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Full text of "Les grandes lignes de la philosophie historique et juridique de Vico [microform] .."

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MASTER 
NEGA  TIVE 

NO .  92  -80694 


MICROFILMED  1992 
COLUMBIA  UNIVERSITY  LIBRARIES/NEW  YORK 


as  part  of  the 
"Foundations  of  Western  Civilization  Préservation  Project" 


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NATIONAL  ENDOWMENT  FOR  THE  HUMANITIES 


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would  involve  violation  of  the  copyright  law. 


AUTHOR: 


COCHERY,  MARCEL 


TITLE: 


LES  GRANDES  LIGNES 

DE  LA  PHILOSOPHIE... 


PLACE: 


PARIS 


DA  TE  : 


1923 


Restrictioni.  on  Use: 


COLUMBIA  UNIVERSITY  LIBRARIES 
PRESERVATION  DEPARTMENT 

PIDLIOGRAPHICMTrRDFORMTARnFT 


Original  Malerial  as  Filmed  -  Exisling  Bibliographie  Record 


195VG6 

Dcr;:5 


"    '  'if'Mjiwiii.ip.   i 


iiiM«Hiii  ■"•  wmmmmmm 


Cochery,  Marcel 

...  Los  grandes  lignes  de  la  philosonhie  hist  _ 
rique  et  juridique  de  Vico  ...  par  Ilar^el  Cochery 
Pans,  "Los  Prcnses  universitaires  de  France' 


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lOa  p.     2B?j  en. 

Thosis,    Paris,    IÇio^^ 
Dibliography:   p.    105-106. 


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Master  Négative  # 


TECHNICAL  MICROFORM  DATA 

SlAGE  p;acÏmEn|-^%-,B    I,B       "^"""'«^     RATIO:,.... 
DATE     FiLMED:  t'fSU  îIMITTaic         v^  '^   r 


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HOOWayne  Avenue,  Suite  1100 
Silver  Spring,  Maryland  20910 

301/587-8202 


Centimeter 

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MRNUFflCTURED  TO  fllIM  STANDARDS 
BY   nPPLIED   IMfiGE,     INC. 


rNIVERSITÉ   DE   PARIS  -   FACULTÉ    DE    DROIT 


Les  Grandes  lignes 
de  la  Philosophie  historique  et  juridique 

de  Vice 


THÈSE  POU»  LE  BOCTOIttT 

(Sciences  Juridiques) 

l^rêsenléc  el   sniilenuc   le   2  juin  ^9*23  à  2  heiirn 


\*\n 


Marcel     COCHERY 


l'résiclenl  :     M.   LÉVY-ULLMANN. 
Sn/frafiants  :     M.  MEYNIAL,  Professeur. 

M.  CAPITANT,  Pro/esseur, 


1923 

"  LES  PRESSES  UNIVERSITAIRES  DE  FRANCE 
49.    Boulevard    St-Micliel.   49 
PARIS 


La  Faculté  n'entend  donner  aucune  approbation  ni 
Improbation  aux  opinions  émises  dans  les  thèses.  Ces 
opinions  doivent  être  considérées  comme  propres  à 
leurs  auteurs. 


Les  Grandes  lignes 
de  la  Pliilosophie  historique  et  juridique  de  VIco 


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"    ci 

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—  6  — 


AVANT-PROPOS 


Le  23  janvier  1744,  mourait  à  Naples  un  homme  dont 
la  vie  entière  avait  été  consacrée  au  service  de  la  pensée  ; 
à  la  philosophie  surtout,  il  avait  apporté,  avec  une  foi 
profonde,  le  tribut  de  ses  recherches,  la  richesse  de  ses  dé- 
couvertes. Et  pourtant,  cet  homme  à  l'intelligence  ar- 
dente  connût  bien  des  déboires:  maladies,  chagrins,  sou- 
cis. Bien  plus,  il  a  subi  l'épreuve  la  plus  dure  sans  doute 
pour  un  esprit  persuadé  d'avoir  trouvé  la  vérité:  ses  œu- 
vres, incomprises,  ou  lues  avec  indifférence,  passèrent 
inaperçues  même  auprès  de  la  plupart  de  ses  amis;  ce  pen- 
seur auquel,  bien  plus  tard,  la  postérité  devait  rendre  jus- 
tice, c'était  Vico. 

Il  nous  a  paru  intéressant  d'évoquer  le  souvenir  dé 
celui  qui  sut,  au  milieu  de  difficultés  de  toutes  sortes  et 
de  multiples  épreuves,  garder  une  sérénité  d'âme  parfaite, 
et  offrir  le  bel  exemple  d'une  vie  scientifique  pleine  de 
probité. 


—  G  — 


LNTaODl  CTION 


LA    VIE    DE    VICO 


/.  —  Biographie. 
11.  —  I/enlourafic  (hi  p1iilosoph(\  Vaccueil  fait  à 

sa  pcnsi'c. 

III.  —  Sa  phy.^ionomic  et  .son  caractère. 

I 

Du  souci  obsédant  domine  sans  trove  la  vie  de  Vico  : 
celui  des  difficultés  de  sa  situation  matérielle  ;  né  à  Naples 
le  2'J  juin  KUiS,  c'est  là  (juil  mourra  après  avoir  mené  une 
existence  misérable,  se  contentant  d'un  mai.irre  traite- 
meîit  parcimonieusement  compté  par  l'Université,  et  du 
produit  trop  faible  de  (pielques  leçons  ou  d'œuvres  de 
circonstance  commandées  par  des  personnafres  de  mar- 
que. 

Il  était  d'humble  origine  :  son  père  tenait  une  petite 
librairie,  et  si,  suivant  le  mot  de  Vico,  ses  parents  lais- 
sèrent une  (excellente  réputation»,  à  coup  sûr  ils  ne  firent 
pas  fortune.  Sur  eux,  nous  n'avons  (jue  peu  de  détails,  et 
l'autobiographie  de  Vico  nous  apprend  seulement  que  son 
père  était  d'une  humeur  gaie,  sa  mère  d'un  tempérament 
mélancolique  et  que  leur  fils  fut,  dès  son  enfance,  doué 
d'une  extrême  vivacité.  A  sept  ans  il  tomba  d'une  échelle, 
se  blessant  au  crâne  si  sérieusement  que  le  chirurgien  pré- 
dit «  qu'il  mourrait  ou  resterait  imbécile  !  »  Il  n'en  fut 


'-  7  — 


rien,  mais  guéri,  Tadolescent  devint  méhmcolique  et  ar- 
dent, marque  des  esprits  <(  doués  d'un  génie  profond  qui 
par  le  génie  ont  des  éclairs  de  pénétration,  et  par  la  ré- 
flexion ne  prennent  point  plaisir  dans  les  arguties  et 
dans  l'erreur  »,  selon  sa  propre  expression. 

Après  une  longue  convalescence,  il  commença  ses  étu- 
des ;  il  y  montra  de  telles  facilités  qu'on  lui  fit  entrepren- 
dre des  sciences  un  peu  au-dessus  de  son  âge,  sous  la 
direction  du  jésuite  Del  Balzo  :  il  se  découragea,  aban- 
donna complètement  l'étude  pendant  dix-huit  mois  ;  le 
rétablissement  d'une  Académie  célèbre,  à  St-Lorenzo,  le 
décida  à  rentrer  dans  l'arène,  et  à  se  renultrc  à  la  philo- 
sophie. Son  père  ne  tarda  pas  à  le  pousser  vers  le  droit. 
Mais  les  leçons  du  juriste  Francesco  Verde,  roulant  sur  la 
plus  minutieuse  pratique  du  droit  civil  et  (hi  droit  (  anon, 
n'étaient  pas  faites  pour  plaire  à  Vico  trop  avide  déjà  de 
généralités.   Cette  raison,  jointe  peut-être  à  la  i)auvreté 
de  sa  famille  qui  reiulait  très  lourds  les  frais  d'une  ins- 
truction régulière,  décida  le  jeune  homme  à  étudier  lui- 
même  toutes  ces  matières,  à  sa  guise,  sans  se  soucier  du 
programme.  Il  désirait  également  pratiqu(T  le  barreau  ; 
l'occasion  fut  prompte  à  le  favoriser  :  on  intenta  un  pro- 
cès à  son  père  :  \  ico,  à  l(j  ans  sut  le  conduire  et  gagner 
sa  cause,  enthousiasmant  l'avocat  adverse  qui  vint  à  la 
sortie  de  l'audience  embrasser  son  jeune  partenaire. 

D'un  tempérament  délicat,  Vico,  que  ses  amis  ai)pe- 
laient  en  riant  le  «  Mastro  Tisieuzzo  »  ou  ><  Maîlre  ])res- 
qu'éti(iue  »  fut  sérieusement  menacé  d'étisie.  La  modestie 


—  8  — 


de  sa  fortune  ne  lui  permettait  pas  de  se  donner  le  repos 
nécessaire.  Mais  il  eut  la  bonne  fortune  de  rencontrer 
M^r  G.  B.  Rocca,  évoque  d'Ischia,  qui  lui  confia  la  direc- 
tion des  études  juridiques  de  ses  neveux,  habitant  le  châ- 
teau de  Vatolla,  un  bour^  sauvafre  du  Cilento  dont  la 
salubrité  mit  le  futur  auteur  de  la  «  Scienza  Nuova  »  à  mê- 
me de  rétablir  sa  santé.  Pendant  les  neuf  années  de  ce  sé- 
jour, il  bénéficia  d'assez  de  loisirs  pour  s'adonner  à  la  ju- 
risprudence, à  la  philosophie  et  à  la  poésie;  il  se  passion- 
na pour  les  moralistes  ^^recs,  Platon  et  Aristote  en  particu- 
lier, pour  les  poètes,  surtout  Horace  et  Virgile,  et  parmi 
les  modernes  Boccace,  Dante  et  Pétrar(]ue.  Ses  études  ju- 
ridiques personnelles  lui  prouvèrent  que  dans  les  écoles  on 
n'apprend  qu'une  partie  du  droit,  qu'à  c(Mé  de  préceptes 
minutieux  «  il  existe  une  science  du  juste  reposant  sur  un 
((  petit  nombre  de  vérités  éternelles,  expression  méta- 
((  physique  d'une  justice  idéale  ». 

Les  années  s'écoulèrent  et  le  précepteur  ayant  mené  à 
bien  sa  longue  tâche  dût  songer  à  reprendre  le  chemin  de 
sa  patrie,  n'y  rapportant  pas  encore  un  bien  lourd  bagage: 
il  n'avait  écrit  qu'un  poème  :  <(  Les  sentiments  cVun  déses- 
péré »,  reflétant  les  abattements  qui  l'avaient  parfois  jeté 
dans  un  profond  pessimisme  durant  sa  solitude  de  Va- 
tolla. De  retour  à  Naples,  il  dût  composer  différents  pané- 
gyriques, à  l'occasion  de  mariages  princiers,  par  exemple, 
productions  à  mettre  à  part  dans  soa  œuvre,  auxquelles 
Vico  se  consacra,  non  par  flatterie  envers  les  grands,  mais 
par  suite  de  ((  ses  besoins  qui  le  rendaient  fort  traitable.  » 


—  9  — 


La  mode  était  alors  à  Naples  à  Descartes  et  à  sa  physi 
que;  la  métaphysique  n'était  guère  étudiée,  la  scolasti- 
que  avait  déformé  l'œuvre  d' Aristote.  Il  y  avait  bien  eu, 
grâce  au  vice-roi,  comme  une  renaissance  de  la  belle  litté- 
rature, mais  le  mouvement  ne  dura  pas,  et  le  vice-roi  par- 
ti, il  en  fut  d'autant  moins  question  que  les  classes  aisées 
se  désintéressaient  du  problème  et  que  les  nobles  ne  son- 
geaient qu'à  mener  joyeuse  vie  :  on  peut  ptînser  combien 
Vico  se  sentit  étranger  dans  un  semblable  milieu  ;  il  y 
vécut  en  inconnu  :  ce  ne  fut  qu'avec  le  concours  de  quel- 
ques amis  dévoués  qu'il  put  obtenir  la  rédaction  de  diffé- 
rents travaux  officiels  :  un  discours  d'ouverture  en  tête 
d'un  recueil  de  pièces  écrit  à  la  louange  du  comte  S.  Sté- 
phane, vice-roi,  une  des  oraisons  funèbres  de  la  mère  de 
ce  dernier.  Mais  Vico  recherchait  surtout  un  poste  stable: 
il  essaya  en  vain  de  se  faire  nommer  secrétaire  de  la  ville. 
Enfin  en  1699,  à  la  suite  d'un  concours  où  il  fit  preuve 
d'une  grande  critique  et  de  beaucoup  d'érudition,  il  ob- 
tint la  chaire  de  rhétorique  d'un  rapport  annuel  d'envi- 
ron 425  francs  plus  un  petit  casuel  produit  par  les  droits 
perçus  sur  les  certificats  d'aptitude  à  l'étude  du  droit  :  il 
resta  en  fonction  avec  ce  traitement  pendant  36  ans,  tout 
avancement  universitaire  lui  étant  refusé  :  il  se  recon- 
naissait lui-même  «  peu  d'esprit  en  ce  qui  concerne  l'uti- 
lité ».  Les  discours  pour  les  séances  d'ouverture  annuelle 
de  l'Université  sont  les  seules  œuvres  philosophiques  de 
cette  période.  Nous  en  reparlerons  plus  loin. 

Pour  augmenter  ses  revenus,  le  professeur  dut  s'adon- 


10  — 


^  11  — 


lier  à  des  travaux  littéraires,  courir  le  cachet  en  allant 
enseigner  la  grammaire  à  des  jeunes  gens  et  des  enfants. 
Un  grand  personnage  de  Naples,  D.  Antonio  Carafa,  lui 
demanda  d'écrire  la  vie  de  son  oncle  le  maréchal  Carafa  : 
ce  travail,  (jui  nécessitait  de  longues  lectures,  coûta  à 
Vico  deux  ans  d'efforts  :  et  comme  ses  occupations  quoti- 
diennes ne  lui  laissaient  pas  assez  de  loisirs,  il  dut  y  em- 
ployer ses  soirées,  tenant  la  plume  malgré  le  bruit  de  sa 
maison,  souvent  même  conversant  avec  des  amis  :  des 
douleurs  violentes  dans  le  bras  gauche  affectaient  déjà 
cruellement  l'écrivain.  Et  cependant  c'est  la  période  la 
plus  féconde  de  sa  vie  :  ses  principales  œuvres,  du  «  Dirit- 
to  UniversaJe  »  à  la  «  Science  Nouvelle  »,  se  succèdent  ra- 
pidement, de  1719  à  1725;  elles  feront  l'objet  de  plusieurs 
de  nos  chapitres. 

En  172^3,  la  chaire  de  lecteur  en  droit  du  matin  devint 
vaca.nte  :  pensant  que  ses  travaux  sur  la  jurisprudence 
lui  ci-éaient  un  titre  pour  cet  enseignement,  comptant 
V  aussi  sur  les  services  cpiil  avait  rendus  à  l'Université, 
Vico  crut  pouvoir  obtenir  cette  place.  Voulant  faire  preu- 
ve de  promptitude  et  de  facilité,  il  prépara  la  leçon  propo- 
sée en  vingt-quatre  heures,  au  milieu  du  bruit  de  ses  en- 
fants.  On   l'applaudit...   et  il   échoua  (1).    Cette  défaite, 

(1)  Voici  coniinont  dans  l'autobiographie  ost  raconté  ce 
concours,  qui  6ln\[,  on  peut  dire,  l'agrégation  d'alors  :  «  Vico  lira 
«  au  sort  dans  le  digeste  3  questions  :  de  rei  vindicatione,  de  pecu- 
«  Ho,  de  praescriptis  verbis.  II  choisit  le  3«  sujet,  parce  qu'étant 
«  de  Papinien  le  jurisconsulte  de  plus  grand  sens,  et  le  prépara  la 


loin  de  le  décourager,  le  stimula  au  conlraire  à  travailler 
davantage:  en  effet,  la  <(  Science  Nouvelle  »  date  de  1725. 
Et  il  continue  sa  tache  d'écrivain  officiel  :  voici  le  <*  Pane- 
gyricus  Philippo  V  Hispanianun  régi  inscriplus  »  pour 
l'arrivée  de  Philippe  V  à  INaples,  puis  ce  sont  des  inscrip- 
tions funéraires  pour  des  seigneurs  autrichiens,  une  fois 
revenue  la  domination  de  l'Autriche,  et  même  pour  l'em- 
pereur Joseph  et  l'impératrice  Eléonore,  sans  parler  de 
personnages  plus  ou  moins  célèbres  tout  cela  n'empê- 
chait pas  \  ico,  en  partie  ])ar  suite  des  dépenses  énormes 


«  veille  du  concours  à  ô  heures  du  soir  au  milieu  du  bruit  de  ses 
«  enfants.  11  fallait  définir  le  nom  de  lois.  On  comptait  que  Vico 
«  échouerait  sur  4  écueils    :  qu'il  conunencerait   par  \me  longue 
«  énumération  de  ses  services  envers  l'Université  —  qu'il  dévelop- 
«  perait  son  texte  d'après  ses  principes  de  droit  universel  et  exci- 
«  ferait  les  murmures  de  l'assemblée  en  s 'et  aria  ni  des  lois  établies 
«  pour  le  concours.    On   pensait    surtout  qu(\   les  professeurs  de 
«  droit  étant  considérés  comme  les  seuls  maîtres,  Vico,  (jui  n'en 
«  était  pas  un,  se  bornerait  à  refaire  la  leçon  d'Hotman  qui  avait 
«  traité  ce  sujet,  ou  que  Fabrot  ayant  alt;»(iué  les  conunentaires  des 
«  premiers  interprètes  de  cette  loi  sans  que  personne  lui  eût  répon- 
«  du,  Vico  suivrait  la  même  marche  sans  oser  la  combattre.  Contrai- 
«  rement  à  ces  pronostics,  Vico  sût  éviter  lous  ces  écueils.  Après  une 
<(  courte  et  touchante  invocation,   Vico  récita   le  premier  paragra- 
«  phe  de  la  loi  dans  lequel  il  renferma  sa  glose,  et  après  cet  énoncé 
«  sommaire,  après  une  division  aussi  nouvelle  dans  ces  sortes  de 
«  discussions  qu'elle  était  familière  aux  jurisconsultes  romains  ((lui 
«  disent  «  ait  lex,  ait  praetor  )>),  Vico  se  sen  il  d'une  semblable  for- 
ce mule  :  «  aïf  jurisconsultus  »,  et  interpréta  une  à  une  et  succes- 


«1. 


t 


—  12  — 

de  sa  famille,  de  rester  dans  une  quasi-indigence  et  de  se 
voir  obligé  de  continuer  à  donner  des  leçons  de  latin.  En 
dehors  de  l'Italie,  où  elle  n'avait  déjà  eu  qu'un  faible  suc- 
cès, la  «  Science  Nouvelle  »  ne  produisit  aucun  effet, 
n'aboutissant  qu'à  la  misérable  affaire  des  «  Actes  de  Leip- 
sick  »  en  1727:  un  critique  de  mauvaise  foi  avait  inséré  sur 
l'ouvrage  dans  les  Nouvelles  Littéraires,  un  article  men- 
songer et  perfide  où  il  représentait  l'auteur  comme  un 
abbé  ayant  des  fils,  des  fdles  et  des  petits-fils,  comme 
un  <,  romancier  du  droit  ..,  et  sans  exposer  le  sujet  véri- 
table de  la  .,  Science  Nouvelle  »,  il  ajoutait  que  les  Italiens 
avaient  accueilli  cette  œuvre  avec  une  extrême  tiédeur, 
pour  faire  croire  qu'ils  ne  goûtaient  pas  un  livre  respec- 
tueux de  la  doctrine  catholique.  Vice  répondit  par  les 
«  Notae  in  acta  Lipsiensa  ..:  un  moment  il  eut  l'intention 
de  les  adresser  au  directeur  de  la  publication  en  joignant 
à  l'appui  un  exemplaire  de  la  «  Science  Nouvelle  »,  mais 


«  sivoment  toutes  les  paroles  de  la  loi  pour  qu'on  ne  pftl  l'accuser 
«  de  s'être  écarté  du  texte.  Par  l'interprétation  des  paroles,  il  ex- 
«  Pliqua  la  définition  de  Papinien,  l'éclaircit  par  les  citations  de 
«  Cujas,  la  montra  conforme  à  celle  des  interprètes  grecs  •  puis  il 
«  s'attaqua  à  Fabrot.  défendant  les  commentateurs  que  celui-ci 
«  avait  accusés,  notamment  Alciat,  Oujas  et  Hotman.  Il  allait  enta- 
«  mer  la  défense  d 'Hotman  quand  l'heure  sonna  pour  la  fin  de  la 
«  leçon.  Il  1  avait,  en  la  préparant  la  veille,  résumée  en  un  som- 
«  maire  d'une  page  et  il  l'exposa  avec  la  même  facilité  que  s'il 
«  eût  professé  le  droit  toute  sa  vie.  On  l'applaudit  universelle- 
«  ment.  » 


—  13  — 

il  poussa  la  courtoisie  jusqu'à  s'abstenir  de  ce  geste  bien 
mérité,  songeant  qu'à  l'égard  des  savants  de  Leipsick, 
il  équivalait  au  reproche  de  ne  pas  connaître  les  livres 
qu'ils  achetaient. 

Des  difficultés  surgirent  ensuite  avec  les  imprimeurs 
de  Venise,   qui   voulaient  faire  une  édition   unique  de 
toutes  les  œuvres  de  Vico  dans  l'espoir  d'une  vente  plus 
rémunératrice.  Ils  réunirent  tous  leurs  efforts  pour  ob- 
tenir  du   Maître   l'ensemble   de   ses   écrits:   celui-ci    les 
éconduisit,  ayant  chargé  l'un  d'eux  d'une  réédition  de  la 
«  Science  Nouvelle  »:  ce  dernier  le  prit  de  si  haut  à  son 
tour,  que  Vico  se  vit  dans  l'obligation  de  reprendre  son 
manuscrit:  mais  ne  trouvant  personne  qui  voulût  bien 
l'imprimer  à  ses  frais,  il  dut  en  changer  le  plan  pour  rac- 
courcir  l'ensemble,   comme  nous  le  verrons.   Tous  ces 
démêlés  n'étaient  pas  faits  pour  améliorer  l'état  de  santé 
de  Vico  :  des  ulcères  gangreneux  l'avaient  pris  à  la  gor- 
ge, lui  causant  d'atroces  souffrances,  l'obligeant  à  sui- 
vre un  traitement  périlleux.  De  nouvelles  infirmités  ne 
tardèrent  pas  à  l'accabler,  des  douleurs  lui  immobilisant 
les  jambes. 

Lors  de  l'avènement  des  Bourbon,  il  eût  bien  la  conso- 
lation de  se  voir  nommer  historiographe  du  roi,  et  d'ob- 
tenir que  son  fils  Gennaro  lui  succédât  dans  sa  chaire  (à 
laquelle  on  le  nomma  définitivement  en  1741);  mais  ces 
faveurs  venaient  trop  tard;  après  le  .<  De  mcntre  heroïca  » 
de  1732,  un  discours  pour  le  mariage  du  roi  Charles  de 


—  14  — 


Bourbon  en  IT-'iS,  Vico  n'écrit  plus  rien   :  douloureuse 
inaction,  comme  le  laisse  entrevoir  un  sonnet  de  17Ji5  : 

De  ma  tremblante  main,  voici  tomber  la  plume  ! 
Et  voici  qu'est  fermé  mon  trésor  de  pensers. 

Il  vécut  sans  forces,  parmi  les  siens.  Chaque  jour, 
pendant  plusieurs  heures,  son  fils  lui  lisait  les  classiques 
latins  les  plus  aimés.  Puis  il  resta  14  mois  sans  parler  ni 
reconnaître  ses  enfants,  état  dont  il  ne  sortit  que  pour 
se  rendre  compte  de  sa  mort  prochaine.  11  mourut  en 
chrétien  à  T()  ans. 

Vico  avait  un  jour  prédit  à  un  ami  (pie  le  malheur 
le  suivrait  jusqu'à  la  tombe.  Il  ne  croyait  certainement 
pas  si  bien  dire  :  lors  de  ses  obsèques,  une  rdtercation 
mit  nu  ])rises  les  membres  d'une  confrérie  dont  Vico 
faisait  partie,  et  qui  devait  porter  le  corps,  avec  les  pro- 
fesseurs (pii  prétendaient  au  même  honneur.  La  confré- 
rie se  retira  ;  les  professeurs,  ne  pouvant  enterrer  seuls 
leur  collè^Hie,  il  fallut  retnonter  à  la  maison  le  corps  de 
Vico,  en  attendant  (pi'à  la  demande  de  son  fils,  le  cha- 
pitre de  l'Eglise  métropolitaine  vint  procéder  aux  funé- 
railles et  mettre  un  terme  à  cette  tra<jri(jue  destinée. 


II 


Accablé  de  travail,  obsédé  par  la  pensée  du  pain  (pio- 
tidien,  Vico  trouva-t-il  du  moins  dans  l'affection  des  siens 
et  l'accueil  fait  à  sa  pensée  la  seule  consolation  capable 


—  15  — 

d'adoucir  sa   triste  existence,   de   compenser  les   heures 
mauvaises  de  sa  vie  .•>  Celle-là  encore  lui  fut  refusée. 

Sa   famille    ?   Malj.né   notre  manque  de  détails,    nous 
savons  cependant  (pi'elle  ne  rendit  pas  le  jjrand  homme 
heureux,  loin  de  là  !  Une  femme  illettrée  dépourvue  des 
qualités   de   son   sexe,    incapable   de   s'occuper  des   plus 
insi^^rnifiantes  affaires  domesti([ues.   oblirreant  son   mari 
déjà  surcharfré  à  la  remplacer  dans  ce  domaine  et  à  jouer 
à  la  fois,  selon  l'expression  spirituelle  de  M.  Croce,  «  le 
rôle  de  Marthe  et  celui  de  Madeleine  »,  à  travailler  pour 
satisfaire  aux  besoins  des  siens  sans  néjrlin^er  sa  mission  de 
philoso])he  appelé  à  répandre  les  lumières  de  sa  pensée. 
Des  enfants  ?  Ils  ne  causèrent  à  Vico  (pie  des  chagrins 
de  toute  nature  :  un  fils  si  dépensier  et  (pii  commit  tant 
de  mauvaises  actions  que  son  père  fut  contraint  de  récla- 
mer l'intervention  de  la  police  pour  le  faire  enfermer 
dans  une  maison  de  correction  :  en(M)re  la  tendresse  pater- 
nelle fut  telle  que  Vico,  voyant  arri\er  les  officiers  de  po- 
lice, ne  i)ut  s'empêcher  de  crier  à  son  fils:  «  Sauve-toi  !» 
Une  fille  longuement  malade  et  que  les  plus  lourdes  dé- 
penses  ne   purent   arracher  à   la   mort.    Le   malheureux 
professeur  ne  goûta  de  consolation  (pi'auprès  de  sa  fille 
aînée,  Luisa,  très  cultivée  et  assez  douée  pour  la  [)oésie, 
et  de  son  fils  Gennaro  cpii  l'aida  dans  son  travail  avant 
de  le  suppléer  dans  sa  chaire.  Il  ne  connut  donc  jamais 
la  vie  douce  de  ces  philosophes  qu'd  évo(pie  dans  l'élo- 
ge  de  la  comtesse  d'Althann  :  u  discutant  et  se  i)romenant 
«  dans  d'agréables  jardins  ou  sous  des  j)ortiques  ornés 


r 


—  IG  — 


—  17-^ 


<(  de  fresques  sans  connaître  les  afflictions  que  l'on  éprou- 
«  ve  à  la  vue  des  femmes  qui  enfantent  et  des  enfants  qui 
«  languissent  dans  les  maladies.  » 

La  renommée  se  montra-t-elle  plus  clémente  et  lui  ré- 
serva-t-elle  la  douceur  du  succès  ?  Point  davantage.  Ra- 
rement, peut-on  dire,  penseur  fut  aussi  peu  compris  de 
ses  contemporains  :  indifférence  qui  l'affligeait,  non  par 
vain  désir  de  louange,  mais  parce  que,  convaincu  de  la 
valeur  de  ses  découvertes,  il  aurait  voulu  voir  approuver 
par  tous  ce  qu'il  croyait  être  le  vrai  et  le  bien.  Lors  de 
la  publication  de  la  ^Science  Nouvelle)^,  il  avait  espéré  un 
effet  rapide  et  immédiat  et  comptait  sur  la  naissance  d'un 
grand  mouvement  d'idées  :  les  jours  passèrent  sans  qu'il 
fut  question  de  son  œuvre,  et  dans  une  lettre  a  un  ami, 
voici  ce  que  nous  lisons  :  «  Je  m'imagine  vraiment  avoir 
«  lancé  mon  ouvrage  dans  un  désert,  je  fuis  les  lieux 
<(  publics  pour  ne  pas  rencontrer  les  personnes  à  qui 
«  je  l'ai  envoyé  !  ...si  je  ne  puis  les  éviter,  comme  elles 
«  ne  me  donnent  pas  la  moindre  marque  témoignant 
«  qu'elles  ont  reçu  mon  livre,  elles  me  confirment  dans 
((  l'opinion  que  je  l'ai  lancé  dans  un  désert.  »  Le  livre 
fut  attaqué  par  les  catholiques,  comme  contraire  à  la  re- 
ligion, et  les  protestants  de  Leipsick  lui  reprochèrent 
d'être  approprié  au  goût  de  l'Eglise  romaine.  Yico  cher- 
chera à  expliquer  son  échec:  «  Les  gens  de  cette  ville  me 
«  connaissant  dès  ma  première  jeunesse  se  rappellent 
((  mes  faiblesses  et  mes  erreurs:  comme  le  mal  que  nous 
«  voyons  dans  les  autres  nous  frappe  vivement  et  nous 


«  reste  profondément  gravé  en  mémoire,  il  devient  une 
<(  règle  d'après  laquelle  nous  jugeons  toujours  ce  qu'ils 
«  peuvent  faire  ensuite  de  beau  et  de  noble.  D'ailleurs, 
((  je  n'ai  ni  richesse  ni  dignité,  comment  pourrais-je  me 
((  concilier  l'estime  de  la  multitude  ?  »  Bien  des  esprits 
superficiels,  et  ils  étaient  nonibreux,  non  contents  de 
déclarer  l'œuvre  obscure,  se  permirent  à  ce  sujet  des 
plaisanteries  de  goût  douteux,  déclarant  l'auteur  bon 
pour  instruire  des  jeunes  gens  aya&t  achevé  leurs  études! 
Vico  ne  pouvait  trouver  une  comj)ensation  à  tant  d'in- 
différence ou  de  raillerie  dans  les  louanges  obligées  que 
lui  adressaient  quelques  grands  seigneurs,  soi-disant  let- 
trés dont  il  cultivait  l'amitié  (dans  un  but  de  pure  néces- 
sité !)  et  qu'il  aidait,  pour  ne  pas  dire  plus,  dans  les 
travaux  scientifiques  ou  littéraires  que  ceux-ci  avaient  la 
prétention  d'entreprendre.  Ces  louanges  ne  renferment 
pas  un  mot  prouvant  qu'ils  aient  compris,  ou  même  sé- 
rieusement examiné  un  seul  point  des  pensées  de  l'auteur. 
Mgr  de  Gaëte  avoue  avoir  plus  ((  admiré  que  compris  ». 
De  vrais  amis,  mais  dont  l'affection  était  plus  grande  que 
l'intelligence,  ne  purent  que  tenter  d'adoucir  cette  âme 
remplie  d'amertume,  incapables  d'encourager  le  maî- 
tre par  une  parfaite  concordance  de  pensée.  Pour  re- 
mercier l'auteur  d'un  exemplaire  de  la  «  Science  Nou- 
velle »,  le  père  Lodovico  aura  la  touchante  intention  de  lui 
envoyer  du  pain  et  du  vin  de  la  maison  des  jésuites,  y  joi- 
gnant un  mot  le  priant  d'accepter  ((  ces  bagatelles  mo- 


■1' 


—  18 


«  (lestes,  puisque  l'en  faut  Jésus  lui-même  ne  refuse  pas 
«  les  grossières  offrandes  des  rustiques  pastoureaux.    » 

On  ne  peut  s'étonner  que  \  ico  tomlnit  dans  des  accès  de 
profonde  tristesse,  h  la(iuelle  font  écho  ces  nobles  paroles 
d'encoura^^ement,  véritablement  prophétiques,  du  car- 
dinal Pirelli,  lui  des  rares  admirateurs  de  la  «  Science  Nou- 
velle »:  ((  Le  destin  s'est  armé  contre  un  misérable,  mais 
((  la  Providence  ne  permet  pas  que  l'ame  qui  est  à  elle 
<(  soit  abandonnée....  o  noble  poète,  déjà  fameux,  déjà 
((  anti(jue  de  son  vivant,  il  vivra  aux  a^^es  futurs,  l'infor- 
((  tuné  Vico   !  » 

De  semblables  pensées,  une  foi  profonde,  la  certitude 
d'une  mission  à  remplir,  sauvèrent  Vico  du  décourage- 
ment et  lui  fournirent  des  motifs  supérieurs  de  rési- 
frnation. 


iir 


Quelques  mots  du  caractère  de  Vico,  quelques  traits  sus- 
cej)tiblcs  de  bien  marquer  sa  physionomie  nous  permet- 
tront d'achever  le  portrait  cpie  nous  voudrions  donner 
de  cette  âme  attachante. 

L'humble  professeur  nous  apparaît  avant  tout  comme 
un  homme  de  devoir  :  malgré  l'existence  si  difficile  que 
lui  fit  sa  famille,  il  n'eut  jamais  la  tentation  d'abandon- 
ner des  êtres  qui  ne  lui  causaient  pourtant  que  soucis  et 
chagrins  ;  il  aurait  pu,  seulement,  consacrer  la  plus  gran- 


—  19  — 


de  partie  de  son  temps  à  cette  (ruvre  i)hilosophique  dans 
laquelle  il  devait  mettre  le  meilleur  de  sa  pensée,  mcme 
cela  il  s'y  refusa,  jugeant  de  son  devoir  de  réserver  plu- 
sieurs heures  par  jour  à  ces  besognes  littéraires,  si  fasti- 
dieuses, dont  il  tirait  un  peu  d'argent  pour  les  siens  : 
c'est  qu'en  lui  les  épreuves  n'avaient  pas  amoindri  une 
profonde  tendresse  paternelle,  et  s'il  s'était  décidé  à  écri- 
re cette  vie  du  maréchal  Carafa,  qui  lui  coûta  tant  d'ef- 
forts, c'est  qu'il  comptait  sur  son  produit  pour  doter  une 
de  ses  fdles.  L'affection  et  le  dévouement  étaient  au  fond 
de  cette  âme  :  les  accents  touchants  (jui'il  sut  trouver  lors 
de  la  mort  de  Donna  Vngela  Cimina  suffiront  pour  nous 
en  convaincre  :  «  sage  et  noble  de  conduite,  nous  dit-il, 
((  portant  naturellement  ceux  qui  l'approchaient  à  la 
((  respecter  avec  amour  et  à  l'aimer  avec  respect.  »  Le 
thème  qu'il  développa  à  cette  occasion  :  ((  Elle  a  ensei- 
«  gné  par  l'exemple  de  sa  vie  la  douce  austérité  de  la 
«  vertu  ).,  comme  on  pourrait  rappli(iuer  au  panégy- 
riste lui-mcme  ! 

Sens  du  devoir,  tendresse  innée,  ce  sont  sans  doute 
deux  raisons  pour  lesciuelles  on  ne  trouve  pas  chez  Vico 
cet  esprit  combatif  qui  anime  parfois  des  penseurs  dé- 
sireux de  communitjuer  à  tout  {)rix  leurs  idées  à  autrui: 
aussi  bien  l'auteur  de  la  <(  Science  Nouvelle  »  se  montra-t- 
il  déférent  envers  les  autres  savants,  comme  envers  les 
grands,  s'abstenant  d'une  criti(iue  qui  eût  été  facile  :  la 
vie  politique  n'était  d'ailleurs  point  son  fait.  Peut-être 
nous  étonnerons-nous  de  rencontrer  en  lui  le  panégyris- 


V->ii 


—  20  — 


te  fournissant. les  compositions  littéraires  nécessitées  par 
les  solennités  du  jour,  alors  que  nous  connaissons  son 
désintéressement  et  sa  droiture  ;  nous  dirons  à  sa  déchar- 
ge que  le  goût  de  l'époque  était  aux  compliments,  aux 
fioritures  de  style  les  plus  extravagantes,  et  que  d'ailleurs 
il  ne  fut  jamais  un  adulateur.  On  nous  objectera  qu'il 
ne  devait  pas  ignorer  le  peu  de  valeur  des  personnages 
dont  il  écrivait  les  louanges.  Une  seule  explication  reste 
possible  :  ce  pauvre  homme  écrasé  par  la  misère,  devenu 
timide  en  sentant  son  infériorité  sociale,  devait  finir 
par  admirer  réellement  ceux  qui  faisaient  partie  des  hau- 
tes classes  et  qu'il  croyait  au-dessus  de  lui  !  Il  ne  faut 
pas  oublier  d'ailleurs  les  éclats  de  colère  provoqués  par- 
fois en  lui  par  le  manque  de  culture  et  l'inintelligence 
de  certains  nobles,  colère  héroïque  qui,  pour  Vico,  mérite 
tous  les  éloges,  car  elle  «  arme  les  âmes  généreuses  en  vi  • 
goureux  champions  de  la  raison  contre  les  torts  et  les 
offenses  ».  Pourtant  il  reconnaît  dans  la  colère  un  de  ses 
défauts,  et  avoue  qu'en  vrai  philosophe  et  en  chrétien  il 
eut  dû  dissimuler  les  erreurs  ou  les  mauvais  procédés  de 
ses  rivaux.  Il  sut  cependant  se  montrer  fort  courtois  dans 
les  disputes  littéraires  :  que  l'on  songe  à  son  geste  lors 
des  affaires  de  Leipsick  ^  En  vrai  modéré,  il  cherchait  à 
éviter  les  discordes,  et  s'il  avait  le  désir  de  triompher, 
c'était  pour  vaincre  non  pas  dans  la  dispute  mais  dans 
la  vérité  ;  un  incident  le  prouve  :  ayant  appris  qu'on  lui 
adressait  des  objections  orales  sur  son  «  De  Uno  »,  Vico, 


—  21  — 


pour  ne  pas  se  faire  d'ennemis,  répondit  à  ces  critiques 
sans  les  nommer,  dans  le  <(  De  Constantia  »,  afin  qu'ils 
fussent  seuls  à  comprendre  et  en  secn^t. 

Quand  nous  aurons  ajouté  quelques  mots  sur  la  foi  de  ce 
grand  homme,  nous  aurons  dit  l'essentiel.  C'est  un  pro- 
blème controversé,  et  souvent  résolu  en  sens  différents, 
suivant  l'opinion  de  celui  qui  le  traite,  que  de  savoir 
jusqu'à  quel  point  Vico  fut  un  catholicjue,  et  s'il  n'a  pas 
dans  plus  d'une  partie  de  sa  doctrine,  laissé  entrevoir 
une  philosophie  originale,  mais  novatrice,  mais  peu 
orthodoxe.  Sur  cette  seconde  question,  il  serait  difficile 
d'affirmer  le  contraire.  Mais  sur  la  première,  quel  que 
soit  le  parti  cju'on  veuille  adopter,  il  faut  bien  reconnaître 
que  rien  ne  permet  de  supposer  que  la  vie  spirituelle  de 
Vico  ait  été  diminuée  par  des  doutes  ou  des  faiblesses  : 
les  dogmes  de  la  religion  chrétienne  étaient  pour  lui  véri- 
tés admises,  et  si  ses  théories  péchaient  quelquefois  par 
esprit  novateur,  ce  fut  sans  doute  inconsciemment  et 
non  d'une  façon  voulue.  Car  Si  l'on  doutait  de  son  atta- 
chement au  catholicisme,  comment  interprèterait-on  ce 
scrupule  qu'il  eut  au  moment  de  la  préiaration  d'un  com- 
mentaire pour  une  nouvelle  édition  dcîs  œuvres  de  Gro- 
tius,  l'auteur  du  «  De  jure  beUi  et  pacia  »:  Vico  venait  de 
rédiger  les  notes  du  livre  premier  et  celles  de  la  moitié 
du  deuxième  :  il  s'arrêta,  et  ferma  l'ouvrage,  pensant 
qu'il  convenait  peu  à  un  chrétien  d'orner  de  notes  l'œu- 
vre d'un  hérétique.  Sa  foi  a  donc  été  celle  d'un  crovant. 


'}>) 


non  pas  aveugle  et  irraisonnée,  mais  ce  fut  celle  d'une 
âme  et  d'une  intelligence  élevées. 

Cette  belle  figure  nous  est  maintenant  connue.  Nous 
guidant  sur  ce  que  nous  savons,  pénétrons  dans  le  dé- 
tail de  sa  pensée  aux  mille  aspects  imprévus. 


^ 


CHAPITRE  PREMIER 


L'ÉVOLUTION    DE    LA   PENSÉE    VICHIENNE 


/.  —  Les  premières  œm^res  :  Discours.  Le  «  De 
nostri  temporis  studiorum  rallone  »,  le  «  De  Aj^tiquissi- 
ma  »  et  la  critique  cartésienne. 

II-  —  La  réhahililalion  des  sciawes  morales  et 
V acheminement  x^ers  la  Science  \()tiveUe. 


Vico,  nous  l'avons  dit,  entreprit  ses  études  de  façon 
assez  peu  méthodique,  travaillant  à  sa  guise  auteurs  et 
matières,  ce  qui  le  préserva  sans  doute  de  certaines  er- 
reurs scolasticpies.  Il  avoue  néanmoins  i\ue  son  esprit 
donnait  encore  à  cette  épo(|ne  dans  les  écarts  de  la  littéra- 
ture moderne,  dans  les  subtilités  de  l'école,  attitude  qui 
avait  engendré  en  lui  l'amour  de  cette  «  poésie  amie  du 
faux  qu'elle  met  en  saillie  pour  produire  un  effet  de  sur- 
prise )),  ce  que  méprisent  fort  les  esprits  graves.  Mais  le 
sien,  attiré  déjà  vers  les  généralités,  eut  bien  vite  fait  de 


—  24  -^ 


25  — 


rejeter  cette  littérature  de  pacotille,  et  nous  avons  vu  le 
jeune  homme,  au  cours  de  son  séjour  à  \  atolla,  étudier 
avec  ferveur  les  moralistes  ^aecs,  s'éprendre  en  particu- 
lier de  Platon  parce  (pi'il  donnait  comme  base  à  sa  morale 
l'idéal  de  justice  d'où  il  part- pour  fonder  sa  république. 
Cette  philosophie  éveille  chez  Vico  la  première  concep- 
tion de  ce  <(  droit  idéal,  éternel,  en  vifrueur  dans  la  cité 
((  universelle  renfermée  dans  la  pensée  de  Dieu,  dans  la 
((  forme  de  laciuelle  sont  instituées  les  cités  de  tous  les 
((  .temps  et  de  tous  les  pays.  »  Désormais  les  doctrines 
mécanisles  d'Kpicure  et  de  Descarts  lui  semblent  fausses 
et  il  ne  cherchera  à  connaître  les  procédés  <réométriques 
que  dans  un  simple  but  d'utilité  :  savoir  les  ein|)loyer 
au  cas  où  il  aurait  jamais  à  recourir  a  ce  mode  de  dé- 
monstration. 

A  coté  de  la  philosophie  idéaliste  de  Platon,  et  pour 
une  raison  toute  dilïérente,  \  ico  se  sent  attiré  vers  Tacite, 
peintre  de  l'homme  <«  tel  (fu'il  est  ».  Dans  les  éléments 
opposés  de  cette  double  admiration  (le  sapfe  spéculatif  de 
Platon,  le  sajre  praticpie  de  Tacite)  il  entrevoit  l'idée  pre- 
mière d'un  i)lan  devaid  servir  de  base  à  une  histoire 
éternelle.  Nous  verrons  en  effet  que  son  souci  dominant 
dans  la  «  Science  SonveUe  »,  est  de  tenter  une  harmonisa- 
tion entre  les  données  de  la  pensée  et  celles  des  faits. 

Une  pareille  tournure  d'esprit  devait  éloi^jTTier  Vico  de 
ses  contemporains  dont  toute  la  ferveur  se  portait  sur 
Descartes  et  les  modernes,  culte  qui  n'avait  d'égal  que 
leur  mépris  pour  le  platonisme.  De  retour  à  Naples,  l'an- 


cien précepteur  des  ncveuv  de  Mjir  rEvripie  d'Ischia  fut 
vite  amené  à  prendre  position  dans  cette  lutte,  et  l'on 
ne  s'étonnera  point  ipie  la  première  forme  de  sa  doctrine 
ait  été  une  criticiue  de  la  pensée  cartésienne:  avec  un  sem- 
blable début,  il  se  donnait  pour  l'avenir  une  entière  liber- 
té de  pensée,  en  nicine  temps  qu'il  avait  le  mérite  de  se  dé- 
gager de  la  mode  dont  la  tyrannie  s'élciulait  jusqu'à  ce 

domaine. 

Avant  nos,   \  ico  ne  fit  rien  im])rimcr  :  sa  pensée,  il 
faut  aller  la  rechercher  dans  les  six  discours  prononcés 
à  11  niversité  de   Naples  eidre   1()99  et   ITOT,   (jui   nous 
montrent  (juels  prol)lèmes  purement  j)hilt)sophi(pies  rete- 
naient son  esprit,  et  à  (juelle  haute  morale  il  obéissait  : 
((  Développer  et  exercer  toutes  les  facidlcs  de  l'intelligen- 
<(  ce  divine  qui  est  en  nous,  car  elle  est  le  Dieu  de  l'hom- 
«  me  comme  Dieu  est  l'iidelligence  du  monde  »,  tel  est 
le  thème  du  premier  discours.   Le  suivant   nous  incite  à 
((  former  nos  âmes  à  la  vérité  selon  les  vérités  contcFuies 
((  dans  l'intelligem  e   ».    Le   troisième,    s'adrcssaid    plus 
spécialemeid  aux  lettrés  les  invite  à  <(  bannir  toute  inlri- 
((  gue  de  la  république  des  lettres  ».  (klui  de  1704  nous 
donne  encore  ime  leçon  de  désintéressement  «  Quicon(jue 
«  veut  trouver  dans  l'étude  l'honneur  et   le  [)rorit  doit 
((  travailler   pour  le    bien    général    ».    L'année   suivante 
nous  faisons  connaissance  avec  un  Vico  (jue  commence 
à  préoccuper  la  philosophie  de  l'histoire  :  il  essaie  de  dé- 
montrer que  les  époques  les  plus  belles  pour  les  sociétés 
furent  celles  où  ont  fleuri  les  lettres  :  ainsi  en  a-t-il  été 


f 


\ 


-\ 


—  26  — 

de  l'Assyrie  et  ,1e  la  Grèce.  Le  diseours  <le  1707  marque 
un  pas  sérieux  dans  laffirmalion  publique  des  doctrines 
personnelles  de  N  ico.   Il  y  expose  le  but  de  ses  études 
ains.  que  Tordre  à  y  suivre.  Leur  fin  ?  In  remède  à  la 
corruption  où  lliomme  est  tombé  en  punition  du  péché, 
corruption  qui  a  causé  entre  les  bommes  une  séparation 
de  langues,  desprit  et  de  cœur.  L'ordre  à  suivre  ?  Faire 
étudier  d'abord  aux  enlanls,  ,p,i  sont  <loués  principale- 
ment de  mémoire,  les  laufrues.  Continuer  par  Ibistoire 
qu.  demande  un  peu  <le  raisonnement,  puis,  à  l'âge  où 
les  sens  dominent,   enseigner   les   sciences  phvsiques    • 
aborder  enfin  les  matbémati.p.es  dont  les  notionJde  nom- 
bre disposent  les  jeunes  gens  à  comprendre  par  la  suite 
avec  fruit  l'infini  abs(rait  ,1e  la  métaphvsi.p.e  et  à  rece- 
voir utilement  les  enseignements  de  la  théologie  et  de  la 
morale  chrélleiino. 

C'est  là  un  sujet  ,.ber  à  \  i,  o.  L'année  1708  verra  une 
véritable  profession  ,1c  foi  ,lu  philosophe  en  matière  de 
melho,le,  une  opposili,,,,  nette  au  cartésianisme,  et  pour 
la  première  fois  il  jugera  ses  idées  dignes  des  honneurs 
de  1  impression  :  ce  ,liscours  fut  publié  en  1709  sous  le 
titre  .,  De  noslri  lrm[,orh  s„uIionnn  ralinno  „,  „„  compa- 
raison ,les  méthodes  ,lélu,le  anciennes  et  modernes    Une 
esquisse   sur  l'histoire  de   la  jurisprudence   romaine   y 
■ndique  l'orientation  ,1e  l'esprit  ,1e  Vico  vers  des  sujet! 
qui  appelleront  plus  lard  la  .,  Scieuce  Nouvelle  ..  et  le 
<<DroH  Universel  ...  Au  point  ,1e  vue  méthode,  il  dénonce 
I  erreur  poussant  à  ne  .lévelopper  che^  les  jeunes  gens  que 


07     

l'esprit  de  crillciuc,  ce  (jui  les  porte,  contrairement  à  toute 
logique,  à  juger  avant  d'apprendre:  or,  s'ils  peuvent  ju- 
ger, ils  manquent  de  malières  sur  lesquelles  exercer  cette 
faculté,  d'où  chez  eux  al)sence  de  bon  sens  et  incapacité 
dans  la  vie  courante.  La  nietliode  géométrique  n'est  pas 
mieux  traitée  :  le  désir  de  ne  coniuiître  (jue  des  faits  vrais 
ou  certains  fait  négliger  le  vraisemblable,  pourtant  à  la 
base  du  bon  sens,  incite  à  rejeter  les  sciences  morales  sous 
prétexte  (jue  leur  objet  d'étude:  la  nature  humaine  est 
incertain,  et  finalement  aboutit  à  l'emploi  des  procédés 
géométricpies  pour  des  choses  (jui  ne  comportent  point 
de  démonstration  :  un  tel  abus  engourdit  la  vivacité  des 
jeunes  gens  et  tue  leur  imagination.  Le  dernier  défaut 
enfin  des  études  modernes  se  trouve  dans  leur  excès  de 
spécialisation  :  chaque  professeur  enseigne  sa  partie  et  à 
sa  manière  :  aucun  lien  dans  cet  amas  de  particularités, 
qu'auparavant  la  philosophie  animait  d'un  même  esprit: 
mais  aujourd'hui  chaciue  maître  professe  une  conception 
différente  de  celle  de  ses  collègues.  Nos  études,  conclut 
Yico,  souffrent  donc  d'un  mancpie  d'harmonie  et  d'unité, 
d'un  excès  d'abstraction,  fort  nuisibles  à  la  formation  in- 
tellectuelle. 

Ce  besoin  d'unité  (jue  l'on  rencontre  à  chaque  pas  dans 
ces  premières  manifestations  de  la  pem^ée  vichienne  prou- 
ve que  déjà  cet  esprit  génial  recherchait  un  système 
propre  à  unir,  <(  en  un  seul  principe  toutes  les  sciences  », 
ce  qu'il  réalisera  dans  la  «  Scicnza  ISuova  ». 

Sa  première  construction  à  la  fois  philosophique  et  his- 


S^Ë^L:: 


^Srfr?»" 


—  28  — 

torique,  le  De  anliquissuna  ilaloriim  sapicnlia  ex  linguœ 
latinœ  originibus  eruenda  (De  l'antique  sagesse  de  l'Italie 
retrouvée  dans  les  ori^nnes  de  la  langue  latine),  parût  en 
1710  à  Naples,  ou  plus  exactement  le  premier  livre  :  il 
devait  y  en  avoir  trois  :  le  second  a  été  publié,  il  portait 
sur  la  philosophie  de  la  médecine,  mais  il  est  perdu  ; 
quant  au  troisième  (dans  la  pensée  de  l'auteur,  le  liber 
physicus),  il  n'a  pas  vu  le  jour  :  il  faut  nous  contenter, 
sur  ces  deux  parties,  des  références  infimes  mentionnées 
dans  l'Autobiographie.  La  publication  du  «  De  Anli(iaissi- 
ma  »  souleva  en  Italie  de  multiples  critiques.  Vico  dut  les 
réfuter  dans  deux  réponses  importantes  datant  de  1711 
et  1712,  où  ses  idées  sont  développées  avec  plus  de  luci- 
dité. 

Nous  voici  parvenus  à  une  première  étape  dans  l'œuvre 
vichienne,  dont  elle  marque  surtout  le  côté  négatif  :  la 
critique  des  conceptions  modernes  y  tient  la  plus  grosse 
part,  sans  qu'une  construction  nouvelle  cherche  encore  à 
prendre  leur  place  ;  cette  critique  ressort  de  l'ensemble 
des  œuvres  que  nous  avons  citées. 

Pour  la  commodité  de  l'exposition,  rappelons  briève- 
ment la  direction  générale  de  la  pensée  cartésienne-.  Elle 
mettait  l'idéal  de  la  science  parfaite  dans  la  géométrie, 
se  basant  sur  elle  pour  réformer  toutes  les  parties  du  sa- 
voir, y  compris  la  philosophie,  qui  devait  en  conséquen- 
ce employer  la  méthode  géométrique  pour  obtenir  la 
rigueur  scientifique,  c'est-à-dire  partir  d'une  vérité  in- 
tuitive pour  en  déduire  toutes  les  autres.  Descartes  était 


—  29  — 

amené  à  prenihe  pour  critérium  suprême  l'évidence  ou 
perception  claire,  au  moyen  de  laquelle  il  parvenait  à  son 
fameux  «  cogito,  crgo  sum  »,  base  de  tout  son  système. 
Tout  savoir  non  réductible  à  la  perception  claire  ou  au- 
quel la  déduction  géométrique  était  inapplicable,  perdait 
donc  sa  valeur,  et  c'est  ainsi  ([ue  le  philosophe  français 
déniait  toute  importance  à  l'histoire,  aux  sciences  natu- 
relles, à  la  morale  pratique,  à  rélocpience  et  à  la  poésie, 
et  qu'il  les  rejetait  loin  de  son  étude.  \  ico  prétend  les 
réhabiliter,  lui,  mais  au  lieu  de  chercher  à  prouver  leur 
valeur,  il  préfère  s'attaipier  immédiatement  au  critérium 
même  de  Descartes,  au  principe  de  l'évidence.  \  côté  de 
cette  réfutation,  il  observe  (pie  la  méthode  nouvelle  n*a 
pas  conduit  à  grand  résultat  et  qu'il  serait  bien  difficile 
de  citer  les  découvertes  qu'on  lui  doit  :  elle  a  simplement 
laissé  croire  qu'il  était  facile  avec  très  peu  de  connaissan- 
ces et  de  travail,  d'arriver  à  tout  savoir. 

Le  principe  de  l'évidence,  nous  déclare  Vico,  n'a  rien  de 
scientifique  :  une  idée  peut  nous  ai)paraître  évidente  : 
elle  n'en  est  pas  forcément  pour  (  ela  juste  et  vraie.  Cer- 
titude de  pensée,  d'existence,  c'est  là  ime  affirmation, 
non  pas  de  science,  mais  qui  vient  de  notre  conscience  : 
or  la  vérité  scientifique  ne  réside  pas  en  elle  ;  la  vérité 
première  est  en  Dieu,  qui  seul  peut  posséder  la  pleine 
science  des  choses  parce  que  seul  il  en  est  l'auteur.  Et 
c'est  une  vérité  infinie  et  parfaitement  exacte  puisque 
Dieu  contient  toutes  choses  et  connaît  letirs  éléments  tant 
internes  qu'externes.  De  ce  que  puissance  et  sagesse  sont 


—  30 


—  31  — 


infinies  en  Dieu  et  limitées  chez  1  liomme,  nous  tirerons 
le  principe  que  la  condition  pour  connaître  une  chose 
est  de  la  faire,  ([ue  le  vrai  est  le  fait  même.  Pour  prouver 
un   fait  par  sa  cause,   il   faudra  refaire  par  la  pensée  ce 
qui  s'est  fait  en   réalité.   Connaissance  et  action  doivent 
donc  s'idenlifier,  se  «  convertir  »  entre  elles.  Tel  serait 
l'idéal  de  la  science  !  Oui,  disons  u  serait  »,  car  cette  con- 
version rend  impossible  la  science  à  l'homme,  qui  n'est 
pas  un  créalem-,  et  l'altrihue  à  Dieu  seul.  Mais  si  l'hom- 
me ne  possède  pas  la  science,  il  a  du  moins  la  conscience 
qui  lui  permet  de  recueillir  certains  éléments  des  cho- 
ses,  (mais  jamais  tous).    La  vérité  de  conscience,   n'est 
donc  pas  fausse,  mais  incomplète  :  ce  qui  revient  à  dire 
à  propos  de  notre  sujet  (|ue  \  ico  ne  déclare  pas  fausse 
la  doctrine  de  Descaries  :  il  veut  simplement  la  ramener 
du  ran-  de  vérité  scicntificpie  à  celui  de  vérité  de  cons- 
cience, ran^r  (j„i   n'est  poiï.t  né^rlicreable  puisque  l'idée 
claire  est  le  seul  don  accordé  à  l'esprit  humain. 

Vico  place  la  métaphysique  au-dessus  des  autres  scien- 
ces, mais  au  lieu  de  la  croire,  comme  Descartes,  capable 
de  procéder  par  une  méthode  aussi  sûre  (pie  la  méthode 
fréométrique,  il  prétend  qu'elle  aussi  doit  se  contenter 
de  données  probables.  Certaine,  l'existence  de  Dieu  !  mais 
non  pas  d'une  certitude  scientifique,  car  pour  la  démon- 
trer il  faudrait  le  faire,  le  créer  î  Pour  nous  guider,  nous 
avons  la  révélation  :  contentons-nous  en  :  vérité  révélée 
et  conscience  de  Dieu,  ce  sont  les  appuis  des  sciences  hu- 
maines, mais  (pii  forment  une  vérité  de  conscience,  non 


de  science.  On  reconnaît  bien  là  le  futur  tliéoricien  de 
la  ((  Science  ISonvelIc  »,  le  philosophe  a})[>elé  à  réhabiliter 
les  facultés  dérivées  du  sentiment,  de  la  conscience,  contre 
celles  purement  basées  sur  l'esprit,  comme  l'intelligence 
et  la  réflexion. 

En  rabaissant  les  sciences  préférées   le  Descartes,  com- 
me la  physicpie,    Vico   iciiaussait   du   même  coup  celles 
qu'il  avait  dépréciées  et   (jue  nous  avjns  citées   :  toutes 
les  sciences,  ramenées  à  de  siin|)les  vérités  de  conscieiu^e 
se  trouvaient  classées  désormais  au  même  rang.  Excep- 
tion n'est  admise  qu'en  faveur  des  miithémaliques.  Vico 
leur  reconnaît   un   caractère  de   science   véritable   parce 
que  ce  sont  les  seules  connaissances  (jue  Thomme  possède 
de  façon  parfaite,  c'est-à-dire  analogue  à  celle  dont  Dieu 
connaît  les  choses  ;  il  les  possède  telles  uon  pas  à  raison 
de   leur   évidence   (les   vérités   mathématiijues   sont    loin 
d'êire  toujours  évidentes)   mais  parce  (jue  les  éléments 
peuvent  en  (Mre  «  définis  »   :  autieinciit  dit  l'homme  les 
crée  (par  les  axiomes)  et  de  cette  façoi    il  réalise  le  vrai, 
vérité  qui  en  définitive  repose  sur  le  critère  de  conversion 
du  verum-factum.   L'homme  (|ui   ne  (onnaîl  les  choses 
que  du  dehors,  connaît  au  contraiic  les  mathémati(pies 
même  intérieurement,  de  la  même  manière  (jue  la  science 
divine  par  rapport  à  la  nature.  En  face  des  mathémati- 
ques, la  métaphysique  elle-nK^^me  n'a  ([u'une  valeur  de 
vérité  de  conscience  :  elle  n'est  [)as  démontrable.  Il  est 
donc  parfaitement  illusoire  de  lui  appliquer  une  méthode 
comme  celle  dc^s  mathémati(]ues  :  toute  matière  autre  que 


t 


-* 


32  — 


nonil)ro  el  mesure  ne  la  peut  employer,  cl  même  en  physi- 
que, le  résultat  a  été  déplorable  el  exi^^e  pour  Vieo  un  re- 
tour à  la  tendance  expérimentale.  La  sympathie  (pi'il  con- 
serve pour  cette  tendance  le  rend  é^^alemeid  hostile  à 
la  scolaslique,  et  s'il  reproche  à  Descartes  d'avoir,  par 
son  iidroduclion  en  métaphysicpie  des  formes  phvsicpies, 
tendu  au  matérialisme,  il  accusera  les  scolastiques  de 
l'erreur  inverse  :  leur  introduction  en  physicjue  des  for- 
mes métaphyisques.  Vu  fond  \  ico  semble  s'ctre  donné 
le  malin  plaisir  de  confr.onter  à  la  fois  sceptiques  et  tlo^^- 
mati(fues  :  les  premiers,  en  niant  contre  eux  1  impossibi- 
lité de  savoir  cpiehpie  chose,  les  seconds,  en  niant  la 
possibilité  de  tout  savoir.  «  Dieu,  dit-il,  sait  toutes  choses 
comme  en  renfermant  tous  les  éléments,  son  savoir  est 
unitaire  ;  celui  de  riiomme,  au  contraire,  n'ei»  est  que 
la  fra<rmentation  :  en  lui  les  éléments  en  restent  sépa- 
rés, tandis  qu'en  Dieu  ils  forment  un  tout  :  la  vérité  n'est 
donc  (ju'en  Dieu.  » 

Tout  n'est  pas  fait  (piand  on  a  combattu  une  doctrine: 
le  critérium  de  Descaries  mis  k  bas,  par  ([uoi  le  rempla- 
cer ?  Descartes,  aux  yeux  de  Vico  avait  eu  un  mérite 
cependant  :  celui  d'avoir  cherché  à  «  soumettre  la  pensée 
à  une  méthode  ».  Faire  tout  reposer  sur  l'autorité,  écrit- 
il  dans  sa  réponse  aux  criti(pies  (hi  «  De  Antiqiiissima  », 
était  «  un  esclavage  avilissant  ».  Mais,  ajoule-t-il  aussitôt, 
c'est  un  excès  opposé  de  vouloir  faire  réfj^ner  seul  le 
jufjfcmenl  individuel  el  tout  assujétir  à  la  méthode  géo- 
métricjue.    Il    faut    donc    un    moyen    terme,    et   voici    le 


—  33  — 


nouveau  critérium  proposé  ^  Suivre  le  jujiement  indi- 
((  viduel,  mais  avec  des  é^^ards  pour  l'autorité,  employer 
«  une  méthode,  mais  varial)le,  selon  la  nature  des  choses: 
«  la  vérité  se  reconnaîtra  d'après  le  double  critère  du 
sens  individuel  el  tlu  sens  commun  (défini  par  Michelet: 
jugement  irréfléchi  d'une  classe  d'hommes,  d'un  peu- 
ple ou  de  l'humanité  :  l'accord  du  sens  commun  des  peu- 
ples constitue  la  <.  sagesse  vulgaire  »,  règle  donnée  par 
Dieu  au  monde  social). 

La  théorie  de  Vico  nous  apparaît  donc  comme  un  essai 
d'union  de  la  foi  et  de  la  criticpie  (1),  mais  d'une  critique 
qui  n'oublie  i)as  le  caractère  de  probabilité  du  savoir  hu- 
main.  Jugeant   le  philosophe   français   trop  orgueilleux, 
\ic()   adoi)te    une   lliéorie  d'humilité.    La  conclusion   du 
De  AntUjnissiwn  »  le  laisse  entendre    u  Voici  une  méta- 
physicpie convenable  à  la  faiblesse  humaine,  qui  n'ac- 
((  corde  pas  à  l'homme  toutes  les  vérités,  qui  ne  les  lui  re- 
fuse pas  toutes,  mais  quehiues-unes  seulement,  \me  mé- 
<(  taphysique  en  harmonie  avec  la  piété  chrétienne  qui 
«  distingue  le  vrai  divin  du  vrai  humain,  et  règle  l'hu- 
((  manité  sur  le  divin  ».  Retenons  donc  de  la  doctrine 
philosophicpie  de  Vico  ces  trois  points  essentiels  :  con- 
version du  vrai  avec  le  fait,  révélation  de  la  nature  des 
mathématiques,  remise  en  honneur  de  la  tendance  ex- 
périmentale et  de  l'autorité. 


« 


(( 


(( 


(1)     Ce  qui  fait  dire  à  Lon^^o  :  Vico  a  été  l'un  des  hiilialeurs 
glorieux  de  la  philosophie  positive  italienne.  » 


) 


—  34 


\  roté  de  ce  earartère  pliilosopliique,  le  ((  De  Antiquissî- 
ma  »  fut  la  première  ^rrande  coiislruclion  historique  de 
Vico.  Dans  une  certaine  mesure  ce  second  aspect  tient 
au  premier  :  pendant  sa  jeunesse  Vico  partagea  pour  l'his- 
toire le  dédain  de  Descartes   :  nous  en  trouvons  l'aveu 
dans  un  passage  du  «  De  ConsUmtia^  jurispmdentis  »; 
mais  à  l'épocpie  où  il  en  vient  à  comhattre  l'auteur  du  Dis- 
cours (le  la  Méthode,  son  opi)osition  rehausse  les  sciences 
que  celui-ci   avait   méconnues,    entre   autres   l'histoire. 
Cela  nous  explitpie  la  petite  place  cpiil  lui  assigne  dès 
le  «  De  A!di(iLihsima  »,  place  (pii  ira  toujours  grandissant 
jusqu'à  devenir  la  première,  à  nu^sure  que  Vico  s'aperce- 
vra de  la  vérité  renfermée  dans  les  sciences  morales. 

Œuvre  de  transition,  ou  même  de  début,  sur  ce  point, 
le  <(  De  [fdi<iiussiitHi  >.  ii'a  pas  la  grandeur  et  la  force  des 
écrits  postérieurs  :  c'est  un  essai  de  description  d'un  cas 
de  civilisation  primitive,  !a  civilisation  italique  ;  la  sages- 
se (|ue  Vico  découvre  dans  l'ancienne  jurisprudence 
et  la  langue  latine,  il  la  rapporte  encore  au  génie  des  ju- 
risconsultes et  des  philosophes  :  plus  tard,  au  contraire, 
il  la  mettra  au  compte  de  l'instinct  des  nations  ainsi 
que  (le  toutes  les  facultés  Imaginatives  innées  chez  l'hom- 
me. Le  «  De  Aidlquissima  »  manpie  un  premier  pas  dans 
l'utilisation  des  documents  philologiciues  :  Vico  assure 
que  ces  découvertes  sur  la  civilisation  antique,  il  les  doit 
à  ses  recherches  sur  les  origines  des  mots  :  sur  chaque 
mot  malheureusement,  il  construit  i)arfois  toute  une  théo- 
rie philosophi(iue  qui  s'éloigne  de  l'étymologie  :  celle-ci 


—    ÔO    

ne  lui  sert  cpie  de  prétexte  à  développement  et  l'on  a  pu 
lui  reprocher  d'avoir  admis  trop  facilement  des  éthymo- 
logies  fantaisistes.  La  partie  hisloritpie  du  ^  De  Atditunssi- 
ma  »  est  donc  de  faible  importance  à  coté  des  exposés  phi- 
losophiques qu'elle  contient.  11  nous  suffira  d'en  avoir 
indiqué  l'idée  principale. 


II 


Les  écrits  que  nous  avons  mentionnés  et  d'où  se  déga- 
ge la  pensée  vichienne  dans  sa  première  forme  sont  anté- 
rieurs  à   1712.   Juscpien    1719,    les   recherches  Je   Vico 
manquent  sans  doute  d'unité,  mais  ses  éludes  philologi- 
ques lui   fournissent  des  matériaux   pour  de   nouvelles 
idées,    et    bientôt    l'orientation    délinitive    de    son    esprit 
sera  fixée  :  cpiestiolis  ayant  trait  à  l'histoire  du  droit  et 
de  la  civilisation  formeront  ri)l)jet  piéi'érc  de  son  activité. 
Origines  des  langues,  des  religions,  des  états,  du  droit 
naturel,  il  étudie  ces  problèmes  avec  passion,  j)eu  satis- 
fait des  thèses  histori(|ues  (fu'il  avait  admises  au  cours 
de  la  période  précédente  et  de  la  valeur  respective  qu'il 
avait  accordée  aux  diverses  sciences.  Il  se  rend  compte 
que  les  sciences  morales,  cpiil  avait  placées  quant  à  la 
certitude  au  dernier  rang,  sont  au  contraire  les  plus  cer- 
taines,   à   raison,    non   pas   du   critérium    de   perception 
évidente,  mais  du  fait  que  lui-même  se  mettait  à  recons- 
truire l'histoire  de  l'homme,  qui  était  en  réalité  une  créa- 


—  36  — 


tion  (le  l'homme  lui-même.  Sa  certitude  dérivait  par  con- 
sé(|uent  du  critérium  de  conversion  du  vrai  avec  le  fait. 
Les  sciences  de  l'esprit  prenaient  ainsi  le  pas  même  sur 
mathcmaticjues  parce  qu'elles  concernaient  le  monde  hu- 
main et  que  l'iuimme  en  a  la  science  parfaite  puisqu'il 
en  est  l'auteur.  Affirmation  qui  apparût  à  Vico  comme 
une  simple  confirmation  de  sa  doctrine,  par  laquelle  il  dé- 
couvrait dans  l'histoire  un  nouvel  exemple  de  science 
véritahle  à  ajouter  à  ceux  qu'il  avait  déjà  trouvés  :  scien- 
ce de  l'univers  pour  Dieu,  des  mathématiques  pour 
l'homme.  Aussi  ne  crût-il  pas  devoir  écrire  un  nouveau 
livre  à  ce  sujet  :  il  se  horna  à  ajouter  quchpies  notes  mar- 
ginales à  ses  écrits  précédents.  Le  monde,  à  ses  yeux, 
se  divisa  en  deux  parts  :  monde  de  la  nature,  créé  par 
Dieu  et  connu  de  lui  seul,  monde  humain  fait  par  l'hom- 
me qui  peut  en  avoir  une  parfaite  connaissance  :  de- 
vant cette  simplicité,  Vico  s'étonne  de  l'erreur  des  philo- 
sophes (jui,  dédaitrneux  du  monde  humain,  connaissa- 
ble,  veulent  atteindre  la  science  impossible  du  monde  de 
la  nature.  Dans  ces  idées  nouvelles  de  Vico,  nous  pouvons 
dire  (ju'il  y  eût  plutôt  pro^rression  que  changement.  Et 
la  métaphysique  chrétienne  servait  toujours  de  clef  de 
voûte  à  l'édifice. 

Ces  modifications  d'idées  amenèrent-elles  chez  Vico  un 
revirement  de  méthode.^  En  apparence,  oui.  Non  pas  en 
réalité:  si  les  sciences  morales  possèdent  le  même  degré  de 
vérité  que  celles  dites  exactes,  il  semblerait  logique  de  leur 
appliquer  également  la  méthode  géométrique.  En  réalité 


—  37 


la  chose  est  impossible,  car  si  Tou  peut  faire  emploi  d'une 
méthode  pareillement  synthéti(iue,  prenaiU  le  monde 
humain  depuis  ses  débuts,  le  suivant  jus(ju'à  sa  perfec- 
tion, cette  méthode,  en  ap})arence  analogue  à  la  géo- 
métrique, ne  lui  est  pas  identique  car  elle  reste  spéculati- 
ve. 11  faut  donc  reconnaître  cpie  sciences  exactes  et  sciences 
morales  n'ont  pas  la  même  valeur.  En  effet,  si  Vico  a  cru 
seulement  voir  dans  ces  dernières  un  nou\el  exemple  de 
science  parfaite,  nous  devons  avouer  que  le  critérium 
de  conversion  du  vrai  avec  le  fait  y  était  pour  la  première 
fois  appliqué  réellement,  tandis  (pi  il  ne  jouait  dans  les 
mathématiques  qu'en  apparence.  Comment  ?  A  raison 
de  l'omniscience  de  Dieu  :  entre  elle  et  la  science  de 
l'homme  vis  à  vis  des  mathématicpies,  une  (fifférence  très 
grande  subsiste  :  l'homme  construit  un  mcnde  d'abstrac- 
tions, mais  ce  faisant  a-t-il  créé  du  vrai  ?  Non,  il  a  mis  de- 
bout des  fictions  (pii  ne  lui  apportent  aucune  lumière  sur 
le  monde,  (pii  ne  lui  font  rien  connaître  de  plus.  Tandis 
que  la  science  de  Dieu  est  réelle,  celle  de  l'hommee  ne  vise 
qu'un  monde  imaginé. 

Les  sciences  .morales,  au  contraire,  permettent  une 
comparaison  plus  exacte  entre  savoir  humain  et  savoir 
divin  :  ils  se  valent  en  cette  matière  et  la  p(însée  humaine 
connaît  le  monde  humain  comme  Dieu  celui  de  la  nature 
parce  que  l'homme  crée  ce  monde,  organise  la  vie  civile, 
et  refait  idéalement  son  œuvre  en  la  méditant  :  il  la 
connaît  d'une  vraie  science  :  ainsi  tandis  cpie  dans  les  ma- 
thématiques nous  n'obtenons  qu'une  fiction  de  connais- 


—  :te  — 


sance,  ici  nous  en  avons  une  véritable.  De  rette  diffé- 
rence Vico  a-t-il  eu  conscience  ?  Il  paraît  s'être  borné  à 
élever  les  sciences  morales  au  même  niveau  scientifique 
que  les  autres.  Et  cependant  ne  s'est-il  pas  écrié  à  propos 
d'elles  :  ((  Les  preuves  de  la  Science  Nouvelle  sont  d'une 
«  espèce  divine  et  doivent,  ô  lecteur,  te  procurer  un  di- 
u  vin  plaisir  puisque,  en  Dieu,  connaître  et  faire  sont  une 
((  seide  et  môme  chose  »,  ce  qu'on  pourrait  interpréter 
en  disant  que  c'est  surtout  dans  la  vérité  de  ces  sciences 
que  Vico  avait  la  foi  la  plus  profonde. 

Ces  nouvelles  conséquences  du  critère  de  conversion 
du  verum-factum  ouvrent  tout  droit  la  voie  à  la  science 
nouvelle,  la  deuxième  partie  de  l'œuvre  vichienne,  peut- 
on  dire,  la  partie  positive  :  elles  se  répercutent  en  effet  sur 
l'histoire,  dont  la  certitude  avait  été  affirmée  jusqu'ici 
au  moyen  de  la  probabilité  résultant  du  sens  individuel 
appuyé  sur  l'autorité,  mais  (\n\,  désormais,  apparaîtra 
comme  une  «  vérité  )>,  une  science  parfaite.  Vico  arrachait 
ainsi  l'histoire  à  sa  condition  inférieure  et  lui  assignait 
une  fin  propre,  celle  de  compléter  la  vérité  universelle. 
La  philosophie,  en  se  familiarisant  avec  elle  devait  y 
trouver  un  sens  plus  vif  de  la  réalité  concrète  à  expliquer. 
De  là  naquit  chez  Vico  l'idée  de  créer  une  science  qui  uni- 
rait la  philosophie  à  la  science  des  faits  :  idée  bien  nou- 
velle, car  les  deux  choses  avaient  toujours  été  complè. 
'  tement  étrangères  l'une  à  l'autre,  mais  dont  il  fut  si 
fier  qu'il  lui  donna  ce  titre,  un  peu  orgueilleux  en  ap- 
parence, mais  juste,  de  «  Science  Nouvelle  ». 


—  39 


Il  entrevit  un  résumé  du  savoir  humain  tout  entier  dans 
I cette  harmonisation  des  idées  et  des  faits,  que  sa  plume 
décora  du  nom  un  peu  obscur  d'union  de  la  philosophie 
et  de  la  philologie,  ou  plutôt  de  réduction  eu  science  de 
la  philologie.  Pour  comprendre  cette  formule,  il  faut 
donc  attribuer  au  terme  philologie  un  sens  assez  vaste 
et  qui  nous  éloigne  de  son  sens  courant  :  entendons 
par  là  tout  simplement  l'histoire  des  choses,  non  plus 
seulement  celle  des  langues  et  des  littéralures,  mais 
celle  des  faits  :  de  la  politicpie,  du  droil,  du  commerce, 
même  celle  des  idées,  de  la  philosophie. 

Synthèse  de  cette  doctrine,  la  uScicnce  Aonrc//c»  sera  à 
la  fois  la   philosophie   ([ui   cherchera   dans   l'histoire   la 
confirmation  de  ses  conclusions,  la  philologie  (pii  par  les 
faits  essaiera  de  découvrir  la  vérité.  Son  sujet  se  tirait  de 
cette  doctrine  mcnic   :  \  ico  avant  remanjué  dans  l'his- 
toire  de   riiomme,   au   milieu   d'une   grande   variété   de 
mœurs,  de  pensées,  de  langues,  de  vie  politiciue,  des  traits 
communs,  une  marche  à  peu  près  analogue  chez  des  na- 
tions très  éloignées,   où  d'ancienneté  différente,  trouva 
bon  de  dégager  de  cette  variété  de  données  un  ensemble  de 
lois  immuables  qui  devait  lui  permettre  de  bâtir  une  his- 
toire-type des  société  humaines  :  histoire  idéale  tirée  des 
faits  et  servant  à  son   tour  à   les   vérifier,    mélange  de 
pensée  et  d'expérience  qui  a  fait  l'originalité  de  Vico  et 
que  nous  ne  devons  pas  perdre  de  vue  dans  l'étude  de  ce 
chef-d'œuvre  au  seuil  du(|nel  nous  sommes  arrivés. 


—  40 


41 


CIIAPITKK  DELXIÈME 


LA  SCIENCE   NOUVELLE 
ET  LA  PHILOSOPHIE  DE  L'HISTOIRE 


1.  —  G  encrai  H  es. 

II.  —  La  sacjrssc  poclûiuc,  ]\]gc  divin. 

III-  —  t^('f(J<'  hérohiuv   :  Ilonivrc.  Les  premiers 
gouverne  me  ni  s. 

^^  •  —  I^  (^'iJ("  humain.  Evolution  des  gouverne- 
ments el  de  la  soeiété. 

V.  —  Le  Moyen-àge  et  les  a  reeours  »  (recorsi). 
La  Providence. 


I 


Œuvre  nouvelle  à  certains  éfrards,  par  ailleurs  reprise 
et  refonte  en  un  livre  uniciue  d'idées  antérieures,  tel  nous 
apparaît  l'opuscide  publié  à  Naples  en  1725  sous  le  lon^LT 
titre  de  «(  Principes  dUine  science  nouvelle  relative  à  la 
commune  nature  des  nations,  par  laquelle  se  retrouvent 


les  principes  d'un  système  du  droit  naturel  des  gens  (1), 
petit  livre  de  12  feuilles,  comme  le  cite  Vico  en  semblant 
s'excuser  de  cette  brièveté  ;  l'auteur  avait  formé  le  projet 
d'écrire  un  ouvra^a^  en  deux  parties,  contenant  l'exposé 
de  ses  doctrines  par  voie  né^^ative  :  un  revers  de  fortune 
l'en  empêcha,  mais  comme  il  a\ail  promis  la  publication 
de  son  système,  il  concentra  son  cs])rit  en  de  profondes 
méditations  pour  créer  une  méthode  positive  très  conci- 
se, destinée  à  produire  un  ^nand  effet  :  voilà  la  version 
de  rAutobiotrraphic  sur  cette  édition  orijrinaire  connue 
sous  le  nom  de  <-  lU-emière  Scieiwe  Nouvelle  ».  Dans  notre 
précédent  chapitre,  nous  avons  essayé  de  montrer  que  ce 
côté  nosilif  de  l'œuvre  de  Vico  était  l'aboutissement  loiri- 
que  de  sa  pensée  :  désormais  le  fond  de  ses  idées  est  défi- 
nitivement fixé  :  la  forme  seule  en  chan^a^  au  cours  des 
années  qui  suivent,  au  détriment  de  la  clarté  d'ailleurs. 
Vico  ne  sonore  d'abord  (pi 'à  compléter  son  (hef-d  œuvre 
par  une  série  d'annotations  à  insérer  dans  la  réédition 
préparée  à  Venise  vers  IT-îO  :  mais  bientôt  il  modifie  l'ex- 
posé même  de  sa  doctrine,  n'étant  [)lus  satisfait  de  son 
plan,  el  subissant  les  mauvais  procédés  de  ses  impri- 
meurs :  la  seconde  <'  Science  ^ouve^le  »  est  constituée  pai; 
les  «  Cinq  livres  des  principes  d'une  Science  Nouvelle  re- 
lative à  la  commune  nature  des  nations,  exposés  d'une 


(1)  Titre  italien  :  «  Principi  di  una  scieiiza  Tiiiova  d'intorno  alla 
conimuiie  nalura  (lell(>  na/ioni,  [wi  li  (luali  si  rilro\aiio  allri  prin- 
cipi fiel  (liritto  naturale  délie  fieiili  ». 


I 


—  42  — 

manière  plus  propre  et  considérablement  augmenté?^ 
dans  cette  seconde  Impression  ».  (Naples,  17'30)  (1).  Ad 
ditions  et  retouches  furent  encore  vite  jugées  nécessaires:^ 
mais  Vico  atteint  de  souffrances  aigiies  ne  pouvant  plus 
remplir  celte  tache,  son  fils  Gennaro  dut  s'en  charger  en 
majeure  partie  :  il  intercala  les  notes  dans  le  manuscrit 
aux  passages  aux(|uels  elles  se  rapportaient  le  mieux.  Ne 
nous  étonnons  donc  pas  si  cette  dernière  édition,  impri- 
mée raniu''e  même  de  la  mort  de  son  auteur,  en  1744,  in- 
titulée «  Principes  (Vunc  Science  Nouvelle  relative  à  la 
coninintie  nature  des  natiotis  »,  est,  malgré  sa  richesse,  la 
plus  obscure  et  la  plus  confuse  des  trois:  c'est  à  elle  cepen- 
dant (pie  Michelet  donnait  la  préférence  pour  sa  traduc- 
tion tandis  (pi'il  choisissait  la  première  pour  une  intro- 
duction sur  le  système  vichien. 

Avant  d'exposer  en  détail  cette  vaste  théorie,  exami- 
nons (piel  est  l'aspect  de  la  uScience  Nouvelle)),  jetons  un 
coup  (l'œil  sur  son  contenu  :  nous  avons  signalé  en  elle 
une  double  orientation  :  philologi(pie  et  philosophique. 
A  cette  dernièrcv  partie  peuvent  se  rattacher  différentes 
idées  exposées  en  tête  de  l'oeuvre  sous  forme  d'axiomes, 
ou  éparses  au  cours  de  chapitr(?s  consacrés  à  des  problè- 
mes comme  le  certain  et  le  vrai,  la  religion,  le  droit,  le, 
développement  de  l'Ame  ou  de  l'esprit  humain.  La  partie] 
philologique  offre  à  nos  regards  de  larges  esquisses  his- 


(1)     Titre  ilalioii  :  «  Dri  principi  di  una  scicnza  nuova  d'inlornoj 
alla  comunc  nalura  dellc  iiazioiii  », 


_  43  — 


toruiues   :  tableau  <les  déhuls  de  riu.manilé  depuis  le 
déluge   ori^'ine  des  civilisations,  caractéristiques  de  1  an- 
tiquité grecque  et  romaine,  étude  des  luttes  sociales  qu. 
ont  conduit  la  société  à  la  démocratie,  peinture  du  moyen- 
âge  sous  les  coideurs  dun  retour  à  la  barbarie.  De  cet 
ensemble  se  dégage  une   science  empirique  destmée  à 
établir,  d'après  ces  données,  le  .  cours  ,.,  ou  marche,  des 
nations  <lans  la  succession   de  leurs  institutions    :   V.co 
constructeur  d  u..e  histoire  idéale  des  sociétés  humaines 
cherchait  en  elfel  à  prouver  .pielles  parcourent  un  cy- 
cle uniforme  et  linissent  par  se  retrouver  au  point  de  dé- 
part doù  elles  recommencent  un  nouveau  cycle.  Ce  but 
tout  nouveau  lui  interdisait  lemploi  de  la  méthode  cou- 
tumière  en  histoire,  consistant  à  décrire  le  rôle  joué  en 
particulier  par  chaque  peuple,  chaque  individu,  en  un 
mot  à  entreprendre  une  histoire  universelle.  Il  chercha 
donc  à  mettre  en  lumière  les  traits  communs  rencontrés 
à  travers  des  sociétés  très  éloignées  ou  de  civilisation  toute 
différente,  et  si  la  «  Science  NouvvUe  »  renferme  une  his- 
toire de  la  Grèce  et  de   Home,   elle  i.est  là  qu'à  titre 
d'exemple  servant  à  éclairer  la  thèse  idéale.  Cette  concep- 
tion, qui  nous  donne  toute  l'originalité  de  l'œuvre  vi- 
chienne,  en  mar.p.e  aussi  les  écueils:  une  philosophie  en 
face  de  latpielle  se  dresse  une  science  empirique  basant  ses 
explications  sur  Ihistoire,  c'est  là  un  mélange  manquant 
parfois  d'exactitude,  où  nous  voyons  trop  souvent  l'histoi- 
re idéale,  en  dehors  du  temps  par  définition,  agir  sur  l'his- 
toire des  faits,  celle-ci  à  son  tour  assimilée  à  la  première, 


—  44  — 

de  sorte  que  l'histoire  idéale  finit  par  prendre  une  franche 
allure  empirique  des  ])lus  nuisibles  à  l'ori^'inalité  de  sa 
forme.  Ne  convient-il  pas  d'attribuer  ce  défaut  à  la  tour- 
nure même  d'esprit  de  Vico,  où  philosophe  novateur  et 
croyant   traditionnaliste   coexistaient   dans    une   dualité 
pMiaiite  (|ui  jetait  sans  cesse  le  pauvre  homme  en  lutte 
avec  lui-même  ?  (ne  trace  certaine  en  subsiste  :  Vico  mit 
à  part  l'histoire  des  hébreux,  considérant  (pi'ils  n'avaient 
pas  obéi   aux  mêmes  inspirations  toutes  naturelles  cpie 
les  païens  :  pour  eux  il  admet  un  cycle  particulier  à  rai- 
son de  ce  fait  qu'ils  ont  bénéficié  du  privilè^a^  de  la  révé- 
lation.  Des  scrupules  le  poussèrent  souvent  à  chercher 
une  conciliation  entre  ces  deux  histoires,   but  d'autant 
plus  malaisé  à  atteindre  que  le  croyant  commandait  à 
Vico  de  conserver  la  tradition  biblique  sur  les  débuts  du 
monde  :  et  c'est  une  voix  (pi'il  écoutait  toujours.  Ajoutons 
à  ces  observations  cpiil  prenait  facilement  pour  vérités 
de  simples  hypothèses  et  utilisait  des  faits  parfois  dou- 
teux :  nous  aurons  ainsi  l'explication  de  cette  obscurité 
d'idées  (|ui  déroute  le  lecteur  de  la  <(  Science  \o(iveUe  »: 
recherchons  donc  plutôt  en  elle  les  grandes  lignes  que 
le  détail   :  de  l'ensemble  se  dégage  alors  une  grandeur, 
une  poésie  incomparable. 

Le  plan  de  l'œuvre  présente  cependant  assez  d'unité  et 
de  cohésion.  Elle  est  divisée  en  cinq  livres.  Le  livre  pre- 
mier intitulé  «  Des  principes  »,  développe  la  nécessité  de 
suivre  une  méthode  nouvelle  dans  l'étude  de  la  civilisa- 
lion  et  groupe  sous  forme  d'axiomes  une  série  de  véri- 


—  45  — 

tés  générales  servant  de  base  à  la  «  Science  \onveJle  »,  ses 
principes  et  ceux  de  la  méthode  cpiclle  doit  suivre.  11 
énumère  en  même  temps  les  différents  aspects  de  cette 
science.  Le  livre  deuxième  s'annonce  sous  le  titre  un  peu 
spécial  (le  «  Saçjesse  jtoétiifne  •:  ce  nom  ca(  he  l'ensemble 
des  «  croyances  »  (tel  est  le  sens  de  sagesse)  des  premiers 
hommes  sur  la  métaj)hysique,  la  logique,  la  politique  et 
autres  matières  philosophi(pies,  et  sur  les  sciences  ;  on 
y  dépeint  en  somme  les  sociétés  primitives.  (Consacré  à 
la  «  découverte  du  véritable  Homère  »,  le  livre  trois 
peut  être  regardé  comme  un  apj)endice  au  précédent,  un 
exemple  d'application  de  la  nouvelle  méthode  au  plus 
ancien  poète  grec,  en  cpii  \  ico  voit  un  (Mre  collectif, 
symbole  du  peuple  grec,  chantant  son  histoire  nationale. 
Puis  viennent  les  pages  capitales  de  la  doctrine  :  «  Du 
cours  que  suit  l'histoire  des  nations  »,  et  <>  Ut^tour  des 
mêmes  révolutions  (piand  les  sociétés  détruites  se  relè- 
vent  de  leurs  ruines  )>  ;  ces  deux  derniers  livres  repren- 
nent sous  forme  historicpie  les  développements  sur  la 
marche  des  nations,  précédemment  exposés  sous  un  jour 
différent,  et  par  rexemj)le  du  moyen-Age  considéré  com- 
me retour  à  la  barbarie,  ils  tendent  à  prouver  ({ue  dans 
leur  évolution,  toutes  les  nations  suivent  un  chemin 
identique. 

Pour  compléter  cet  aperçu,  demandons-nous  si  Vico  n'a 
eu  en  vue  dans  son  œuvre  ([ue  cette  histoin»  idéale  ?  Non, 
et  il  a  pris  soin  de  s'en  e\pli(juer  à  la  fin  du  livre  premier 
et  dans  une  suite  de  corollaires  terminant  un  des  chapi- 


•  / 


—  46  — 

1res  (le  la  sa^a'sse  pocliciue.  La  <(  Science  Nouvelle  »  veut 
L  être  tout  d'abord  une  «  lhéolo<rie  (  ivile  »,  une  démonstra- 
tion historicjue,  de  fait,  (le  la  Providence,  au  moyen  juste- 
ment de  l'exposition  de  la  marche  suivie  par  elle,  dans  le 
^••ouvernemeîd  du  «renre  humain.  Nous  (hVouvrons  en  se- 
cond lieu  une  |)hilosophie  de  la  propriété,  i)oint  de  vue 
justifié  par  le  fait  (pie  l'ori^^ine  de  la  propriété  est  affirmée 
divine:  Son  évolution  et  ses  preuves  y  soid  exposé^es  en  dé- 
tail. Enfin  l'analyse  de  la  vie  sociale  donnait  nécessaire- 
ment à  la  ((  Science  I\ouvelle  »  un  troisième  aspect:  1  his- 
toire des  idées  humaines. 

Nous  ne  pouvons  prétendre  dans  une  courte  monogra- 
phie analyser  en  détail  autant  d'aspects  :  nous  nous  bor- 
nerons à  ce  ((  cycle  »  au(piel  \  ico  doit  sa  célébrité,  à  cette 
histoire  éternelle  fondée  sur  une  histoire  universelle  étu- 
di('e  dès  l'acre  d'or.  Et  comme  notre  travail,  ne  l'oublions 
pas,  s'adresse  à  (!es  juristes,  nous  réunirons  dans  un  cha- 
pitre sp(Vial  tout  ce  (pii  concerne  le  Droit  dans  l'œuvre 
vichienne. 


11 


Avant  d'entrer  dans  le  vif  de  son  sujet,  Vico  nous  met 
en  fïarde  contre  certains  pr('juf/és  tout  puissants  de  son 
temps  :  on  s'est  fait  nous  dit-il,  une  mafjmifi(pie  idée  de 
ranti(juité  lointaine  et  iiuonnue,  parce  (jue  l'homme  a 
tendance  à  interpréter  les  choses  lointaines  et  inconnues 
d'après  les  présentes  et  connues  :  cette  admiration  exa- 


—  47  — 

gérée  n'est  qu'un  obstacle  aux  projrrès   de  l'histoire   ; 
aussi,  ajoute-t-il  nous  nous  api)li(iuerons  à  prouver  (lu'elle 
n'a  rien  de  mérité  :  l'Acre  d'or,  notamment,  n'a  possédé 
aucun  de  ces  charmes  idylli(pies  (pie   lui  ont  prêté  si 
généreusement  les  poêles,  les  commencements  de  l'hu- 
manité furent  des  plus  barbares.  Nous  devons  nous  méfier 
également  de  la  vanité  des  nations  :  toutes  se  sont  vantées 
d'être  les  plus  anciennes,  les  plus  civilisées,  d'avoir  une 
histoire  remontant  aux  origiiu^s  du  monde  ;  même  ten- 
dance à  reprocher  aux  savants,  (pii  se  figurent  ([ue  ce 
qu'ils  savent  est  aussi  ancien  (pie  l'hunuuiité  et  que  cha- 
cun d'eux  détient  seul  la  science  du  passé.  Il  faut  enfin 
savoir  écarter  certaines  traditions  fausses,  ne  pas  se  fier 
aux  historiens  anciens  eux-mêmes  qui  n'en  savent  pas 
plus  que  nous  lorsqu'ils  décrivent  une  épo(pie  lointaine  : 
il  est  bien  évident,  par  exemi)le,  (pie  l'histoire  romaine 
ne  débute  pas  par  la  fondation  de  l\ome,  comme  ils  vou- 
draient nous  le  faire  croire.  Comment  remédier  à  ces  in- 
convénients,  combler  les  lacunes    ?   Eu   cherchant  à  se 
procurer  de   documents   nouveaux,    en    utilisant   mieux 
ceux  en   notre  possession.   De  là  découle  une  méthode 
d'exposition  basée  sur  des  sources  (pi  d  première  vue  il 
semble  étrange  d'emploNcr  :  ainsi,  l'étymologie  des  lan- 
gues doit   nous   faire   connaître   les   soci(Hés   primitives 
par  le  témoignage  qu'elles  offrent  des  anciennes  mœurs 
des  peuples.  L'interprétation  des  mythes  et  des  fables  joue 
un  rôle  important.  Et  nous  pouvons  encore  faire  appel  à 
ce  que  Vico  nomme  les  «  grands  débris  de  l'antiquité  », 


f 


.■V      ,«■«»■ 


îèVr^ii 


k 


—  48  — 

comme  la  division  traditioiiiicllc  de  l'hisloire  en  trois 
â^'es  :  divin,  héroï(|iie,  humain  :  c'est  elle  que  nous 
adoptons  pour  ce  chapitre. 

(^es  idées,  dont  certaines  nous  paraissent  si  conrantes 
aujourd  Inii,  mais  (pii  à  l'épocpie  de  \  ico  représentaient 
une  innovalion,  nous  aideront  à  mieux  (•om|)rendre  le 
plan  de  hi  «  Srietwc  Ao//rc//c  »,  elles  éclaireront  l'histoire 
un  peu  élranoe  des  déhuls  de  riiumanilé  et  ce  titre  même 
(jue  \  ico  leur  donne  :  .<  Sa^^esse  poéticpie  ». 

Qu'esl-ee  cpie  la  Sa^a'sse  ?  ]\on  pas  une  somme  de  con- 
naissances, mais  la  faculté  (pii  aide  au  développement  si- 
multané de  l'esprit  et  du  cceur,  de  l'intelliiTence  et  de  la 
volonté,  de  telle  sorte  (jue  rinlelli^^ence  étant  éclairée  par 
la  connaissance  des  choses  les  plus  suhlimes  (celles  se 
rapportant  à  Dieu,  «  divines  »),  la  volonté  i)uisse  faire 
choix  dans  les  choses  humaines  des  meilleures  (celles  (nii 
veulerd  le  hien  du  oeme  hiunain).  Celte  définition  assez 
complexe,  cache  tout  simplemeid  selon  nous  la  science 
du  hien  et  du  mal  eorjsidérée  en  l'onction  des  connais- 
sances ac(piises  :  et  d'ailleurs  (pi'est-ee  cpîc  Vico  expose 
dans  vv  chapitre,  sinon  la  somme  des  connaissances  pri- 
mitives dans  les  domaines  srientili(pie  cl  moral  ?  Nous 
verroid  plus  loin  en  ([uoi  elle  fut  poétitpie.  Retenons  dès 
maintenant  (|u'en  conséquence  de  cette  définition  de  la 
sap:esse,  de  son  caractère  poéticjue  et  de  la  précellence  de 
la  théolofzie  sur  toute  autre  science,  Vico  cite  comme  pre- 
miers sa^-es  du  monde,  conmie  créateurs  de  la  civilisation, 
les  |)oètes  thélojjfiens,  cpii  ne  sont  cpie  les  premiers  hom- 


—  49  — 

mes  à  qui  fut  donné  d'entendre  le  lnn«:a<.re  des  dieux,  et 
d'être  tous  |)oèles. 

La   sa*:esse   piimitive   part   d'une   métaphysique  gros- 
sière perçue  seulement  par  le  sens,  non  par  l'intelligence, 
car  le  sens  l'a  précédée  suivant  l'axiome  :  «  11  n'y  a  rien 
dans  l'inlellecl  qui  ne  soit  d'ahord  dans  la  sensihilité  »: 
constatation  qui  permet  à  Vico  d'expli(pier  l'état  des  pre- 
miers  hommes,    aux   nucurs   sauvages,   quasi   animales. 
Incapahles  d'ahstraction,  privés  de  la  notion  d'idée  et  de 
raisonnement,  en  eux  n'existait  (juc  l'imagination.  Les 
images  ayant   précédé   le^   «généralisations,    nous   devons 
en   conclure  ([ue   la   poésie    fut   à  coup   sur   la   première 
opération  de  l'esprit,  la  première  ex|)ression  de  pensée  ; 
[)ar  elle   s'interpréteront    donc   toutes   les   manifestations 
d'activité   de   riiumanilé   primiti\e.    (irande    idée   (ju'im 
Vico  seul  pouvait  décou\rii   à  une  épocpie  où  l'hahitude 
de  l'ahstraction   [)ermettîiit  difficilement  de  conq)rendre 
des  natures  si  ensevelies  dans  la  matière,  dans  les  sens, 
mais  qui   coiUa  à  son   a  iteur  lui-même  d'Apres  efforts. 
Vico   mis   en   demeure  d'ailleurs   d'étahlir   la   constance 
des  lois  gouvernaid  le  monde  dut  remonter  juscprà  ses 
origines,  et  pour  compléter  la  tradition  (pii  formait  l'uni- 
que document,  il  inventa  :  ce  ne  fut  [)as  très  réussi,  car  là 
encore  il  fallait  concilier  les  deux  inconciliahles  points 
de  vue  :  celui  du  croyant,  celui  du  philosophe.  Voici  ce 
qu'il   imagine    :  après  le  déluge,   à  l'exception   des  Hé- 
breux, privilégiés  dont  l'existence  se  continua  normale- 
ment, les  hommes,  par  défaut  de  discipline  physique  et 


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—  50  — 

morale,  revinrent  à  l'état  sauva^re  et  reprirent  une  taille 
monstrueuse  :  leur  éducation  bestiale  les  transforma  en 
géants  :  quelle  hypothèse  peu  scientifique  !  A.  ces  géants 
incomba  cependant  l'honneur  d'ouvrir,  avec  l'âge  poéti- 
que, l'histoire  de  l'humanité  :  la  terre  se  dessécha,  des 
éclairs  sillonnèrent  le  ciel.  Epouvantés,  ces  êtres  grossiers 
se  figurèrent  que  le  ciel  était  un  corps  animé  ébranlé  par 
des  passions  aussi  violentes  que  les  leurs,  et  qu'au  moyen 
des  éclairs  et  du  tonnerre  il  voulait  leur  dire  quelque  cho- 
se :  ils  l'appelèrent  Jupiter  et  l'adorèrent  :  voilà  la  créa- 
tion prouvant  qu'ils  furent  des  poètes,  au  sens  réel  du 
mot.  Une  telle  conception  de  la  poésie  différait  beaucoup 
de  celle  du  XVTÎP  siècle  :  on  ne  voyait  alors  en  elle  qu'un 
procédé  commode  pour  voiler  des  théories  philosophi- 
ques, ou  un  simple  exercice  ingénieux,  tout  au  plus  un 
objet  de  distraction.  Yico  rejetait  ces  idées  courantes  pour 
démontrer  qu'au  lieu  de  servir  à  vulgariser  la  métaphysi- 
que, la  poésie  s'oppose  à  elle,  car  la  métaphysique  est 
basée  sur  la  réflexion,  indice  d'un  état  déjà  avancé  de 
civilisation,  tandis  que  la  poésie  repose  sur  les  sensations 
et  les  passions  :  les  poètes  sont  le  sens  du  genre  humain, 
les  métaphysiciens  en  représentent  au  contraire  l'intelli- 
gence. 

Vico  nous  entraîne  sans  doute  un  peu  loin  en  déclarant 
poétiques  toutes  les  connaissances  sans  exception  de  cette 
période.  Examinons-en  quelques  cas.  Le  langage  ?  Im- 
possible d'y  voir  un  don  de  la  Divinité  (ici,  constatons- 
le,  c'est  le  philosophe  et  pon  plus  le  croyant  qui  parle), 


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—  51  — 

ou  un  simple  signe  conventionnel.  11  est  né  de  façon  na- 
turelle et  nécessaire  :  les  géants  s'exprimèrent  par  des 
gestes,  ou  des  signes  matériels  ayant  un  rapport  avec  les 
objets  qu'ils  voulaient  désigner  :  langage  d'imagina- 
tion, où  les  noms  des  choses  se  tiraient  d'idées  sensibles. 
Ce  qui  pour  nous  n'est  plus  que  figure  était  forme  néces- 
saire d'expression  (.Jupiter  désignant  le  ciel),  caractère 
qui  ne  s'est  atténué  qu'au  fur  et  à  mesure  du  développe- 
ment  de  la  puissance  d'abstraire.  Langues  et  lettres,  ou 
écriture,  suivirent  la  morne  marche  :  les  hiéroglyphes 
loin  d'être  une  invention  de  philosophes  pour  cacher  les 
mystères  de  la  sagesse,  furent  un  mode  d'expression  in- 
dispensable où  la  convention  n'a  aucune  part  :  la  partie 
écriture  proprement  dite  fera  seule  un  objet  de  conven- 
tion, plus  tard  :  ainsi  l'écrilure  alphabétique.  La  pre- 
mière langue,  dite  divine,  fut  i)ar  conséquent  presque 
^  muette,  et  ce  sont  seulement  (elles  (jui  suivirent  auxquel- 
les on  peut/donner  le  (pialificatif  d'articulées  et  vul- 
gaires. 

La  différence  des  langues  vulgaires  suivant  les  peu- 
ples constitue  une  grosse  objection  à  l'origine  naturelle 
soutenue  par  Vico  :  mais  considérez  la  diversité  des  cli- 
mats et  des  mœurs,  nous  répond  le  philosophe,  et  vous 
comprendrez  que  les  peuples  aient  dû  envisager  diffé- 
remment les  mêmes  nécessités  :  d'où  autant  de  langues 
si  variées.  A  côté  de  cette  idée,  Vico  admet  que  le  lan- 
gage a,  lui  aussi,  parcouru  un  cycle  uniforme  :  la  lan- 


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52  — 


(  -g: 


<]fue  i)oéti(fue  a  précédé  la  prose,  romme  le  chant  est  anté- 
rieur à  la  parole. 

(^es  premières  ima^^es,  ou  caractères,  formant  le  lan- 
^^a^^e  primitif,  nous  les  dési{j:nons  de  nos  jours  par  le 
terme  de  mythes  :  mais  ils  sont  nés  spontanément,  et  il 
faut  la  tournure  d'esprit  des  philosophes  pour  aller  cher- 
cher en  eux  des  fables,  supposer  ([u'ils  cachaient  cer- 
tains concepts  sous  un  voile  allét,^ori(pie  ;  il  n'y  a  pas 
lieu  davantage  d'y  voir  l'histoire  de  personnages  ou 
d'événements  réels  embellie  par  l'ima^nnation,  ou  encore 
d'en  faire  une  spécialité  de  (juehjues  peuples,  une  inven- 
tion de  poètes  à  l'imagination  féconde  :  les  premiers  hom- 
mes ont  été  des  poètes,  les  peuples  primitifs  ont  donc  tous 
eu  des  mythes  :  ce  ne  sont  en  réalité  (ju'une  histoire  com- 
me en  peuvent  faife  des  primitifs  qui  se  figurent  racon- 
ter des  événements  très  réels  daiis  le  plus  sérieux  des 
récits. 

Poésie  et  mythes  sont  par  conséquent  étroitement  appa- 
rentés, si  étroitement  cpion  les  distingue  mal  dans  l'œu- 
vre touffue  de  Yico  :  au  fond,  il  ne  les  sépare  pas  :  créa- 
teurs de  mythes,  tels  sont  à  ses  yeux  les  poètes.  Il  ne  par- 
vint pas  d'ailleurs  en  ce  qui  concerne  la  seule  poésie  à 
une  systématisation  véritable,  par  suite  de  ce  mélange 
perpétuel  de  philosophie  et  d'empirisme  qui  fait  le  fond 
de  la  ((  Science  Nouvelle  ».  Déclarer  poétique  toute  mani- 
festation de  l'esprit  (même  juridique,  nous  le  verrons), 
c'était  là  une  idée  nouvelle,  originale,  manquant  malheu- 
reusement de  justesse  par  certains  côtés:  il  est  difficile- 


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ment  admissible  ((ii'uiie  seule  forme  d'activité  mentale  se 
soit  manifestée;  la  preuve  en  est  ([ue  Vico  reconnaît  l'exis- 
tence d'une  physique,  d'une  politique,  et  de  bien  d'autres 
sciences  qui  exigent  autre  chose  que  de  la  sensibilité. 
Pourquoi,  nous  répondra-t-on,  les  qualifie-t-il  de  poéti- 
ques? C'est  qu'en  leur  donnant  ce  qualificatif  unique,  il  a 
l'intention  de  transposer  cette  étape  de  la  civilisation  dans 
son  cycle  idéal  où  elle  doit  former  un  maillon  de  cette 
chaîne  sans  fin...  :  il  lui  fallait  une  dénomination  globa- 
le. Vico  semble  en  outre  faire  ainsi  de  la  poésie  un  mono- 
pole des  premiers  temps  du  monde  :  or  elle  est  une  opéra- 
tion particulière  de  l'esprit,  exislant  au  cours  même  des 
âge&  les  plus  rompus  à  l'abstraction  et  l'auteur  de  la 
^cience  Nouvelle,  tout  le  premier,  ne  dédaignait  pas  se 
^élasser  en  écrivant  des  vers.  Il  y  a  donc  une  véritable 
exagération  dans  ce  point  de  vue.  Ces  critiques  mises  à 
part,  l'affirmation  de  Vico  mérite  d'être  retenue  en  ce 
qu'elle  nous  aide  à  comprendre  sa  conception  du  «  cours  » 
m  marche  de  l'esprit  :  ayant,  à  propos  de  l'origine  des 
'civilisations,  à  choisir  entre  deui  attitudes  :  ou  le  pro- 
uit  de  la  réflexion  d'hommes  sages,  ou  l'instinct  assez 
uissant  pour  transformer  ces  hommes  plus  que  sauva- 
es  et  les  rendre  plus  humains,  il  penche  vers  cette  der- 
ière  et  adopte  l'évolution  progressive  de  la  force  à  l'équi- 
é,  de  la  sensibilité  à  la  raison  :  cette  hostilité  à  la  pen- 
ée,  à  l'intellectualisme,  rendait  nécessaire  la  poésie  com- 
point  de  départ. 

Sa  prédominance,  nous  pourrions 'la  citer  encore  dans 


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—  54  — 

le  domaine  scientifique  et  voir  comment  physiciiie,  cos- 
mographie,  astronomie  et  même  géographie  lui   furent 
également  soumises  :  nous  nous  bornerons,  pour  ache- 
ver l'illustration  de  cette  conception,  à  jeler  un  regard  sur 
l'origine  des  religions  ;  elles  sont  nées  du  besoin  de  com- 
prendre les  phénomènes  de  la  nature  (la  foudre,  par  exem- 
ple), et  de  la  terreur  inspirée  par  celui  qui  les  maniait. 
En  en  faisant  une  création  de  l'imagination,  Vico  leur 
donne  une  origine  purement  humaine,  et  le  voilà  sem- 
ble-t-il,  en  contradiction  avec  la  théologie  chrétienne   : 
il  le  sent  si  bien  que  pour  concilier  toutes  ces  données, 
il  s'empresse  de  nous  avertir  (pie  son  concept  ne  joue  quh 
l'égard  de  l'humanité  païenne,  les  hébreux  ayant  été  gra- 
tifiés du  privilège  d'une  religion  révélée,  d'une  théologie 
surnaturelle.  Il  ne  paraît  pas  se  rendre  compte  (pi'il  op- 
pose ainsi  deux  aspects  d'un  même  problème,  en  dressant 
deux  théologies  l'une  vis  à  vis  de  l'autre   :  naturelle  et 
surnaturelle  :  il  est  persuadé  qu'il  se  trouve  en  face  de 
deux   questions   difféi^entes,    et    c'est   pourquoi,-  malgré^ 
d'inévitables  contradictions  il  conserva  cette  dualité. 

Sa  conclusion  sur  tout  ceci,  se  résume  en  quelques 
mots  :  de  telles  idées  qui  nous  semblent  à  nous,  si  loin- 
taines, si  étranges  ont  eu  pourtant  deux  grands  mérites: 
elles  ont  fondé  l'humanité  chez  les  païens  et  ébauché  les 
premiers  sages  en  mettant  en  eux,  au  moyen  de  l'ins- 
tinct, les  principes  développés  plus  tard  dans  les  médi- 
tations des  philosophes.  Voici  comment:  les  géants,  sau- 
vages et  effrénés  dans  leurs  passions,   sont   portés   par) 


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—  55  — 

l'obscure  notion  do  la  ilivinilô  (|ii'ils  avaient  imafrinée  à 
rechercher  ce  qui  poinrait  l'apaiser,  éloifrner  la  foudre; 
la  pensée  d'une  humiliation,  de  l'abstention  de  certains 
actes  se  fait  jour  peu  à  pou.  Vu  lieu  d'errer  comme  des 
bètes,  ils  vont  se  cacher  dans  leurs  retraites,  v  emmènent 
une  seule  femme  destinée  à  devenir  l'unicpie  compagne 
de  leur  vie  ;  de  la  croyance  à  une  Providence,  premier 
principe  de  la  Scier  - 3  Nouvelle,  dérive  son  deuxième 
grand  principe  :  l'établissemeid  du  mariage  :  la  religion 
est  donc  à  l'origine  des  familles  et  de  la  société.  Rude 
religion,  il  est  vrai,  qui  s'impose  par  la  crainte,  et  pour 
apaiser  la  divinité  iniléc  réclame  l'usage  des  sacrifices 
humains. 

Telle  est  rinnocence  de  cet  Age  d'or  cher  aux  poètes  : 
en  réalité  une  é|)o(|Ne  (le  su[)erslition  fanali(nie,  de  bru- 
talité, d'orgueil  farouche,  (lepeii  lant,  ajoute  mélancoli- 
quement Vico,  c'est  sous  rinnuence  d'une  j)areille  reli- 
gion que  se  sont  fondées  les  plus  grandes  sociétés  du 
monde. 


III 


Par  le  mariage,  la  famille  est  fondc^e  ;  bient(M  les  hom- 
mes pratiqueront  l'ensevelissemeid  des  morts,  troisiè- 
me grande  coutume  éternelle  des  nations  avec  laquelle  se 
répandra  la  croyan(e  à  l'immortalité  de  l'Ame.  Les  hom- 
mes se  civilisent  leidement,   au   cours  d'une  tnolution 


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—  56  — 

presqu'insensible  qui  rend  difficile  le  classement  d'une 
institution  dans  un  âge  plutôt  qu'un  autre. 

Les  géants  reprennent  une  stature  normale,  humaine, 
grâce  aux  ablutions,  à  leurs  conceptions  moins  bestiales, 
plus  morales,  à  leur  vie  devenue  sédentaire,  de  nomade 
qu'elle  était.  Mais  il  en  est  qui  vivent  encore  en  commu- 
oauté  de  femmes  et  de  biens  :  parmi  ces  dernitirs,  les  plus 
faibles,  pour  échapper  aux  violences  des  forts,  n'ont  d'au- 
tre ressource  que  de  se  réfugier  auprès  de  ceux  déjà  civi- 
lisés qui  ont  fondé  des  familles  ;  poussés  à  ce  changement 
de  vie,  non  plus  par  le  respect  de  la  religion,  mais  par 
un  vulgaire  instinct  de  conservation,  ils  se  trouveront 
dans  une  condition  inférieure  :  à  titre  de  compensation 
de  la  protection  qui  leur  est  accordée,  ils  doivent  se  faire 
les  serviteurs  des  pères  de  familles.  Nous  trouvons  là 
l'embryon  de  deux  ordres:  nobles  et  roturiers.  Une  fois 
achevée  la  répartition  de  tous  les  hommes  dans  l'un  ou 
l'autre  de  ces  deux  clans,  une  première  évolution  est  ter- 
minée qui  nous  met  en  présence  de  <(  sociétés  héroïques  » 
à  forme  aristocratique  et  féodale. 

Les  pères  sont  à  la  fois  prêtres,  rois  et  législateurs  dans 
leurs  familles,  ils  exercent  une  autorité  sévère  même  en- 
vers leurs  enfants  :  pour  tout  le  monde,  la  manière  de  vi- 
vre  est  identique  ;  cette  sévérité  prépare  les  hommes  à 
obéir  plus  tard  aux  gouvernements  civils.  Le  ((  héros  »  est 

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un  être  sur  lequel  on  s'est  forgé  beaucoup  d'illusions  ; 
on  l'a  dépeint  sage  et  vertueux  :  nul  chef  ne  fut  plus 
dur,  plus  violent,  plus  superstitieux.  D'un  orgueil  sans 


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—  57   - 

borne  et  très  irritable,  il  ne  pouvait  subir  le  moindre  af- 
front sans  exiger  une  réparation  par  les  armes:  malgré  les 
qualificatifs  flatteurs  d'Homère,  nous  retrouvons  bien  en 
lui  le  type  des  personnages  de  l'Iliade  :  Achille  pour 
une  légère  injure  ne  se  désintéresse-t-il  pas  de  la  guerre, 
se  retirant  sous  sa  tente  en  allant  jusqu'à  accuser  les 
dieux  ?  Homère...  nous  venons  de  nommer  celui  qui, 
aux  yeiix  de  Vico,  représente  h^  grand  témoin  et  le  poète 
par  excellence  de  l'âge  héroïque  ;  poète,  oui,  car  il  a 
man<jué  de  cette  sagesse  philosophique  qu'on  lui  a  trop 
souvent  attribuée,  et  qui  est  la  marque  des  âges  civilisés: 
les  mœurs  grossières  des  héros  et  des  dieux  qu'il  dépeint 
le  prouvent,  rien  n'indique  en  eux  un  esprit  humanisé 
par  la  philosophie  :  s'il  en  avait  été  ainsi  l'auteur  au- 
rait prêté  à  ses  personnages  des  attitudes  plus  calmes, 
moins  mobiles  ;  et  son  style  n'aurait  pas  eu  la  rudesse, 
l'âpreté  qui  font  la  beauté  de  celui  de  l'Hiade  et  de  l'Odys- 
sée :  on  remarque  entre  les  deux  poèmes  trop  d'incohé- 
rences, et  de  différences  de  m(purs  et  de  vie  ;  et  puis  la 
tradition  elle-même  confirme  cette  opinion  :  l'incertitude 
sur  la  patrie  d'Homère,  sa  pauvreté  et  «a  cécité  (couran- 
tes chez  les  rhapsodes)  sont  autant  d'indices  permettant 
d'affirmer  qu'il  ne  fut  pas  un  être  unique,  mais  collectif 
incarnant  le  caractère  héroïque  du  peuple  grec  tout  entier; 
hypothèse  qui  explique  les  divergences  d'une  œuvre  déve- 
loppée au  cours  des  siècles,  la  prétention  de  chaque  peu- 
ple grec  à  ce  qu'Homère  fût  né  chez  lui  :  en  réalité  le 


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—  58  — 

poète  est  eux  tous.  Pour  nous,  il  a  mérité  d'être  le  pre- 
mier historien. 

Vico,  par  cette  analyse  ori^'iiuile,  a  ouvert  de  nouveaux 
horizons  à  la  critique  homéricpie  et  rajeuni  l'histoire  lit- 
téraire de  l'antiquité.  Il  découvrait  en  même  temps  dans 
cet  amas  de  matériaux  littéraires  les  éléments  lui  per- 
mettant de  retracer  la  seconde  étape  de  son  cours  :  l'âge 
héroïque. 

Les  connaissances  que  nous  avons  analysées  plus  haut 
se  développent  :  la  langue  devient  symbolique  et  prend 
pour  caractères  les  emblèmes  et  signes  héroupies,  qui  se 
suffisent  alors  à  eux-mêmes  :  plus  tard,  seulement,  deve- 
nus ((  jeux  et  agréments  »,  il  sera  nécessaire  de  les  ani- 
mer par  des  devises  (tels  les  blasons  et  armoiries)  leui 
sens  muet  n'étant  plus  intelligible.  Cette  langue  des  hé- 
ros comprend  déjà  des  paroles,  elle  est  à  la  fois  muett  ' 
et  articulée. 

Plus  grave  encore  que  sur  la  vertu  des  héros,  ou  la 
j)erson!udilé  d'Homère  apparaît  Terreur  propagée  par  le.^ 
historiens  sur  les  gouvernements  de  la  période  ([ui  fait 
l'objet  de  notre  étude  :  ils  ont  cru  y  reconiuiître  la  monar- 
chie :  or  si  les  pères  étaient  rois  à  l'intérieur  de  leur<  fa- 
milles, entre  eux  régnait  cet  état  d'esprit  ombrageux 
auquel  nous  avons  fait  allusion  :  comment  se  seraient 
ils  donc  soumis  à  l'un  d'eux  ?  11  y  eut  des  monarchies, 
mais  domestiques  :  c'est  bien  avec  elles  que  commencè- 
rent les  sociétés,  mais  chacun  des  pères  pouvant  se  con- 
sidérer comme  l'égal  de  son   voisin,   ils  durent  former 


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—  59  — 

une  sorte  de  Sénat  investi  du  pouvoir  sacerdotal  et  mili- 
taire, où  ils  se  rendaient  en  armes  pour  en  bien  marquer 
le  caractère  (origine  des  comices)  :  quelle  est  donc  cette 
forme  de  gouvernement  sinon  celle  d'une  république 
arislocraticpie  ?  République,  puisque  tous  les  pères  étaient 
autant  de  souverains,  aristocratique  en  ce  sens  que  les 
nobles  seuls,  ces  pères  premiers  fondateurs  des  familles 
(patriciens)  participaient  au  pouvoir,  jouissaient  de  la 
liberté  et  exerçaient  un  réel  droit  de  propriété,  tandis  que  " 
ceux  réfugiés  auprès  d'eux  ne  connaissaient  que  les  mau- 
vais traitements,  la  rigueur  de  l'impôt  et  de  l'usure,  ainsi 
qu'en  témoignent  les  débuts  de  l'histoire  romaine. 

Faisons  un  pas  encore,  et  nous  verrons  naître  les  cités  : 
soumis  à  un  état  de  dépendance  perpétuelle,  privés  de 
toute  personnalité,  les  serviteurs  désespérant  de  conquérir 
la  liberté  se  révoltèrent  :  pour  leur  résister  les  pères  con- 
clurent une  alliaiue,  origine  de  l'ordre  patricien  et  de  la 
cité  héroïque,  et  qui  nous  achemine  vers  l'histoire  ro- 
maine, vers  une  épocpie  où  le  respect  de  la  loi,  mêlé  à  un 
peu  [)lus  de  douceur  dans  les  mœurs  et  de  justice  entre  les 
hommes  permettra  d'appeler  l'ère  qui  s'ouvre  «  âge 
humain  ».  La  démarcation  est  d'ailleurs  impossible 
à  fixer  avec  précision,  les  débuts  de  l'histoire  romaine 
se  montrant  imprégnés  encore  du  souvenir  des  mœurs 
de  l'âge  héroïque,  incrusté  à  la  façon  d'un  vieil  arbre 
qu'on  ne  peut  arracher. 

L'idée  de  la  Divinité  elle-même  se  transforme.  Le  Dieu 
unique  qui  manie  la  foudre  a  fait  place  au  Dieu  des  famil- 


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—  60  — 

les,  des  «  ^rentes  »  et  de  la  Patrie.  L'Olympe  s'est  peuplé, 
et  les  «  ^rentes  majores  »  qui  ont  groupé  les  familles,  inau- 
gurent un  nouveau  culte,  à  côté  de  celui  des  douze  grands 
dieux,  le  culte  domestique.  La  divinité,  par  cette  disper- 
sion semble  moins  terrible,  et  les  hommes  chassent  les 
puériles  craintes  qui  les  animaient  jadis  en  face  de  la 
foudre. 


IV 


Détenteurs  du  pouvoir,  les  gouvernements  aristocrati- 
ques n'échapperont  pas  eux  non  plus,  à  la  fatale  évolu- 
tion ;  quand  nous  aurons  achevé  de  parcourir  leurs  vicis- 
situdes, nous  aurons  devant  les  yeux  l'image  complète 
du  «  cours  des  nations  ».  Notre  étape  de  l'âge  humain, 
la  plus  importante  peut-être  pour  la  théorie  du  cours, 
viendra  fermer  le  cycle  ouvert  à  l'origine  du  monde. 

L'histoire  de  Rome,  nous  l'avons  dit,  a  été  prise  comme 
histoire-type.  Vico  prétend  nous  offrir  en  elle  le  plus  bel 
exemple  de  «  cours  des  nations  »  :  dans  son  antiquité  loin- 
taine, avec  l'ouverture  de  l'asile  de  Uomulus,  elle  nous 
représente  le  passage  à  la  société  héroïque  ;  puis  ses  luttes 
intérieures,  ses  révolutions  nous  conduisent  à  l'âge  hu- 
main, le  dernier  stade  de  perfectionnement  politique. 
Pareille  généralisation  devait  amener  Vico  à  admettre 
bien  des  exceptions  à  sa  loi  des  <(  cours  et  recours  »  :  citons 
Carthage,  Capoue  et  Numance  comme  ayant  suivi  une 
autre  marche,  et  dans  les  temps  modernes  l'Angleterre  et 


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—  61  — 

la  Pologne.  S'il  fallait  en  effet  qu'une  nation  retombât 
sans  espoir  de  remède,  dans  la  barbarie,  après  avoir 
atteint  son  apogée,  un  fatalisme  décourageant  régnerait 
sur  le  monde,  dont  il  pousserait  rapidement  les  habitants 
à  écouter  la  loi  du  moindre  effort  !  Si  Vico,  au  lieu  d'uti- 
liser la  seule  histoire  romaine  s'était  placé  à  un  point  de 
vue  plus  général  comportant  moins  d'exceptions,  sa 
théorie,  qui  contient,  il  faut  l'avouer,  une  grande  part  de 
vérité,  n'aurait  eu  qu'à  y  gagner.  Il  l'admet  d'ailleurs,  le 
recours  n'est  pas  forcément  identique  au  cours  qui  l'a 
précédé  ;  et  s'il  suit  la  même  marche,  c'est  accru  des 
apports  fournis  par  l'évolution  :  ce  correctif  était  indis- 
pensable pour  éviter  la  négation  du  progrès,  négation 
qui  ne  fut  jamais  dans  la  pensée  de  Vico,  disons-le  tout  de 
suite. 

Indiquons  rapidement  la  genèse  de  l'âge  humain,  mar- 
quons-en les  traits  principaux  :  devant  les  réclamations 
obstinées  des  serviteurs  mécontents  les  pères  de  familles 
se  décidèrent  à  leur  concéder  sur  les  terres  certains  droits 
de  possession  ;  ce  qui  amena  une  décomposition  de  la 
propriété  en  un  triple  domaine  :  (fuiritaire  conservé  par 
les  patriciens,  bonitaire,  accordé  aux  serviteurs  et  émi- 
nent,  attribué  au  corps  souverain.  L'ensemble  donne 
l'image  d'une  échelle  où  les  3  domaines  représentent 
chacun  un  échelon  :  le  domaine  bonitaire,  appartenant 
aux  roturiers  consiste  dans  la  propriété  des  fruits  tirés 
par  eux  des  terres  des  patriciens  —  le  domaine  quiritaire, 
celui  des  nobles,  équivaut  à  la  conservation  par  les  héros 


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d'un  droit  de  souveraineto  sur  leurs  terres.  Enfin  le  do- 
maine civil,  tenu  de  Dieu  se.d  permet  à  la  puissance  civile 
de  disposer  des  personnes,  des  biens,  et  du  travail  du  peu- 
ple. C'est  là  la  première  loi  a-rai re.  Les  pléheïens  restent 
par  contre  toujours  exclus  de  la  cité  :  aussi  ne  tardent-ils 
pas  à  entrer  en  lutte  ouverte  avec  les  patriciens  qui  témoi- 
^-•nent  envers  eux  d'ufie  attitude  sans  pitié   :  cette  lutte 
renferme  le  secret  de  la  -randcur  romaine  à  raison  de 
l'héroïsme  déployé  dans  les  deux  camps.  Après  avoir  vu 
consacrer  dans  les  \11  Tables  la  con(iu(He  du  (hmaine 
bonitaire,  les  plébéiens  redoublent  d'efiorts  pour  obtenir 
le  droit  au  maria^^e,  les  droits  civiques,  toutes  les  attribu- 
tions possibles  en  droit  public  :  consulat,  tribunal,  etc. 
Une  fois  le  pouvoir  accordé  aux  tribuns  de  faire  des  lois 
on  peut  dire  (pie  la  républicpie  a  cessé  d'cMre  aristocrati- 
(Jiie   i)our  devenir   populaire,    on    peut   affirmer   que   la 
démocratie  triomphe. 

Il  en  résulte  un  chanoenieni  de  physionomie  dans  la 
société  et  jusque  dans  la  famille  :  la  parenté  civile  ou  • 
«  a-nation  »  seule  prise  en  considération,  trouve  désor- 
mais en  face  d'elle  la  «  co-natio  »,  basée  sur  les  liens  du 
San-  et  qui  tend  peu  à  peu  à  la  supplaider,  dans  les  succes- 
sions testamentaires  notammenl,  lavorisées  par  le  préteur 
aa  moyen  des  bonorum  possessiones.  La  propriété  évolue 
dans  ses  caractères  :  le  domaine  civil  ne  comporte  plus 
d'obli-ations  d'aide  et  de  secours  entre  le  propriétaire 
(seigneur)  et  le  détenteur  (plébleïen)  :  il  cesse  donc  d'être 
de  droit  public,  et  se  dispersant  dans  tous  les  domaines 


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—  63  — 

privés  des  citoyens,   il  devient  institution  de  pur  droit 
privé.  Les  procès  se  simplifient,  les  peines  s'adoucissent. 
Les  mœurs  elles  aussi  suivent  la  même  voie,  ce  qui  occa- 
sionne un  dan-er  :  sortis  d(*  l'éîat  de  sujétion  primitive 
les  hommes  ne  s'occupent   r/ïus  (pie  des   circonstances 
susceptibles  de  favoriser  leur  intérêt  privé.  Jouissant  de 
l'éfralité  civile,  ils  se  désintéressent  du  bien  public  tandis 
(jue  les  patriciens  auparavant  le  défendaient  courafreuse- 
meid,  j)arce  que  trouvant  en  lui  leur  puissance.  Cette  di- 
minution de  la  vertu  polili(pie  exi^^e  un  remède  :  et  c'est 
la  monarchie  seule  qui  est  cajiable  de  l'apporter,  d'empê- 
cher la  nation  de  courir  à  sa  ruine  et  de  sombrer  dans  une 
déma-o-ie  effrénée,  la  pire  des  tyrannies.  Le  monanjue, 
en  effet,  laissant  à  ses  sujets  lout  le  souci  des  intérêts  pri- 
vés, prend  délibérément  la  char-e  de  la  (hose  piibli(|ue 
et  s'entoure  pour  elle  des  compétences  nécessaires.   Sa 
venue  est  désirée  par  tous  les  partis   :  patriciens  qui  ont 
subi  la  démocratie  à  contre  coMir  et  ne  cherchent  plus 
(pi'à  s'assurer  une  vie  de  hue,  plébéiens  (pii  se  rendent 
compte  des  maux  de  la  déma-o-ie  et  implorent  une  pro- 
tection efficace  ;  la  monarchie  est  dojic  le  frouvernement 
populaire  par  excellence,  |)uis(pie  son  établissement  né- 
ces>site  l'adhésion  de  tous,  et  (pi  il  ne  subsiste  qu'en  fai- 
sant ré^mer  l'é^^alité  et  en  n  accordant  de  privilèges  que 
conformément  à  ré(piité.   11  marque  la  période  la  plus 
achevée   d'humanisation    ;    l'adoucissement   des   mœurs 
et  des  lois  (pie  la  démocratie  avait  suscité  s'étend  défini- 
tivement :  à  Rome,  Au-uste  et  les  empereurs  favorisent 


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la famille,  comme  nous  la  comprenons  aujourd'hui,  cest 
à-dire  d^erminée  par  les  liens  ,h,  sanjr  ;  la  puissance  pa- 
ternelle se  fait  plus  douce,  les  enfants  sont  assurés  d'une 
certaine  aisance  personnelle  j.ràce  aux  pécules,  les  escla- 
ves obtiennent  un  sort  meilleur.  Pour  Vico,  la  monarcl.ie 
représente  le  po>.verncment  le  plus  conforme  à  la  natme 
humaine,  celui  des  époques  où  la  raison  atteint  son  maxi- 
mum de  développement  :  avec  lui,  la  vie  des  nations 
parvient  à  son  plus  haut  j)oint  de  perfection 

Le  cycle  est  achevé,  lu.  fruise  de  conclusion  nous  pou- 
vons le  résumer  dans  la  gran.le  loi  ci-après  :  „  Les  peu- 
..  pies  partent  de  lunité  de  la  monarchie  .lomestique  pour 
«  traverser  les  ffouvernements  .lu  plus  j.elit  nombre  du 
"  plus  ^^rand  nombre,  puis  de  tous,  et  finalemct  retrou- 

«  ver  I  unité  dans  la  monarchie  civile.  ,,  (Se  iV    Livre  4 
Ch.  7").  '  '        'i^  •*• 


.^""■-  -  ''^'  'livisio, trois  ,1p,.s  q..o  nous  .vo„s  suivie,  Vico 

'"'-""^-'-  la  ..nVonisnit  :  Hlo  lui  était  fourui,.  ,„,r  li,.."..  de  cycle 
<l-'i  M.,-,.-.,,,  tout  uatun.||..u„.ut  la  cou,„araisou  .„.  la  vie  ,Ie  I  hu 
""""I"  à  celle  ,1c  liu.lividu   :  eufauce.  jeunesse,  âge  mûr 


L'esprit  humain  a  parcourt,  tous  les  stades  de  son  cours- 
'1  ne  peut  que  retomber  dans  la  violc.ce  primitive  pour 
reprendre  son  ascension,  pa,co,..ir  à  no..veau  le  môme 


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chemin    :   éternel    recommencement    des   rhoses   anqnel 
notre  nature  ne  peut  se  soustraire. 

La  preuve  de  ce  recours  ?  le  moyen-^oe  nous  la  don- 
nera :  il  serait  exacréré  toutefois  d'affirmer  qu'il  n'ait  été 
que  décadence  et  barbarie  :  si  certains  de  ses  aspects  font 
songer  aux  âgés  primitifs,  il  n'en  pas  été  la  réapparition 
identique   :  nous  l'avons  dit,  la  loi  du  recours  ne  doit 
pas  être  applicjuée  rigoureusement,  mais  avec  un  peu  de 
latitude.  Voyons  quels  furent  ces  rappels  de  l'humanité 
primitive  :  les  guerres  religieuses  qui  agitèrent  la  chré- 
tienté ramenèrent  parfois  les  mœurs  de  l'antiquité  :  retour 
de  représailles  sévères,  de  châtiments  cruels,  et  de  servi- 
tudes d'autant  plus  rigoureuses  (pie  la  guerre  passait  pour 
jugement  divin.  Tel  est  le  sombre  tableau  tracé  par  Vico. 
Un  seul  contrepoids  à  tant  de  rudesse  :  la  religion.  C/est 
elle   (jui   pousse   les   seigneurs  ecclésiastiques,    plus   hu- 
mains, à  prendre  sous  leur  {.rotection  les  opprimés  et  les 
faibles,  renouvelant,  sous  une  autre  forme,  les  asiles  anti- 
ques.  Les  principes  de  la  féodalité  et  des  fiefs  sont  la 
renaissance  de  ceux  de  l'âge  héroïque.  La  division  entre 
héros  et  serviteurs  reparaît  :  clients  et  vassaux  sont  pro- 
ches parents,  redevables  les  uns  et  les  autres  de  nombreux 
services,  comme  celui  de  l'armée.  La  multiplicité  des  sei- 
gneurs redonne  au  gouvernement  une  allure  de  républi- 
que aristocratique  jusqu'au  jour  où  la  monarchie  assez 
puissante  les  vaincra.  Les  premiers  parlements  où  barons 
et  pairs  se  réunissent  en  armes  sont  l'image  des  assem- 
blées héroïques.  La  propriété  elle  aussi  subit  un  morcel- 


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—  06  — 

lement  en  domaine  direct  et  domaine  utile  rappelant  la 
division  en  propriété  cpiiritaire  et  honitaire.  Plus  de  lan- 
gue vidgaire,  mais  une  réapparition  des  emblèmes  ;  une 
nouvelle  confusion  de  la  poésie  et  de  l'histoire,  avec  une 
reprise  des  caractères  homéricpies  :  nous  en  trouvons 
raffirmalion  dans  les  chansons  de  f^este.  Et,  bien  cpie  plus 
près  de  nous,  un  grand  poëte  ressemble  à  Homère  :  le 
Dante  :  même  violence  de  description,  pareille  sublimité 
poétique  dans  l'expression. 

La  suite  de  ce  processus,  il  nous  serait  facile  de  l'ima- 
piner  :  affaiblissement  de  la  puissance  seigneuriale,  ache- 
minement vers  des  gouvernements  humains  :  républi- 
ques libres  et  monarchies.  Mais  Vico  ne  s'y  aventure 
pas,  jugeant  suffisante  l'indication  de  la  première  période; 
parvenu  à  ce  point  du  recours,  il  s'arrête,  l'esprit  plongé 
en  de  profondes  méditations  sur  la  Providence,  aboutis- 
sement logique  de  sa  pensée,  vision  lumineuse  dont  la 
clarté  projetée  sur  l'histoire  du  monde  en  fait  ressortir 
la  valeur  et  lui  donne  un  sens  :  en  apparence  variée  dans 
ses  manifestations,  mais  en  réalité  une  dans  son  ensem- 
ble, elle  n'est  pas  l'œuvre  du  hasard,  de  la  fatalité  :  une 
force  supérieure  la  dirige,  l'action  divine.  Telle  est  la  doc- 
trine (pli  sert  de  clef  de  voûte  à  1  édifice  vichien,  indiquant 
l'achèvement  d'une  sorte  de  <(  cours  »  de  la  pensée  I 


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—  6T  — 


GilAPlTUE  TUOISIÈME  . 


LE    DROIT    DANS    L'ŒUVRE    DE    VICO 


/.  —  Le  «  Diritto  l  nivorsalc  ».  Les  conceptions 
phUosop]}i(jues  du  «  savoir  »  et  du  droit. 

^f    —  Lliistoire  idéale  ou  évolution  du  droit. 
IIL  —  Le  Droit  NatureL 

l 

Dans  l'ensemble,  Vico  a  consacré  au  droit  une  place 
importante  aussi  bien  dans  quehpies  ouvrages  spéciaux 
<iue  par  de  multiples  observations  éparses  à  travers 
toutes  ses  œuvres,   et  surtout  la  Science  JSoavelle.- 

En  1719,  pour  la  leçon  d'ouverture  de  l'Université, 
un  sujet  l'avait  tenté  :  la  recherche  des  éléments  du  sa- 
voir humain,  puis  dn  savoir  divin.  Mais  comme  dans 
un  discours  il  est  difficile,  matériellement,  d'exposer 
des  preuves  sérieuses,  Vico  développa  sa  pensée  dans 
un  opuscule  imprimé  en  1720  et  connu  sous  le  nom  de 
«  Syîiopsis  du  droit  îiaturel  »,  qni  bientôt  laissa  la  pla- 
ce à  deux  essais  pins  importants  :  Le  «  De  Universi  juris 
uno  principio  et  fine  uno  liber  unus  »  (Unité  de  prin- 


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cipe  du  droit  Universel),  de  1720,  complété  Tannée  sui- 
vante par  le  <(  liber  aller  qui  est  de  constantia  juris- 
pnidentis  )>  (Harmonie  de  la  science  du  jurisconsulte), 
tous  deux  augmentés  en  1722  des  «  Notae  in  duos  li- 
hros,  aJteruni  de  unii^ersi...,  alternum  de  constantia..  », 
contenant  notamment  l'application  des  nouveaux  prin- 
cipes philologiques  à  Homère.  Le  groupe  de  ces  essais 
se  désigne  habituellement  du  nom  de  <(  Diritto  Univer- 
sale   ». 

Le  système  se  divise  en  trois  parties  dont  voici  le 
plan  :  Les  éléments  de  tout  savoir  se  réduisent  à  trois  : 
connaître,  pouvoir  et  vouloir.  Hs  ont  pour  unique  prin- 
cipe l'esprit,  (jui  s'éclaire  par  la  raison  à  qui  Dieu  en- 
voie les  lumières  de  la  vérité  éternelle.  La  pensée,  seule 
chose  dont  on  ne  puisse  douter  explique  donc  tous  ces 
éléments,  ('/est  le  développement  de  cette  doctrine  qui 
fait  surtout  l'objet  du  a  De  Uno  »  à  travers  222  paragra- 
phes qui  ont  le  tort  de  manquer  de  toute  division  et 
même  de  titres  de  chapitres.  La  démonstration  porte 
sur  ces  trois  points  :  1)  les  principes  de  toute  science 
viennent  de  Dieu  ;  2)  la  vérité  éternelle  pénètre  dans 
toute  science  suivant  les  trois  modes  indiqués,  les  scien- 
ces étant  liées  entre  elles  en  ce  qu'elles  ramènent  à  Dieu 
leur  principe  commun  ;  3)  tout  ce  qu'on  affirmera  sur 
les  sciences  sera  vrai  si  l'on  se  rapporte  à  ces  princi- 
pes et  faux  dans  le  cas  inverse.  Plus  simplement  il  s'agit 
dans  ces  trois  points  de  l'origine,  du  retour,  et  du  rap- 
port   de    situation    des    choses    humaines    et    divines  : 


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l'origine  est  divine,  le  retour  se  fait  en  Dieu,  l'essence 
est  divine.  Le  «  De  Cotistantia  »  a  trait  plus  spéciale- 
ment à  la  3*  partie  du  système.  Il  se  divise  en  deux 
livres  :  le  «  de  constantia  philosophiae  »,  où  l'auteur  en- 
treprend de  prouver  la  vérité  de  la  métaphysique,  de  la 
religion  et  de  la  morale  chrétiennes  et  indique  ce  qui 
dans  la  philosophie  antique  s'accorde  avec  cette  véri- 
té ou  s'en  écarte  ;  le  «  de  constantia  philologiae  », 
assez  obscur  où  Ton  entrevoit  la  plupart  des  idées  qui 
mènent  à  la  Science  Nouvelle.  L'ensemble  de  ces  œu- 
vres d'ailleurs  a  pour  but  de  rechercher  cet  accord  de 
la  philosophie  et  de  la  philologie  dont  nous  avons  dé- 
jà parlé,  et  que  \ico  juge  indispensable,  pour  parve- 
nir à  la  vérité  (donc  au  droit,  car  nous  verrons  combien 
les  deux  choses  sont  liées),  se  fondant  sur  cette  remar- 
que :  ((  Les  multiples  contradictions  entre  jurisconsul- 
«  tes  viennent  de  ce  qu'ils  ont  appuyé  la  jurisprudence 
«  sur  deux  principes  distincts  :  la  raison  et  l'autorité, 
«  comme  si  l'autorité  naissait  du  caprice,  et  n'était  pas 
<(  elle-même  fondée  sur  la  raison  :  et  c'est  ce  qui  a  causé 
«  le  divorce  de  la  philologie  et  de  la  philosophie  ». 
Leur  accord  dans  le  «  cours  »  considéré  juridiquement 
marquera  donc  l'âge  de  perfection  du  droit,  l'âge  du 
triomphe  de  la  raison,  où  la  vérité  régnera.  Nous  consa- 
crerons plus  loin  quelques  pa^es  à  ce  développement, 
qui  représente  la  grande  idée  de  la  «  Science  Nouvelle  », 
celle  de  u  cours  »,  transportée  dans  ce  domaL  j.  Mais 
dès  maintenant  pour  comprendre  comment  le  droit  se 


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—  71  — 


rattache  à  cette  construction  du  savoir,  il  faut  nous  ar- 
rêter à  certaines  conceptions  philosopiruiues  qui  for- 
ment la  base  de  tout  l'édifice,  nous  voulons  parler  des 
définitions  du  certain  et  du  vrai.  C'est  par  celle  du  vrai 
que  le  droit  a  sa  place  dans  ce  svslènie  (pii  ne  brille 
malheureusement  pas  par  la  clarté  du  plan,  par  la  lu- 
mière de  son  enchaînement. 

Le   certain    peut   se   définir    :    une   croyance   exempte 
de  doutes,  ce  qui  ne  si<rnifie  pas  qu'elle  soit  vraie,  car 
le  vrai  consiste  dans  la   conformité  de   la   pensée  avec 
l'ordre  réel  des  choses,  c'est-à-dire  avec  la  raison  ])uis- 
que  celle-ci  reçoit  de  Dieu  la  lumière  de  la  vérité  éter- 
nelle. Tandis  (pie  le  vrai  s'appuie  sur  la  raison,  le  cer- 
tain a  pour  soutien  l'autorité  (de  notre  propre  exi)érien- 
ce  et  surtout  de  celle  d'aulnii)  :  la  persuasion  naît  é«:ale- 
ment  de   l'un   comme   de   l'aulre,    mais   sa   valelu-   sera 
diflérente  dans  les  deux   cas,   et  dans  celui  du  certain 
elle  ne  sera  exacte  que  si  le  témoi^nia^'e  de  nos  sens  ne 
trouve  point  faux,  mais  à  son  tour  idenli(pie  à  celui  que 
donnerait  la  raison  :  c'est  qu'alors  l'autorité  dépend  de 
la  vérité,  lui  est  conforme,  marcpiant  ainsi  le  stade  de 
la  perfection.  Mais  si  l'on  ne  va  pas  jusciu'à  cet  acconl, 
si  l'on  s'arrête  en  chemin,  le  certain  s'oppose  alors  au 
vrai  (comme  pour  les  jurisconsultes  dont  parlait  Vico), 
en  ce  qu'il  représente  une  forme  de  l'instinct,   le  C(Mé 
spontané  de  l'esprit  mis  en  regard  de  son  c(Mé  réfléchi; 
c'est  l'autorité  qui  se  dresse  devant  la  raison. 

Du  point  de  vue  pratique,   le  certain  équivaut  dans 


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le  domaine  du  droit  à  la  force  opposée  à  la  justice,  à 
la  lettre  de  la  loi  envisa^rée  indépendamment  de  son  con- 
tenu réel.  S'appuyant  isur  l'autorité,  la  lettre  de  la  loi 
nous  fait  trouver  fort  dure  son  application  :  c'est  le 
principe  dit  <(  de  justice  extérieure  »  dont  la  rigueur  ne 
convient,  comme  nous  le  verrons,  qu'aux  périodes  pri- 
mitives des  sociétés.  La  vérité,  au  coidraire,  consiste 
à  s'appuyer  sur  la  raison  sans  suivre  aveujj^lément  la 
lettre  ;  elle  marque  le  rèpie  d(»  «  justice  intérieure  », 
celui  des  Af.'^es  civilisés,  comme  nous  le  moulrera  l'évo- 
lution juridique  tracée  suivant  la  méthode  historique 
de  la  «  Science  Nouvelle  )>,  ([ui  sons  cet  aspect  devient  une 
«  Philosophie  de  l'autorité  ».  Dans  ce  stade  on  vit  alors 
vraiment  sous  l'empire  du  Droit,  dont  nous  pouvons 
maintenant  donner  la  définition  :  «  la  vérité  éternelle, 
inmiuable  en  tout  temps  et  en  tout  lieu  >>.  Or  la  science 
de  la  vérité  est  ex[)li(piée  par  la  méta})hysique.  Dieu 
étant  à  l'orijuine  de  la  vérité  est  donc  le  principe  du 
vrai  droit,  il  est  à  son  ori^nne,  idée  sur  laquelle  Vico 
revient  plus  d'une  fois,  puiscpic  non  content  de  la  lais- 
ser entrevoir  dans  le  «  De  l  tio  »,  il  la  reprend  à  la  tin  du 
livre  4  de  la  «  Science  Mouvelle  »,  désireux  de  bien  établir 
qu'  «  il  faut  partir  en  droit  d'un  petit  nombre  de  véri- 
tés éternelles  établies  en  métaphysicpie.  »  Voilà  pour- 
(|uoi  le  «  De  Uno  »,  au  premier  abord  doctrine  philo- 
sophique sur  le  savoir,  mérite  cependant  son  titre,  très 
juridique. 

La  justice  consistera  dans  nos  efforts  pour  atteindre 


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—  72  — 

le  vrai,  pour  atteindre  Dieu  ;  la  jurisprudence  sera  la 
science  qui  nous  y  aidera,  car  voici  comment  Vico  en- 
tend la  jurisprudence  :  la  connaissance  véritable  des 
choses  humaines  et  divines  :  c'est  pour  lui  la  science 
par  excellence,  car  elle  permet,  à  ses  yeux,  en  partant 
du  principe  de  la  connaissance  de  l'Etre  suprême,  d'ar- 
river à  une  véritable  «  Encyclopédie  »,  autrement  dit, 
et  suivant  le  sens  étymologicpie  de  ce  mol,  à  une  science 
universelle  ne  présentant  dans  la  liaison  de  ses  parties 
aucune  solution  de  continuité  (1). 

Comme  on  le  voit,  Vico  dépassait  de  beaucoup  les 
coiu-eptions  philosophi(iues  courantes  à  cette  épocjue, 
celles  de  Machiavel,  Spinoza  et  Bayle  entre  autres,  qui 
toutes  n'envisageraient  que  le  coté  utilitaire  du  droit 
disant  «  La  mesure  du  droit,  c'est  l'utilité,  il  est  donc 
variable  suivant  le  temps  et  le  lieu  ».  Ils  ajoutaient  que 
les  faibles  seuls  veulent  ((u'il  y  ait  une  justice,  et  (jue 
dans  le  souverain  pouvoir,  la  justice  est  toujours  du 
parti  de  la  force.  De  là  à  conclure  (pie  les  lois  sont  une 
invention  des  puissants,  pour  leur  protit,  le  pas  est  aisé 
à  franchir.  Vico  voulait  réajj^ir  contre  ces  tendances. 
Est-ce  à  dire  que  dans  sa  théorie,  l'utilité  n'ait  pas  sa 
place    ?   Nullement.    Et    le   philosopbc   (pii    recherchait 


(1)  Vico  adoplo  donc  uiio  (Irrmilioii  1res  voisiru»  do  cpIIo  d'I'l- 
pion,  telle  que  nous  la  lisons  au  l)ij<esle  «  Jurisprudentia  est  divi- 
((  nariim  atque  fnimanaruni  rerui)}  noiitin,  jusU  alquc  injusli 
«  scientia  ».  (D.  1.  1",  t.  1  de  jusU^ia  ef  jure  —  10  ou  InsUlutes, 

1.  1",  I,  §  1). 


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—  73  — 

l'accord  de  la  philosophie  et  de  la  philologie,  qui  vou- 
lait harmoniser  les  données  de  Tesprit  et  celles  de  l'ex- 
périence, ne  devait  pas  mancpier,  ici  encore,  d'unir 
la  conception  métaphysique  et  morale  à  la  conception 
pratique,  c'est-à-dire  utilitaire.  Bien  qu'il  ne  l'ait  pas 
dit  formellement,  ceci  ressort,  il  nous  semble,  de  quel- 
ques-unes (le  ses  définitions  juridicpies.  L'équité  na- 
turelle ncsl,  pour  lui.  (|ue  l'expression  des  utilités  et 
des  besoins  de  l'homme,  qui  s'élève  à  elle  par  le  seul 
moyen  de  la  volonté.  Le  juste,  reflet  du  vrai  éternel,  ex- 
pression (le  la  vertu  éternelle  des  choses,  de  leur  ((  or- 
dre »,  représente  au  contraire  l'élément  «  spirituel  » 
de  celte  dualité,  et  pour  l'atteindre,  il  faut  plus  que 
la  volonté,  il  faut  des  lumières  de  la  raison.      ^ 

La  vie  sociale  a  donc  une  double  base  :  la  moralité 
et  l'utilité.  La  baser  sur  l'utilité  seule  serait  un  point 
de  départ  faux,  puisque,  si  la  moralité  est  éternelle, 
l'utilité  change  constamment.  Leur  jonction  au  contraire 
permet  de  donner  une  image  exacte  de  ce  monde.  Résu- 
mons toute  cette  doctrine  dans  la  double  proposition  que 
M.  Cosentini  a  su  en  tirer  :«  Les  besoins  physiques  et  les 
<^  exigences  de  la  raison  sont  à  la  fois  les  causes  et  les  oc- 
«  casions  de  la  vie  sociale  qui  est  un  mélange  d'utilités 
«  et  de  vérités,  et  qui  évolue,  sous  la  doitbie  influence  de 
((  la  raison  et  de  la  nécessité,  de  l'intelligence  et  de  l'ins- 
<(  tinct.  »  Les  lois  traduiront  ces  besoins,  eljes  seront, 
suivant  l'expression  de  Vico,  la  «  langue  de  la  société  ». 

On  serait  tenté  de  croire  après  tout  ceci  que  le  droit 


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—  74  — 

civil  cl  le  (Iroil  iialurcl  s'opposcnl  ruii  à  l'aiilre,  le 
premier  correspondant  à  rélcnneiit  utilité  et  besoin,  le 
second  à  l'élément  idéaliste,  au  juste  :  eh  bien  î  Vico 
n'a  pas  tiré  de  telles  conclusions  de  sa  théorie  philo- 
sophi(iue  du  droit,  parce  (pie,  à  son  tour,  l'idée  de  la 
Science  ISouvelle,  l'idée  de  •<  cours  »  est  venue  s'ajouter 
à  ces  données  :  il  en  est  résulté  une  conception  toute 
parliculière  du  droit  nahirel.  V\anl  d'y  parvenir,  il 
nous  faut  donc  exposer  révolulion  jinidicpje  d'après 
la  célèbre  loi  des  ((  cours  et  recours  ». 


II 


Suivant  la  division  Iradiliornudle,  la  <uSc/cncc  YourcHe» 
nous  apprend  (pi'il  y  a  eu  trois  espèces  de  droits  cor- 
respondants aux  trois  {périodes  rpii  nous  sont  familiè- 
res. Dans  ce  domaine,  comme  dans  les  autres,  elle  achè- 
ve de  fixer  l'évolution  de  la  pensée  vichienne,  retra- 
çant pour  le  droit  celle  histoire  idéale  (pii  marcpie  le 
but   de   1  (cuvre   de   Vico. 

Le  droit  divin  caiaclérise  1  époipic  o\i  les  hommes, 
voyant  partout  l'action  de  la  divinité,  se  considèrent 
comnu'  (lé|)cn(lant  d'elle  uuiipienuMit,  cl  à  tous  points 
de  vue  ;  la  création  de  Jupiter  sous  l'empire  de  la  crain- 
te les  ayant  obli*:és  à  rechercher  ce  cpie  le  dieu  leur  per- 
mettait de  faire  et  ce  cpiil  leur  interdisait,  l'idée  de  droit 
ne  se  distinjjrua  pas  de  celle  de  Providence  :  on  ne  pou- 
vait  même  j)as  dire  cpiil  y  eût  un  droil,  mais  ime  volon- 


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75 


té  divine  (pie  l'on  essayait  d'interpréter  et  qui  devait 
servir  de  rèj^lc  à  toutes  les  affaires  humaines,  sans  qu'on 
pût  rechercher  une  explication  (pii  eût  été  sacrilège. 
La  divination  permettait  de  connaître  cette  volonté  ; 
la  science  des  auspices  était  par  conséquent  la  seule 
science  à  prendre  en  considéialion,  et  si  l'on  recourait 
à  des  expressions  sitini liant  Justice  et  injustice,  elles  ne 
pouvaient  (pic  désigner  raccomj)lissement  ou  rabsten- 
tion  des  cérémonies  prescrites  par  la  religion.  Le  rite 
était  tout,  les  lois  n'existaieiil  pas,  et  le  père  de  famille 
outragé  ((ui  désirait  une  ré[)aration  ne  pouvait  qu'en 
appeler  aux  dieux  (oratio)  dans  la  pensée  (jue  ceux-ci 
l'entend  raient,  leur  «  dévouer  »  (=  à  peu  près  excom- 
munier) les  cou|)ables,  cl  chercher  à  les  mettre  c^  mort 
à  raison  d(^  leur  impiété.  Les  juprements  divins  consti- 
tuaient de  véritables  duels  où  le  ^'^a^niant  était  réputé 
avoir  les  dieux  pour  lui,  le  bon  droit  étant  inséparable 
de  là  victoire,  le  vaificn  ne  pouvant  (Hre  (pi'un  coupable; 
état  d'esprit  (jui  peut  fort  bien  s'expliquer  :  les  pre- 
miers hommes  d  intellijiciu'c  boriu'c,  poss(Hlaient  une 
force  corporelle  démesurée  ;  celle-ci  formait  l'objet  uni- 
(pie  de  leur  culte,  et  s'ils  crai«:naient  les  dieux,  pliant 
devant  eux,  soimiis,  et  se  montrant,  d'une  manière  toute 
sauvage,  il  est  vrai,  justes  à  leur  égard,  c'est  que  ceux- 
ci  leur  apparaissaient  conime  des  êtres  doués  d'une  for- 
ce supérieure  à  la  leur,  dcjuc  d'une  nature  plus  hante. 
Ne  leur  reprochons  donc  pas,  à  ces  premiers  hommes, 
d'avoir  fait   résider  le  droit  dans  un  concey^t  aussi  bru- 


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—  76  — 

tal  ;  ils  romniirtMit  celle  confusion  avec  une  cnlière  bon- 
ne  foi,   el,   poinl   importanl,    avec   l'adliésion   générale. 
Aussi    Vico   les  déclare-t-il  jusles   et  prétend   (|ue  leurs 
luttes   furent   morales,    puis(iue    réglées   sur    un    princi- 
pe (|ui,   pour  lointain  cpiil  soit  du  n(Mre,  n'en   fut  pas 
moins  k  leurs  yeilx,  une  réelle  image  de  la  justice.  Vico 
le  justifie  donc  au  nom  de  la  nécessité  inéluctable,  ajou- 
tant cette  remanpie  :  il  n'y  a  pas  à  préférer  un  type  so- 
cial déterminé,  à  le  déclarer  meilleur  cpie  tous  les  au- 
tres, c'est  là  une  phrase  privée  de  sens  :  chacpie  type  est 
nécessaire  à  son  époque,  comme  correspondant  à  la  na- 
ture de  ceux   qui    lui    sont   soumis.    La   société   qui   s'y 
adapte  est  bonne  :  comment  h  l'âge  divin,  où  la  raison, 
incapable   de   tenir   son   nMe,    ne   pouvait    cire   écoulée, 
aurait-il  pu  exister  un  culte  autre  que  celui  de  la  force !> 
(iOmment  ces  hommes  auraient-ils  été  capables  de  pos 
séder  la  notion  (hi  (hoit,  avec  leur  sensibilité  pour  uni- 
(fue  guide   ?  l  ne  telle  notion  ne  peut  naître  (pi'à  l'Age 
humain,   où   l'habitude  de  l'abstraction   est  assez  déve- 
loppée  |)our  permettre  (ratteincbc   k^  concept   diniiver- 
salité  (jue  l'on  rencontre  à  la  base  de  toute  loi  (applica- 
tion d'ini  texte  unicpie  Ji  tous)    :  Vico  balayait  aifisi  la 
légende  d'un  Minos  ou  d'un  Lycurge  donnant  des  lois 
à   sou    peuple,    légende    tenant    à    ce   préjugé   (jui    nous 
incite  toujours  à  admirer  chez  les  anciens  une- haute  sa- 
gesse eiï    réalité   inexistante.   Les   premières  lois  ne   fu- 
rent que  des  injonctions  individuelles,  résolvant  des  cas 
réels,   puis  on  les  étendit  à  des  citoyens  toujours  plus 


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—  71  — 

nombreux,  à  tout  le  monde  enfin,  d'une  manière  abs- 
traite. 

Le  droit  a  donc  j)ris  sa  place  sur  terre  de  façon  in- 
consciente :  dans  son  développement  au  contraire,  les 
hommes  y  mirent   leiu*  intelligence. 

La  force,  au  cours  de  l'âge  héroupie  domine  encore 
le  droit  :  privilège  des  héros,  celui-ci  est  comme  une  dé- 
pendance des  armes.  C.omm(^  c'est  un  privilège,  on  le 
tient  secret,  le  reste  du  peuple  l'ignore.  Les  patriciens 
ont  le  tort  de  l'interpréter  un  peu  trop  arbitrairement, 
à  leur  guise.  En  l'absence  de  lois,  ou  dans  leur  impuis- 
sance, la  religion  peut  seule  maîtriser  les  injustices.  La 
rigueur  des  formules  fut  un  bienfait  :  en  elle  résidait 
l'uniciue  moyen  de  sauvegarde  contre  les  héros  dont  la 
fierté  intraitable  préférait  encore  trop  souvent  recourir 
à  la  force  en  violant  le  droit.  Pour  pimir  les  offenses 
et  les  torts  subis,  des  duels  ou  représailles  (pii  faisaient 
figure  de  véritable  guerres  privées,  paraient  à  l'absence 
de  lois  sur  oe  poinl,  laissant  des  traces  même  dans  les 
dispositions  législatives  postérieures.  Elles  représen- 
taient les  jugements  héroï(|ucs,  cpie  ne  tardèrent  pas  à 
suivre  ceux  basés  sur  les  formules  verbales  :  l'expres- 
sion précise  de  formules  solennelles,  c'était  là  la  justice. 
La  lettre  de  la  loi  seule  envisagée  ne  laissait  aucun  pla- 
ce à  son  sprit  ;  changer  une  virgule  à  la  formule  eût 
été  une  cause  de  perle  de  procès,  et  Piaule  dans  ses 
comédies  ne  manquent  pas,  pour  s'en  amuser,  de  rappe- 
ler ce   respect  inflexible  du   texte. 


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Si  nous  nous  en  rapportons  aux  concepts  philoso- 
phi(pies  (le  Vico,  nous  [)ouvons  (fualifier  cette  période 
(le  p(M'io(le  (lu  <(  certain  »,  ou,  si  l'on  veut,  «  ci'é(iuité 
civile  ».  Ne  nous  étonnons  point  de  ne  pas  rencontrer 
de  contrat  dans  un  i\p;c  de  pareille  matérialité  :  s'il  y 
a  des  en^'^a^ements,  ce  sont  cqu\  de  «  droit  strict  »  iié- 
cessitant  raf)position  de  la  niaiii  :  achats  })ar  échan^u», 
locations  de  maisons  ou  de  terres,  l  ne  aulre  raison  ren- 
dait inutile  la  création  de  certains  de  nos  contrats  :  les 
pères,  vivant  isolés,  jouissaient  de  la  to-ite  puissance 
chacun  dans  leur  famille  ;  pas  im  être  en  face  d'eux  ne 
possédait  de  personnalité  civile.  Il  n'y  avait  donc  pas 
lieu  de  déveh^pper  des  coidrats  tels  (juc  la  société  et  le 
mandat,  pour  ne  citer  cpie  ceux-là. 

Le  coté  matériel  du  droit,  à  mesure  (pie  Ton  se  rap- 
proche de  l'à^e  humain  tend,  de  plus  en  plus,  â  deve- 
nir syml)(>!i(pie;  les  jj^estes  tradilionnels  se  font  toujours, 
mais  à  litre  de  liclion.  La  l'oiine  ne  suscile  plus  un  reli- 
«:ieu\  respect,  et  j)ar  suite,  le  fond  m(^me  du  droit  est 
mieux  compris  :  tenu  à  l'écart  jusipi'alors,  le  peuj)le  veut 
le  connaître  et  y  participer,  ce  (pi'il  n'ohlient  pas  sans 
lutte  :  à  Rome  ce  succès  est  consacré  par  la  loi  des  \1I 
Tahles,  le  plus  he!  exemple  de  loi  hénmpie  :  outre  l'oî)- 
tention  du  domaine  (juiritaire  des  champs,  (pii  en  fait 
la  première  loi  agraire,  elle  sancti(mne  la  con(iuête  du 
droit  écrit,  la  fin  du  monopole  des  patriciens  en  cette 
matière.  Dans  le  «  De  (loustantia  »,  Vico  ne  man(pie  pas 
à  cette  occasion,     de     détruire     la  version    fantaisiste 


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—  79  — 

d'après  laquelle  une  mission  aurait  été  envoyée  à  Athè- 
nes pour  en  rapporter  la  loi.  chose  impossible  étant  don- 
né l'isolement  primitif  des  nations  :  l'orgueil  des  éru- 
dits  à  créé  cette  fable  de  toutes  pièces.  Si  les  XII  Tables 
présentent  (luehiues  ressemblances  avec  les  autres  lois 
de  répo(iue,  il  faut  l'attribuer  au  cours  uniforme  des 
nations,  à  l'identité  des  ])remières  civilisations.  Le  for- 
malisme de  cette  loi  héroï(]ue,  rude  et  cruelle,  conve- 
nait à  une  aristocratie.  H  y  faut  peu  de  lois,  mais  elles 
doivent  (Mre  solidement  établies  et  religieusement  ob- 
servées. 

A  ce  droit  héroïque,  si  sévère,  qui  fut  à  Home  celui  des 
quirites,  succède  dans  la  période  suivante  un  droit  de 
caractère  tout  différent,  auquel  la  raison  sert  désormais 
de  gui(ie,  à  la  place  de  la  force.  N'étant  plus  le  privilège 
d'une  caste,  il  devient  )e  même  pour  tous.  A  mesure 
que  la  démocratie  progresse,  les  lois  se  font  ]dus 
nombreuses,  plus  douces  et  plus  changeantes  ; 
par  incapacité  même  de  s'élever  encore  à  des  idées  gé- 
nérales, on  tend  à  les  multiplier  pour  des  cas  particuliers. 
Mais  l'interprétation  au  lien  de  s'en  tenir  à  la  lettre  re- 
cherche r(^spril  du  texte  et  essaie  de  concilier  le  respect  de 
la  loi  avec  l'équité  et  la  justice.  Aussi  commen(^e-t-on 
à'  se  servir  des  actions  de  dol  et  de  mauvaise  foi.  Les  pro- 
cès sont  sim|)lifiés,  dépouillés  de  leur  formalis- 
me, et  de  ce  symbolisme  ([ui  n'a  plus  de  sens. 
Les  jugements  cessent  d'être  inflexibles  et  là  vérité  des 
faits  y  est  prise  comme  règle,  les  peines  s'adoucissent. 


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—  80  — 

Dans  le  domaine  des  contrats,  tout  se  modifie  sous  la 
grande  idée  de  «  bonne  foi  ».  A  côté  de  l'éf^^alité  civile 
et  naturelle  règne  donc  l'équité    :  le  vrai  et  la  raison 
s'apprêtent  à  triompher  du  certain  et  de  l'autorité.  Sur 
chacun  des  points  énumérés  par  Vico,  l'histoire  romai- 
ne serait  susceptible  de  nous  donner  mille  détails    :  si 
nous  songeons  à  l'évolution  de  la  procédure  et  des  con- 
trats, nous  achnetlrons  lacilenient  la  thèse  vichienne  qui 
tend  ;i  faire  suivre  au  droit  une  évolution   parallèle  à 
celle  des  gouvernements,  à  en  déduire  que  l'application 
et  l'interprétation  des  lois  doivent  s'accorder  avec  la  for- 
me de  ces  gouvernements,  suivre  leur  nature  :  si  le  der- 
nier  stade   du   droit   nous   apparaît   comme   s'inspirant 
davantage   de   la  justice,    c'est   que   la   multitude    toute 
puissante  en  a  l'instinct,  et  aime  la  franchise.  Le  dan- 
ger de  la  démocratie  qui  réside  dans  cette  abondance  de 
lois  dont  nous  parlions  plus  haut  nécessite  un  remède, 
la   monarchie    :   celle-ci   se   plaçaid    au-dessus   des   inté- 
rêts particuliers  parvient  à  stabiliser  l'état,  à  rendre  aux 
lois  leur  suprématie.  La  raison  y  atteint  son  plein  dé- 
veloppement. 

Le  droit  n'échappe  pas  au  fatal  ((  recours  »  ;  nous 
allons  assister  durant  le  moyen-àge  à  son  inévitable  ré- 
gression. Comme  aux  temps  héroïques,  la  distinction 
entre  héros  et  serviteurs,  les  principes  des  fiefs  lui  im- 
priment dans  les  coutumes  féodales,  leur  marque  parti- 
culière ;  à  l'image  des  premières  lois  ces  coutumes  ne 
font  que  consacrer  des  jugements  plusieurs  fois  confir- 


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—  81  — 

mes  de  façon  identique  dans  les  assemblées  seigneu- 
riales. Les  formules  reprennent  toute  leur  importance, 
les  châtiments  redeviennent  cruels,  et  les  purgations 
canoniques  rappellent  les  duels  antiques  :  l'idée  renaît 
que  le  vainqueur  a  le  bon  droit  pour  lui.  Le  sens  de  la 
justice  disparaissant,  on  abandonne  le  droit  de  Justinien 
qui  tombe  dans  un  profond  oubli  jusqu'à  la  reprise  du 
pouvoir  par  la  monarchie  :  ce  fameux  droit  remis  tout 
d'abord  en  honneur  dans  les  Ecoles,  ressuscite  et  diri- 
ge la  praticpie  chez  tous  les  peuples  civilisés.  Une  telle 
évolution  justifie  cette  proposition,  à  première  vue  énig- 
maticjue,  de  Vico  «  le  droit  féodal  n'est  pas  sorti  des 
«  étincelles  de  l'incendie  dans  lequel  les  barbares  détrui- 
«  sirent  le  droit  romain,  mais  c'est  au  contraire  le  droit 
«   romain  (|ui  est  né  de  la  féodalité.  » 

Pareille  affirmation  montre  que  Vico,  après  avoir  tra- 
cé une  histoire  idéale  juridicjue  (basée,  il  est  vrai,  sur 
l'histoire  réelle)  en  achève  le  cours  sur  une  donnée  pure- 
ment empirique  :  et  c'est  là  un  exemple  de  plus  de  la  dif- 
ficulté avec  laquelle  s'est  réalisé  dans  son  œuvre  cet 
équilibre  de  l'empirisme  et  de  la  partie  idéale,  cet  accord 
voulu  de  la  philosophie  et  de  la  philologie. 

Mais  convenons  (ju'à  l'égard  du  droit  la  <(  Science  Nou- 
velle »  voulait  être  mieux  qu'une  histoire  idéale  ;  une 
philosophie  <levait  la  couronner  :  ce  fut  ce  système  un 
peu  complexe  et  obscur  du  droit  naturel,  auquel  Vico 
semble  s'être  passionnément  attaché,  et  par  lequel  nous 
terminerons  cette  étude. 


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-  82 


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III 


Justifions  lout  (ral)or(l  la  possibilité  d'existence  du 
droit  naturel  et  exposons  comment  il  a  pu  naître.  Vice  a 
vite  fait  de  résoudre  le  premier  i)oint  :  un  axiome  cé- 
lèbre met  un  terme  à  ce  qu'il  appelle  <  la  ^aande  dis- 
pute ».  Le  voici  :  «  Les  choses  hors  de  leur  état  naturel 
«(  ne  peuvent  y  rester  ni  s'y  maintenir.  Si  dans  les  temps 
<(  les  plus  re(  ulés,  le  genre  humain  a  vécu  et  vit  tolé- 
rablement  en  société,  cet  axiome  termine  la  grande 
dispute  élevée  sur  la  (jueslion  de  savoir  si  la  natiue 
hiuuaine  est  sociable,  en  d'autres  termes  s'il  y  a  un 
«  droit  naturel  ».  In  antre  passage  de  la  «  Science  ISon- 
velle  »  déduit  la  nécessité  de  ce  droit  au  moyen  de  son  ori- 
gine :  ((  Le  droit  natiuel  est  né  des  mcrurs  humaines 
«  résultant  de  la  nature  commune  des  nations  :  ce  droit 
((  conserve  la  société  parce  (juil  n'y  a  chose  plus  agréa- 
«  ble,  donc  plus  naturelle,  que  de  suivre  les  coutu- 
«  mes  enseignées  par  la  nature  ».  Autrement  dit,  il 
repose  sur  ce  fameux  sens  commun  des  nations,  ou  at- 
titude pratique  idenli(iue  chez  toutes  en  face  des  néces-' 
sites  humaines,  attitude  instinctive,  sans  réflexion,  de 
((  sens  ».  Cette  manière  d^  voir  uniforme,  qui  trouve  sa 
cause  dans  l'origine  similaire  de  toutes  les  nations  (is- 
sues des  familles,  qu'un  même  sentiment  :  la  crainte  de 
Jupiter,  avait  fondées)  devait  engendrer  un  droit  unique, 


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—  83  — 

sans  que  les  nations  prisseid  exemple  l'ime  de  l'autre, 
comme  certaines  théories  peuveiit  le  faire  croire.   Quel 
est  son  principe  ?  Le  vrai,  dit  le  «  De  Uno  »,  le  juste  dans 
son  unité,  complète  la  ^Science  J^oiivello).  D'après  ce  que 
nous  avons  dit  du  certain  et  du  vrai,  il  semble  logique 
de  conclure   :  le  droit  naturel  est  donc  le  droit  le  plus 
parfait,  celui  (pii   est  conforme  à  la  raison,  puisque  le 
vrai,  et  non  ])as  le  certain  est  à  sa  base  ?  A  cette  ques- 
tion, Vico  ne  répond  pas,  mais  sa  définition  de  la  u  Scien- 
ce i\()iireUe  »  est  ainsi  complétée  :  «  L'unité  du  juste  con- 
«'   cerne  les  choses  dont  l'utilité  ou  la  nécessité  est  corn- 
«   mune  à   la  nature  luuuaiiie.   »   L'élément    <<   utilité   », 
(|uc  nous^croyions  distinct  d«'  (clui  <<  justice  »,  lecpiel  se 
rattache  au  coté  moral  du  Droit,  reparaît  doiu*  ici,  pour 
s'unir  à  lui  ;  la  sagesse  nous  dit  Vico  par  ailleurs,  n'étant 
(pic  la  «'  sciciu'c  de  faire  des  choses  l'usage  (pi'ellcs  ont 
dans  la  ludure  ».  Or  nous  avons  défini  la  sagesse  :  la  fa- 
culté qui  aide  au  déveloj)pement  simultané  de  l'intel- 
ligence et  de  la  volonté,  de  sorte  que  l'inlelligeru'e  étant 
éclairée  i)ar  la  connaissance  des  choses  divines,   la  vo- 
lonté puisse  faire  choix  des  meilleures  parmi  les  choses 
humaines.   Ainsi  donc  nous  voici  dans  un  domaine  oii 
utilité  et  moralité,   données  des  faits  et  données  de  la 
raison,  coïncident.   Sur  ce  |K)int  la  synthèse  vichienne, 
malgré    une   apparente  contradiction,      est   achevée,    de 
sorte  qu'en  fin  de  compte  le  droit  naturel  nous  apparaît, 
non   pas  comme   un   droit   s'opposant  au  droit   positif, 
mais  comme  un  droit  plus  étendu,  plus  unitaire  et  plus 


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^  84  — 

perfectionna  s'éclairant  par  la  raison  pour  régler  les 
nécessités  et  besoins  humains,  ainsi  (pie  va  nous  le  mon- 
trer son  évolution. 

Au  cours  de  l'âpre  divin,  on  ne  peut  pas  dire  qu'il  y 
ait  un  droit  positif  et  un  droit  naturel  puisqu'une  seule 
règle  dirigeait  les  hommes  :  la  recherche  de  la  volonté 
divine  ;  basé  sur  le  sens  commun,  le  droit  naturel  n'a 
pu  naître  que  du  jour  où  il  y  a  eu  des  groupements, 
au  moins  des  familles.  Vico  l'appelle  «  (iroit  naturel  des 
familles  ».  Avec  l'âge  héroûpie  et  la  naissance  des  ré- 
publiques aristocrati{[ues,  il  se  transforme  en  «  droit 
naturel  des  gens  »  (au  sens  de  «.  maisons  nobles  »),  dont 
les  sources  pour  nous  se  trouvent  chez  Homère,  qui  a 
conservé  les  mœurs  et  coutumes  des  premiers  temps  de 
la  Grèce.  A  Rome,  c'est  le  <(  droit  des  quirites  »  (pra- 
ticiuement  un  droit  positif  maîtrisé  par  la  religion  et 
consacrant  les  droits  de  la  nature  dans  l'individu).  Les 
gouvernements  se  mettant  en  marche  vers  la  démocra- 
tie, le  droit  naturel  s'étend,  change  de  dénomination, 
devient  celui  ((  des  nations  »  :  ainsi  à  Rome  la  bienveil- 
lance des  empereurs  augmente  et  va  juscpi'à  protéger 
tous  les  hommes,  même  les  esclaves.  C'est  vraiment 
le  droit  naturel  de  la  période  humaine  où  la  raison  et 
la  vérité  triomphent  ouvertement,  permettent  de  fixer 
les  idées  relatives  à  la  justice  :  celle-ci  n'est  plus  sou- 
mise à  une  forme  particulière,  mais  éclaire  au  contrai- 
re les  formes  diverses  de  la  pratique  qui  ont  mainte- 
nant en  elle  une  fin  commune  à  atteindre.   Suivant  le 


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—  85  — 

mot  de  Varron  cpie  Vico  reprend  à  son  compte,  c'est 
la  période  (pii  réalise  enfin  «  la  formule  de  la  nature  ». 
Et  il  est  à  croire  que  le  droit  de  Justin ien  s'en  rappro- 
chait fort,  car  Vico  attribue  sa  renaissance  au  fait  (jue 
les  esprits  l'ont  considéré  comme  le  j)lus  conforme  au 
droit  naturel  des  peuples  civilisés. 

Tous  ces  développements  philosophiques  et  histori- 
ques montrent  combien  Vico  avait  une  conception  du 
droit  natrel  différente  de  celle  de  ses  contemporains  et 
aussi  de  la  ntMre.  De  son  temps,  la  doctrine  courante 
était  professée  par  l'Ecole  de  droit  naturel  ayant  pour 
chef  Grotius  :  elle  prétendait  incarner  l'expression  du 
progrès  social  de  l'Europe  au  sortir  de  la  féodalité,  pro- 
grès qui  paraissait  consister  surtout  à  s'o[)poser  au  sur- 
naturel, à  se  montrer  hostile  f<u\  institutions  (|u'il  re- 
présentait :  c'est  ce  (pie  cachaft  le  terme  «  naturel  ». 
Elle  voulait  principalement  unir  la  bourgeoisie  de  la 
plupart  des  nations  vers  des  aspirations  communes, 
recherchant  par  consé(pient  une  attitude  prati(pie  bien 
plutôt  que  scientifique.  Son  intérêt  philosophique  était 
donc  secondaire.  Quant  aux  écrivains  de  l'époque  qui 
traitaient  de  la  question,  nous  avons  vu  (pi'ils  se  ba- 
saient uni(piement  sur  l'utilitarisme.  Nulle  part  nous 
ne  rencontrons  comme  chez  Vi(o,  une  théorie  reposant 
sur  le  double  fondement  de  principes  métaphysi(pies  et 
de  données  historiques.  Le  gros  reproche  que  Vico 
adresse  à  Grotius  est  justement  d'avoir  négligé  les  indi- 
cations  de   l'histoire,    puisque   son    œuvre   supp(3se   un 


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-80- 

état  (le  civilisation  avance  on  les  hommes  auraient  déjà 
écouté  la  voix  dune  raison  dévelop[)ée,  et  d'avoir  pro- 
cédé indépendamment  du  ï)rincipc  d'une  Providence  : 
non  pas  que  Grotius  nie  positivement  la  divinité,  mais 
il  déclare  que  son  système  tiendrait  aussi  bien  en  se 
passant   d'elle. 

K^nlt'uient  éloi^rriée  de  la  docirine  (pii  nous  est  fami- 
lière au  \\'  siècle,  la  théorie  vichienne  du  droit  natu- 
rel, par  suite  de  sa  soumission  à  la  loi  du  «  cours  », 
h  l'évolution  histori(pie,  devait  écarter  le  beau  concept 
d'un  droit  idéal,  éternel  immuable  servant  de  modèle 
parfait  au  droit  positif.  Si  Vico  ne  s'en  est  pas  explicpié 
expressément,  il  nous  a  fort  bien  fait  comprendre,  en 
replaçant  le  droit  dans  l'histoire  (pi'il  s'ajrissait  là  d'une 
utopie,  (juil  était  impossil)lc  (pie  dans  tous  les  temps 
et  chez  toutes  les  nations,  au-dessus  de  civilisations 
étran^^ères  les  unes  aux  autres  il  \  eût  un  droit  uni(pie 
planant  dans  les  nua^^es  de  la  doctrine  vers  lecpiel  les 
lé«:islateurs  du  droit  positif  auraient  eu  les  yeux  tournés 
comme  vers  l'imafre  d'un  code  (Hernel. 

Disons  donc  (pie  \  ico  a  \u  dans  le  droit  naturel  celui 
correspondant  à  la  période  la  plus  civilisée,  la  plus  hu- 
manisée du  coins,  n'ayant  besoin  pcjur  ctre  parfait  que 
dT'tre  affermi  par  les  philosophes  au  moyen  de  maximes 
exprimant  l'idée  d'une  justice  éternelle.  Lui  aussi  est 
éternel,  en  ce  que  «  sorti  des  mêmes  origines  (pie  les 
relierions,  il  passe  comme  elles  par  différents  Ages  jus- 
qu'à son  perfectionnement  par  les  philosophes.  De  l'Age 


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—  87  — 

primitif  du  sens,  du  sentiment,  il  se  dirige  peu  à  peu 
vers  (^elui  de  l'intelligence  et  de  la  raison.  Synthèse  de 
cet  accord  de  la  philosophie  et  de  la  philologie,  il  équivaut 
à  harmoniser  droit  philosophique  et  droit  positif  :  N'est- 
ce  pas  là  un  sérieux  argument  en  faveur  de  l'unité  très 
réelle  de  l'œuvre  vichienne  (pi  un  effort  de  pensée  per- 
met de  retrouver,  de  dégager  lie  ce  riche  amas  d'idées 
si  chaotique  à  première  vue. 

On  nous  objectera  peut  ctre  à  propos  de  cette  théorie 
que  la  lecture  de  Platon  avait  été  une  des  premières  à 
l'éveiller  dans  l'esprit  de  ^  ico  :  or,  nous  dira-t-on,  Pla- 
ton a  bâti  une  républi(pie  idéale  sur  hupielle  l'histoire 
n'avait  aucune  inlluence,  un  type  de  société  (lu'aucu- 
ne  nation  n'a  adopté  ?  (Comment  Vico,  l'admirateur  de 
Platon,  a-t-il  donc  pu  construire  pareil  système  ?  C'est 
que  le  glorieux  Napolitain  eut  garde  de  ne  pas  suivre 
jusqu'au  l)out  son  illustre  piédécesseiu'  :  et  s'il  accepta 
l'idée  d'une  répul)lique  éternelle,  il  ne  vit  en  elle  que  le 
développement  historique  de  toutes  ses  phases  jusqu'à 
la  phase  idéale  ;  la  cité  universelle,  elle  existe  :  ...repré- 
sentée par  l'hsitoire  !  L'admiration  de  Platon,  ne  l'ou- 
blions pas,  avait  pour  contrepoids  (elle  de  Tacite... 

Au  moment  d'achever  l'examen  d'aussi  vastes  visions 
sur  ce  monde,  s'il  nous  fallait  en  quelques  mots  résu- 
mer les  idées  de  Vico,  ses  découvertes  sur  la  marche  des 
sociétés,  aux  mille  aspects  sans  cesse  changeants,  V(Mci 
la  conclusion   que  nous  adopterions    : 


8^  — 


—  89  — 


Age  divin,  ou  de  la  violence  et  du  sens  —  âge  héroï- 
que ou  de  la  force  et  du  certain  —  âge  humain,  ou  de 
la  raison  et  de  la  vérité  —  âge  idéal,  ou  achèvement  du 
précédent  sous  l'influence  des  maximes  du  juste  éternel 
développées  par  la  raison. 


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CllM'lTHE  Ql  VTRIEME 

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LE  SORT  DES  IDÉES  DE  VICO, 
SON  INFLUENCE,  SA  RENOMMÉE 


,   /.  —  l/inflncnce  t^ichienne  eu  histoire. 
II.  —  Dans  le  droit. 

III.  —  L'influence  philosophique  ifénérale,  la 
diffusion  particulière  de  la  jHnsée  xnchienne,  son  suc- 
cès. 

Coticlusiot}. 


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Au  cours  de  ce  travail,  Vico  nous  est  apparu  comme 
un  isolé,  dont  les  théories  n'avaient  aucun  rapport  avec 
le  goût  de  l'épocjue,  allaient  au  rebours  de  la  mode.  Le 
<(  De  nostri  temporis  studiorum  ratione  »,  critiquant  si 
violemment,  et  publiquement,  les  tendances  régnant 
dans  les  études  fut  sans  doute  une  première  cause  de 
l'accueil  indifférent  ou  hostile  fait  aux  idées  du  philo- 
sophe    napolitain.     Puis  il  eut  l'audace  de  réhabiliter 


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—  90  — 

rimagination  et  rinstiiict,  la  poésie  et  le  sentiment,  et 
de  donner  à  ces  facultés  non  intellect iielles  une  place 
prépondérante  dans  la  formation  de  l'esprit  humain. 
Semblable  attitude  ne  devait  pas  procurer  à  son  auteur 
beaucoup  d'admirateurs,  dans  un  siècle,  qualifié  si  jus- 
tement par  M.  Croce,  de  «  désert  poétique  »,  où  les  phi- 
losophes prêchaient  l'étouffement  des  facultés  de  l'âme 
provenant  de  la  sensilulité.  Vico  allait  enfin  juscpi'à  dé- 
clarer le  projjrès  œuvre  de*  lois  historicpies,  au  lieu  de 
l'attribuer  uniquement  au  ^^énie  individuel  des  hommes! 

Tant  de  divergences  entre  l'inventeur  de  la  «  Science 
Nouvelle  »  et  son  temps  furent  justement  la  cause  de 
son  tardif  succès  au  XIV  siècle.  Pour  nous  en  rendre 
compte,  il  suffira  d'exposer  rapidement  1  influence  qu'il 
eut  sur  certains  esprits  et  certaines  théories  modernes. 

Si  nous  commençons  par  l'histoire,  un  nom,  en  Fran- 
ce, nous  vient  immédiatement  à  l'esprit  :  celui  de  Mon- 
tes((uieu.  Ou  l'accusa  de  s'être  servi  dans  «  \Ei>prit  des 
Lois  »  ,  de  la  «  Science  A'ouiH'//e »  sans  la  citer  (1).  Sa  défi- 
nition de  la  loi  :  «  rapport  nécessaire  dérivant  de  la  na- 
ture des  choses   »,   l'utilisation    d'une   méthode   expéri- 


(l)  fciii  faveur  de  cette  opinion,  il  >  a  un  argument  sérieux  :  il 
est  dit  dans  le  journal  de  Montes(]uien,  (lu'en  1728,  h  Venise,  il 
lui  fut  conseillé  d'acheter  le  livre  de  Vico.  (^r  on  a  retrouvé  dans  la 
bibliothèque  du  château  de  la  Brède,  un  exejnplaire  de  la  «  Science 
Noiirelle  »,  édition  de  1725.  Montesquieu  l'avait  donc  probable- 
inenl  aclieté  lors  de  son  voyafjre  à  Naples  en   1729. 


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—  91  — 

mentale,  pourraient  en  effet  faire  croire  à  une  inspira- 
tion directe  de  Vico  ;  et  l'on  est  tenté,  à  la  lecture  de  dif- 
férents passages  de  la  (^  Science  Nouvelle  »,  de  voir  confir- 
mée cette  opinion.  Cette  phrase*  que  Vico  écrit  à  propos 
de  la  méthode  à  adopter  dans  l'étude  de  l'histoire  du 
droit   romain    :   <(   Les  gouverucnients  doivent  être  con- 
formes  à   la    nature   des    oouvernés,    les   gouvernements 
sont  un  même  résultat  de  cette  nature  et  les  lois  doivent 
en    consé(|uence    être    applicpiées    et    interprétées    d'une 
manière     s'accordant     avec     la   forme  de  ce  gouverne- 
ment »,  ne  serait-on  j)as  tenté  d'x   reconnaître  la  plume 
(lui  a  bâti  «  VEapril  des  Lois  »?  Or,  malgré  les  apparences, 
Moutcs(juieu,  paraît-il,  n'utilisîi  pas  la  uScience  NonveUey^ 
dans  le  sens  de  \  ico  et  bien  contestables  sont  les  traces 
d'imitation  que  l'on  a  cru  relever.  Si  l'on  voulait  à  tout 
prix  découvrir   une   filiation   entre  ces  deux   auteurs,   il 
vaudrait   mieux  la  rechercher  dans  les  «  Considérations 
sur  les  causes  de  la  grandeur  et  <le  la  décadence  des  ro- 
mains )).   Montesquieu  y   fait  appel  au  témoignage  des 
historiens   anciens,    aux   sources   mêmes,    comme   Vico. 
Comme  lui  également,   il  établit  un  enchaînement  des 
événements,   mettant  en   relief  le  coté  i)hilosophi(pie  de 
l'histoire.   Mais  en   résumé,   d  après  M.    Croce,   il   ne  fit 
pas  grand  cas  de  sa  lecture  de  Vico. 

Il  fallait  (lue  le  XIX'  siècle  apprît  enfin-  à  connaître, 
grâce  à  Michelet,  la  grandeur  de  cette  théorie,  pour 
(|u'elle  exerçât  une  influence  méritée  et  profitable  :  Vi- 
co eut  dès  lors  des  disciples,  parmi  les(piels  im  de  nos 


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plus  prands  historiens  :  Fustel  de  Coulanfres,  dont  la 
«  Cité  Antique  »  a  si  fortement  subi  l'empreinte  des  idées 
vichiennes.  Rappelons-nous  la  façon  dont  Fustel,  dans 
l'introduction  de  «  La  Cité  )),  fit  l'analyse  de  son  livre  : 
((  La  comparaison  des  croyances  et  des  lois,  nous  dit-il, 
«  montre  (junne  relijjion  primitive  a  constitué  la  fa- 
<(  mille  grecque  et  romaine,  établi  le  mariage  et  l'auto- 
((  rite  paternelle,  fixé  les  ranps  -de  la  parenté,  consacré 
«  le  droit  de  propriété  et  le  droit  d'héritap^e.  Cette  mê- 
((  me  relijL,âon,  après  avoir  élar^^i  et  étendu  la  famille, 
«  a  formé  une  association  plus  faraude,  la  cité,  et  a 
«  répiu^  en  elle  comme  dans  la  famille,  etc..  )^.  La  divi- 
sion de  l'ouvrafjfe  en  cin(j  parties  :  Antiques  croyances 
—  La  famille  —  Les  cités  —  les  révolutions  —  Le  ré- 
gime municipal  disparaît,  trace  nettement  ime  évolu- 
tion, un  a  cours  »  ins[)iré  de  Vico.  11  en  fut  de  même 
dans  les  autres  œuvres  de  Fustel,  à  propos  des  orijrines 
de  la  féodalité  notamment. 

De  façon  plus  trénérale,  la  criticpie  historique  du  XIX*" 
siècle  est  issue  de  celle  de  Vico,  surtout  en  ce  qui  con- 
cerne sa  méthode  :  défiance  des  historiens  suspects  et 
tendaruMcux,  recherche  de  rim{)artialité  par  une  étude 
approfondie  des  documents,  dont  le  XIX*"  siècle,  il  faut 
le  reconnaître  sût  faire  meilleure  utilisation  que  Vico 
lui-même.  Mais  les  historiens  modernes  aboutirent  à  des 
conclusions  identiques  :  ils  admirent  le  caractère  bar- 
bare des  civilisations  grecque  et  romaine  à  leurs  débuts, 
la  forme  aristocratique  et  féodale  de  leurs  constitutions, 


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l'importance  cpi'y  avait  pri-^e  la  lutte  des  classes.  Quel- 
([ues-uns,  comme  A.  Thierry,  acceptaient  en  outre  les 
idées  de  Vico  sur  le  moyen-âge.  Quant  à  Michelet,  s'il 
passe  rapidement  sur  les  débuts  de  Rome,  une  fois  qu'il 
a  devant  les  yeux  une  nation  en  possession  d'un  génie 
déterminé,  il  veut  étudier  comment  elle  «  va  en  se  cré- 
ant de  son  énergie  propre,  s'engendrant  de  son  âme  et 
de  ses  actes  incessants  n.  dette  prétention  n'est-elle  point 
d'un  élève  de  Vico  ?  Il  \  aurait  d'ailleurs  toute  une  étude 
à  faire  sur  cette  influence  vichienne  chez  nos  grîinds 
historiens  du  XIX*^  siècle.  Victor  Cousin,  dans  l'intro- 
duction de  son  cours  de  philosophie  se  félicite  d'avoir 
fait  connaître  Vico  à  Michelet  et  Herder  à  Quinet.  Her- 
der  est  un   allemand   dont   les   «   Idées  sur  l'histoire  de 

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l'humanité  »  ont  beaucoiq)  d'analogie  avec  celles  de 
Vico,  son  contemporain.  En  le  traduisant,  Quinet  cher- 
chait à  trouver  dans  l'histoire  «  les  lois  éternelles  du 
règne  des  actions  humaines  »,  prenant  ainsi  la  mcme  at- 
titude que  celle  de  Michelet  envers  \  ico. 

Le  XIX*"  siècle  vengeait  dcuic  le  génial  Napolitain  de 
l'oubli  injuste  où  l'avait  enseveli  le  WllT  siècle.  Et 
il  le  faisait  de  la  meilleure  manière  :  en  adoptant  ses 
idées,  non  pas  seulement  en  histoire,  comme  nous  al- 
lons le  prouver. 


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L'iiifliieiice  vichiemie  ne  fut  pas  moins  considéra- 
ble dans  le  domaine  juridi({ue  :  l'école  historique  du 
droit  reprit  la  lutte  contre  la  théorie  idéaliste  du  droit 
naturel,  cpii  le  mettait  en  dehors  et  au-dessus  de  l'his- 
toire, reconnilt  la  corrélation  eidre  le  (hoit  et  la  vie  so- 
ciale, la  nécessité  de  l'étudier  en  rapport  avec  un  mo- 
ment histori(pie  donné,  de  le  considérer  conmie  une  ma- 
tière sujette  à  perpétuelle  transformation.  La  nouvelle 
théorie  du  droit  njiturel  y  voit  non  plus  un  (lo;jnic  ab- 
solu, immuable,  mais  l'expression  de  celle  partie  du 
droit  <pii  n'est  pan  codifié,  et  <pii  cependant  est  «  à  l'état 
latent  dans  la  moralité,  les  coutumes  et  les  mœurs  »  ou 
suivant  les  propres  termes  de  M.  ('oseidini  <'  l'expres- 
sion relative  des  idéalités  éthico-juridi(pics  d  une  pério- 
de historicpie  »  :  idée  toute  moderne,  et  liés  au  *:oût  de 
notre  temps  où  le  mot  de  relativité  est  sans  cesse  invo- 
<pié  comme  rempli  de  ma<:i(pies  vertus,  (le  droit,  (fui 
mérite  tout  de  même  son  cpialificatif  de  naturel  comme 
correspondant  à  la  nature  des  choses,  prend  donc  lui 
aussi  l'allure  d'un  droit  positif,  non  codifié,  exerççint 
néanmoins  son  influence  sur  la  formation  et  la  transfor- 
mation  de   la  léfjrislation   et   de   la  jurisprudence. 

Cette  théorie  trouve  sa  source  non  seulement  en  Vico, 
mais  aussi  chez  Romaj^rnosi,  dont  les  idées  ont  ime  frran- 
de  affinité  avec  celles  de  \  ico  :  tous  deux  étialement  cher- 


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chcnt  à  concilier  et  à  fondre  droit  philosophiffue  et  droit 
positif  ;  par  Ifi,  ils  devancent  nos  conceptions  modernes. 
De  Roma^nosi,  auteur  comi)li(jué,  retenons  la  conclu- 
sion :  le  droit  civil  ne  fait  (lue  réaliser  le  droit  natu- 
rel, quand  l'autorité  humaine  le  sanctionne  ;  et  ce  der- 
nier ne  consiste  pas  en  d'abstraites  doctrines  de  philo- 
sophes, mais  naît  de  l'ordre  des  choses  auxquelles 
l'homme  est  assujetti,  et  offre  une  étendue  aussi  vaste 
que  les  circonstances  qui  récrient  la  destinée  humaine. 
Roma*rnosi,  ainsi  (pse  Vico.  nie  (loue  le  droit  immuable, 
considérant  sans  cesse  le  milieu  social  dont  il  émane  et 
auquel  il  doit  s'adapter,  et  envisa^a^  un  appui  récipro- 
que des  deux  droits,  ])reuve  de  l'influence  qu'eut  sur 
lui  son  ilhistre  prédécesseur  dont  il  fit  sienne,  entre 
autres,  la  doctrine  sur  le  >  rai  et  le  certain. 

Nous  pourrions  citer  bien  d'autres  juristes  dont  la 
«  Science  ]\onvcHc  »>  ou  le  "  DirlUo  lUivcrsalc  »  ont  diri- 
<ré  l'inspiration.  Nous  nous  bornerons  aux  noms  de  Del 
Vecchio,  Van  ni  et  Cosentini. 

Del  Vecchio,  s'efforçant  d'instaurer  une  science  du 
droit  universel  comparé,  reprend  l'idée  vichienne  du 
droit  considéré  comme  uu  moment  d'évolution  n'ayant 
en  lui  ni  son  principe  ni  s»  fin.  11  sij.niale  Terreur  (dans 
lafjuelle  peut-être  est  tombé  Vico  lui-même)  consistant 
à  attribuer  une  prépondérance  exclusive  au  droit  ro- 
main, dont  la  perfection  prouve  justement  l'insuffisan- 
ce à  révéler  l'évolution  juridi(pie  d'im  point  de  vue  uni- 
versel. Del  Vecchio  part  de  ce  principe  (jue  le  droit  po- 


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sitif  est  un  fait  naturel  par  cela  même  qu'il  appartient 
à  l'ordre  des  phénomènes  :  étant  donné  sa  relativité,  il 
est  indispensable  de  n'y  transporter  aucini  idéal  suscep- 
tible d'obscurcir  la  notion  des  faits  nécessaire  à  la  com- 
préhension du  droit.  Il  en  résulte  une  analyse  étroite  de 
cliaijue  inslilulion  et  de  ses  antécédents,  pour  permettre 
d'en  reconstituer  révoluti(^)n.  A  la  base  de  cette  étude 
nous  trouvons  la  loi  suivante  :  tout  moment  de  Tévo- 
hition,  si  avancée  soil-elle,  résume  en  lui  la  totalité  des 
moments  antérieurs,  Une  fois  découverts  les  caractères 
permettant  de  donner  à  un  j)hénomène  l'épithète  de  ju- 
ridi((ue,  nous  tenons  tous  les  élémeids  d'une  élude  ob- 
jective pour  la  constitution  d'une  science  autonome  : 
celle  du  <lroit  universel  comparé.  Del  Vecchio  admet 
purement  et  simplement  l'idée  vichienne  de  la  naissan- 
ce  pres(princons(ienle  du  droit  parlout  où  il  y  a  des 
hommes,  du  double  caractère  du  droit  ])ositif  :  phéno- 
mène naturel  dans  son  orifrine,  mais  produit  de  l'es- 
prit en  ce  que  les  hommes  le  firent  avec  l'intelligence, 
(i'est  à  raison  de  son  origine  (pie  tard  de  peuples  ont  im 
fonds  commun  de  principes  juridicjues,  remarque  qui 
constitue  un  solide  argument  pour  la  thèse  de  Del  Vec- 
chio. (Confirmation  de  cette  unité  se  rencontre  encore 
dans  le  fait  que  l'évolution  s'accomplit  d'une  manière 
à  peu  près  analogue  chez  des  peuples  s 'ignorant  entre 

0 

eux,  et  dans  cet  autre  que  des  institutions  juridiques 
peuvent  être  assimilées  par  des  peuples  fort  différents. 
Il   y   a  donc*    <(   convergence   des   développements   parti- 


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cidiers  »,  autrement  dit,  en  remontant  de  degré  en  de- 
gré, nous  finirons  par  découvrir  ime  série  de  principes 
juridiques  communs  susceptibles  de  s'appliquer  à  tous 
les  hommes  :  leur  recherche,  et  par  suite  l'unification 
du  droit,  tel  est  le  but  que  se  propose  Del  Vecchio.  Eta- 
blie sur  la  double  base  des  idées  philosophiques  et  de  la 
connaissance  |)rati(pie  des  phénomènes  juridi(iues,  cette* 
•  élude  rap|)elle  la  contexturc  de  la  Science  Nouvelle.  Par 
son  but,  elle  est  comme  l  aboutissement  de  la  théorie 
vichienne  du  droit. 

Vanni,  avant  lui,  avait  teidé  de  concilier  deux  sciences 
dont  les  partenaires  se  regardent     mutuellement     sans 
bienveillance  :  la  sociologie  et  la  ])hiIosophie  du  droit, 
qui  entre  elles  ont  tant  de  rapports,  mais  doid  chacune 
cherche  à  empiéter  sur  le  donuiine  de  l'autre.  H  dirige 
surtout  ses  efforts  vers  la   philosophie  du  droit   dont  il 
cherche  à  déterminer  le  rôle  exact.  Klle  a,  selon  \anni, 
trois  tâches  résultant   de  la   nature  du  droit,   son  objet 
d'étude    :   celui-ci    est    une    branche    particulière   du   sa- 
voir :  la  science  juridicpic  ;  puis  il  est  un  fait  se  produi- 
sant dans  la  société  selon  un  «  cours  »  de  formation  his- 
torique, enfin  il  conserve  l'œuvre  humaine.  A  ces  trois 
aspects   du   droit   correspondent   trois   sortes   d'études    : 
examen    criticpie   i)our    rechercher   le    fondement   de   la 
science   juridicpie   (c'est   là    où   la   philosophie   du   droit 
peut  rendre  le  plus  de  services),  ensuite  étude  synthéti- 
que  ayant    comme   but   de   réunir   les   données   histori- 
ques, descriptives,  particulières,  d'en  tirer  les  éléments 


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constants  pour  aI)outir  à  une  généralisation  permettant 
de  déterminer  les  lois  d'évolntion  du  droit  ;  enfin  l'étu- 
de prati(|ue,  se  basaid  sur  l'idée  (|ue  l'évolution  histori- 
que n'est  pas  fatale,  mais  (jue  le  droit,  produit  de  l'es- 
prit, peut  être  modifié,  recherche  si  les  institutions  ac- 
tuelles correspondent  à  des  e\i*»ences  rationnelles,  si 
^elles  n'ont  j)as  à  être  modifiées. 

Vanni  admet  donc  aussi  <jue  le  droit  est  un  moment 
de  la  vie  sociale,  (ju'à  raison  de  sa  corrélation  avec  les 
phénomènes  sociaux,  il  doit  l'aire  l'ohjet  d'une  étude 
objective  :  ofi  en  déduira  facilement  cpie  l'étude  psy- 
chol()^i([ue  ne  doit  s'y  joindre  cpi'à  titre  complémen- 
taire, ou  de  contrôle  :  employée  seule  elle  ne  conduirait 
(ju'à  un  idéalisme  aux  vues  incertaines.  Moyen  indirect 
d'explication,  à  défaut  d'autre,  c'est  là  un  rôle  bien  fai- 
ble en  comparaison  de  celui  (pie  lui  assi«:uait  Vico  : 
car  s'il  recher(  bail  les  principes  d'évolution  sociale  dans 
les  doniu'es  l'espril,  dans  l'ensemble  des  matériaux  phi- 
lolo^icpies  recueillis,  il  n'hésitait  pas,  à  leur  défaut,  à 
utiliser  plus  cpie  lar^rement  l'analyse  psycholofrique,  la 
rcjLrardant  comme  le  contrôle  suprême  et  définitif  de  la 
tradition.  Néanmoins,  la  théorie  de  Vanni,  comme  les 
précédentes,  est  foncièrement  empreinte  des  idées  vi- 
chiennes. 

Nous  pourrions  multiplier  ces  exemples  :  mais  nous 
n'avons  pas  la  préteidion  de  citer  tous  les  philosophes 
ou  juristes  ayant  subi  l'inHuence  de  Vico.  Notre  beso- 
gne consiste  simplement  à  montrer  que  cette  influence 


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a  été  réelle,  et  à  le  prouvei-  par  (juehpies  noms  :  citons 
encore  Cosentini.  Se  faisant  l'historien  de  toutes  ces 
théories,  s'attachaid  aux  problèmes  (pi'elles  soulèvent 
dans  les  rapports  entre  phdosophie  du  droit  et  sociolo- 
gie, il  parvient,  à  l'aide  de  ces  données,  à  faire  une  ré- 
vision des  institutions  juri  li(pies,  suivant  une  méthode 
re|)osant  sur  l'examen  de  leur  évolution,  })uis  à  propo- 
ser les  réformes  et  amendements  (pii  lui  |)araissent  né- 
cessaires dans  la  législation  civile,  dans  le  doniîiine  des 
obligations,  de  la  propriété  cl  des  successions,  de  la  fa- 
mille et  même  de  la  procédure. 

Tant  de  travjiux  modernes  se  référant  à  la  loi  vichien- 
ne  de  1  évohiliim  prouvenl  combien  la  ««  Science  i\ou- 
vcJlc  »  a  pris  d'importance  :  elle  sert  la  philoso|>bie  de 
l'histoire,  car  \  ico  n'a  |)a<  arbitrairement  invenlé  une 
théorie  pour  x  ada|)ter  les  hypothèses  histori(pies,  étant 
parti  au  contraire  de  ces  hypothèses  pour  arriver  à  une 
doctrine  générale  solidenunj  îissise  sur  la  certitude  du 
fait.  Elle  aide  la  soci(jlogie  par-  ses  ])assages  sur  la  mar- 
che des  sociétés  et  leurs  mani  l'est  al  ions  ;  elle  secourt  en- 
fin la  science  juridique  dans  se,s  aperçus  nouveaux  sur 
le  droit  naturel. 


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Si  l'histoire,  le  droit  et  la  sociologie  avaient  été  les 
seules  matières  à  subir  l'influence  de  Vico,  'elui-ci  n'au- 
rait pas  connu  le  succès  grandissant  ([ue  iious  consta- 


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tons  depuis  un  siècle,  et  qui  lient  à  ce  quç  la  plupart 
de  ses  idées  se  sont  répandues  à  travers  toute  la  philo- 
sophie du  XIX"  siècle,  en  même  temps  qu'à  la  façon 
assez  spéciale  dont  elles  ont  été  vid^arisées.  Disons  sur 
le  premier  point  (pie  très  facilement  on  admit  le  cri- 
térium de  conversion  du  vrai  avcr  le  fait,  l'union  de  la 
philosophie  et  de  la  philologie,  en  histoire,  l'abais- 
sement de  la  valeur  des  mathématiques  et  des  sciences 
exactes,  au  moins  pour  quelques  auteurs,  la  réhabili- 
tation de  limagination  et  de  la  sensibilité  contre  l'intel- 
lectualisme aride  du  XVIIP  siècle,  ce  dont  le  romantis- 
me se  char^a^i  plus  (pie  tout  autre  école,  et  avec  quel 
succès.  En  un  mot,  pour  reprendre  l'expression  de  M. 
Croce,  les  ^la^fles  idées  philosophi(pies  modernes  sont 
((  des  recours  des  doctrines  vi  chien  nés. 

Ajoutons  ((uehpies  détails  sur  leur  diffusion.  Parce 
que  Vico  émettait  des  vues  assez  nouvelles  sur  l'origi- 
ne naturelle  des  retirions,  ce  (pii  l'obligeait  à  séparer 
histoire  profane  et  histoire  sacrée,  entre  lesquelles  la 
doctrine  catholique  maintient  une  certaine  communi- 
cation,  que  de  plus  sa  critique  de  la  tradition  historique 
incitait  à  appliquer  à  l'histoire  sacrée  la  même  méthode 
qu'à  la  profane,  les  catholiques  regardèrent  avec  dé- 
fiance ce  novateur  ;  la  légende  d'une  .<  Science  Nouvelle  » 
écrite  volontairement  avec  obscurité  pour  échapper  à 
la  censure  ecclésiastique  se  fit  jour  rapidement.  Un  peu 
de  bon  sens  suffit  pour  faire  justice  de  ce  reproche  : 
mais  les  esprits  jeunes  qui,   à   la  fin  du  XVIir  siècle, 


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préparaient  la  Révolution,  à  Naples,  y  virent  un  motif 
pour  étudier   Vico   avec   acharnement  et  lui    consacrer 
de  nombreux  travaux.  Réfugiés  dans  le  nord  de  l'Italie 
après  la   chute  de  la   républicpie   napolitaine   en    1799, 
ils  s'efforcèrent  de   faire  connaître  leur  génial   compa- 
triote, aux  savants  de  leur  pays  tout  d'abord.  Ils  firent 
réimprimer   la  Science  ISouvdle   en    1801   et   plus   tard 
les  autres  ouvrages.   C'est  donc   au  début  du  XIX®  siè- 
cle que  les  Italiens  s'aperçurent  (|u'ils  avaient  méconnu 
un  de  leurs  plus  grands  génies   :  ils  le  célébrèrent  avec 
d'autant  plus  d'enthousiasme   (pi'ils     l'avaient     oublié 
davantage.  D'après  M.   (hoce.  Michelet  fut  mis  en  pos- 
session de  la  Science  Nouvelle  par  ces  mêmes  exilés   : 
cependant,   nous  l'avons  vu   plus  haut,   V.   Cousin  pré- 
tend avoir  révélé  \  ico  à  Michelet.  En  tous  cas,  au  XIX* 
siècle,  chez  nous,  le  nom  du  [)rofesseur  napolitain  jouit 
dune  grande  popularité,  peu  durable,  il  est  vrai   ;  Bal- 
lanche  et  Jouffroy,  notamment,  joignirent  leurs  éloges 
à  ceux  de  Cousin  et  de  Michelet.  En  Allemagne,  si  l'on 
parut  s'intéresser  au  début  du  siècle  au  philosophe  de 
la  <(  Scienza  ISuova  »,  plus  tard  la  traduction  de  ses  œuvres 
ne  fit  aucune  sensation,  et  des  savants  comme  Momm- 
sen   feignirent  de  l'ignorer.   Quant  à  l'Italie,   l'enthou- 
siasme y  fut  si  exalté  sous  l'impulsion  du  mouvement 
nationaliste  qu'on   n'hésita  pas  à  placer  Vico   au  mê- 
me rang  que  Dante  :  toutes  les  écoles  se  réclamèrent  de 
lui,  nationalistes  songeant  à  ses  idées  nouvelles,  catho- 
li(|ues  ne  voyant  en  lui  que  le  platonicien,  le  philosophe 


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idéaliste  entre  tous.  Mais  après  1870,  ce  succès  tomba, 
et  il  fallut  attendre  le  réveil  des  études  philosophiques 
au  XX*  siècle  pour  le  voir  renaître,  plus  vivace  que  pâ- 
mais, comme  en  témoignent  tous  les  ouvrages  récents 
où  il  est  fait  allusion  aux  doctrines  vichiennes. 

Nous  possédons  maintenant  le  mot  de  cette  énigme  : 
pourquoi,  méconnu  et  solitaire,  Vico  ne  s'éleva-t-il  que 
bien  longtemps  après  à  la  place  d'honneur  des  grands 
penseurs  ?  Parce  que,  pour  résumer  d'un  mot  tout  ce 
que  nous  avons  dit,  il  fut,  suivant  la  jolie  définition  de 
M.  (hoce,  <(  le  dix-neuvième  siècle  en  germe  ».  S'est-il 
rendu  compte  lui-mcme  de  1  utilité  future  de  son  œu- 
vre ?  (3n  ne  peut  guère  e\pli(iuer  autrement  la  téna- 
cité avec  hi(|uclle,  malgré  tant  do  déboires,  il  tenta  de 
l'améliorer  sans  cesse,  le  j)arti-pris  d'indulgence,  pour- 
rait-on dire,  dont  il  donna  toujours  l'exemple  envers  sa 
patrie  oublieuse,  comme  le  prouvent  ces  nobles  vers 
qui,  d'im  trait,  résument  si  bien  la  belle  figure  que  nous 
allons  quitter   : 

Mère  sévère  point  ne  caresse  son  fils 

Craignant  d'être  pour  lui,  plus  tard,  obscure  et  vile; 

Elle  l'écoute,  grave,  et  le  regarde  en  face. 


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œNCU  SION 


Dans  cet  essai,  l'auteur  a  tenté  de  retracer  les  princi- 
pales théories  d'un  penseur  de  génie  trop  peu  connu. 
Plutôt  (lue  de  creuser,  d'approfondir  certains  points  in- 
téressants, tache  réservée  à  d'autres  plumes  (jue  la  sien- 
ne, il  a  cherché,  en  exposant  l'essentiel  de  l'œuvre  vi- 
chienne,  à  combler  une  lac  une  :  personne  en  France,  en 
effet,  n'avait  encore  songé  à  consacrer  une  monogra- 
phie, un  aperçu  d'ensemble  à  cette  œuvre,  véritable 
mine  peu  explorée.  Si  le  but  était  atteint  par  cette  étu- 
de, si  en  refaisant  en  pensée  les  théories  de  Vico,  j'étais 
parvenu  à  les  «  recréer  ».  à  les  rendre  par  conséipient 
intelligibles  au  lecteur,  ce  serait  une  nouvelle  vérifica- 
tion de  la  justesse  du  grand  critère  vichien  de  conver- 
sion du  verum-factum  et  la  preuve  (jue  ce  travail  n'aura 

pas  été  inutile. 

Paris,  avril  1923. 


Vu  :  Le  Président, 
Henri  LËVY-ILLMANN 


Vu  :  Le  Doyen, 
H.  BEHTHÊLEMY 


Vu     KT     PKIiMIS     DIMPHIMER 

Le  Fecteur  de  VA  endémie  de  Paris. 
Signé  :  Paul   \PPELL 


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BIBLIOGRAPHIE 


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MicuELET.  —  Œuvres  choisies  de  Vico,  avec  une  introduc- 
tion sur  sa  vie  et   ses  œuvres.   {Paris,    1835). 

Benedetto  (Iroce.  —  La  philoso|>hie  de  Jean-Baptiste  Vico, 
traduit  de  l'italien  par  H.  Buriot-Darsiles  et  G.  Bour- 
gin  (Paris,   1913). 

Michèle  Longo.   —  Gianibatlista   Vico  {Turin,    1921). 

Fr.  Cosentim.  —  La  réforme  de  la  législation  civile  {Paris, 
1913). 

MiRAGLiA.  —  Comparative  légal  ])hilosophy  (traduction  an- 
glaise). 


Différents  articles  de  revue   : 

Fr.   CosENTfM.   —  La   Sociologie  et  J.-B.   Vico  {revue  inter- 
nationale (le  sociolo(jie,  année  1898). 
—     Philosophie   du   droit    et   sociologie   (revue,   internatio- 
nale  de   sociologie,    année    1912). 

(Cet  article  contient  notamment  un  abrégé  de  la  doc- 
trine de  Vanni.  d'après  .son  livre  Lezioni  di  filosofia 
del   diritto). 

Del   Vecchio.    —   L'idée   d'une    science   du    droit   universel 
comparé. 


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Au  dire  des  ineilloiirs  pbiloso|>Iies  italiens,  deux  ouvrages, 
hiefj  qu'aiK  iciis.  sur  Vico,  soûl  encore  excellents.  Ce  sont 
«eux  de  : 

Carlo  Camom.   —  (i.-B.    Vico.    sludi   crilici   e   coniparativi, 
(Turin,    I8<;7). 

JloBKin-   Fij.NT.   —   Vico,   (Eilimburcj   et  Londres,    1884). 


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—  107  — 


TABLE     DES     MATIERES 


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Pour  une  hibliograpliie  vichienne  conipjèle,  on  Irouvera 
de  nonil)reux  rensei^menients  dans  ra|)j)endice  IV  du  li- 
vre de  M.  Croce,  (jue  nous  avons  cité  :  outre  une  série  d'ou- 
\vn}^vs  sur  Vico,  on  v  rnenliorine  les  réimpressions,  recueils 
et  lradu(  lions  de  ses  leuvres. 


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Avant-Phoi'Os. 

Introduclion.   fji  lie  ,/<•   ]  ico r 

1.  —   Bi()^rni|>liie. 

11.    —   I/<Miloura«rc   du    plnjosophr.    Tari  ueil    fail    h   sa 
pensée. 

III.  —  Sa    pliNsionomic   (>(    son    laradère.  ' 
CHAPrruK  PHKNUKiv.  —  l/crolulion  Je  hi  pcnscc  vichienne     23 

1.  —  Les  premières  (eu\res  :  ,<  Discours  »  —  I.e  «  lie 
noslri    lemporis    siuilioruni    rulione    »    ~    Le    «    D^ 
Antiquissiîna  »  et  la  (  rili(pje  cartésienne. 
II.  —  La  réha})ilitalion  des  sciences  morales  et  l'ache- 
niinenient  vers  la   «  Science   \nurcUe  ». 
Chapithj:  II.  —  La  a  Science  Nouvelle  »  et  la  philosophie 

de  l'hisloire ,,. 

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I.  —  Généralités. 

II.  —  La  sage.s.se  poéllipie,  l'ap»  dix  in. 

ni.  —  L'âge  Iiéroïiju,^   ;  Ifonière.  Les  premiers  gdu- 
vernements  . 

IV.  -—  L'Age  immain.    Kvolulion   des  gouvernements 
et  de  la  Société. 

V.   —  Le  moyen-Age  et    le   ((   recours   »  (recorsi).   La 
Provideih  ('. 

CHAi'JTHt:  m.  —  Le  Droit  dans  i œuvre  de  Vico  ......     67 


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—  108  — 

T.  —  Le  «  Dlritto  Universale  ».  Les  conceptions  phi- 
losophiques du  ((  savoir  »  et  du  droit. 
IL  —  L'hisloire  idéale  ou  évolution  .du  droit. 
lïL  —  Le  Droit  Naturel. 
Chapitre  iv,  —  Le  Sort  des  idées  de  Vico,  son  influence, 

sa  renommée 89 

L  —  L'Influence  \ichienne  en  histoire. 
TL  —  Dans  le  Droit. 

IL  —  L'Influence  philosophique  f^énérale,  la  diffu- 
sion particulière  de  la  pensée  vichienne,  son  suc- 
cès. 

Conclusion    lOî^ 

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