entend le fait extasier, 

" Tout est charmant, divin ; aucun mot ne le blesse: 

" Il trépigne de joie, il pleure de tendresse. 

" Il vous comble partout d'éloges fastueux. 

Horace est plus expressif: 

" Clamabit cnim : Ptihhre ! bene ! rede ! 

" Pallescet super Jiis ; etiatii stillahit amicis 

" Ex oculis rare m ; saliet, tundet pede terrain ('). " 

La Bruyère a aussi vu et peint ce Zélotes qui se 
pâme d'admiration, par calcul: " On ne vous demande 
" pas, Zélotes, de vous récrier: C'est un chef-d'œuvre 
" de l'esprit; l'humanité ne va pas plus loin; c'est jus- 
" qu'où la parole humaine peut s'élever; on ne jugera 
" à l'avenir du goût de quelqu'un, qu'à proportion qu'il 
" en aura pour cette pièce! — Phrases outrées, dégoû- 
" tantes, qui sentent la pension ou l'abbaye; nuisibles 
" à cela même qui est louable et qu'on veut louer (^). " 

Toute admiration fausse, fût-elle sincère, ne se tient 
jamais dans la mesure; témoin l'accueil " fastueux " 
fait aux vers de Trissotin par les Femmes sava7îtes. 

Fhilamifite. 
" On n'en peut plus! 

Bélise. 
On pâme ! 

A r mande. 

On se meurt de plaisir ! (3) " 



" La vérité n'a point cet air impétueux. 

Boileau ne fut pas, je crois, toujours de ce senti- 
ment. Une fois tout au moins clans sa vie il reçut des 
éloges très sincères, mais enthousiastes. Et le vieux 

I. V. 428 et seqq. — 2. Caraci., ch. I. — 3. Acte III, se. 2. 



CHANT I. 



379 



poète narra ces bravos " impétueux " à Racine. Il s'en 
était vu combler par le P. de la Chaise, pour son 
Épître sur V Amour de Dieîi, et il y prenait quelque 
complaisance : " A la réserve de deux petits scrupules..., 
" qui lui étaient venus au sujet de ma hardiesse à 
" traiter en vers une matière si délicate, il n'a fait 
" d'ailleurs que s'écrier: Ptilc/iref Bene! Rede! Cela 
" est vrai; cela est indubitable; voilà qui est merveil- 
" leux; il faut lire cela au Roi; répétez-moi encore cet 
" endroit!... 

" Mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie, 
" quels éclats de rire, il a entendu la prosopopée de la 
" fin ('). " 

Il est vrai que déjà, suivant Despréaux, l'archevêque 
de Paris et l'évêque de Meaux (Bossuet) avaient 
" paru, pour ainsi dire, transportés ", à la lecture de 
la susdite Epître. Il est vrai, d'autre part, que Des- 
préaux avait une façon de réciter ses vers, qui aidait 
l'enthousiasme et l'impétuosité de l'admiration. Enfin, 
ce jour-là, il avait mis dans son débit " toute la force 
" et tout l'agrément " qu'il avait pu. On s'étonnera donc 
moins que le poète ait eu la chance d' " échauffer le 
" Révérend Père ", au point de lui faire crier les trois 

adverbes d'Horace. 

* 

" Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible, 
" Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. 
" Il ne pardonne point les endroits négligés ; 
" Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés ; 
" Il réprime des mots l'ambitieuse emphase ; 
" Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase. 

Traduction presque littérale et fort heureuse du 
portrait de l'Aristarque romain Quintilius : 



I. Leilres, 1697. 



380 L'ART POETIQUE. 



" Vit bonus et prudens versus reprehendet inertes ; 
*' Culpabit duras ; incomptis allinet alrum 
" Transverso calamo signiim ; ambitiosa recidet 
" Ornamenta ('). " 

Gacon applique derechef les vers de Boileau à leur 
auteur vieillissant : 

" Je ne veux pas non plus, censeur-grammairien, 

" Critiquant de tes vers les mots et la mesure, 

" Te mettre encor plus bas que ton abbé de Pure. 

" A peine entre deux mille en trouve-t-on deux cents, 

" Qui ne soient ou forcés, ou durs, ou languissants. 

" Le sens choque dans l'un ; en l'autre c'est la phrase ; 

" Ils ne sont plus remplis que d'une vaine e?nphase, 

" L'un sur l'autre enjambant comme ceux de Pradon {^). " 

Quel coup de pied contre le " vieux lion!" — A propos 
du vers : 

" // réprime des mois etc. .." 

je lis, dans les Mémoires-Anecdotes de Segrais, un 
exemple de ce scrupule que se faisaient les auteurs de 
ce temps-là pour l'emploi d'un mot hasardé. Segrais 
avait introduit le mot " impardomiable " en sa traduc- 
tion de Virgile et Boursault chicanait le poète traduc- 
teur. Segrais se demanda si cet adjectif n'était pas trop 
ambitieux et après mûre réflexion il le laissa. " Mais, 
" dit-il, avant que de me déterminer à laisser ce mot 
" dans l'endroit où il se trouve, j'avais consulté M. 
" Chapelain, M. Ménage, M. Pellisson, Mlle de 
" Scudéry, et plusieurs autres {f). " 

Quelle affaire d'état, pour une pauvre épithète ! 
# 

" Votre construction semble un peu s'obscurcir ; 
" Ce ternie est équivoque, il le faut éclaircir. 

" Parum claris luceni dare coget ; 

" Arguet ambiguë dictum ; mutanda notabit (*). " 

I. Horace, A . P. v. 428 etc.— 2. Sat. IL — 3. (2:«i/.etc.,t. II, p. 140-1. 
— 4. Hor. Ib. V. 431. — V. aussi Ep. L. II. Ep. 2, v. 112. 



CHANT I. 



381 



" C'est ainsi que vous parle un ami véritable. 

Quelquefois même il parle plus franchement encore, 
comme fit M. de Bautru avec je ne sais quel rimeur. Ce 
dernier, après avoir composé je ne sais quel poème, pria 
M. de Bautru de " lui en dire son sentiment, en ami ". 
" L'ami consulté lut le poème et répondit : Monsieur, 
" votre poème me parait trop long, je vous conseille 
" d'en retrancher la moitié et de supprimer l'autre (')." 

Au siècle de Louis le Grand, il y avait des Quinti- 
lius, comme au siècle d'Auguste. Nous l'avons démon- 
tré assez longuement pour n'y pas revenir. On se 
soumettait aux critiques, on les cherchait, on les 
exigeait. Mais les sages auteurs voulaient alors de 
" sages amis ". Boileau, chargé de treize à quatorze 
lustres, ne reconnaissait point chez le jeune Brossette, 
lequel comptait à peine trente-deux étés , cette 
" sagesse " nécessaire aux juges littéraires. Boileau 
s'en plaignit amicalement à Brossette, et lui fit sentir 
sa témérité grande, lorsqu'il prétendait redresser tels 
et tels endroits dans les écrits du Maître. Pour dorer 
cette désagréable pilule, il raconta à Brossette l'histoire 
des censures que lui, Boileau, avait subies, rigoureuses, 
inflexibles même, comme l'amitié de ses réviseurs. "Feu 
" M. Patru, mon illustre ami était non seulement un 
" critique très habile, mais un très violent hypercriti- 
" que, et en réputation de si grande rigidité que, lorsque 
*' M. Racine me faisait, sur des endroits de mes ouvra- 
" ges, quelque observation un peu trop subtile, comme 
" cela lui arrivait quelquefois, au lieu de lui dire le 
" proverbe latin : Ne sis patruus mihi ; n ayez point 
" pourmoi la sévérité d'un oncle, je lui disais : Ne sis 
" Patru mihi: n ayez point pour moi la sévérité de Patru. 

1, Ménag. 1693. — p. 182-3. 



382 L'ART POÉTIQUE. 



" Je pourrais vous le dire à bien meilleur titre qu'à 
" lui, puisque toutes vos lettres, depuis quelque temps, 
" ne sont que des critiques de mes vers, où vous allez 
" jusqu'à l'excès du raffinement... Avouez donc, Mon- 
" sieur, que, dans toutes ces critiques, vous vous mon- 
" trez un peu trop subtil, et que vous êtes à mon 
" égard Patru pat7'uissimus ('). " 



" Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable 

" A les protéger tous se croit intéressé, 

" Et d'abord prend en main le droit de l'offensé. 

" — De ce vers, direz- vous, l'expression est basse. 

•• — Ah ! Monsieur, pour ce vers je vous demande grâce, 

" Répondra-t-il d'abord. — Ce mot me semble froid ; 

" Je le retrancherais. — C'est le plus bel endroit ! 

" — Ce tour neme plaît pas. — Tout le monde l'admire. 

Tableau vrai, dialogue parfait, sauf peut-être cette 
répétition de l'adverbe " d abord ", à deux vers de 
distance. Voilà bien le plaidoyer d'Oronte pour son 
malheureux sonnet : 

" Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. . . 
" Il me suffit de voir^que d'autres en font cas. . . " 

La nature, ici et là, est prise sur le fait ; j'entends 
la nature du 

" .genus irritabile vatum ". 

Racine, à peine âgé de 2 i ans, s'en expliquait avec 
franchise, déjà même avec l'autorité de l'expérience : 
" Les poètes ont cela des hypocrites qu'ils défendent 
" toujours ce qu'ils font, mais que leur conscience ne 
" les laisse jamais en repos (^) ". 

Les exemples d'écrivains défendant leur " plus bel 
" endroit " ne manquent pas. En voici un, tiré des 
lettres de Boursault. Boursault expose à Furetière 
qu'un jeune auteur est venu lui soumettre une comédie 



I. Lettre du 2 août 17 oj. — 2. Lettre à M. Le Vasseur. 8 sept. 1660. 



CHANT 7. 383 

" toute brillante d'esprit, mais trop satirique ". — 
" Nous avons eu une petite contestation sur une 
" scène que je lui ai conseillé de retrancher ; mais à 
" quoi il ne se peut résoudre, soutenant que c'est ce 
" qu'il y a de plus beau('). " 

" Je le retrancherais — Cest le plus bel endroit. " 
Les " grenouilles du Parnasse " avaient une autre 
défense pour leurs pauvres élucubrations ; témoin ce 
dialogue, rimé par un élève de Boileau : 

" — Quels vers ! quels pauvres vers ! dis-je, osant m'expliquer 

" Et rire des défauts qu'on y doit remarquer. 

" — Hé ! qu'y blâmez-vous donc? — Tout ; ils sont détestables. 

" — Bon ! Corneille, dit-on, en a fait de semblables ; 

** Voyez, lisez. — Ainsi l'on me répond soudain, 

" Et l'on vient se défendre, un Corneille à la main i^). " 



" Ainsi toujours constant à ne se point dédire, 

" Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser, 

"C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer. 

" Cependant, à l'entendre, il chérit la critique : 

" Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique. 

Perse avait apparemment coudoyé, lui aussi, au 
forum, ou sur la via Sacra, des gens de ce caractère : 
" Et veriim, inguis, ayno ; verum mihi dicito de me (3). " 

C'est bien le langage de cet Oronte, rencontré par 
Molière, et par tant d'autres : 

" J'aurais lieu de plainte, 

*' Si m'exposant à vous pour me parler sans feinte, 
*' Vous alliez me trahir et me déguiser rien (^). " 

C'est bien aussi l'entrée en matière de Vadius, pro- 
posant sa ballade. 

" ...C'est une Ballade ; et je veux que tout net 
"Vous m'en... (?) " 

I. N"" Lettres. Éd. de Lyon. 1715, t. I. p. 51. — 2. De Villiers. 
Ép. XIII, p-388-9. — 3. sût. I. V. 55. — 4. Misanth. Act. I, Se. 2. — 
5. Femmes Sav.y Acte III, Se. 5, 



384 



L'ART POÉTIQUE. 



Ils chérissent tous la critique, jusqu'au moment où 
l'on desserre les lèvres pour leur faire une observation. 
Le Marseillais Bonnecorse lui-même trouva dans le 
Jardin des Tuileries un poète de cette trempe. Un 
inconnu aborde Bonnecorse, et comme préambule : 

" Je veux vous divertir ; 

" Vous avez le goût bon oXfaime la critique ! 
" Lisons cinq ou six chants d'un poème héroïque... 
" A ces terribles mots connaissant mon malheur, 
" Je recule, je sue et change de couleur ('). " 

La Fontaine, dont le génie aimait les franches cou- 
dées, a, comme Boileau, fait la peinture du poète aux 
prises avec le critique. C'est la fable première de son 
livre deuxième. Mais le but du Bonhomme est 
tout au rebours de celui oii va Despréaux. Le Sati- 
rique plaide contre les rimeurs trop entêtés de leurs 
œuvres ; le fabuliste plaide contre les censeurs, ou, 
comme porte son titre : " Contre ceux qui ont le goût 
" difficile ". Il en est que rien ne satisfait. La Fon- 
taine s'en plaint. D'abord il entonne la trompette de 
l'épopée et chante le perfide cheval de Troie; quand 
un critique l'interpelle juste au bel endroit : 

" La période est longue, il faut reprendre haleine ; 
" Et puis votre cheval en bois, 
" Vos héros avec leur phalanges, 
"Ce sont des contes plus étranges 
" Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix : 
" De plus il vous sied mal d'écrire en si haut style. " 

Le fabuliste docile baisse le ton et entame une 

églogue; le censeur l'interrompt : 

'* Je vous arrête à cette rime ; 
" Je ne la tiens pas légitime, 
" Ni d'une assez grande vertu : 
" Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte ". 

I. Disc.WW, p. 55. 



CHANT I. 385 

Le Bonhomme se fâche : 

" Maudit censeur, te tairas-tu ? 
" Nesaurais-je achever mon conte? 
" C'est un dessein très dangereux 
" Que d'entreprendre de te plaire: 
" Les délicats sont malheureux ; 
" Rien ne saurait les satisfaire. " 

Boileau n'a aucunement tort et La Fontaine a gran- 
dement raison. Il n'y a rien de plus pédant qu'un poète 
" intraitable ", si non le critique chicanier, qui trouve 
à redire partout, au fond, à la phrase, au mot, à la 
rime. 

" Maudit censeur, te tairas-tu " ? 



" Mais tout ce beau discours dont 11 vient vous flatter, 
" N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter. 

" Ceci regarde M. Ouinault. Les railleries que notre 
"auteur avait faites de lui dans ses Satires, n'empê- 
" chèrent pas qu'il recherchât l'amitié de M. Despréaux. 
" M. de Mérille, premier valet de chambre de Mon- 
" sieur, frère du Roi, fut le médiateur. M. Quinault 
" Fallait voir souvent ; mais ce n'était que pour avoir 
" l'occasion de lui faire voir ses ouvrages. — Il n'a voulu 
" se raccommoder avec moi, disait M. Despréaux, 
" que pour me parler de ses vers ; et il ne me parle 
jamais des miens (') ". 

Boileau reviendra plus tard sur ce défaut naturel 
aux faiseurs de vers ; dans le Chant iv^, il tracera plus 
au long le portrait du Recitator acerbus. C'est par là 



I. Brossette-Berriat Saint- Prix juge " au moins fort douteuse " l'asser- 
tion de Brossette au sujet de Quinault. Selon B. S. -P., Ouinault et 
Boileau ne seraient devenus amis qu'apr es la publication de VArt Poé- 
tique. V. t. III, p. 495-6. Erreurs de Brossette. 



l'art poétique. 



386 L'ART POÉTIQUE. 



qu'Horace avait terminé ses conseils aux Pisons ; car 
ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, que les écrivains 
aiment à débiter leurs poèmes, ou leur prose. 

Il paraît que le pauvre Abbé Cotin avait aussi cette 
manie. Du moins c'est Boileau qui le déclare ; faut-il 
l'en croire ? 

Cotin peut bien être mis là encore pour remplir 
l'hémistiche : 

" Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite; 
" Il met chez lui voisins, parents, amis, en fuite; 
" Car lorsque son démon commence à l'agiter, 
" Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter {■). " ■ 

Effet ordinaire de ces lectures à outrance. 

Segrais, à la fin du xvii^ siècle, contait qu'il en 
avait fait l'expérience et que cette expérience l'avait 
guéri de cette fâcheuse maladie : " Je me plaisais fort 
" à faire des vers dans ma jeunesse, et encore à les 
" réciter indifféremment à toutes sortes de personnes. 
" Mais je m'aperçus que je m'ennuyais, quand 
" Scarron, qui était mon ami particulier et qui n'avait 
" rien de caché pour moi, prenait son portefeuille et 
" me lisait ses vers, quoiqu'ils fussent fort bons. Je 
"fis réflexion que ceux à qui je lisais les miens, dont la 
" plupart n'avaient pas de goût pour les vers, pouvaient 
" dire la même chose. C'est pour cela que je me fis 
" une loi de ne les lire qu'à ceux qui m'en prieraient, 
" et peu à la fois. 

" Nous sommes portés à nous flatter nous-mêmes, 
** et à nous persuader que ce qui nous plaît doit plaire 
" aux autres {^). " 

Et puis c'est chose si douce d'entendre ses œuvres 
lues par des lèvres amies et intelligentes ! j> 

1. Sa/. VIII. — 2. Œuv. W Édit., t. II, p. 9. — Mém. amcd. 



CHANT I. 387 



# 



" Aussitôt il vous quitte; et content de sa muse, 
" S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse. 
" Car souvent il en trouve. Ainsi qu'en sots auteurs, 
" Notre siècle est fertile en sots admirateurs. 

En ce siècle-là, qui pourtant est le grand siècle, 
La Bruyère écrivait : "Les sots admirent quelquefois, 
*' mais ce sont des sots ('). " Molière, en ce siècle-là, 
faisait se pâmer d'aise les Philaminte, les Armande et 
les Bélise, tandis que Trissotin leur lisait 

" Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse ! " 

C'était des sottes admirant un sot. Et cette sottise des 
demi-beaux-esprits est la pire de toutes, au jugement 
du même Molière ; car 

" Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant." 

Ce siècle, comme Boileau l'affirme, était-il aussi 
''fertile en sots auteurs?'' Oui, certes, il l'était. Leurs 
noms, plusieurs du moins, nous sont connus par la 
liste que Boileau en a dressée. Il ne les y a pas tous 
inscrits. Que de sots livres éclos autour de \ Histoire 
Universelle, comme les champignons au pied des 
chênes ! Que de sottes et stupides poésies accumulées 
'malgré le fouet des Satires ! Que de sots auteurs enfin 
coudoyaient dans la rue, dans les antichambres, chez 
les libraires, les dix ou douze écrivains de génie qui 
ont fait et qui sont le siècle de Louis XIV ! 

Or l'un de ceux que Boileau range dans cette triste 
galerie des sots, un de ceux qu'il met dos à dos avec 
Pradon, Bonnecorse se plaint à son tour de ce que 
son époque est scandaleusement encombrée par les 
barbouilleurs de papier, par les rimeurs de Halle : 

I. Caract., ch. I. 



388 L'ART POÉTIQUE. 



" — Mais vous faites des vers. — Et qui n'en sait point faire ? 
" C'est des esprits communs le métier ordinaire. 
" Oui, les Vers sont des fruits de toutes les saisons; 
" On en fait tous les jours aux Petites-Maisons; 
" Chacun malgré Phébus monte sur le Parnasse; 
" Il n'est point de grimaud qui n'y marque sa place ('). " 
# 



" Et sans ceux que fournit la Ville et la Province, 

La Province n'eut point les faveurs de Despréaux. 
Nous avons déjà relevé les dédains de Despréaux 
envers l'esprit provincial. Il le regarde, comme les 
génies légers d'Athènes regardaient les lourds esprits 
de Béotie; il renvoie aux admirations de province la 
Pharsale, le Typhon, et autres fatras. Ici, la Ville, 
c'est-à-dire Paris, reçoit aussi son coup de griffe. 

Trente ans auparavant, le provincial, le Normand 
Corneille, définissait ainsi la grand'ville, par la bouche 
de l'un de ses personnages : 

" On s'y laisse duper autant qu'en lieu de" France ; 

" Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, 

" Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs (^). " 

Méritées OU injustes, voilà de spirituelles boutades, 
contre ce Paris qui applaudit Corneille et Despréaux. 
Les vers suivants, à l'adresse des ducs, des courtisans 
et des princes, sont plus qu'une boutade. C'est une 

hardiesse. 

# 

" Il en est chez le Duc, il en est chez le Prince, 
" L'ouvrage le plus plat a, chez les courtisans, 
" De tout temps rencontré de zélés partisans. 

Montfleuri, dans ses Bêtes raisonnables, avait fait, 
d'une autre manière, la même critique. Il parle du 
nombre prodigieux d'ânes, que l'on rencontre un peu 
partout : 

I, Disc. VII, p. 48. — 2, Le Menteur, act. i, se. i. 



CHANT I. 389 

" Des ânes !.... Il en est tant au monde ! 

" Anes dedans la Ville, ânes dans le Faubourg, 

" Anes dans la Province, ânes dedans la Cour (')." 

Même à la Cour ! Le grand Seigneur Bussy-Ra- 
butin traitait ses pairs avec une semblable désinvol- 
ture : " Les gens de qualité.... Il y a parmi eux tant 
" d'ignorance des belles-lettres, et dans la Cour particu- 
" lièrement, qu'on peut les surpasser sur cette matière 
" et ne savoir pas grand'chose (^). " Même jugement 
prononcé sur les gentilshommes et courtisans par le 
Seigneur de Saint-Evremond : "Vous entendez la Cour 
" se récrier sur tous les bons mots de*"**, parce qu'il 
" en dit quelquefois de bons. L'admiration est la 
" marque d'un petit esprit, et les grands admirateurs 
" sont de fort sottes gens. Ils ont besoin qu'on les aver- 
" tisse quand il faut rire. Le parterre, qui n'a d'autres 
" lumières que celles de la nature, juge mieux de la 
" Comédie que ceux qui embarrassent le théâtre (^). " 

Ceux qui embarrassaient alors le théâtre, c'étaient 
précisément des gens de qualité, visant au monopole 
du goût, à la direction des jugements publics. Molière 
avait fustigé cette sottise arrogante, sur le dos du 
Marquis Acaste : 

" Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût 

" A juger sans étude et raisonner de tout ; 

" A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, 

" Figure de savant sur les bancs du théâtre, 

" Y décider en chef, et faire du fracas 

" A tous les beaux endroits qui méritent des has {■*) ! " 

1 . Se. IV. — V. Fournel, Con/. de Mol. l, p. 226. Ce sont aussi des 
"ânes" que Dryden rencontre à la cour de Sa Majesté Britannique : 

" The flattest work has ever in the Court 

" Met with some zealous ass for its support. " 

2. Lettres etc. IIP P., p. 489; 25 sept. 1671, au R. P. Rapin. 

3. Œuv. Mél.,t. II. p. 35. 

4. Misanth., acte III, se. /. 



390 L'ART POÉTIQUE. 



Boileau s'était, depuis longtemps, raillé de ces gens 
de condition admirateurs maladroits, de ce " jeune 
marquis " allant " pleurer au Tartufe et rire à \ Andro- 
" maçiie (') ". Plus d'une fois encore il déclara la guerre 
à la sottise qui s'étale 

" En habit de marquis, en robes de comtesse " ; 
il la déclara surtout dans son Épître de consolation à 
Racine. En effet Racine et Despréaux devaient bien- 
tôt, à leurs dépens, faire l'expérience du zèle que de 
hauts personnages mirent à soutenir " l'ouvrage le 
" plus plat ". Quand Pradon recevait pour sa Phèdre 
les applaudissements du Duc de Nevers et de Ma- 
dame Des Houlières, Racine et Despréaux étaient 
menacés du bâton, ou de pis encore. Boileau se vengea 
plus tard dans sa x^ Satire ; où. il rit des coteries, pro- 
tégeant de fort haut les vers de Pradon : 

" Là du faux bel-esprit se tiennent les bureaux ; 

" Là tous les vers sont bons pourvu qu'ils soient nouveaux. " 

Boileau, qui se fit par acte authentique reconnaître 
noble, de vieille souche, descendant du prévôt de Paris 
sous le règne de saint Louis, respectait fort les titres 
vérifiés par d' H osier. Mais il ne croyait pas qu'un 
parchemin jauni par une suite de siècles donnât du 
génie littéraire ou du goût. Il le prouva par sa conduite 
à l'égard du Marquis de Saint-Aulaire : " Lorsqu'il 
" fut question de recevoir à l'académie M. le Marquis 
" de Saint-Aulaire, il s'y opposa vivement, et répondit 
" à ceux qui lui représentaient qu'il fallait avoir des 
" égards pour un homme de cette condition : — Je ne 
" lui dispute pas ses titres de noblesse, mais je lui 
" dispute ses titres au Parnasse. 

"Un des académiciens ayant répliqué que M. de 

I. Ép. I. 



CHANT I. 391 

" Saint-Aulaire avait aussi ses titres au Parnasse, 
" puisqu'il avait fait de fort jolis vers : — Eh bien ! 
" Monsieur, lui dit Boileau, puisque vous estimez ses 
" vers, faites-moi l'honneur de mépriser les miens (")." 

Boileau cependant ne faisait point difficulté d'accor- 
der de l'esprit aux Princes, Ducs, Marquis et tous 
autres gens qualifiés, qui en étaient fournis. Boileau 
même était fier de voir ses rimes goûtées " du Peuple, 
*' des Grands ", " des Princes ", et surtout du plus 
" puissant des Rois. " Il jouissait d'apprendre et de 
dire que " à Chantilly, Condé les souffrait quelquefois; 
" qu'Enghien en était touché ; que La Rochefoucauld, 
" Marsillac, Pomponne et Montausier donnaient leur 
" suffrage " à ses poèmes (^). Le vainqueur de Rocroi 
décida Boileau à retrancher 'de l'Epître au Roi, la 
fable de l'huître ; Boileau prend bien soin d'en avertir 
le public : " Je me suis rendu à l'autorité d'un Prince, 
" non moins considérable par les lumières de son 
" esprit que par le nombre de ses victoires (^). 

Chantilly était, après Versailles, le palais du goût. 
La Bruyère a écrit, à bon escient : " Chantilly, écueil 
" des mauvais ouvrages... " (■♦). Molière, en 1668, 
disait au Prince de Condé : " Les décisions de votre 
"jugement sur tous les ouvrages d'esprit ne man- 
" quent point d'être suivies par le sentiment des plus 
" délicats {^). " — " Condé rassemblait souvent à Chan- 
" tilly les gens de lettres, dit Louis Racine ; et se 
" plaisait à s'entretenir avec eux de leurs ouvrages, 
" dont il était bon juge (^). 

Bossuet sanctionne tous ces témoignages du haut 
delà chaire de Notre-Dame : " Il n'y avait livre qu'il 

I. M/m. de L. Racine IP P. — 2. Ép. VIL — 3. Éd. de 1672 ; au 
lecteur. — 4. Disc, de PAcad. — Préface. — 5. Ép. Dédie, de i'Atnphit- 
— 6. Mém. etc. I""- P. 



392 L'ART POÉTIQUE. 



" (le Prince de Condé) ne lût ; il n'y avait homme ex- 
" cellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque 
" ouvrage, qu'il n'entretînt. Tous sortaient plus éclairés 
" d'avec lui et rectifiaient leurs pensées, ou par ses 
" pénétrantes questions, ou par ses réflexions judi- 
" cieuses ('). 

Mais revenons de Chantilly à Auteuil, du Prince au 
poète. Boileau vieilli se rappelait avec un noble orgueil: 

" Que plus d'un Grand l'aima jusques à la tendresse. " 

Même alors, à Auteuil, 

" Retiré de la Cour et non mis en oubli, " 

il voyait venir chez lui 

" Goûter la solitude, 
" Plus d'un héros, épris des fruits de son étude. " 

Il n'avait pas oublié la citation très spirituelle et très 
gracieuse que la Duchesse d'Orléans lui avait faite 
d'un vers de son Lutrin (^). 

Enfin c'était dans cette Cour que l'on avait imaginé 

1. Or.fiin. — Segrais, qui fait un grand éloge de l'esprit et de la science 
de Condé, y met une restriction : " Personne ne peut contester qu'il n'eût 
" infiniment d'esprit ; mais il n'avait pas le goût pour bien des choses : 
" par exemple, il n'en avait ni pour les vers, ni pour la Poésie, et M. le 
" Prince de Conti l'avait exquis sur ces cho5es-là et sur toutes les autres. '' 
{Mém. etc. p. 68.) — Ne serait-ce pas le motif pour lequel Boileau se 
contente (Ep. vn) de ces souhaits modestes, à propos de ses vers : 
" qua Chantilly Condé les souffre quelque/ois^ " 

2. Il s'agit du vers: " Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort. " 
— Cette anecdote citée un peu partout est-elle authentique.? Elle paraît 
invraisemblable à Berriat Saint-Prix. Le Lutrin, publié en 1674, fut-il 
connu de Henriette d'Angleterre, morte en 1670? Là est toute la ques- 
tion. (V. B. S. - P., t. III, p. 491-2 ; Erreurs de Brossette.) 

Brossette avait par avance résolu cette difficulté. On voit, dans ses 
notes de l'Ep. I, que le Lutrin fut commencé en 1669, et que, cette 
même année, Boileau récita devant Louis XIV' le passage de \2, Mol- 
lesse. 



CHANT I. 393 

la Chambre du Sitblime, où Boileau trônait, une fourche 
à la main! 

Vigneul-Marville résume en quelques lignes les 
sentiments de la Cour et des gens de condition à l'en- 
droit de Boileau: " M. Despréaux, (malgré une foule 
' d'ennemis que ses Satires lui avaient attirés, et qui 
' même,selon M. le Comte de Bussy-Rabutin, devaient 
'l'estimer dans le fond du cœur, s'ils n'étaient les plus 
' sottes gens du monde), avait pour amis les plus 
' qualifiés du Royaume; et toute la Cour, à l'exemple 
' du Roi, l'aimait et l'estimait, — si on en excepte le 
' seul Duc de Montausier, qui même à la fin, lui 
' accorda son amitié et son estime. Ainsi on pouvait 
' dire que, le mérite de ce grand poète avait forcé tous 
' les cœurs à l'estimer, 

" Praeter airocem aniiiium Catonis (')." 

Non, la Cour n'avait pas que des partisans de plats 
ouvrages. Vj^s, Plaideurs de Racine durent leur succès 
aux éclats de rire de Louis XIV, qui eurent immédia- 
tement des échos. Le jugement de la Cour fit cesser 
les applaudissements prodigués à Xdijîidith de Boyer. 
Plus tard, Athalie commença d'être comprise, grâce à 
la faveur de la Cour. Cela suffirait à démontrer, comme 
le dit cavalièrement Clitandre: 

" Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête! " 
Molière a exprimé ailleurs sa pensée. Lui qui ne 
ménage guère les marquis fâcheux, ni les comtesses 
précieuses, n'a point manqué de proclamer devant un 
parterre de courtisans que les gens du meilleur goût 
sont les gens de Cour. Par exemple, dans la Critique 
de l'École des Fe77z?7ies: " Sachez, s'il vous plaît, M. 
" Lysidas, que les Courtisans ont d'aussi bons yeux 

1. Mél. 4«= Éd., t. III. 



394 L'ART POETIQUE. 

" que d'autres; qu'on " peut être habile avec un point 
" de Venise et des plumes, aussi bien qu'avec une 
" perruque courte et un petit rabat uni; que la grande 
** épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement 
" de la Cour; que c'est son goût qu'il faut étudier 
*' pour trouver lart de réussir ('). 

Molière parlait d'après son expérience personnelle. 
Du reste l'histoire de notre grande Littérature montre 
bien que la Cour du xvii'^ siècle jugeait " plus finement 
" des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants ". 
La Fontaine, qui ne sut pas être Courtisan, n'ignorait 
point que le goût exquis hante les "lambris dorés". Il 
écrivait au duc de Vendôme que les Muses, 

" Par ordre d'Apollon, 
" Transportaient dans Anet tout le sacré vallon. " 

Et dans l'éloge de ce même Duc, son protecteur et 
son ami, le Bonhomme glissait ce compliment: 

" Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages; 
" Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages; 
" Don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents 
" Que nous font à regret le travail et les ans (^). " 

La Fontaine porta plus haut cet encens poétique et 
salua plus haut le bon goût des " demi-dieux ". Dans 
une de ses poésies légères, il se souhaite de pouvoir, 
quelque jour, " divertir le monarque ". 

Il continue ainsi: 

" Qu'est-ce qu'un auteur de Paris? 
" Paris a bien des voix; mais souvent, faute d'une, 

" Tout le bruit qu'il fait est fort vain; 
" Chacun attend sa gloire ainsi que sa fortune 

" Du suffrage de Saint-Germain. 
" Le Maître y peut beaucoup, il sert de règle aux autres, 

'* Comme Maître premièrement; 

I. Se. VI, I. — 2. Phil. et Bauc, fin. 



CHANT I. 395 

" Puis comme ayant un sens meilleur que tous les nôtres. 
" Qui voudra l'éprouver obtienne seulement 

" Que le roi lui parle un moment ('). " 

Et pourtant il arriva que ce monarque soumit son 
jugement littéraire au jugement d'un de ses sujets ; et 
que ce mortel favorisé fut Boileau. Quelle belle preuve 
du goût excellent et de ce sujet, et de ce monarque! 
Après cela, Boileau pouvait bien jeter un coup d'œil 
et un vers dédaigneux sur les sots admirateurs, qui se 
pavanaient dans les antichambres. 

Tout ce que Boileau a dit, en cet endroit, contre les 
poètes flatteurs, contre l'amour des auteurs pour leurs 
" plats ouvrages ", enfin contre les gens de Cour 
applaudissant les platitudes versifiées, Bossuet l'a 
répété, mais d'un ton autrement solennel, dans une 
page terrible du Traité de la Concupiscejice. Bossuet 
y juge en évêque ses contemporains, " qui passent 
" leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, 
" en un mot, à rendre agréables des choses non seule- 
" ment inutiles, mais encore dangereuses. 

" Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne 
" peuvent souffrir ceux des autres ; ils tâchent, parmi 
" les grands, dont ils flattent les erreurs et les faibles- 
" ses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S'ils 
" remportent, ou qu'ils s'imaginent remporter l'applau- 
" dissement du public, enflés de ce succès, ou vain, ou 
" imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans 
" des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans 
" l'air, et prennent rang parmi ceux à qui le prophète 
" adresse ce reproche : Vous qui vous réjouissez dans 
" le néant !... 

Bossuet ne nomme personne. Mais à deux pages de 
là, il condamne la plus méchante Satire de Despréaux ; 

I. Nouv. Ch. etc., t. II, p. 3. 



396 L'ART POETIQUE. 



et quand Bossuet parle ici des poètes quêtant les 
louanges pour " leurs mordantes Satires ou leurs Épi- 
grammes piquantes ", je crains fort que Bossuet ne 
sous-entende le nom de Despréaux. 

— — # • 

" Et pour finir enfin par un trait de satire, 

" Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. 

Bravo ! s'écrie Pradon. Voilà qui est bien pensé! ah! 
comme M. Despréaux démontre lui-même l'exactitude 
de ce bel apophtegme : " On a vu dans le monde de 
' ces faux amis de M. D**"^, qui admirent les méchants 
' endroits comme les bons, et qui prouvent tout à fait 
' bien ce qu'il dit lui-même, dans la fin du premier 
' chant de son Art Poétique, quun sot trouve tou- 
* jours... {') ". 

Ce trait, déjà Boileau en avait fait usage contre Scu- 
déry : 

" .... Tes écrits... sans art et languissants, 

" Semblent être formés en dépit du bon sens : 

" Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, 

" Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire (^). " 

Cet adage ressemble, pour la forme, à celui par lequel 

La Fontaine conclut la fable du Lièvre devenu "foudre 

" de guerre " : 

" Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre, 

" Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi (3) ." 

C'est qu'il y a des degrés à l'infini pour la poltron- 
nerie, comme pour la sottise. Molière a mis en scène 
cette admiration d'un sot pour son semblable. Le sot 
Vadius prodigue, à titre de revanche, au sot Trissotin 
les éloges que chacun sait. 

J. B. Rousseau s'est souvenu de la satire finale de 
ce chant i^^: 

I. Niiis Rem. etc., p. 89. — 2. Sut. Il, v. 79 etc. — 3. F. 11, 14. 



CHANT I. 397 

" ... Il n'est point d'auteur si désolé 

" Qui dans Paris n'ait un parti zélé ; 

" Rien n'est moins rare : Un sot, dit la satire, 

" Trouve toujours uti plus sot qui F admire (') ." 

Un très médiocre satirique, contemporain, admira- 
teur, imitateur de Boileau, trouva sur cette même idée, 
un " trait de satire " que Boileau n'eût pas désavoué. 
Il vient d'énumérer, à la façon de Boileau. toutes les 
conditions où se rencontrent les sots ; il achève ainsi 
sa pensée : 

" C'est une nation d'une telle étendue, 

" Que, de quelque côté que l'on tourne la vue, 

" Il s'en présente aux yeux; et qui n'en veut point voir 

" Doit les tenir fermés, et casser son miroir (^)." 



Nous ne transcrirons point, à la fin de ce premier 
Chant, les banalités enthousiastes des commentateurs. 

La plupart allongent en phrases les adjectifs et les 
points d'exclamation de Brienne : " Beau ! admirable ! 
merveilleux ! etc. " 

Nous croyons avoir relevé, autant ou plus même 
qu'il n'était besoin, les mérites et les défauts de ces 
230 premiers vers. Nous nous bornerons à résumer 
nos appréciations en les précisant. 

Le premier Chant se compose de préceptes géné- 
raux et d'histoire. Boileau n'a point fait un traité ; il a 
groupé quelques principes, et décerné à quelques noms 
blâme ou louange. Voilà tout. Les endroits vraiment 



1. Ep. L. I. Ep. I. — Ed. Lef. p. 627. 

2. L. Petit, Discours satyriques et moratix ; Rouen, 1686; sat. IV, p. 30- 



398 L'ART POETIQUE. 



originaux, et qui appartiennent en propre à Boileau, 
sont ceux où il traite : 

1° De la rime ; 

2° Du genre burlesque ; 

3° De l'hémistiche et de l'hiatus ; 

40 De la correction. 

On peut regretter qu'il n'ait rien dit : 

i» De la poésie en général ; 

2° De l'invention poétique ; 

30 Des différents mètres français. Il aurait pu en 
cela imiter Horace, quand Horace se joue à définir 
l'iambe et le spondée; Despréaux semble ne connaître 
que l'alexandrin. Tout au moins aurait-il pu détailler 
davantage les défauts de notre vers héroïque ; par 
exemple, il aurait dû proscrire, comme l'enjambement 
et l'hiatus, ces assonances pénibles des vers léonins, 
que l'on trouve si fréquemment dans les œuvres de 
Despréaux lui-même. 

40 II faut regretter surtout le peu d'importance qu'il 
donne à notre vieille langue ; et 

50 L'exécution sommaire, méprisante, injuste, des 
auteurs venus cent ans avant lui. 

Mais, à part quelques vers " mal arrangés ", à part 
ces répétitions fastidieuses des adverbes " toujours, 
''jamais, souvent'' ou autres, Boileau enseigne par 

I exemple X Art des vers, qu'il chante et cultive. 

Il tend au bon sens et il tâche d'y conduire. Il est 
ennemi de tout dévergondage de pensée ou de style. 

II est le poète élégant, soigné, " bien disant ", faisant 
siennes les nombreuses idées qu'il emprunte, mettant 
chaque chose en lumière avec le mot juste, avec la 
netteté et la souplesse de nos vrais classiques. 

Point d'écarts, point de nuages ; ni trop bas, ni trop 
haut. 



CHANT T. 399 

On pourrait, à la fin de ce Chant où il préconise 

la raison, écrire les deux premiers vers du quatrain, 

que Le Verrier fit graver sous le portrait de Boileau : 

" Au joug de la Raison asservissant la Rime, 
" Et même en imitant toujours original ". 

N'est-ce point là Boileau tout entier ? 



FIN DU TOME PREMIER. 



La Bibliothèque 
^ Université d»Ottawa 
Echéance 



The LIbrary 
University of Ottawa 
Date Due 





CE PQ 1721 

.A73D4 1888 VOO I 

CQO DELAPQRTE, V ART POETIQUE 

ACC# 1215965 




, i 



f 



L" V^: / 



m 






. ;i^à^:"-'^^.,i;^A.^>;^_^-_^ 



mm 

m' 





# 



.^}^\